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Hors-série Octobre-décembre 2012 8,50 €
Hors-série
Octobre-décembre 2012
8,50 €

De l’Arizona à la Floride, la presse américaine dresse le portrait d’un pays qui veut se réinventer après la crise

L’AMÉRIQUE

D’OBAMA

LE RÊVE EN MOINS

En partenariat avec

D’OBAMA LE RÊVE EN MOINS En partenariat avec M 04224 - 42 H - F: 8,50

M 04224 - 42 H - F: 8,50 E - RD

3:HIKOMC=YU]ZUZ:?a@a@o@m@f;

Afrique CFA : 6 000 FCFA - Allemagne : 9 € Antilles-Réunion : 9,50 € - Autriche : 9 € - Canada : 12,90 $ CAN Espagne : 9 € - Etats-Unis : 13,50 $ US - Grèce : 9 € - Italie : 9 € Japon : 1 400 ¥ - Liban : 18 000 LBP - Maroc : 85 MAD Pays-Bas : 9 € - Portugal cont. : 9 € - Suisse : 12 CHF TOM avion : 1 800 XPF - Tunisie : 15 DT

Editorial

Espoir et crispation

D iversité, c’est le mot-clé pour comprendre l’Amérique d’Obama.

Diversité démographique d’abord, avec l’inexorable croissance des minorités :

la montée en puissance des Latinos ou l’essor des Asiatiques, qui constituent désormais le plus gros contingent de nouveaux arrivants aux Etats-Unis. L’Amérique d’Obama, c’est aussi le métissage en hausse et une plus grande tolérance, envers les gays notamment. Mais l’arrivée au pouvoir d’Obama a également provoqué une réaction. De nombreux conservateurs ont peur de voir “[leur] pays” disparaître. Face à l’arc-en-ciel de la diversité, ces opposants au président – au sein du mouvement Tea Party ou des milices d’extrême droite – voudraient revenir à un monde en noir et blanc. Le mandat d’Obama s’est aussi accompagné d’une polarisation croissante de la vie politique. Au Congrès, les républicains ont tenté de faire obstacle à toutes les réformes d’Obama – santé, immigration, régulation financière, fermeture de Guantánamo. Cette crispation s’exprime également au niveau des Etats, par le refus des lois fédérales et un fort sentiment antilatino dans les Etats frontaliers avec le Mexique, en particulier en Arizona. A l’heure du bilan, les critiques ne manquent pas, à droite bien sûr, mais aussi à gauche. La crise financière de l’automne 2008 est venue renforcer les inégalités de revenus et les clivages entre riches et pauvres. Du mouvement Occupy Wall Street à la communauté africaine-américaine, l’amertume est palpable. Porteur de trop d’espoir en 2008, Obama était condamné à décevoir et termine son premier mandat en demi-teinte. —Bérangère Cagnat et Eric Pape

mandat en demi-teinte. —Bérangère Cagnat et Eric Pape Portfolio 4.Brooklyn/Manhattan. Les Américains d’Erica

Portfolio

4.Brooklyn/Manhattan.

Les Américains d’Erica McDonald

4.Brooklyn/Manhattan. Les Américains d’Erica McDonald Repères 10.Cartes. L’Amérique d’Obama à l’épreuve
4.Brooklyn/Manhattan. Les Américains d’Erica McDonald Repères 10.Cartes. L’Amérique d’Obama à l’épreuve

Repères

10.Cartes. L’Amérique d’Obama

à l’épreuve de la crise

L’Amérique d’Obama à l’épreuve de la crise Sommaire 2/L’étatdel’Union 29. Vermont-Caroline du Sud.

Sommaire

L’Amérique d’Obama à l’épreuve de la crise Sommaire 2/L’étatdel’Union 29. Vermont-Caroline du Sud. Snobs

2/L’étatdel’Union

29. Vermont-Caroline du Sud.

Snobs contre ploucs :

le fossé s’élargit

30. Illinois. La pauvreté

urbaine, fléau durable

34. Louisiane

Dans le Sud profond,

les prisonniers rapportent gros

37. Californie. La Silicon Valley

bichonne ses employés

40. Minnesota-Virginie.

Qui a tué le rêve américain ?

44. Texas. Le pétrole se remet

à couler à flots

46. Nevada. Céline Dion

sauvera-t-elle Las Vegas ?

49. Géorgie. A Kennesaw,

un bon citoyen est armé

52. New York. Comment

je suis devenu l’un des 99 %

à New York

York. Comment je suis devenu l’un des 99 % à New York 1/UneAmériqueplus diverse 3/Obamaphilie, obamaphobie

1/UneAmériqueplus

diverse

l’un des 99 % à New York 1/UneAmériqueplus diverse 3/Obamaphilie, obamaphobie 59. Obamania. Jacob et les

3/Obamaphilie,

obamaphobie

York 1/UneAmériqueplus diverse 3/Obamaphilie, obamaphobie 59. Obamania. Jacob et les cheveux du président 60.

59. Obamania. Jacob

et les cheveux du président

60. Témoignage. Une question

de vie ou de mort

60. Récit. Diamond White,

digne rejetonne de la génération

Obama

64. Art. Un bien triste tableau

de la présidence

66. Extrémisme. L’extrême

droite prospère dans le Nord-Ouest

67. Milices. Ces militaires

qui veulent la peau d’Obama

69. Tea Party. Les conservateurs

prennent la rue

13. Démographie. Des minorités

majoritaires

14. Société. Les mariages mixtes

s’imposent dans le Sud

16. Tolérance. Comment la cause

gay a triomphé

17. Exode. Les Grandes Plaines

passent à l’heure hispanique

18. Politique. L’Obama latino ?

19. Préjugés. L’essor

des Asiatiques-Américains.

20. Immigration.

Les immigrants ne changent plus de nom

22. Racisme. Une présidence

pas vraiment “postraciale”

23. Intolérance. L’Amérique

a toujours peur du noir

26. Discrimination.

Les Africains-Américains laissés pour compte

Les Africains-Américains laissés pour compte En couverture : Sara dans un salon de coiffure de

En couverture :

Sara dans un salon de coiffure de Brooklyn.

Photo Erica

70.

Portrait. Joe Arpaio,

McDonald.

le shérif de la peur

3

Joe Arpaio, McDonald. le shérif de la peur 3 4/LadoctrineObama 75. Politique étrangère. La mauvaise

4/LadoctrineObama

McDonald. le shérif de la peur 3 4/LadoctrineObama 75. Politique étrangère. La mauvaise réputation 76.

75. Politique étrangère.

La mauvaise réputation

76. Stratégie. Washington oriente

ses forces vers l’Asie

78. Vu d’Australie. L’Asie-

Pacifique piégée par la rivalité

sino-américaine

80. Vu du monde arabe. Une

trop grande faiblesse face à Israël

81. Vu du Kenya. Obama victime

du racisme républicain

82. Vu de Cuba. Les pays latinos

s’émancipent

83. Guerre. La grande débâcle

d’Afghanistan

85. Antiterrorisme. Comment

Obama a appris à tuer

88. Vu du Pakistan. Le grand

divorce

Obama a appris à tuer 88. Vu du Pakistan. Le grand divorce 5/Leverdict desécrivains 90. Maya

5/Leverdict

desécrivains

90. Maya Angelou. “Obama :

un symbole d’espoir”

91. Paul Auster. “Un moindre

mal”

92. Tariq Ali. “Pas mieux

que Bush”

93. Cornel West. “J’ai perdu

la foi”

que Bush” 93. Cornel West. “ J’ai perdu la foi” Obamadanstous sesétats 94. Le président américain

Obamadanstous

sesétats

94. Le président américain

à la une des magazines

97.

Sources

4.

Jess se repose après une manifestation pour le droit des immigrés à Manhattan.

une manifestation pour le droit des immigrés à Manhattan. Les New-Yorkais vus par Erica McDonald N

Les New-Yorkais vus par Erica McDonald

à Manhattan. Les New-Yorkais vus par Erica McDonald N ée dans l’Ohio et ayant grandi dans

N ée dans l’Ohio et ayant grandi dans le Massachusetts, Erica McDonald s’est installée à New York il y a six ans. Plus

précisément à Brooklyn, où, instinctivement, elle s’est mise à photographier ses voisins de Park Slope, un quartier en pleine mutation. Influencée par la photographie documentaire, les portraitistes et le mouvement de la street pho- tography (photographie de rue), elle explique :

“Je voulais prendre un instantané du quartier parce que je savais que tout cela allait disparaître, comme

toute chose.” La série de portraits que nous publions, pris dans les rues de Brooklyn et de Manhattan, s’ins- pire de cette phrase tirée de la pièce Coriolan de Shakespeare : “What is the city but the people ?” (Qu’est-ce que la ville sinon ses habitants ?) Ce travail, qui s’est étalé sur les cinq dernières années, est centré sur la diversité des habitants de New York. //

SUR LE WEB Le site Internet de la photographe Erica McDonald (ericamcdonaldphoto.com)
SUR LE WEB
Le site Internet
de la photographe
Erica McDonald
(ericamcdonaldphoto.com)

PORTFOLIO. 5

PORTFOLIO. 5 ↑ Portrait de Venus à New York.

Portrait de Venus à New York.

6. PORTFOLIO

6. PORTFOLIO ↑ L’homme au chien, Westminster Dog Show, Manhattan.

L’homme au chien, Westminster Dog Show, Manhattan.

↑ Après la parade. ↓ Babe chez elle, Park Slope, Brooklyn. ↗ John devant sa
↑ Après la parade. ↓ Babe chez elle, Park Slope, Brooklyn. ↗ John devant sa

Après la parade.

Babe chez elle, Park Slope, Brooklyn.

John devant sa maison de Park Slope, Brooklyn.

Emily après le défilé portoricain, Central Park, Manhattan.

PORTFOLIO. 7

sa maison de Park Slope, Brooklyn. ↘ Emily après le défilé portoricain, Central Park, Manhattan. PORTFOLIO.
sa maison de Park Slope, Brooklyn. ↘ Emily après le défilé portoricain, Central Park, Manhattan. PORTFOLIO.

8. PORTFOLIO

8. PORTFOLIO ↑ Jeune skateuse à Brooklyn. ↓ Ahmad au terrain de jeux, Park Slope, Brooklyn.
8. PORTFOLIO ↑ Jeune skateuse à Brooklyn. ↓ Ahmad au terrain de jeux, Park Slope, Brooklyn.

Jeune skateuse à Brooklyn.

Ahmad au terrain de jeux, Park Slope, Brooklyn.

Attente, Park Slope, Brooklyn.

Billy, à la rue, New York.

↓ Ahmad au terrain de jeux, Park Slope, Brooklyn. ↗ Attente, Park Slope, Brooklyn. ↘ Billy,
↓ Ahmad au terrain de jeux, Park Slope, Brooklyn. ↗ Attente, Park Slope, Brooklyn. ↘ Billy,

PORTFOLIO. 9

PORTFOLIO. 9 ↑ Dayna avant sa première communion, Park Slope, Brooklyn.

Dayna avant sa première communion, Park Slope, Brooklyn.

%).(17,5l’Oregonet%)(13,1Nebraskaledansquemêmede%)(13,5l'UtahdansbondunfaitapauvretéLa%).22,6Mississippi

viventfamillescertainesoùprofond”“SudduagricoletraditionàconservateurstrèsEtatslesdansperdurepauvretéLa tégalemenobserveOnvolontaire.trèspolitiquedepasn'ontEtatscesfléau,ceàFacegénérations.desdepuisprécaritéladans pauvretédeseuillesousvivantpersonnesdepourcentageleoùCalifornieenetYorkNewdel’Etatdansélevéstauxdes

%,21,5Nouveau-Mexique%,18,5(TexasSudledansaggravées'estsituationlamaisEtats,nombreuxdedansstabilisation

importants.moinsbienpauvretédetauxdesaffichentCentreduetNord-EstdupeupléspeuEtatsLes unemontrentCensus)U.S.Survey,CommunityAmericanseptembre,(finpauvretélasurchiffresdernierstoutLes

crise.ladefaitdu2011,en%16,6à2007en%12,6depasséestpuisqu’ilaugmentéconsidérablementa

chômeurs.nombreuxdedroitsdefinenl’arrivéeàduesnotammentsontaugmentationsCes

MISSISSIPPI

ILLINOIS

20,0

14,1

WISCONSIN

LOUISIANE

11,6

ARKANSAS

21,3

MISSOURI

17,0

15,2

AIOW

10,4

TAMINNESO

10,4

OKLAHOMA

15,1

KANSAS

14,4

NEBRASKA

TEXAS

NORDDU

DAKOTA

10,2

DAKOTA

SUDDU

17,9

14,1

11,3

COLORADO

12,7

NOUVEAU-

MEXIQUE

OMINGWY

20,2

MONTANA

10,1

15,5

pauvretédeseuilauinférieurestrevenuledontpopulationladePourcentage

SUPPLEMENTS)ECONOMICANDSOCIALANNUAL2012TO2009SURVEY,POPULATION(CURRENTBUREAUCENSUSU.S.:SOURCE

UTAH

10,5

ARIZONA

18,0

IDAHO

14,8

WASHINGTON

NEVADA

16,0

2011)et2010annéeslessurmoyenneEtat,(par

12,1

OREGON

CALIFORNIE

14,3

16,6

viedeNiveau

Moyenne :paysdu

15,1

pauvretédetauxle

pauvretédetauxle

ayantEtats5Les

ayantEtats5Les

17,4à15,1De

faibleplusle

HAWAII

12,4à10De

20à17,5De

12,2

15à12,5De

fortplusle

22à20De

ALASKA

10à7,1De

12,1

MAINE 13,0 VERMONT 11,2 HAMPSHIRENEW 7,1 CONNECTICUT 9,3 YORKNEW 16,0 MICHIGAN ISLANDRHODE 13,7 15,3
MAINE
13,0
VERMONT
11,2
HAMPSHIRENEW
7,1
CONNECTICUT
9,3
YORKNEW
16,0
MICHIGAN
ISLANDRHODE
13,7
15,3
MASSACHUSETTS
10,7
YLVANIEPENNS
JERSEYNEW
11,2
12,4
OHIO
15,2
DELAWARE
12,9
INDIANA
GINIEVIR
MARYLAND
10,1
15,9
.OCCID
17,2
VIRGINIE
11,0
KENTUCKY
16,8
NORDDUCAROLINE
TENNESSEE
16,4
16,5
Washington,
fédéraldistrict
CAROLINE
Columbiade
SUDDU
18,0
19,7
ALABAMA
GÉORGIE
16,3
18,6
FLORIDE
15,4

SOURCE : BUREAU OF LABOR STATISTICS

Même si le taux de chômage national a chuté de 9,8 % en novembre 2010 à 8,1 % en août 2012, il reste des millions de chômeurs dans des Etats comme celui de New York, l’Illinois et la Californie qui ont longtemps joué un rôle économique moteur. Mais même dans ces Etats, la tendance est à l’embellie. Le chômage a ainsi baissé de plus d’un point en Californie en l’espace d’un an, passant de 11,9 % en août 2001 à 10,6 % en août 2012. Au Texas, le chômage se chiffrait à 7,1 % en août 2012, soit le taux le plus bas pour un Etat avec une économie de cette taille. Plus au nord, dans le Nebraska, le Dakota du Sud et le Dakota du Nord, la tendance est presque au plein-emploi, notamment grâce au récent boom du pétrole et du gaz de schiste dans la région. Ces petites économies ont bien résisté à la crise mondiale, contrairement aux Etats à forte tradition industrielle comme le Michigan ou l’Ohio.

6,3

5,7

10,7

9,0

MASSACHUSETTS

NEW HAMPSHIRE

fédéral

RHODE ISLAND

CONNECTICUT

Columbia

Washington,

Les emplois reviennent

Taux de chômage (en %, par Etat, août 2012)

Moyenne

pays :

8,1

du

Les plus pourcentage chômeurs

élevé

de

le

le

pourcentage c h ô m e u r s élevé d e le le WASHINGTON 8,6
WASHINGTON 8,6 DAKOTA MAINE DU NORD VERMONT MONTANA 7,6 3,0 MINNESOTA 5,3 6,3 5,9 OREGON
WASHINGTON
8,6
DAKOTA
MAINE
DU
NORD
VERMONT
MONTANA
7,6
3,0
MINNESOTA
5,3
6,3
5,9
OREGON
AHOID
8,9
7,4
DAKOTA
WISCONSIN
DU
SUD
7,5
NEW YORK
WYOMING
4,5
9,1
5,7
MICHIGAN
9,4
NEBRASKA
AIOW
PENNSYLVANIE
4,0
5,5
NEW JERSEY 9,9
8,1
OHIO
AHUT
7,2
DELAWARE
6,9
ILLINOIS
INDIANA
5,8
9,1
VIRGINIE
MARYLAND
7,1
8,3
COLORADO
OCCID.
8,2
7,5
VIRGINIE
5,9
KANSAS
MISSOURI
6,2
KENTUCKY
7,2
8,5
CAROLINE DU NORD
9,7
TENNESSEE
ARIZONA
8,5
NOUVEAU-
OKLAHOMA
8,3
district
MEXIQUE
5,1
ARKANSAS
CAROLINE
7,3
de
6,5
DU SUD
9,6
8,8
ALABAMA
GÉORGIE
MISSISSIPPI
8,5
9,2
9,1
TEXAS
7,1
LOUISIANE
7,4
FLORIDE
8,8

ANEVAD

12,1

CALIFORNIE

10,6

De 10,6 à 12,1 De 8,9 à 9,9 De 8,1 à 8,8 De 6,4 à
De 10,6 à 12,1
De 8,9 à 9,9
De 8,1 à 8,8
De 6,4 à 8
De 5,1 à 6,3
De 3 à 5
5 Etats
ayant
Les pourcentage plus chômeurs 5 Etats le de le bas ayant ALASKA 7,8 HAWAII 6,1
Les pourcentage plus chômeurs
5 Etats
le
de
le
bas ayant
ALASKA
7,8
HAWAII
6,1

SOURCE : RECENSEMENT DE 2010

Les cinq Etats les plus peuplés :

37 millions

25 millions

19 millions

19 millions

13 millions

Repères

Californie

New York

Floride

Illinois

Texas

préoccupants, la Californie étant l’Etat le plus peuplé des Etats-Unis.

du Nord a certes le taux de chômage le plus bas, mais c'est aussi

ci-dessus avec celles de la densité de population : le Dakota

californiens – même s'il y a une légère embellie – sont plus

un des Etats les moins peuplés. Et les 10,6 % de chômeurs

Il est intéressant de croiser les données des deux cartes

Densité de population

du pays :

millions

d’habitants

Population

totale

310

0 - 20 Nombre d’habitants 20 - 50 par Etat mile carré, 50 100 -
0 - 20
Nombre
d’habitants
20
- 50
par Etat
mile carré,
50
100
- 100
par
- 200
200 500 - 500 - 1 000 Plus de 1 000
200
500
- 500
- 1 000
Plus de 1 000
d’habitants 20 - 50 par Etat mile carré, 50 100 - 100 par - 200 200

12.

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 13

DÉMOGRAPHIE

Des minorités majoritaires

Pour la première fois, les bébés blancs sont moins nombreux que ceux des minorités ethniques. Un bouleversement démographique qui aura des conséquences sociales et politiques importantes.

aura des conséquences sociales et politiques importantes. —The New York Times New York P our la

—The New York Times

New York

P our la première fois dans l’histoire du pays, les enfants issus des minorités (hispa- nique, africaine-américaine,

asiatique et métis) sont majori- taires, représentant 50,4 % des bébés nés entre juillet 2010 et juillet 2011. En effet, selon les don- nées du Bureau du recensement publiées le 17 mai, seuls 49,6 % des nouveau-nés sont issus de parents blancs. Ce phénomène était attendu depuis longtemps, mais personne ne pouvait prédire exactement à quel moment il allait survenir. C’est un tournant historique pour cette nation fondée par des Blancs venus d’Europe qui a toujours été agitée par les questions raciales, comme en témoignent les récents débats très tendus sur l’immigration. Les Blancs continueront à être majoritaires pendant un certain temps, mais l’arrivée d’une jeune génération composée principale- ment de minorités aura de pro- fondes répercussions sur l’économie du pays, sa vie politique et son iden- tité. “Nous sommes à un tournant”, explique William H. Frey, démo- graphe à la Brookings Institution. Pour M. Frey, ce changement repré- sente le “passage d’une culture de baby-boomers blancs à un pays mon- dialisé et pluriethnique”. Cette ten- dance est le résultat de la grande vague d’immigration des trente der- nières années. Les Hispaniques représentent la majorité de cette population immigrée. Ils sont en général plus jeunes – et ont plus d’enfants – que les Blancs. (Sur le total des naissances de juillet 2010 à juillet 2011, 26 % étaient des

Hispaniques, 15 % des Africains- Américains et 4 % des Asiatiques.) Les Blancs représentent toujours la plus grande partie des naissances, soit 49,6 %, et constituent toujours une majorité écrasante de la popu- lation (63,4 %). Mais ils vieillissent, ce qui entraîne un véritable séisme dans la démographie du pays. Les Latinos, eux, sont au pic de leur fer- tilité, avec un âge moyen de 27 ans, souligne Jeffrey Passel, responsable du département de démographie du Centre hispanique Pew. Entre 2000 et 2010, on a recensé plus de nais- sances d’Hispaniques aux Etats- Unis que d’arrivées d’immigrés de même origine, dit-il. Le résultat est frappant : au cours des dix dernières années, les minorités ont représenté 92 % de la croissance de la popu- lation des Etats-Unis, a calculé M. Frey, une progression qui est à l’origine d’une Amérique très

différente de celle des années 1950. Cette évolution se répercute sur

lation des baby-boomers, précise William O’Hare, consultant auprès

les Etats où il existe des fossés eth- niques et raciaux entre les per- sonnes âgées et les jeunes. On trouve les écarts les plus marqués en Arizona, dans le Nevada, au Texas et en Californie, des Etats qui ont été le théâtre de tensions consécu- tives à la question de l’immigration. C’est dans l’éducation que ce changement doit être pris en compte au plus vite. Dans l’éco- nomie d’aujourd’hui, un diplôme universitaire est un formidable tremplin, mais les Africains- Américains et les Latinos restent toujours loin derrière les Blancs dans ce domaine. Selon M. Frey,

de la Fondation Annie E. Casey, à Baltimore. Or la jeune génération va déjà hériter d’une dette publique de plusieurs milliers de milliards de dollars. Mais il y a quelques raisons d’es- pérer. Pour Arturo Vargas, directeur de l’Association nationale des élus et responsables latinos, le débat de ces dernières années au sujet de l’immigration a éveillé la conscience politique des jeunes Hispaniques, et il veut croire que cela aura pour conséquence de les impliquer da- vantage dans la vie politique. En 2008, seulement la moitié des élec- teurs latinos se sont rendus aux

13

% seulement des Hispaniques et

urnes, ajoute-t-il, alors qu’ils ont été

18

% des Africains-Américains ont

65 % chez les électeurs non hispa-

un diplôme universitaire, contre

niques. “La génération actuelle est l’in-

31 % chez les Blancs. Ces chiffres

sont d’autant plus inquiétants que les jeunes se verront bientôt con- frontés à la nécessité de financer les retraites de l’importante popu-

de financer les retraites de l’importante popu- C’est un tournant historique pour cette nation fondée par

C’est un tournant historique pour cette nation fondée par des Blancs venus d’Europe qui a toujours été agitée par les questions raciales

carnation de nouvelles possibilités”, commente-t-il. Le fait que le pays enregistre un accroissement des naissances dans les communautés non blanches est un grand avantage, affirme Dowell Myers, professeur à l’université de Californie du Sud. Dans les sociétés européennes, où l’immigration reste faible, les jeunes ne sont plus assez nombreux pour payer les retraites d’une population de plus en plus âgée, ce qui aggrave les problèmes économiques. “Si les Etats-Unis ne dépendaient que des nais- sances de Blancs, nous serions finis”, conclut M. Myers. —Sabrina Tavernise

Paru sur Courrierinternational.com le 18 mai 2012

De toutes les couleurs

NAISSANCES (en milliers)

En 2011, les naissances de bébés “non blancs” arrivent en tête pour la première fois.

Nombre d’enfants par femme en âge de procréer, selon l’“origine” ou la “race” (2010) 2,4
Nombre d’enfants par femme en âge de procréer,
selon l’“origine” ou la “race” (2010)
2,4
2,1
1,8
1,8
HISPANIQUES
NOIRS
ASIATIQUES
BLANCS

Répartition de la population (2010, en %)

BLANCS NON-BLANCS
BLANCS
NON-BLANCS

1 989

2 019

2011

2 672

1 421
1 421

1 421

1 421

1990

2 363

1 696
1 696

1 696

1 696

2000

64 16 13
64
16
13

BLANCS

HISPANIQUES

NOIRS

SOURCE : US CENSUS BUREAU

5 ASIATIQUES

14. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

SOCIÉTÉ

Les mariages mixtes s’imposent dans le Sud

Longtemps mal perçus, ces couples et leur progéniture sont de mieux en mieux acceptés, en particulier dans les Etats au passé ségrégationniste. Ce qui reflète un profond changement des mentalités.

Ce qui reflète un profond changement des mentalités. —The New York Times (extraits) New York De
Ce qui reflète un profond changement des mentalités. —The New York Times (extraits) New York De

—The New York Times

(extraits) New York De Hattiesburg (Mississippi)

I ci, dans le Sud profond, on a respecté pendant des géné- rations le tabou portant sur l’amour interracial. Il y a moins

de quarante-cinq ans, le mariage entre Noirs et Blancs était illégal et, même après la levée de l’inter- diction, il est resté très longtemps mal considéré. C’est pourquoi Jeffrey Norwood, entraîneur de basket-ball universitaire, a hésité à répondre à une offre d’emploi. A l’époque, Jeffrey Norwood, qui est noir, fréquentait une métisse blanche et asiatique. “Vous comptez vous installer dans le sud du

Mississippi ?” lui a demandé son père d’un ton sceptique, se souvenant du temps où le simple fait d’être vu en compagnie d’une femme d’une autre couleur faisait courir à un Noir un danger mortel. “Vous êtes sûrs ?” Mais, après plusieurs visites à Hattiesburg, Jeffrey Norwood s’est dit rassuré de ce qu’il y avait vu :

une diversité grandissante. Aussi s’y est-il installé après avoir épousé son amie. Puis le couple a eu un bébé, une petite fille qui, lors du recensement de 2010, a été décla- rée noire, blanche et asiatique. [Depuis le recensement de l’an 2000, les Américains ont la possi- bilité de se déclarer comme appar- tenant à une ou à plusieurs “races”.] Taylor Rae Norwood, 3 ans, fait partie des milliers d’enfants métis qui ont fait du Mississippi un des Etats ayant enregistré l’une des plus fortes croissances de population

multiraciale, une progression de 70 % entre 2000 et 2010, selon les derniers chiffres du Bureau du recensement.

Une tendance lourde. Le grand

recensement de 2010, qui a permis pour la première fois un décompte précis des Américains métis, montre que cette population a augmenté bien plus vite que ne l’avaient prévu de nombreux démographes, en par- ticulier dans le sud du pays et dans certaines régions du Midwest. Elle

a doublé en Caroline du Nord. Elle

a crû de plus de 80 % en Géorgie et

de presque autant dans le Kentucky et le Tennessee. Dans l’Indiana, l’Iowa et le Dakota du Sud, elle a fait

un bond d’environ 70 %. “Toutes les augmentations supérieures à 50 % sont impressionnantes”, souligne William Frey, sociologue et démographe de la Brookings Institution. “Que des

Sonia et Michael Peeples,

un couple mixte du Mississippi. Photo : Nicole Bengiveno/ The New York Times

Etats comme le Mississippi aient enre- gistré une très forte progression du nombre de personnes se considérant à la fois comme blanches et comme noires en dit long. C’est quelque chose que l’on n’aurait jamais prédit il y a encore dix ou vingt ans.” Les changements n’ont pas été uniformes. Dans des Etats comme

la Californie, Hawaii ou l’Oklahoma,

où les métis représentaient déjà un pourcentage important de la popu- lation, la progression a été plus lente que dans des endroits comme le Mississippi, où ils étaient bien moins nombreux au départ. A Hawaii, par exemple – où les métis représentent 23 % de la population, soit la plus forte proportion du

“Les relations entre Noirs et Blancs ne datent pas d’hier – simplement, jadis elles ne

“Les relations entre Noirs et Blancs ne datent pas d’hier – simplement, jadis elles ne se manifestaient pas ouvertement”

pays –, la croissance de cette popu- lation depuis 2000 n’a été que de 23,6 %. A Hawaii, la combinaison prédominante est Asiatique, Blanc et autochtone/originaire d’une île du Pacifique, tandis qu’en Okla- homa le mélange le plus courant est Amérindien et Blanc. Dans le Mis- sissippi, la combinaison majoritaire est Blanc et Noir – correspondant aux deux groupes qui ont le moins de probabilités de se marier entre eux, par le passé comme de nos jours, si l’on en croit les sociologues, à cause de la persistance des diffé- rences socio-économiques (et, jus- qu’en 1967, de la loi).

Inégalités. Pendant la majeure partie de la dernière décennie, le Mississippi a caracolé en tête des Etats quant au nombre de ses ma- riages mixtes, souligne M. Frey. Reste que les métis représentent encore une infime partie de la popu- lation de l’Etat : 34 000 individus, soit environ 1,1 %. Par ailleurs, de nombreux habitants du Mississippi se plaignent des inégalités raciales persistantes. En 2010, le gouverneur républicain de cet Etat, Haley Bar- bour, a soulevé un tollé en suggérant que, malgré des frictions parfois meurtrières, l’époque de la lutte pour les droits civiques au Missis- sippi [qui a duré de 1955 à 1965 et pendant laquelle les pratiques ségré- gationnistes étaient toujours en vigueur] n’avait pas été une période si terrible. Cependant, beaucoup de per- sonnes constatent des avancées. “Les comportements changent progressive- ment”, note Marvin King, professeur de sciences politiques à l’université du Mississippi. Il est noir, marié à une Blanche, et ils ont une petite fille âgée de 2 ans. “L’hostilité, qui était la règle il y a des années, n’est plus aussi ostensible. Cela se traduit par des rela- tions interraciales plus fréquentes, les

gens en ont moins peur. On n’a plus

besoin de se cacher.” A la différence de

ce qui se passe dans de nombreux

autres Etats, la population du Mis-

sissippi n’a que peu augmenté depuis

dix ans. Les chercheurs en ont déduit

que l’évolution des mentalités n’était

pas due à la présence des nouveaux

venus. La population a crû de 3,8 % dans le Mississippi depuis 2000, contre 18,46 % en Caroline du Nord. “La Caroline du Nord doit cette forte croissance aux Latinos et aux Noirs, ainsi qu’aux personnes venant d’ail- leurs, souligne William Frey. Dans le Mississippi, en revanche, le changement s’est opéré de l’intérieur.”

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 15

Recensement Une nouvelle identité : métis

Les parents américains déclarent de plus en plus souvent leurs enfants comme étant issus de plusieurs “races”.

Le nombre d’enfants métis s’est

envolé ces dix dernières années, révèle l’analyse des données

du recensement de 2010.

Une tendance qui témoigne de la multiplication des couples mixtes, mais aussi d’un bouleversement du regard que portent les parents sur leurs enfants dans cette société pluriethnique que constituent les

Etats, comme la Virginie, avaient institué la “one-drop rule”, en vertu de laquelle quiconque avait “une seule goutte” de sang noir, un seul ancêtre africain-

américain, était considéré comme noir. Barack Obama a ainsi coché une seule case sur son formulaire de recensement, “Noir”, bien que sa mère soit blanche. Lisa Rosenberg, métisse ayant grandi dans un quartier cosmopolite de New York dans les années 1960 et 1970, se souvient qu’elle avait beaucoup d’amis nés de parents

Identité multiple. Dans cet Etat,

Etats-Unis. Ainsi, sur les 3,5 millions

de races différentes. Mais son père,

la proportion de jeunes de moins de

de

naissances enregistrées dans

qui était africain-américain, lui

18 ans est plus forte parmi les métis que dans le reste de la population,

l’année qui a précédé le recensement, plus

avait recommandé de toujours se présenter comme étant noire,

toutes races confondues, ce qui

de

7 % étaient issues de deux races

même si sa mère est juive.

montre que la croissance de la popu-

ou

plus, contre à peine 5 %

“Je crois que c’était dans l’idée

lation métisse résulte de naissances

dix

ans plus tôt. Le nombre

de me protéger qu’il disait ‘Pour

récentes. Mais, ici comme dans

d’enfants nés de couples noir et

le monde extérieur, tu es noire’”,

d’autres Etats, elle est sans doute

blanc ou asiatique et blanc

explique Lisa, qui vit aujourd’hui

également imputable aux Améri-

a

même doublé sur cette période.

à

Montclair, dans le New Jersey.

cains plus âgés qui, auparavant, se

Pourtant, si les enfants métis sont

Devenue thérapeute, elle

déclaraient noirs ou d’une seule race

de

plus en plus nombreux,

intervient souvent dans les écoles

et qui voient aujourd’hui leur iden-

les

parents jugent encore parfois

pour évoquer les questions

tité sous un angle plus large. “En réa-

délicat d’évoquer avec eux

ethniques avec les enfants.

lité, les relations entre Noirs et Blancs

les questions raciales. Thien-Kim

Lisa Rosenberg coche aujourd’hui

ne datent pas d’hier – simplement, jadis

Lam, mère de deux enfants

plusieurs cases sur son formulaire

elles ne se manifestaient pas ouverte-

à Silver Spring (Maryland),

de recensement, et elle en fait

ment”, affirme Matthew Snipp, pro-

est une Vietnamienne-Américaine

autant pour ses deux enfants.

fesseur de démographie à la faculté

mariée à un Africain-Américain.

Mais elle s’attend à ce que sa fille

de sociologie de l’université Stan-

Leur fille de 6 ans commence

multiplie les questions insistantes

ford. A propos des enfants métis issus de ces relations, il précise que, “depuis qu’on leur a donné le choix, en 2000, les gens ont eu une décennie entière pour réfléchir à la question de leur identité. Certains chiffres sont moins le reflet de changements que des corrections. En un sens, ils brossent un portrait plus exact de l’héritage racial, qui était autrefois occulté.” —Susan Saulny

Paru dans CI n°1066, du 7 avril 2011

—Susan Saulny Paru dans CI n°1066, du 7 avril 2011 courrierinternational.com DANS NOS ARCHIVES L’Amérique

courrierinternational.com

DANS NOS ARCHIVES

L’Amérique postraciale d’Obama se compte. Les recensements voient émerger de plus en plus de métis, qui ne se reconnaissent pas dans

les anciennes catégories - blanche ou noire. Paru dans CI n° 1013, du 1 er avril 2010.

à se demander pourquoi elle ne

ressemble pas à sa mère. “Au tout

début, j’ai pensé que, si je n’en

parlais pas, les préjugés raciaux lui seraient tout simplement étrangers”, raconte Thien-Kim Lam.

Sur son blog, baptisé “I’m Not the

Nanny” [“Je ne suis pas la nounou”]

– la phrase qu’elle lance aux inconnus qui la voient pour

la première fois avec ses enfants –, elle s’interroge sur l’éducation des petits métis dans un monde

si attentif aux couleurs de peau.

“Mais il est important de leur apprendre à être fiers de ce qu’ils sont, ajoute-t-elle. J’y vois une chance d’apprendre à ma fille à accepter ces deux parties de son identité, cet assemblage original :

moitié moi, moitié son papa,

la couleur intermédiaire parfaite.”

En règle générale, les Américains se

déclarant d’une seule race sont plus âgés. Ils sont encore le reflet d’une société qui interdisait les mariages mixtes et où certains

à partir de son entrée au collège.

Aujourd’hui, les jeunes Américains, en particulier les moins de 15 ans, sont bien plus souvent identifiés comme appartenant à plusieurs groupes ethniques. Ainsi, 17 % des moins de 1 an nés de parents se déclarant

exclusivement noirs sont inscrits au recensement comme étant métis ; il y a dix ans, cette proportion n’était que de 9 %.Thien-Kim Lam, elle,

est parée pour répondre aux questions de sa fillette. “Ses camarades lui ont demandé pourquoi elle n’avait pas la même couleur de peau que moi. Nous parlons de races avec nos enfants dès que la question se pose, par exemple quand des gens font des remarques. Au bout du compte,

il s’agit pour nous tous de faire de nos enfants des gens bien.” —Carol Morello The Washington Post (extraits) Washington

16. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

TOLÉRANCE

Célébration d’un mariage gay

à New York en juillet 2011. Photo : Erica McDonald

gay à New York en juillet 2011. Photo : Erica McDonald Comment la cause gay a

Comment la cause gay a triomphé

Dans l’histoire du pays, jamais un mouvement de lutte pour la reconnaissance des droits n’a connu un succès aussi rapide que celui des homosexuels.

connu un succès aussi rapide que celui des homosexuels. —Los Angeles Times (extraits) Los Angeles E

—Los Angeles Times

(extraits) Los Angeles

E n 1958, quand l’institut de sondage Gallup a demandé aux Américains s’ils approu- vaient ou non le mariage

entre Noirs et Blancs, la réponse a été on ne peut plus claire : 94 % des personnes interrogées ont répondu qu’elles y étaient opposées. Il a fallu plus de quarante ans pour qu’une majorité d’Américains juge accep- table le mariage entre personnes de couleurs différentes. En revanche, l’attitude vis-à-vis des gays et des lesbiennes a radica- lement changé en dix ans. A la mi- mai, Gallup a rapporté qu’un peu plus de la moitié des Américains considère désormais qu’être gay est “moralement acceptable”, que les

relations homosexuelles “devraient être licites” ou que les couples gays ou lesbiens “devraient avoir le droit de se marier”. En 1996, quand Gallup a sondé pour la première fois la population sur les mariages homo- sexuels, 68 % des Américains y étaient opposés. Sur le plan politique, le prési- dent Obama a jugé qu’il ne pre- nait pas un grand risque en se prononçant officiellement en faveur du mariage homosexuel au beau milieu de la campagne pour sa réélection. Quelques jours plus tard, Jan van Lohuizen, un stra- tège républicain, a prévenu son parti que s’opposer au mariage homosexuel le plaçait à contre- courant de l’air du temps. Si “l’arc de l’univers moral est long mais tendu vers la justice”,

comme l’a déclaré un jour Martin Luther King, il va plus vite et tend plus dans la direction des droits des gays et lesbiennes qu’en faveur de n’importe quel autre mouve- ment de lutte pour la reconnais- sance des droits avant lui. Cela ne veut pas dire que les homosexuels jouissent d’une égalité ou d’une protection juridique totales. Le mariage homosexuel reste interdit dans la plupart des Etats [seuls six Etats américains l’ont légalisé, voir ci-dessous] et dans nombre d’entre eux, les gays et lesbiennes ne jouissent pas de la même pro- tection en matière de discrimina- tion face à l’emploi et au logement que celle qui est accordée aux femmes, aux Latinos et aux Noirs. Il n’en reste pas moins que “ce que nous avons accompli en moins de cin- quante ans est assez extraordinaire”,

Mariage SIX ÉTATS ont légalisé le mariage homosexuel : le Massachusetts – pionnier en 2004
Mariage
SIX ÉTATS
ont légalisé le mariage homosexuel :
le Massachusetts – pionnier
en 2004 –, le Connecticut, l’Iowa, le
New Hampshire, l’Etat de New York
et le Vermont, ainsi que la capitale
fédérale, Washington.
Dans le Maryland, le Maine et l’Etat
de Washington, la légalisation sera
soumise à référendum lors des
élections de novembre prochain.

confie Cleve Jones, militant de la cause homosexuelle depuis les années 1970. “Le comportement homosexuel lui-même était un délit presque partout, se souvient-il. Il y avait des lois qui nous empêchaient de nous réunir dans les bars et les restau- rants. Il y avait dans chaque ville des

unités spéciales de la police dont le tra- vail était de nous piéger, de nous arrêter et de nous emprisonner… Il y a eu des progrès énormes, stupéfiants.” Cleve Jones, comme beaucoup, déteste comparer les divers mouvements pour la reconnaissance des droits. Mais il n’en demeure pas moins vrai que “les Noirs ont jeté les bases des mouvements sociaux aux Etats-Unis”, souligne Gary M. Segura, qui dirige

le programme d’études sur les Chi-

canos de l’université Stanford.

Une avancée remarquable. Les

avis divergent quant à l’origine de ces mouvements. Pour ce qui est du

mouvement de lutte pour les droits civiques, certains considèrent qu’il

a débuté dès la fin de la guerre

de Sécession, en 1865, alors que d’autres estiment qu’il date de la fondation de l’Association nationale pour la promotion des personnes de couleur (NAACP) en 1909. Pour les gays et les lesbiennes, certains citent le mouvement homophile des années 1950, alors que d’autres évoquent l’explosion du militan- tisme qui a suivi les émeutes de Sto- newall, à New York, en 1969. Il n’y a pas non plus de consensus sur la façon de mesurer les progrès. Est-ce le progrès économique ? Est- ce la possibilité de se marier pour les gays et lesbiennes ? Ou l’impos- sibilité pour les hommes noirs de pouvoir héler un taxi la nuit dans certaines villes – même avec un pré- sident noir à la Maison-Blanche ? Quoi qu’il en soit, en faisant évoluer l’opinion publique de façon si spec- taculaire et en changeant la dyna- mique politique si rapidement, le mouvement pour les droits des homosexuels a connu un succès remarquable à une vitesse sans précédent. Plusieurs raisons expli- quent cette réussite. La commu- nauté homosexuelle est en général relativement aisée et peut donc faire des dons généreux aux candidats, ce qui se traduit par une influence poli- tique significative au niveau local, national et jusqu’à la Maison- Blanche. Ses dirigeants sont versés dans le fonctionnement du pouvoir,

un savoir durement acquis pendant les années passées à sensibiliser la classe politique à la lutte contre l’épidémie de sida. Les experts et les défenseurs de la communauté s’accordent cepen- dant à dire qu’il y a une raison qui prime sur toutes les autres : la proxi- mité. “Les gens ont fini par comprendre que nous existions, précise Cleve Jones. Ils travaillaient avec nous, ils nous connaissaient, des membres de leur famille étaient gays. Cela a démystifié la question et ils ont eu plus de mal à nous haïr à distance.” C’était là une chose impossible pour les Noirs. “Les Blancs n’allaient pas s’apercevoir tout à coup qu’ils avaient des enfants ou des membres de leur famille qui étaient noirs”, déclare Kenneth Sherrill, un militant homo- sexuel de longue date qui enseigne au Hunter College de New York. Les gays et les lesbiennes “naissent dans des familles hétéros, vivent dans des quartiers hétéros, vont dans des écoles hétéros et travaillent dans des entreprises hétéros. Une telle proximité est moins évidente entre communautés ethniques.”

Fiction et réalité. La culture

populaire et les médias de masse ont, en outre, contribué à faire chan- ger les mentalités, de même que les informations télévisées ont permis de faire avancer la cause du mou- vement de lutte pour les droits civiques des Africains-Américains. Sauf que, cette fois, ce ne sont pas des images de canons à eau et de chiens policiers lancés contre des innocents qui ont joué un rôle mais les personnages gays et lesbiens sympathiques qui ont fait leur appa- rition en prime time à la télévision. Will & Grace, la série comique dif- fusée sur NBC de 1998 à 2006, a pro- bablement fait davantage pour éduquer la population américaine que tout ce qu’on avait tenté auparavant”, a ainsi déclaré le vice-président des Etats- Unis, Joe Biden, dans un entretien télévisé au cours duquel il s’est pro- noncé en faveur du mariage gay. C’est peut-être exagéré, mais le vice- président a sans doute touché du doigt quelque chose d’important :

en accueillant chez eux des person- nages de fiction homosexuels, les gens ont pu plus facilement les accepter dans la vie réelle. —Mark Z. Barabak

Paru dans CI n° 1126, du 31 mai 2012

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 17

EXODE

Une famille latino sur un champ

de courses à Dodge City au Kansas. Photo : Piotr Malecki/PANOS-RÉA

à Dodge City au Kansas. Photo : Piotr Malecki/PANOS-RÉA Les Grandes Plaines passent à l’heure hispanique

Les Grandes Plaines passent à l’heure hispanique

Après des années de recul démographique, les communes rurales du centre de l’Amérique se repeuplent grâce à l’arrivée des Latinos.

se repeuplent grâce à l’arrivée des Latinos. —The New York Times (extraits) New York D’Ulysses

—The New York Times

(extraits) New York D’Ulysses (Kansas)

D ans les petites villes, le changement peut sur- prendre. Mais, récem- ment, dans cette tranquille

localité agricole, avec son horizon

familier barré de silos à grains et de clochers, Luz González, la pro- priétaire d’un nouveau restaurant,

a décidé de prendre acte de la

diversité de la ville en ajoutant

quelques plats moins traditionnels

à sa carte, comme des cheesebur-

gers, des frites et des escalopes de poulet panées. De la “cuisine amé- ricaine”, comme le dit Luz Gonzá- lez. Pour illustrer sa nouvelle stratégie commerciale, elle a bap- tisé son restaurant mexicain d’un nom typiquement américain : The Down-Town Restaurant. Ce genre de plat avait pratique- ment disparu à Ulysses. Il était devenu coutumier pour ses habi- tants de dire sur le ton de la plaisan- terie, en maugréant un petit peu :

“On a le choix entre un restaurant

mexicain, un restaurant mexicain et un restaurant mexicain.” Après la fermeture, en 2010, du dernier éta- blissement tenu par un Blanc, il incombait à l’un des nouveaux venus latinos d’assurer la survie du patrimoine hamburger-frites. Luz González a même demandé à ses voisins de lui apprendre à préparer des plats plus exotiques [pour elle], par exemple la salade de pommes de terre [un classique de

la cuisine américaine].

Une vie paisible. Depuis des

générations, cette petite ville rurale des Grandes Plaines est placée sous le signe de l’exode. Son histoire est marquée par les fer- metures d’entreprises, le recul constant des effectifs scolaires et le dépérissement de communau- tés, le nombre des arrivées étant inférieur à celui des départs, et le taux des naissances à celui des décès. Le combat continue, mais une nouvelle tendance démogra- phique confère un second souffle à la région. Les Hispaniques arri- vent en nombre suffisant pour

compenser, et même plus, le déclin de la population dans la plupart

des endroits. Les nouveaux habi-

tants transforment en épiceries

mexicaines des commerces qui ont

mis la clé sous la porte, remplis-

sent les écoles avec des enfants dont la langue maternelle est l’es- pagnol et, pour le moment du moins, prolongent la vie de com- munautés qui semblaient vivre leurs dernières heures.

Ville fantôme. Ce changement

démographique, reflété par le recensement de 2010, n’est pas toujours bien reçu dans des loca- lités où la tradition est considérée comme le principal charme de la vie à la campagne. Certains habi- tants de longue date d’Ulysses, dont la population de 6 161 âmes se compose désormais pour moitié d’Hispaniques, se plaignent des différences culturelles. Néanmoins, les Latinos main- tiennent depuis longtemps une forte présence dans les Etats des Grandes Plaines, où les emplois difficiles ne manquent pas dans les usines de conditionnement de

viande, les exploitations agricoles,

les parcs d’engraissement du

bétail et les champs de pétrole [ces emplois pénibles sont générale- ment occupés par des immigrés latinos aux Etats-Unis]. Mais, ces

dix dernières années, alors que

leur nombre dans les Grandes Plaines rurales a fait un bond de 54 % – un chiffre comparable aux augmentations dans les zones urbaines de la région –, les hispa- nophones ne se concentrent plus dans les villes voisines de Dodge City, Garden City et Liberal [toutes situées au Kansas], mais

s’installent dans des localités tou- jours plus petites. Ils sont attirés

par les prix bon marché des mai-

sons et la perspective d’une vie

paisible dans un cadre qui leur rap- pelle leur jeunesse. Dans la moitié occidentale du Kansas, peu peuplée, tous les comtés à l’exception d’un seul ont connu un déclin de la population blanche non hispanophone. Paral- lèlement, la grande majorité de ces localités a enregistré une crois- sance à deux chiffres de la popula-

tion hispanique, ce qui fait plus que

compenser les baisses dans sept comtés et dans de nombreuses

petites villes. Les endroits à

→ 18

18. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

forte population latino affi-

chent généralement les moyennes d’âge les plus jeunes et les taux de naissances les plus élevés. “Je ne sais pas ce que ces localités feraient sans les Mexicains”, souligne Oscar Rivera, un immigré du Hon- duras qui vit dans un village de quelques centaines d’habitants et sillonne les zones rurales dans l’ouest du Kansas pour vendre des cartes téléphoniques prépayées ser- vant à appeler l’étranger. “Elles res- sembleraient à des villes fantômes.”

17 →

qui

connaît une modeste augmentation démographique de 3 % depuis dix ans, rien ou presque n’a changé. Rachel Gallegos [une sexagénaire] se souvient de l’époque où elle était la seule élève hispanophone de sa classe et où le restaurant mexicain de ses parents était l’unique com- merce latino en ville. De nos jours, les Hispaniques représentent les deux tiers des élèves des écoles. Et, alors que la région continue de souffrir de l’exode rural, la famille de Rachel Gallegos s’est, elle, enra- cinée à Ulysses. Parmi ses neuf frères et sœurs et leurs quelque vingt enfants, seule une famille a quitté le village. Ginger Anthony, directrice du Historic Adobe Museum, un musée qui consigne l’histoire de cette ancienne ville de pionniers, se dit consternée par les changements survenus. Elle s’inquiète particu- lièrement de l’arrivée de sans- papiers. Mais les Latinos assurent pour la plupart avoir été bien accueillis, même si les autres com- munautés gardent parfois leurs dis- tances. A en croire José Olivas, l’un des dirigeants de Mexican Ameri- can Ministries [l’organisation qui chapeaute les dispensaires de l’Eglise méthodiste unie mexicaine- américaine du Kansas], il a fallu des années de pressions pour que les établissements scolaires et certaines entreprises embauchent des Hispaniques. Maintenant, les employeurs prennent des cours d’espagnol et affichent leurs pré- férences à l’embauche pour les candidats bilingues. “Il fut un temps où il fallait faire attention, se sou- vient José Olivas. Mais les mentalités ont vraiment changé.” —A. G. Sulzberger

Acceptation.

A

Ulysses,

Paru dans CI n° 1100, du 1 er décembre 2011

POLITIQUE

L’Obama latino ?

Jeune, démocrate, prometteur… et mexicain-américain. Julián Castro, l’actuel maire de San Antonio, pourrait bien se retrouver un jour à la Maison-Blanche.

pourrait bien se retrouver un jour à la Maison-Blanche. —La Nación (extraits) Buenos Aires I l

—La Nación

(extraits) Buenos Aires

I

l incarne le “rêve américain”,

mais son histoire est écrite avec

la grâce et la beauté métisse de

ceux qui ont la langue espagnole

dans le sang. Sa grand-mère Victoria était analphabète. Fuyant le Mexique pour un avenir meilleur, elle devint

cuisinière et femme de ménage aux Etats-Unis. Elle apprit seule à lire

et à écrire, d’abord l’espagnol, puis l’anglais. Elle donna naissance, aux Etats-Unis, à une fille, Rosita, qui à son tour mit au monde et éleva seule deux enfants, des jumeaux qui se ressemblent tellement qu’on dirait deux moitiés d’un même rêve. Ils ont reçu chacun un prénom commençant par la lettre j : Julián et Joaquín. Inséparables, sympathi- ques et entreprenants, les deux frères ont réus- si bien au-delà de ce que leur grand-mère au- rait pu imaginer. Après leurs études à Harvard et à Stanford, les deux meilleures universités du pays, ils se sont lancés en politique dans le camp dé- mocrate, qui n’est pas très puissant au Texas, un Etat à forte tradition républicaine. Et ils sont devenus deux figures ma- jeures : Julián en tant que maire de San Antonio, la septiè- me ville des Etats-Unis, et Joaquín en tant que député de l’Etat [de- puis 2003]. “Mon histoire n’a rien d’extraordinaire, c’est ce pays qui est extraordi- naire”, répète sans

Julián Castro.

Dessin d’André Carrilho

(Portugal) pour Courrier international.

cesse Julián Castro. Car Julián, le petit-fils de la cuisinière qui s’est frayé un chemin grâce à son cou- rage, est devenu en 2009, à 37 ans, le maire le plus jeune de l’histoire des Etats-Unis et l’un des quarante responsables politiques de moins de 40 ans les plus influents, selon le magazine Time. Aujourd’hui, il est également une étoile montante du Parti démocrate, et le président Barack Obama l’observe avec l’at- tention, la curiosité et la bien- veillance qui surgissent lorsqu’on croit voir un reflet de sa propre expérience. Nombreux sont ceux qui le con- sidèrent comme un contrepoids potentiel au républicain Marco Rubio [d’origine cubaine], sénateur de Floride à la popularité croissante, pressenti un temps pour être le vice- président du candidat Mitt Romney. Julián Castro a ainsi été désigné comme principal orateur de la convention nationale du Parti démocrate qui s’est réunie du 3 au 6 septembre 2012 dans la ville de Charlotte en Caroline du Nord, au cours de laquelle Barack Obama a été officiellement désigné candidat à sa réélection. C’est la première fois que les démocrates confient cette tâche à une personnalité d’origine hispa- nique. “C’est un homme clé, pour un poste clé, à un moment clé. S’il réussit à s’imposer, il est probable que nous soyons face à l’homme qui pourrait devenir le premier président ou vice- président d’origine latino dans l’histoire du pays”, a déclaré à La Nación Walter Clark Wilson, professeur en sciences politiques à l’université du Texas à San Antonio. Cet homme, qui s’est soudain trouvé sous les feux de la rampe, incarne l’histoire collective d’un pays qui a déjà élu un président noir, mais qui est encore orphelin de leaders hispaniques à l’échelle nationale. Car le monde politique commence à reconnaître le pouvoir grandissant du vote latino. Les deux partis – démocrate et républicain – cherchent à attirer les Hispaniques sans que cela fasse fuir d’autres électeurs. En choisissant Julián Castro, les démo- crates parient sur son potentiel de dirigeant. —Silvia Pisani

Paru dans CI n° 1138, du 23 août 2011

PRÉJUGÉS

Cette famille de la minorité karen

(originaire de Thaïlande) habite aujourd’hui Rochester, dans l’Etat de New York. Photo : Paolo Pellegrin/Magnum Photos

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 19

Pellegrin/Magnum Photos UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE . 19 L’essor des Asiatiques-Américains Pour cette communauté

L’essor des Asiatiques-Américains

Pour cette communauté en pleine croissance, le défi est de renverser la vision binaire selon laquelle soit on est blanc, soit on est noir.

binaire selon laquelle soit on est blanc, soit on est noir. —Time New York E n

—Time

New York

E n juin dernier, le Pew Research Center a publié une étude intitulée The Rise of Asian Americans [L’essor

des Asiatiques-Américains]. Un por- trait à première vue enthousiasmant de cette communauté forte de 17 millions de personnes : les Asia- tiques-Américains sont globalement plus diplômés, plus riches et plus heureux que le reste de leurs com- patriotes. Ils sont également plus attachés aux valeurs familiales et au travail. Et les Asiatiques ont discrè- tement devancé les Hispaniques : ils constituent désormais le plus gros contingent de primo-arrivants sur le sol américain et forment la mino- rité qui croît le plus vite. Cette étude a fait couler de l’encre dans la presse nationale, souvent avec de gros titres maladroits tels que :

“Les Asiatiques numéro un des immi- grés”. Les principales organisations représentant les Asiatiques-Améri- cains sont restées silencieuses dans un premier temps, avant de décrier largement l’étude, jugée “méprisante”, “creuse”, “dérangeante”. Celle-ci

contribuerait à perpétuer un cliché condescendant sur les Asiatiques, toujours présentés comme des tra- vailleurs obsessionnels et conscien- cieux, comme une “minorité modèle”. Elle fait l’impasse sur la grande diver- sité culturelle de cette population et sur les difficultés que rencontrent de nombreux Asiatiques aux Etats-Unis.

Loyauté. Mais il est une éventualité que ni l’étude du Pew Research Center ni les défenseurs de la com- munauté asiatique n’ont envisagée :

les bons et les mauvais aspects peu- vent être vrais simultanément. Bienvenue dans le débat racial aux Etats-Unis. On a beau être en 2012 et avoir un président noir, ce débat reste désespérément binaire. Autre- fois, cette question en Amérique se posait entre le Noir et Blanc et ne laissait aucune place aux autres cou- leurs. Aujourd’hui, le débat tourne toujours autour du noir et blanc, mais au sens figuré. Tout notre arc- en-ciel multiculturel en est réduit à cette simple alternative : in ou out, dans le courant dominant ou à contre-courant, puissant ou impuis- sant. Et lorsque l’on parle de “blanc” et de “noir”, ces mots signifient plus

qu’une couleur de peau ou un fait démographique, ils renvoient à une polarité et tout doit être rattaché à l’un ou l’autre de ces pôles. Voilà pourquoi les défenseurs de la communauté asiatique-améri- caine s’estiment devoir condamner le rapport du Pew Research Center. Contraints par la pression média- tique de s’identifier soit à une his- toire de réussite, soit à une histoire d’injustice (de dire, en d’autres termes, si les Jaunes sont des Blancs ou bien des Noirs), ils se sentent obligés d’opter pour la seconde. Et cela se comprend : de la misère des réfugiés hmongs [arrivés aux Etats- Unis dans les années 1970-1980 à cause de la guerre du Vietnam] aux seniors oubliés de tous les China- town du pays, en passant par les pro- blèmes de santé des Océaniens, les Asiatiques-Américains n’ignorent ni la privation ni l’injustice. Et si les militants et membres d’associations suffisamment privilégiés pour avoir voix au chapitre ne s’en servaient que pour verser dans l’autosatisfac- tion, ils ne feraient pas leur travail. De plus, les Asiatiques-Américains refusent, à juste titre, d’être utilisés par les Blancs pour critiquer d’autres minorités jugées, elles, moins “modèles”. Reste que ce raisonnement binaire est source d’enfermement. Il empêche les Asiatiques-Améri- cains de considérer leurs avancées comme telles et de discuter ouver- tement des défis qu’il leur reste à relever. A cause de ce raisonnement, il est plus difficile de se rendre compte que, pour les Américains d’origine asiatique comme pour l’en- semble des Américains, l’aggravation des inégalités et le culte de la méri- tocratie suscitent une angoisse crois- sante, tant chez les gagnants que chez les perdants. Et avec ce raison- nement nous continuons tous à aborder les problèmes en termes de

nous continuons tous à aborder les problèmes en termes de Les Asiatiques ont devancé les Hispaniques

Les Asiatiques ont devancé les Hispaniques :

ils constituent le plus gros contingent de primo-arrivants sur le sol américain

races, alors qu’il s’agit au fond d’une question de classes. Prenons la principale minorité asiatique aux Etats-Unis : les Sino- Américains. L’étude du Pew Research Center nous apprend que parmi les 4 millions d’Américains d’origine chinoise figurent à la fois ceux qui réussissent le mieux à l’université et ceux qui sont plus pauvres que le reste de la population ; à la fois ceux qui ont des revenus plus élevés et ceux qui ont une vision moins opti- miste des relations interethniques. Et, alors que la Chine ne cesse d’ac- croître sa puissance, les Sino-Amé- ricains sont en passe d’apparaître à la fois comme des citoyens créateurs de liens et comme des étrangers à la loyauté douteuse. Sommes-nous prêts à accepter les deux faces de cette médaille ? Peut-être bien.

Embrasser la diversité. A la mi-

juin, au moment de la sortie de l’étude du Pew Research Center puis de la controverse qui a suivi, deux autres actualités liées à la com- munauté asiatique s’étalaient dans les pages de nos journaux. On célé- brait le trentième anniversaire du meurtre de Vincent Chin, un Sino- Américain battu à mort à Detroit par des employés blancs de l’industrie automobile qui le prenaient pour un Japonais [les Japonais étaient tenus pour responsables du déclin de l’in- dustrie automobile américaine] – et qui n’ont pas été condamnés à un seul jour de prison. Parallèlement, grâce à l’action de la députée sino- américaine Judy Chu, la Chambre des représentants marquait un pas historique en présentant ses excuses pour le Chinese Exclusion Act de 1882, cette loi sur le “péril jaune” qui pendant des décennies a interdit l’immigration et la naturalisation des immigrés chinois. Une bonne nou- velle, donc, mais aussi une mauvaise. Car la réalité est complexe, et elle n’est pas près de se simplifier. Si nous devons vraiment considérer la question raciale de façon binaire, que la dichotomie se fasse entre ceux qui savent aborder cette com- plexité et ceux qui n’en sont pas capables. Et laissons les Asiatiques- Américains prendre la tête de ce premier groupe, afin qu’ils mon- trent à leurs compatriotes comment embrasser la diversité et les contra- dictions – autrement dit, comment être authentiquement américains. —Eric Liu

20. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

IMMIGRATION

Les immigrants ne changent plus de nom

L’époque où porter un patronyme étranger était un frein à l’intégration est révolue. Les nouveaux arrivants préfèrent mettre en avant leur identité plutôt que la taire.

mettre en avant leur identité plutôt que la taire. —The New York Times (extraits) New York
mettre en avant leur identité plutôt que la taire. —The New York Times (extraits) New York

—The New York Times

(extraits) New York

P our beaucoup d’immigrants du XIX e et du XIX e siècle, changer d’identité à leur arrivée aux Etats-Unis était

un véritable rite de passage. En 1850, le fabricant de pianos d’ori- gine allemande Charles Steinweg

opta ainsi pour le nom commercial de Steinway (entre autres parce qu’à l’époque les instruments de musique anglais avaient la réputa- tion d’être de meilleure qualité). Le raisonnement de ces immi- grants était simple : adopter un nom à consonance américaine pouvait faciliter leur intégration, leur éviter de se faire remarquer, leur permettre d’échapper à la

discrimination. Ou bien ils esti- maient que, pour le bien de leurs affaires, il valait mieux adopter une nouvelle identité. Aujourd’hui, la plupart des obser- vateurs s’accordent à dire que cette pratique a quasiment disparu. “La plupart des gens ne changent plus leur nom”, constate Cheryl R. David, ancienne présidente de la branche new-yorkaise de l’Association des avocats spécialisés en droit de l’im- migration. Il est difficile de trouver des statistiques comparatives détaillées concernant cette évolu- tion, d’autant que la transition s’est opérée progressivement. Cette pra- tique a décliné au cours des der- nières décennies et l’on peut en trouver la preuve (bien qu’aucun chiffre n’existe à ce sujet) dans les registres de presque n’importe quel tribunal américain. The New York Times a étudié les demandes de changement de

Scène de rue à Atlantic City,

dans le New Jersey. Photo : Vittoria Mentasti

nom – plus de 500 – déposées en juin 2010 auprès du tribunal civil de New York, la ville américaine qui abrite le plus de personnes nées à l’étranger. Seules une poi- gnée d’entre elles semblent avoir clairement pour but d’angliciser ou d’abréger un patronyme ; elles émanent d’immigrants d’Amérique latine ou d’Asie. Quelques Russes et Européens de l’Est ont également fait cette demande, mais ils sont à peu près aussi nombreux à avoir conservé leur nom d’origine.

Etat civil. La plupart des étran- gers ayant demandé à changer de nom l’ont fait soit après un mariage, en prenant celui de leur époux ou en créant un nom composé, soit

parce que les documents établis à leur naissance ne portaient pas de nom mais uniquement la mention “garçon” ou “fille”, soit pour adapter le nom d’un de leurs parents. Iyata Ishimabet Maini Valdene Archibald, de Brooklyn, est ainsi devenue Ishimabet Makini Valdene Bryce. Mère d’une petite fille de 5 ans dénommée Star Jing Garcia, Jing Qiu Wu, de Flushing (dans le Queens), a enlevé après son divorce le nom de son mari de celui de sa fille, qui s’appelle désormais Star Rain Wu. Certains ont abandonné le prénom Mohammed pour le rem- placer par Najmul ou Hayat. Et un couple de personnes âgées a adopté le nom de Khan à la place d’Islam, mais, selon leurs dires, plutôt pour être en phase avec les membres les plus jeunes de la famille que pour éviter les discriminations.

Les

sociologues y voient un effet du multiculturalisme croissant des Etats-Unis. De plus, changer son nom pour se fondre dans la masse n’est pas une stratégie efficace pour les Asiatiques et les Latinos, qui ne sont pas tous blancs comme l’étaient généralement les immi- grants européens du XIX e siècle et du début du XX e siècle. La discrimina- tion positive et autres programmes similaires ont transformé la diffé- rence ethnique en un atout potentiel – dans certains cas, du moins. “En 1910, la pression sociale était

plus importante, les immigrés devaient tout faire pour s’intégrer”, explique l’historienne Marian Smith, du Bureau américain de la citoyenneté et des services d’immigration. “Alors qu’aujourd’hui les immigrants arrivent munis de tous leurs papiers officiels et de documents d’identité, un permis de conduire et un passeport à leur nom en poche. Changer d’identité est devenu beaucoup plus compliqué.” Selon Douglas S. Massey, socio- logue à l’université de Princeton, les immigrants et leurs enfants ne ressentent plus la nécessité de changer de nom pour s’intégrer depuis “les années 1970 et 1980, époque à laquelle l’immigration a pris de l’importance dans la vie américaine et où le mouvement des droits civiques a fait de la fierté communautaire un atout à cultiver”.

—Sam Roberts

Fierté

communautaire.

Paru dans CI n° 1050, du 16 décembre 2010

22. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

RACISME

“Touche pas à mon Arizona” : ces badges

conservateurs montrent la gouverneure Jan Brewer en train d’admonester Obama. Photo : Don Emmert/AFP

Une présidence pas vraiment “postraciale”

Quatre ans après son accession à la Maison-Blanche, Barack Obama fait toujours l’objet d’attaques aux relents racistes.

fait toujours l’objet d’attaques aux relents racistes. —Politico (extraits) Arlington L ors de la campagne

—Politico

(extraits) Arlington

L ors de la campagne histo- rique de Barack Obama en 2008, la question raciale n’était jamais très loin. Elle

a fait un retour fracassant à l’ap-

proche de l’élection présidentielle de novembre 2012. Le candidat à l’investiture républicaine Newt Gingrich s’est ainsi attiré de vives critiques en janvier pour avoir qua- lifié M. Obama de “président des bons alimentaires” [une double attaque contre le gouvernement fédéral et les Africains-Américains qui bénéficient de ce dispositif d’aide alimentaire]. Michelle Obama a dû se rebeller contre l’éti- quette de “femme noire en colère” qu’on essayait de lui coller. Et l’équipe de campagne d’Obama, basée à Chicago, s’est appliquée à réfuter l’idée selon laquelle le président aurait plus ou moins renoncé au vote des Blancs. Mais rien n’illustre mieux l’effet explosif de la question raciale que le tollé soulevé par la scène mon-

trant la gouverneure républicaine de l’Arizona, M me Jan Brewer, poin- tant du doigt le premier président noir des Etats-Unis. Si quelques illusions subsistaient quant à l’éventualité d’assister en 2012 à une élection “postraciale”, elles se sont envolées avec le geste de

M

me Brewer. L’incident, qui s’est déroulé sur

le

tarmac de l’aéroport de Phoenix

le 25 janvier, n’était qu’un nouvel épisode du bras de fer opposant la

gouverneure à la Maison-Blanche sur la question de l’immigration. Mais il a scandalisé les leaders

africains-américains, pour qui l’image de M me Brewer admones- tant M. Obama résume tout le manque de respect dont font preuve les adversaires blancs du premier président noir. Jan Brewer réfute cette accusation ainsi que

celle de racisme. Ses différends avec Obama “portent strictement sur la politique du gouvernement. Le racisme devrait être totalement exclu de la campagne de 2012”, soutient- elle. Mais elle a donné plusieurs versions de l’incident, reprochant une première fois sa “susceptibilité” à Obama, puis confiant qu’elle “[se sentait] un peu menacée par l’attitude du président”. Hilary Shelton, vice-président de la NAACP [Association nationale

pour la promotion des personnes de couleur, la plus ancienne organisa- tion de défense des droits civiques], n’en croit pas ses oreilles. “Que crai- gnait-elle ? Qu’il lui arrache son sac ?” déclare-t-il, la voix étranglée. Le révérend Jesse Jackson pense qu’il est temps de déchiffrer les “expressions codées” telles que le doigt brandi par Jan Brewer ou les invectives de Newt Gingrich. “Elles sont devenues trop fréquentes et dan- gereuses, explique-t-il. Nous célébrons le 150 e anniversaire de la guerre civile et le pays est de nouveau profondément divisé”, ajoute M. Jackson, qui voit des motifs peu avouables derrière le discours sur le primat du droit des Etats, revendiqué par M me Brewer et d’autres républicains. La Maison-Blanche a choisi d’ignorer les possibles relents de racisme de ces critiques à l’égard du président. Barack Obama a bien déclaré le 26 janvier, sur la chaîne de télévision ABC, que l’allusion aux “bons alimentaires” était une tenta- tive de M. Gingrich de diviser la nation qui “[faisait] appel à quelques- uns de nos pires instincts”, mais il n’a pas précisé de quels instincts il s’agissait.

Hostilité. Que la couleur de la peau de M. Obama ait joué un rôle lors de la campagne de 2008 est un fait que personne ne peut sérieu- sement contester, même si nom- breux sont ceux qui, dans le camp

contester, même si nom- breux sont ceux qui, dans le camp ultraconservateur, nient toute arrière-pensée raciste

ultraconservateur, nient toute arrière-pensée raciste dans l’hosti-

lité manifestée envers le président. Selon un sondage AP/Ipsos réalisé juste avant le scrutin de 2008,

M. Obama aurait gagné jusqu’à six

points de pourcentage supplémen- taires s’il avait été blanc. Une étude menée ultérieurement par des chercheurs de Stanford et de l’uni- versité de Caroline du Nord a cependant conclu que ce chiffre sous-estimait l’effet de préjugés implicites, tout en concédant qu’on ne pourrait probablement jamais mesurer cet impact.

Racisme Insidieux. En 2008,

quelques adversaires enragés de

M. Obama diffusaient des courriels

haineux contenant des caricatures grossières le représentant sous les traits d’un musulman, d’un singe ou pis encore. En 2012, ces outrances n’ont plus cours. Mais les partisans d’Obama redoutent une remise en cause plus insidieuse de sa légitimité

à occuper les plus hautes fonctions. “Dans notre société, il est d’usage de critiquer les présidents, mais je n’ai jamais assisté à quelque chose d’aussi irrespectueux que les critiques formu-

lées contre Obama depuis qu’il a été élu

à la présidence”, note M. Shelton. “Je vais le dire franchement”, s’em- porte le révérend Al Sharpton, l’un des plus ardents défenseurs d’Obama. “Certains dans ce pays ne peuvent pas accepter le fait qu’un Africain-Américain soit l’une des per-

sonnes les plus puissantes de la planète. Il y a aussi ceux qui, inconsciemment, n’arrivent pas à faire avec.” Pour les partisans de Barack Obama, le président aurait tout inté- rêt à laisser à d’autres les discus- sions sur les questions raciales. Pour eux, un président noir qui dénonce

le racisme s’expose à un retour de

bâton probablement pire que le racisme lui-même. Mary Frances Berry, ex-présidente de la Commis-

sion des droits civiques, préfère retenir l’attitude de M. Obama lors de l’incident en Arizona plutôt que s’arrêter sur les motivations de

M me Brewer. Selon elle, le président

a eu raison “en disant que cela n’avait

pas d’importance et qu’il fallait passer

à autre chose. S’il avait agi autrement, cela aurait semblé bizarre.” —Glenn Thrush et Donovan Slack

Paru dans CI n° 1111, du 16 février 2012

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 23

INTOLÉRANCE
INTOLÉRANCE

L’Amérique a toujours peur du noir

Candidat, Barack Obama savait parler de la question raciale. Président, il l’a évitée. Mais le meurtre du jeune Africain-Américain Trayvon Martin, en Floride, a changé bien des choses…

Trayvon Martin, en Floride, a changé bien des choses… —The Atlantic (extraits) Washington L ’histoire des

—The Atlantic

(extraits) Washington

L ’histoire des relations ra- ciales pèse sur le présent des Etats-Unis et notamment sur la présidence Obama.

Pourtant, pendant le plus clair de

son mandat, le locataire de la

Maison-Blanche a refusé d’en parler. Puis en février dernier, George Zimmerman, un souscrip- teur en assurances de 28 ans, a tué par balle un adolescent noir, Tray- von Martin, dans une résidence sécurisée à Sanford, en Floride. Zimmerman, armé d’un pistolet de calibre 9 mm, pensait avoir repéré

Barack Obama. Dessin de Taylor Jones Politicalcartoons.com

un intrus. L’intrus s’est révélé être un jeune garçon en sweat-shirt à capuche, qui n’avait sur lui que des sucreries et une canette de thé glacé. Dans un premier temps, les autorités locales ont refusé d’arrê- ter Zimmerman, invoquant l’auto- défense. La contestation a alors explosé à l’échelle nationale. Skittles et Arizona Iced Tea [les produits que Martin venait d’ache- ter] ont acquis un pouvoir toté- mique. Des célébrités – l’acteur Jamie Foxx, l’ancienne gouver- neure du Michigan Jennifer Gran- holm, les basketteurs du Miami Heat – ont été photographiées en sweat à capuche. A la Chambre des représentants à Washington, le député de Chicago Bobby Rush a été expulsé pour avoir mis un sweat à capuche au milieu d’un discours dénonçant le délit de faciès. Dans un premier temps, les réactions à la tragédie de Floride sont venues de tous les bords politiques. Cer- tains conservateurs ont choisi de se taire, d’autres d’exprimer leur tiède soutien à une enquête appro- fondie – et c’est d’ailleurs le gou- verneur républicain de Floride, Rick Scott, qui a nommé la procu- reure spéciale qui a fini par inculper Zimmerman pour meurtre au second degré. Tandis que les mili- tants de la cause des droits civiques descendaient en Floride, la très conservatrice National Review a publié un article proclamant : “Al Sharpton a raison” [Sharpton est un pasteur baptiste, icône du mouve- ment pour les droits civiques]. Il semblait indiscutable qu’un jeune homme puisse aller acheter des Skittles et un thé glacé sans se faire tuer par un vigile de quartier.

Deuil national. Lorsque les jour- nalistes se sont adressés à la Maison-Blanche pour recueillir ses commentaires, le président avait déjà, selon toute probabilité, lon- guement réfléchi à la question. Obama est non seulement le pre- mier président noir des Etats-Unis, c’est aussi le premier président capable de donner un cours sur l’histoire africaine-américaine avec crédibilité. Il connaît bien les écrits des romanciers Richard Wright et James Baldwin, des militants de la cause noire Frederick Douglass et Malcolm X. Les deux autobiogra- phies d’Obama montrent que les questions raciales lui tiennent à

montrent que les questions raciales lui tiennent à “Quand je pense à ce garçon, je pense

“Quand je pense

à ce garçon,

je pense à mes propres enfants […] Si j’avais un fils, il ressemblerait

à Trayvon”

cœur. Mais, à quelques rares excep- tions près, le président a fait tout son possible pour éviter d’en parler pendant les trois premières années de son mandat. Pourtant, quand Trayvon Martin est mort, Obama s’est exprimé en ces termes :

“Quand je pense à ce garçon, je pense à mes propres enfants, et je pense que chaque parent aux Etats-Unis devrait être capable de comprendre pourquoi il est absolument impératif que nous examinions chaque aspect de la question et que tout le monde tra- vaille dans le même sens – au niveau fédéral, étatique et local – pour décou- vrir précisément comment cette tragé- die s’est passée… Mon principal message s’adresse aux parents de Trayvon. Si j’avais un

fils, il ressemblerait à Trayvon. Je pense qu’ils ont raison d’attendre que nous tous, en tant qu’Américains, nous pre- nions cette affaire avec tout le sérieux qu’elle mérite, et que nous allions au fond de ce qui s’est précisément passé.” Dès qu’Obama a pris la parole, l’affaire Trayvon Martin est sortie de sa phase de deuil national pour tomber dans un domaine plus som- bre et plus familier : elle est deve- nue la source d’un débat politique racialisé. L’illusion du consensus s’est effondrée. Le candidat à l’investiture répu- blicaine Newt Gingrich a aussitôt réagi. “Le président veut-il suggérer que, si un Blanc avait été tué, cela ne poserait pas de problème parce qu’il ne lui ressemblerait pas ?” a-t-il déclaré. Retrouvant sa vraie nature, la National Review a décidé que le vrai problème était que nous nous inté- ressons à la mort de jeunes Noirs uniquement quand des non-Noirs appuyaient sur la gâchette. L’idée que Zimmerman pourrait être la vraie victime a commencé à faire son chemin dans le pays, aidée par la campagne de relations

→ 24

publiques orchestrée par sa

24. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

Manifestation en mémoire de

Trayvon Martin le 27 mars 2012 à Austin, au Texas. Photo : Thomas Allison/AP/SIPA

2012 à Austin, au Texas. Photo : Thomas Allison/AP/SIPA famille et son équipe de défenseurs, ainsi

famille et son équipe de

défenseurs, ainsi que par plusieurs réactions idiotes – comme l’initia- tive [du réalisateur] Spike Lee, qui a tweeté l’adresse de Zimmerman (initiative d’autant plus révoltante qu’il s’agissait de l’adresse d’un homonyme), ou encore le montage trompeur produit par la chaîne de télévision NBC de l’enregistre- ment audio d’une conversation téléphonique entre Zimmerman et un agent de police. Le résultat don- nait l’impression que le vigile se livrait à un profilage racial de Tray- von Martin. En avril, quand Zim- merman a créé un site Internet pour collecter des dons en faveur de sa défense, il a récolté plus de 200 000 dollars en deux semaines. On aurait tort, cependant, d’attri- buer le soutien dont a bénéficié Zimmerman aux gaffes de Spike Lee ou d’un journaliste de NBC. Avant que le président ne prenne la parole, George Zimmerman était sans doute l’homme le plus honni de tous les Etats-Unis. Après la prise de parole du président, il est devenu le saint patron de ceux qui croient qu’un véritable incident raciste commence par l’histoire de Tawana Brawley (en 1987) et se termine par celle de l’équipe de lacrosse [sorte de hockey joué avec une crosse à filet]

23 →

de l’université Duke (en 2006) [deux cas de fausses allégations de viol de femmes afro-américaines par des hommes blancs].

Suprématie blanche.Le para-

doxe concernant Barack Obama est le suivant : il est devenu l’homme politique noir qui a le mieux réussi de toute l’histoire des Etats-Unis en évitant d’aborder les questions raciales, en étant “propre” (selon le qualificatif du vice-président, Joe Biden) –, et pourtant cette noirceur indélébile irradie tout ce qu’il touche. Ce paradoxe s’inscrit lui-même dans ce que le pays a de plus paradoxal. Pendant une bonne partie de l’histoire des Etats-Unis, notre système politique s’est construit sur deux faits contradic- toires : d’une part, un amour de la démocratie ; d’autre part, une suprématie blanche antidémocra- tique présente à tous les niveaux de l’administration publique. Luttant contre ce paradoxe, les Africains-Américains ont histori- quement été cantonnés à la contes- tation et à l’agitation. Or quand le président Barack Obama s’est en- gagé à aller “au fond de ce qui s’est précisément passé dans l’affaire Tray- von Martin”, cela ne relevait pas du domaine de la contestation ou de

l’agitation. Il ne faisait pas appel au pouvoir fédéral, il l’exerçait. Le pouvoir était noir – et, dans certains milieux, il a été perçu comme tel. Le ton du discours, si modéré fût- il, ne pouvait rien y changer. Peu importe que le président se soit adressé à “chaque parent aux Etats- Unis”. Le fait qu’il ait demandé ins- tamment que “tout le monde travaille dans le même sens” n’avait aucune importance. Son refus de dénigrer les autorités chargées de l’enquête, ou de spéculer sur les événements, ne voulait rien dire. Obama ne pou- vait apaiser ses opposants, même en formulant le plus subtilement possible son propre lien à Martin :

“Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon.” Tout compte fait, voir des contestataires brandir des

Tout compte fait, voir des contestataires brandir des “L’acceptation ne repose pas uniquement sur le fait

“L’acceptation ne repose pas uniquement sur le fait d’être deux fois meilleur, mais aussi de n’être noir qu’à moitié”

pancartes proclamant “Je suis Tray- von Martin” est une chose. Entendre le commandant en chef de la plus puissante machine militaire de l’his- toire le dire en est une autre.

Vieux préjugés. Les origines de

Barack Obama – fils d’un Noir et d’une Blanche, il a grandi dans des communautés multiethniques par- tout dans le monde – lui ont per- mis de poser un regard particulier sur les relations raciales aux Etats- Unis. Il a fait preuve d’une habileté enviable, car il a su naviguer entre l’Amérique noire et l’Amérique blanche, et trouver un langage qui touche une masse critique au sein des deux communautés. Il a émergé sur la scène nationale lors de la convention démocrate de 2004 en tenant un discours qui annonçait une nation débarrassée de vieux préjugés et d’une histoire honteuse. Il n’y était pas question des conséquences du racisme. Obama soulignait, en revanche, la force du rôle parental et condam- nait ceux qui disent d’un enfant noir qui a un livre qu’il “joue au Blanc”. Il s’est présenté comme l’enfant d’un père originaire du Kenya et d’une mère originaire du Kansas, et il a affirmé : “Dans aucun autre pays sur terre mon histoire n’aurait été concevable.” Le racisme n’est pas seulement une haine simpliste. Il correspond, le plus souvent, à une grande empa- thie à l’égard de certains et à un scepticisme encore plus grand vis- à-vis d’autres. L’Amérique noire vit sous ce regard sceptique. D’où cette vieille rengaine : il faut être “deux fois meilleur”. D’où la nécessité d’avoir une “conversation” spéciale avec les gar- çons noirs pour leur intimer d’être prudents dans leurs relations avec la police. L’élection d’un Africain- Américain à la plus haute fonction a été présentée comme un triomphe de l’intégration. Mais, quand le pré- sident Obama a réagi à la tragédie de Trayvon Martin, il a montré la limite de l’intégration : parce que l’acceptation ne repose pas unique- ment sur le fait d’être deux fois meilleur, mais aussi de n’être noir qu’à moitié. Et, même dans ce cas, l’acceptation n’est pas totale. Pendant son premier mandat, Obama a dû faire face à une straté- gie de résistance massive de la part des républicains de la Chambre des

représentants et à un nombre re- cord de menaces d’obstruction au Sénat. Il serait réjouissant que cette situation ne soit qu’une réaction aux opinions politiques d’Obama ou aux mesures qu’il a prises – que cette résistance soit vraiment, comme on le prétend générale- ment, un signe supplémentaire de la polarisation croissante de notre vie politique. Mais la plus grande difficulté à laquelle se heurte Barack Obama est toujours venue du fait existentiel que, s’il avait un fils, il ressemblerait à Trayvon Martin. En tant que candidat, Barack Obama l’avait compris. “Le fait est qu’un homme noir ne peut pas être président des Etats-Unis, compte tenu de l’aversion raciale et du passé qui sont encore bien pré- sents”, a déclaré Cornell Belcher, un sondeur du camp d’Obama, à la journaliste Gwen Ifill après l’élec- tion de 2008. “En revanche, un jeune homme talentueux, doué et hors du commun, qui accessoirement est noir, peut être président.” Par cette formulation, Cornell Belcher constate le pouvoir du racisme antinoir et propose d’en venir à bout en refusant de le reconnaître. Sa déclaration est caractéristique de l’ère Obama, une époque marquée par une révo- lution qui ne doit jamais s’annon- cer, par une démocratie qui ne doit jamais reconnaître le poids des questions raciales, même si c’est ce qui l’a modelée. Barack Obama gouverne une nation suffisamment éclairée pour envoyer un Africain- Américain à la Maison-Blanche, mais pas assez éclairée pour accep- ter un Noir comme président. Ta-Nehisi Coates

L’auteur TA-NEHISI COATES Né en 1975, Ta-Nehisi Coates est journaliste et écrivain. Il écrit notamment
L’auteur
TA-NEHISI COATES
Né en 1975, Ta-Nehisi Coates
est journaliste et écrivain. Il écrit
notamment dans les rubriques
culture, politique et société
du magazine The Atlantic.
Dans son autobiographie,
The Beautiful Struggle [La lutte
sublime, non traduit en français],
il raconte ses années de lycée
à Baltimore, à une époque trouble
pour la communauté noire,
mais revient aussi sur sa relation
avec son père, ancien activiste
des Black Panthers.

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26. UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE

DISCRIMINATION

Les Africains-Américains laissés pour compte

L’élection, pour la première fois, d’un président noir à la Maison-Blanche n’y a rien changé. Sous son mandat, les inégalités en matière d’emploi, de richesse et de justice ont continué de se creuser.

de richesse et de justice ont continué de se creuser. —The Washington Post (extraits) Washington I
de richesse et de justice ont continué de se creuser. —The Washington Post (extraits) Washington I

—The Washington Post

(extraits) Washington

I l fut un temps [lors des primaires démocrates de 2008] où Barack Obama était distancé par Hillary Clinton auprès des électeurs

noirs et où il se démenait pour rallier

les Africains-Américains en leur par- lant d’injustice raciale. Depuis lors, il a adopté une politique ainsi qu’une stratégie électorale aseptisées. Les questions cruciales pour les Africains-Américains – telles que les inégalités du système de justice pénale, l’impact disproportionné

des saisies immobilières et du chô- mage sur la communauté noire et la persistance du sida – n’ont jamais été mises à l’ordre du jour. Loin de donner du poids à l’Amérique noire

dans la politique des Etats-Unis, l’ar- rivée d’Obama à la Maison-Blanche

a signé le déclin de la lutte contre

les inégalités raciales. Et les Noirs sont complices de ce déclin. Ils ont si peur qu’un débat public sur la question raciale ne dis-

crédite le président auprès de l’élec- torat blanc qu’ils semblent avoir passé un pacte implicite avec lui. Nous le regardons tendre la main

à d’autres groupes marginalisés

(comme les gays) et acceptons son silence sur les questions qui nous concernent. Il ne nous reste que la

fierté de voir un président noir et une famille noire à la Maison- Blanche. Pour l’Amérique noire, son élec- tion n’a pas été une bonne affaire. Les disparités en matière d’emploi, de richesse et de justice continuent

de se creuser, à une époque que nous imaginons postraciale, mais qui, en réalité, est en train de devenir non raciale – c’est-à-dire aveugle aux inégalités qui affectent de nombreux Africains-Américains. Si seulement le président Obama avait écouté le candidat Obama ! En 2007, à l’université Howard, il a

prononcé un discours (que tous ont oublié depuis) dans lequel il détaillait un programme de réforme de la jus- tice pénale. Il a martelé qu’une fois

Maison en ruine dans

le quartier de Morningside à Detroit. Photo : Chris Maluszynski/Moment/ Agence VU

président il soutiendrait l’adoption d’une loi contre la discrimination. Il encouragerait également les Etats à réformer leur législation sur la peine capitale [en y introduisant des mesures – dont l’enregistrement vidéo – permettant de certifier qu’in- terrogatoires et procès ne compor- tent pas de discriminations], “pour que des innocents ne finissent pas dans le couloir de la mort”. Mais le président n’a pas mené à bien les réformes qu’il avait pro- mises pendant sa campagne. Et la

Les Africains- Américains attendent toujours leur premier président noir grande refonte du système judiciaire reste

Les Africains- Américains attendent toujours leur premier président noir

grande refonte du système judiciaire reste à accomplir. Un président noir, un ministre de la Justice noir [Eric Holder] et un président de la Com- mission judiciaire de la Chambre des représentants noir pendant les deux premières années du mandat d’Obama [John Conyers] n’ont pas suffi à faire avancer ces réformes. A cela Obama et ses partisans répondent qu’il se doit d’être le pré- sident de tous les Américains, et pas seulement des Africains-Améri- cains. Mais c’est un argument hypo- crite. D’autres groupes d’électeurs lui demandent de soutenir leurs ini- tiatives : des associations juives sur la question du Moyen-Orient, des collectifs de femmes sur la contra- ception ou la communauté LGBT [lesbienne, gay, bisexuelle et trans- genre] sur le mariage gay. L’ima- ginez-vous un seul instant leur répondre qu’il ne peut pas s’occuper d’eux parce que, en tant que prési- dent, il doit s’occuper de tous les Américains à la fois ? Alors pourquoi les électeurs noirs devraient-ils se faire tout petits ? En 2009, lors du débat sur le plan de relance économique, un journa- liste de la Black Entertainment Tele- vision [BET, la chaîne de télévision noire américaine] a demandé au président s’il allait faire quelque chose pour lutter spécifiquement contre le fort taux de chômage chez les Noirs et les Latinos. Obama a répondu : “Les mesures que nous pre- nons sont toutes conçues pour aider tout le monde.” Avant d’ajouter :

“D’une façon générale, je pense qu’une économie forte [profite à tous, de la même façon qu’une marée montante] soulève tous les bateaux.” Quid de ceux qui n’ont même pas de bateau pour profiter de la marée ?

Pom-pom girls. Il ne s’agit même pas de savoir pourquoi Obama n’en fait pas plus pour la communauté noire – en tant que Noir. La vraie question est de savoir pourquoi il

Des jeunes jouent au basket

dans l’est de Detroit. Photo : Chris Maluszynski/Moment/ Agence VU

n’en fait pas davantage pour l’élec- torat le plus loyal du Parti démo- crate, un électorat qui se trouve être noir et qui a besoin de poli- tiques universelles comme de poli- tiques ciblées pour combattre des inégalités très anciennes. Dans l’agitation de la vie politique américaine, faire pression sur les présidents pour qu’ils se penchent sur des problèmes particuliers n’a rien d’inhabituel. Il serait même contre-productif pour n’importe quel groupe d’intérêts de rester assis les bras croisés en attendant que le président veuille bien s’occuper de lui – même s’il partage ses objectifs et sa couleur de peau. Hélas, la peur que la droite ne reproche à Obama d’être trop radical a entraîné cette situation et entrave la lutte contre les inégalités raciales. Au lieu de faire pression sur Obama pour qu’il agisse, tels des joueurs prêts à aller en découdre sur le terrain, les diri- geants et les électeurs noirs se com- portent en pom-pom girls. Et, tandis qu’ils applaudissent le premier capi- taine noir, l’autre équipe est en train de marquer des points. Les militants noirs doivent prendre exemple sur le mouvement gay, qui, ironie du sort, s’est lui- même inspiré du mouvement de la lutte pour les droits civiques des années 1960. En alliant protestation et pressions, et surtout en élaborant une plate-forme politique claire,

UNE AMÉRIQUE PLUS DIVERSE. 27

le mouvement de défense des droits des homosexuels est parvenu à faire pression sur Obama pour qu’il sou- tienne ses objectifs [comme la sup- pression, en 2010, de la loi dite Don’t ask, don’t tell, “Ne rien demander, ne rien dire”, loi qui obligeait les mili- taires homosexuels à taire leur orientation sexuelle sous peine de renvoi]. Obama est peut-être notre premier président “gay”, comme l’a affirmé en couverture le magazine Newsweek [à la suite de l’interview télévisée d’Obama du 9 mai 2012, durant laquelle il a déclaré qu’il sou- tenait le droit des homosexuels à se marier], mais nous attendons tou- jours notre premier président noir. Ou du moins notre premier prési- dent noir depuis Lyndon Johnson, qui a su imposer son projet de Great Society [président de 1963 à 1969, Lyndon Johnson a pris de nom- breuses mesures pour favoriser l’ac- cès à l’éducation, réduire la pauvreté et les inégalités, et faire adopter la loi sur les droits civiques]. Marquer l’Histoire est important. Et, pour bon nombre d’électeurs noirs, l’impact symbolique d’avoir une famille noire à la Maison-Blanche vaut bien le silence présidentiel sur quelques questions clés. L’Amé- rique noire – ouvriers, professeurs de grandes universités ou cadres de Wall Street – s’est rangée mas- sivement derrière Obama. Aux yeux de nombreux Noirs, les Africains-

Américains qui osent publiquement critiquer Obama sont, à peu de chose près, des traîtres.

Fierté. Il y a un temps pour les symboles. Et il y a un temps pour voir au-delà. Les symboles peuvent ouvrir la voie, mais ils peuvent éga- lement légitimer un état de fait. Ce dont il s’agit aujourd’hui, ce n’est plus tant de fierté, d’histoire ou d’une société postraciale imaginaire qui serait devenue aveugle à la cou- leur de la peau. Il s’agit de mettre en place des politiques qui non seule- ment “profitent à tous”, mais ci- blent efficacement les inégalités raciales. La fierté ne peut rien contre un taux de chômage qui atteint le niveau de la Grande Dépression [des années 1930], contre les saisies immobilières qui frappent en pre- mier lieu la communauté noire, contre les ravages du sida – ou pour nous convaincre qu’une marée montante profitera à tous. S’il ne le fait pas de lui-même, il faudra faire pression sur Obama pour qu’il agisse et tienne les quelques pro- messes qu’il a faites à l’Amérique noire en 2008.

—Fredrick Harris*

* Directeur de l’Institut de recherche sur les études africaines-américaines de l’université Columbia et auteur du livre The Price of the Ticket: Barack Obama and the Rise and Decline of Black Politics (Le prix à payer :

Barack Obama ou l’essor et le déclin de la lutte politique des Noirs).

Decline of Black Politics (Le prix à payer : Barack Obama ou l’essor et le déclin

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L’ÉTAT DE L’UNION. 29

VERMONT-CAROLINE DU SUD

Snobs contre ploucs : le fossé s’élargit

une affaire de proximité, plutôt orientée à gauche et conduite par des militants locaux. Au Festival des génisses, j’ai ainsi vu le sénateur local, Bernie Sanders, déambuler dans la foule comme M. Tout-le- monde. Or Bernie Sanders est tout de même l’unique sénateur socialiste siégeant au Congrès de Washington. Et son immense popularité ici est une preuve supplémentaire de la place à part qu’occupe le Vermont parmi les 50 Etats.

Un abîme béant. En cet an 236 de

notre république, le Vermont fait partie de ces endroits qui, un peu partout dans le pays, montrent que les Etats-Unis ne forment toujours pas une nation totalement homo- gène. Si l’on observe le paysage poli- tique américain, force est même de constater que les divergences se multiplient. Selon une récente étude du Pew Research Center, le fossé idéologique entre Bernie San- ders et, mettons, le sénateur répu- blicain de Caroline du Sud Jim DeMint est tout aussi grand que celui qui sépare la plupart des élec- teurs américains – et il s’agit d’un abîme béant. A propos de questions sur lesquelles les partis démocrate et républicain se rejoignaient il y a vingt-cinq ans, le terrain d’entente s’est aujourd’hui considérablement réduit : l’immigration, la politique sociale, la protection de l’environ- nement et, plus particulièrement,

le rôle de l’Etat sont devenus autant de pommes de discorde. En effet, chez les républicains et les électeurs indépendants qui par- tagent leur sensibilité, une tendance conservatrice bien plus uniforme est apparue, marquée par une méfiance

à l’égard de l’Etat, des réglementa-

tions environnementales, des ser- vices sociaux et des politiques d’immigration tolérantes. De leur côté, les démocrates et les indépen- dants sympathisant avec leurs idées défendent des positions parfaite- ment inverses. Seule une frange infime d’électeurs indépendants se révèlent sans attaches idéologiques, mais c’est surtout parce que la plu-

part d’entre eux ne s’intéressent pas

à la politique. Pour résumer, les républicains sont dans leur immense majorité blancs et de droite, tandis que les démocrates forment une mosaïque de minorités ethniques et de Blancs progressistes ou modérés. Dans ce fossé béant, je vois des fantômes vieux d’un siècle et demi.

Mémoire. Un peu partout au Ver- mont et dans le reste de la Nouvelle- Angleterre, sur les places et dans les cimetières, les monuments à la mémoire des soldats unionistes sont omniprésents. Ainsi, sur une colline au bout du parc de Boston Common, à Boston, se dresse une imposante colonne que surmonte la déesse de la Démocratie : elle rend

D’importantes lignes de fracture

Etats qui ont voté en 2008 pour Barack Obama

de fracture Etats qui ont voté en 2008 pour Barack Obama pour John McCain Nouvelle- Angleterre

pour John McCain

qui ont voté en 2008 pour Barack Obama pour John McCain Nouvelle- Angleterre VERMONT Etats progressistes
Nouvelle- Angleterre VERMONT Etats progressistes Etats progressistes CAROLINE DU SUD Etats conservateurs
Nouvelle-
Angleterre
VERMONT
Etats progressistes
Etats
progressistes
CAROLINE DU SUD
Etats conservateurs
Etats progressistes CAROLINE DU SUD Etats conservateurs COURRIER INTERNATIONAL H Le point commun entre les habitants

COURRIER INTERNATIONAL

H

Le point commun entre

les habitants du Vermont

et ceux de Caroline

du Sud ? Ils se détestent.

Un siècle et demi après

la guerre de Sécession,

les divisions politiques

et culturelles perdurent.

les divisions politiques et culturelles perdurent. —Los Angeles Times Los Angeles R écemment, un dimanche

—Los Angeles Times

Los Angeles

R écemment, un dimanche matin, j’ai pris mon petit déjeuner dans un petit café alternatif de Brattleboro

qui tire une grande fierté de ses pro-

duits bio et de la lenteur de leur pré- paration. Là, ayant tout le temps d’observer les allées et venues, j’ai eu une révélation sur ce qui fait de ce petit coin vert de l’Amérique un endroit si particulier : le Vermont, au fond, c’est ce que seraient tous les Etats-Unis si les idéaux hippies des années 1960 et 1970 avaient pu mûrir et prospérer. Je ne veux pas dire par là que cet