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dans la Chute (1956) de Camus Domenico di Michelino, Portrait de Dante Alighieri

dans la Chute (1956) de Camus

dans la Chute (1956) de Camus Domenico di Michelino, Portrait de Dante Alighieri

Domenico di Michelino, Portrait de Dante Alighieri

Introduction

La Chute n’est pas un roman autobiographique, cependant à travers ce livre la pensée de l’auteur sur le monde se fait sentir. Le thème de la religion n’en est qu’un exemple concret. Camus était un communiste athée, c’est ce qui lui a valut la réputation d’ « humaniste athée » ! L’athéisme et la critique de l’Eglise sont omniprésents dans ses livres, comme c’est le cas de la Chute. Cependant, Camus impose également une nouvelle sorte de « religion » où l’homme est responsable devant lui-même et ses concitoyens : c’est ce qui caractérise le métier de « juge pénitent ». Finalement, il est intéressant d’étudier le titre de cette oeuvre, qui la reflète parfaitement : qu’est ce que la chute ? Notre étude portera sur ces trois aspects de la religion présents dans la Chute de Camus.

Remarque importante : les pages citées dans cette étude en vue de présenter des exemples, correspondent à l’édition Gallimard : Collection folio (1956).

1. La « non croyance » de Camus

Dans cette première partie nous analyserons comment se concrétise l’athéisme de Camus dans la Chute.

A/ Les cercles de Dante représentatifs de l’enfer.

. A/ Les cercles de Dante représentatifs de l’enfer. Selon Dante, Lucifer a creu sé l’enfer

Selon Dante, Lucifer a creusé l’enfer sous la ville de Jérusalem. L’enfer est donc composé de 9 cercles concentriques dont le plus affreux est celui situé au centre même de la terre et où se trouve piégé le diable (Lucifer). Les âmes des damnés vont donc descendre dans un de ces 9 cercles selon les péchés qu’ils ont commis ; plus est grande leur faute plus bas ils

descendent

Ces idées sataniques, Camus les exposent

dès les premières pages de son récit. Elles jouent un rôle très important dans la compréhension de la portée de ce récit. Le bar de « Mexico city » se trouve dans le premier des centres concentriques et donc la confession est inévitable : il faut avouer ses fautes. Et c’est ce que va faire Clamence : « Car nous sommes au cœur des choses. Avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? […] la vie et donc ses crimes, devient plus épaisse, plus obscure. Ici, nous sommes dans le dernier cercle. » (p.18). La présence

des canaux est rappelée plusieurs fois tout au long du livre, comme à la page 48 : « Comme les canaux sont beaux, le soir ! ».

B/ La dénonciation du Christ

Le but de Camus est de montrer que nous sommes tous coupables : son jugement touche tout le monde et même Jésus Christ, l’emblème de la religion : « Tenez, savez-vous pourquoi on l’a crucifié, l’autre, celui auquel vous pensez en ce moment, peut-être ? » (p. 118). Il va donc rendre Jésus Christ coupable et sa crucifixion justifiée : « La vraie raison est qu’il savait, lui, qu’il n’était pas tout à fait innocent. » (p.118). Selon Camus, Jésus Christ serait responsable du « massacre des innocents », qui est l’assassinat , commandé par Hérode, de tous les enfants de 2 ans ou moins dans la région de Bethléem peu de temps après sa naissance : «il avait du entendre parler d’un certain massacre des innocents. Les enfants de la Judée massacrés pendant que ses parents l’emmenaient en lieu sûr, pourquoi étaient-ils morts sinon à cause de lui ?» (p.118-119). Il s’agit donc d’un « crime innocent » (p.119) qui justifie, selon Camus, l’exécution du Christ. D’ailleurs le registre ironique est très présent dans ces deux pages ce qui témoigne d’un certain sarcasme. Camus se sert également de ce passage pour préciser que l’Eglise catholique fait semblant d’ignorer ce fait puisqu’il est, en effet, absent de tous les 2vangiles à part celui de Matthieu : « on l’a censuré » (p.119).

C/ La satire du pape

Il ne s’agit pas seulement de s’attaquer à la religion en tant que telle mais également à l’ordre éclésiastque. Ainsi, Clamence va –t-il, après avoir rendu le Christ coupable, en faire de même avec le pape : « Ma grande idée est qu’il faut pardonner au pape. D’abord, il en a plus besoin que personne » (p.131). Ce sarcasme montre plus que jamais que Camus est athée. Néanmoins, la critique du pape se fait également de manière sérieuse à la page 131 : « Il nous déclarait qu’il fallait un nouveau pape qui vécut parmi les malheureux, au lieu de prier sur un trône ». Camus critique donc les religieux car ils sont passifs dans la réalité et ne s’occupe pas de la religion, mais de leurs affaires privées. Il les critique également car il considère que ces hommes n’ont pas le droit de se placer plus haut que les autres, vu qu’ils sont eux aussi coupables, mais en plus qu’ils ne reconnaissent pas leurs fautes.

D/ La caricature des chrétiens

Camus utilise l’ironie pour se moquer, caricaturer et dénoncer l’image non seulement u pape, du Christ mais également de l’ensemble des chrétiens. Ainsi, aux

pages 121-122, en parlant du Seigneur, il énonce : « Bien sûr, il y a des gens qui l’aiment, même parmi les chrétien ». Cette caricature ironique fait obligatoirement sourire celui qui la lit, car il s’agit d’un paradoxe contraire à l’opinion commune :

qui, sinon les chrétiens et es croyants, aimeraient le pape ? Mais elle dénonce un fait irréversible : peu de personnes aiment Dieu d’un amour vrai et sincère, la plupart des chrétiens transgressent les règles imposées par le catholicisme et utilise la religion à des fins propres. Pierre, l’apôtre qui renia le Christ n’est qu’un exemple concret de ce qui a été énoncé ci-dessus. Camus fait d’ailleurs d’une finesse d’analyse à ce sujet comme on peut le voir à la page 122 : « Pierre, vous avez le froussard, Pierre, donc, le renie : « Je ne connais pas cet homme… Je ne sais pas ce que tu veux dire… etc. » Vraiment, il exagérait ! Et lui fait un jeu de mots : « Sur cette pierre, je bâtirai mon église. » On ne pouvait pas pousser plus loin l’ironie, vous ne trouvez pas ? ».

L’athéisme est omniprésent dans ce récit : il passe par l’évocation de l’enfer, la critique ironique de la religion, du pape et même du Christ.

2. Le métier de juge - pénitent

Cependant on ne peut affirmer que Camus est totalement athée car il croit néanmoins qu’un « jugement » est nécessaire, mais un jugement face à soi même et ses compatriotes et non face à une religion quelconque.

A/ Clamence en tant que « pénitent » : les confessions

Au sens religieux, « pénitent » désigne une personne qui se confesse au prêtre. Or Clamence est athée, comme nous l’avons vu dans la première partie, il ne peut donc se confesser à un prêtre. Il va donc se confesser à soi même ainsi qu’aux autres :

« Je vais vous dire un grand secret, mon cher. N’attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours. » (p.118). C’est d’ailleurs ses confessions qui font l’objet du livre. L’interlocuteur n’est qu’une des nombreuses personnes auxquelles Clamence confesse ses fautes : « Et chaque fois que je le peux, je prêche dans mon église de Mexico-City » (p. 142). Il s’agit donc d’un mélange entre une confession religieuse et un réquisitoire : « Quand le portrait est terminé, comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà, hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. » (p.

145).

B/ Clamence en tant que juge

Cependant le but de Clamence, et donc de Camus est de généraliser ce portrait pour chacun d’entre s’y reconnaisse car nous sommes tous plus ou moins coupables et avons des fautes à confesser : « Je prends les traits communs, les expériences que nous avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous partageons (…). Avec cela, je fabrique un portrait qui est celui de tous et de personne. » (p.145). Une fois cette généralisation effectuée : « je passe, dans mon discours, du « je » au « nous» (p.146) ; c’est Clamence qui devient « juge » ou « prêtre » et écoute les confessions des autres : « Essayez. J’écouterai, soyez-en sûr, votre propre confession, avec un grand sentiment de fraternité. » (p. 146). C’est donc une profession continuelle qui consiste à s’accuser d’abord, pour après pouvoir juger les autres : «Dès ce soir, d’ailleurs, je recommencerai. » (p. 148). Les acteurs de ce « jeu » deviennent « juge » et « pénitent » à tour de rôle. Cet échange perpétuel de rôle constitue la profession de « juge- pénitent » : « J’exerce donc à Mexico-City, depuis quelque temps, mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi souvent que possible. » (p. 145).

Camus instaure donc dans son livre une sorte de nouvelle religion qui constitue le métier de « juge-pénitent » : le « jugement dernier » n’est point subi devant un Dieu inconnu mais devant ses pairs. En plus de cela le pénitent et le juge sont égaux, personne ne peut se sentir privilégié car les rôles s’échangent perpétuellement : « "on ne pouvait mourir sans avoir avoué tous ses mensonges. Non pas à Dieu, ni à un de ses représentants, j'étais au-dessus de ça, vous le pensez bien. Non, il s'agissait de l'avouer aux hommes".

3. Le titre : chute

Le titre de ce livre reflète parfaitement la thèse du livre et la vision du monde selon Camus : c’est tout d’abord une chute physique qui va provoquer une chute morale.

A/ Chute physique

La chute physique se produit lors du suicide de la jeune femme. Le suicide est interdit par l’Eglise car il signifie que l’on ne veut plus de la vie qui nous a été donnée par Dieu. Cette chute physique va donc entraîner une chute morale.

B/ Chute morale et religieuse

La chute morale se concrétise par le fait que Clamence comprend qu’il est double. Il décide alors de devenir « juge-pénitent » pour expier sa faute. Nous avons déjà vu

que la ville d’Amsterdam ressemblait à l’enfer : le fait même que Clamence s’installe dans cette ville en quittant la ville de Paris, de son élévation ; montre qu’il subit une chute morale. Au sens religieux, la chute est celle d’Adam et Eve lorsqu’ils sont renvoyés du paradis (comme l’est Clamence de Paris !), c’est également la chute de Lucifer, le diable qui se retrouve en enfer (Clamence se retrouve également en enfer comme nous l’avons vu avec les canaux concentriques). Enfin, pour terminer notre étude, on peut également remarquer que le nom de « Clamence » n’a pas été, choisi par l’auteur, par hasard : il rappelle en effet l’expression « clamans in deserto » qui signifie « criant dans le désert »et qui crée un parallèle entre le personnage de Jean Baptiste Clamence et le Jean Batiste des Evangiles qui avait baptisé le Christ et qui passa sa vie dans le désert. Ainsi, Clamence serait-il un Jean Baptiste qui baptiserait de nouvelles confessions et des « juges-pénitents » ? Le titre joue un rôle important dans le livre. Il permet de mieux comprendre la vision du monde par Camus. Au sens religieux il apporte des informations précieuses sur le personnage de Clamence et cette même vision du monde.

Conclusion

de Clam ence et cette même vision du monde. Conclusion La religion dans ce récit se

La religion dans ce récit se présente sous trois formes :

_ la critique et l’athéisme _ la création d’une nouvelle sorte de religion, celle des « juges-pénitents » _ le titre

L’étude de la religion dans la Chute contribue à comprendre la vision du monde et des hommes par Camus et donc à mieux comprendre son œuvre : l’homme doit se remettre en cause individuellement et expier sa faute en confessant ses crimes à ses pairs en non pas à une église qui ne peut l’aider. Cependant on voit à travers le dernier mot de ce récit, que même en étant juge- pénitent, Clamence n’a pas changé puisqu’il ne secourrait pas la jeune femme même si elle se suicidait encore une fois : « Brr… ! l’eau est si froide ! Mais rassurons- nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement ! » (p. 153). La visée réelle de ce livre est que le lecteur se remette en cause et soit sincère avec soi, même s’il ne peut plus changer sa nature.

(Peinture : Portrait de Dante par Botticelli en 1495)