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Elsa Favreau

Université Paris 7
M2 Géographie des pays émergents et en développement
Cours Mondialisation et intégration des territoires
Année 2008 - 2009

Mondialisation et nouveaux médias dans l’espace arabe

Franck Mermier (dir.)


Introduction
L’ouvrage « Mondialisation et nouveaux médias dans l’espace arabe », publié en 2003
sous la direction de Franck Mermier, anthropologue spécialiste de l’anthropologie urbaine
dans le Moyen-Orient arabe, chercheur au CNRS et directeur scientifique à l’Institut français
du Proche-Orient depuis 2002, rassemble la quasi-totalité des interventions effectuées dans le
cadre du colloque « Mondialisation et nouveaux médias dans l’Orient arabe » tenu à la
Maison de l’Orient et de la Méditerranée à Lyon en 2001 qui présentait les conclusions d’un
programme de recherche initié en 1999 intitulé « Recompositions du champ médiatique dans
l’Orient arabe ». Ce programme, ce colloque et cet ouvrage présentent la particularité de
rassembler des chercheurs de disciplines variées (anthropologie, droit, géographie, sciences
politiques, et surtout sociologie et sciences de l’information et de la communication), mais
également d’horizons géographiques divers, tant européens (France, Royaume-Uni) qu’arabes
(Liban, Tunisie, Egypte) offrant l’intérêt d’une double lecture interne et externe de l’aire
culturelle arabe.
Ce travail, constituant le premier ouvrage en français sur les évolutions récentes de la
scène médiatique arabe, a pour ambition d’explorer les recompositions opérées dans le champ
médiatique arabe, liées à l’implantation et au développement des nouvelles technologies de
l’information et de la communication (NTIC) et plus généralement au processus de
mondialisation. Cet exercice, dans l’ouvrage, ne prend pas la forme d’un panorama exhaustif
de la scène médiatique arabe ou des changements suscités par les NTIC et le processus de
mondialisation, mais est plutôt réalisé sous la forme d’une multiplication des angles
d’approche qui permet à la fois de mettre en valeur le caractère « multi-dimensionnel et
mouvant » de ces recompositions et d’en cerner les principaux enjeux sociaux, culturels,
économiques et politiques. Les exposés proposés se distinguent ainsi par la diversité des
terrains étudiés (Tunisie, Egypte, Syrie, Liban…), des échelles (urbaine, nationale, régionale
[au sens de supra-nationale]), des médias (télévision satellitaire et terrestre, Internet, édition),
et des sujets traités (émergence de nouvelles professions, de nouvelles formes de sociabilité,
obstacles posés au développement des nouveaux médias…).

Les nouveaux médias dans l’espace arabe : entre contrôle et libéralisation. Une insertion
inégale dans la mondialisation
Cette diversité n’est pas sans en rappeler une autre, celle du monde arabe, dont
l’appellation, si elle suggère une définition unitaire, regroupe néanmoins une multiplicité de
cadres sociaux-culturels. Ce jeu entre unité et diversité se retrouve également lorsque l’on
s’intéresse à la question de la mondialisation et des nouveaux médias dans le monde arabe. En
effet, si le monde arabe présente plusieurs spécificités communes, telles qu’un déficit de
démocratie, des obligations liées à la charia, et un contrôle fort de l’information, l’insertion
des différents Etats dans la mondialisation apparaît cependant inégale, dépendant de leur
niveau de développement ainsi que du degré d’ouverture des régimes en place. Cette
différenciation se traduit alors par des règlementations juridiques et des stratégies des régimes
politiques fortement variées en ce qui concerne le développement des médias. Ainsi, si le
Qatar, les Emirats Arabes Unis ou encore le Liban ont fait le choix de la libéralisation, le
contrôle étatique reste très étroit en Arabie Saoudite, en Syrie ou en Irak. En effet, dans ce
dernier pays, les sites Internet gouvernementaux font l’objet d’un discours de propagande
omniprésent et Internet ne représente alors qu’un nouveau moyen de communication pour
assurer la diffusion du même contenu que celui de la radio et de la télévision officielles. En
revanche, les Emirats ou même l’Egypte n’hésitent plus à faire évoluer leur droit national afin
de multiplier les espaces dérogatoires échappant aux lois de la censure, et favorisant ainsi les
investissements économiques, notamment dans le domaine des médias. La cité des médias
créée à Dubaï, rassemblant tous les grands groupes de l’information et de la communication, a
ainsi été érigée en zone franche en 1999, de même que la cité de production médiatique
établie en Egypte en 2000, convertie en zone franche afin d’attirer les investissements.
Les situations sont néanmoins multiples entre ces deux extrêmes, comme l’atteste la
« modernisation autoritaire » menée dans le cas tunisien. La politique volontariste de
diffusion d’Internet liée à une volonté d’intégration dans l’espace mondialisé et
d’appropriation des opportunités offertes par les nouvelles technologies s’est en effet
accompagnée d’une réglementation et d’un contrôle stricts, rendus possible par l’architecture
très centralisée de l’organisation technique et administrative d’Internet en Tunisie. L’Agence
tunisienne d’Internet, créée par décision présidentielle en mars 1996 contrôle ainsi l’ensemble
des fournisseurs de services Internet : elle seule est habilitée à fournir les autorisations
nécessaires à leur exercice, et les fournisseurs ont l’obligation de faire valider leur projet de
tarification par l’Agence et de lui soumettre la liste de leurs abonnés. Tout courrier
électronique passant obligatoirement par les serveurs de ces fournisseurs de services Internet
depuis la fermeture des accès à des serveurs extérieurs pourvoyeurs d’adresses électroniques
(type wanadoo ou hotmail), cette structure permet alors à l’Agence d’effectuer un contrôle sur
les contenus.

Les médias dans l’espace arabe : un révélateur des débats nationaux relatifs à
l’insertion dans l’espace mondialisé
Cette tentative de conciliation entre ouverture technologique et économique et
impératifs politiques (légitimité du pouvoir, maintien des valeurs nationales) apparaît
cependant délicate à gérer sur le long terme. En effet, l’imposition des tarifs et le contrôle
strict effectués par l’Agence tunisienne d’Internet, qui se traduisent par une cherté des coûts
d’abonnement et de connexion et par une rapidité limitée, apparaissent peu compatibles avec
les besoins de l’économie, expliquant le choix fait par les trois quarts des créateurs de sites
« tunisiens » d’héberger leur site à l’étranger. Ce constat a alors amené le gouvernement
tunisien à assouplir partiellement sa position, illustrant les hésitations de ce dernier entre
insertion dans la mondialisation économique et conservation des valeurs nationales et d’un
contrôle de la population. La question de l’insertion de la Tunisie dans la mondialisation n’est
cependant pas exclusive du gouvernement, mais est au contraire appropriée par différents
groupes en présence, internes ou externes, suscitant des rapports de force entre détracteurs et
partisans de l’insertion dans la mondialisation, dont les stratégies de contournement du
contrôle et de la censure du gouvernement par les internautes tunisiens sont une bonne
illustration : connexion à des sites hébergés à l’étranger, contournement par métaphore en
évitant les mots déclenchant le filtrage, sites vagabonds changeant régulièrement d’adresse IP,
ou sites intermédiaires servant de cache entre l’internaute et le site qu’il souhaite utiliser.

Finalement, la variation entre contrôle et libéralisation des politiques


gouvernementales en matière de médias reflète l’inégale ouverture et intégration des Etats
dans le processus de mondialisation et les débats internes suscités par cette intégration. Si
certains pays restent encore relativement exclus de ce processus et du renouveau médiatique
arabe, les Etats ayant franchi le pas de l’ouverture participent aujourd’hui à une recomposition
des rapports de force mondiaux et régionaux (au sens de supra-national) en matière de
production, d’émission et de captage des flux médiatiques.

Le marché des nouveaux médias, objet d’une compétition mondiale et régionale


Ainsi, les pays du Golfe jouissent aujourd’hui d’un statut d’acteur majeur à l‘échelle
mondiale dans le domaine des médias, lié à la création de la cité des médias et de la cité
Internet de Dubaï, ainsi qu’à la célébrité désormais mondiale de la chaîne satellitaire qatarie
Al-Jazira, parfois qualifiée de « CNN du monde arabe », n’ayant rien à envier à sa consœur
américaine. Cette insertion du monde arabe dans le paysage médiatique mondial se traduit à
l’échelle régionale par une vive compétition entre les pays ayant fait le choix de l’ouverture
comme l’attestent les propos du Ministre de l’Information égyptien souhaitant aboutir à un
« leadership médiatique de l’Egypte » dans le monde arabe. La logique économique prend
ainsi une place importante dans la politique égyptienne relative aux médias, révélée par la
constitution d’un marché national d’investissements et par les appels répétés à la diaspora en
vue d’un soutien financier en faveur de cette ambition. La concurrence apparaît en effet
croissante, notamment dans le domaine des programmes télévisés en raison de l’introduction
de la technologie satellitaire et de la popularité de plus en plus importante des chaînes
occidentales et des chaînes privées du Moyen-Orient. Il est alors intéressant de noter que les
Etats, pour faire face à cette concurrence, se retrouvent dans l’obligation de reculer de façon
de plus en plus marquée en matière de contrôle sur le contenu de la diffusion. En effet, afin de
séduire un public ayant un choix de programmes de plus en plus vaste, les autorités renoncent
à s’opposer au glissement de la télévision comme support de diffusion d’informations
officielles à une télévision comme produit de consommation laissant une large place au
divertissement. Les lieux d’activité de production des médias télévisuels couvrent alors
l’ensemble de la région arabe, générant ainsi une organisation spatiale polycentrique.

Les prémices d’une régionalisation


Cette mise en concurrence apparaît néanmoins relativisée par le fait que les trois
principaux centres régionaux de production, Le Caire, Beyrouth et Dubaï, présentent chacun
des avantages différents leur offrant un rôle plutôt complémentaire. Ainsi, si la cité des
médias de Dubaï attire pour sa technologie, son infrastructure et ses avantages financiers, les
spécificités du Caire (expérience importante, professionnels de talent, centre moderne de
studios le plus grand du Moyen-Orient) et celles de Beyrouth (qualité des ressources
humaines liée à l’importante offre de formation en audiovisuel proposée par les universités
libanaises, niveau de censure plus réduit) ne sont pas négligeables. Cette particularité incite
alors les professionnels des médias à raisonner de plus en plus à un niveau régional plutôt que
national. Ainsi, les programmes télévisés produits au Caire ou à Beyrouth ne sont pas
exclusivement destinés au marché national, mais touchent une audience beaucoup plus vaste,
située dans d’autres zones du Moyen-Orient, et notamment dans les pays du Golfe. Le niveau
relativement moins élevé de censure au Liban autorise en effet une importante production de
divertissements qui font l’objet d’une forte demande de la part de la clientèle du Golfe,
destinée à compenser la faiblesse de l’offre de divertissements en vigueur dans ces pays plus
conservateurs. Cette régionalisation apparaît également dans les pratiques professionnelles
évoluant dans le sens d’une intensification des échanges de connaissances et de savoir-faire
entre les régions. Les joint-ventures et coopérations se multiplient ainsi, à l’image de la
négociation d’un accord entre la chaîne satellitaire libanaise MTV et la chaîne privée
égyptienne Al-Mihwar dans le cadre de la création et le démarrage de cette dernière. Enfin,
l’industrie repose de plus en plus sur des liens transnationaux à l’échelle du Moyen-Orient,
comme l’illustre l’importance du fonctionnement en réseau chez les professionnels libanais en
poste dans l’ensemble de la région, qui bénéficient de la dynamique instituée par leur diaspora
particulièrement active.
Ainsi, l’espace satellitaire arabe apparaît le lieu de logiques commerciales à la fois
concurrentielles et complémentaires. Cet espace fait cependant également l’objet d’une
certaine concurrence politique traduisant les rapports de force interarabes, révélés entre autres
par les mesures prises à l’encontre du Qatar pour avoir invité des représentants de l’opposition
à certains régimes arabes dans les émissions d’Al-Jazira. Ainsi, le développement des médias
reste fortement soumis au contrôle et à la censure en dépit des politiques de libéralisation
adoptées dans certains pays. Les discours apparaissent souvent relativement ambivalents, à
l’image de celui de l’Etat égyptien, qui parallèlement à ses mesures d’ouverture, dénonce les
dangers de la mondialisation, au premier plan desquels la corruption morale de la jeunesse,
l’acculturation et la mise en péril des traditions identitaires. Pourtant, la diffusion de nouveaux
médias permettant l’accès à des programmes et informations destinés à un public planétaire ne
conduit pas à une homogénéisation des pratiques de réception. Ainsi, des entretiens réalisés
auprès de tunisiens de niveau d’instruction élevé, ayant des liens marqués avec la culture
française, révèlent une certaine distance prise avec les valeurs et symboles véhiculés par les
télévisions étrangères, notamment lorsque celles-ci commentent des sujets considérés comme
proches des familles, tels que la question de l’islam ou la politique dans le monde arabe.
Pendant la guerre du Golfe, notamment, les commentaires des familles étaient
systématiquement hostiles aux informations diffusées par les télévisions occidentales. De
même, les pratiques télévisuelles liées aux fêtes révèlent une division marquée entre télévision
nationale et étrangère. Ainsi, si les émissions télévisuelles visionnées lors du réveillon sont
essentiellement étrangères et font l’objet d’un zapping fréquent permettant de voyager dans le
temps et dans l’espace, celles relatives à la rupture du jeûne lors du Ramadan sont plus
généralement des productions nationales tunisiennes relatives au patrimoine régional et
culturel ou au vécu quotidien, diffusées dans la langue dialectale tunisienne. L’espace
télévisuel apparaît alors comme un lieu où se conjuguent le local, le régional, le national et
l’international selon des configurations variables, éloignées de l’idée d’homogénéisation.
Conclusion
Finalement, l’ouvrage offre une étude pertinente des recompositions à l’œuvre dans la
scène médiatique arabe dans le contexte de mondialisation et de développement des nouvelles
technologies de l’information et de la communication, proposant ainsi une première base
francophone solide sur la question. Il permet en effet de cerner les rapports de force que
suscitent le développement des nouveaux médias et l’insertion dans le processus de
mondialisation à l’échelle de l’espace arabe et au sein des cadres nationaux. Cependant, si
l’ouvrage tire une certaine richesse de sa composition suivant la formule d’une multiplication
des angles d’approche, cette dernière aurait peut-être mérité une meilleure mise en valeur afin
de gagner en clarté et en cohérence. Les interventions apparaissent en effet relativement
disparates, et si leur ordre d’apparition marque le souci d’un essai d’organisation, des
regroupements précédés d’une courte introduction auraient peut-être facilité la lecture. De
même, une conclusion générale aurait pu contribuer à proposer une vision plus globale de
l’ouvrage, travail pourtant amorcé dans l’introduction générale rédigée par le directeur de
l’ouvrage. Enfin, on peut également regretter l’absence de points de définition concernant les
termes du titre de l’ouvrage, notamment celui d’ « espace arabe ». Or, ceci pose d’autant plus
question que le choix des termes semble avoir subi une modification par rapport à celui qui
avait été fait (« Orient arabe ») dans le cadre du programme de recherche et du colloque ayant
précédé l’ouvrage.