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Par delà liconoclasme et lidolâtrie Sens et usages de la notion d’image dans l’œuvre de Nietzsche

Abstract: Le texte de Nietzsche se caractérise par l’usage de métaphores et d’images multiples. Nietzsche affirme que nous n’avons accès à rien de plus qu’à des images. Il repense à la fois, de façon polémique et contre tout dualisme, le statut de l’image, et la «connaissance» dont nous sommes susceptibles. L’image n’est alors que l’autre nom de l’«interprétation», nom qui permet de préciser en quel sens celle-ci doit être entendue. En conséquence, la tâche d’une philosophie neuve ne doit consister qu’à produire de meilleures images, qui permettent de faire advenir un plus haut degré de culture – l’image apparaissant alors comme l’un des pivots essentiels du double versant, généalogique et créateur, de la pensée de Nietzsche. Abstract: Nietzsche’s text is characterized by the constant use of metaphors and images of various sorts; and he contends that we can know nothing more than images. He rethinks both the very concept of “image” in a controversial way and so the “knowledge” we are capable of. “Image” then is nothing but the other denomination of “interpretation”, a denomination which must be read as an enlightenment on how “interpretation” should be understood. Consequently, the task of a new philosophy should consist only in discovering better images, in order to create new values and a higher degree of culture – so that the image can indeed finally be understood as an essential axis of the two sides (genealogical and creative) of Nietzsche’s thought. Keywords: Nietzsche, image, culture, interpretation Abstract: Nietzsches Text zeichnet sich durch den Gebrauch von vielfältigen Bildern und Metaphern aus, und er behauptet, dass wir nur zu Bildern Zugang haben. Er überdenkt – in oft polemischer und eindimensionaler Weise – den Stellenwert des Bildes und damit auch die „Erkenntnis“, zu der wir imstande sind. Das Bild ist somit ein anderer Begriff für „Interpretation“; mit ihm interpretiert Nietzsche, wie „Interpretation“ zu verstehen ist. Die Aufgabe einer neuen Philosophie kann so nur darin bestehen, bessere Bilder zu schaffen. Um eine höhere Kulturstufe zu erreichen, erscheint das Bild damit als ein essentieller Dreh- und Angelpunkt von Nietzsches zwischen Genealogie und Genialität angesiedeltem Denken. Keywords: Nietzsche, Bild, Kultur, Interpretation «[...] nous nous cramponnerons de toutes nos forces aux droits de notre jeunesse, nous défendrons inlassablement en celle-ci un avenir haï par ces iconoclastes qui veulent détruire toute image d’une vie future.» (UB II 9) [1] On peut remarquer dans les textes de Nietzsche des expressions régulièrement réitérées, telles que: «pour parler par images», «pour parler de manière imagée», [2] qui semblent attester de ce que Nietzsche s’inscrit dans la droite ligne des conceptions traditionnelles quant au discours, à l’usage et au statut des «images» – soit d’abord des figures de rhétorique: métaphores, comparaisons, mais aussi des images au sens de représentations sensibles, imagées ou imaginaires. Traditionnellement en effet, parler «par image», c’est dire de façon analogue ce que l’on ne parvient pas à dire – ou ce qui ne peut être dit – conceptuellement; on parle par images pour

ainsi dire «faute de mieux», soit du fait d’une impossibilité radicale de dire de façon «propre» et non point «figurée» ce qui doit être dit, soit du fait d’une incapacité du locuteur ou de l’auditeur: pour raison d’indicibilité ou d’ineffabilité donc, ou bien encore pour des raisons pédagogiques. [3] On peut encore juger que les images relèvent de la simple «parure», de l’ «ornement», qui contribuent à la beauté du discours mais non à son sens, de sorte qu’elles peuvent en être ôtées sans que le texte perde rien de sa signification essentielle – ou de sorte que retrancher ces images permette même de retrouver la pureté conceptuelle du dire. Dans tous ces cas, l’image est considérée, non pas sans doute comme dénuée de tout être et de toute valeur, mais du moins comme étant de moindre valeur et un moindre être – que le discours rationnel, que la pensée conceptuelle, ou que la réalité. Or il se peut, en dépit de ce que laissent croire les expressions citées plus haut, qui semblent relever d’une procédure traditionnelle de discours: pointer la valeur moindre de ce qui va suivre, à savoir de l’image – qu’il n’en aille nullement de même pour Nietzsche. On peut du moins émettre cette hypothèse au vu des indices suivants: du fait d’abord de la place prégnante de la ou plutôt des métaphores dans les textes de Nietzsche; [4] pour cette raison, ensuite, que certains concepts centraux de sa pensée apparaissent régulièrement comme étroitement liés à la notion d’«image» [Bild, Gleichniss] – Nietzsche parlant par exemple, ainsi que nous y reviendrons, d’«image», non seulement d’un individu, mais encore d’un type, ou de «l’image» des philosophes ou des législateurs à venir. Enfin, parce que, là où la tradition dévalue l’image au profit du concept, Nietzsche semble bien emprunter une voie inverse et réévaluer au contraire le statut de l’image au détriment du concept – et dépasser par ailleurs dans le même temps le dualisme de «l’image» et de la «réalité». Il est vrai que l’on a pu parfois (il s’agit là presque d’un lieu commun), caractériser Nietzsche comme un «iconoclaste», parce que lui-même s’est présenté à ses lecteurs comme philosophe «au marteau», et apparemment comme un destructeur d’ «idoles». Mais, pour autant que l’image du «marteau» n’est pas seulement image de destruction, [5] il convient d’apercevoir alors que le refus nietzschéen d’une certaine forme et d’un certain sens de l’idolâtrie ne fait pas nécessairement de lui un «iconoclaste», c’est-à-dire littéralement un «destructeur d’images», de même qu’il n’est pas non plus comme on le croit trop souvent un penseur qui se contente de nier ou renier sans nuance tout ce qui appartient au passé. Afin de mieux comprendre le statut et la valeur que Nietzsche accorde à «l’image» au sein des deux versants (généalogique et créateur) de sa pensée, nous tenterons donc d’interroger tout d’abord bien sûr le terme et la notion même de Bild, qui présente déjà dans le langage courant une variété de significations possibles: l’image, la représentation, mais aussi par suite le portrait, le tableau, et la statue dans la langue poétique; d’où aussi l’idole (figurative ou seulement symbolique) dans un contexte religieux. [6] Ce faisant, nous tenterons de montrer que la notion d’image (que ses traductions variables tendent trop souvent à laisser dans l’ombre) joue – comme ont su déjà y insister certains commentateurs [7] – un rôle central dans la pensée de Nietzsche, non seulement en ce que pour lui toute pensée authentique est, en un sens, pensée par images, mais aussi en ce que l’image, indissociable par ailleurs, comme nous tenterons de le montrer, de la notion de type, doit être pour le philosophe médecin et législateur le lieu et le moyen de la formation [Bildung], plus précisément de la transformation de l’humanité par le biais de l’imposition de nouvelles valeurs que vise ultimement le projet philosophique de Nietzsche. «Nous ne connaissons que des images des choses ...»: réalité, apparaître et apparences

Ainsi il nous faut dire que la conception traditionnelle de l’image s’inscrit et se comprend avant tout dans le cadre d’un double dualisme: dualisme (externe) de l’être et de l’apparaître d’une part. c’est-à-dire dépasser le dualisme de l’essence et de l’image – et par là même sans doute revaloriser cette dernière. mais il faut aussi savoir s’arracher à la fascination qu’elle engendre – témoin Narcisse. comme double le plus souvent imparfait de la chose même. et également la valeur ambiguë que nous lui accordons: [8] l’image. même ou peut-être surtout lorsqu’elle est ressemblante. voire instrument de défiguration de la chose même.. on pourrait croire à l’inverse que Nietzsche s’inscrit quoiqu’il en ait irréductiblement dans la droite ligne de la tradition platonicienne ou. et l’idée de son ambivalence. plus encore la tentation dualiste. pervertissante parce que fascinante. soit encore comme «une suggestion de la décadence» et un «symptôme de la vie déclinante . la dualité de l’être et de l’apparence. Or la tendance.» (GD.. et la dévalorisation de la seconde au profit du premier doivent être aperçues comme étant le fait d’un «instinct de dénigrement. apparaître et apparences Nous avons hérité de la Grèce ancienne nombre de nos conceptions quant à l’image. et dualisme (interne) de l’image (-idole) trompeuse. Nietzsche entend donc bien dépasser cette position faible et affaiblissante.. les eïkona ou «copies» qui du moins sont conformes à leur modèle. sont également présentes au sein de la pensée judaïque. [12] On tolérera donc tout au plus l’image-icône. L’image mimétique est un apparaître de l’être. Plus précisément.. sont aux yeux de Nietzsche cela même qui a caractérisé et. [9] jeta néanmoins sur toutes un commun anathème: car l’image. une apparence – un reflet. organe et à la fois obstacle. comme soutien sensible mais seulement provisoire de la foi. à l’égard duquel elle joue un rôle de monstration ou du moins de médiation – mais elle n’est précisément alors que médiation. et de l’image (-icône) au moins relativement adéquate à l’égard de son modèle. même «ressemblante». L’image mérite.»). mais on répudiera l’image-idole sacrilège. n’est jamais que «le fantôme changeant d’une autre chose».«Nous ne connaissons que des images des choses . de dépréciation et suspicion à l’encontre de la vie». une ombre –.. La «raison» dans la philosophie 6). paralysé l’ensemble de la pensée traditionnelle. ou même que. et qui ainsi risque de nous détourner de ceux-ci. mais elle n’est précisément rien de plus qu’un apparaître. chrétienne ou kantienne. comme re-présentation. ou susceptible du moins de nous guider sensiblement vers lui. faux-semblant. [10] ou encore ce double plus ou moins parfait [11] mais qui dans tous les cas est déjà éloigné de l’être ou de l’essence. c’est la croyance aux oppositions de valeurs» (JGB 2). pourrait-on dire. imaginé («tu ne forgeras point d’image . Pourtant.. qu’il qualifie alors de «métaphysique»: «la croyance fondamentale des métaphysiciens. même s’il prit soin de distinguer parmi les images [eïdôla]. inspirées par les textes fondateurs: l’homme est. certes. tout aussi bien. et les «simulacres» [phantasmata] qui ne le sont pas. à lire certains de ses premiers textes. puis chrétienne. «image de dieu».»: réalité. de sorte que. dont la puissance perverse détourne du vrai Dieu en ce qu’elle se refuse à son propre effacement. le premier sans doute. d’être contemplée. [13] ainsi qu’en témoigne par exemple le passage suivant: . ce refus ou cette incapacité d’affronter cela même qui nous apparaît. elle n’est jamais en un sens que semblance. Cette dévalorisation au moins relative de l’image. que perdit cette fascination à l’égard de sa propre image. Platon. de son propre reflet. en un sens. ou comme moyen d’enseigner les ignorantes qui ne peuvent accéder aux textes ou dont l’esprit est impuissant à concevoir l’invisible. mais Dieu lui-même ne saurait être figuré. est à la fois ce qui nous permet d’accéder à son modèle.

mais à l’œil et à l’oreille. c’est-à-dire comme «simulacre» d’une réalité (essence ou «chose en soi» [14]) qui nous demeure inconnue. de dévaloriser notre monde.] l’x énigmatique de la chose en soi est d’abord saisi comme excitation nerveuse puis comme image [Bild]. c’est-à-dire de notre besoin de simplification du monde dans l’optique de la vie. [16] Ou bien encore que. c’est pourquoi j’évite de l’employer le plus possible. et de la connaissance humaine comme «simple» image. comme «reflets» du monde sur un corps dont l’âme n’est que la «spiritualisation» et qui ne se distingue donc plus essentiellement de lui. etc. comme son articulé enfin (WL 1). 255) [15] L’on pourrait certes se contenter de dire que ce ne sont là que des textes de jeunesse. de neige et de fleurs. dès ces textes mêmes. un «phénomène» renvoyant à quelque chose d’autre qu’ellemême. et qui ne correspondent absolument pas aux entités originelles. comme le voulait déjà la République. Notre âme n’est rien d’autre que l’œil. (BAW 2. plus précisément encore. en lesquels Nietzsche demeure encore dans une position naïve qu’il ne dépassera que plus tard. [17] le dépassement est déjà effectué: car si l’image est apparence [Schein]. Vérité et Mensonge au sens extra moral ne. notre (nos) image(s) du monde. et ainsi bien sûr l’image en tant que telle: Le mot phénomène recèle bien des séductions. car il n’est pas vrai que l’essence des choses se manifeste dans le monde empirique (WL 1). toutes les propriétés que nous attribuons à une chose. [18] . comme «reflet» de cette réalité en et pour nos sens et notre âme: Nous ne connaissons pas des choses en soi et pour soi. issue de la toute faiblesse.. et en dépit peut-être d’une terminologie encore instable ou de l’usage d’un langage qui n’est pas encore proprement le sien. de formes pures. Nous ne connaissons que des images des chose: ceci signifie en fait que notre connaissance est. mais seulement leurs images [Abbild] sur le miroir de notre âme. Couleur et son ne sont pas propres aux choses. de concepts. comme apparaître d’un monde plus «vrai» ou plus fondamental n’est qu’une manière. p. Tous les abstracta. ne reste-t-elle pas ici radicalement prise. spiritualisés. Nietzsche parvient du moins ici à dépasser celui du corps et de l’âme – la connaissance et l’image étant en effet conçues ici. à son insu peut-être. nous laisse d’ailleurs déjà aucun doute à cet égard: il n’existe à vrai dire pour nous rien d’autre que des images multiples. dans les préjugés de la métaphysique qu’elle prétend dépasser? Et la dévalorisation de la connaissance humaine comme n’étant «rien d’autre qu’» image n’a-t-elle pas pour corrélat la dévalorisation de l’image elle-même? Celle-ci semble bien conçue en effet par Nietzsche comme une manière de phantasma platonicien. se composent [zusammenbilden] dans notre esprit. singulières. car notre monde est un monde d’images: penser l’image comme «phénomène». Il nous semble pourtant qu’aucune de ces deux affirmations ne peut être tenue pour suffisante et que. mais nous ne possédons cependant rien d’autre que des métaphores des choses. Nous ne connaissons que des images des choses: la conception nietzschéenne de l’image. ne peut être – ne doit être – que connaissance par images. à défaut de dépasser le dualisme de l’être et de l’image. comme l’effet d’une rencontre et d’une conjonction du corps et du monde. et la position d’un monde d’essences. n’est que l’effet de notre incapacité à nous assimiler cette variété.. elle est cependant une apparence qui n’est pas un apparaître [Erscheinung]. de façon enfin radicalement nouvelle. l’oreille. de couleurs. variées. [.Nous croyons posséder quelque savoir des choses elles-mêmes lorsque nous parlons d’arbres.

comme l’affirme nettement FW 112. Phantasie] ne sont «maîtresses d’erreur et de fausseté»: se connaître. ou pour ainsi dire une autre traduction. ce n’est donc pas pour Nietzsche une manière de dévaloriser la connaissance humaine. mais bien plutôt une manière d’affirmer. et des images sans arrière-fond.. enfin. seulement des interprétations» sans aucun autre «sens par-derrière soi» (FP XII. Il ne reste pas l’ombre d’un droit à parler ici d’apparence plus ou moins trompeuse. sans chercher en aucun cas à passer «par-delà l’image» [über das Bild]. sans justification apparente.. consiste à être capable de se former une image de soi. ni «derrière l’image» [hinter das Bild]. comme il le fait dans le § 119 d’Aurore.. Nachlass 1886/87. Dans le même texte d’Aurore d’ailleurs. la valeur trop longtemps méconnue de l’image: par-delà vérité et fausseté. ne sont en quelque façon que l’autre nom.La position de Nietzsche à cet égard demeurera par la suite invariable: il n’y a pas d’autre de l’image. Nietzsche peut aussi bien dire alors. Nachlass 1888. 7[60]). soit aussi le monde apparaissant dont la tradition a trop souvent prétendu pointer le «caractère erroné» et la «fausseté». d’un terme à l’autre. ce qui nous demeure inconnu. pas «d’au-delà» caché derrière les apparences et à l’aune duquel la valeur de l’image pourrait être mesurée – ou rabaissée: Qu’est-ce pour moi à présent que «l’apparence»! Certainement pas le contraire d’une quelconque essence. qu’«expérimenter» consiste toujours en un sens à «imaginer». Nietzsche ne cesse de glisser.. pas d’être essentiel [. ou par images. L’opposition entre le monde apparent et le monde vrai se réduit à l’opposition entre «monde» et «néant» (FP XIV. et plus précisément pour Nietzsche une «image de l’ensemble des instincts qui constituent son être» et des «lois de leur nutrition». Parce que notre connaissance n’est que connaissance d’images. pas d’être «vrai».] dois-je mentionner [. par exemple. De sorte que la tâche de ceux qui prétendent connaître ce monde ne saurait consister qu’à «perfectionn[er] l’image du devenir» [das Bild des Werdens vervollkomnen]. – que puis-je énoncer d’une quelconque essence sinon les seuls prédicats de son apparence! (FW 54) [19] Dire que nous ne connaissons «rien d’autre que» des images. Mais on voit alors apparaître ceci. dire même que nous nous représentons le monde toujours et nécessairement «à notre image» (FW 112).. est cependant «ce que notre œil peut saisir de plus assuré et de plus ferme» (JGB 34). une sorte de langage convenu pour désigner certaines excitations nerveuses? . KSA 13. ne serait qu’une autre manière d’affirmer qu’ «il n’y a pas de faits. l’image. inversement. que «l’image» ou plutôt les images.] il n’y a pas d’être «autre». au vocabulaire philologique concernant l’interprétation ou le commentaire d’un texte physiologique sous-jacent: [.. de ce que Nietzsche nomme également des «interprétations»: [20] de sorte que dire que «nous ne connaissons que 〈des〉 images» des choses. c’est-à-dire aussi bien du vocabulaire de la représentation imagée ou imaginaire. KSA 12.. c’est précisément ce dont nous n’avons pas d’image. ou seulement une image incomplète. nous signifiant par là que l’image non plus que l’imagination [Erdichtung. simplifiée... [.]. dont parle sans cesse Nietzsche..] que nos appréciations et nos jugements de valeur moraux ne sont également que des images et des variations fantaisistes sur un processus physiologique qui nous est inconnu. Et ainsi: La réalité consiste exactement en cette action et réaction de chaque individu à l’égard du tout . 14[184]).

ni relation d’extériorité. n’aboutissent alors nullement à une manière de relativisme ou de scepticisme [22] pour lesquels toute image de soi ou du monde serait également acceptable ou souhaitable: car.] par la religion. que nous dégagions. Il a. c’est littéralement voir le (ou un) monde. que cette idée selon laquelle nous «interprétons» toujours et seulement le monde ne signifie pas que nous produisons à son égard des discours seconds qui en dégagent le sens en s’y ajoutant. entre le monde même. c’est en avoir ou s’en former une image. aucune «intuition» ne saurait nous porter plus loin. moins encore. mais suivant cette fois des critères tout autres. entre deux champs lexicaux manifestement distincts? Il nous semble que le vocabulaire de l’image présente deux spécificités qui rendent son usage souhaitable et nécessaire aux yeux de Nietzsche. Mais il permet également. [21] Mais cette réduction de la connaissance à l’image. ou aussi bien à l’interprétation. de contrer toute compréhension intellectualiste de ce que Nietzsche entend d’abord par «interprétation» – et il convient alors de remarquer que. ses significations possibles. c’est en toute quiétude qu’on l’abandonnera à la physiologie et à l’histoire de l’évolution de l’organisme et des idées (MA I 10). conditionnée par une idiosyncrasie propre. ainsi que le montre l’aphorisme précédent) n’est jamais qu’image ou perspective sur le monde. et à l’inverse sans doute plus ou moins falsifiée dans le sens de l’unification et de la simplification. nous ne touchons pas à «l’essence du monde en soi». encore qu’elles n’aient plus à être jaugées en termes de vérité et de fausseté.que toute notre prétendue conscience n’est que le commentaire plus ou moins fantaisiste d’un texte inconnu. peut-être inconnaissable et seulement ressenti? (M 119) Pourquoi ce doublet lexical. Nous avons vu apparaître l’idée ici. comme on pourrait le croire d’abord et en faire l’objection à Nietzsche. et il n’y a à vrai dire ni écart. au sens où Nietzsche l’entend ici. d’abord. il n’en reste pas moins que nos images sont susceptibles de valeurs variées. que notre pensée (à l’état de rêve comme d’éveil. qu’une image peut être plus ou moins «complète» et complexe. ou au contraire susceptible . que nous en avons. nous sommes dans le domaine de la représentation [im Bereiche der Vorstellung]. et l’image ou l’interprétation. pourquoi même cette hésitation. Le dépassement du dualisme de l’être et de l’apparaître. et ainsi plus ou moins puissante. la conséquence est double: la valeur d’une telle image ne pourra certes être énoncée en termes de vérité conçue comme «adéquation à» un «monde vrai» prétendu. et qu’en ce sens certaines seront préférables à d’autres. et qu’une image sera alors plus ou moins favorable à l’intensification de la vie et à l’accroissement de la puissance. en effet. S’il est vrai qu’il n’y a – et si nous ne pouvons penser – rien de plus qu’une ou des images du monde. voire à l’imagination. La question de savoir comment notre image du monde [unser Weltbild] peut s’écarter si fortement de l’essence du monde que l’on a inférée. n’implique nullement. paradoxalement. et elle jouera comme symptôme du corps ou de l’idiosyncrasie qui en est la source: [. au-delà de laquelle il nous est interdit de prétendre passer... cette fonction polémique précédemment mise au jour: il permet de mettre en avant ceci. la clarification ou tout au moins la spécification du sens de la métaphore philologique passe d’abord par sa complexification: l’ajout et l’usage réitérés du terme et de la notion d’«image» manifestent ceci. l’art et la morale. suivant la conception traditionnelle de l’interprétation. n’est pas penser. comme celui aussi des critères traditionnels du vrai et du faux. une égale valeur de toutes les images. ensuite. par-delà la ou les représentations du monde. concevoir ni discourir sur quelque chose d’autre: interpréter. «Interpréter». ni à l’aune d’un modèle ou d’un être qui les précède et les dépasse.

et non plus seulement de l’anhistorique et de l’immuable. telle qu’elle est pour la première fois formulée dans le § 36 de Par-delà Bien et Mal. de nous-mêmes («notre monde de désirs et de passions»). avant que ne soit tenté le Versuch qui doit consister à penser l’ensemble du monde selon cette hypothèse. tyrannisent la réalité. l’esprit. et qu’ainsi il ait tendu à trouver partout de l’unité et de la stabilité. la plus spirituelle volonté de puissance. alors. et toute image du monde doit se comprendre nécessairement alors comme une création du monde «à notre image»: [Une philosophie] crée toujours le monde à son image [nach ihrem Bilde]. si Zarathoustra peut dire que si «tout impérissable» est «seulement image [nur ein Gleichniss]». si la prétention à «l’impersonnel» ou à l’absolue neutralité de nos représentations du monde est symptôme de faiblesse et de «lassitude». il n’entend nullement par là faire la critique bien connue d’un anthropomorphisme problématique.] édifient. ce en quoi il croyait le plus fermement. pas toujours assez été interrogé: mais ce qu’il faudrait comprendre. La philosophie est cette pulsion tyrannique même. la volonté. de «création du monde». Les quatre grandes erreurs 3). 11 [65]). il faut bien comprendre que. nous semble-t-il. s’y projettent» (FP du Gai Savoir. elle ne peut faire autrement. Nietzsche entend d’abord nous signifier que ces images – de nousmêmes et du monde – sont susceptibles de valeurs multiples. la tâche des penseurs nouveaux ne peut consister qu’à former ces «meilleures images [die besten Gleichnisse]» qui parlent enfin «de temps et de devenir» (Za II. ce n’est donc pas tant le fait même que . Ce qui fait proprement l’objet de la critique de Nietzsche. De même et de façon peut-être plus étonnante encore. KSA 9. de causa prima (JGB 9). [24] Le choix de ce point de départ n’a. c’est que c’est bien l’image de «l’ensemble de [leurs] instincts» et des «lois de leur nutrition» (M 119) que les esprits libres et philosophes à venir se doivent de projeter sur le monde et d’imposer aux hommes: image qui est. mais aussi et surtout imposition pratique d’exigences ou de valeurs nouvelles. c’est à l’inverse le propre des natures les plus fortes que de ne voir «qu’elles-mêmes dans tout» et de se prendre elles-mêmes pour la mesure de tout»: de même en doit-il aller alors des philosophes. lorsque Nietzsche affirme que nous concevons ou plutôt nous représentons le monde «à notre image». Bien au contraire.plutôt de conserver seulement. C’est en ce sens précisément que. Nachlass 1881. est d’abord énoncée à propos de l’homme. ne peuvent nécessairement que dépendre de cela même que nous sommes. que l’homme ait jusqu’ici eu tendance à supposer les «choses» comme existant «à son image [nach seinem Bilde].. image donc également de ce qui doit advenir. ou même d’affaiblir la vie. les images que nous nous formons du monde. Ce lien entre image de soi et image du monde s’avèrera essentiel pour la philosophie de Nietzsche: car il importe de remarquer que l’hypothèse de la volonté de puissance. non point représentation théorique de ce qui est. «puissantes natures qui [. ici. 14). [23] il semble bien pourtant que le même proces sus vaille pour toute connaissance comme aussi pour toute philosophie: l’image. et symptomatique surtout d’un état de faiblesse ou de décadence. c’est qu’en énonçant ce lien et cette idée que nous concevons le monde à notre image.. S’il est vrai que ce sont parfois les états primitifs de la connaissance humaine que Nietzsche décrit en ces termes. et qu’elles sont précisément par là révélatrices de notre «santé» ou de notre puissance: ainsi on pourra tenir pour significatif. Ce qu’il faut dire en outre. le moi» (GD. d’après son idée du moi considéré comme cause» et ainsi à projeter sur le monde «ses trois «données internes».

à l’inverse. jouent aussi toujours comme signes ou symptômes de notre puissance propre: «Plutôt demeurer débiteur que payer d’une monnaie qui ne porte pas notre effigie [Bild]!» Ainsi le veut notre souveraineté (FW 252). et d’eux-mêmes. Nachlass 1875. 6[37]). [26] Il nous semble que Nietzsche demeure sur ce point tout à fait proche de la conception antique du rôle de l’image.certains penseurs se soient représenté le monde «à leur image». De sorte que l’on peut envisager. ou encore d’autrui. sans unité ni dualités métaphysiques. 2[148]). image nouvelle: Le philosophe veut substituer à l’image populaire du monde une image nouvelle [ein neues Weltbild] (FP des Considérations Inactuelles III–IV. soit au contraire en étant capable de nous représenter leur fluente complexité et de nous les assimiler. de l’homme et du monde. c’est-à-dire des images ornant les boucliers des soldats. en effet. mais dont la reconnaissance même contribuerait en retour à l’accroissement de leur puissance. de soi. mais c’est plus précisément le type d’image qu’ils se donnèrent. ce n’est pas seulement se former une représentation théorique neutre et statique. elle a toujours aussi une valeur pratique – le dualisme du théorique et du pratique étant d’ailleurs radicalement récusé par Nietzsche. La tâche du philosophe ne doit donc en aucun cas consister à nous affranchir de toute image. mais. ou à aller au-delà de l’image: mais elle consistera bien plutôt à former. L’image n’est en ce sens jamais seulement théorique. et qui leur permettent d’exposer et manifester leur puissance. De même il faut souligner l’importance de la glyptique. cruel peut-être. Nachlass 1885/86. mais bien plutôt dans un contexte pratique dans lequel l’image était envisagée comme organe de pouvoir individuel ou politique – et c’est alors par référence à ce contexte qu’il conviendrait de comprendre l’aphorisme du Gai Savoir cité plus haut. et c’est tenter aussi par là d’asseoir en quelque manière son autorité ou sa puissance à leur égard – soit en abolissant ou en faisant abstraction de leur complexité. et du monde: une image simplifiée et simplifiante. KSA 12. comme il apparaît par exemple dans cette scène des Sept contre Thèbes au cours de laquelle la seule . non plus dans un cadre seulement théorique et philosophique. art de tailler les pierres fines de façon à créer par exemple le sceau (le tupos) que l’individu utilisera pour apposer l’empreinte de son être singulier. en tant que modalités interprétatives du monde et de nous-mêmes. qui tendait à l’unification par le biais d’une représentation causaliste du monde. KSA 8. de spécification. c’est en quelque façon tenter de les maîtriser par le biais de cette représentation. un monde complexe. fluent. [25] Le problème de la valeur des images Le problème de la valeur des images Il convient de comprendre que les images. mais aussi par là de représentation du pouvoir (économique ou politique) de la communauté ainsi représentée. dans un contexte guerrier. à la façon platonicienne. que d’autres individus créateurs aient la puissance de se former une tout autre image du monde – une image d’un monde en devenir. Enfin. Se former une image du monde. une autre image. pour signifier aussi par là son statut social ou son autorité politique. de même que toute interprétation est «un moyen en elle-même de se rendre maître de quelque chose» (FP XII. Il faut rappeler à cet égard. que l’effigie monétaire par exemple avait alors une fonction d’identification et de présentification de la Cité et de sa gloire au regard des autres – qu’elle jouait comme marque de différenciation. on sait l’importance des épisèmes.

dira encore Nietzsche en ce sens. KSA 9. au sens littéral du terme et suivant la métaphore du «sceau» – imago latine ou tupos grec [28] – dont nous tenterons justement de montrer plus loin qu’elle joue un rôle important au sein de la pensée et du «nouveau langage» de Nietzsche. et parmi ceux-ci au premier chef aux préjugés «atomiste» et «dualiste». d’un individu et d’un corps. comme des «choses» ou des «réalités» précisément –. ne pas oublier que nous avons autrefois aimé celui que nous haïssons aujourd’hui. contre toute tentation de simplicité ou de simplification. Or il semble. 6[234]) Il faut. et qu’il y a alors davantage de probité ou d’«honnêteté» [29] à «multiplier les images d’une même chose» plutôt que de prétendre la réduire à une seule et unique représentation: [. C’est donc en tant que signe ou symbole d’une puissance. C’est un impératif de l’intelligence: sinon notre haine nous entraînerait trop loin et nous mettrait en danger. à savoir de donner différents sens. Nachlass 1880. 11[65]). et qui a été .] A l’occasion d’une nouvelle affection. que la valeur d’une image tienne avant tout. KSA 9. [27] On voit que les images jouent ici comme blasons ou emblèmes. stables et univoques. Ainsi par exemple de l’image bien connue du marteau que nous évoquions dès le début de notre étude. en un sens. qu’il ne faut pas les voir telles qu’on a cru pouvoir les concevoir jusqu’ici – comme unifiées. et que ces signes ne servent pas seulement à décrire ou à faire connaître un homme ou une communauté. que la question de la valeur (et non plus de la «vérité») de l’image peut et doit être posée. mais aussi contre toute tendance à l’unité ou à l’unification. à lire les textes de Nietzsche. cela signifie bien plutôt. d’interpréter de manière multiple également une seule et même image – ce qui est assurément l’une des caractéristiques propres de l’usage des images dans le texte nietzschéen.-à-d. Ce qu’il faut avant tout rechercher – et accepter – c’est en effet une multiplicité d’images d’un même être ou d’une même «chose»: précisément parce qu’il n’y a pas d’unité ni d’ «être». pourrait-on dire.. comparer avec l’image actuelle son image antérieure en nous.description des épisèmes ennemis parvient à faire trembler Etéocle. à sa multiplication et à sa multiplicité: de sorte que c’est bien de la valeur des images. [30] Qu’on ne s’y laisse pas tromper: «voir les choses telles qu’elles sont» ne signifie en aucun cas pour Nietzsche qu’il faille se représenter les choses de façon «adéquate» à une réalité transcendante supposée. Base de la justice: nous reconnaissons des droits aux images d’une même chose en nous! (FP d’Aurore. d’«impressionner» ce qui est autre que soi. qu’il nous faut parler ici. adoucir et équilibrer l’image actuelle. «pouvoir les observer avec mille regards» afin de les voir enfin «telles qu’elles sont» (FP du Gai Savoir.. en rapport avec une chose ou une personne. comme moyen. que cette multiplicité de perspectives ou de points de vue que Nietzsche ne cessera d’exiger du penseur probe qui entend échapper aux préjugés métaphysiques. comme signes individuels ou politiques. Nachlass 1881. [31] L’exigence de cette multiplicité d’images d’une «même chose» a en outre pour corrélat cette autre exigence. apprendre à voir toutes choses «avec de multiples yeux» (FW 374). plutôt que de l’image. la mémoire nous rappelle les représentations que cette chose ou 〈cette〉 personne a suscitées autrefois en nous dans une autre affection: alors se manifestent des propriétés diverses: accorder concurremment à chacune la valeur qui lui revient est un trait d’honnêteté: c. à sa complexité tout d’abord. alors que leur «être» prétendu ne saurait être autre justement que cette multiplicité d’images que nous en pouvons avoir. mais jouent aussi et surtout comme moyen d’autorité et d’imposition de soi à l’égard de l’autre.

à unifier ce qui devrait demeurer divers et multiple. est qu’il convient de distinguer radicalement l’image du concept tout d’abord. c’est-à-dire à littéralement «surcharger» [37] cette . et pour des raisons inverses. – c’est tardivement que nos sens apprennent. 3). qui en est précisément l’inverse: celui de ne nous donner à voir que des «caricatures» là où ils prétendaient nous proposer une «image» d’une chose. d’un peuple ou encore d’un individu – ainsi de Platon lorsqu’il prétendit tracer un authentique portrait de son maître Socrate: Le Socrate de Platon [35] est à proprement parler une caricature. le manque de méfiance et de patience qui se développent les premiers. Platon n’a pas assez de génie dramatique pour fixer la figure de Socrate ne serait-ce que dans un dialogue. soit de «l’abandon des caractéristiques particulières arbitraires. car il est surchargé de qualités qui ne se trouveront jamais ensemble chez une seule et même personne. à une occasion donnée. nous l’avons dit. fidèles.. à simplifier là où la complexité devrait être sauvegardée. les Mémorables de Xénophon donnent une image [Bild] vraiment fidèle. la stupide disposition à «croire». dans son désir de trouver et proposer un idéal philosophique ou humain totalisant et absolu. de recréer une image déjà créée à plusieurs reprises auparavant [ein schon öfter erzeugtes Bild zu erzeugen] plutôt que de fixer en lui ce qu’une impression comporte de divergent et de nouveau: cette dernière tâche requiert plus de force. les affabulations [Erdichtungen]. soit encore une simplification et une uniformisation des images. prudents. En revanche. [34] Mais les penseurs du passé sont aussi parfois tombés dans un autre excès. cette forme d’oubli n’est autre que le symptôme d’une incapacité à affronter la complexité du réel. l’image à proprement parler de ce que Nietzsche nomme une «caricature». à rassembler en une même «image» prétendue des éléments empruntés à des sources variées. KSA 8. Or. opérée sur et à partir de l’image. C’est encore ce processus d’abstraction. de réduction des images à la simplicité d’un concept. celui de l’individu qui permet de frapper les idoles de métal «comme d’un diapason» afin de savoir si elles ne sont pas que formes creuses (GD Préface). incapacité et «erreur» que Nietzsche pourra alors caractériser aussi comme «lâcheté» (EH Préface.. concernant l’idée de multiplicité des images et des usages d’une même image. de l’oubli de ce qui différencie un objet d’un autre» (WL 1). d’une part. que dénoncera Par-delà Bien et Mal: [. mais aussi.trop souvent et à tort interprétée de façon univoque comme l’image d’une volonté iconoclaste de destruction des idoles et valeurs anciennes. ou bien encore le marteau du sculpteur qui ne détruit une matière initiale informe que pour mieux créer des formes nouvelles douées d’une valeur plus haute: instrument de création donc d’une culture nouvelle. Notre œil trouve bien plus commode. une abstraction au sens littéral du terme. 18[47]). plus de «moralité» (JGB 192). comme l’a bien montré E. Blondel. [36] La tendance métaphysicienne souffre donc bien d’un double excès: elle tend. [33] La conséquence de ce premier point. exactement aussi intelligente que l’était le modèle (FP de Humain trop humain I. selon le processus déjà décrit par Vérité et Mensonge au sens extra moral: «Tout concept naît de la postulation de l’identité du non-identique». à être des organes de connaissance subtils. et ils ne l’apprennent jamais complètement. Nachlass 1876. Même sa caricature est donc floue.] ce sont les hypothèses précipitées. [32] le marteau nietzschéen est aussi et à la fois le marteau du médecin qui «ausculte» les corps et permet de les évaluer. Un concept n’est en effet rien de plus qu’une image affaiblie.

[38] Or les idéaux absolus et universels qu’ont tant recherchés les philosophes passés. n’est plus que caricature. KSA 9. conçues comme appréhensions singulières d’un texte donné. à la tentation de se donner un «idéal» d’humanité uniformisant et censément valable pour tout homme. et non plus image individuelle et vivante du philosophe et de l’homme Socrate. ont une puissance propre qui permet peut-être dans un premier temps que de «grandes choses s’impriment dans le cœur de l’humanité». Nachlass 1880. au «monde purement inventé de l’inconditionné. on ne peut parvenir à ce concept qu’en éliminant l’individuel – fixer la fin de l’homme reviendrait donc à entraver les individus dans leur accession à l’individuel et les obliger à devenir des généralités (FP d’Aurore. Premier principe: des idéaux réalisables et proches: donc individuels! (FP d’Aurore. qui seule alors sera susceptible de jouer comme exemple ou modèle éventuels: Dès que nous voulons déterminer la fin de l’homme. formidables et terrifiantes». contre toute probité et en essayant de gommer singularités et individualités. s’il est vrai que de telles «caricatures grimaçantes.. joie devant la diversité des individus! [. de retrouver une «image» de l’homme par-delà la caricature qui en a été faite.. dans le cas de Socrate entre autres. ou plus généralement de reconnaître l’homme sous la «couleur» et la «retouche picturale flatteuses» (JGB 230) – image qui ne saurait consister à retrouver un être réel. 2[17]) On voit apparaître en tout ceci l’idée que l’imagination [Erdichtung]. KSA 9. nous posons d’abord un certain concept de l’homme. [39] A l’universalité vide de l’idéal. 4[153]) .représentation – ainsi précisément du Socrate de Platon qui.] Seule l’humanité-fabuleuse [FabelMensch] qui hante les cervelles est égalitaire et forme les hommes réels à l’égalité (tous à son image). trompeuse ou affabulatrice. et. elle devient au contraire ce qui les détruit ou du moins les corrompt ou les décharne pour les réduire à de simples concepts ou pour produire d’illégitimes idéaux. C’est pourquoi Nietzsche peut opposer la tentative de se former des images variées d’hommes singuliers. au lieu d’être capacité de se représenter des images. encore qu’elle ne soit pas en soi ni toujours mensongère. 6[158]). Car ces «idéaux» ne sont à vrai dire que des «fables» et des inventions qui. KSA 9. comme l’affirme expressément la préface de Par-delà Bien et Mal. leur manque de probité implique qu’elles doivent être cependant «surmontées». Nachlass 1880. L’imagination comme l’interprétation. cessent d’être probes lorsqu’elles deviennent pure et simple «invention» [Erfindung] qui oublient le texte du monde ou y ajoutent ce que l’on ne saurait à proprement parler y trouver [entdecken]. peut cependant le devenir si. Or il n’existe que des individus: à partir de ceux que l’on connaît déjà. L’exigence sera alors pour Nietzsche. particulièrement depuis Platon. en nivelant et réduisant ainsi au niveau de la masse les individus les plus puissants: Respect. ne peuvent finalement qu’affaiblir l’homme en prétendant réduire tout homme au même modèle. Eliminer cette «fable»! (FP d’Aurore. il convient donc selon Nietzsche d’opposer la singularité vivante et concrète de l’image individuelle. Nachlass 1880. mais qui ne se constitue que par et dans l’interprétation probe des textes qui seuls nous demeurent. en voulant rendre – suivant ce que Nietzsche appelle les préjugés propres de la «modernité» – tous les hommes égaux. de l’identique à soi» (JGB 4) et des modèles absolus. à force de devoir jouer comme archétype ou idéal du philosophe. ne sont en un sens qu’une variante ou un cas particulier de cette tendance à la «caricature» que Nietzsche critique comme étant en quelque manière l’autre de l’image.

] la science. qui réclame. [41] Plus précisément encore: l’image comme lieu de l’individualité et de la multiplicité devra aussi être le lieu propre d’un choix. d’autre part parce que la science en tant qu’activité seulement théorique prétendant à une connaissance absolue est une recherche vouée à l’échec. le remède et la protection de l’art (GT 15.] alors surgit une forme nouvelle de la connaissance. n’affirme-t-il pas explicitement que «l’art véritable est la capacité de créer des images» (DW 2)? L’image apparaît bien alors comme le lieu propre de ce retournement de la science en art exigé ou attendu par Nietzsche. en elle-même et pour qui la pratique: [. éperonnée avec toute la vigueur de sa puissance d’illusion.. Ce doit être une force artistique. Son principal procédé est d’omettre. aux yeux de Nietzsche. de forme et de mesure. l’image comme production apollinienne pouvait être déterminée comme une manière de concrétisation du principium individuationis. Que la connaissance de soi ou du monde puisse être comprise comme création et représentation d’images doit nous amener d’abord en effet à noter ceci.. «se retourne en résignation tragique et en besoin d’art» – musical (dionysiaque) ou plastique (apollinien): or qu’est-ce que «l’art plastique» [Kunst des Bildners]. [40] La soif de connaissance. la science comme recherche purement rationnelle et conceptuelle du vrai doit en réalité être comprise comme besoin et recherche d’illusion. de l’idéal. et finalement auto-destructrice. d’une sélection de ce qui vaut le plus. que Nietzsche entend renoncer à faire de la science ou de la connaissance en tant que telles une fin en soi et le but ultime de l’homme: d’une part parce que. 108). pour être supportable. se précipite sans cesse à ses limites. de ce qui est le plus noble. accomplissant ainsi la réalisation de la synthèse la plus haute de l’ivresse dionysiaque et du rêve apollinien? Et Nietzsche. enfin. la nature du langage humain comme métaphore d’une métaphore. si ce n’est l’art de créer des images. se substituer à toute recherche du conceptuel. au lieu que la science pure prétendait considérer toutes choses comme d’égale valeur. sont donc bien ce qui doit. la connaissance tragique.Il faut préciser à cet égard que l’image se définit pour Nietzsche justement par son caractère individuel et individualisant: dans la Naissance de la Tragédie déjà. Car elle crée. une force qui accentue le rythme égal en dépit même de l’imprécision réelle.. dont la première concerne la relation de la science et de l’art. imprégnée qu’elle était des préjugés démocratiques «modernes». de . [. on l’a vu. tout en étant semble-t-il aux yeux de Nietzsche ce qui est paradoxalement nécessaire à l’accomplissement d’un authentique savoir humain: Il y a en nous une force qui nous fait percevoir avec plus d’intensité les grandes lignes de l’image spéculaire. ou encore comme métaphore d’images plus originaires que lui-même. là où le dionysiaque au contraire renvoyait à l’absence de limite. comme le lieu aussi alors peut-être où pourrait apparaître une «gaya scienza» libérée de tout idéalisme et de tout ascétisme. se heurtant à sa propre impossibilité. l’image comme production artistique peut bien alors être dite en quelque manière «antiscientifique».. et la seconde. de l’universel ou de l’absolu – et cette substitution n’est à vrai dire que le corrélat de deux des thèses majeures de la pensée de Nietzsche. p. ou plutôt les images. contre lesquelles vient se briser l’optimiste qui se cache dans l’essence de la logique. L’image. de ce qui manifeste ou favorise davantage de puissance. portraits. peintures ou statues (tous termes que peut également traduire l’allemand «Bild»)? La musique ellemême n’est-elle pas quelque chose qui est susceptible également de se «décharger en images».

A cet égard. le sens et le statut des images: cessant d’être ce qui vient seulement «en plus» – voire ce qui est nécessairement «de trop» – au sein du discours. Et c’est pourquoi aussi le langage doit «parler par images» et non pas seulement par concepts: parce que. Nachlass 1872/73. originellement. KSA 9.ne pas voir. en lieu et place des idéaux anciens: l’image [Bild] est ce qui doit contribuer à former [bilden]ou transformer l’homme. [43] mais ce «discours imagé» est susceptible de valeurs multiples. Toute Rede ne peut être somme toute que Bilderrede. les images doivent au contraire être comprises comme constituant pour ainsi dire l’essence même du langage. c’est en vue aussi et toujours de les transformer. On comprend alors pourquoi il faut bien dire que Nietzsche transforme. selon lequel le mot n’est que la «transposition d’une image» elle-même d’abord issue d’une «excitation nerveuse» (WL 1).] (FP d’Aurore. celui qui entendrait créer un «nouveau langage» ne saurait prétendre «produire quelque chose de plus adéquat qu’une image»: les mots doivent produire des images vivantes. Telle est la tâche que Nietzsche s’est en tout cas. cette relation doit elle être conçue – et mise en œuvre – selon Nietzsche? . là où les concepts demeurent froids et indifférents.. C’est pourquoi Nietzsche affirmait déjà. image(s). la théorie ne doivent en aucun cas rester à l’écart de la pratique: s’il faut connaître les hommes et le monde. au-delà de cette liaison purement verbale des termes de Bild et de Bildung. Mais en quel sens. d’«élever» d’autres individus humains. de créer de nouvelles valeurs. il faut préciser que le langage est. C’est qu’en effet aussi la science. comme l’affirmait déjà Vérité et Mensonge au sens extra-moral.. imposée: Je propose une image: si elle vous séduit. de ne pas entendre. Nachlass 1880. n’est qu’un langage qui. 19[67]). semble-t-il. puissance de séduire et de persuader pour mieux parvenir à nous transformer. plutôt que des concepts abstraits et morts. c’est-à-dire sans images. 6[108]) En outre et enfin. est en réalité perverti. Elle est donc antiscientifique: car elle ne porte pas un égal intérêt à toute perception (FP des Considérations Inactuelles I–II. comme le voulait déjà la troisième section de la Darstellung der antiken Rhetorik. qu’«il n’y a absolument pas de «naturalité» non-rhétorique du langage»: le langage conceptuel. et qui par là a perdu surtout sa puissance propre – puissance d’évoquer et d’invoquer au sens fort du terme. vous devrez l’imiter [. L’image sera alors à cet égard le lieu de l’évaluation des individus multiples et différenciés. ignorant sa nature propre et se croyant plus pur et achevé. singulières. en ses textes mêmes. nous l’avons déjà entrevu. les images sont au contraire ce qui est susceptible de nous séduire et par là de nous amener à nous transformer. [42] ou bien encore: toute Sprache ne peut qu’être une Gleichnissprache. doivent être susceptibles de jouer comme exemples ou modèles. et elle devra en outre jouer un rôle d’exemple ou de modèle qui permette d’«éduquer». KSA 7. dans le cours sur la rhétorique professé à Bâle. qui se prétend «propre» et non figuré. ou plutôt comme le veut Nietzsche. Bild et Bildung: l’image comme lieu et moyen de trans-formation de l’homme – des images de l’homme aux types humains Bild et Bildung: l’image comme lieu et moyen de trans-formation de l’homme – des images de l’homme aux types humains Les images.

ils renferment quelque point absolument irréfutable. Plus précisément: si. néanmoins. qu’il se tourne vers le passé pour y sélectionner «ce qui est grand et unique». Elle est donc possible (PHG. exige cependant du penseur authentique qu’il soit aussi «le disciple d’époques anciennes». une tonalité. Car. image qui en retour devrait être pour nous formatrice. 6[22]). et non le tableau [Bild] (UB III 3). ces «génies». seule l’appréhension de cette individualité qui est à la source (pulsionnelle et multiple) de cette œuvre peut permettre de la comprendre pleinement comme une totalité signifiante: [. fussent-ils complètement erronés. il faut bien dire que ces «exemples». récusant certains types de relations mortifères (parce que purement théoriques ou bien excessives et par là destructrices de toute recréation présente et pour l’avenir) à l’égard de l’histoire.. .Le rôle (pratique ou thérapeutique) de l’image doit d’abord se comprendre dans le cadre de la question du rapport au passé et à l’histoire qui est exigé par Nietzsche: au lieu que les philosophes ont jusqu’ici tous manqué de «sens historique» [historischer Sinn]. comme le dira encore Nietzsche. il nous faut donc nous former une image. En tout cas. comme modèles susceptibles d’être imités. comme le dit la Philosophie à l’époque tragique des Grecs. il faut ajouter qu’en retour.. semblent précisément ne pouvoir être aperçus et saisis que comme images: [. avec pour résultat peut-être qu’il s’agit là d’une toile à la texture particulièrement subtile et dont les couleurs ne peuvent être analysées chimiquement. De ces hommes disparus dont nous ne gardons que des signes ou des traces écrites. Nachlass 1875. Il faut deviner le peintre si l’on veut comprendre le tableau [das Bild zu verstehen]. Nachlass 1872/73. une teinte personnelles qui nous permettent de reconstituer la figure [Bild] du philosophe comme on peut conclure de telle plante en tel endroit au sol qui l’a produite. Cette idée est bien sûr particulièrement présente dans la seconde des Considérations Inactuelles qui. et qui pourront alors jouer. en vue de «susciter et soutenir l’éveil de la grandeur» (FP des Considérations Inactuelles I–II. les «grands hommes» ou les «exemplaires supérieurs». cette manière particulière de vivre et d’envisager les problèmes de l’humanité a déjà existé.] celui que réjouit la fréquentation des grands hommes se réjouit également au contact de ces systèmes [philosophiques].] les esprits les plus perspicaces n’arrivent pas à se débarrasser de l’erreur que l’on parvient mieux à cette interprétation 〈de l’œuvre〉 en examinant avec minutie les couleurs du tableau et la matière sur laquelle ce tableau [dieses Bild] est peint. et si en conséquence.. [45] Or. 19[10]). de même que Nietzsche peut définir le sens historique en tant que tel comme capacité de «tracer une image». et pour y reconnaître alors les individualités les plus nobles ou les plus puissantes. [44] les philosophes à venir doivent au contraire être capables de se rapporter au passé pour l’évaluer. pour les hommes du présent qui auront su les reconnaître et se reconnaître en eux. «ce sont des personnes qu’il faut peindre» (FP des Considérations Inactuelles III– IV. une œuvre ou un texte ne valent qu’autant qu’ils peuvent être envisagés comme la manifestation d’une certaine forme de vie ou d’une personne réelle et vivante. 1ère Préface).. Or à présent l’ensemble de la corporation de toutes les sciences ne vise qu’à comprendre cette toile et ses couleurs. KSA 7. ou encore de «peindre» et former un «tableau» du passé (MA I 274). KSA 8. c’est-à-dire aussi les indivi dualités créatrices – ceux que Nietzsche appelle parfois les «génies».

le mode propre de pensée de Nietzsche. que le lien entre Bild et Urbild est bien . mais bien que l’image de l’homme et la lecture des textes doivent nécessairement renvoyer toujours l’un à l’autre. Il convient ici de remarquer deux choses: d’une part. et qui est précisément ce qui lui permet de dépasser tout dualisme ancien ou nouveau: en l’occurrence ici celui de l’homme et de l’œuvre. [50] Or il faut dire que cette notion de type doit être comprise comme étant en relation étroite avec celle d’image. 105 et p. [46] Et il est indéniable en effet que. on pourrait avoir le sentiment que Nietzsche rejoint ici une idée traditionnelle (et particulièrement prégnante dans le cadre de la pensée chrétienne): à savoir que l’image est ce qui doit permettre ou favoriser une pratique de l’imitation. Préface. parce que le «modèle». de l’enseigné et de l’enseignant: [48] le disciple qui sera le plus authentiquement fidèle à son maître sera paradoxalement aussi celui qui saura le cas échéant lui être infidèle.Il faut donc bien comprendre qu’il ne s’agit pas ici de nier ou de reléguer l’œuvre dans l’ombre au profit de l’homme. 5). cette notion d’image comme modèle historique individuel renvoie à l’exigence d’imiter ces modèles – mais il faut alors préciser que Nietzsche conçoit cette imitation de façon tout à fait singulière. Nietzsche reprend à son compte le terme d’ «idéal».. par exception.. pour faire usage enfin de cette notion qui jouera un rôle central au sein de sa pensée: la notion de type [Typus]. Nietzsche fait encore usage de deux termes manifestement concurrents: celui d’ «archétype» ou d’ «image originaire» [Urbild] (GT 8. des équivalents: ainsi Socrate peut-il indifféremment être qualifié – et ce dans un seul et même chapitre – comme «type». Pourquoi je suis un destin. puis comme «archétype» de l’homme et de l’optimisme théoriques (GT 15. et comment atteindre alors «une puissance et une splendeur suprêmes (. Or c’est sans doute précisément pour mieux signifier cette rupture radicale à l’égard de la tradition philosophique aussi bien que religieuse. ce n’est alors que pour préciser que «Qui atteint son idéal le dépasse du même coup» (JGB 73).) un jour la relève de l’humanité» (FP XIV. il nous faut d’abord nous référer à la Naissance de la Tragédie: dans cette œuvre. de façon pour ainsi dire circulaire – circularité qui caractérise souvent. et tout autrement à vrai dire que l’imitatio chrétienne: d’une part. que Nietzsche va peu à peu faire usage d’un vocabulaire nouveau qui permette d’éviter l’identification de ses thèses avec la tradition idéaliste. p. mais aussi déjà du mot «type». c’est la mise au jour d’une «typologie [Typenlehre] de la morale» (JGB 186). afin de pouvoir déterminer «quel type prendra (. Pour mieux comprendre ceci.. ainsi que Nietzsche l’affirme à plusieurs reprises. § 6) – ce que Nietzsche appellera également «un type relativement surhumain» [ein relativ übermenschlicher Typus] (EH. [49] Lorsque. dans les textes de Nietzsche. mais qu’elle implique au contraire par elle-même un mouvement de dépassement du modèle – ce que Nietzsche nomme précisément Überwindung. en un sens. Or il semble bien que ces deux mots soient. soit encore la découverte d’une «hiérarchie entre les types humains qui 〈ont〉 toujours existé et qui existeront toujours». de la pensée et du discours – et par là ceux de l’image et du texte.) du type homme» (GM. comme de l’homme et de son image. 107). KSA 13. Nachlass 1888. Plus précisément. il faut le préciser. 15[120]).. 71). d’autre part. ou plutôt «l’exemple». et ce surtout pour deux raisons que nous tenterons ici de mettre en lumière. parce qu’en conséquence l’imitation n’est pas conçue par Nietzsche comme pure et simple identification et réduction de soi à l’autre. Nietzsche va peu à peu renoncer à parler en termes de «modèles» et d’«exemples». n’est en aucun cas envisagé comme un absolu ou un idéal de perfection. p. Ce que la généalogie nietzschéenne aura en effet en vue. Etrangement. [47] et qui se manifeste au plus haut point à travers la façon singulière dont Nietzsche thématise la relation du disciple et du maître.

se substituant peu à peu à celui d’ «archétype» qui lui était d’abord juxtaposé. elle est bien d’ordre essentiellement linguistique. L’usage de plus en plus ferme et assuré du terme de «type». Or cette thématique et cette idée d’une «pression» et d’une «impression» [Druck . Réciproquement.] (FP du Gai Savoir. KSA 9. sans pour autant réduire leur diversité à l’unité ou à l’identique. s’il y a une évolution de la pensée de Nietzsche. D’autre part.. [55] à la façon dont «les esprits supra-historiques» croient encore pouvoir penser «un ensemble immobile de types éternellement présents et identiques à eux-mêmes. si la notion de type peut être conçue comme la notion proprement nietzschéenne qui se trouve fixée par substitution à l’égard de la notion d’ Urbild. nous l’avons vu. une structure d’une valeur immuable et d’une signification inaltérable. est. Le mot «Typus» apparaît comme appartenant en effet à ce «nouveau langage» peu à peu mis en place au sein des œuvres successives – langage «enfin approprié à ces questions particulières» (GM. et ce tout d’abord parce le concept même d’origine (indiqué ici par le préfixe Ur-) [51] sera bientôt récusé comme essentiellement métaphysique. pour les Grecs. par-delà toutes les diversités. Le second lien existant entre la notion de type et celle d’image nous semble être le suivant: le tupos. Mais on voit alors que. la première n’en restera pas moins liée. et qui peuvent être désignées sous un même nom sans pour autant que l’on puisse prétendre les réduire par là à l’unité d’un même concept: sans quoi le type ne serait entendu qu’à la façon platonicienne ou idéaliste. que signifie classiquement le terme d’Urbild. la ligne. etc. ce qui est semblable selon la figure n’est jamais recherché par la nature mais se forme là où ne règne qu’une faible différence de degrés dans la quantité des forces. si l’Urbild était en quelque sorte l’image originaire au-delà de la diversité des images singulières. Nachlass 1881. il nous semble qu’il faut penser le type précisément comme ce terme qui renvoie à la représentation irréductible d’individualités singulières susceptibles de jouer comme modèles. quoique de façon moins apparente sur le plan lexical. que le terme d’Urbild sera bientôt abandonné par Nietzsche. serait alors un exemple particulièrement clair de ceci que. § 2) concernant la valeur des morales. Préface. se rapproche dangereusement sans doute de la notion d’idéal. [52] il disparaît par contre quasiment de l’œuvre publiée [53] – et sera définitivement et explicitement répudié comme «caractère inventé» (MA I 160) et comme «fiction» dans les œuvres ultérieures: L’ «archétype» est une fiction [«Urbild» ist ein Fiktion] telle que la fin.» (UB II 1). et Thalès être la «figure [das Bild]» plus claire encore du «philosophe typique» [der typische Philosoph] (PHG 4). [54] En d’autres termes. le «sceau».. si le terme apparaît encore dans un certain nombre de fragments posthumes. ensuite parce que l’idée d’archétype. entre autres. ou de prototype. c’est-à-dire aussi bien l’image en relief ou en creux qui permet d’impressionner une surface et d’y laisser sa marque singulière. et que Nietzsche entend être le premier à oser enfin poser.sûr indéniable. 11 [237]). le type devra être pensé aussi et toujours à travers les figures et les images d’hommes passés réels et singuliers: ainsi Thalès peut-il être dit «dessiner le profil [Bild]» du «type général du philosophe [der allgemeine Typus des Philosophen]». des cultures et des types humains qui les représentent. C’est pourquoi dès 1873. «Faible différence» pour nous et «semblable» pour nous! [. à la notion de Bild: de sorte que l’on pourrait dire que. le type sera quant à lui le terme qui désigne l’ensemble des images susceptibles d’être pensées comme ayant quelque chose de commun.

le type. il est aussi et surtout quelque chose qui doit être susceptible de s’ «imprimer» en nous.]. pour s’assurer de cette équivalence ou du moins de ce lien entre l’idée de type. inachevé. Nachlass 1872/73. KSA 11.. achevez nous [. Plus encore: le tupos est aussi. KSA 9. KSA 7. Comme le dira également la Troisième Considération Inactuelle. ne sont jamais des modèles sans lacunes ni défauts: ils ne doivent jamais être envisagés que comme indication et ébauche de l’œuvre – de la «tâche» [Aufgabe].]. KSA 11. les traits. en Grec. où tout nous crie: «Venez.. doit avoir en vue d’éduquer. comme l’image. comme «une œuvre manquée de la nature» et «en même temps comme un témoignage des intentions les plus grandes et les plus merveilleuses de cette artiste» qui réussit «partout les ébauches [Ansätze]. entrer dans la sphère de la culture implique de considérer les hommes. les portraits. aidez nous. il faut reconnaître en chacun d’eux l’amorce et l’ébauche [Versuch und Ansatz] du réformateur grec. (FP X. et celle d’ébauche. (FP des Considérations Inactuelles I–II. [61] Que l’on compare encore. or il semble bien que ce soit également ainsi que Nietzsche conçoive ce qu’est un type: non pas on l’a dit comme un modèle absolu auquel il s’agirait seulement de se conformer en tout. 25[120]) . ou encore pour user du terme qui a la faveur de Nietzsche. L’histoire doit en effet. mais bien comme l’ébauche de quelque chose qu’il faut imiter mais aussi dépasser – ce qui implique en effet que le «modèle» demeure imparfait. les formes les plus admirables: si bien que les hommes avec qui nous vivons ressemblent à un champ où gisent les ébauches des plus précieuses sculptures [kostbarsten bildnerischen Entwürfe].. dit Nietzsche.[56]. Nachlass 1884. l’esquisse d’une œuvre (picturale ou littéraire). 6[158]) ou encore comme «expérience» (M 453). Et il semble que ce soit bien là aussi le rôle d’un «type»: un type n’est pas seulement une idée ou une représentation théoriques. être envisagée comme un «grand laboratoire» qui permet d’expérimenter en vue de l’avenir (FP X. de nous laisser son «image» et sa marque. assimilé (FW 370). ainsi parfois que l’image même du «sceau» [Siegel]. une peinture: on retrouverait donc dans le terme originaire de tupos la variété des significations que l’allemand peut accorder au mot Bild. [59] D’où par exemple cette affirmation essentielle de Nietzsche concernant les philosophes préplatoniciens: Pour les comprendre dans leur intégralité. on trouve en soi deux ou trois autres figures. Les circonstances produisent de nous une figure: si les circonstances changent beaucoup. et par conséquent les types que ces derniers permettent de penser. Nachlass 1880. A l’inverse de l’idéal ou de l’archétype. la représentation artistique. de transformer. ou bien encore un portrait. et en conséquence tout individu et tout type comme «tentative pour parvenir à une espèce supérieure à l’homme» (FP d’Aurore. le tupos en vient aussi à désigner plus généralement l’image. Nachlass 1884. dirait Nietzsche – qui est encore à venir. et d’abord soi-même. les deux fragments posthumes suivants: Nous contenons l’esquisse [Entwurf] de beaucoup de personnes en nous [.»» (UB III 6).. 26[90]). la forme donnée à une sculpture. Gepräge [57]]. d’être par nous «incorporé». De façon dérivée par ailleurs. 23[1]) [60] Les images. [58] sont régulièrement reprises par Nietzsche dans le cadre de son exigence d’une transformation de la culture ou de l’humanité.

La pierre vole en éclat: que m’importe? Je veux achever cette image: car une ombre m’a visité – la chose la plus légère et la plus silencieuse est venue auprès de moi! La beauté du surhomme m’a visité comme une ombre. Nachlass 1881. 2. ou bien encore tenir les promesses d’un passé demeuré jusqu’ici lettre morte. comme le dit Zarathoustra. comme nous l’avons vu. qu’il lui faut dormir? Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison. Contre l’ «égypticisme» et le manque de sens historique. faute de penseurs capables de le comprendre. Tel est précisément le statut que Nietzsche accorde à ces personnages dont il se dit parfois le disciple et l’héritier: En tout ce qui pouvait émouvoir Zoroastre. seriez-vous capables de le penser? – Mais que le vouloir de vérité pour vous signifie qu’en humainement-pensable se change tout. Brutus. Ainsi la notion d’image renvoie nécessairement à celle de type. dans la pierre pour moi dort une image [im Steine schläft mir ein Bild]. Spinoza. en humainement-sensible! Vos propres sens. le type du surhumain qui doit être contemplé. et celle de type à son tour à l’idée d’ébauche ou d’esquisse d’une image ou d’un type à venir. Moïse. (FP du Gai Savoir. traduction modifiée) C’est l’image. Le surhumain n’est donc pas une idée. Hélas! Mes frères! Que m’importent encore les dieux!» (Za II. Nous coordonnons nos impulsions intérieures aussi bien qu’extérieures pour en faire une image ou une suite d’images: agissant comme artistes (FP X. contre les idoles. voilà ce qu’enfin vous devez penser! [.] Hélas! ô vous. un concept. les hommes.. Nietzsche requiert l’attention portée aux images du passé et aux types qui en seront les corrélats.) Nietzsche entend précisément être l’un de ceux qui saura contribuer à achever ce qui ne fut qu’ébauché par d’autres. formé. à achever surtout. d’en reconnaître parfois la valeur et de le reprendre alors à leur compte. . imiter et dépasser. contre les idéaux philosophiques. 25[375]). Nietzsche affirme la valeur des images – images du passé d’une part. en humainement-visible [Menschen-Sichtbares]. Platon.Nous avons beaucoup de types en nous. Jésus.. l’image de mes images [das Bild meiner Bilder]! Hélas! pourquoi est-ce dans la pierre la plus dure. moi aussi d’ores et déjà j’étais vivant et pour maintes choses ce n’est qu’en moi que vient au jour ce qui nécessitait quelques millénaires pour passer de l’état embryonnaire à celui de pleine maturité. Mahomet. moins encore un idéal: mais une image typique esquissée à partir des images d’individus ayant un jour existé – une «image [des] images» alors en effet. C’est à un tel renoncement aux idoles de l’idéal et à un retour aux images que Zarathoustra appelle précisément ses disciples: Un Dieu. KSA 9. c’est-à-dire quelque chose qui soit «sensible» et «visible» pour l’homme. KSA 11. Nachlass 1884. nous soulignons. la plus hideuse. 15[17]. achevé: une «image concevable». mais qui doivent permettre alors aussi de penser les images de ce qui doit être à l’avenir. c’est-à-dire.

Mais cette réévaluation de l’image ne fait pas pour autant de Nietzsche un nouvel idolâtre: l’image des hommes du passé et des types qu’ils incarnent. KSA 8. qui prétend à l’inverse détruire ou briser les images en tant qu’elles font offense à la transcendance qu’elles prétendent figurer. 5[164]) Les plus forts par le corps et l’âme sont les meilleurs – principe pour ZARATHOUSTRA – c’est d’eux que sort la morale supérieure. ni comme représentation d’un au-delà d’elle-même. à son image. (FP des Considérations Inactuelles III–IV. Nachlass 1875. pour autant qu’elle n’a à être absolument adorée. et celle de l’iconoclaste. une image de «l’espèce nouvelle de philosophe» et d’ «hommes qui commandent» (JGB 203) ou qui légifèrent afin d’imposer de nouvelles valeurs et de transformer l’humanité. ne saurait devenir idole. Nachlass 1888. mesuré. Nietzsche est au contraire celui qui entend leur redonner valeur et sens.. et comme un «accord soutenu» soutient la mélodie tout entière: . ils le voulaient à leur image [nach ihrem Bilde]. mais selon une image puissante. de renoncer à caractériser Nietzsche comme un penseur «iconoclaste»: loin de vouloir «briser» les images. se faisant véritablement créateur ou sculpteur «divin». il n’entend pas moins défendre les créateurs d’images nouvelles susceptibles d’imposer de nouvelles valeurs. pour parler rigoureusement. que Nietzsche veut penser et nous donner à penser: de sorte que si Nietzsche entend bien lutter contre toute forme d’idolâtrie.. mais à l’aide seulement d’images faibles et qui ne pouvaient qu’affaiblir l’homme: il y eut des moralistes conséquents avec eux-mêmes: ils voulaient les hommes différents. plus précisément comme images formatrices et visées réformatrices. puisqu’elle n’est ni ne représente un «idéal»: s’il peut y avoir un «culte» à l’égard d’hommes exemplaires. KSA 13. en tant que mode de pensée le plus probe. (FP XIV. c’est pour cela qu’ils niaient le monde! (GD La morale. c’est cela son honnêteté. soit en ellemême. changera tout en beauté autour de lui. une anti-nature 6) [62] L’homme véritablement puissant. Il n’est pas un iconoclaste. C’est cela qu’il veut. ou plus souvent en tant que re-présentation d’un idéal absolu et plus élevé que l’image même. entreprenant. saura aussi recréer. ou plutôt peut-être au-delà de. Le philosophe créateur et législateur que Nietzsche appelle de ses vœux est celui qui. 26 [366]) En ce sens il faut bien dire que Nietzsche se situe entre. en effet. noble. c’est-à-dire de défendre «inlassablement [. nous soulignons). à savoir vertueux. et que selon lui elles défigurent au contraire. qui vénère l’image-idole. ni pour elle-même. concevant le monde «à son image». ce n’est qu’en tant que corrélat nécessaire d’un «culte de la culture». quant à lui. créera de même l’homme «à son image». transformer l’homme «à son image»: ce que tous les éducateurs ont bien sûr tenté de faire jusqu’ici. riche et complexe: L’homme beau. à savoir des cagots.] un avenir haï par ces iconoclastes [Zukunftsbilder-Stürmer] qui veulent détruire toute image d’une vie future» (UB II 9. l’homme saint.En ce sens on se doit alors. puisque c’est bien une «image» ou un «portrait» des philosophes à venir (JGB 210). celle de l’homme qui crée: recréer l’homme à son image à lui. deux positions radicalement opposées: celle de l’idolâtre. dira Nietzsche.

voire au mal. ce n’est donc que pour mieux pouvoir penser et créer enfin de nouvelles images.Ce fut toujours la plus grande fatalité de la culture que des êtres humains y fussent adorés. imparfaites. fausses. «avec à la main quelque marteau divin». et par là un nouveau type d’homme: si le christianisme et l’ensemble de la tradition métaphysique se sont acharnés à cultiver la haine du terrestre et du sensible et par là à «transformer l’homme en avorton sublime». basses. une estime compréhensive (VM 186. nous soulignons). à l’effrayant. il convient enfin. le culte de la culture. comme le voudra le § 62 de Par-delà Bien et Mal. pour enfin former une ou de nouvelles images du monde et des hommes: des hommes «assez élevés» et «assez durs» enfin. penser aussi les images singulières des grands hommes et des génies du passé. méconnues. celui-ci sait accorder. . on peut même en ce sens partager le sentiment exprimé par le précepte de la loi mosaïque qui défend d’avoir d’autres dieux à côté de Dieu. pour lui servir de complément et de remède. S’il faut faire enfin table rase des idoles ou des idéaux anhistoriques anciens. qui seuls auront le droit et le pouvoir de «donner forme à l’homme en artistes. de cesser de «défigurer et de gâcher» cette «pierre la plus belle» qu’est – ou que pourrait être – l’humain. spécieuses. sculpter là des images nouvelles: tâche qui ne saurait revenir qu’à ces hommes créateurs et puissants qui auront su appréhender la complexité du monde et de ses images multiples. infirmes. viles. Le philosophe doit créer. bornées.». même aux choses matérielles. incomplètes. – Il faut toujours adjoindre au culte du génie et de la puissance.