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Etats-Unis Le culte des tueurs de Columbine p. 46

www.courrierinternational.com N° 696 du 4 au 10 mars 2004 - 3 €
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N° 696 du 4 au 10 mars 2004 - 3 €

HAÏTI La main de l’étranger p. 20

SLOVAQUIE Les Roms se rebiffent p. 15

ARABIE Djeddah, paradis gay p. 30

De la Chine à la Caspienne

Sur la Route de la soie

M 03183 - 696 - F: 3,00 E

3:HIKNLI=XUXUU[:?a@g@t@q@a;

AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 - AUTRICHE : 3,20 BELGIQUE : 3,20 - CANADA : 5,50 $CAN - DOM : 3,80 - ESPAGNE : 3,20 E-U : 4,25 $US - G-B : 2,50 £ - GRÈCE : 3,20 - IRLANDE : 3,20 - ITALIE : 3,20 JAPON : 700 Y - LUXEMBOURG : 3,20 - MAROC : 25 DH PORTUGAL CONT. : 3,20 - SUISSE : 5,80 FS - TUNISIE : 2,600 DTU

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sommaire ● S. P. Gillette/Corbis en couverture ● De la Chine à la Caspienne Sur

sommaire

S. P. Gillette/Corbis

S. P. Gillette/Corbis en couverture ● De la Chine à la Caspienne Sur la Route de

en couverture

De la Chine à la Caspienne

Sur la Route de la soie

Où en est aujourd’hui l’Asie centrale ? Dans cette immense zone continentale se rencontrent depuis toujours les mondes chinois, turc et persan. Mais les intérêts géopolitiques pèsent désormais plus lourd que les traditions ancestrales le long de la mythique route des caravanes. Et les marchandises chinoises laminent partout la concurrence. Un grand reportage du Brésilien Pepe Escobar, l’un des meilleurs connaisseurs de l’Asie. pp. 32 à 43

Dans la vallée du Fergana, qui s’étend sur les territoires du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan.

RUBRIQUES

RUBRIQUES

RUBRIQUES

4

les sources de cette semaine

6

l’éditorial Sous des airs d’héritiers comblés, par Philippe Thureau-Dangin

6

l’invité Kenneth L. Woodward, The New York Times

6

le dessin de la semaine

 

6

courrier des lecteurs

10

à l’affiche

 

56

voyage Que vive Belfast-la-Neuve !

58

le livre Landnahme, de Christoph Hein

58

épices et saveurs

 

Bolivie : Comme une pierre sur la soupe

59

insolites Et voici les cyberbonnes, reines de l’aspirateur et de l’ordinateur

 

D’UN

CONTINENT

À

L’AUTRE

12

france POLITIQUE Avec Le Pen, c’est le coup

médiatique permanent SYMBOLE Ingrid Betancourt, une nouvelle Jeanne d’Arc pour les Français

14 europe ROYAUME- UNI La malédiction irakienne

de Tony Blair PORTRAIT Clare Short, la Furie de Birmingham MACÉDOINE La mort du président SLOVAQUIE La révolte des Roms contre la pauvreté ALLEMAGNE Le maire de Hambourg peut dire merci à la presse Springer vivre à 25 ITALIE

Des faux euros, en veux-tu, en voilà GRÈCE Même les bébés votent ! RUSSIE De bonnes surprises à attendre de Vladimir Poutine PORTRAIT “Un condensé d’économiste, de diplomate et de flic”

20 amériques dossier haïti Questions

sur une révolution Le premier chapitre d’une nouvelle crise • Ne pas tomber dans le piège de Washington • La coupable inaction de l’Amérique latine ÉTATS- UNIS Mariage gay : la Constitution ne sera pas amendée PRÉSIDENTIELLE Un mauvais coup pour les démocrates ÉTATS-UNIS Nader, candidat sans influence ÉTATS-UNIS L’immigration, pomme de discorde chez les écolos CANADA Après Mars, les Américains découvriront-ils le Canada ?

24 asie INDE - PAKISTAN Diplomatie de l’ombre au

Cachemire NUCLÉAIRE Séoul déçu par Pyongyang et par Washington JAPON L’assiette des Nippons moins bien garnie BESOINS Faible autosuffisance le mot de la semaine shoku, le manger CHINE Un demi-million d’enfants sans abri TAÏWAN Une immense chaîne humaine contre Pékin

abri TAÏWAN Une immense chaîne humaine contre Pékin Art de la glace en Laponie p. 48

Art de la glace en Laponie

p. 48

humaine contre Pékin Art de la glace en Laponie p. 48 Géorgie : révolution via la

Géorgie : révolution via la télé

p. 52

28 moyen-orient SYRIE Les mensonges de

l’idéologie militaire CONTREPOINT Un vent d’américanophilie souffle sur Damas IRAK Du danger de mélanger loi islamique et Constitution DEUXIÈME SEXE Au bonheur des dames ARABIE SAOUDITE Bienvenue à Djeddah, nouveau paradis gay RÉPRESSION Puritanisme

31 afrique MAROC Les trois jours qui ont fait

trembler le royaume ORDRE Une colère spontanée et légitime

ENQUÊTES

ET

REPORTAGES

32 en couverture Sur la Route de la soie

Des confins occidentaux de la Chine jusqu’aux rives de la Caspienne, le voyage d’un grand reporter brésilien. Culture, paysages et géopolitique.

44 reportage En attendant les frises du

Parthénon Dans l’espoir de voir revenir les célèbres marbres emportés par les Britanniques il y a près de deux siècles, les Grecs ont préparé un musée écrin. Polémique.

Sur RFI Retrouvez l’émission Retour sur info, animée par Hervé Guillemot. Cette semaine : “En attendant les frises du Parthénon”, avec Alexia Kefalas, de CI, et Michel Schulman, producteur de l’émission Boulevard du patrimoine sur RFI. Cette émission sera diffusée sur 89 FM le dimanche 7 mars à 14 h 10, puis disponible sur <www.rfi.fr>.

46 enquête Les tueurs sont devenus des

héros Cinq ans après la tuerie de Columbine, Eric Harris et Dylan Klebold, qui ont tué 13 personnes de leur lycée du Colorado avant de se suicider, sont l’objet d’un culte morbide sur Internet.

48 culture L’une est en glace, l’autre en

neige Les villes lapones de Kemi et de Rovaniemi accueillent le Snow Show, une exposition d’œuvres de neige et de glace mêlant architecture et art conceptuel.

INTELLIGENCES

49 économie CONSOMMATION L’irrésistible attrac-

tion du marché chinois RESTRUCTURATION Des consultants privés pour dégraisser les mammouths publics la vie en boîte Vous êtes viré ? Ça se fête !

52 multimédia TÉLÉVISION Roustavi-2, la télé

qui a déboulonné Chevardnadze

53 écologie SOCIÉTÉ Plan vert pour les chômeurs

de longue durée

54 sciences BIOLOGIE Le clonage humain, une

activité très zen ETHOLOGIE Des rats de laboratoire qui crèvent l’écran la santé vue d’ailleurs Une peau transgénique pour les grands brûlés

WWW.

<http://www.courrierinternational.com>

multimédia

Le web, ennemi numéro un de l’éducation

Des enseignants américains se plaignent : nombre d’étudiants ne font plus leurs travaux personnels. Moyennant quelques clics et dollars, ils se les procurent “clés en main” sur Internet. Par Eric Glover

analyse

Les Roms, un défi pour Bruxelles

Le 1 er mai 2004, les pays d’Europe centrale rejoignent l’Union européenne. Que faire des millions de Roms qui vivent dans une extrême précarité ? Par Miklós Matyassy

femmes

d’ailleurs

Multiplication des mariages forcés

Au Royaume-Uni, le mariage de jeunes filles de moins de 16 ans est totalement illégal, mais prend de l’ampleur dans les familles originaires d’Asie et du Proche-Orient. Par Anne Collet

et toujours

■ et toujours La revue de presse quotidienne, les dossiers d’actualité, le kiosque en ligne, les

La revue de presse quotidienne, les dossiers d’actualité, le kiosque en ligne, les repères pays, la galerie des meilleurs dessins de presse, etc.

COURRIER INTERNATIONAL N ° 696

3

DU 4 AU 10 MARS 2004

les sources

CETTE SEMAINE DANS COURRIER INTERNATIONAL

ASIA TIMES ONLINE <http://www.atimes.com>. Lancé début 1999 de Hong Kong et de Bangkok, ce journal en ligne dispose de correspondants dans toutes les capitales de la région. L’édition papier de l’Asia Times éditée à Bangkok s’est arrêtée en juillet 1997.

AUJOURD’HUI, LE MAROC 20 000 ex., Maroc,

quotidien. L’un des derniers nés de la presse quotidienne, fondé fin 2001 autour d’un noyau d’anciens rédacteurs du secteur, dont une partie vient de Maroc Hebdo. Lu essentiellement par l’élite marocaine, il aborde aussi des sujets plus populaires.

THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR 125 000 ex.,

Etats-Unis, quotidien. Publié à Boston mais lu “from coast to coast”, cet élégant tabloïd est réputé pour sa couverture des affaires internationales et le sérieux de ses informations nationales.

THE DAILY TELEGRAPH 933 000 ex., Royaume- Uni, quotidien. Fondé en 1855, c’est le grand journal conservateur de référence. Sa maquette est un peu poussiéreuse, son nom s’étale en lettres gothiques, et il a un style très “vieille Angleterre”. Mais c’est ce charme un peu désuet qui fait son ori- ginalité et son succès. Sa version domini- cale The Sunday Telegraph (886 300 ex.), créée en 1961, partage la même rédaction.

DIARIO DELLA SETTIMANA 30 000 ex., Italie, heb-

domadaire. Créé comme supplément de L’Unità, le quotidien des Démocrates de gauche (ex-PCI), ce titre mène une carriè- re solo depuis 1995. Il privilégie les en- quêtes, les reportages et la culture, avec une attention particulière pour la société et les mœurs. Résolument à gauche, il n’hési- te pas à publier des éditions spéciales consacrées à l’histoire ou à la politique.

ELAPH <www.elaph.com>, Royaume-Uni. Créé en 2001, à Londres, ce site arabe publie quotidiennement en langues arabe et anglaise des articles politiques, sociaux, culturels et économiques sur le monde arabe, ainsi qu’une revue de presse et des articles publiés dans les médias arabes ou occidentaux.

ESTIA 20 000 ex., Grèce, quotidien. Ce journal conservateur a été créé le 6 mars 1904. Ce qui fait d’Estia le plus ancien quotiden du pays encore en circulation.

le plus ancien quotiden du pays encore en circulation. FAR EASTERN ECONOMIC REVIEW <http://www.feer.com/>,

FAR EASTERN ECONOMIC REVIEW

<http://www.feer.com/>, 101 000 ex., Chine (Hong Kong), hebdoma- daire. Ce magazine, fon- dé en 1946 et propriété du groupe américain Dow Jones, a été l’obser- vateur privilégié des mutations de l’Asie. Ses correspondants, présents dans une douzaine de pays de la région, proposent des analyses et des reportages sur l’en- semble du continent – avec une préféren- ce pour la Chine et l’Asie du Sud-Est.

FINANCIAL TIMES 483 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Le journal de référence, couleur saumon, de la City. Et du reste du monde. Une couverture exhaustive de la politique internationale, de l’économie et du management. Autre particularité :

depuis 1999, le FT est le premier journal britannique à être dirigé par un français, Olivier Fleurot.

HANKOOK ILBO 1 900 000 ex., Corée du Sud, quotidien. Fondé en 1954, “Le Quotidien de Corée du Sud”, est l’un des principaux journaux du pays par le tirage. Il est apprécié pour sa ligne éditoriale “neutre” en matière de politique intérieure.

AL HAYAT 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute le journal de référence de la diaspora arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser à un large public.

HELSINGIN SANOMAT 436 000 ex., Finlande, quotidien. Fondée en 1889, la “Gazette d’Helsinki” est le premier quotidien finlandais et nordique en termes de diffusion. La première page du journal est consacrée à la publicité. Il reste le seul quotidien national en langue finnoise depuis la faillite de son concurrent conservateur Uusi Suomi (“Nouvelle Finlande”), en 1991.

Uusi Suomi (“Nouvelle Finlande”), en 1991. THE INDEPENDENT 225 500 ex., Royaume- Uni, quotidien. Créé

THE INDEPENDENT

225 500 ex., Royaume- Uni, quotidien. Créé en 1986, ce journal s’est fait une place respectée, puis fut racheté, en 1998, par le patron de presse irlandais Tony O’Reilly. Il reste farouchement indépendant et se démarque par son engagement pro-européen, ses positions libertaires sur les problèmes de société et son excellente illustration photographique.

I KATHIMERINI 30 000 ex., Grèce, quotidien. Fondé en 1919, ce titre conservateur est considéré comme l’un des journaux les plus sérieux du pays. Le propriétaire ac- tuel du “Quotidien”, l’armateur Aristides Alafouzos, lui a donné un prestige inter- national en lançant une édition en anglais distribuée en Grèce comme supplément de l’International Herald Tribune.

KOMMERSANT-VLAST 73 000 ex., Russie, heb- domadaire. Vlast, “Le Pouvoir”, lancé en 1997, est l’hebdomadaire phare du grou- pe Kommersant. Ce magazine vise un pu- blic de “décideurs” – chefs d’entreprise, “nouveaux Russes”… – avec des infor- mations et des analyses spécifiques, mais publie aussi de bons reportages sur divers sujets et offre de nombreuses photos de grande qualité.

LOS ANGELES TIMES 1 000 000 ex., Etats-Unis, quotidien. 500 g par jour, 2 kg le di- manche, une vingtaine de prix Pulitzer : le géant international de la côte Ouest. Créé en 1881, il dispose d’une solide réputation de sérieux et de qualité lui assurant une audience nationale. Le plus à gauche des quotidiens à fort tirage du pays.

MOSKOVSKI KOMSOMOLETS 1 160 000 ex.,

Russie, quotidien. Moskovski Komsomolets, un des plus gros tirages du pays, fleuron de la presse populaire, fait souvent dans le sensationnel. Outre les sujets légers ou scabreux, on y trouve parfois des informations pertinentes.

AN NAHAR 55 000 ex., Liban, quotidien. “Le Jour” a été fondé en 1933. Au fil des ans, il est devenu le quotidien libanais de référence. Modéré et libéral, il est lu par l’intelligentsia libanaise.

NATURE 50 000 ex., Royaume-Uni, hebdo- madaire. Depuis 1869, cette revue scienti- fique au prestige mérité accueille – après plusieurs mois de vérifications – les comptes-rendus des innovations majeures. Son âge ne l’empêche pas de rester d’un étonnant dynamisme.

THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex.

(1 700 000 le dimanche), Etats-Unis, quotidien. Avec 1 000 journalistes, 29 bu- reaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulit- zer, le NewYork Times est de loin le pre- mier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (toute l’information digne d’être publiée).

NIHON KEIZAI SHIMBUN 3 000 000 ex. (édition

du matin) et 1 665 000 ex. (édition du soir), Japon, quotidien. Par la diffusion, le “Journal économique du Japon” est sans conteste le plus important quotidien éco- nomique du monde. Par la qualité de l’in- formation, il fait partie, avec le Wall Street Journal et Financial Times, du cercle fermé des grands titres internationaux.

NUEVA MAYORÍA

<http://www.nuevamayoria.com>, Argen- tine. Se présentant comme un outil indis- pensable pour comprendre la réalité lati- no-américaine, ce portail issu d’un “think tank” argentin est dirigé par Arturo Valen- zuela, ancien conseiller de Bill Clinton pour l’Amérique latine. Il s’adresse sur- tout aux responsables politiques et aux entrepreneurs et leur propose des services de sondages d’opinion et d’évaluations de risque politique.

EL PAÍS 434 000 ex. (777 000 ex. le di- manche), Espagne, quo- tidien. Né en mai 1976, six mois après la mort de Franco, “Le Pays” est une institution en Espagne. Il est le plus vendu des quotidiens d’information générale et s’est imposé comme l’un des vingt meilleurs journaux du monde. Il appartient au groupe de communication PRISA.

EL PERIÓDICO DE CATALUNYA 166 600 ex.,

Espagne, quotidien. “Le Journal de Catalogne” est né en 1978. Populaire et sérieux, il est le plus lu à Barcelone. Initialement rédigé en castillan, il s’est enrichi depuis la fin de 1997 d’une version en catalan. Il appartient au grand groupe de presse barcelonais Zeta.

LA RAZÓN 25 000 ex., Bolivie, quotidien. Fondé en 1990, La Razón est l’un des titres importants de Bolivie. Ce quotidien libéral et proche du milieu des affaires aborde un maximum de sujets pour tenter de séduire un large public. Les cahiers supplémentaires sont centrés sur le sport, le “people” et la culture.

SEMANA 187 000 ex., Colombie, hebdomadaire. Propriété d’une riche famille libérale, “La Semaine” apparaît comme un des meilleurs hebdomadaires d’Amérique latine, par son indépendance, sa modernité et son excellente information.

DER SPIEGEL 1 000 000 ex., Allemagne, hebdomadaire. Un grand, très grand magazine d’enquêtes, supérieurement documenté et agressivement indépendant.

supérieurement documenté et agressivement indépendant. Les grandes interviews sans complaisance font le reste. Un

Les grandes interviews sans complaisance font le reste. Un tantinet francophobe par ailleurs… Depuis octobre 1994 paraît également un mensuel, Spiegel Spezial, consacré chaque fois à un seul sujet.

SÜDDEUTSCHE ZEITUNG 400 000 ex., Alle-

magne, quotidien. Sur la Bavière, peu ré- putée pour son progressisme, règne pour-

tant “le journal intellectuel du libéralisme

de gauche allemand”.Tolérant, vigilant,

éclairant, indépendant : l’autre grand quotidien de référence du pays.

TAIPEI TIMES 50 000 ex.,Taïwan, quotidien. Lancé courant 1999, le Taipei Times est

le troisième journal anglophone du pays

après le China Post et le Taiwan News.

A la différence de ses confrères, jugés

plutôt mous, le quotidien de Taipei se dis- tingue par un ton volontiers provocateur, inspiré par son directeur Antonio Chiang, un vétéran du combat pour la liberté

de la presse.

TELQUEL 10 000 ex., Maroc, hebdomadaire. Fondé en octobre 2001, ce newsma- gazine francophone s’est rapidement distingué de ses concurrents marocains en faisant une large place aux reportages et aux faits

de société. Se méfiant du dogmatisme,

TelQuel délaisse la politique politicienne

et s’attaque à des sujets tabous

tels que la sexualité.

TYDEN 100 000 ex., République tchèque, hebdomadaire. Fondé en 1994, “La Se- maine” se définit comme “un magazine pour la famille moderne”. Newsmagazine généraliste d’une qualité d’impression re- marquable composé d’articles très courts, d’une infographie abondante et de nom- breuses photos couleur, Tyden fait partie de cette nouvelle génération de “presse prémâchée”, comme Focus en Allemagne, News en Autriche et Facts en Suisse.

USA TODAY 1 800 000 ex., Etats-Unis, quoti- dien. Seul titre véritablement national, USAToday est le journal le plus vendu aux Etats-Unis. Centriste, grand public,

il est souvent en avance par rapport

à ses confrères sur les sujets qu’il traite.

Il propose également une importante

rubrique sportive.

THE WALL STREET JOURNAL EUROPE 220 000 ex.,

Belgique, quotidien. Créée en 1976, re- maniée en avril 2002, la version européen-

ne de la “bible des milieux d’affaires” pro- pose commentaires et analyses permettant de décoder l’économie européenne

et analyses permettant de décoder l’économie européenne et mondiale, les marchés financiers et les

et

mondiale, les marchés financiers

et

les nouvelles technologies.

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Courrier international n° 696

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA. Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président, directeur de la publication ; Chantal Fangier Conseil de surveillance : René Gabriel, président ; Edwy Plenel, vice-président ; Stéphane Corre ; Eric Pialloux ; Sylvia Zappi Dépôt légal : mars 2004 - Commission paritaire n° 0707C82101 ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France

RÉDACTION

64-68, rue du Dessous-des-Berges, 75647 Paris Cedex 13 Téléphone 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel courrier@iway.fr Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin

Assistante Dalila Bounekta (16 16)

Rédacteurs en chef Sophie Gherardi (16 24), Bernard Kapp (16 98) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27),Isabelle Lauze (édition,16 54)

Chef des informations Claude Leblanc (16 43) Rédacteur en chef Internet Marco Schütz (16 30) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31)

Europe de l’Ouest Anthony Bellanger (chef de service, Royaume-Uni, Portugal,

16 59), Gian-Paolo Accardo (Italie, 16 08), Isabelle Lauze (Espagne, 16 54),

Danièle Renon (chef de rubrique,Allemagne,Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Léa de Chalvron (Finlande), Guy de Faramond (Suède), Philippe Jacqué (Irlande),

Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Nathalie Pade (Danemark, Norvège), Cyrus Pâques (Belgique), Judith Sinnige (Pays-Bas) France Pascale Boyen (chef de rubrique,

16 47), Eric Maurice (16 03) Europe de l’Est Miklos Matyassy (chef de service,

Hongrie, 16 57), Laurence Habay (chef de rubrique, Russie, ex-URSS, 16 79), Ilda Mara (Albanie, Kosovo, 16 07), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Philippe

Randrianarimanana (Russie, ex-URSS, 16 36), Sophie Chergui (Etats baltes), Andrea Culcea (Roumanie, Moldavie), Kamélia Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa Kotelevets (Ukraine), Marko Kravos (Slovénie), Miro Miceski (Macédoine), Zbynek

Sebor (Tchéquie, Slovaquie), Sasa Sirovec (Serbie-et-Monténégro, Croatie, Bosnie-

Herzégovine), Iouri Tkatchev (Russie) Amériques Jacques Froment (chef de service, Etats-Unis, Canada, 16 32), Christine Lévêque (chef de rubrique,Amérique

latine), Eric Maurice (Etats-Unis, Canada, 16 03),Anne Proenza (Amérique latine,

16 76), Martin Gauthier (Canada), Paul Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki

(chef de service, Japon, 16 38),Agnès Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour, Taïwan), Christine Chaumeau (Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Hongyu Idelson (Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Claude Leblanc (Japon, Asie de l’Est, 16 43), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Hemal Store-Shringla (Asie du Sud), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de

service, 16 69), Nur Dolay (Turquie, Caucase), Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran, Afghanistan, Asie centrale), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Chawki Amari (Algérie),Anaïs Charles- Dominique (Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Catherine André (chef de service) et Pascale Boyen (16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Ecologie, sciences, technologie Olivier Blond (chef de rubrique,

16 80) Insolites, tendance Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices

& saveurs, Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (16 74)

Site Internet Marco Schütz (rédacteur en chef, 16 30), Eric Glover (chef de service,

16 40),Anne Collet (documentaliste, 16 58), Philippe Randrianarimanana (16 68),

Hoda Saliby (16 35), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62)

Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain, 16 77),

Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon

(anglais, allemand), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Françoise Escande-

Boggino (japonais, anglais), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama

(japonais), Marie-Christine Perraut-Poli (anglais, espagnol), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol)

Révision Daniel Guerrier (chef de service, 16 42), Elisabeth Berthou, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche

Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lise Higham, Lidwine Kervella (16 10), Cathy Rémy (16 21), assistés d’Agnès Mangin (16 91)

Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry Gauthé

(16 70), Daniel Guerrier Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle

Anquetil (colorisation) Calligraphie Michiyo Yamamoto

Informatique Denis Scudeller (16 84)

Documentation, service lecteurs Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi de 15 heures à 18 heures

Fabrication Jean-Marc Moreau (chef de fabrication, 16 49). Impression, brochage :

Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77 183 Croissy Beaubourg

Ont participé à ce numéro Violaine Ballivy, Inès Bel Aïba, Gilles Berton, Valérie Brunissen, Alexandre Cheuret, Valeria Dias de Abreu, Jean-Luc Favreau, Marc Fernandez, Sandra Grangeray, Samir Labib, Frédéric Lagrange, Ariane Langlois, Françoise Liffran, Hamdam Mostafavi, Jean-Christophe Pascal, Isabelle Taudière, Emmanuel Tronquart

ADMINISTRATION - COMMERCIAL

Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes :

Nolwenn Hrymyszyn-Paris (16 99). Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust (16 05). Comptabilité : 01 42 17 27 30, fax : 01 42 17 21 88

Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée d’Edwina Diard (16 73) Diffusion Le Monde SA ,21 bis, rue Claude-Bernard,75005 Paris,tél.: 01 42 17 20 00. Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte Billiard. Abonnements : Fabienne Hubert. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Franck-Olivier Torro (38 58), fax : 01 42 17 21 40 Publicité Le Monde Publicité SA, 17, boulevard Poissonnière 75002 Paris, tél. :

73 02 69 30, courriel : <ckoch@publicat.fr>. Directeur général : Stéphane Corre.

Directeur de la publicité : Alexis Pezerat, tél. : 01 40 39 14 01. Directrice adjointe :

01

Lydie Spaccarotella, tél. : 01 73 02 69 31. Direction de la clientèle : Asma Ouled- Moussa, tél. : 01 73 02 69 32. Chefs de publicité : Hedwige Thaler, tél. :

73 02 69 33 ; Stéphanie Jordan, tél. : 01 73 02 69 34. Exécution : Géraldine

Doyotte, tél. : 01 40 39 13 40. Publicité internationale : Renaud Presse, tél. :

42 17 38 75. Etudes : Audrey Linton (chargée d’études), tél. : 01 40 39 13 42

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01

01

SERVICES

Accueil (16 00) Adresse abonnements Courrier international Service abonnements, 60646 Chantilly Cedex Abonnements et relations clientèle

Téléphone depuis la France : 0 825 000 778 ; de l’étranger : 33 (0)3 44

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Changement d’adresse et suspension d’abonnement 0 825 022 021 Commande d’anciens numéros Estelle Didier, Courrier international, tél. : 01 46 46 16 93, tous les jours de 11 h 30 à 14 h 30 Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0 805 05 0147, province, banlieue 0 805 05 0146

Courrier international (USPS 013-465) is published weekly by Courrier international SA at 1320 route 9, Champlain N.Y. 12919. Subscription price is 199 $ US per year. Periodicals postage paid at Champlain N.Y. and at additional mailing offices. POSTMASTER:

send address changes to Courrier international, c/o Express Mag., P. O. BOX 2769, Plattsburgh, N.Y., U. S.A. 12901 - 0239. For further information, call at 1 800 363-13-10.

Ce numéro comporte un encart “Salon mondial du tourisme” jeté pour une partie des abonnés (Paris, IdF, 27, 28, 45, 51, 60, 76, 80 et 89).

des abonnés (Paris, IdF, 27, 28, 45, 51, 60, 76, 80 et 89). COURRIER INTERNATIONAL N

COURRIER INTERNATIONAL N ° 696

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DU 4 AU 10 MARS 2004

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DR

ÉDITORIAL

Sous des airs d’héritiers comblés

“Alors, Courrier international publie un hors-série sur les princes et les princesses ? — Pas seulement, il y a aussi les monarques républicains. En fait, nous cherchons plutôt à com- prendre ce qu’est le pouvoir, et

pourquoi il se transmet si souvent de père en fils ou en fille.

— D’accord, mais, sur 116 pages, on voit quand

même les héritières Hilton, le prince William, on

lit les histoires de la jolie reine de Jordanie, sans ou- blier les prouesses des délicieuses filles de Ravi Shan- kar… Vous avez voulu faire du people, non ?

— Pourquoi pas ? Le phénomène people existe sur

les cinq continents. Les peuples vivent aussi de

mythes et parfois de vénération dynastique.

— Par exemple, au Moyen-Orient et en Asie ?

— Oui, en Indonésie, lors de la prochaine élection

présidentielle, on verra trois sœurs, Megawati (qui est en poste), Sukmawati et Rachmawati, s’affron- ter. Et elles sont toutes filles de Sukarno, le père de l’indépendance. Contre elles trois se présentera aussi la fille de l’ancien dictateur Suharto… Il y aura de la bagarre d’ici le 5 juillet… Mais, vous savez, on se moque peut-être un peu vite de ces Républiques arabes qui s’héritent, comme la Syrie et peut-être demain l’Egypte. On aurait tort aussi de critiquer les Etasuniens qui se passionnent pour les familles Bush ou Kennedy… Parce que, nous, Européens, avons eu plus de mille ans de dynasties en tout gen- re et trois cents ans pour penser la res publica sans népotisme. Comme le dit Nietzsche, nous sommes des “conquérants sous des airs d’héritiers comblés”.

— D’ailleurs les Européens adorent leurs monarchies.

— Oui, nous publions, à la fin du hors-série, une pe- tite encyclopédie des familles régnantes, avec leur

pedigree, l’étendue de leur pouvoir, etc. Eh bien, il existe encore dix monarchies sur le Vieux Continent, si l’on prend en compte les Grimaldi de Monaco.

— En somme, Courrier international défend le né- potisme et le dynastique ?

— Pas du tout. Simplement, pour comprendre le

monde, il faut saisir la force des “liens du sang”. Cela est valable dans les mafias comme en politique. En- suite, on peut imaginer autre chose.”

Philippe Thureau-Dangin

Cela est valable dans les mafias comme en politique. En- suite, on peut imaginer autre chose.”

l’invité

Kenneth L. Woodward The New York Times, New York

E n regardant La Passion du Christ, le dernier film

de Mel Gibson, je n’ai cessé de me dire ce qui

suit : ce sont les chrétiens, et non les juifs, qui

devraient être scandalisés par ce film. Les images

crues de Gibson envahissent notre sphère de

confort religieux, d’où sont depuis longtemps

le public évangélique sera choqué par ce qu’il va découvrir sur les écrans. Et, comme Gibson l’a dit et répété, il a l’in- tention de choquer. Les catholiques se retrouveront en ter- rain connu : eux, au moins, ont conservé le rituel des prières sur le chemin de croix, pratique du temps de carême, qui, comme le film de Gibson, se concentre sur les douze der-

nières heures de la vie de Jésus. Pour leur part, les baptistes du Sud et la plupart des autres fondamentalistes protes- tants ne respectent pas le carême. De fait, le film de Gibson fait abstraction de la plupart des éléments de l’histoire de Jésus auxquels la chrétienté contemporaine accorde la prééminence. Son Jésus n’exige pas que l’on ait connu une expérience de “renaissance à la foi”, comme presque tous les

évangéliques, pour pouvoir être sauvé. Il ne soigne pas les malades ni n’exorcise les démons, comme l’aiment tant les pentecôtistes. Il ne défend pas les causes sociales, comme le font les congrégations de gauche. Il ne fait certainement pas croisade contre la discri- mination sexuelle, comme le croient certaines féministes, pas plus qu’il n’enseigne que nous avons tous en nous une divinité intérieure, comme le

pensent les gnostiques mo- dernes. On imagine mal ce Jésus-là participant à une messe de Pâques New Age au lever du soleil sur une falaise domi- nant le Pacifique. Comme Jérémie, Jésus est un prophète juif rejeté par les dirigeants de son propre peuple, abandonné par ses dis- ciples triés sur le volet. Outre un monstrueux passage à tabac, il est poussé vers la cruelle tentation du désespoir par un Satan en qui des millions de chrétiens pratiquants ne croient plus, et il meurt au service d’un Père céleste qui, à l’aune de nos mœurs modernes, serait accusé de mauvais traitement à enfant. En bref, ce Jésus porte une croix que bien peu de chrétiens accepteraient de partager avec lui. Si nous étions une nation de lecteurs de la Bible, et pas seulement de propriétaires de bibles, je ne crois pas qu’un film comme celui-ci ferait tant de bruit. Je ne crois pas non plus que La Passion du Christ soit antisémite, mais je suis en revanche convaincu qu’il offre aux chrétiens une leçon. Une leçon qui tient plus aux fondements oubliés du chris- tianisme qu’au fait de savoir qui a tué Jésus.

bannis les aspects les plus rudes des Evangiles.

La plupart des Américains prient dans des églises

ornées de croix d’où est absent le corps ensanglanté de Jésus. Ou bien il y est stylisé de façon si abstraite que plus rien ne suggère la souffrance. Dans les sermons aussi, l’accent est trop souvent mis sur le côté lisse et thérapeutique :

qu’est-ce que Jésus peut faire pour moi ? Il y a plus de soixante ans, H. Richard

Neibuhr résumait : “Un Dieu sans courroux a mené des hommes sans péchés dans un royaume sans jugement grâce aux efforts d’un Christ sans croix.” En dépit de ses excès musculaires, le film de Gibson, chargé de symboles, fait fort heureusement voler tout cela en éclats. La Passion du Christ est vio- lent, incontestablement. Bien qu’en tant que croyant Mel Gibson s’identifie à un mou- vement traditionaliste qui a

Un Jésus bien peu américain

vement traditionaliste qui a Un Jésus bien peu américain ■ Responsable de la rubrique religion à

Responsable de la rubrique religion à News- week depuis plus de trente ans, Kenneth L.Wood- ward est l’auteur de plusieurs livres, dont le der- nier est consacré à la signification des miracles dans les grandes religions : The Book of Miracles, éd. Simon & Schuster, 2001, New York.

rejeté le Concile Vatican II, en tant qu’artiste, il affiche ici une sensibilité catholique, sen- sibilité qui, depuis le Moyen Age, a toujours souligné l’im- portance de Jésus en tant que sauveur martyr couronné d’épines. Mais c’est là que se situe une curieuse petite ano- malie. Lors des projections privées, Gibson a essentielle- ment invité des représentants du clergé protestant conser- vateur, lesquels ont réagi en réservant en bloc des tickets pour leurs ouailles. Si bien qu’aujourd’hui, dans tout le pays, les cinémas se transforment momentanément en églises. Contrairement au film de Gibson, le protestantisme évan- gélique est intrinsèquement abstrait. Descendants spiri- tuels de l’aile gauche de la Réforme, les évangéliques sont les héritiers d’une tradition iconoclaste qui a débouché sur le “dépouillement des autels” – pour reprendre la jolie for- mule de l’historien Eamon Duffy. Encore aujourd’hui, les lieux de culte évangéliques peuvent être repérés à leur manque de stimulation visuelle. Pour les protestants, les symboles sont contenus dans les sermons et les chants. C’est une tout autre sensibilité. Pour cette raison, je pense,

LE

DESSIN

DE

LA

SEMAINE

LE DESSIN DE LA SEMAINE ■ Lundi 1 e r mars, au premier jour d’un procès

Lundi 1 er mars, au premier jour d’un procès qui devrait durer trois mois, l’accusé Marc Dutroux a refusé de se faire photographier. Il a passé la première journée d’audience

la tête baissée, comme sil dormait. Dessin de Kroll paru dans Le Soir, Bruxelles.

Chaque jour, retrouvez un nouveau dessin d’actualité sur www.courrierinternational.com

COURRIER

DES

LECTEURS

Ce que lisent les autres

Olivier Merveille <hunga@wanadoo.nl>

J’ai trouvé particulièrement intéressant de lire le dossier “Plaidoyer pour Bush” (n° 693, du 12 février 2004), avec ses articles puisés dans la presse de droite. Merci de nous donner à lire ce que lit le conservateur américain, le gauchiste vénézuélien, l’apparatchik nord-coréen, que sais- je, l’étranger en un mot. Cela fait partie, à mon avis, de la mission que vous vous êtes fixée, et c’est tout à votre honneur. Ne changez rien !

Rectificatifs

Najam Sethi, rédacteur en chef de l’hebdoma- daire pakistanais The Friday Times, et éditoria- liste invité du n° 692 (du 5 février 2004), sou- haite apporter des précisions sur sa biographie. “En 1999, avions-nous indiqué, le gouvernement de Nawaf Sharif l’a emprisonné pendant plusieurs semaines en l’accusant d’évasion fiscale.” En fait, nous écrit Najam Sethi, “j’ai été initiale- ment accusé de trahison. Mais comme la Cour

suprême a ordonné ma libération, le gouverne- ment a fait pleuvoir sur moi 55 accusations de fraude à l’impôt sur le revenu. Des accusations qui se sont toutes révélées infondées par la suite.”

Cesare Martinetti, de La Stampa, nous signale que la rédaction de CI s’est fourvoyée en vou- lant apporter une précision dans le fil de son article consacré à l’affaire Battisti (n° 695, du 26 février 2004). A la phrase “en 1991, la jus- tice française a rejeté la demande d’extradition italienne”, nous avions ajouté : [parce que la loi italienne ne permet pas un nouveau procès pour les condamnés par contumace]. “Or la demande n’a pas été rejetée pour cette raison, explique l’auteur, mais pour vice de forme. A savoir qu’elle a été formulée pour un prévenu alors que M. Bat- tisti avait déjà été jugé et condamné en Italie. Cela signifie que la justice française ne s’est jamais prononcée sur le fond de l’affaire et que le procès qui se tiendra bientôt à Paris sera le premier à aborder le sujet.”

COURRIER INTERNATIONAL N ° 696

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DU 4 AU 10 MARS 2004

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à l’affiche

Etats-Unis Le neveu se rebiffe…

S avez-vous que j’ai servi de modèle

pour Dingo ?” demande-t-il en

tirant sur ses deux oreilles et en

laissant pendouiller sa langue.

A 74 ans, Roy E. Disney, est

capable d’assumer avec auto-

dérision le surnom de “neveu

idiot deWalt” dont on l’affuble

depuis un demi-siècle au sein de l’entre- prise familiale. Mais, aujourd’hui, le neveu se rebiffe et a juré de faire tomber Michael Eisner, le patron de Disney. Tout a commencé en novembre der- nier, lorsque Eisner a annoncé à Roy qu’il ne serait pas reconduit au conseil d’ad- ministration de l’entreprise. En retour, Roy Disney lui a écrit une lettre qu’il a rendue publique, dans laquelle il lui reproche la perte d’énergie créatrice de l’entreprise et le fait que Disney soit désormais perçu comme un “rapace sans âme”.“Je crois sin- cèrement que c’est vous, et non pas moi, qui devriez partir”, conclut-il. Et c’est ce qu’il s’emploie à obtenir, avec l’aide de plus de 25 000 sympathisants, en grande partie des actionnaires, inscrits sur le site <www.savedisney.com>. Chez Disney, Roy est essentiellement considéré comme un empêcheur de tour- ner en rond. On rappelle qu’il ne doit sa place qu’à son hérédité et qu’il résiste à toute innovation en recyclant le passé. Son dernier projet a été Fantasia 2000, un remake du chef-d’œuvre de 1940 appré- cié par la critique, mais qui a été l’un des plus gros échecs de l’histoire de Disney. Bref, Roy serait une plaie quand il est là et un problème encore plus grand quand il n’est pas là. “Si Roy était à la tête de

Armando Arorizo/EPA/AP-Sipa
Armando Arorizo/EPA/AP-Sipa

ROY DISNEY, 74 ans, est le dernier membre de la famille impliqué dans la vie du studio créé par son oncle Walt. Ecarté de tout poste exécu- tif, il mène campagne pour faire tomber le patron de Disney, Michael Eisner.

l’entreprise, Disney serait aujourd’hui une bibliothèque en sous-effectif perdue dans un coin d’une université”, persifle un dirigeant de l’entreprise. Dans une certaine mesure, le neveu de Walt est un homme ordinaire qui a toujours été entouré de personnalités bouillonnantes. Son oncle, bien sûr, qui l’envoya filmer des écureuils pendant un an dans l’Utah et le Wyoming, pour Les Aventures de Perri. Sa mère, également, qui l’attendit un jour à l’aéroport en compagnie de la fille des voi- sins : “Embrasse-la, Roy !” Presque cin- quante ans plus tard, Roy et Patty sont toujours mariés, et parents d’un fils, Roy P. Disney, communément appelé Patrick.

La carrière de Roy au sein de Disney

a été assez chaotique. Après le tournage

des Aventures de Perri, Walt Disney l’as- signe aux histoires vraies, c’est-à-dire les

films animaliers. Mais, après la mort de l’oncle Walt, en 1966, Roy est marginalisé. “Je proposais des sujets dont je pensais qu’ils pouvaient faire de bons films, et ils étaient refusés”, se souvient-il. En 1977, il démis- sionne, mais conserve son siège au conseil d’administration. “Je ne savais pas quoi faire de ma vie”, dit-il aujourd’hui. Il consulte un psychiatre, tourne un film sur les courses de voiliers, puis décide d’aban- donner la création et de se consacrer aux investissements financiers. C’est à ce titre qu’il intrigue en 1984 pour installer un certain Michael Eisner à la tête de Disney, qui a perdu beaucoup de son lustre. En retour, Eisner lui offre la direction du département animation. Dans les années 80 et 90, La Petite Sirène, Le Roi Lion, Pocahontas permettent

à Disney de reconquérir son statut de

grand studio créatif. Mais le marketing des produits dérivés qui accompagne cette réussite déplaît à Roy Disney. “C’était du mauvais goût, un désastre”, déplore-t-il. Aujourd’hui, lâché par le studio d’ani- mation numérique Pixar et menacé de rachat par le numéro un du câble amé- ricain, Comcast, Disney traverse une nou- velle passe difficile. Mais Roy Disney n’a pas délaissé ses voiliers, sa Ferrari rouge, son Boeing personnel et son château en Irlande pour abandonner avant qu’Eisner n’ait cédé devant sa volonté de s’affirmer enfin.

(D’après The New York Times Magazine, New York)

 

ILS

ET

ELLES

ONT

DIT

 
Dessin de

Dessin de

MONICA LEWINSKY,

FIDEL CASTRO, dictateur cubain Paranoïaque

“Ave Caesar, ceux qui vont mourir te saluent”, ne cesse de déclarer le líder máximo, en faisant référence à une supposée invasion imminente de l’île par les Etats-Unis. Cette cita- tion ponctue tous ses discours depuis deux semaines. (El País, Madrid)

AYMAN AL-ZAWAHIRI, terroriste et bras droit d’Oussama Ben Laden Enervé

“En France, vous êtes libre de vous dénuder, mais pas de vous habiller modestement.” Il condamne la loi qui interdit le foulard islamique à l’école. (International Herald Tribune, Paris)

d’auteur de ses mémoires. Elle reconnaît toutefois avoir emporté “quelques bijoux” au moment de la révolution islamique, dont la vente l’a aidée à survivre en exil. (The New York Times, New York)

AN MIN, vice-ministre du Commerce chinois Précis

“De nombreux habitants de Hong Kong semblent oublier qu’ils sont Chinois… ‘Un pays, deux systèmes’ ne signifie pas ‘Un pays, deux cœurs’.” Le qualificatif “patriote” utilisé par le Parti communiste chi- nois (PCC) pour définir les hommes qu’il estime seuls capables de gou-

et figure emblématique du parti populiste de droite FPÖ Confiant

Cartoonists & Writers Syndicate

ex-stagiaire à

la Maison-Blanche

Discrète

“Ce sera juste, mais nous serons en tête.” Au coude à coude dans les sondages avec le candidat social-démocrate Peter Ambrozy (SPÖ), le tribun populiste espère gagner les élections du 7 mars dans le Land de Carinthie et garder les rênes du pouvoir régional. (Profil, Vienne)

DESMOND TUTU,

“Nous allons élire un président, pas un prêtre.” Celle dont les faveurs avaient failli

 

Boligan, Mexico. coûter la présidence à Bill Clinton estime que les électeurs ne devraient pas tenir compte de la vie privée des candidats. (US News & World Report, Washington)

 

Archevêque

Dessin

Dessin

 

PATRICK GUERRIERO, représentant du lobby gay républicain Agacé

Désespéré

“Que ce serait ma- gnifique si les poli- ticiens pouvaient admettre qu’ils ne sont que des créa-

“Le président ferait mieux de s’at- taquer aux fléaux de l’adultère et du divorce plutôt qu’aux familles gay et lesbiennes.” L’élu républicain du Massachusetts commentait la proposition de George W. Bush d’amender la Constitution pour inter- dire le mariage entre homosexuels. (USA Today, New York)

 

verner la Région autonome spéciale soulève l’indignation du camp démo-

de Glez,

FARAH PAHLAVI,

crate, qui milite pour l’instauration

Ouagadougou.

ex-impératrice d’Iran

du suffrage universel direct lors de

tures faillibles, pas des dieux, et qu’ils sont donc sujets à l’erreur !” s’est-il lamenté en demandant à George W. Bush et à Tony Blair de reconnaître que l’invasion de l’Irak a été une erreur. (South African Times, Londres)

Débutante

“Je garde la photo du chèque, car c’est la première somme que j’aie jamais gagné.” Elle vient de recevoir 150 000 dollars de son éditeur amé- ricain comme avance sur les droits

l’élection du prochain gouverneur de Hong Kong. (The Standard, Hong Kong)

JÖRG HAIDER, gouverneur de la Carinthie (Autriche)

PERSONNALITÉS DE DEMAIN

LUISA DOGO

Jeune première

 

A 45 ans, Luisa Diogo devient la

Amandio Vilanculo/LusaDR

Amandio Vilanculo/LusaDR première femme Pre- mier ministre dans l’histoire du Mozam- bique. Elle prend la suite

première femme Pre- mier ministre dans l’histoire du Mozam- bique. Elle prend la suite de Pascoal Mocumbi, une figure du Front de libération du Mozambique (FRELIMO), au pouvoir depuis l’indépendance du pays, en 1975. Si la fonc- tion de Premier ministre reste largement hono- rifique au Mozambique, le quotidien sud-afri- cain The Star estime que cette nomination révèle un changement de mentalités. L’ancien Premier ministre “a participé à la fondation du FRELIMO en 1962 et à la guerre qui a libéré le pays des colons portugais. Luisa Diogo avait 4 ans quand le FRELIMO a été fondé et 17 ans au moment de l’indépendance du Mozambique. Jusqu’ici, pour atteindre les hautes sphères du pouvoir, il fallait à tout prix être un vétéran de la guerre de libération.” Originaire du centre du pays, Luisa Diogo, énergique mère de trois enfants, occupe déjà le poste de ministre des Finances depuis trois ans. Après avoir obtenu un mas- tère d’économie à Londres, Luisa Diogo s’est spécialisée dans le domaine de la gestion des finances publiques.

MISHAL HUSAIN

Miss Monde, la modestie en sus

 

E lle est connue de 256 millions de

personnes. Cette jeune femme “posée, aux allures de gazelle, qui semble sortir des pages de

personnes. Cette jeune femme “posée, aux allures de gazelle, qui semble sortir des pages de Vogue”,selon les termes de News- line, présente depuis deux ans les journaux du matin sur BBC World, le programme international de la chaîne bri- tannique. Le mensuel pakistanais ne cache pas son admiration pour cette journaliste de 30 ans “étonnamment modeste pour une présenta- trice si connue”. La famille de Mishal Husain est originaire du Pakistan : à 18 ans, la jeune fille a fait ses débuts dans le métier au quoti- dien d’Islamabad The News. Elle est née au Royaume-Uni, a grandi à Abou Dhabi, où son père, médecin, avait emmené sa famille, a fré- quenté un collège en Angleterre à partir de 12 ans, a étudié le droit à Cambridge, a rédigé un mémoire à l’Université européenne de Flo- rence sur les réfugiés bosniaques, puis ensei- gné l’anglais durant six mois à Moscou. Sa car- rière télévisuelle a commencé chez Bloomberg TV, à Londres ; elle travaille à la BBC depuis 1988. De l’année qu’elle a passée aux Etats- Unis, en 2002-2003, elle garde un souvenir mitigé : des questions fréquentes sur son nom – “Vous êtes apparentée à Saddam Hussein ?” –, un sentiment parfois pesant, lié à son patro- nyme musulman et à ses origines pakista- naises, mais aussi une certitude qui pourrait faire bondir. “Par bien des côtés, la presse pakistanaise est plus libre et plus critique que la presse américaine.”

COURRIER INTERNATIONAL N ° 695

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DU 26 FÉVRIER AU 3 MARS 2004

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france ● POLITIQUE Avec Le Pen, c’est le coup médiatique permanent L’affaire du rejet de

france

POLITIQUE

Avec Le Pen, c’est le coup médiatique permanent

L’affaire du rejet de sa candidature aux élections régionales le démontre une fois de plus : on ne parle du chef du FN que lorsqu’il crée l’événement. Au détriment d’une vraie réflexion sur ce qu’il représente.

EL PERIÓDICO DE CATALUNYA

Barcelone

L ors de l’élection présiden- tielle de 1981, qui vit la vic- toire de Mitterrand sur Gis- card, une modification de

la loi électorale obligea pour la pre- mière fois les candidats à recueillir 500 signatures d’élus pour pouvoir se présenter. Parmi ceux qui ne réussi- rent pas à rassembler le nombre de parrainages nécessaires, il y avait Jean- Marie Le Pen, qui dirigeait alors une petite formation d’extrême droite, le Front national (FN), fondée en 1972 avec les restes des différents naufrages survenus dans la mouvance nationa- liste radicale. Dans l’un de ces gestes qui montrent la fascination du per- sonnage pour le théâtre, Le Pen avait appelé ses rares sympathisants d’alors à voter pour Jeanne d’Arc. A l’époque, les médias n’accor- dèrent pas beaucoup d’attention à un homme qui disposait d’une si maigre audience et n’avait guère plus qu’une succession d’échecs politiques à son actif. Personne ou presque ne pouvait prévoir qu’à peine deux ans plus tard l’homme en question ferait un score appréciable aux municipales et amor- cerait une ascension qui devait le conduire à la gloire des européennes de 1984, des législatives de 1986 et de la présidentielle de 1988. Et qui aurait pu imaginer que le candidat malchanceux de 1981 serait choisi un certain 21 avril 2002 par 5 millions d’électeurs pour participer au second

Dessin de Veenenbos paru dans Der Standard, Vienne.

Intelligence

“Cela ne pouvait pas durer”, estime The New York Times. La convergence de vues “entre l’intelligentsia de gauche et le gouvernement de droite” au sujet de la guerre en Irak débouche aujourd’hui sur l’accusation de “guerre à l’intelligence” lancée contre l’équipe Raffarin. Mais une fois les élections passées, quand le gouvernement et l’opposition auront mesuré leurs forces, “le gouvernement et ses nouveaux adversaires vont probablement négocier une trêve, car ils vont continuer d’avoir besoin l’un de l’autre”, avance le quotidien.

besoin l’un de l’autre”, avance le quotidien. tour de la présidentielle, ce qui allait le propulser

tour de la présidentielle, ce qui allait le propulser au sommet de sa carrière et mettre par la même occasion en évi- dence les failles de la culture démo- cratique française ? Entre Jean-Marie Le Pen et les médias français, c’est une étrange rela- tion de fascination-répulsion qui s’est instaurée. A l’époque de ses premiers succès électoraux, les professionnels de la télévision avouaient qu’il leur était impossible de rester neutres face au dirigeant d’extrême droite. Ce dernier en a profité pour transformer chacune de ses apparitions en un événement exceptionnel, se faisant une place dans les médias en raison justement de ce qui semblait être le contraire de la rou-

tine : un côté spectaculaire et différent de celui des autres dirigeants politiques. La répugnance des médias à son égard lui permettait d’affirmer son image d’outsider et de passer auprès du public pour un homme ordinaire, étranger aux vices de la caste gouvernante. Par ailleurs, les journalistes sont tombés les uns après les autres dans le piège consistant à considérer Le Pen comme un phénomène uniquement intéressant dans la mesure où il fait l’événement, et non du fait de son implantation durable dans le paysage politique français. Ainsi, les appari- tions du dirigeant du FN prennent la forme de manifestations subites d’un extrémisme politique invariablement

imputable à des facteurs conjoncturels et invariablement réduit à la dimen- sion d’une option marginale, inca- pable de contaminer d’autres forces politiques. Il suffit à cet égard de voir la facilité avec laquelle, deux mois après le 21 avril, on a oublié sa pré- sence au second tour sous prétexte que le score obtenu par le FN aux législatives était bien en deçà de ce que l’on pouvait attendre après le suc- cès inattendu de la présidentielle. Il faudra donc attendre la pro- chaine “frayeur” – par exemple que les voix du FN soient indispensables pour former une majorité gouverne- mentale – pour que la presse daigne évoquer la place qu’occupe ce cou- rant dans le système politique de la V e République agonisante. Aujourd’hui, Le Pen provoque à nouveau les médias, après avoir échoué dans sa tentative d’être tête de liste dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Le rejet de sa candi- dature par le tribunal administratif [parce qu’il ne dispose pas de domici- liation fiscale en PACA] risque de l’éri- ger en victime, mais les autorités judi- ciaires ne se seraient certainement pas donné autant de mal si les voix du FN ne représentaient pas un danger trans- versal, qui menace aussi bien le score des socialistes que celui de l’UMP. Malheureusement, Le Pen fait de nou- veau l’événement, alors qu’il devrait être un sujet de préoccupation durable. Ferran Gallego*

* Professeur d’histoire du fascisme à l’Université autonome de Barcelone.

SYMBOLE

Ingrid Betancourt, une nouvelle Jeanne d’Arc pour les Français

Intrigué par le phénomène, un magazine colombien tente de comprendre pourquoi la France se mobilise comme un seul homme en faveur de la prisonnière des FARC.

I ngrid Betancourt n’est un être de chair et de sang que pour les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de colombie (FARC) qui la surveillent jour et nuit dans un coin inconnu du territoire colombien. Pour le reste du pays, c’est un fantôme. Et, pour une par- tie de la communauté internationale, sur- tout pour la France, Ingrid est un symbole, une étoile au firmament. L’ancienne candidate à l’élection présiden- tielle a été enlevée il y a deux ans. Depuis, elle a été nommée citoyenne d’honneur de 1 066 villages et villes de la planète, et 28 autres ont prévu de lui accorder cette dis- tinction. Bruxelles a décidé de lui ériger une statue. En Colombie, le phénomène Ingrid Betancourt rencontre l’incompréhension.

Beaucoup sont même gênés par la cam- pagne internationale pour sa libération que mènent sa mère et son ex-mari, car ils esti- ment qu’elle donne une mauvaise image de leur pays. Comment une femme politique qui n’a séduit que 50 000 électeurs a-t-elle pu se transformer en symbole international ? En 2001, Ingrid Betancourt était perçue en Colombie comme une politicienne plus pres- sée de se donner en spectacle que d’ob- tenir des résultats ou comme la “mous- quetaire” qui accusait le président de l’époque, Ernesto Samper, d’avoir accepté l’argent de la mafia pour financer sa cam- pagne. Elle a écrit un livre sur le sujet, Sí, sabía [Oui, il savait], qui ne s’est vendu qu’à 5 000 exemplaires. A ce moment, elle voulait déjà écrire son autobiographie, mais aucun éditeur n’a été séduit. C’est ce qui l’a poussée à publier La Rage au cœur [éd. Xo] en France, en février 2001. Dominique de Villepin, qui l’avait connue sur les bancs de Sciences-Po et était

devenu l’un de ses meilleurs amis, s’est chargé de la mettre en contact avec des personnalités remarquées de la presse fran- çaise. Il était alors secrétaire général de l’Elysée, une fonction qu’il a quittée pour le poste de ministre des Affaires étran- gères, qu’il occupe actuellement. Les re- commandations de Villepin et d’autres contacts de haut niveau ont permis à Ingrid d’être invitée à l’émission de télévision Des racines et des ailes, dans laquelle elle a montré les meilleurs aspects de sa per- sonnalité et conquis le public français. Sa parfaite maîtrise de la langue, qu’elle parle sans aucune trace d’accent, et le récit convaincant de sa lutte solitaire contre ce monstre à mille têtes qu’est la corruption l’ont catapultée en haut du firmament médiatique. Ingrid était l’incarnation par- faite de l’archétype français de l’héroïne, Jeanne d’Arc : c’était une femme, elle était jeune, jolie et intelligente, et elle se lançait dans une croisade solitaire contre un sys-

tème politique corrompu, injuste et, qui plus est, machiste. Selon les propres mots d’une Française, elle était devenue la Rigo- berta Menchú des riches [Indienne du Gua- temala, R. Menchú a été lauréate du prix Nobel de la paix en 1992]. “Elle nous par- lait d’une cause qui nous inspirait sans nous faire pleurer. On ne voyait pas un petit Africain sous-alimenté, mais une femme courageuse qui, en plus, avait un nom fran- çais”, précise-t-elle avec une certaine iro- nie. Aujourd’hui, 500 000 exemplaires de son livre ont été vendus dans le monde, dont la moitié dans l’Hexagone. Le 23 février 2002, jour où Ingrid a été enle- vée par les FARC, l’opinion française était encore en pleine lune de miel avec son livre et avec l’image d’héroïne qu’elle donnait d’elle-même. Son succès l’a élevée au rang de martyre. La rapidité avec laquelle certains Français se sont mobilisés pour demander sa libération n’a donc rien d’étonnant.

Semana (extraits), Bogotá

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Etes-vous São-Paulo ou Moscou ?

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RÉPONSE LE 11 MARS AVEC LE PROCHAIN NUMÉRO

europe ● ROYAUME-UNI La malédiction irakienne de Tony Blair Le Premier ministre britannique ne parvient

europe

ROYAUME-UNI

La malédiction irakienne de Tony Blair

Le Premier ministre britannique ne parvient pas à se dégager de l’embrouillamini irakien. L’affaire des écoutes onusiennes ne fait que souligner son impuissance.

THE INDEPENDENT

Londres

D écidément, Tony Blair n’échappera pas aux conséquences de son engagement en Irak. Il a

beau tenter de détourner l’attention des médias et du public vers un autre terrain politique, il ne cesse d’être ramené à ce conflit. Les événements de ces derniers jours en sont une preuve supplémentaire. La controverse sur la question irakienne avait un temps disparu des premières pages, et le Pre- mier ministre semblait en mesure de reprendre son souffle. Puis, brutale- ment, dans une émission de la BBC du 26 février, son ancienne ministre Clare Short, qui avait démissionné du gouvernement précisément pour cause de guerre en Irak, lançait une bombe en expliquant que les services de ren- seignements britanniques avaient mis sur écoute le bureau onusien de Kofi Annan. De nouveau, Tony Blair se retrouvait sur la défensive. Si ce qu’affirme Clare Short est avéré, le climat d’hystérie dans lequel vivaient Blair et son équipe avant l’in- tervention en Irak était bien plus pro- noncé qu’on ne l’imaginait. Car, comme le suggère l’ancien ministre des Affaires étrangères Robin Cook dans les colonnes du quotidien The Independent, espionner les locaux des Nations unies était une opération bien inutile. N’importe quel obser- vateur, même néophyte, de la diplo- matie internationale savait qu’une seconde résolution de l’ONU avait peu de chances d’être votée. Mais, plus que la polémique elle-même, c’est la façon dont l’affaire a éclaté qui est révélatrice. Elle souligne l’impor- tance prise par l’Irak dans le second

souligne l’impor- tance prise par l’Irak dans le second Le scandale des écoutes américaines aux Nations

Le scandale des écoutes américaines aux Nations unies. Dessin d’Abib Haddad paru dans Al Hayat, Londres.

mandat de Tony Blair. A-t-il présenté les informations sur les armes de des- truction massive de Saddam Hussein de façon délibérément alarmiste ? Où sont ces armes ? Et, maintenant, a- t-il ou non autorisé la pose de mou- chards aux Nations unies ? Enfin, la guerre était-elle ou non légale ?

TONY BLAIR A PERDU LA CONFIANCE DE SON ÉLECTORAT

Au début de son premier mandat, Blair disposait de deux avantages écra- sants. Pour commencer, il était en mesure – ce qui était exceptionnel – de dicter l’ordre du jour politique. Il suffisait qu’il visite des logements sociaux pour que les médias parlent de la révolution sociale enclenchée par le gouvernement. S’il faisait une appa- rition dans une école, les journaux saluaient son réformisme en matière d’éducation. Aujourd’hui, même lors- qu’il fait des déclarations importantes, il est privé de une. Lors de sa confé- rence de presse du 26 février, il a tenu

à détailler la création d’une nouvelle commission pour l’Afrique, entreprise ambitieuse et digne d’éloge. Or on ne lui a posé que deux petites questions sur l’Afrique. Le lendemain, son dis- cours sur les services publics n’a pas eu droit à la couverture médiatique qu’il méritait. La guerre en Irak ne cesse de dominer son agenda, ce qui a sapé son deuxième grand atout électoral : être en prise directe avec l’électorat. A en juger par les sondages, les électeurs ne lui font plus confiance. Il lui est donc d’autant plus difficile de maîtriser l’ordre du jour politique. Peut-être Clare Short a-t-elle mal interprété les activités d’espionnage dont elle dit avoir été témoin. Mais, aussi longtemps que tant de questions sur la guerre reste- ront sans réponse,Tony Blair n’aura plus droit au bénéfice du doute. A moins qu’il ne réponde plus ouverte- ment et plus complètement à ces questions, il ne pourra plus espérer aller de l’avant et convaincre.

PORTRAIT

Clare Short, la Furie de Birmingham

Clare Short ne semble plus n’avoir qu’un seul but : faire la une des journaux pour mieux bri- ser Tony Blair. Interviewée le 26 février par la BBC dans le cadre de l’émission matinale Today, l’ancienne ministre du Développement inter- national a affirmé que le Royaume-Uni espion- nait Kofi Annan. A l’autre bout de la capitale, en entendant ces déclarations, un ministre a “pratiquement explosé” en plein petit déjeuner. “C’est une trahison délibérée”, a-t-il fulminé. Pour ses anciens collègues ministres, M me Short est une paria. Depuis sa démission, en mai der- nier, un mois après la fin de la guerre, elle ne s’est jamais privée de clamer combien M. Blair était coupable d’avoir trompé à la fois son parti et son pays en jetant le Royaume-Uni dans une guerre contre l’Irak. Née à Birmingham dans une famille d’Irlandais catholiques, Clare Short,

58 ans, est depuis 1983 députée travailliste de l’une des circonscriptions de sa ville natale, dans le centre de l’Angleterre. Célèbre pour son caractère passionné, elle a toujours été consi- dérée par ceux qui la connaissent comme une croisée du mouvement travailliste. Contraire- ment à Blair, elle aime s’attarder lors des congrès travaillistes dans des hôtels enfumés avec les fidèles du parti. Elle a été l’une des premières personnalités du parti à dénoncer les “hommes de l’ombre” du Premier ministre et l’influence démesurée qu’ils exerçaient sur la politique du pays. Clare Short est depuis tou- jours une proche de Gordon Brown, le charis- matique ministre des Finances. Mais sa der- nière attaque a mis fin à tout espoir de la voir revenir à de hautes responsabilités, dans l’hy- pothèse où M. Brown succéderait à M. Blair à

l’issue des élections de 2005. Jeudi dernier, Tony Blair était pâle, les yeux rougis, lors de la conférence de presse qu’il donnait le jour même. Il semblait mal préparé aux questions sur Clare Short, voulant recentrer le débat sur

l’annonce d’une nouvelle initiative sur l’Afrique. M. Blair a jugé “profondément irresponsables” les propos de M me Short, puis a essayé de chan- ger de sujet, sans y parvenir. Une chose est sûre, Tony Blair peut être reconnaissant à Clare Short d’avoir détourné l’attention de l’autre affaire du moment : celle impliquant Katharine Gun, cette traductrice des services secrets bri- tanniques qui avait, la première, éventé l’af- faire des écoutes britanniques à l’ONU et contre laquelle aucune charge n’a été retenue

par la justice.

Colin Brown et Melissa Kite, The Daily Telegraph, Londres

MACÉDOINE

La mort d’un président

T ristes et en colère”, titrait Dnevnik, le quotidien macé- donien le plus lu, au lende-

main de la mort accidentelle du pré- sident macédonien, Boris Trajkovski. Raison de l’ire du journal : le bimo- teur Super King Air qui transportait le président et qui s’est écrasé le 26 février dernier non loin de Mos- tar affichait vingt-cinq années de vol et, selon plusieurs sources, était en mauvais état technique. Mais le quo- tidien en veut également à la SFOR, la Force de stabilisation de l’OTAN en Bosnie-Herzegovine, qui aurait en- travé les opérations de recherche après la chute de l’avion. UtrinskiVesnik rappelle que, “pen- dant les moments dramatiques de 2001 [lors du conflit entre albanophones et macédonophones],Trajkovski était le seul homme d’Etat macédonien à préserver un lien constructif et salvateur avec l’UE et les Etats-Unis, alors que le Premier ministre d’alors, Ljubco Georgievski, avait coupé tous les ponts avec l’Europe et le monde. Le président était le seul à faire face au défi des accords d’Ohrid et des changements constitutionnels [accordant davantage de droits à la minorité albanophone] et à la frustration de l’opinion publique macédonienne ainsi engendrée. D’autant plus qu’il avait le soutien inconditionnel des chefs d’Etat de la communauté internationale.” Et le quotidien du matin de pré- venir contre les dangers qui guettent le pays. D’un côté, le fatalisme qui s’empare des Macédoniens face à la gravité des événements de ces dix dernières années : l’attentat manqué et non élucidé contre le président Kiro Gligorov, en 1995, les conflits inter- ethniques de 2001 et la mort acci- dentelle de Boris Trajkovski. Par ailleurs, “cette disparition tragique confortera les forces déstabilisatrices de la Macédoine, pour lesquelles sa présence sur la carte des Balkans est un problème, et non une solution”. L’ironie du sort a voulu que l’accident se produise le jour même où une délégation macé- donienne, à Dublin, devait officiel- lement soumettre sa candidature à l’entrée dans l’Union européenne. Avec la disparition de ce protestant méthodiste et Européen convaincu, la Macédoine perd également un lob- byiste auprès des décideurs de l’OTAN, dont elle veut devenir membre. Confrontés à ces réalités, poursuit le journal, les Macédoniens de tous bords devront plus que jamais montrer leur maturité démocratique et élire un nouveau président de la sta- ture de Trajkovski pour préserver l’unité du pays face aux ultras alba- nophones de l’AKSH, groupe extré- miste issu de l’ancienne UCK. “La nouvelle élection présidentielle doit prou- ver que la Macédoine est en grande par- tie attachée à la nouvelle politique proeu- ropéenne fondée sur les accords d’Ohrid, et que les opposants à cette politique sont une catégorie marginale, incapable de nous empêcher de poursuivre notre che- min vers l’Europe.”

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europe

europe SLOVAQU IE La révolte des Roms contre la pauvreté Magasins pillés, mobilisation des forces de

SLOVAQU IE

La révolte des Roms contre la pauvreté

Magasins pillés, mobilisation des forces de l’ordre, canons à eau. Pour protester contre la baisse de leurs allocations, les Roms ont opté pour la violence. La riposte du gouvernement n’en est pas moins agressive. Reportage.

TYDEN (extraits)

Prague

J e suis pas une merde pour men- dier du travail. Allez-vous faire foutre !” crie un jeune homme

devant le centre communautaire Tvoj Spis, situé à la frontière du quar- tier rom et de celui des “Blancs”, à Levoca. Le centre recueille les ins- criptions des candidats aux travaux d’utilité publique. La ville propose 160 emplois pour le moment. Les intéressés sont nombreux. Dans la queue, devant le centre, on se bous- cule, on crie, des impatients doublent. La réforme du gouvernement slo- vaque vient de priver les Roms d’une grande partie de leurs allocations sociales, principale source de revenus de la communauté. “Si vous voulez vivre mieux, vous devez travailler.” Le message du gouvernement est adressé aux Roms, mais s’adresse aussi aux autres Slovaques, Hongrois et membres de minorités ethniques qui survivaient jusqu’alors grâce à la générosité de l’Etat. Une partie des Roms n’a pas accepté le message. Les régions de la Slovaquie centrale et orientale – qui en comptent le plus – se sont embrasées la semaine dernière. Les premiers magasins ont été pillés à Levoca, puis la révolte s’est étendue à Trebisov et Caklova, près de Vranov-nad-Toplou. Mardi soir,Trebisov, la cité rom. Une descente musclée de la police, à

la suite du pillage d’un magasin de la rue Svermova. Quand la police vient arrêter les meneurs, la communauté refuse de les livrer ; les policiers essuient une rafale de bouteilles et de pierres avant de sortir leurs matraques et d’uti- liser un canon à eau. La police ne met vraiment pas de gants. Plus tard dans la soirée, la ville replonge dans la tran- quillité, rompue seulement par les sirènes de voitures escortant le Premier ministre, Mikulas Dzurinda, venu remercier la police pour l’efficacité de son intervention. Le quartier rom est maintenant bouclé. Les rues avoisi- nantes sont occupées par des hommes en uniforme. Des boucliers plastique lancent des reflets dans le faible éclai-

rage. A l’école élémentaire du ghetto se tient une réunion du comité de crise. Le lendemain matin, des groupes de Roms affluent vers le centre-ville. La plupart se rendent chez le méde- cin, pour faire examiner leurs blessures. “Regardez comment on m’a battu !” Koloman Balogh montre un héma- tome sur son visage et une plaie sur le nez. Puis, en remontant sa chemise :

“Ici, regardez les coups que j’ai reçus !” Son dos arbore d’anciennes cicatrices. La panique se répand vite dans la cité. On entend dire que la police a tiré. Que les policiers ont battu les enfants. Les femmes roms prennent peur. La Slovaquie orientale, avec la ville de Spis, est la région la plus pauvre du

avec la ville de Spis, est la région la plus pauvre du ■ Causes Les responsables

Causes

Les responsables des violences de ces derniers jours ? Les leaders roms, qui n’arrivent pas à se mettre d’accord entre eux ; les politiques, qui ont sous-estimé le problème ; les organismes internationaux, qui ont financé différents projets sans contrôle ; et, finalement, les révoltés, qui ont transgressé la loi. (Új Szó, Bratislava)

“On va dire qu’on fera grève ! Mardi, on ira au travail, et les enfants iront à l’école !” Dessin de Martin Sutovec paru dans SME, Bratislava.

ALLEMAGNE

Le maire de Hambourg peut dire merci à la presse Springer

La réélection triomphale du maire chrétien-démocrate Ole von Beust n’est pas tombée du ciel. Les médias y sont pour beaucoup.

H ambourg et l’Italie se distinguent essen- tiellement sur trois points : premièrement,

l’Italie est plus ensoleillée ; deuxièmement, elle est plus grande ; et, troisièmement, elle présente un paysage médiatique très parti- culier, bon nombre de médias se trouvant entre les mains du chef du gouvernement, Silvio Berlusconi. Sur ce dernier point, Hambourg est en train de s’italianiser. Certes, tous les quotidiens han- séatiques ne sont pas aux mains de la CDU locale. Mais leur engagement en faveur du maire sortant, Ole von Beust, a été sans pré- cédent. La plupart des quotidiens ont mis en scène sa campagne électorale. Et ils l’ont fait avec un tel professionnalisme que l’on com- prend l’amertume des perdants. Ils auraient aimé, eux aussi, disposer d’un tel forum. Voilà pourquoi les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts dénoncent la partialité de la presse locale – en l’occurrence, à Hambourg, celle du groupe Springer, car c’est lui qui

domine le marché des quotidiens. Et il a usé de sa situation de quasi-monopole comme aucun groupe de presse n’avait osé le faire jusqu’ici dans quelque région d’Allemagne que ce soit. La presse Springer a fait sienne la campagne – et la victoire – d’Ole von Beust. Elle a construit son image, caché ses fai- blesses, passé ses erreurs sous silence, pré- senté son bilan à son avantage et laissé dans l’ombre ses concurrents. Mais quelle absurdité de dénoncer le groupe Springer pour entorse à la liberté de la presse ! La liberté de la presse, c’est aussi la liberté de prendre parti. On peut, bien sûr, regretter que le journalisme délaisse son rôle d’observateur critique pour devenir lui-même acteur. On peut aussi douter de sa crédibi- lité lorsqu’il se fait agence de communica- tion pour un homme politique. Mais les lec- teurs gardent (au moins en théorie) la liberté d’acheter ou non des journaux trop partiaux. En réalité, il en va de la liberté de la presse comme de la liberté d’opinion : ni l’une ni l’autre ne doit conduire à une “position neutre” ou à une “opinion moyenne”. Libre donc à la presse de pactiser avec un homme politique comme elle l’entend, y compris de

s’en faire le QG de campagne. Il y a deux ans, la presse de Hambourg n’avait pas agi autre- ment envers [le populiste] Ronald Schill : elle l’avait proclamé sauveur du monde politique et l’avait encensé – comme elle l’a ignoré cette fois-ci. Car, si Schill était le bienvenu pour mettre fin à la majorité de gauche qui dirigeait la ville, aujourd’hui il ferait obstacle à une majorité absolue pour la CDU. Ce n’est pas la liberté de la presse qui est en danger à Hambourg. Ce qui pointe le nez, ce sont les dangers des grands monopoles. Car la liberté de la presse implique la diver- sité du paysage médiatique. Le SPD vient de pâtir de la concentration des médias :

il devrait en tirer la leçon. En assouplissant la loi sur les cartels, comme le fait le gou- vernement, il y aura de plus en plus de situa- tions de type hambourgeois dans d’autres grandes villes. Il se peut que le SPD espère en tirer parti en d’autres temps et en d’autres lieux. Mais le but de la liberté de la presse n’est pas que certains partis en tirent profit. Ce bénéfice-là doit revenir aux lecteurs… et à la démocratie.

Heribert Prantl, Süddeutsche Zeitung (extraits), Munich

pays. Après la chute du régime com- muniste, en 1989, et la scission de la Fédération tchécoslovaque, en 1993, le travail vint à manquer. Un taux de chômage supérieur à 20 % est mon- naie courante par ici : dans les villages roms, il est souvent de 100 %. Les villes de Zamutov ou de Vranov-nad-Toplou ne font pas exception. “Auparavant, sous le régime communiste,les Roms tra- vaillaient dans les exploitations forestières, dans le nettoyage,dans le bâtiment.Quand les entreprises ont fait faillite, tous sont restés sans emploi”, explique Jan Tan- cos, fonctionnaire de la municipalité. L’entrepreneur local,Tomas Stefan, dénonce la discrimination raciale. “Quand je négocie les commandes au télé- phone,il n’y a aucun problème.Mais,dès que je viens me présenter, j’apprends tou- jours que quelqu’un d’autre a décroché la commande entre-temps.” Depuis, il a pris l’habitude d’envoyer sa femme, qui a l’air d’être une “Blanche”. Une grande partie des Slovaques n’ont en effet que mépris pour les Roms. Mais les problèmes sont aussi du côté de ces derniers. La formation, pour eux, n’est pas une priorité. Sous le régime communiste, les ouvriers pouvaient gagner davantage que des diplômés de troisième cycle. Les consé- quences de cette politique sont visibles encore aujourd’hui. Dans toute la ville de Trebisov, il n’y a que six femmes roms qui possèdent un CAP. Beaucoup de Roms ont pris goût aux allocations en abandonnant les habitudes de tra- vail. La culture rom traditionnelle, assez rigide, repose sur des relations écono- miques entièrement différentes de celles qui régissent la société majori- taire. La faïta, la grande famille rom, empêche l’enrichissement individuel. Les individus n’ont pas de motivation pour élever leur niveau de vie sachant que, au final, il faudra toujours par- tager avec la faïta. La tradition ne donne pas de chances aux individua- lités fortes : si quelqu’un parvient à échapper à la misère, son entourage le considère comme un dissident, un gadjo, et il devient l’objet de moque- ries. C’est également l’une des raisons pour lesquelles les Roms slovaques n’ont pas de représentant au Parle- ment, la politique ne leur inspirant d’ailleurs aucune confiance. De plus, les différends entre les clans et les sous- groupes ethniques empêchent toute démarche commune. Les manifestations annoncées pour mercredi dernier, très peu sui- vies, attestent de l’incohérence du groupe ethnique. Mais les choses vont peut-être changer. Selon nos infor- mations, Rudko Kawczynski, chef du Congrès national rom [mouvement de défense des Roms du monde entier] se dirigerait vers la Slovaquie. Cet homme, très radical, est comparé aux représentants des Panthères noires. Des blocus d’autoroutes et de postes-frontières seraient prévus pour bientôt. Karel Vrana

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europe ITALIE Des faux euros, en veux-tu, en voilà Réputés infalsifiables, les euros sont au

europe

ITALIE

Des faux euros, en veux-tu, en voilà

Réputés infalsifiables, les euros sont au centre d’un juteux trafic de faux billets dans les environs de Naples. Plongée dans l’univers de la contrefaçon avec Carmine, “distributeur” de fausse monnaie.

DIARIO DELLA SETTIMANA

Milan

I l se présente sous le nom de Car-

mine, dit avoir 33 ans, porte un

costume impeccable et exerce le

métier insolite et encore peu

connu de “distributeur” – ou, mieux, de “vendeur” – de faux euros. “Je ne suis pas un banal faussaire ni un quel- conque escroc, dit-il, je vais chez des gens qui me connaissent et qui me contactent pour acheter une liasse de faux euros. En fait,je vends beaucoup de faux billets pour quelques vrais euros.” Carmine travaille entre Naples et Rome. Il vend des faux euros à des propriétaires de boutiques, de supermarchés, mais surtout à des agences de paris et à des PMU. D’en- trée de jeu, il balaie l’idée reçue selon laquelle les commerçants seraient les premières victimes des faux billets de banque : “Nombre d’entre eux sont à l’origine de la mise en circulation des faux euros. Bien sûr, quand ils se font avoir, ils s’en plaignent, mais tous mes clients sont commerçants.Je le dis tranquillement :

5 à 6 % des bénéfices des commerces que je fournis sont dus aux faux euros.” Le mécanisme est simple : les commer- çants achètent des faux billets et les introduisent dans le circuit en rendant la monnaie à leurs clients ou en payant leurs grossistes. Ce n’est pas difficile de glisser, dans 20 euros de monnaie, un faux billet de 10 ou de 5 euros. Les commerçants achètent au distribu- teur des liasses de billets de valeur dif- férente, le tout pour un tarif avanta- geux : dix faux billets de 10 euros pour 20 vrais euros. Et le prix peut descendre jusqu’à 15 vrais euros pour deux faux billets de 50. S’il est difficile de faire dire à Car- mine quoi que ce soit sur le réseau de distribution qu’il gère, il s’étend volon- tiers et fièrement sur la perfection du processus de fabrication. “Le papier s’achète en Allemagne, on peut le com-

“Le papier s’achète en Allemagne, on peut le com- mander sur Internet. C’est celui qu’utili- sent
“Le papier s’achète en Allemagne, on peut le com- mander sur Internet. C’est celui qu’utili- sent

mander sur Internet. C’est celui qu’utili- sent les meilleures imprimeries pour l’im- pression du papier millimétré dont se ser- vent les architectes.Pour distinguer un vrai billet d’un faux, il faut examiner cinq éléments fondamentaux :1) le filigrane ; 2) la bande, ou plaque holographique ; 3) le fil de sécurité ;4) l’impression en relief du numéro et de la figure ; 5) le mode d’impression recto verso ;6) la bande dorée sur le verso du billet.”

PETIT PRÉCIS DE FAUSSE MONNAIE EN SIX POINTS

Passons-les donc en revue. 1) Le fili- grane, sur la partie gauche du billet, est reproduit au moyen d’un timbre de couleur grisâtre, humidifié avec une solution acide. “On obtient ainsi un fili- grane parfaitement dessiné,bien plus facile à réaliser qu’avec les anciennes lires”, explique Carmine. 2) La bande, ou plaque holographique, a été abon- damment vantée en tant qu’élément de sécurité difficile à falsifier. Sur une bande d’aluminium ordinaire, très fine et bien pressée, le faussaire imprime le dessin, puis colle la bande en la fai- sant soigneusement adhérer au papier- monnaie. L’effet d’arc-en-ciel en contre-jour est identique à celui d’un billet authentique. 3) Le fil de sécu- rité, quant à lui, est un problème récur- rent. Pour les faux euros, il est repro- duit avec un papier extrêmement fin dont la nature est identique à celle du papier utilisé pour la bande. En revanche, la valeur et le mot “euro” sont directement imprimés sur le papier-monnaie. “C’est un travail très difficile que de faire passer le fil argenté dans le papier.Mais on le fait faire à des ouvriers chinois du textile.Ils sont très pré- cis et très rapides et font tout à la main avec des pincettes”, raconte Carmine. 4) Le relief du numéro et de la figure est ce qu’il y a de plus difficile à repro- duire. Mais les faussaires ont trouvé la solution : une microfibre souvent

Dessin d’Ingram Pinn, Royaume-Uni.

L’euro face au dollar

Le chancelier

Gerhard Schröder,

à l’unisson avec

le Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, a exhorté la Banque centrale européenne

à baisser ses taux

d’intérêt afin de faire chuter l’euro face au dollar. “Les politiques peuvent dire ce qu’ils veulent, commente le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, tout le monde sait que la BCE est jalouse de son indépendance. Au mieux, elle ne réagira pas ; au pire, elle fera le contraire de ce qu’il faut. Mais foncièrement le problème est ailleurs – dans la réalité de l’économie américaine, dans le déficit de sa balance commerciale. Et là, la BCE n’y peut rien.”

utilisée dans la confection, pour la fabrication des fermetures à scratch. La différence avec le vrai papier-mon- naie devient alors imperceptible. 5) Le mode d’impression recto verso, uniquement visible à contre-jour, uti- lise le même procédé que celui du fili- grane, à ceci près qu’il ne suffit pas d’apposer un timbre plongé dans une solution acide : il faut le presser une nuit entière sous un poids, de manière à reproduire le dessin mais aussi l’im- pression en relief. Pour imprimer et perfectionner l’aspect d’un millier de coupures, il faut compter de cinq à sept jours. 6) Enfin, sur les billets de 10 et de 20 euros, les faussaires repro- duisent la bande dorée en se servant d’un tampon à encre dorée indélébile.

LA POLICE DÉCONTENANCÉE PAR LA QUALITÉ DES BILLETS

Les billets de banque ainsi réalisés ont toutefois une date de péremption, explique Carmine. “Au bout de quelques mois, le relief et la couleur commencent à s’estomper.” Mais distinguer, au premier coup d’œil, un faux billet en euros fraî- chement imprimé d’un vrai est l’affaire de fins connaisseurs.Les faux euros sont parfaits et, si ce qu’affirme Carmine est vrai, il faut attendre qu’ils aient changé

de main d’innombrables fois avant qu’ils ne se détériorent, ce qui rend pratique- ment impossible l’identification de leur origine. “L’avantage des euros est qu’ils viennent tout juste d’entrer en circulation, explique Carmine. Il ne vient à l’idée

de personne qu’un billet bien repassé, brillant,puisse être un faux.Par contre,avec la lire, il suffisait que le billet soit un peu plus brillant pour être aussitôt suspect.” Il est en effet impératif, pour le circuit des faussaires, que l’origine des billets ne soit pas décelable. Et, depuis l’intro- duction de l’euro, les forces de l’ordre ont du mal à suivre les réseaux. Des réseaux qui, pour le moment, se sont développés avec l’aval, mais de façon relativement indépendante, de la mafia locale, explique Carmine. “Si la Camorra se met à investir dans les faux euros,je vais devenir plus riche que Berlusconi !” s’exclame-t-il en riant. De nos jours, un distributeur comme lui gagne jusqu’à 15 % sur les ventes de faux euros, le reste allant aux ateliers de fabrication. Pour le moment, il semble qu’il y ait peu de personnes impliquées dans ce marché ; même les distributeurs sont encore peu nom- breux, ajoute Carmine, “pas plus d’une dizaine dans toute l’Italie”. Je le per- suade finalement de me donner un faux billet de 20 euros, que j’apporte ensuite à un ami banquier en lui demandant de me dire s’il est vrai ou faux. Il le scrute, le hume, le regarde à contre-jour, le froisse entre ses doigts, puis affirme péremptoire : “C’est un vrai !” Quand je lui explique que c’est une contrefaçon, il reste bouche bée. Roberto Saviano

Vivre à

Mayk

Mayk

25

LA NOUVEAUTÉ

L’Allemagne recrache le noyau dur

“Le discours que j’ai tenu en 2000 à l’université Humboldt, je le tiendrais différemment aujourd’hui”, confie Joschka Fischer au quotidien berli- nois Berliner Zeitung. Ainsi le ministre des Affaires étrangères allemand se démarque-t-il de son ancienne idée de “noyau dur européen” pour prô- ner “une grande Europe intégrée” qui englobe la Turquie. “Je suis plus convaincu que jamais que l’Europe doit renforcer ses institutions et la Constitution va l’y aider, assure Fischer. Mais, à l’heure de la mon- dialisation et du terrorisme, il faut penser à l’échelle du continent. Je ne partage plus la vision d’une Union de format réduit. Il y manque la dimension stratégique.”

À L’AFFICHE

 

John Bruton

Ellis Richard/Corbis Sygma

Si tout va bien, il sera l’incarnation de l’Union européenne aux Etats-Unis. Né à Dublin en 1947, John Bruton a été Premier ministre d’Ir- lande entre 1994 et 1997 et membre de la Convention européenne. Mais, surtout, c’est un politique habile, qui a conservé de très bonnes relations outre-Atlantique, où la communauté irlando-américaine est très influente. En le nommant d’ici à la fin de l’an- née à ce poste d’ambassadeur hau- tement stratégique, l’UE veut dans le même temps rompre avec une tra- dition communautaire. Le temps où le poste d’ambassadeur, fût-il à Washington, était considéré comme une préretraite lucrative pour les hauts fonctionnaires de Bruxelles est révolu, assure le quotidien de Dublin, The Irish Times.

lucrative pour les hauts fonctionnaires de Bruxelles est révolu, assure le quotidien de Dublin, The Irish

LE CHIFFRE

 

51

Le ton monte entre Berne et Bruxelles. L’enjeu ? La fiscalité de l’épargne. Le problème ? La Suisse attend toujours de l’UE une “décla- ration interprétative de l’article 51 du traité de Schengen”, garantissant que l’entraide judiciaire ne nuira pas à son secret bancaire. A défaut, elle se refuse à signer un accord pourtant conclu il y a un an. Cet accord étant le préalable indispensable à l’adop- tion d’une directive sur la fiscalité de l’épargne qui doit entrer en vigueur en janvier 2005, l’ECOFIN cherche une issue rapide. Avant le 1 er mai. La solution se trouve peut-être au Luxem- bourg, suggère le quotidien helvétique Le Temps : le grand-duché a bien réussi à concilier l’adhésion à Schen- gen et son secret bancaire.

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GRÈCE

Même les bébés votent !

D ans 25 des 56 circonscrip- tions électorales du pays, le nombre d’électeurs inscrits

dépasse la population enregistrée par le dernier recensement de 2001. Dans la région de Florina, par exemple, dans le nord de la Grèce, le recen- sement de 2001 relevait 58 998 per- sonnes de tout âge. Or les listes élec- torales font apparaître 85 203 vo- tants ! Rappelons qu’en l’an 2000 les mêmes listes ne recensaient “que” 58 691 électeurs. En quelques an- nées, leur nombre aurait donc aug- menté de près de 45 %. Etonnante Florina ! Mais ce qui est vrai à Flo- rina l’est encore plus sur l’ensemble du pays. En effet, toujours selon le recensement de 2001, la population grecque s’élevait à 10 205 148 per- sonnes, tous âges confondus. En tou- te logique, les registres électoraux au- raient dû comptabiliser un maximum de 8 millions d’adultes en âge d’ac- complir leur devoir électoral. Il faut savoir en effet que la loi grecque ins- crit automatiquement ses citoyens sur les listes électorales dès qu’ils attei- gnent l’âge de la majorité. Or, à en croire les listes électorales, ce sont quelque 9 794 594 personnes qui sont appelées à voter le 7 mars. Qui sont ces 1,8 million d’électeurs de trop ? Les nourrissons ? Les morts ? Les immigrés albanais ? Après les élections de 2000, la Nouvelle Démocratie – qui avait perdu de peu – avait déjà soulevé le problème. La droite reprochait aux socialistes du PASOK d’avoir naturalisé à la hâte des dizaines de milliers d’immigrés et de les avoir inscrits sur les listes électo- rales afin de faire pencher la balance électorale en leur faveur. Un jugement avait alors innocenté le PASOK. Il s’est avéré que les immigrés naturalisés pen- dant la période contestée avaient un lien de filiation réel avec la Grèce. Cela dit, ces naturalisations ne représentent pas 1,8 million d’électeurs. Et même en ajoutant les Grecs de l’étranger, le compte n’y est toujours pas. Les partis politiques assurent avoir conscience de ces “curieuses” anoma- lies. Ils disent connaître le problème et évoquent simplement une “excep- tion grecque”. Pour sa part, le minis- tère de l’Intérieur avance une autre explication. En effet, explique-il, un Grec est automatiquement inscrit à sa majorité sur les listes électorales de son lieu de naissance. Mais, si cette même personne vit et travaille dans une autre région, elle sera également inscrite sur les listes de son lieu de rési- dence, sans qu’aucune démarche soit jamais entreprise pour corriger les inévitables doublons. CQFD, conclut le ministère, avec satisfaction et un cer- tain soulagement… Cette explication demeure cependant un peu courte. En tout état de cause, l’ampleur du phé- nomène mériterait, une fois les élec- tions achevées, un examen plus rigou- reux. Peut-être découvrirait-on alors une réalité moins… statistique.

Estia, Athènes

alors une réalité moins… statistique. Estia, Athènes COURRIER INTERNATIONAL N ° 696 17 DU 4 AU

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europe RUSSIE De bonnes surprises à attendre de Vladimir Poutine Depuis que le président a

europe

RUSSIE

De bonnes surprises à attendre de Vladimir Poutine

Depuis que le président a limogé son Premier ministre, la presse russe se perd en conjectures sur le sens de ce geste. Pour Moskovski Komsomolets, contrairement aux craintes, il annoncerait un dégel politique.

MOSKOVSKI KOMSOMOLETS

Moscou

L e limogeage du Premier ministre Mikhaïl Kassianov [le 24 février] n’était que la première surprise d’une

série que nous prépare Poutine. Ces quatre dernières années, nous nous sommes habitués à un certain style de sa part : stabilité, absence de vagues en économie comme en politique. Mais son second mandat pourrait se révéler très différent du premier. La plupart des dirigeants des grandes puissances nourrissent une obsession : la place qu’ils occuperont un jour dans l’Histoire. Boris Eltsine, par exemple, a passé son temps à rêver de sortir Lénine de son mausolée et de le faire enterrer, de façon à devenir le “fossoyeur du communisme” au sens propre comme au figuré. Il était très peiné quand on lui disait qu’expulser un défunt était trop mesquin pour un président. Bill Clinton avait un autre genre de souci : il se demandait pour- quoi aucun événement majeur ne sur- venait pendant ses mandats afin de lui donner une occasion d’acquérir l’en- vergure d’un grand homme d’Etat. Poutine ne connaît pas ce genre de pro- blème. La démarche qui lui permet- trait d’occuper une digne place dans notre histoire est évidente : ce serait de replacer la Russie parmi les pays les plus puissants et les plus développés. A peine avait-il accédé à la prési- dence qu’on l’accusait déjà de ne rien faire, disant que toutes les réformes qu’il avait initiées ne revenaient qu’à consolider la “verticale du pouvoir”, ou n’étaient que virtuelles. Ces reproches sont en partie justifiés, mais il n’était pas non plus très honnête d’attendre qu’il mène des actions décisives au cours de son premier mandat. Les vraies réformes ne se font jamais du jour au lendemain. Et Vladimir Pou- tine est arrivé au Kremlin sans être vraiment préparé à exercer les fonc- tions de président. Aujourd’hui, tout a changé. Les conditions pour un grand bond en avant sont meilleures que jamais. Pou- tine peut désormais se prévaloir de quatre années d’expérience du poste suprême. Les prix du pétrole ne ces- sent de grimper. Il n’a aucun adver- saire sur la scène politique russe. Le Parlement est prêt à soutenir n’im- porte quelle proposition de l’exécu- tif. Une conjoncture aussi favorable ne se rencontre qu’une fois par décen- nie, au mieux. On peut donc imagi- ner que relancer l’intérêt pour la pré- sidentielle n’ait été qu’une des raisons de l’éviction avant terme de Mikhaïl Kassianov. Il est fort possible que Pou- tine ait aussi voulu de cette façon préparer le terrain pour engager des réformes au lendemain de sa victoire. En quoi pourraient consister ces réformes ? On voit bien l’effort tita- nesque à accomplir dans le domaine

Dessin d’Hachfeld paru dans Neues Deutschland, Allemagne.

Elections

A deux semaines du

scrutin présidentiel, fixé au 14 mars, Vladimir Poutine était toujours crédité de 70 % des intentions de vote, selon la fondation “Opinion publique”. Face à lui, les candidats se réclamant de l’“opposition radicale”, le communiste Nikolaï Kharitonov, la libérale Irina Khakamada et le pseudo-libéral Ivan Rybkine, ne rassembleraient pas plus de 7 % des voix

à eux trois. Sergueï

Mironov, le président du Conseil de la Fédération, et

le jirinovskien Oleg

Malychkine, ne sont que des “doublures” de Poutine, selon l’expression de Lilia Chevtsova dans les Izvestia. Reste Sergueï Glaziev, vedette des législatives de décembre avec son parti national- populiste Rodina, qui vise les 10 %, mais dilapide ses forces dans une bataille fratricide avec le coleader de Rodina, D. Rogozine.

bataille fratricide avec le coleader de Rodina, D. Rogozine. économique : libérer la Russie de sa

économique : libérer la Russie de sa dépendance pétrolière et récréer enfin une industrie concurrentielle sur le marché mondial. En revanche, ce qu’on ne voit pas, c’est comment réa- liser cela. On sait seulement que le

projet d’Igor Chouvalov, le vice-res- ponsable de l’administration prési- dentielle, prévoit de transformer la politique sociale, aujourd’hui source

de dépenses, en “locomotive de la

croissance”.

ÉVITER UNE DÉGRADATION DE NOS RELATIONS AVEC L’UE

On peut aussi imaginer qu’outre les réformes économiques nous pour- rions bien être les témoins, lors de ce second mandat, d’un certain dégel politique. Cette idée peut sembler paradoxale aux observateurs. En effet, ces derniers mois, le Kremlin a suivi la direction opposée, il n’est qu’à se souvenir de l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski [patron de la première compagnie pétrolière russe, Ioukos, jeté en prison pour fraude fiscale, mais aussi, selon certains, victime d’un plan poutinien de dépossession des grands oligarques].

Mais la logique du processus politique montre qu’un certain chan- gement de cap est envisageable. La Russie actuelle dépend énormément de l’Occident. Si nos relations avec les Etats-Unis et l’Europe venaient à se dégrader fortement, nous devrions en payer un prix élevé. Or, en Occident, l’arrestation de Kho- dorkovski a beaucoup terni l’image de la Russie et de son président. Si des mesures ne sont pas bientôt prises pour arranger les choses, nous courons tout droit à une aggravation de la confrontation avec l’Occident. Le monde des affaires russe l’a d’ailleurs déjà compris. La plupart des grosses sociétés qui travaillent avec l’Occident font désormais tout pour prouver leur attachement aux valeurs démocratiques universelles. En témoigne l’apparition, dans la liste des membres du Comité pour des élections équitables en 2008 [fondé par le champion d’échecs Gary Kasparov], du nom d’Oleg Sys- souïev, haut responsable de la plus grande banque russe. Après la pré- sidentielle, les pouvoirs publics devraient s’inspirer de cet exemple.

Mais ce n’est pas la seule nécessité politique à court terme qui pousse le Kremlin à entreprendre des réformes politiques. Pour tous les observateurs indépendants, il est clair que la “soviétisation” de la politique russe ne mène nulle part. Il semblerait que le Kremlin s’en soit lui aussi rendu compte. “Russie unie [le parti du pou- voir] est un ramassis de vauriens ! Dans son état actuel, ce parti ressemble au PCUS de 1984 !” Cette phrase n’a pas été prononcée par Boris Nem- tsov ou Nikolaï Rybkine [opposants libéraux], mais par un des fonction- naires les plus influents du Kremlin. Cet habitué des coulisses du pou- voir a ensuite longuement expliqué que Russie unie allait être “rééduqué” et “civilisé”. Il a ensuite expliqué la nécessité de changements démocra- tiques de façon tout aussi étonnante :

“On ne peut pas gouverner un pays en mettant les gens en prison. Personne ne peut espérer rester éternellement au pou- voir. Si nous continuons à agir de la sorte, dans dix ou vingt ans, c’est nous qui nous retrouverons derrière les bar- reaux, nous ou nos enfants !” Bien sûr, les réformes radicales présentent de grands risques. De nombreuses mesures économiques proposées à ce jour seront forcément impopulaires. Il sera encore plus dur de procéder à des réformes poli- tiques. Poutine devra lutter contre lui-même, détruire certains éléments du système constitué durant son pre- mier mandat. Et ces éléments vont sans doute résister de toutes leurs forces. Ainsi, la “rééducation” démo- cratique de Russie unie ne sera pas facile. Ce parti est plutôt habitué à rééduquer les autres. La médiocra- tie des fonctionnaires sait broyer sans tarder les personnalités qui pensent autrement. Mais le prix de l’inaction est infiniment plus élevé que celui du risque. Si son second mandat res- semble au premier, il est peu pro- bable que Poutine marque l’histoire russe de son empreinte. Qui ne risque rien n’a rien.

Mikhaïl Rostovki

PORTRAIT

“Un condensé d’économiste, de diplomate et de flic”

En nommant au poste de Premier ministre Mikhaïl Fradkov, actuel représentant pléni- potentiaire de la Russie chargé des relations avec l’UE, Vladimir Poutine a pris tous les obser- vateurs à contre-pied. Qui aurait pu songer à ce technocrate discret en poste depuis un an à Bruxelles ? Le président a souligné ses prin- cipales qualités : “Un homme honnête”, “bon administrateur”, “fort d’une certaine expérience de la lutte contre la corruption”, autant d’atouts, d’après lui, pour réaliser le “tournant décisif” annoncé dans son programme élec- toral et dont la réforme administrative consti-

tue la pierre de touche. “Un condensé d’éco- nomiste distingué, de diplomate raffiné et de flic”, c’est ainsi que les Izvestia résument la personnalité de Mikhaïl Efimovitch Fradkov, né en 1952 dans la région de Samara, diplômé de l’Institut de construction de machines-outils, et qui a effectué l’essentiel de sa carrière d’ap- paratchik au ministère du Commerce extérieur de l’URSS, puis de la Russie. En 1992, il devient vice-ministre du Commerce extérieur et en 1997 ministre. Entre 1998 et 2000, il est ministre du Commerce, puis est nommé pre- mier vice-secrétaire au Conseil de sécurité.

Entre 2001 et 2002, il dirige le service fédé- ral de la police fiscale. Si l’ensemble de la presse rappelle ses liens “tacites” avec le KGB, elle précise qu’il est toujours resté un civil. Elle souligne également qu’il est “mos- covite” et non issu du cercle des “Péters- bourgeois” proche de Poutine et met en avant son image avenante pour l’Occident et le rôle qu’il devra jouer dans le réchauffement des relations avec l’Union européenne. Mais, sur- tout, les observateurs notent l’“apolitisme” et l’absence d’ambition de cet homme d’ap- pareil, qui laissera Poutine gouverner.

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DU 4 AU 10 MARS 2004

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amériques ● DOSSIER H A Ï T I Questions sur une révolution ■ Après le

amériques

DOSSIER

HAÏTI Questions sur une révolution

Après le départ du président Aristide, le 29 février, largement salué en Occident, certaines questions demeurent. Notamment sur les circonstances de sa démission et sur le rôle joué par Washington. Aujourd’hui plus que jamais, la communauté internationale doit aider Haïti.

Le premier chapitre d’une nouvelle crise

L’avenir d’Haïti ? La France a un rôle à y jouer, plaide Garry Pierre-Pierre, rédacteur en chef de l’hebdomadaire des Haïtiens exilés aux Etats-Unis.

THE WALL STREET JOURNAL EUROPE

Bruxelles

A près des semaines de vio- lence et à l’issue d’une ré- volte s’élargissant au fil du tourbillon étourdissant des

jours, Jean-Bertrand Aristide a fui le pays. D’où cette question, exprimée avec autant de résignation que de crainte : que va-t-il advenir mainte- nant d’Haïti ? Pour les Haïtiens, la vie avant Aristide était catastrophique. Durant son mandat, ils n’ont connu aucune amélioration. La vie après lui sera-t-elle seulement moins difficile ? Durant les journées qui ont pré- cédé sa chute, on a entendu parler de l’Armée cannibale, puis de bandes vio- lentes qui se faisaient appeler les “chi- mères”, ou encore d’un Front pour la libération de l’Artibonite, dont le nom fait référence non pas à quelque culte obscur, mais à une vallée située dans le centre du pays. Derrière ces images – que l’on croirait sorties d’un livre d’Evelyn Waugh ou de Graham Greene – se dissimulait une brutale réalité : Haïti, une fois encore, était en guerre contre lui-même. De bien des façons, les événe- ments du week-end sont les échos du passé douloureux du pays. Un groupe d’esclaves en guenilles avait eu l’au- dace de battre l’armée française avant de proclamer l’avènement d’une ré- publique indépendante en 1804. Ce passé a toujours échappé aux Haïtiens modernes, si fiers de savoir leur nation plus ancienne que l’Italie, mais qui vivent sans espoir d’amélioration ma- térielle dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental.

Du début du XIX e siècle jusqu’à la dernière décennie du XX e , ce ne fut qu’une succession ininterrompue d’autocrates à la tête du pays.Tous avaient deux caractéristiques en com- mun : le refus d’accorder des liber- tés au peuple et la volonté, jamais démentie, de favoriser les intérêts

d’une élite à la peau claire. En 1986, Haïti s’ouvrit à l’expérience démo- cratique, quand Jean-Claude Duva- lier s’enfuit pour Paris. Son départ donna aux Haïtiens l’occasion de découvrir véritablement Jean-Ber- trand Aristide, un homme du peuple

à la peau sombre. J’ai pour la première

fois entendu parler de lui en 1985. Le courage dont il avait fait preuve en osant dénoncer les excès de Duvalier m’impressionnait. Quiconque s’atta- quait au régime était généralement contraint de s’exiler pour ne pas être assassiné. Mais les désillusions sont venues par la suite, lorsque j’ai appris qu’il se présentait aux élections de 1990. Pour moi, il était la conscience du pays ; son domaine, c’était la

contestation, non la reconstruction. J’avais en outre de sérieux doutes quant

à la présence d’un prêtre à la prési-

dence. Beaucoup se demandent pour- quoi il n’est pas parti plus tôt. Après tout, il ne contrôlait plus rien et ne bénéficiait apparemment d’aucun sou- tien. La réponse est directement liée à la composition de l’opposition, dirigée en grande partie par des Haïtiens à la

peau claire, ce qui a permis à Aristide de prétendre de façon rhétorique

qu’en tant qu’Haïtien à la peau

Jean-Bertrand sombre il éprouverait des difficultés

adversaires ne sont pas seulement issus de la base traditionnelle de la petite élite à la peau claire. Parmi ses détracteurs, on trouve aussi la gauche intellectuelle, qui a joué un rôle clé dans la formation du mouvement populaire Lavalas, qui l’a porté au

pouvoir il y a quatorze ans, ainsi que des groupes de femmes, de religieux, et des syndicats qui, une fois ras- semblés, prouvent bien que de toutes parts sa base d’origine s’est retour- née contre lui. Il suffit d’y ajouter les groupes qui n’ont jamais été pour lui, comme les chambres de com- merce, et l’on se retrouve avec le portrait d’un dirigeant isolé (et para- noïaque) qui savait qu’il n’en avait plus pour longtemps.

“Ne te brûle pas !” Dessin de Kal paru dans The Economist, Londres.

“Coup d’Etat”

“Des militaires

entouraient l’aéroport, le palais, la résidence. Il y avait de nombreux militaires américains”,

a affirmé

Aristide à la chaîne

américaine CNN, au lendemain de son départ. “J’appelle cela un coup d’Etat”,

a-t-il poursuivi. De Bangui, la capitale de la République

centrafricaine,

l’ex-président

a affirmé

par téléphone qu’il avait “passé vingt heures dans un avion américain avec des militaires”, sans savoir où il se rendait. “Heureusement, cinq ministres [centrafricains] nous ont accueillis chaleureusement”, a-t-il conclu.

Dessin de Chappatte paru dans Le Temps, Genève.

LA CLASSE MOYENNE HAÏTIENNE

DOIT REVENIR

La question fondamentale reste posée : comment résoudre les pro- blèmes structurels profonds du pays, le départ d’Aristide n’étant que le pre- mier chapitre d’une nouvelle crise ? En 1994 comme en 1915, les Etats- Unis ont cru que la solution passait par l’intervention militaire. Le pré- sident Bush a annoncé qu’une force multinationale serait rapidement déployée afin de rétablir l’ordre. Dans

le pays, beaucoup souhaiteraient que des élections soient organisées im- médiatement. Il faut néanmoins se demander si les gens sont prêts pour la démocratie. Ils sont sous le choc, en pleine confusion. En fait, le moment est venu pour Haïti de considérer son histoire et de se souvenir des paroles de Toussaint

à transmettre le pouvoir à une per-

sonne à la peau claire et à rendre ainsi

le pays aux “forces” mêmes qui ont appauvri son peuple tout au long de son histoire.

Mais, si Aristide n’est pas parvenu

à faire basculer l’opinion en sa faveur,

c’est d’une part du fait de son maigre bilan et d’autre part parce que ses

du fait de son maigre bilan et d’autre part parce que ses Louverture [héros de l’indépendance]

Louverture [héros de l’indépendance] avant sa déportation en France. Il avait alors affirmé que le pays devait assurer sa liberté en atteignant la sta- bilité économique, ce qui devait coïn- cider avec une période de transition menant de la liberté à l’indépendance. Pourtant, après son départ, Haïti s’est précipitée vers son indépendance offi- cielle, sans avoir tout d’abord conso- lidé sa liberté. Voilà pourquoi, aujourd’hui, au lendemain du départ d’Aristide, nous devrions envisager de consacrer une période de un à trois ans à la mise en place d’une base administrative et éco- nomique, ainsi qu’à celle des insti- tutions de la société civile. Seulement alors, nous serons en mesure de pro- poser de véritables élections et une véritable démocratie. Bien sûr, cette période de consolidation ne se pro- duira pas par magie : les Nations unies, travaillant avec les deux pays qui ont le plus d’influence en Haïti, les Etats-Unis et la France, doivent imposer une présence policière mas- sive dans la République. Les gen- darmes français semblent être la so- lution la plus évidente, et ce pas uniquement parce que les Américains sont déjà très engagés en Irak, d’où une pénurie d’effectifs. Pour des rai- sons linguistiques et culturelles, les Français sont mieux adaptés pour cette mission ; politiquement, ils ont beaucoup à gagner de cette occasion de rétablir leur aura internationale, et ce ne serait après tout que justice his- torique, servant de réparation pour les dommages infligés à Haïti par le blocus français au XIX e siècle. Pour qu’enfin le pays puisse tour- ner cette page, plusieurs forces doi- vent intervenir. La communauté internationale doit ramener la classe moyenne haïtienne non seulement à la table des négociations, mais en Haïti même. Cette classe moyenne

a préféré s’installer aux Etats-Unis, où elle a pu prospérer au cours des

trente dernières années. C’est à cette diaspora, formée dans les meilleures écoles américaines et canadiennes, que nous devrions demander d’aider

à sortir le pays de son cercle infernal

de violence et de misère. Le gouver- nement Bush, qui veut rapidement trouver une réponse idoine au départ d’Aristide, pourrait commencer par consulter les Haïtiens d’Amérique. Garry Pierre-Pierre*

* Editeur et rédacteur en chef du Haitian Times, hebdomadaire publié à NewYork.

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DU 4 AU 10 MARS 2004

DOSSIER

Ne pas tomber dans le piège de Washington

Bush a tout fait pour renverser Aristide, qu’il considérait comme un nouveau Castro, estime l’économiste américain Jeffrey Sachs.

FINANCIAL TIMES

Londres

L a crise haïtienne est un nouvel exemple de mani- pulation cynique d’un petit pays pauvre par les Etats-

Unis, les journalistes s’abstenant quant à eux de s’intéresser à la vérité. Dans le discours médiatique presque universel au sujet de la révolte en Haïti, le président Jean-Bertrand Aris- tide a été présenté comme un auto- crate ayant trahi les espoirs démo- cratiques du pays et par conséquent perdu le soutien de ses anciens par- tisans. Coupable d’avoir “détourné” le résultat des urnes, il aurait refusé avec intransigeance de répondre aux inquiétudes de l’opposition. Ce qui l’a contraint finalement à abandon- ner sa charge, sur l’insistance des Etats-Unis et de la France. Malheu- reusement, cette version des événe- ments est extrêmement biaisée. L’équipe de politique étrangère du président George W. Bush est arri- vée aux commandes avec l’intention de renverser M. Aristide, depuis long- temps objet du mépris de puissants conservateurs américains tels que l’an- cien sénateur Jesse Helms, qui, de façon presque obsessionnelle, voyait en lui le deuxième Fidel Castro des Caraïbes. Ces détracteurs ont fulminé quand le président Bill Clinton a per- mis à M. Aristide de revenir au pou- voir, en 1994, et ils ont réussi à impo- ser rapidement le retrait des troupes américaines, bien avant que le pays ait pu être stabilisé. Pour ce qui est de l’aide à la reconstruction, les marines ont laissé derrière eux une douzaine de kilomètres de voies carrossables, et c’est à peu près tout. Dans le même temps, la prétendue “opposition”, coterie de riches Haïtiens liés à l’an- cien régime Duvalier et d’anciens agents de la CIA (peut-être encore en activité, d’ailleurs), s’agitait àWashing- ton pour que la Maison-Blanche fasse pression sur Aristide. En 2000, Haïti organisait des élec- tions législatives puis une présidentielle, d’une portée sans précédent. Les légis- latives ont abouti à une victoire sans ambiguïté du parti de M. Aristide, la Fanmi Lavalas [Famille l’Avalanche, en créole], bien que certains candidats, qui auraient dû faire face à un deuxième tour, se soient vu attribuer des sièges. Des observateurs objectifs ont déclaré qu’elles avaient dans l’en- semble été une réussite, en dépit de

dans l’en- semble été une réussite, en dépit de certaines irrégularités. Plus tard dans l’année,

certaines irrégularités. Plus tard dans l’année, M.Aristide remportait la pré- sidentielle au cours d’une campagne qui, affirment aujourd’hui les médias américains, avait été “boycottée par l’op- position”. En Haïti, les ennemis d’Aris- tide ont entretenu des liens étroits avec la future équipe Bush, qui avait pré- venu le président haïtien qu’elle gèle- rait toute aide à moins, entre autres, qu’il ne s’entende avec l’opposition pour organiser de nouvelles élections portant sur les sièges sénatoriaux contestés. Le bras de fer qui s’ensuivit a déclenché le gel de 500 millions de dollars d’aide humanitaire d’urgence de la part des Etats-Unis, de la Banque mondiale, de la Banque interaméri- caine de développement et du Fonds monétaire international.

QUEL A ÉTÉ LE RÔLE DE LA CIA DANS LE COUP D’ÉTAT ?

Ce qu’il y a de désolant, pour ne pas dire de comique, c’est que M. Aris- tide a accepté un compromis, que l’opposition a tout simplement refusé. Le moment n’était jamais idéal pour organiser des élections du fait, disait- elle, de problèmes de “sécurité”. Quel que soit le prétexte, les Etats-Unis continuaient de bloquer l’aide et l’op- position maintenait son veto à un appel à l’aide internationale. Coupée des sources de financement bilatéral et multilatéral, l’économie haïtienne est partie en vrille. Nous venons d’assister à une énième répétition de ce scénario. Le mois dernier, tandis que le pays som- brait dans le chaos, les dirigeants des Etats des Caraïbes invitaient à un com- promis et à un partage des pouvoirs entre Aristide et l’opposition. Une fois encore, le président a accepté, mais l’opposition s’est contentée d’exiger

sa démission. Elle aurait même rejeté les appels au compromis du secrétaire d’Etat américain, Colin Powell. Mais, plutôt que de défendre M. Aristide et de dénoncer l’intransigeance de l’op- position, la Maison-Blanche a déclaré que le président avait effectivement intérêt à démissionner. La facilité avec laquelle les Etats- Unis viennent ainsi de faire tomber une démocratie latino-américaine de plus est suffocante. Quel a été le rôle de la CIA dans les rangs des rebelles opposés à Aristide ? Quelles sommes les institutions et agences gouverne- mentales américaines ont-elles ver- sées pour contribuer à fomenter le soulèvement ? Pourquoi la Maison- Blanche a-t-elle abandonné la pro- position de compromis des dirigeants régionaux qu’elle approuvait encore quelques jours auparavant ? Autant de questions que personne ne pose. Il est peu probable que la situa- tion évolue désormais comme elle le devrait. Les Nations unies devraient aider au retour de M.Aristide au pou- voir pour qu’il effectue les deux ans de mandat qui lui restent, en décla- rant sans ambages que les événements récents ne sont qu’un coup d’Etat illé- gal. Ensuite, les Etats-Unis devraient appeler l’opposition, pour l’essentiel fabriquée de toutes pièces par Washington, à mettre un terme aux violences immédiatement et sans conditions. Enfin, le versement des 500 millions de dollars d’aide, long- temps promis et toujours bloqués, devrait aussitôt commencer. Ces mesures permettraient de sauver une démocratie mourante et d’éviter un éventuel bain de sang. Jeffrey Sachs*

*Directeur de The Earth Institute de l’uni- versité Columbia et conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU.

ANALYSE

La coupable inaction de l’Amérique latine

Par son histoire, sa culture et ses indicateurs socio-éco- nomiques, Haïti ressemble davantage à un pays africain qu’à un pays latino-américain. La crise dans laquelle est plongé cet Etat s’apparente davantage à des conflits comme celui qui, au Liberia, l’an dernier, a entraîné l’intervention d’une force

de paix conduite par le Nigeria, avec le soutien des Etats-Unis, qu’aux situations d’ingouvernabilité sud-américaines, où la “rue” se soulève contre ses dirigeants. De ce point de vue, les pays d’Amérique latine paraissent observer le conflit haï- tien comme s’il avait lieu en dehors du continent, et qu’il ne les concerne en aucune façon. Il faut pourtant se rappeler qu’Haïti fut le premier pays d’Amérique latine à conquérir son indépendance, il y a exactement deux cents ans. En outre, si les vingt pays qui composent l’Amérique latine ont adopté cette dénomination, ils le doivent en fait à Haïti. Si cela ne tenait qu’aux dix-huit pays d’origine espagnole, on parlerait d’Amérique hispanique. En y ajoutant le Brésil, fondé par les Portugais, on devrait appeler ce continent l’Amérique ibérique. En réalité, c’est l’existence du seul pays d’origine française, à savoir Haïti, qui justifie l’appellation d’Amérique latine. Le fait que le plan de paix présenté le 26 janvier der- nier soit né d’une volonté commune des Etats-Unis, du Canada

et de la France montre l’incapacité de l’Amérique latine à par-

ticiper au règlement du conflit. L’Organisation des Etats amé- ricains [OEA] n’a pas non plus joué de rôle effectif, pas plus que le CARICOM, qui réunit les treize pays des Caraïbes. Une fois de plus, l’inaction de l’Amérique latine laisse les Etats- Unis seuls maîtres du jeu. En octobre 2003, le président de la Bolivie, Sánchez de Lozada, a été renversé. L’Amérique latine a critiqué le fait que le gouvernement Bush n’ait pas alloué un crédit de 150 millions de dollars – la Bolivie est le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud – alors qu’une telle somme aurait par- faitement pu être déboursée par des pays comme le Brésil, l’Argentine, le Chili et la Colombie.

En réalité, Haïti fait partie de l’Amérique latine par son histoire, sa géographie et sa culture, et ce qui se passe dans ce pays

a bel et bien lieu sur notre continent, et non en Afrique. En

quatre ans, nous avons vu le président équatorien Mahuad contraint à la démission, incapable qu’il était d’enrayer la contestation des mouvements indiens soutenus par certaines composantes de l’armée ; ensuite, le président argentin Fer- nando De la Rúa a démissionné sur fond de pillages, de concerts de casseroles et de répression violente ; en octobre dernier, ce fut le tour de la Bolivie, où le président Sánchez de Lozada a cédé devant les manifestations des Indiens, des “cocaleros” et des syndicalistes, qui se sont soldées par des dizaines de morts ; aujourd’hui, c’est au tour du président Aris- tide de quitter un pays livré à l’anarchie, au bord de la guerre civile. Haïti est le pays le plus pauvre d’Amérique latine : son revenu par habitant est douze fois moindre que celui du Mexique et huit fois moindre que celui du MERCOSUR.

Dans ce contexte, les pays d’Amérique latine devraient s’im- pliquer davantage dans le règlement des crises, surtout à un moment où la région passe relativement au second plan

pour les Etats-Unis. Rosendo Fraga, Nueva Mayoría, Buenos Aires

n i s . Rosendo Fraga, Nueva Mayoría, Buenos Aires Dessin de Haddad paru dans Al

Dessin de Haddad paru dans Al Hayat, Londres.

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DU 4 AU 10 MARS 2004

amériques ÉTATS-UNIS Mariage gay : la Constitution ne sera pas amendée Les homosexuels américains peuvent

amériques

ÉTATS-UNIS

Mariage gay : la Constitution ne sera pas amendée

Les homosexuels américains peuvent se rassurer : l’Histoire montre qu’une interdiction du mariage gay est très improbable. La manœuvre de George Bush est purement électorale.

LOS ANGELES TIMES (éditorial)

Los Angeles

T andis que le duel entre John Kerry et John Edwards pour décrocher l’investi- ture du Parti démocrate

fait les gros titres des journaux et motive les électeurs anti-Bush, le pré- sident se déclare partisan d’une in- terdiction par la Constitution des mariages homosexuels – une position qui se justifie peut-être politiquement, mais certainement pas moralement ou au regard de l’Histoire. Depuis deux cent dix-sept ans, les Américains ont proposé des milliers d’amende- ments à leur Constitution, certains ridicules ou malveillants, d’autres ins- pirés par de nobles intentions. Depuis le Bill of Rights [les dix premiers amendements, garantissant notam- ment la liberté d’expression, de reli- gion et de réunion], seuls dix-sept pro- jets ont été examinés par le Congrès et les Etats. Et aucune des mesures adoptées – même l’insensé 18 e amen-

dement, qui imposa la prohibition et fut rapidement annulé – n’a introduit la discrimination et l’exclusion dans la Constitution.

ON VERRA APRÈS LES ÉLECTIONS DE NOVEMBRE

Pourtant, c’est ce que ferait un amendement interdisant le mariage gay. Nonobstant les vociférations en faveur de cette interdiction, le projet aurait du mal à remporter la majo- rité des deux tiers requise dans les deux Chambres – première étape vers une ratification. Les chances d’obtenir le feu vert de 38 Etats sur 50 sont elles aussi extrêmement minces. Si la plupart des Américains se prononcent contre une légalisa- tion des mariages homosexuels, les derniers sondages montrent qu’ils sont également hostiles à ce qu’une interdiction soit mise sur le même plan que le Bill of Rights. Dans ces conditions, la déclaration de Bush ne peut que constituer une réponse politique aux quelque 3 000 couples homosexuels qui ont sauté sur l’oc- casion de se marier à San Francisco lorsque le maire de cette ville a défié la législation californienne. Le président doit encore approuver un quelconque avant-projet d’amen- dement. Et les chefs de la majorité au Sénat comme à la Chambre des repré- sentants, respectivement Bill Frist, du Tennessee, et Tom DeLay, du Texas, tous deux républicains, se sont empres- sés de dire que l’amendement était si important qu’ils prendraient tout leur temps.Traduction : on en reparlera après novembre. Lors de la précédente campagne présidentielle – lorsque Bush faisait les yeux doux aux modé- rés et aux électeurs indécis –, le mes- sage était bien différent. Interrogé à l’époque, le candidat à la vice-prési- dence Dick Cheney, dont la fille est

What ? Not sticking Around for the Reception ?

“Ben alors, les démocrates, vous restez pas pour la réception ?” Dessin de Jeff Danziger, Etats-Unis.

Rébellion

“Les militants gays qui ont apporté 1 million de voix à George W. Bush en l’an 2000 sont tellement en colère qu’ils mettent sur pied des organisations et projettent une campagne de communication contre un amendement interdisant le mariage des homosexuels, ce qui pourrait affaiblir la campagne du président”, rapporte The Chicago Tribune.

Cartoonists & Writers Syndicate
Cartoonists & Writers Syndicate

lesbienne, assurait qu’il valait mieux laisser aux Etats le soin de régler cette question. Sa réponse s’inscrivait dans le droit fil de la philosophie de son parti en matière de droits des Etats. Elle était également logique. La loi pompeusement intitulée “loi de défense du mariage”, signée en 1996 par le président Clinton, interdit déjà la reconnaissance au niveau fédéral des mariages entre personnes de même sexe et permet aux Etats de considérer comme nulles les unions de ce type célébrées dans d’autres Etats. Mais la loi laisse sans réponse la question du champ de compétence des Etats à l’intérieur de leurs frontières. Les tribunaux ne se sont pas encore penchés sur la constitutionnalité des lois des Etats,

comme celle de la Californie, qui définissent le mariage comme l’union entre un homme et une femme. Notre système fédéral considère les Etats comme des laboratoires pour des sujets qui, comme le mariage, ont

toujours été de leur ressort. Le Mas- sachusetts devrait bientôt autoriser

le mariage homosexuel, et l’Ohio l’in-

terdire. Mais Bush a agité ses épou- vantails habituels – les “juges mili-

tants” et les fonctionnaires dévoyés – pour créer une crise constitutionnelle que les Américains, d’après lui, ne pourront résoudre que par un amen- dement à la Constitution. Mais il n’y

a pas de crise, seulement un prési-

dent enclin à diviser un pays autre- ment plus préoccupé par la guerre

et le chômage.

PRÉSIDENTIELLE

Un mauvais coup pour les démocrates

L ’appel du président Bush à une interdiction constitution-

nelle du mariage gay oblige les candidats démocrates à affron- ter l’un des sujets les plus ex- plosifs des dernières années. En soulevant une question qui touche aux convictions profondes des électeurs, le président joue sur l’opposition aux mariages entre homosexuels de la même ma- nière qu’en 1968 Nixon avait usé de sa “stratégie sudiste”, laquelle consistait à apaiser l’agitation que le mouvement pour les droits des Noirs avait suscitée chez les Blancs. Si l’on en juge par l’ava- lanche de louanges qu’il a reçues de conservateurs influents, son action a eu un effet immédiat. “En approuvant un amendement bannissant le mariage gay au ni- veau fédéral, le président Bush joue un rôle crucial pour la de- fense du mariage aux Etats-Unis”, a ainsi déclaré James Dobson,

le fondateur de Focus on the Fa- mily [Priorité à la famille, un mou- vement de la droite chrétienne]. De l’avis des stratèges démo- crates, l’appel de Bush est judi- cieux à court terme compte tenu de l’opposition du public à une légalisation des mariages entre homosexuels, mais il n’est pas sans risque pour un candidat qui se targue d’être un “conserva- teur compatissant” doté d’un grand pouvoir de cohésion. Ce- pendant, les premiers à pâtir de son action seront les démocrates et le candidat qu’ils s’apprêtent à choisir, John Kerry. Sénateur d’un Etat qui se trouve au cœur même de la lutte pour les ma- riages gays, le Massachusetts, Kerry risque en effet d’être pré- senté comme “encore un de ces libéraux de gauche de la côte Est” ! Alors que Bush est en train de soulever une question qui pourrait lui rapporter un grand

nombre de voix modérées, Kerry doit se montrer suffisamment habile pour rallier ces mêmes voix sans perdre une base qui com- prend des millions d’électeurs favorables à la légalisation des mariages entre homosexuels. Figurant parmi les 14 sénateurs [sur 100] qui ont voté contre la loi de défense du mariage adop- tée sous Clinton, Kerry marche sur des œufs quand il réitère son opposition au mariage gay tout en accusant le président de “chercher à semer la discorde en touchant à la Constitution des Etats-Unis à des fins politiques”. Le problème majeur pour les dé- mocrates sera de maintenir l’éco- nomie et la guerre au centre du débat, et de ne pas laisser Bush transformer la campagne en une bataille sur une question de so- ciété où toutes les chances se- raient contre eux. Peter Wallsten,

The Miami Herald, Miami

ÉTATS-UNIS

Nader, candidat sans influence

A force d’apparaître comme

celui qui compromet les

chances des démocrates de

battre George W. Bush, Ralph Nader pourrait être une force politique moins importante qu’en l’an 2000. L’annonce de sa candidature a mis la gauche en émoi. De nombreux dé- mocrates lui imputent la défaite d’Al Gore il y a quatre ans. “Il serait dom- mage qu’on retienne surtout de lui qu’il nous a coûté huit années de pré- sidence Bush”, a lancé Terry McAu- liffe, le président du comité natio- nal démocrate. En 2000, Nader se battait sous les couleurs des Verts, et il remporta moins de 3 % des suffrages. Mais ses partisans, plus à gauche que l’en- semble des électeurs, auraient pu faire la différence dans deux Etats qu’Al Gore a perdus d’un souffle, la Floride et le New Hampshire, qui ont apporté 29 grands électeurs à Bush. Selon les politologues, Nader va rencontrer plusieurs difficultés cette année… Alors que, pour de nombreux détracteurs de Bush, la priorité est de battre le président sortant, Stuart Rothenberg, l’éditeur du Rothenberg

Political Report, ne pense pas “qu’un seul d’entre eux voudrait gaspiller son bulletin de vote”. De plus, selon un sondage réalisé auprès d’électeurs, en 2000, de nombreux votants de gauche mécontents des prises de position de Gore ont soutenu Nader. Or, cette année, les deux grands par-

tis ont bien marqué leurs différences sur des questions qui vont de la poli- tique étrangère à la fiscalité, en pas- sant par l’environnement. “Le discours démocrate se situe nettement plus à gauche”, constate Charles Cook, édi- teur du Cook Political Report.“Je ne pense pas qu’avec le message des démo- crates Nader ait encore grand-chose à dire.” Enfin, contrairement au scru- tin de 2000, Nader n’a pas reçu l’in- vestiture des Verts, qui lui aurait per- mis de se présenter dans 23 Etats. Pour valider sa candidature à l’échelle nationale, ses partisans vont devoir réunir plus de 1 million de signatures – et se heurter à d’inévitables obs- tacles juridiques. Il fut un temps où la gauche avait fait de Ralph Nader son héros parce qu’il était le champion des droits des consommateurs, de la protection de l’environnement et de la réforme du financement des campagnes électo- rales. “Sa haute opinion de lui-même a encore une fois primé sur toute autre considération”, déplore Deb Calall- han, de la League of Conservation Voters. Pourtant, la rédaction de la revue de gauche The Nation avait appelé Nader à ne pas se présenter. “L’écrasante majorité des électeurs qui ont des valeurs progressistes… s’est fixé un seul objectif : battre Bush”, écrivait The Nation fin janvier. “Toute candi- dature qui risque de détourner de cet objectif sera condamnée.”

Kathy Kiely, USA Today, New York

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DU 4 AU 10 MARS 2004

ÉTATS-UNIS

amériques

ÉTATS-UNIS amériques L’immigration, pomme de discorde chez les écolos Le Sierra Club, l’organisation écologiste la

L’immigration, pomme de discorde chez les écolos

Le Sierra Club, l’organisation écologiste la plus influente du pays, fait l’objet d’une étrange OPA : militants anti-immigrants et défenseurs des droits des animaux tentent d’en prendre le contrôle. Explications.

THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR

Boston

L e Sierra Club – la première organisation écologiste amé- ricaine, avec 750 000 mem- bres – est la cible d’une

OPA hostile. Une nébuleuse de défen- seurs des droits des animaux et de groupes anti-immigrants cherche à prendre le contrôle de cette organisa- tion et à en changer la philosophie et l’orientation. Sa méthode : faire élire ses propres candidats au conseil d’ad- ministration de l’association. Ils occu- pent déjà plusieurs sièges et entendent en rafler plusieurs autres. Le débat concerne deux questions fondamen- tales aux yeux des militants écologistes. Premièrement, il s’agit de savoir si la croissance démographique (laquelle, aux Etats-Unis, passe essentiellement par l’immigration) est un facteur important de la dégradation de l’en- vironnement, car qui dit surcroît de population dit pollution accrue et plus grande consommation de ressources naturelles. Certains affirment que la généreuse politique d’immigration américaine fonctionne comme une soupape de sécurité pour les pays à forte population, incitant ces derniers à négliger leurs problèmes d’environ- nement et ne faisant qu’ajouter aux problèmes des Etats-Unis. Pour de nombreux militants éco- logistes, cependant, le Sierra Club n’a pas intérêt à prendre position contre l’immigration, notamment parce que cela risquerait de dissuader d’autres progressistes d’adhérer au mouvement ou de le financer. Et beaucoup esti- ment que les organisations écologistes

Dessin de Mike Peters paru dans le Dayton Daily News, Etats-Unis.

sont devenues trop élitistes et qu’elles sont coupées des plus démunis, dont beaucoup sont des immigrés. En second lieu, il s’agit de savoir si les droits des animaux – sauvages ou domestiqués – sont aussi impor- tants que la préservation de la nature. Répondre à cette question par l’affir- mative reviendrait à s’aliéner les asso- ciations de pêcheurs et de chasseurs, souvent alliées aux écologistes sur des thèmes comme la préservation des forêts et des marais. Le débat le plus explosif est de loin celui sur l’immigration, et il s’étend au-delà d’un cercle d’idéalistes bien intentionnés. Les leaders du courant anti-immi- gration sont principalement des figures de l’establishment – un ancien gou- verneur du Colorado, l’ex-directeur de la Fondation Black Caucus, le groupe de représentants noirs au Congrès et

Caucus, le groupe de représentants noirs au Congrès et des professeurs d’université venus de tout le

des professeurs d’université venus de tout le pays. Paul Watson, cofondateur

de Greenpeace, président de la Sea

Shepherd Conservation Society [Asso- ciation de lutte contre la pêche à la baleine] et partisan d’une croissance démographique zéro, a obtenu suffi-

samment d’appuis au sein du Sierra Club pour être élu l’année dernière au conseil d’administration. Deux autres malthusiens ont suivi. Mais des extrémistes de la cause anti-immigration, y compris des for- mations connues pour leurs philo- sophies racistes, sont entrées dans la danse, appelant leurs partisans à envoyer des chèques de 25 dollars afin

de devenir adhérents et donc de pou-

voir voter pour les candidats anti- immigration. Pour Morris Dees, avo-

cat des droits civiques, on assiste à une

“écologisation de la haine”. Dans une lettre adressée à l’actuel conseil d’ad- ministration du Sierra Club,

13 anciens présidents de cette orga-

nisation se sont dits “très préoccupés par l’avenir et la viabilité du club”.

Si l’on tient compte à la fois de la natalité et de l’immigration, les Etats- Unis ont le plus fort taux de croissance démographique de tous les pays déve- loppés. Chaque année, les Etats-Unis accueillent 1 million d’immigrants légaux, auxquels viennent s’ajouter quelque 700 000 immigrants illégaux.

A ce rythme, selon l’US Census

Bureau [équivalent de l’INSEE], la population américaine pourrait dou- bler d’ici à la fin du siècle – et près de

70 % de cette croissance seraient impu-

tables aux immigrants. Certains membres du Sierra Club ont poussé l’organisation à prendre position sur

l’immigration ; d’autres estiment qu’elle devrait rester neutre. Depuis sa fondation, en 1892, le Sierra Club s’est caractérisé par sa structure démocratique à tous les éche- lons. Ce qui peut se traduire par une efficacité dans les prises de décision, mais peut également aboutir à des que- relles internes sur la politique à suivre. A l’heure actuelle, les membres se sont scindés sur la question de l’im- migration. Que ce soit sur des sites web spécifiques, dans des articles, dans le courrier des lecteurs de certains jour- naux ou encore dans les e-mails envoyés aux membres, les deux parties s’accusent mutuellement de manipu- ler le vote du conseil au mépris de l’éthique, voire de la légalité – lequel vote doit avoir lieu tout au long du mois de mars et jusqu’à la mi-avril. Récemment, trois “candidats indé- pendants à sensibilité réformiste”, comme ils se désignent eux-mêmes, ont atta- qué en justice le président du Sierra Club, Larry Fahn, son directeur, Carl Pope, et d’autres membres de la “vieille garde” directoriale, les accusant d’abus de pouvoir pour avoir influencé l’élec- tion. “Je n’exagère pas en vous disant

que leurs tentatives de diaboliser certains directeurs et candidats me rappellent le maccarthysme”, confie pour sa part Ben Zuckerman, physicien de UCLA [l’Université de Californie à Los

Angeles] et membre de longue date du Sierra Club. Partisan de mesures anti- immigration, Zuckerman a été élu au conseil il y a deux ans. Il n’a échappé

à aucun des deux camps que John

Muir, le fondateur du Sierra Club, était lui-même un immigrant d’origine

écossaise. Brad Knickerbocker

AMÉRIQUE DU NORD

Après Mars, les Américains découvriront-ils le Canada ?

Même dans les universités, le voisin du Nord ne suscite plus guère d’intérêt.

THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR

Boston

P etit test : comment s’appelle le Premier ministre du Ca- nada ? quelle est la taille de la population de ce pays par

rapport à celle des Etats-Unis ? qui consomme le plus de doughnuts, les Canadiens ou les Américains ? Si vous avez répondu dans l’ordre : Paul Mar- tin, dix fois moins importante, et les Canadiens, félicitations, vous avez gagné. Mais la plupart des Américains ne feraient probablement pas aussi bien. Ils en savent en général plus sur le Royaume-Uni et l’Europe en géné- ral que sur leur voisin du Nord, qui est pourtant le plus grand partenaire com- mercial des Etats-Unis, son plus grand fournisseur de pétrole et son plus féroce rival en hockey sur glace.

Depuis les années 70, certaines universités proposent des cours d’“études canadiennes” qui éclairent les étudiants sur le système politique du pays, son histoire, son économie, sa société, etc. Ces cours ont un peu amé- lioré la situation. Mais une crise menace aujourd’hui : les professeurs recrutés à l’époque partent à la retraite et ne sont pas remplacés. Nous ris- quons donc bien de continuer à tout ignorer de cet Etat avec lequel nous avons une frontière. Deux professeurs prévoyants s’ef- forcent d’éviter la disparition de leur spécialité.André Senecal, directeur du département de civilisation canadienne de l’Université du Vermont (UVM), et Christopher Kirkey, directeur du Cen- ter for the Study of Canada de l’uni- versité d’Etat de Plattsburgh [tout au nord de l’Etat de New York, à une

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heure de Montréal], ont mis sur pied le “Project Connect” dans le but de garantir l’enseignement de la civilisa- tion canadienne dans les établissements d’enseignement supérieur. Dans un monde parfait, disent-ils, ces cours

seraient aussi étoffés dans toutes les universités américaines qu’ils le sont à l’UVM ou à Plattsburgh. Mais, dans la mesure où, selon M. Kirkey, seuls

55 établissements proposent actuelle-

ment ces cours et 10 d’entre eux seu- lement en font une matière principale

ou secondaire (ce n’est qu’une option

ailleurs), ce n’est pas pour aujourd’hui. “Les cours de civilisation étrangère connaissent un regain depuis les attentats du 11 septembre 2001, mais le Canada n’est pas aussi prestigieux que la Chine ou la Russie, explique M. Senecal. De plus,les Américains sont élevés dans l’idée que le Canada,c’est quelque part en haut,

mais qu’on n’a pas à y penser et certai- nement pas besoin de l’étudier.” Les étudiants qui assistent à ces cours sont parfois surpris par ce qu’ils apprennent. Pour commencer, nom- bre d’entre eux doivent se faire à l’idée que le Canada n’est pas “simplement une prolongation des Etats-Unis mais un

pays étranger possédant des valeurs cul- turelles différentes des nôtres”, explique Raymond Pelletier, directeur associé du centre américano-canadien de l’université du Maine. Julianne

McGuire, étudiante de première année

à l’université d’Etat de Bridgewater, a

été frappée par les différences qu’elle a découvertes : “Je ne savais pas du tout que leur système politique était aussi dif- férent du nôtre,et que le Québec tentait de se séparer du reste du pays.Je ne peux pas imaginer que ce genre de chose puisse arri- ver aux Etats-Unis.” Jennifer Wolcott

DU 4 AU 10 MARS 2004

asie ● INDE – PAKISTAN Diplomatie de l’ombre au Cachemire Le récent rapprochement entre Islamabad

asie

INDE – PAKISTAN

Diplomatie de l’ombre au Cachemire

Le récent rapprochement entre Islamabad et New Delhi doit beaucoup aux efforts en coulisse de Washington et à sa seconde voie diplomatique.

ASIA TIMES ONLINE

Hong Kong

DE KARACHI

L es négociations entre le Pakistan et l’Inde, qui se sont déroulées à Islamabad du 16 au 18 février dernier,

cachent sous bien des aspects le tra-

vail en amont qu’effectue Washington

depuis des années. Les Etats-Unis, de plus en plus actifs dans le sous-conti- nent, ont exercé des pressions consi- dérables sur les gouvernements de New Delhi et d’Islamabad. Leur rôle

a été particulièrement sensible à deux

reprises, lors de des affrontements de Kargil, en 1999, et après l’attentat de

terroristes pakistanais contre le Parle- ment indien, en décembre 2001. Dans les deux cas, c’est une intervention sans détour de la Maison-Blanche qui

a empêché les deux pays d’entrer en

guerre après avoir massé près de un million d’hommes de part et d’autre de leur frontière commune. Cette diplomatie américaine de l’ombre, également appelée “seconde voie”, a contribué à désamorcer plu- sieurs crises jusqu’à aujourd’hui. Le gouvernement américain et ses think

tanks, comme le Kashmir Study Group, cherchent avant tout, avec cette poli- tique, à stabiliser les zones où sévissent les militants islamiques, qu’ils consi- dèrent justement comme la menace la plus immédiate au Cachemire. Par ailleurs, cette ingérence s’explique par la crainte de voir un mouvement anti- américain s’installer comme les tali- bans en Afghanistan. Favoriser une évolution de la situation au Cachemire, point le plus sensible de la région, est également dans l’intérêt stratégique immédiat des Etats-Unis, car ils pour- raient alors influencer l’échiquier poli- tique local, dominé par l’Inde, le Pakis- tan et la Chine. Dans une large mesure, les Américains persévèrent avec cette stratégie et ont réussi à faire asseoir New Delhi et Islamabad à la table des négociations avant que ne commence le grand marchandage pour aboutir

à une solution. Cette seconde voie diplomatique

a démarré vers le milieu des années 90,

lors du second mandat du Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif [renversé par l’actuel dirigeant, Pervez Musharraf, le 12 octobre 1999]. A l’époque, des spécialistes américains s’étaient rendus dans la région et avaient rencontré des représentants des deux pays. Parmi eux, ils avaient sélec- tionné 125 Indiens et 75 Pakistanais, et leur avaient demandé de soumettre des suggestions, qui avaient ensuite servi à l’élaboration d’un document intitulé Sur les voies de la paix. Très largement diffusé, ce texte avait été amendé, puis republié sous le titre La Voie à suivre, et présenté au Premier

sous le titre La Voie à suivre, et présenté au Premier Dessin d’Arcadio , Costa Rica.

Dessin d’Arcadio, Costa Rica.

Initiative

Le Kashmir Study Group est l’un des groupes d’études américain qui a le plus d’influence sur la politique étrangère des

Etats-Unis. Fondé par Mohammad Farooq Kathwari, un immigré pakistanais et cachemiri,

il est à l’origine

de la plupart des avancées actuelles dans la région. C’est à la suite de l’assassinat

de son fils dans son pays natal, au début des années 90, que Kathwari

a décidé de chercher

une solution au conflit en suivant trois principes clés :

l’égalité

de traitement entre les protagonistes,

l’écoute de l’autre et le dialogue. Selon lui, “si l’on veut résoudre la question du Cachemire, il faudra absolument trouver une solution aux problèmes économiques de la région”.

ministre de l’époque, Nawaz Sharif,

et à son homologue indien,Atal Bihari

Vajpayee, encore au pouvoir aujour- d’hui. A partir de cette date, les deux pays ont pris conscience de l’impor- tance de cette nouvelle forme de diplomatie et ont adopté une attitude plus ouverte au niveau officiel. Ainsi Anwar Zahid, secrétaire principal de Nawaz Sharif, et R. K. Mishra [un journaliste discret proche du pouvoir], pour la partie indienne, ont-ils alors été désignés pour lancer plusieurs pro- positions et hypothèses en vue d’une solution au Cachemire.

UNE FORMULE POUR UNE NOUVELLE PARTITION

Niaz A. Naik, ancien ministre des

Affaires étrangères du Pakistan, qui

a remplacé Zahid à la mort de celui-

région du Jammu, ainsi que le Ladakh

et des régions adjacentes. Pour l’heure, l’Inde détient 45 % de la zone liti- gieuse, le Pakistan 33 %, le reste appartenant à la Chine. Dans un rapport récent, “Nou- velles priorités en Asie du Sud : la politique américaine vis-à-vis de l’Inde, du Pakistan et de l’Afghanistan”, des consultants américains ont livré leurs conseils sur l’attitude à suivre par Washington. Publié à la fin de 2003, ce document est le fruit de deux ans de travail sous le patronage du Conseil des relations internationales et de l’Asia Society de NewYork. “Compte tenu des dangers inhérents à la rivalité indo-pakis- tanaise latente, les Etats-Unis devraient se montrer plus actifs dans la recherche d’une solution pour permettre à ces deux puissances nucléaires ennemies de gérer

ci

[en 1999], a souvent cité l’exemple

leur différend,y compris sur la question du

de

l’Europe, où les rivières et les mon-

Cachemire”, peut-on y lire. “De plus,en

tagnes peuvent servir de démarcation frontalière dans les cas litigieux, et a

prenant en considération les risques de pro- lifération nucléaire en Asie du Sud,l’exé-

proposé la même solution pour le Cachemire. Pour aller à l’encontre de cette idée, certaines personnes ont éla- boré la “formule Chenab” [très contes-

cutif devrait s’efforcer de trouver un moyen d’intégrer les Etats nucléaires que sont l’Inde et le Pakistan dans le cadre inter- national de la non-prolifération. Dans le

tée par l’Inde], qui verrait la région morcelée en fonction de l’apparte- nance religieuse de la population. Solution qui, apparemment, a la faveur

même temps, il devrait veiller à garantir un meilleur contrôle des fuites éventuelles de technologie et de matériel nucléaire sensible”, continue le rapport.

du président pakistanais, le général Musharraf, mais pas du Premier ministre indien,Vajpayee. La rivière Chenab, qui sépare la vallée du Cache- mire, majoritairement musulmane, des montagnes du Jammu, zone princi- palement hindoue, servirait de fron- tière entre les deux voisins. La région, actuellement sous administration indienne et pakistanaise, serait parta- gée : les zones à majorité musulmane pourraient intégrer le Pakistan, tandis que les zones à majorité hindoue et bouddhiste resteraient sous contrôle indien. Si ce plan était mis en œuvre,

Naik et Mishra sont toujours aux commandes et défendent la seconde voie élaborée par la puissance améri- caine. La proposition de Naik de cal- quer les lignes de démarcation sur les montagnes et les rivières est encore à l’étude, mais on s’oriente davantage vers une séparation sur une base pure- ment géographique. Les discussions se sont depuis peu concentrées sur une formule envisageant un transfert de population dans l’éventualité d’une division géographique. Alors que les négociations de février à Islamabad sont closes, les discussions se pour-

le

Pakistan, outre les districts qu’il

suivent encore, et c’est d’elles que

domine déjà, obtiendrait la mainmise sur l’essentiel du Cachemire, dont la capitale Srinagar. Quant à l’Inde, elle conserverait la majeure partie de la

viendra tout véritable progrès, à l’abri des caméras et de l’attention des médias du monde entier. Syed Saleem Shahzad

NUCLÉAIRE

Séoul déçu par Pyongyang et Washington

L a deuxième réunion à six sur le programme nucléaire de la Corée du Nord [qui s’est te-

nue du 25 au 28 février dernier à Pé- kin et à laquelle participaient les deux Corées, la Chine, les Etats-Unis, le Ja- pon et la Russie] n’a pas réussi plus que la précédente à rapprocher les deux principaux protagonistes, Pyon- gyang et Washington.Toutefois, les pays participants se sont donné la mu- tuelle assurance de poursuivre les né- gociations. Le fait qu’ils sont conve- nus de se retrouver d’ici en juin pro- chain et de mettre en place un groupe de travail préparatoire est en effet en- courageant, d’autant que la première réunion [en août 2003] s’était termi- née sans aucune promesse de ce type. Les interlocuteurs ont sans aucun doute voulu afficher leur volonté de mettre fin à l’actuelle crise. Néanmoins, les difficultés demeu- rent. Les points les plus sensibles, comme le programme sur l’uranium hautement enrichi (HEU) ou les com- pensations au gel du programme nucléaire, n’ont pas suscité d’accord, contrairement à ce qu’avait laissé espérer, le premier jour de la réunion, l’attitude plus souple des représen- tants nord-coréens et américains. Le programme sur le HEU a constitué jusqu’à la fin le prétexte à une viru- lente polémique. La Corée du Nord, soulevant le problème du champ d’ap- plication du gel ou du démantèle- ment, prétendait qu’un programme nucléaire civil ne pouvait pas faire l’objet d’un démantèlement. “Le résul- tat le plus positif a été que les deux pays ont constaté l’importance de leurs diver- gences.” Telle a été la conclusion para- doxale de Kim Kye-gwan, le chef de la délégation nord-coréenne. Confrontés à de telles divergences, les efforts de Séoul et de Pékin se sont révélés inefficaces. Pour sauver les négociations sur la question de l’ura- nium, les deux gouvernements ont proposé à Pyongyang “une aide éner- gétique en échange d’une déclaration sur le gel de tout le nucléaire”, aide à laquelle la Russie participerait. Mais cette proposition s’est heurtée à la double opposition de Pyongyang et de Washington.Avant la réunion, l’ob- jectif du gouvernement sud-coréen était d’arriver à un premier accord :

la déclaration du gel du nucléaire en Corée du Nord en échange d’une garantie sur sa sécurité formulée par les pays participants. Il avait donc de bonnes raisons d’être déçu par l’ab- sence de résultat concret à l’issue de la rencontre. Les six participants doi- vent préparer les prochains pourpar- lers à travers un groupe de travail qui devra discuter de mesures concrètes concernant la sécurité, les sanctions économiques et la politique améri- caine vis-à-vis de la Corée du Nord. Kim Jong-gon,

Hankook Ilbo, Séoul

COURRIER INTERNATIONAL N ° 696

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DU 4 AU 10 MARS 2004

asie

asie JAPON L’assiette des Nippons moins bien garnie Vache folle, grippe aviaire… La sécurité alimentaire préoccupe

JAPON

L’assiette des Nippons moins bien garnie

Vache folle, grippe aviaire… La sécurité alimentaire préoccupe les Japonais. Du fait de l’interdiction de produits suspects, les habitudes culinaires changent.

NIHON KEIZAI SHIMBUN

Tokyo

L ’alimentation des Japonais est mise en péril. Face à l’encéphalopathie spongi- forme bovine (ESB) et à la

grippe aviaire, les entreprises sont contraintes de supporter de lourdes charges afin de garantir la sécurité ali- mentaire. De leur côté, les consom- mateurs comme le gouvernement ne savent plus quels sont les bons cri- tères pour garantir cette sécurité. L’interdiction successive des impor- tations des viandes de bœuf [améri- cain] et de poulet [américain et sud- est asiatique] a mis à nouveau en évidence les problèmes de la mondia- lisation de notre alimentation. Le 10 février à l’aube, un camion chargé de viande bovine destinée à la préparation de gyudon [bol de riz avec des tranches de bœuf] effectuait sa dernière livraison à l’un des restaurants de la chaîne Yoshinoya, à Tokyo. Le lendemain, ce plat bon marché [2,50 euros] et populaire allait dispa- raître de la carte. Un mois et demi après l’arrêt des importations de bœuf américain, les stocks de viande de la chaîne, qui reposaient principalement sur la production américaine, étaient épuisés sans qu’aucune solution de remplacement n’ait été trouvée. Pendant la journée du 10, une quinzaine de succursales de province, assaillies par les clients, se sont vite retrouvées à court de marchandises. Les quelque 980 établissements de la chaîneYoshinoya fonctionnent désor- mais avec de nouveaux plats, auxquels leur clientèle n’est pas du tout habituée.

ENTRE SÉCURITÉ ET BÉNÉFICES, LE TÂTONNEMENT CONTINUE

“Nous n’envisageons plus de reprendre les importations de bœuf américain”, affirme le PDG, Shuji Abe, catégorique. Grâce à une gestion efficace fondée sur un plat unique, le gyudon, préparé uni- quement avec de la viande américaine bon marché,Yoshinoya a réalisé depuis longtemps un taux de bénéfice d’ex- ploitation supérieur à 16 % chaque année. Mais, désormais, le “modèle Yoshinoya” n’a plus cours. L’achat de nouveaux appareils pour la cuisine, le désarroi des magasins franchisés, etc. :

les dommages sont considérables. Toutefois,Yoshinoya, qui menait une telle politique risquée, représente en réalité un cas particulier. Depuis la découverte du premier cas d’ESB au Japon, en septembre 2001, la plupart des fabricants de produits agroali- mentaires et des distributeurs se sont engagés dans la diversification des four- nisseurs en vue d’avoir de multiples “soupapes de sécurité” et de mettre en place un processus de traçabilité. La chaîne de supermarchés Aeon vend ainsi de la viande bovine de quatre pro- venances différentes : japonaise, amé- ricaine, australienne et du bœuf por-

: japonaise, amé- ricaine, australienne et du bœuf por- tant son propre label “Tasmania Beef”, élevé

tant son propre label “Tasmania Beef”, élevé dans sa propre ferme en Tasmanie. La production de cette viande, certifiée par un organisme indé- pendant suisse qui garantit sa qualité, est en perpétuelle augmentation depuis quelques années. Dernièrement, la chaîne en a importé 100 tonnes en urgence pour remplacer la viande

bovine américaine retirée des étalages. Le problème est de savoir dans quelle mesure les entreprises peuvent supporter le coût de la sécurité ali- mentaire dans un contexte de guerre des prix. En septembre 2003 [avant la découverte du premier cas américain

de “vache folle”], Ito Ham a introduit un système de traçabilité, semblable à celui de ses produits fabriqués au Japon, portant sur environ 10 % de la viande de bœuf qu’il importe de ses fermes australiennes et néo-zélan- daises. L’interdiction frappant les importations de viande bovine des Etats-Unis est donc une bonne occa-

sion de mesurer les effets de la répar- tition des risques, mais Ito Ham hésite encore à élargir le système. Car, si jamais l’embargo sur les importations américaines est rapidement levé, ces nouveaux investissements évalués à 1 milliard de yens ne serviront à rien

et risquent de peser sur les bénéfices.

Au lieu de se lancer dans des dépenses supplémentaires, Ito Ham a plaidé à

la fin de l’an dernier pour une levée

rapide de l’embargo. “Le contrôle centralisé des poissons et des animaux, de la naissance à la fin de l’élevage, y compris leur nourriture, garantit la sécurité et, par conséquent, renforce la compétitivité”, affirme le PDG de Nippon Suisan, Naoya Kakizoe. Aussi bien pour l’élevage qu’il possède au Japon que pour ceux de l’étranger, Nippon Suisan met au point et produit lui-même de la nour- riture qui a notamment pour effet de réduire le nombre de morts par maladie parasitaire. Les poissons qui sont élevés par la société sont très appréciés sur le marché et illustrent bien le fait que les investissements visant à garantir la sécurité peuvent devenir une valeur ajoutée et contri- buer aux bénéfices. Toutefois, même Nippon Suisan

a été mis en difficulté de manière inattendue par l’épidémie de grippe aviaire qui s’est propagée en Asie. La mise en service de sa nouvelle usine de Thaïlande prévue pour le mois de mars a dû être ajournée, et les impor- tations en provenance des usines chi- noises, sur lesquelles l’entreprise a compté pour compenser le manque, ont finalement dû être arrêtées quelques jours plus tard [en raison du développement de la maladie en

Chine]. “Tous les risques sont difficiles à prévoir. Il revient aux dirigeants le soin d’évaluer la part de dépenses réser- vées à la gestion de ceux-ci”, com- mente Naoyoshi Tamura, consultant chez InterRisk Research Institute

& Consulting. Entre sécurité et béné-

fices, le tâtonnement continue.

“Il nous dit de faire attention à notre santé jusqu’à l’abattage.” Dessin de No-río, Aomori.

Sondage

76 % des Japonais

se disent inquiets pour leur sécurité alimentaire et seulement 4 % d’entre eux n’éprouvent aucun

souci à ce sujet. C’est ce qu’établit un sondage réalisé

à la fin du mois de

février par l’Asahi Shimbun. D’après la même enquête,

80 % des personnes

interrogées se

déclarent favorables

à l’attitude

du gouvernement, qui exige des Américains la mise en place d’un système de contrôle aussi strict que celui du Japon pour la filière bovine.

BESOINS

Faible autosuffisance