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PRATIQUES INNOVANTES DU PLURILINGUISME Émergence et prise en compte en situations francophones Sous la direction
PRATIQUES INNOVANTES DU PLURILINGUISME Émergence et prise en compte en situations francophones Sous la direction
PRATIQUES INNOVANTES DU PLURILINGUISME Émergence et prise en compte en situations francophones Sous la direction

PRATIQUES INNOVANTES DU PLURILINGUISME

Émergence et prise en compte en situations francophones

Sous la direction de :

Philippe Blanchet Pierre Martinez

Émergence et prise en compte en situations francophones Sous la direction de : Philippe Blanchet Pierre

PRATIQUES INNOVANTES DU PLURILINGUISME

ÉMERGENCE ET PRISE EN COMPTE EN SITUATIONS FRANCOPHONES

sous la direction de PHILIPPE BLANCHET et PIERRE MARTINEZ

ÉMERGENCE ET PRISE EN COMPTE EN SITUATIONS FRANCOPHONES sous la direction de PHILIPPE BLANCHET et PIERRE
ÉMERGENCE ET PRISE EN COMPTE EN SITUATIONS FRANCOPHONES sous la direction de PHILIPPE BLANCHET et PIERRE

Copyright © 2010 Éditions des archives contemporaines, en partenariat avec l’Agence universitaire de la francophonie (AUF).

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Toute reproduction ou représenta- tion intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit (électronique, mécanique, photocopie, enregistrement, quelque système de stockage et de récupération d’information) des pages publiées dans le présent ouvrage faite sans autorisation écrite de l’éditeur, est interdite.

Éditions des archives contemporaines 41, rue Barrault 75013 Paris France

www.archivescontemporaines.com

ISBN : 978-2-813000-29-3

COMITÉ SCIENTIFIQUE :

Farid BENRAMDANE (Algérie) Philippe BLANCHET (France, président du comité scientifique) Annette BOUDREAU (Canada) Carole DE FÉRAL (France) Pierre MARTINEZ (France, coordonnateur des Journées scientifiques AUF de Damas) Didier de ROBILLARD (France) André THIBAULT (France) Marc VAN CAMPENHOUDT (Belgique) Patrick VAUDAY (France)

Avertissement :

Les textes publiés dans ce volume n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Pour faciliter la lecture, la mise en pages a été harmonisée, mais la spécificité de chacun, dans le système des titres, le choix de transcriptions et des abréviations, l’emploi de majuscules, la présentation des références bibliographiques, etc. a été le plus souvent conservée.

Préface

SOMMAIRE

Loubana MOUCHAWEH

1

Présentation. Émergences et prise en compte de pratiques linguistiques et culturelles innovantes en situations francophones plurilingues : quels enjeux ?

Philippe BLANCHET et Pierre MARTINEZ

3

SITUATIONS SOCIOLINGUISTIQUES ET SOCIOCULTURELLES, INNOVATIONS DES PRATIQUES ET POLITIQUES LINGUISTIQUES

5

Pratiques urbaines et catégorisations au Cameroun. Français, francanglais, pidgin, anglais : les frontières en question

Carole de FÉRAL

7

1. Le pidgin en zone anglophone (PEA) et le pidgin en zone francophone (PEF)

9

2. Le francanglais : un objet linguistique bien différent du pidgin

14

3. Pour conclure

19

Annexe

22

Le franfulfulde ou l'émergence d'un nouveau parler hybride au Cameroun

Edmond BILOA

23

Méthode de collecte des données

23

1. Brève présentation géo-sociolinguistique du fulfulde

24

2. Structure du franfulfulde

25

3. Morphophonologie / morphosyntaxe du franfulfulde

29

4. Impact du franfulfulde sur la culture peule

30

5. Conclusion

31

Problèmes de frontières linguistiques sur un corpus d’oral conversationnel du Cameroun

Adeline SIMO-SOUOP 33

1. De la nature des observables

33

2. Questions théoriques et méthodologiques autour de la transcription du camfranglais

3. Écueils d’une analyse strictement linguistique

34

35

4. Analyse socio-discursive

36

5. Conclusion

37

Alternances codiques et parlers hybrides en francophonie :

convergences et divergences aux plans linguistique, génétique et sociolinguistique

Ambroise QUEFFELEC

41

1. Le plan linguistique

42

2. Le plan génétique

44

3. Le plan sociolinguistique

45

4. Conclusion : le devenir des A.C. et des parlers hybrides

48

La langue française au Maroc. Fonction élitaire ou utilitaire ?

Leila MESSAOUDI

51

1. Éléments de contextualisation

51

2. La langue française dans le paysage linguistique marocain

52

3. Place de la langue française dans le système éducatif marocain

59

4. Conclusion

62

Productions plurilingues : domaines et fonctions

Abdelouahed MABROUR 65

1. Alternance de codes : essai de définition

66

2. Une société à « foyers » linguistiques multiples

67

3. Alternance codique : domaines, emplois et fonctions

67

4. L’écriture bilingue dans les textes de création

69

5. Conclusion

72

Les français en contact :

tenter une lecture croisée des pratiques langagières en contexte plurilingue

Rada TIRVASSEN 73

Problématique

73

1. L’approche sociolinguistique de la gestion des frontières

74

2. Pour un cadre théorique plus compréhensif

75

3. Un éclairage complémentaire : l’étude de la gestion des frontières entre des langues

en contact dans une perspective acquisitionniste

79

4.

Conclusion

81

Productions interlectales réunionnaises dans la dynamique créole-français

 

Mylène LEBON EYQUEM

83

1. La méthodologie du recueil des données

84

2. Cadrage théorique de l’analyse

86

3. Analyse des prépositions dans les chronolectes

88

Sommaire

L’innovation lexicale dans les parlers (de) jeunes lycéens : un marqueur identitaire et urbain?

Ali BECETTI

99

1. Ni enfant/adolescent, ni adulte, un entre-deux : Le jeune

99

2. Les parlers (de) jeunes lycéens : un objet social ou une objection sociale ?

100

3. Protocole d’enquête

100

4. L’innovation lexicale :

Vers une territorialisation sexuée/ségréguante du (des) parler(s) (de) jeune(s) lycéen(s)

101

5. Pour une socio-diadactisation des parlers (de) jeunes lycéens

103

6. Conclusion

104

Plaidoyer pour les locuteurs restreints :

une analyse sociolinguistique des innovations en français cadien

Sylvie DUBOIS

107

1. Les locuteurs cadiens

107

2. Prépositions locatives et normes locales

108

3. Qu'est-ce qu'une innovation en français cadien ?

108

4. Source et transmission des innovations

109

5. Interférence ou développement interne ?

111

6. Conclusion

113

Parcours migratoires en contextes francophones minoritaires :

lieux de reconfiguration des identités linguistiques ?

Marie-Laure TENDING

115

1. Francophonies d’ici et d’ailleurs : des contextes sociolinguistiques particuliers

115

2. Rapports aux langues et reconfigurations identitaires : l’identité francophone en questions…

117

3. Conclusion

119

Observer les espaces d’interlocution plurilingues et les pratiques langagières dans des langues associées

Patrick CHARDENET

121

1. L’accroissement des contextes plurilingues, entre pôles et flux

121

2. Les dynamiques démosociolinguistique et cyberlinguistique

123

3. Dynamiques d’internationalisation et nouvelles pratiques langagières

129

EXPRESSIONS CULTURELLES INNOVANTES ET DYNAMIQUES IDENTITAIRES

139

La rencontre de l'autre ou les malentendus féconds. Des pratiques transfrontalières sino-françaises à une transculturalité

Pierre MARTINEZ et Soko PHAY VAKALIS

141

1. Du mal-entendu

142

2. De très curieux voyageurs

142

3. Des malentendus féconds

145

4. Conclusion

150

Écrire en (entre) deux langues : transduction, interaction culturelle, intertextualité et innovation dans le roman africain francophone

Itsieki PUTU BASEY JEAN DE DIEU

155

1. L’écriture pidgine : hybridation de deux langues

155

2. L’intersémiotique : transport d’une langue dans l’autre

157

3. Les mixtures de l’écriture

160

4. Le fleuve détourné : farcissures et réécritures intertextuelles

161

5. Faire monter l’eau à la bouche : le défi de la consommation

163

Du français de l’Autre au français du Moi : appropriation et création dans le roman africain francophone postcolonial

Koutchoukalo TCHASSIM

165

1. Écriture mimétique : écrire ici comme l’autre d’ailleurs

165

2. L’autoécriture pour l’appropriation et la création dans le roman africain

168

3. Roman africain postcolonial : lieu de dialogue linguistique et culturel

171

4. Conclusion

173

Zooms sociolinguistiques sur les chansons du groupe marocain Hoba Hoba Spirit

Jacqueline BILLIEZ et Myriam ABOUZAÏD

175

1. Des contacts de langues-cultures-musiques complémentaires

176

2. Des contacts de langues-cultures-musiques en tension

179

3. Conclusion

182

De la rupture à la continuité : la chanson française, expression d’une société en (r)évolution

Renaud DUMONT

183

1. La langue de la rupture

185

2. Les thèmes abordés : de la révolte à la tendresse

187

3. D’hier à aujourd’hui

188

Sommaire

INNOVATIONS LANGAGIÈRES, DYNAMIQUES INTERCULTURELLES ET INTERVENTIONS DIDACTIQUES

191

L’intercompréhension : une conscience métacommunicative pour une plus grande valorisation de l’interculturel

 

Rodolphine Sylvie WAMBA

193

1. L’intercompréhension

193

2. Une conscience métacommunicative

194

3. L’interculturel

194

4. Une plus grande valorisation de l’interculturel

à travers une didactique appropriée des langues

196

5.

En guise de conclusion

197

Complexité et didactisation des langues : le cas du français et des langues camerounaises

 

Valentin FEUSSI

199

1. Partir d’interactions en contexte de classe

199

2. Une perspective bivectorielle : le trilinguisme extensif

201

3. Dé/reconstruire les rapports aux langues

201

4. Didactiser l’instabilité?

202

 

5. Conclusion

203

Nouvelles variétés du français : vers un nouveau cadre d’enseignement-apprentissage du français en contexte plurilingue

 

Nabila BENHOUHOU

205

1. Contexte et données

206

2. Didactique intégrée : variabilité des configurations de contact

208

 

3. Conclusion

209

Enseignement du français en contexte plurilingue en Afrique subsaharienne :

convergence didactique et diversité linguistique

Mamadou Saliou DIALLO 213

1. Postulat et position théoriques

213

2. Présentation conceptuelle du projet :

214

3. Fondement méthodologique de la démarche adoptée par le projet

215

4. Quelques résultats techniques provisoires obtenus : la bi-grammaire fulfulde/français

216

5. Conclusion

219

L’alternance des langues en contexte exolingue : peut-on identifier une posture plurilingue ? Le cas des élèves du lycée franco-éthiopien d’Addis-Abeba (Éthiopie)

Véronique MIGUEL-ADDISU

221

1. Les caractéristiques d’un contexte exolingue

221

2. Les élèves du secondaire au LGM : pratiques et représentations langagières

223

3. La posture plurilingue

224

4. Conclusion

226

Pluralité des langues et des cultures, une formation à l’épreuve

Annemarie DINVAUT 229

1. La formation

229

2. Les impacts de la formation

230

3. Les obstacles à la transposition

232

4. Conclusion et perspectives

234

La construction de la démarche interculturelle dans les manuels :

le risque de la contextualisation

Martine MARQUILLÓ LARRUY et Freiderikos VALETOPOULOS

237

1. Il y a contexte et contexte, contextualisation et

contextualisation…

238

2. Quelques modalités de contextualisation locale

241

3. Petite synthèse en guise de conclusion et retour sur le risque de la contextualisation

248

PERSPECTIVES

251

Les francophonies valent bien une posture herméneutique :

la diversité en héritage

Didier de ROBILLARD

253

1. Préambule

253

2. « La francophonie » et la diversité : une obligation de moyens ?

253

3. Survol de l’histoire de la posture herméneutique

254

4. Une posture herméneutique actualisée

256

L’INNOVATION LEXICALE DANS LES PARLERS (DE) JEUNES LYCÉENS :

UN MARQUEUR IDENTITAIRE ET URBAIN?

Ali BECETTI 1 École normale supérieure d’Alger

Les jeunes algériens, confrontés à un univers culturo-linguistique pluridimensionnel marqué par la cœxistence en concurrence de deux ou plusieurs codes : culturel (une culture lo- cale /territoriale et une autre globale/mondiale) et linguistique (français, arabe dialectal, kabyle, anglais 2 ), ont du mal à se définir et à s’approprier une identité qui puisse les rassurer et dans laquelle ils se reconnaissent. Les parlers (de) jeunes lycéens, auxquels nous nous intéressons dans cet article, laissent percevoir, d’un côté, des identités sociales mais aussi urbaines et cela via un ensemble de stratégies discursives (créativité lexicale, innovation intonationnelle) auxquelles ont recours les jeunes lycéens en vue de (dé)marquer, en les théâtralisant, leurs identités et leurs différences. Cette volonté de (dé)marquage identitaire habite les discours épilinguistiques des locuteurs lycéens ; elle est d’autant plus prégnante qu’elle émerge aussi bien chez les discours tenus par les garçons que par les filles. Et d’un autre côté, l’autre, cette proximité au sein du lycée s’accompagne souvent d’un certain désir d’identification/altération selon l’appartenance socio-territoriale du lycéen créant, ainsi, des processus d’individuation sociolinguistique qui aboutissent à des entités endo-groupales ou exogroupales.

Le présent article essaie de problématiser la corrélation possible entre les pratiques socio- langagières innovantes chez les jeunes en tant que pratiques dialogiques et interactionnelles et la façon dont les dites pratiques rendent compte ou pas de ce (dé)marquage identitaire lié à une certaine forme de ségrégation socio-spatiale ; il tentera de projeter une certaine lumière sur la possibilité qu’il y a à intégrer ce parler dans les contenus d’apprentissage et cela en vue de contribuer à une socio-didactique impliquée et appliquée.

1. NI ENFANT/ ADOLESCENT, NI ADULTE, UN ENTRE-DEUX : LE JEUNE

Avant de commencer notre étude de quelques pratiques langagières « jeunes », ne faudrait pas d’abord mettre en question ce qui parait évident 3 : qu’est-ce qu’un « jeune » ?

La question de définition de « jeunes » / « jeunesse » rentre dans une vieille dialectique et nous renvoie à de multiples débats socio-psychologiques 4 .Tantôt perçus négativement, les

1 Doctorant en Sciences du langage, École normale supérieure des Lettres et Sciences humaines,

Alger, Algérie.

2 Il est peut-être intéressant de souligner que si l’anglais parait étrange en tant que code usité dans la communauté algérienne, il n’en demeure pas moins qu’il émerge et avec force dans des situations plus ou moins formelles ; un exemple tout ordinaire mais très symbolique : l’université d’Alger vient de célébrer son centenaire et en guise de commémoration, on a inscrit sur son fronton : Algier’s University, syntagme qui remplace l’ancienne affiche en fran-

çais : l’Université d’Alger.

3

Parodiant par cela une phrase d’Émile Benveniste (1966 : 258).

-99-

Ali Becetti

jeunes sont « ceux qui n’ont rien, ce sont les nouveaux entrants, ceux qui arrivent dans le champ sans capital » (Bourdieu, 1987 : 200), tantôt leurs pratiques langagières sont recon- nues, mais « n’ont pas accès légitime aux espaces publico-symboliques (leurs parlers sont d’une richesse et d’une diversité édifiante) » (Bulot, 2004 : 134).

Ainsi, discutée et discutable, la catégorie « jeune » ne pourrait être qu’une construction, une représentation sociale dont la valeur et la portée sociale ne s’instancie que dans une dialo- gique complexe de rapports et de conditions comportant toujours « la dimension aléatoire c’est-à-dire l’auto(géno-phéno-égo)-éco-ré-organisation » (Morin, 1980 : 392).

2. LES PARLERS (DE) JEUNES LYCÉENS :

UN OBJET SOCIAL OU UNE OBJECTION SOCIALE ?

En tant qu’objet social, les parlers (de) jeunes soulignent un désir d’intégration, par de nou- velles voies/formes d’expression, à une société « surnormée » parce qu’elle ne propose qu’un seul et unique modèle de conduite sociale ; pour ce faire, les parlers (de) jeunes ly- céens « n’apparaîtraient que dans une configuration socio-discursive de crise » (Bulot, 2007 : 295) : de crise identitaire, car les jeunes tendent à revendiquer , via une praxis lan- gagière spécifique, leur droit à se faire re-connaître , même distincts, comme individus ca- pables de réussir socialement une intégration inhibée ; et/ou de crise sociale du fait que les jeunes semblent représenter le danger social même car refusant de s’assimiler à l’ordre établi par les adultes qui s’imposent, dominent et leur imputent (aux jeunes) la responsabili- té de la désagrégation du lien social ; et/ou de crise morale du moment que les parlers (de) jeunes sont caractérisés par une « déviance linguistique » (Trimaille, 2004 : 122) qualifiée par les discours sociaux, voire même scientifiques de remarquablement « canaille » ou « voyou » (Esnaut, 1965 : VII cité par Calvet, 1994 : 30). Les parlers (de) jeunes lycéens, par l’affichage d’une (sous)culture urbaine en émergence, sont un objet social car ils sont indissociables « d’une prise de conscience collective non seulement de l’urbanisation mais encore d’une culture urbaine en œuvre, d’une modification radicale des modes de vie et de penser le monde qui implique, de façon spectaculaire, du linguistique et, partant, du langa- gier » (Bulot, 2004 :137). Dans cette étude, nous entendons par parler (de) jeunes lycéens « l’ensemble des pratiques symboliques (paroles et autres pratiques symboliques) par les- quelles nous pouvons exprimer notre identité et la faire reconnaître des autres dans l’espace public de la sociabilité » (Lamizet, 2004 : 76).

3. PROTOCOLE D’ENQUÊTE

Dans notre présente recherche, nous avons procédé, au préalable, à une pré-enquête pour tâter le terrain et y puiser des indices significatifs. Cette stratégie méthodologique et empiri- que nous a permis, dans un premier temps, de dégager un ensemble d’observables (hété- rogénéité socio-territoriale des jeunes lycéens, un regroupement communautaire distinct tant nominativement en ce sens que les (sous)groupes de jeunes lycéens étaient auto ou hétéro-nommés différemment : Hradess, Hip Hop, Jet Set, etc. que par la configuration extérieure qui se donne à voir/lire dans une entité (sous)groupale à travers les façons de parler, façons de s’habiller et façons de se comporter). Ainsi, notre questionnaire d’enquête sociolinguistique a été élaboré, à la fois, sur la base de données recueillies à partir de l’échantillon de jeunes lycéens soumis à ladite pré-enquête ainsi que par interactions (ob- servations participantes). Cela nous a permis, par la suite, d’assigner à ce qui était des

L’innovation lexicale dans les parlers (de) jeunes lycéens : un marqueur identitaire et urbain?

indices le statut d’indicateurs 5 . En effet, nous avons soumis aux lycéens une soixantaine de questionnaires corroborés par une vingtaine d’entretiens ; La validation des items qualifiants s’étant faite en trois temps :

1. Délimitation (réitération ou non réitération immédiate/différée) des noms ;

2. Pertinence thématique (dans la mesure où la réitération doit porter sur le même objet

d’attitude, c’est-à-dire sur les mêmes désignations nominatives) et

3. Mode de production (pour rendre compte de la cohérence de l’attitude en ce que les lo-

cuteurs lycéens qui nomment un (sous)groupe de jeunes lycéens ne se trompent pas sur la définition catégorielle qu’ils lui donnent et réfèrent, par cette même catégorisation, à un même objet du réel. Ainsi, dans notre échantillon, nous avons pu relever, par exemple, grâce à cette précaution méthodologique, les items/noms catégorisant les (sous)groupes de jeunes lycéens suivants : Hradess, Hip Hop, Jet Set et Radjla. Ces mêmes items ont été réutilisés dans la part quantitative de l’enquête. Il est à signaler que d’autres désignations catégorielles ont été remarquées telles que Peace and Love, Pinky and Darty et Jet Heu mais qui n’ont fait l’objet de validation à cause de leur non-réitération occurentielle. C’est pourquoi les passages significatifs des interviews ont été retranscrits tels quels en ce sens que nous avons tenu à ce que les énoncés des jeunes locuteurs marqués par un ensemble d’interférences et d’interlangues entre français et arabe dialectal soient écrits en italique et traduits littéralement dans le corps de l’article même.

4. L’INNOVATION LEXICALE : VERS UNE TERRITORIALISATION SEXUÉE/SÉGRÉGUANTE DU (DES) PARLER(S) (DE) JEUNE(S) LYCÉEN(S)

Notre enquête de terrain nous a révélé des pratiques langagières très vitales et innovantes chez les jeunes lycéens garçons/filles de Amara Rachid. Nous sommes parti du constat que les jeunes lycéens procédaient à des créations d’unités lexicales, d’expressions nouvelles dans des situations communicationnelles contextualisées et nous avons voulu savoir, d’un côté comment et suivant quelles modalités linguistiques, discursives, pragma-énonciatives émergent et prennent sens les dites expressions créées, si elles sont territorialisées et qui en est(sont) l(es) innovateur(s).

4.1 Formes marquantes :

D’une catégorisation socio-langagière à une catégorisation territoriale

En raison du rôle qu’ils jouent dans la nomination des mêmes et des autres, et donc, dans les relations intra/inter-groupales, certains usages semblent pouvoir être interprétés comme des marqueurs sociaux/territoriaux. Cela justifie que soient aussi considérées comme mar- quées, car marquantes ces formes investies d’une valeur sociale spécifique à/d’un territoire donné. Ainsi, les jeunes lycéens, les garçons surtout, mobilisent-ils/procèdent-ils à des pro- cessus d’hétéro-désignation pour se démarquer de leurs pairs et de leurs référents culturels et urbains en inventant des mots: XI 3

« G1 : ana manhabch shab Hard la tchitchi yakhou…yfrimiw bezaf :

G2 : y frimiw wbazyada hasbine rouhom homa mlouk

Traduction :

« G1 : je ne supporte pas les gens Hard « tchitchi », ils friment beaucoup

G2 : ils friment et qui plus est ils se voient rois kima shab Radjla trop macho. »

»

5 Cela se vérifie par le fait que les (sous)groupes de jeunes lycéens qui s’auto-nomment ou se font nommer Hradess,

Hip Hop, Radjla, Jet Set

(indices) ; en corrélant cette distinction communautaire à une dimension spatiale (l’origine socio-territoriale des jeunes

lycéens), nous avons remarqué que lesdits (sous)groupes sont marqués par des cultures urbaines différentes elles- mêmes affichant/théâtralisant des identités urbaines/jeunes différenciées (indicateurs).

ont conscience de l’existence de (sous)groupes de jeunes lycéens différents et distincts

etc

-101-

Ali Becetti

Cet extrait nous montre à quel point la catégorisation « tchitchi » est associée à un groupe de jeunes « shab Hard » plutôt qu’à d’autres et qu’elle s’accompagne d’un processus d’axiologisation négative « manhabhomch ». De plus, nous retrouvons le même mot « tchitchi » et cela sous différentes formes comme nous le dit ce jeune garçon X4J.L.G4 :

Hydra,

LBiar wkayan tchantit taa Radjla yakhou Bab eloued rak chayaf » : « il y a beaucoup de mots, il y a « tchitchi »… « tchitchihou »… « tchihou », ce sont des mots des Hrades qui viennent de Hydra et d’El Biar et il y a aussi tchantit des Radjla venant de Bab Eloued ». « tchitchihou », « tchihou » sont des dénominations des jeunes lycéens venant des quartiers réputés être « huppés » ( Hydra, El Biar) qui , lorsqu’ils s’expriment en français , prononcent le « t » en « tch ». Alors que « tchantit » qui signifie « s’enrager », se mettre en colère et qui serait dérivé de la locution verbale « faire chanter » est territorialisé en un quartier populaire stigmatisé fréquenté par les Radjla. On voit bien ici cette corrélation entre catégorisation langagière qui est imputée à une pratique innovante « tchitchihou/tchantit » et catégorisation territoriale « El Biar / Bab Eloued ». Ainsi, l’innovation peut être instrumentalisée dans des processus de démarcation socio-spatio-langagière et contribue à mettre en spectacle les sujets qui en sont auteurs.

« kayen.bezaf des mots.kayen

/tchitchi

tchitchihou

tchihou

hadoma taa Hard

taa

4.2 Formes sociolinguistiques innovantes et performatives

Certains termes sont marqués en raison de leur connexion, interférence avec des codes en contact presque permanent tels que l’arabe dialectal et le français surtout dans notre étude. Ainsi, le mot « impohal » est utilisé /créé par les garçons qui en assument/assurent la circu- lation sémantique comme cela apparaît dans l’extrait suivant XI 3 :

« Et : est-ce que ntouma les garçons tkaldou les filles hakda qui khrdjou des mots ? « Est-ce que vous, les garçons, vous imitez les filles quand elles inventent des mots nou- veaux ?

GI 1 : « aawa

GI 2 : « nkaldouhom

h

hadi

makach manha gaa. ». : « Ah ! non ! Ce n’est pas du tout vrai !

la

la

impohal

» : « Nous les imitons ? C’est impossible ! »

Ne reconnaissant pas le fait que les filles inventent des mots, qui plus est, qu’il adopte leurs nouveautés lexicales, le garçon GI 2 renforce la négation de son camarade en ayant re- cours au mot « impohal », ce qui rendrait son énoncé plus performatif. « Impohal » est un mot marqué dans sa composition syntagmatique par la présence en contact de deux codes :

le français à travers « impo » qui est tronqué du lexème-adjectif « impossible », après sup- pression du morphème « ssible » et l’arabe dialectal via « hal » qui est, lui aussi, défalqué du lexème-nom « mouhal » qui signifie « impossibilité » en arabe et cela après élimination du morphème « mou ».Cette combinaison syntagmatique fait fusionner en un seul mot les deux lexèmes. En fait, l’hybridation des deux codes, à notre avis, vient compenser un vide significatif induit par l’utilisation unique et exclusive du mot arabe « mouhal » et du mot fran- çais « impossible » et servirait de stratégie pragma-énonciative performante pour dire à l’énonciataire, à ce « Tu », à cet « Autre » que la chose évoquée, demandée, est asymptoti- quement irréalisable et non faisable. Ainsi, grâce à la situation de mixage de codes qui ca- ractérise le(s) parler(s) de ces jeunes lycéens, nous voyons que la production du sens est rendue possible par cette sur-activation sémantique obtenue à partir de l’agglutination des lexèmes « impo » et « -hal » ; ces unités en contexte ne renvoient pas seulement ici à des lexèmes (comme dans un dictionnaire) mais à des genres discursifs et à des pratiques so- ciales : ils sont « par le nouveau jeu de langage une forme de vie » (Wittgenstein, 1961 :

125). L’exemple du mot « impohal » dans ce contexte montre qu’il y a toujours dans toute unité « une forme de condensation et que les sens sont toujours non aboutis, en sursis » (Bensalah, 2004 : 159). Cet effet du sens (l’exagération hyperbolique de l’impossibilité ren- due par le terme « impohal ») n’a été possible qu’en passant par le mot de l’autre langue « impossible », mot que nous croyons pourtant comme un simple synonyme ou équivalent

-102-

L’innovation lexicale dans les parlers (de) jeunes lycéens : un marqueur identitaire et urbain?

du mot arabe « mouhal » et qui, tout d’un coup, révèle par affinité 6 contextuelle (extra- linguistique) et cotextuelle (linguistique) une autre facette sémantique. Le plus intéressant, c’est que l’hybridation des deux codes pour forger un mot dont la teneur sémantique se trouve excessivement relayée par une surdétermination pragma-énonciative (dans un contexte interactionnel où des garçons s’échangent des tours de paroles) fait que « impohal » devient un marqueur générationnel d’une sociabilité jeune s’exprimant par un recours à des ressources langagières ici surtout néologiques.

5. POUR UNE SOCIO-DIADACTISATION DES PARLERS (DE) JEUNES LYCÉENS

Sans caricaturer les différents re-positionnements des variétés qu’offrent les pratiques so- cio-langagières jeunes et sous peine de continuer à exclure les élèves qui s’y adonnent dans des contextes scolaires, il faudrait réfléchir à des protocoles didactiques intégrant, dans leurs curricula, les éléments contre-normés de leurs répertoires qui, prohibés, n’en contribuent pas moins à affiner leur pouvoir transgressif et même- ce qui est pire- équivaut à une privation de la parole et souvent à un déni d’identité. Fonctionnant comme un ensemble d’« indice[s] signalétique[s] catégoriel [s] » (Chauvin, 1985 : 58) qui se substituent à d’autres indices d’appartenance dont le pouvoir distinctif tendrait à s’estomper, les parlers lycéens peuvent être instrumentalisés dans des processus pédagogiques bien insérés dans des logiques d’animation et de réussite scolaire. Souvent délaissées ou perçues comme « vulgaires », l’intérêt que revêtent les pratiques jeunes innovantes semble indissociable d’une prise de conscience de la nécessaire adoption d’un système éducatif très conciliant et variable pouvant permettre au(x) lycéen(s) une réelle expression de soi. Les propositions socio-didactiques suivantes sont à envisager dans un cadre scolaire global à visée intégra- trice plutôt que d’insertion 7 :

– Création d’ateliers d’écritures créatives où les innovations langagières des jeunes ly-

céens seront exploités comme autant de projets d’expressions de vécus différents et cela via des activités scripturales reprenant les éléments oraux de leurs sociolectes ; la fonc- tion scripturalisante de ces espaces de créations à l’intérieur d’un cadre scolaire favorise- raient des dynamiques dialogiques où les uns et les autres apprennent à s’écouter dans

le but de valoriser l’expérience altéritaire ;

– L’intégration des espaces interstitiels d’expression juvénile (magazines de jeunes, re-

vues, chansons, publicités…) comme supports ou ressources pédagogiques de certains projets didactiques laisserait les élèves ressentir l’espace de classe non en tant que monde à part mais bien comme un continuum alliant vécu social de la réalité quotidienne marquée par leurs interactions socio-langagières vitales, intenses et créatives et projec- tions (inter)subjectives développées dans un cadre plutôt formel ;

– La sollicitation d’animateurs et d’éducateurs dans des situations de classe est de na-

ture à conférer aux groupes innovants la possibilité de promouvoir une autre façon d’envisager leur(s) identité(s) à l’égard des expériences de ces hommes de terrain qui sont vus comme sources d’autorité légitime ; Les animateurs par exemple d’ateliers Hip Hop ou Hard peuvent légitimer des séquences créatives de ces groupes et font passer l’espace de classe d’une contrainte assujettissante asocialisante à une détente jouissive et impliquante ;

6 « On parlera d’affinités pour désigner des éléments de sens non localisables, mais qui courent dans le texte. On préfère

ce terme à « isotopie » car il implique un air de ressemblance, non un trait réellement commun » (Bensalah, 2004 :156).

7 Nous tenons à ne pas faire l’amalgame entre les termes intégrer, insérer, qui soulignent un processus contrairement à assimiler qui implique l’idée d’un résultat : « intégrer signifier ‘‘rendre entier’’, participer à la construction d’un ensem- ble créé à partir d’éléments différents, autrement dit, un processus d’interactions et de réciprocités, rendu possible sur la base de principes communs. Le processus se veut à long terme, alors que la simple insertion est toujours suscepti- ble d’une réinsertion dans un autre contexte. Il se distingue par ailleurs fondamentalement de l’assimilation qui opère par effacement de l’altérité dans un ensemble dominant » (Costa-Lascoux, 2006 : 106.)

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Ali Becetti

– L’articulation entre actions associatives (clubs de jeunes, auberges de jeunesse, etc.) et organismes institutionnels (établissements scolaires) en termes d’échanges d’expériences et de partenariats permet de réduire l’écart souvent creusé par les regards négatifs et/ ou négateurs des adultes à l’égard des sociabilités émergentes des jeunes et d’impulser une dynamique complexe d’éco-égo-rétro-actions où les fractures linguistiques viendront sutu- rer les fractures sociales.

Ces propositions n’ont pas l’intention pas d’« encenser démagogiquement et béatement des pratiques transgressives, ni de renoncer au principe d’égalité des citoyens devant les servi- ces publics, en vertu duquel chaque élève a droit à un enseignement de la langue officielle, nécessaire à toute insertion sociale, tant scolaire que professionnelle » (Billiez et Trimaille, 2001 : 122) mais essaient d’engager une réflexion autour du cadre général où elles ne trou- veraient leur pleine concrétisation que dans un terrain hétérogène mais consensuel d’auto- rités impliquant les actions réciproques de spécialistes : ethno-sociolinguistes, didacticiens, politiciens (ou planificateurs linguistiques), acteurs de l’institution scolaire (directeurs, ensei- gnants) et agents actifs des associations.

6. CONCLUSION

Les pratiques innovantes des jeunes lycéens sont certes une vitalité et expriment des identi- tés socio-urbaines interstitielles et frontalières diverses mais leur perception sociale et le traitement savant dont elles semblent faire l’objet signalent par la même une réticence jointe à une certaine méfiance à l’égard de la déviance qui les caractérise. Les mécanismes de création langagière sont autant d’outils et d’instruments mobilisés par les jeunes dans des processus d’identification/altération intersubjectifs et cela dans des espaces parcellaires dont l’espace public du lycée (ici Amara Rachid) est un des emblèmes. Si les motivations psycho-sociolinguistiques de l’innovation langagière semblent faire l’unanimité dans la litté- rature sociolinguistique (fonctions cryptiques, ludiques ou identitaires), reste à repenser à une « alter-approche » des pratiques socio-langagières jeunes qui tendrait vers une com- plexification des rapports entre institutions autoritaires et institutions informelles où un pas- sage dialogique entre les deux devrait être permanent, prépondérant et exigible.

CODE DE TRANSCRIPTION

Et = enquêteur ; XI3, = Extraits interactionnels n o 3 ; GI 1= garçon interactant n o 1 et GI 2= garçon interactant n o 2 ; X4J.L.G4=Extrait n o 4 d’un jeune lycéen garçon 4.

BIBLIOGRAPHIE

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L’innovation lexicale dans les parlers (de) jeunes lycéens : un marqueur identitaire et urbain?

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