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Magazine à dessein philosophique N°0 Mars 2005

DOSSIER

LA PRISON
Sommes-nous tous
prisonniers ?

...& RUBRIQUES : CINEMA, litterature, libre...


ÉDITO SOMMAIRE

Premier numéro, premières dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?


frayeurs : quel accueil sera réservé
à nos compositions ? Consacrer
un dossier au controversé problè-
4
LA PRISON, CETTE
me des prisons peut sembler un ENTITE VIVANTE
Platz
choix délicat, voire suicidaire
pour un journal à peine éclos.

6
Le statut de l’enfermement
Conscients que ce sujet ne souffre dans l’Histoire
ni l'avis tranché ni l'avis flottant, M. Chauffray
nous avons tenté de réaliser un
papier suffisamment hétéroclite
8
Le Groupe d’Information
pour être acceptable. L'intention sur les Prisons
A. Klein
de La Flèche du Parthe est clai-
re : vous intéresser à diverses
10
la prison, au centre
questions qui agitent les débats, sur la balance
anciens ou modernes, philoso- C. De Vreese
phiques, littéraires, politiques au

13
sens large. CARTE POSTALE
DE ZONPRI
Bien entendu, nous attendons
H. Tarantola
vos remarques et vos critiques
afin de construire un panorama
15
L’isolement sensoriel
complet des questions abordées ; et ses consEquences
et puisque pour être clairs, les B. Andrieu
yeux d'un journaliste se doivent
d'être secs, tentons de dépassion-
17
Cellules
ner, sans attiédir, les polémiques de l'oubli
marion
afin de faire place à la discussion.
Notre dessein est d'éveiller la
conscience philosophique du lec- RU B R I QUE C I N É M A
teur, mais aussi de le détendre
avec les rubriques culturelles qui 18 Le dernier samouraï, d’Edward Zwick.
closent sur une note plus légère le
journal. Littérature, cinéma, théâtre
R UB RI Q U E LI TTER AI R E
peut être à l'avenir, musique
aussi, font partie de ce qu'on
pourrait appeler la corde sensible
20 Médecin-chef à la prison de la santé,
de Véronique Vasseur.
de l'arc de notre Parthe : cavalier
solitaire pour l'instant mais qui 21 Soie, d’Alessandro Baricco.
sera rejoint, rapidement selon nos
voeux, par d'autres hardis archers
RU B RI Q U E M U S I Q U E
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

de la plume.
22 Theli, du groupe suédois Thurion.

Mathieu Chauffray.
RU B R I QUE LI B R E

23 Journal d’un poulet, par V. Palarus.

24 Brouillon d’oiseau , par marion.


3
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

LA PRISON,
CETTE ENTITÉ VIVANTE
...Quand la vie perçue dénonce l’avis reçu...

S’
p
a
r interroger sur la prison ne relève inertes et purement utilitaristes, la prison dérives judiciaires de
pas seulement d’une tâche descriptive comme son prisonnier sont avant tout la mise en détention.
où la description objective pourrait reflé- deux entités réelles et vivantes, non pas En effet, tels sont
P
ter la signification réelle de l’entité « pri- séparées par un nominalisme abusive- les abus de pouvoir
l son », car c’est aussi comme nous allons ment réducteur en raison de son point de tacites qu’a décelé le
a le voir, une tâche philosophique qui doit vue extérieur et désimpliqué, mais plutôt G r o u p e
t expliciter dans un souci d’ordre éthique reliées dans une relation mutuelle d’in- d’Information sur les
z les implications concrètes de la prison terdépendance : le rôle utile d’une pri- Prisons ( Alex ) au
comme dispositif matériel d’enferme- son se juge à l’aulne du comportement sein de la juridiction
ment, mais aussi les implications de réel qu’y affiche le prisonnier, alors carcérale : « le péni-
l’institution judiciaire qui dessine dans qu’inversement le statut juridique du tentiaire déborde le
l’opinion populaire le rôle socio-poli- détenu remonte à la définition de prison. juridique » , à tel
tique de la prison comme bras de la jus- Moralité : si nous formons de fausses point que la médiati-
tice. Aussi, le dossier suivant s’attachera opinions sur le monde carcéral, cela sation des témoigna-
à développer ces deux thèmes solidaires vient d’une ignorance sur la signification ges de détenus
dans la définition de la prison. réelle du concept de prison. Mais répé- devient nécessaire
Si poser la question « qu’est-ce que la tons le encore : cette signification a lieu pour corriger l’idée
prison ? » peut donner une approche d’être réelle et non pas objective sous reçue de « prison
historique et un témoignage direct du peine d’aboutir à une définition nomina- réglementaire et sur-
monde carcéral, il ne suffit pas de s’en liste objectivante, et par là « inhumaine- tout, bien réglemen-
contenter, car déjà se révèle à nous notre ment » abstraite. La prison elle-même ne tée ». Voilà nécessité
affreux préjugé sur les prisons dénon- peut se laisser enfermer dans un concept faite de « rendre cons-
çant l’aliénation intellectuelle dont nous clos et rigide, elle figure tout autrement ciente d’elle-même
sommes l’objet… Place donc à cette un concept historique, vaste et instable l’intolérance » . Pour
réflexion : gardons nous de définir l’en- comme le montre le statut de l’enferme- cela, la méthode du
fermement physique en partant de notre ment dans l’histoire ( Matt ) . G.I.P. consiste à réta-
propre enfermement intellectuel en nos blir le lien entre l’in-
préjugés d’appréciation. Car seul le En effet, la prison est un « système térieur et l’extérieur de la prison, et tel
monde vivant constitutif de l’univers d’enfermement à trois genres : judiciai- reste ainsi le seul moyen lucide d’immer-
carcéral peut vraiment dire ce qu’est la re, politique et administratif », qui tous sion efficace dans le milieu en vue de
prison, et non pas le simple point de vue trois dépendent significativement des réellement le connaître : merci donc à
extérieur , qui sans relation avec ce caprices de l’histoire. C’est l’histoire qui Claire qui conclut avec nous que cette
vivant n’aboutit qu’à « mortifier » les façonne ainsi notre idée intime de prison ; tâche implique un réel investissement
implications sémantiques du terme de elle peut par ailleurs être à l’origine de empathique de la part de l’observateur.
prison. notre doux préjugé de « légalité huma- Dans la même perspective, Hélène nous
niste de la prison et de son institution ». envoie sa Carte postale de Zonpri où l'on
Mais ce dernier résulte d’un amalgame peut rencontrer encore cette « importan-
QU’EST CE QUE LA PRISON ? d’idées où se confondent allègrement ce de ne pas stigmatiser les détenus ».
QU’EST CE QUE LE PRISONNIER ? notre représentation Ainsi, la seule
matérielle et notre La prison comme son « réhumanisation »
représentation insti- possible dans notre
Le sentiment dominant qui guide tutionnelle de la pri- prisonnier sont avant conception du carcéral,
cette première analyse est à la fois mêlé son, soit l’existence de tout deux entités apparaît sous la forme
d’insurrection contre l’institution péni- fait et l’existence théo- communicationnelle de
tentiaire qu’est la prison, et mêlé d’un rique de la prison. réelles et vivantes l’échange entre la pri-
élan empathique envers les principaux Ainsi va le préjugé son et le monde exté-
intéressés, dont apparemment on oublie humaniste, en poussant à l’extrême les rieur.
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

trop facilement la condition d’être relations d’affinité et de parenté entre


humain incarcéré au profit d’un approxi- l’efficacité pratique de l’instrument SOMMES-NOUS TOUS
matif statut civique de condamné que « prison », et une supposée forme d’hu- PRISONNIERS ?
l’on veut bien accorder à ces prisonniers, manisme moralisateur de l’institution
statut abstrait dans notre représentation, judiciaire. Finalement, le mot « prison », Car si la prison prive légalement les
et même dangereusement nominaliste. dans son acception vulgarisatrice, absor- gens de liberté physique, il n’est pas de
Gaffe donc à ne pas réduire nos deux be a priori une certaine appréciation sur- son ressort de décider de supprimer la
représentations de l’emprisonnant et de valorisante de ce que devraient idéale- liberté d’expression, déviation des réelles
l’emprisonné à deux objets simplement ment refléter les résultats pragmatiques et légitimes attributions du corps judi-
en froide et rigide relation de soumis- de l’enfermement, acception qui ferme ciaire qui provoque ainsi une fausse
sion, car loin d’être de simples concepts les yeux par exemple, sur les possibles conception inerte et inhumaine de la pri-

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dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

son dans nos esprits si ce Dasein qui nous relie à la réalité est devient la tentation de dénoncer un
conditionnés par ce altéré, nous sommes en totale incapacité éventuel processus d'illusion phénomé-
que veulent bien de conceptualiser les événements de la nologique de portée universelle qui nous
nous communiquer vie dans leur essentielle dimension aliènerait à long terme, à l'illusion d'être
les médias. B. vivante. C'est ainsi pour nous le danger libre de nos opinions sur le monde, sur la
Andrieu se calque d'entacher les réelles significations des prison, sur la vie en général.
en partie sur cette évènements qui nous font « être au Apparement, nos diverses interpré-
condition sine qua monde » d'une détermination abusive- tations de l'expérience sensorielle de la
non de mise en rela- ment abstractivante parce que désolida- vie semblent conditionnées, voire d'em-
tion entre le prison- risée d’une réalité vivante « première » blée finalisées par un mobile universel à
nier et le monde devant l'émergence et le déploiement du l'origine de nos préjugés populaires.
libre pour réaffir- Dasein, et qui seule nous dit ce qui est. En Car l'action est nécessaire pour vivre,
mer l’évidence de revanche, si la liberté d’expression senso- comme pour se constituer ontologique-
conséquences dés- rielle du corps suit un cours normal, on ment ou identitairement, comme nous
astreuses dans le est en droit d’espérer de solides et tangi- inviterait à penser Andrieu s'il rejoignait
cas où l’être humain bles considérations, à la fois réelles et l'un des meilleurs principes cartésiens
serait cette fois, vivantes sur ces mêmes évènements. disant : « l'action ne souffre aucun délai. ».
sensoriellement Soit : les repères constitutifs de notre Moi
isolé du monde Mais Nietzsche aurait trouvé cette particulier semblent être forgés pragma-
e x t é r i e u r . exigence phénoménologique de notre tiquement dans l'urgence de l'action que
Autrement dit, si développement global bien contraignan- nous impose le phénomène du vivant, au
quelqu’un prend te en comparaison du Dasein libre et sens d'être vivant. Peut-être alors que l'i-
droit de contrainte insouciant que reflè- nefficience pratique,
privatrice sur notre tent les animaux : Nous avons seulement comme l'absurdité
liberté d’expéri- serions-nous éventuel- morale de certaines de
mentation senso- lement réduits à n’être l'illusion d'être libre nos actions mal élabo-
rielle du monde, et qu’un réceptacle men- dans nos divers modes rées, proviennent tou-
coupe ainsi en nous, tal à expériences phé- tes deux de l'effet per-
tout contact senso- noménologiques et d'ouverture au monde vers causé par l'urgen-
riel avec l’extérieur, autres souvenirs histo- ce de l'action et que
ce n’est alors plus riques, si envahissants et culpabilisants, manifeste le Dasein moral pour s'établir.
comme précédem- et dont se gausserait n'importe quel ani- Cette urgence susceptible de réduire le
ment, notre concep- mal tel un poisson dans l'eau ? (Marion). principe de l'action à un « à-peu-près »,
tion du mot « pri- Car ce bref détour nietzschéen pose dès sous forme de référentiel psychologique,
son » mais l’image constitutive que nous lors un enjeu de taille : sommes-nous provisoire pour Descartes, et non appro-
nous faisons de nous-mêmes qui est dés- tous, en fin de compte, aliénés inévita- fondie pour Cioran, est-elle révélatrice
humanisée. Car c’est alors la détresse blement par cette contrainte bio-consti- de l'aliénation intellectuelle à la base de
psychologique de l’isolement mental, tutive qu'est notre dépendance existen- tout préjugé qui catégorise à tort et à tra-
lui-même bâti sur le modèle de l’enfer- tielle au monde sensible ? vers les phénomènes du vivant ? En effet,
mement physique. l'urgence de notre ouverture au monde
« L’impossibilité progressive de Effectivement, le préjugé vulgaire de doit très certainement brûler certaines
retrouver en soi des repères autres la prison, valorisé dans son efficacité pra- étapes « humainement » essentielles du
que mentaux » aura pour conséquence tique et sa légitimité judiciaire, procède développement de notre Dasein, et abou-
directe de développer une déshumanisa- apparemment déjà d'une certaine forme tir à occulter par exemple, la dimension
tion de notre image propre à cause d’un d'aliénation phénoménologique, dès lors vivante de la prison, mais aussi par
déséquilibre interne des références que nous nous permettons de stigmatiser extension, de tout phénomène en géné-
psychologiques de « l’isolé sensoriel du la prison d'un point de vue extérieur à ral.
monde », qui ne sont exclusivement que elle... « N'a de convictions que celui qui
constructions mentales immédiatement n'a rien approfondi », disait Cioran, Ainsi avons-nous seulement l'illu-
désolidarisées des stimuli sensoriels sen- peut-être dans le sens même de cette sion d'être libre dans nos divers modes
sés les inférer au moins aperceptivement, aliénation mentale : notre seule convic- d'ouverture au monde, alors que simul-
et qui donc, à long terme, figurent des tion finale, après approfondissement du tanément nous sommes soumis à l'arbi-
représentations appelées à la dégénéres- sujet, ne semble-t-elle pas être de bien se traire de préjugés car notre sensibilité et
cence sémantique, faute d’entretenir une garder de toute certitude historique, notre histoire personnelle à tous sem-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

mémoire sensorielle du monde concret. politique ou judiciaire sur le terme de « blent être trop « pressés » de nous inté-
A mesure que le bagage des souvenirs prison » ? Y aurait-il d'une part l'opinion grer au monde vivant... PAS D'EMPRES-
du réel s’allège et se vide, grossit l’indé- vulgaire totalement aliénée psychique- SEMENT donc pour s'absorber dans ce
termination de ces représentations men- ment à ses convictions illusoires et, d'au- dossier : n'est urgent que notre
tales qui traduit la pathologie. Moralité : tre part, la pensée intellectuelle et résolu- rétrospection intellectuelle sur nos idées
nous avons tous besoin d’éprouver un ment prudente qui rejoindrait ainsi la préconçues et forgées par l'urgence poli-
certain « mode d’être au monde », ou : figure du sage antique, pour finalement tisée de rejoindre le monde vivant et
Dasein, pour parler comme les phénomé- conclure avec lui: « Tout ce que je sais, actif. Bonne et patiente lecture à tous !
nologues, qui soit vivant et vibrant pour c'est que je ne sais rien. » ?
exister réellement, c’est à dire être pour Pourquoi pas, car avec la figure de
soi et être parmi les autres. Il s’ensuit que Socrate et l'aphorisme de Cioran, grande

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dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

Le statut de
l’enfermement dans l’Histoire
Du gibet aux barreaux

P
p
a
r ar habitude sociale, médiatique, sembler d’une violence excessive, mais ge la prison). Témoin de cette tendance,
culturelle, nous prenons la prison pour les magistrats de l’époque le considé- le fait de circonscrire, à partir du
M l’unique composante de l’institution raient comme le signe évident d’une XVIIIème siècle, la condamnation à mort
judiciaire, alors qu’il faudrait l’envisager rétribution, la partie lésée retrouvant à un nombre réduit de crimes.
a
pour ce qu’elle est : le lieu d’accomplis- ainsi son honneur aux yeux de la com-
t sement de la peine, ou de l’attente du munauté – ne minimisons pas le côté dis- On essaie aussi de rendre la sanction
h jugement. Le fait que l’adjectif « péniten- suasif en jeu, mais permettons nous de le la moins cruelle possible : le docteur
i tiaire » soit assimilé dans l’esprit de tous développer plus loin. Après avoir évo- Guillotin s’inscrit dans cette optique, et
e à celui de « carcéral » est assez significa- qué succinctement les peines antiques, et même si la vue d’une guillotine ne nous
u tif en l’occurrence. Comme nous essaye- volontairement écarté les éternelles inspire pas un implacable sentiment de
rons de le montrer, des logiques d’inté- questions de l’arène et des jeux du reconnaissance, force est de constater
rêts et une image humaniste de ce que cirque, qui nous semblent hors de pro- qu’un tel instrument réduit la souffrance
C peut être la prison sont à l’origine de la pos dans notre examen, essayons de au moment fatidique. Une fois « réglé »
h conception que nous nous faisons de cet revenir à la question de l’enfermement. Il le problème de la peine de mort, reste l’é-
a univers clos. Assimiler « prison » à convient en effet de se poser la question pineux questionnement du supplice qui
u « peine » peut en effet nous paraître évi- de la raison qui a poussé l’homme à évin- n’entraîne pas la mort : comment punir
f dent, alors qu’une telle opinion est le cer la peine corporelle directe au profit un acte autrement que par la roue ? La
résultat de la combinaison des exigences de l'incarcération. réponse apparaît alors comme une évi-
f
du droit et de la modernité des sociétés dence : l’enfermement. Bien sûr, et
r démocratiques issues des Lumières par Il semble qu’il faille attendre bien comme on l’a déjà soulevé, on enfermait
a opposition à l’obscurantisme décrié des longtemps après les Anciens pour cons- déjà avant, mais cela n’était que ponctuel
y anciens régimes. tater le changement dont nous parlons. et accessoire. C’est donc pour son carac-
Ce ne sont pas les
Tentons de revenir en arrière dans conquêtes barbares
l’Histoire, afin de cerner au mieux les qui ont mis fin à la
différentes pratiques judiciaires qui pré- torture ou à la peine
cèdent la prison. Il faut être lucide et de mort, ni les esprits
dépassionner, tant qu’on le peut, le débat éclairés du Moyen-
concernant le châtiment tel qu’il était Âge, encore moins la
envisagé dans l’Antiquité et, sans vou- lumière des cours
loir faire de bond chronologique insensé, italiennes de la
jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. La Renaissance (se rap-
condamnation d’un individu durant peler la finesse de la
cette ère « pré-carcérale », si on peut torture au Palais des
employer un tel terme, peut consister en Doges où la fenêtre
un bannissement, un supplice, ou la de la cellule du pri-
mort. Pour plus de détails sur la ques- sonnier donnait sur
tion, on peut se référer à l’excellent la salle de la ques-
Tortures et Supplices à Travers les Ages tion). Il apparaît que
de F. Mitton (éd. H. Daragon) dont nous les changements éco-
ne résisterons pas à l'envie de citer un nomiques, culturels
passage : « À Athènes, le condamné à mort et politiques qui ont
était étranglé ou décapité. On lui donnait b o u l e v e r s é
encore à boire du poison, de la ciguë le plus l’Occident depuis
souvent, dont il était tenu de payer le prix. deux siècles aient eu
C’est ainsi que périrent Socrate et Phocion. un impact sur ce que
Socrate, par ses moqueries cyniques et ses l’homme moderne
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

sarcasmes, avait indisposé à la longue ses considère comme


concitoyens. » Le Tormentum était effec- étant une peine. Le
tivement répandu dans la Grèce et la fait de promouvoir
Rome antiques, bien plus que la peine un individu face à un
d’enfermement qui ne concernait que des État qui ne se veut
cas marginaux. Qu’on ne se figure pas plus souverain a
pour autant ces peuples comme ayant entraîné une
cédé à la barbarie ou à l’injustice : les réflexion sur le châti-
jugements, loin d’être arbitraires, précé- ment (qui a eu des
daient systématiquement la punition. répercussions sur la
Certes, le châtiment public peut nous façon dont on envisa-
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dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

tère pratique, assez souple et certes à des hospices où les indigents restaient individuel et aux conditions par la
moins traumatisant, que la prison fut quelques temps avant d’être raccompa- modernisation des structures : la prison
adoptée, remplaçant progressivement les gnés aux limites de la ville), les malades était née. De plus, on ajouta l'idée que
châtiments corporels que les nouveaux (pour des raisons de santé publique : on l’enfermement était un soin, une théra-
tenants du pouvoir eurent tôt fait d’attri- craint alors les épidémies qui font des pie. Le prisonnier pouvait réfléchir à son
buer aux anciens régimes dont ils avaient hécatombes), les déviants (pour des rai- délit ou à son crime, se repentir, et payer
intérêt à ternir l’image (si tant est qu’ils sons évidentes de maintien de l’ordre et sa dette à une société qui l’avait mis à l’é-
aient attendu ce moment pour le faire). de sécurité), mais aussi les voyageurs cart. Il est important de rappeler que les
avec le système de quarantaine. Le systè- prisons sont alors des « maisons de
Puisqu’il en est question, penchons me d’enfermement possède donc trois redressement » où ce ne sont pas les
nous sur l’enfermement tel qu’il était « genres » : judiciaire, politique et torts infligés aux victimes qui sont
pratiqué sous l’Ancien Régime et ce afin administratif. Il semble que l’arbitraire redressés mais bel et bien les prisonniers,
d’écarter, d’un revers négligent de la n’ait que très rarement prise dans le sys- qu’on veut rendre meilleurs dans le but
main, les légendes des geôles du roi ou tème des peines sous l’Ancien Régime. de les restituer à la communauté.
celle, encore plus rocambolesque, de la En effet, la détention est réservée à des L’enfermement offre de surcroît une
fameuse « lettre au cas circonscrits dans la flexibilité, un rapport économique peu
cachet ». Dans la C’est donc pour son Constitution, que la rai- coûteux et une certaine discrétion pénale
quasi-totalité des son soit de santé que les dirigeants ne renient pas : on la
royaumes, on peut
caractère pratique, assez publique, juridique ou délaisse dès lors au profit d’autres pro-
distinguer plusieurs souple et certes moins encore de sécurité des jets bien plus gratifiants. Rappelons que
types d’enfermement. personnes qui sont sous la période révolutionnaire se trouve, par
Premièrement, l’en-
traumatisant, que la pri- l’autorité et la protection les décisions qu’elle prend, à la charnière
fermement qui précè- son fut adoptée du roi. Si on réfléchit à la entre châtiment corporel et prison : alors
de le procès et qui question de la lettre au qu’on n’a pas encore totalement évincé le
permet d’avoir les inculpés à disposition cachet soulevée au préalable, et qu’on premier, la seconde est déjà bien en
pour l’instruction : des cellules sont consulte les documents, on se rend place. De plus, que ce soit sous la Terreur
d’ailleurs parfois aménagées dans les tri- compte que, même si elle a été utilisée à ou, par la suite, avec Napoléon Ier, des
bunaux. Ensuite, l’enfermement qui pré- mauvais escient par certains – si tant est supplices ont été rétablis.
cède l’exécution, qui a toujours le même qu’elle ait été utilisée souvent, elle pou-
rôle : s’assurer que le prévenu se présen- vait avoir une réelle utilité pour la nation Il convient de se demander, au vu de
tera pour que justice soit faite. On enfer- et que son utilisation n’était que très rare- ce panorama non-exhaustif de ce que
me également les condamnés aux tra- ment le résultat de la décision arbitraire peut être l’historique de la prison (sur-
vaux forcés pendant qu’ils ne travaillent d’un seul. tout en Occident, et dans notre pays), si
pas, les mauvais payeurs pour les inciter les changements remarqués sont réels ou
à régler leurs dettes, les femmes ou les superficiels. Est-ce que les nouvelles
vieillards dont les infractions sont graves La prison, en tant que peine, est sou- institutions ont apporté de nouvelles
mais qui sont souvent graciés, les pro- vent attribuée à l’humanisme de la réponses ou n’ont-elles que légalisé des
ches d’une personne sur laquelle on veut Révolution Française. En effet, l’article pratiques judiciaires en vigueur depuis
faire pression afin qu’elle se livre. Dans VII de la Déclaration des Droits de l’Antiquité ? Est-ce que les Lumières et
ces cas, on peut qualifier l’enfermement l’Homme semble préparer l’avènement leurs descendants révolutionnaires ont
de judiciaire, en tant qu’il ne relève d’au- et le développement de la détention léga- réellement soustrait l’homme à un châti-
cune autre instance. Il est flagrant de le : « […] nul homme ne peut
constater que cet emprisonnement est être accusé, arrêté, détenu, que Ressources bibliographiques :
provisoire : en attendant le jugement, la dans les cas déterminés par la loi
mort, d’être payé, de travailler, etc. De […] ». . Marie-Anne Polo de Beaulieu, La France au Moyen-Age, de l’An
mil à la Peste noire (1348), Guide Belles Lettres des Civilisations.
plus, il est fait mention dans bon nombre
. Jean Sevillia, Historiquement correct, pour en finir avec le passé
d’ouvrages historiques du fait que les Il faut tempérer le propos unique, Perrin.
prisonniers paient leurs geôliers, la en rappelant que certains . Philippe Combessie, Sociologie de la prison, La Découverte.
conception de la claustration est donc révolutionnaires se plai- . Fernand Mitton (F. de Valmondois), Tortures et supplices à travers
les âges, H. Daragon.
radicalement différente de la nôtre. gnaient du caractère de
Parfois, il faut le reconnaître, l’emprison- connivence entre malfrats qui
nement prend une toute autre teinte : il se rencontrent en prison et qu’ils soule- ment insoutenable ou, au contraire, ont
arrive que les concurrents ou opposants vaient déjà l’épineux problème des inventé un supplice de plus ? Rappelons
politiques se retrouvent enfermés. Louis conditions de vie dans les établissements que, dans chaque pays démocratique, on
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

XI, loin d’être resté dans l’histoire pour pénitentiaires. Un grand nombre d’entre trouve aujourd’hui des raisons d’enfer-
avoir été le « juste », est plutôt célèbre eux préconisaient le travail forcé plutôt mer les individus en dehors de toute
pour ses fillettes (cages de fer où il faisait que l’enfermement et, s’ils cédaient enfin condamnation : la garde à vue, les cent-
enfermer ses adversaires). Il existe enfin sous les arguments des « pro-prisons », res de rétention, la détention provisoire
un type de détention que les dirigeants ils insistaient sur le caractère public de la sont des exemples frappants de cette ten-
de l’époque concevaient comme relevant peine qui doit dissuader en même temps dance. Il faut se demander si les change-
de l’administration de leur territoire. En qu’elle punit. Comme nous le soulevons, ments de la fin du XVIIIème siècle ont
effet, il n’est pas rare d’enfermer les pau- l’emprisonnement rencontrait à l’époque vraiment permis d’améliorer l’individu
vres ou les mendiants (les dépôts de deux arguments hostiles : la contagion condamné, de dissuader les autres de
mendicité sont cependant loin d’être des et les conditions déplorables. On répon- suivre la même voie que lui et de proté-
prisons, et sont souvent même comparés dit à la contagion par l’encellulement ger à long terme la société.
7
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

« Après tout, nous sommes tous susceptibles d’aller en prison ;


de quel droit nous empêche-t-on de savoir ce qu’elle est réellement ? »
M. Foucault
Le Groupe
d’Information sur les Prisons (1)
p
a
r

A
À la suite de la
dissolution du mouve-
ment maoïste, la Gauche
l Prolétarienne, le 27 mai
e 1970, de nombreux mili-
x tants sont incarcérés pour
le délit de reconstitution
a
d’une ligue dissoute (ils
n vendaient encore le jour-
d nal La Cause du peuple).
r En septembre 1970 puis
e en janvier 1971, ils entre-
prennent une grève de la
faim dans le but d’être
K
reconnus comme prison-
l niers politiques, mais
e aussi afin d’attirer l’atten-
i tion de l’opinion publique
n et des dirigeants sur les
conditions d’incarcéra-
tion et l’état du système
pénitentiaire. Daniel
Defert, qui participe à la
préparation politique de
Le 17 janvier 1972, au lendemain de la mutinerie à la prison Charles III de Nancy, Jacques-Alain Miller, Gilles
leurs procès, propose à Michel Foucault
Deleuze, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault sont photographiés par Elie Kagan, au cours de la conférence de
d’animer une commission d’enquête sur presse sauvage au ministère de la justice, organisée par le GIP.
les prisons à l’image de celle sur la santé
des mineurs du tribunal populaire de C’est pour cette raison qu’il n’existe tions de droits…). Le G.I.P veut surtout
Lens (dont J-P. Sartre était le procureur). aucun chef et aucune organisation au « faire savoir ce qu’est la prison », « faire
Transformant l’idée de commission d’en- sein du G.I.P. ; le groupe parisien est le connaître la réalité […] d’alerter l’opinion et
quête - terme trop judiciaire - en groupe relais des différents groupes de provin- de la tenir en alerte » (5).
d’information, idée qui valorise mieux ces, mais ne les dirige pas, il n’y a pas de
l’expérience collective de pensée et met pouvoir central, pas même de pouvoir, si Ce savoir sur la prison, le G.I.P ne va
en avant la prise de paroles des détenus ce n’est celui de la parole, du discours pas le demander aux institutions péni-
eux-mêmes, M. Foucault crée alors le vrai. Le G.I.P. est un « groupe d’interven- tentiaires, mais aux détenus eux-mêmes.
G.I.P., le Groupe d’Information sur les tion et d’action à propos de la justice, du sys- « Il s’agit de laisser la parole à ceux qui ont
Prisons. tème pénal, des institutions pénitentiaires en une expérience de la prison » (6) et ce dans
France » (4) qui veut mettre en question un seul but : « que l’intolérable, imposé
Le 8 février 1971, la diffusion illéga- la prison, la faire entrer dans l’actualité. par la force et le silence, cesse d’être accepté
le1, à la chapelle St Bernard de » (7).
Montparnasse, d’un manifeste brûlant et En pleine crise de
offensif, signé par Michel Foucault, Jean-
« L’unique mot d’ordre
l’institution carcérale La principale volon-
Marie Domenach (directeur de la revue (multiples révoltes en du G.I.P., té du GIP est de « litté-
Esprit) et Pierre Vidal-Naquet (le France, dont à Nancy et ralement donner la paro-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

Manifeste du G.I.P (2)) concrétise le bap-


c’est « la parole aux
à Toul, les 40 morts de la les aux détenus » (8).
tême du G.I.P.. révolte d’Attica), il ne détenus » » Donner la parole à
Très vite, de nombreux intellectuels s’agit donc pas de sim- ceux qui ne l’ont pas,
reconnus tels que Gilles Deleuze, Claude plement recenser les atteintes aux liber- ou ne l’ont jamais eue. Il ne s’agit pas de
Mauriac ou Jean-Paul Sartre rejoignent le tés et droits fondamentaux, les actions communiquer, mais de faire savoir ce
groupe. Mais il accueille également des inhumaines, dégradantes qui ont lieu au qui se passe réellement à l’intérieur des
anciens détenus, des lycéens, des sein des prisons françaises et que beau- prisons (suicides, sévices, grèves de la
familles de détenus. Tout le monde peut coup connaissaient de façon plus ou faim, agitation, révoltes). « L’unique mot
y parler, « Quel que soit celui qui parle, il moins vague (conditions matérielles et d’ordre du G.I.P., c’est « la parole aux déte-
ne parle pas parce qu’il a un titre ou un nom, sanitaires déplorables, punitions arbi- nus » » (9). C’est dans cette optique que,
mais parce qu’il a quelque chose à dire. » (3). traires, usage excessif de calmants, priva- dès l’hiver 1971, un questionnaire est dis-
8
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

tribué aux familles des détenus, qui prison comme privation de liberté dans chiffre était déjà de 73 au 31 juillet. »
attendent devant la Santé ou Fleury- un but d’amélioration et de réinsertion Déjà en 2000, le Sénat français émet-
Mérogis pour les visites, il sera égale- du condamné, établi en 1945 lors de la tait (suite à la parution du livre de
ment introduit illégalement dans les pri- réforme du droit pénitentiaire, était déjà Véronique Vasseur, Médecin-chef à la pri-
sons afin que les détenus puissent eux- bien loin dans ces prisons où s’appli- son de la santé) un rapport accablant dans
mêmes donner leur point de vue sur quaient régulièrement lequel il dénonçait des
leurs conditions de détention (le ques- les sévices sadiques, les Le silence imposé aux conditions de détention
tionnaire ne s’intéressait qu’aux condi- châtiments illicites sui- détenus ajoute, à l’en- « indignes d’un pays qui
tions de vie des détenus). La parole des vis d’administration de
fermement des corps, se targue de donner des
détenus sera publiée dans la revue tranquillisants, le leçons à l’extérieur dans le
Intolérable, sans retouche ni intermédiai- mépris des prescriptions un enfermement intolé- domaine des droits de
re et ce dès 1971 (quatre enquêtes au total médicales, l’exploitation rable des âmes. l’homme » (13) : des
verront ainsi le jour). des prisonniers dans le droits de l’homme
À cela s’ajoute d’autres actions cadre du travail obligatoire, etc. Le péni- bafoués, des maisons d’arrêt hors-la-loi,
concrètes : visites fréquentes auprès des tentiaire déborde le juridique. Le silence le règne de l’arbitraire carcéral, de la loi
détenus, manifestations, aides aux déte- imposé aux détenus ajoute, à l’enferme- du plus fort et de l’inégalité, des contrô-
nus et à la préparation de leurs procès, ment des corps, un enfermement intolé- les inexistants ou inefficaces, etc.
etc. rable des âmes. Cet intérêt d’une des plus hautes
instances de l’Etat pour le problème de la
Dans la droite lignée des enquêtes Finalement, l’action du G.I.P. aura prison vient finalement confirmer l’in-
sur la condition ouvrière, faites par les permis de mettre en lumière « l’une des fluence incontestable du travail de sensi-
ouvriers au XIXème siècle, les « enquê- régions cachées de notre système social, l’une bilisation qu’a mené le G.I.P..
tes-intolérance » du G.I.P. ont une dou- des cases noires de notre vie » (11), et dans
ble fonction : recenser et faire émerger une certaine mesure, de réintégrer la pri- Pour conclure, force est de constater
les raisons du mécontentement carcéral son à la société en établissant un contact que les problématiques mises en lumière
et organiser et rendre consciente d’elle- durable entre l’une et l’autre. par le G.I.P. il y a plus de trente ans, res-
même l’intolérance. C’est une nouvelle En décembre 1972, « le G.I.P. (comme tent toujours d’actualité. Peut-être donc
forme de lutte qui prend corps dans cette c’était prévu dès le départ) s’est dissout faudrait-il s'inquiéter de cette actualité,
articulation du pratique et du théorique, lorsque d’anciens détenus ont pu organiser afin de permettre la prise de conscience
proposant un modèle militant réactuali- leur propre mouvement » (12). Cette auto- par l’opinion publique des graves
sé. L’action se veut essentiellement poli- dissolution n’était pas la mort du combat défaillances de notre système carcéral,
tique, il s’agit de tisser un lien d’écoute et puisque le C.A.P. (Comité d’Action des première pierre d’une lutte contre l’into-
de reconnaissance entre l’intérieur et Prisonniers) prit alors son
Bibliographie indicative :
l’extérieur de la prison ; « il faut transfor- envol.
mer l’expérience individuelle en savoir col- . Le Groupe d’Information sur les Prisons : archives d’une lutte
lectif. C’est-à-dire en savoir politique. » 1971-1972, P. Artières (dir.), IMEC éditions, 2002.
(10). En 1990, l’O.I.P. (Observatoire . Les mutins, la psychiatre et l’aumônier, P. Artières, in Le Portique
n°13-14 « Foucault : usages et actualités », 2004.
Bien que le G.I.P. se soit toujours International des Prisons), un . Michel Foucault et les prisons, F. Boullant, PUF « Philosophies »,
défendu de proposer des réformes du lointain cousin du G.I.P., rep- 2003.
système pénitentiaire, ne voulant substi- rend le flambeau du problème . Médecin-chef à la prison de la Santé, Véronique Vasseur, rééd.
tuer sa parole à celle des détenus, son pénitentiaire. Mais peut-être lui Livre de Poche, 2001.
rôle politique, tant pratique que théo- manque-t-il de brillants relais
rique, est incontestable : il permit, entre intellectuels, tels que Foucault ou lérable, et en faveur de nos chers droits
autres, l’introduction, quelques mois Deleuze l’ont été pour le G.I.P., puisqu’on de l’homme...
seulement après sa création, des jour- ne connaît que trop peu l’état de délabre-
naux et de la radio dans les prisons, cho- ment des prisons françaises et des condi-
(1) « La prison partout », 1971, in Dits et Ecrits, tome 2,
ses qui jusqu’alors en étaient bannies. tions de détention qu’elle offre. texte 90, p. 193.
(2) Foucault fut poursuivi pour impression de tracts sans
Sur un plan plus théorique, il apporta
mention d’imprimerie.
une nouvelle vision du problème péni- Pour donner une idée plus précise (3) 1971, in Dits et Ecrits, tome 2, texte 86, p. 174-175.
(4) « Le grand enfermement », 1972, in Dits et Ecrits, tome
tentiaire, instaura une forme nouvelle de des conditions de détention dans notre 2, texte 105, p. 304.
lutte politique définissant un rôle nou- pays, voici quelques lignes de la préface (5) « Un problème m’intéresse depuis longtemps, celui
du système pénal », 1971, in Dits et Ecrits, tome 2, texte 95,
veau de l’intellectuel engagé (à la suite de Thierry Lévy (Président de p. 206.
(6) Manifeste du G.I.P, 1971.
de Sartre), et inventa finalement une l’Observatoire International des Prisons (7) « Sur les prisons », 1971, in Dits et Ecrits, tome 2, texte
nouvelle modalité du politique par la – section française) du rapport 2003 de
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

87, p. 175.
(8) Manifeste du G.I.P..
distribution nouvelle du savoir. l’O.I.P. sur ce problème : (9) « Je perçois l’intolérable », 1971, in Dits et Ecrits, tome

La parole des détenus a changé l’opi- « Quand l’O.I.P. a pris la décision de 2, texte 94, p.204.
(10) « Le grand enfermement », p. 304.
nion publique sur la prison, qui a pris publier un rapport sur l’état des prisons en (11) « Enquête sur les prisons : brisons les barreaux du
silence » 1971, in Dits et Ecrits, tome 2, texte 88, p. 178.
conscience, particulièrement par la paro- France en 2003, […] nous n’imaginions pas (12) Manifeste du G.I.P., p. 175.
le des familles de détenus, que la prison avoir à décrire une descente aux enfers. […] (13) « Toujours les prisons » , 1981, in Dits et Ecrits, tome
4, texte 282, p. 96.
était une blessure même pour ceux qui Pour ces personnes [les détenus], chaque nou-
restaient dehors. veau jour annonce une lutte vouée à l’échec
contre le bruit, la saleté, les mauvaises odeurs,
Les enquêtes du G.I.P. vont, de plus, l’étouffement et, par voie de conséquence, la
exposer un nouveau rapport du péniten- haine des autres et de soi. En 2002, 122 per-
tiaire au juridique. Le rôle juridique de la sonnes se sont tuées en prison et, en 2003, le
9
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

LA PRISON, au centre, sur la balance.


Vers un équilibre individuel des détenus,
ou vers une société plus équilibrée ?

L
p
a
e 2 mars 2000 a eu lieu une CONDITIONS DE DÉTENTION prononcée, les 3 ans prévus pour vol
r
commission d'enquête de l'Assemblée simple se réduisant souvent à une
sur la situation et l'état des prisons La surpopulation carcérale est le durée exprimée en mois de détention.
C françaises, ce qui constitue un événe- premier problème qui vient à l'esprit si Puis, à la suite de la condamnation, les
l ment car jamais une telle initiative, qui l'on cherche à mettre en évidence les peines sont susceptibles d'être aména-
a plus est traversant tous les corps poli- mauvaises conditions de détention gées (exemple de la semi-liberté). En
i tiques, n'avait jusque là été prise. Elle inhérentes à certains établissements. second lieu se pose le problème de la
semble pourtant être le résultat logique Mais elle concerne principalement les "certitude de la peine" : sous la décision
r
d'une ambiance générale assez nouvel- maisons d'arrêt situées dans les centres du JAP (Juge d'Application des Peines)
e le : entretenue tant par certains travaux pénitentiaires, ainsi que les maisons et ne présence de l'accusé, avocat,
d'écrivains ou de journalistes (« d'arrêt autonomes. Ainsi ce sont sur- directeur de prison, surveillant et pro-
d Voyage au bout de l'horreur des pri- tout les personnes placées en détention cureur, se manifeste "l'érosion des pei-
e sons françaises », Le Monde, 6-7 provisoire et celles condamnées à ce nes", sous forme de modification ou
février 2000) que par les témoignages courtes peines qui souffrent, soir envi- réductions pouvant amener à une sor-
de plus en plus fréquents d'anciens ron 70% des personnes détenues en tie. C'est ainsi que, dans le jargon juri-
V détenus. Ce récent intérêt de l'opinion France. Pourtant le fait est que le nom- dique, le JAP devient le JIP (Juge
r publique et des parlementaires semble bre d'entrées en prison tend à diminuer d'Inapplication des Peines), et que les
e bien apporter, et on ne saurait le regret- ces dernières années. Les causes de la premières lignes d'un casier judiciaire
e ter, un peu de transparence à ces hauts surpopulation sont donc à rechercher sont rarement remplies par des peines
s murs d'enceinte, et c'est dans ce du côté de taux de détention, lui en d'emprisonnement ferme.
contexte que l'O.I.P. (Observatoire hausse. Quelques chiffres : ce taux était
e
International des Prisons) avait produit en 1975 de 50 pour 100 000, et en 1999 Et pourtant il ne saurait y avoir sur-
un procès verbal, Prisons : un état des de 84 pour 100 000 (Angleterre: 120; population sans individus incarcérés
lieux, en vue de son audition devant Finlande: 56). en grand nombre. La liberté condition-
l'Assemblée Nationale en mars 2000. nelle (principale mesure de liberté anti-
Ce rapport, ainsi qu'un entretien réali- Il est vrai que la période de sûreté, cipée) s'accorde de moins en moins
sé avec un substitut du procureur en depuis l'abolition de la peine de mort, (6,7% des sorties), alors qu'elle favorise
fonction, fourniront une partie de la s'est étendue jusqu'à la peine incom- la réinsertion si elle est accompagnée
matière qui constituera cet article; et pressible en 1994, qu'une peine perpé- d'un suivi et de certaines obligations.
principalement dès qu'il s'agit de sta- tuelle réclusion criminelle de 30 ans a En février 1999, l'association
tistiques, de témoignages et revendica- été créée, que le maximum correction- Recherches, Confrontations et Progrès
tions, ou de précisions d'ordre juri- nel est passé de 5 à 10 ans. Or, il ne s'a- rendant publique 15 propositions pour
dique concernant les termes utilisés, les git ici que d'une petite partie des une réforme de l'application des pei-
textes de lois et le fonctionnement judi- condamnations, sachant que les deux nes; telle "l'abolition des périodes de
ciaire, il faut précises toutefois que les premières peines concernent les sûreté"ou "la généralisation d'un systè-
prises de position sont personnelles. A Assises (assassinat, viol, vol avec me de libération anticipée". Ces mesu-
l'aide de ces observations, qui seront armes) et que le maximum correction- res seraient bénéfiques sous tous les
considérées comme des faits donnés, il nel (délits tels homicides involontaires points de vue.
s'agit de faire tourner autour d'un seul ou vol) n'est jamais assorti d'une pério-
axe les deux tendances opposées qui de incompressible. L'O.I.P. relève que La question est ici de savoir pour-
existent aujourd'hui dans l'opinion les délits d'atteinte aux biens de faible quoi, dans ce genre de considération,
publique. gravité restent sanctionnés par des oublie-t-on si souvent d'aborder le pro-
maxima totalement disproportionnés, blème des victimes. Le lien entre faute
La première consiste à s'insurger par exemple, le vol simple est sanction- et condamnation est évident, mais la
contre des atteintes dites aux libertés né par 3 années d'emprisonnement victime ne disparaissant pas après le
individuelles et aux droits que sont par (« Le 21 avril 1999, à Nancy, un jeune fut jugement, elle doit être reconnue
exemple les détentions provisoires condamné à 2 mois fermes pour le vol comme telle, et on comprend aisément
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

abusives (cf. Outreau), et la deuxième à d'une chemise de 179FF »). Or, il semble combien il peut être outrageant pour
qualifier d'injustice le fait qu'un important d'apporter ici quelques pré- elle qu'un individu ayant commis on
condamné pour crime grave puisse à cisions d'ordre juridique, car ces pro- ne sait quel acte sorte à nouveau et ait
nouveau respirer à l'air libre, ou récidi- pos doivent être nuancés : il n'en est une seconde chance (le phénomène est
ve après une libération anticipée (cf. pas ainsi en pratique. En effet, il faut surtout visible dans le cas d'homicides
Pierrot le Fou). De même, lorsqu'une bien distinguer la peine encourue de la volontaires: 3 ans pour accident de la
démarche judiciaire est interrompue peine prononcée, et la peine prononcée route). On peut remarquer en passant
pour une "erreur de procédure", lais- de la peine exécutée. que l'opinion publique, bien souvent,
sant l'accusé libre et l'accusation voudrait ne pas tenir compte du cadre
impuissante. En premier lieu la peine maximale juridique, et , si elle le pouvait, enfer-
prévue est rarement, si ce n'est jamais, merait bien du monde. Ce cadre juri-
10
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

dique, et c'est
peut être ce qui
fait son fonde-
ment, a pour
devoir de conte-
nir les pressions
sociales récla-
mant justice, et
par cela de pro-
téger le droit
commun des
individus à être
jugés le moins
partialement
possible. Et c'est
ce même cadre
qui place les
individus en
détention, bien
plus souvent
pour le bon
déroulement de
l'instruction ou
pour la protec-
tion de ces der-
niers plutôt que
pour atteindre à
leur liberté. Il y
a cependant un
écueil, car il
semble bien être
difficile au pro-
cureur (bien
qu'en théorie ce
soit possible) de
requérir une
peine d'empri-
sonnement infé-
rieur à celle déjà
subie. Le mini-
mum requis
pourrait bien
être, dans la
plupart des cas,
d'une durée au
moins égale à la détention provisoire, uve à l'extérieur ? Assurément non, vue tion, et ce peut-être pour la première
ce qui laisserait l'individu libre, mais que la proportion d'êtres violents, fois de sa vie, ce qui lui aurait manqué
pose des problèmes évidents. instables ou criminels est inévitable- ou ce qui lui manque encore : un cadre
Considérant que la population de ment plus forte. Tous les témoignages ferme, rigide, et donc plus résistant
condamnés pour vol correctionnel peuvent le confirmer, les détenus ont que lui ; à un phénomène d'infantilisa-
baisse et que croît la proportion de leur propres lois, sévères, dures et sans tion se mêle un phénomène de sécuri-
condamnés pour homicide, infraction appel. Certains les font respecter, d'au- sation, et de leurs propres aveux, d'an-
sexuelle, ou infraction à la législation tre les subissent, les nouveaux les ciens détenus souhaitent retrouver ce
des stupéfiants, il serait bon de reconsi- apprennent à leur dépends. Les "poin- qu'ils ont perdus : une place bien déli-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

dérer la manière d'aborder et de traiter teurs" comme ils disent ont un traite- mitée et personnelle, un cadre régis-
le sujet des remises en liberté, sans ment bien particulier, ils subissent le sant son temps et son espace, des règles
omettre l'existence des victimes et sans plus souvent ce qu'ils ont eux-mêmes l'entourant et créant ainsi une certaine
se cantonner à l'intérêt personnel des commis, toute angélisation de ces hom- hiérarchie dans laquelle il trouvait un
détenus en général. mes est donc à proscrire, mais il fau- rôle ou tout du moins des repères.
drait bien pourtant éviter que quel- Il ne faudrait pas oublier les violen-
ATTEINTE AUX PERSONNES, qu'un se construise dans ce contexte ces commises par le personnel péniten-
VIOLENCE CONTRE AUTRUI favorisant les renforcements des amer- tiaire, violences qui ont réellement
tumes, l'insensibilité des esprits. On cours et que l'O.I.P. divulgue généreu-
Le milieu carcéral pourrait-il observe quelque fois qu'un jeune sement dans la presse écrite, mais hélas
échapper aux violences que l'on retro- homme trouve lors de son incarcéra- le plus souvent " gratuitement, sur la

11
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

base des déclarations ordurières de petites suivi psychologique qui leur permet- aux détenus des aides psychologiques
balances de garnison, ou d'informations trait l'amendement et le travail sur soi. permettant cette forme de résurrection
tronquées recueillies dans des rapports citée plus haut, passant par les formes
d'inspection confidentiels et mystérieuse- Dans cet état de détresse pouvant les plus diverses. Pour n'en citer qu'u-
ment échappés " (Syndicat National apparaître dans un tel contexte de pri- ne, une séparation de l'Église et de l'É-
Pénitentiaire Force Ouvrière, vation de liberté et de solitude, faut-il tat ne devrait pas empêcher un recours
Questionnaire du Ministre de la Justice, 20 voir l'ultime produit d'une liberté plus large aux hommes d'Église, qui se
novembre 1999). Il est vrai que, sous réduite à son minimum ? Le remords et sont déjà révélés efficaces dans ce
prétexte d'apporter aux détenus des le repentir se trouvent largement mis genre de situations extrêmes. Car
conditions de vie plus favorables (ce en cause, mais il importe de bien les comme le dit Landsberg dans Essai sur
qui serait bien sûr une bonne initiati- différencier, à partir du reproche inté- l'expérience de la mort, " il ne peut pas être
ve), il ne faudrait pas ni victimiser rieur dont ils sont deux variétés intrin- superflu de se rappeler aujourd'hui que la
ceux-ci, ni mettre en accusation gratui- sèquement différentes ; " Et même quand morale chrétienne n'est pas une morale de
tement l'institution et son personnel, les mots sont pris l'un pour l'autre, les compromis et de lâcheté, mais qu'elle nous
dans le non-respect de la présomption deux voies ouvertes devant l'âme qui demande un héroïsme plus profond, plus
d'innocence, personnel qui d'ailleurs condamne son passé divergent nettement : absurde en un certain sens, plus intrans-
affirme que " ses conditions de travail se la première s'enfonce vers le suicide, la igeant que n'importe quelle autre morale ".
dégradent alors que dans le même temps seconde conduit à la résurrection. " Cependant, de la même façon qu'il
s'améliorent les douches et les petits déjeu- (Troisfontaines, Le Choix de Jean-Paul ne faut oublier les victimes, il ne fau-
ners des détenus " (ibid.). Le décret du 31 Sartre). Le remords est une sorte de drait pas non plus oublier les êtres du
décembre 1977 défini le travail du per- hantise qui obsède, et enveloppe l'idée dehors, des personnes ayant aussi
sonnel par deux missions: garde des que la faute est irrémédiable, telle une toute sorte de faiblesses, de tendances,
détenus, maintien de l'ordre et de la malédiction implacable. La souffrance mais qui ne sont pas passées à l'acte ou
discipline, et préparation à la réinser- devient châtiment, mais ce châtiment bien qui ne se sont pas fait "prendre".
tion dans la société. Une si lourde tâche n'est pas accepté par l'homme torturé Pourtant ces personnes ne bénéficient
qui demande à l'évidence bien plus que de remords en raison du sentiment d'aucune assistance psychologique ni
des moyens financiers: du temps, une d'irrévocable. La logique du remords de suivi régulier ou de programme de
formation adéquate, une organisation est le désespoir, et celle du désespoir réinsertion sociale, car il existe bien des
de travail évitant les traitements de est le suicide. Tout autre est le repentir, personnes isolées en société, le plus
faveur. qui n'implique aucun sentiment d'irré- souvent à cause d'une détresse person-
parable ou de fatal. La réparation et la nelle, d'un événement grave, d'un long
VIOLENCE RETOURNEE contrition sont les moyens de racheter chômage ou de prise de drogues, prin-
CONTRE SOI une faute afin d'obtenir le pardon. cipaux éléments d'une dialectique de
L'espoir et la confiance habitent bien l'isolement et de la solitude. " L'être
Confronté à un doublement du plus l'homme de repentir. véritablement seul n'est pas celui qui est
nombre de suicides entre 1987 et 1996, abandonné par les hommes, mais celui qui
l'administration pénitentiaire a multi- Pour autant le courage serait-il du souffre au milieu d'eux, qui traîne son
plié rapports et circulaires concernant côté de celui-ci, alors que la détresse per- désert dans les foires " (Cioran, Précis de
ce triste fait, et révèle qu'il concerne manente dans laquelle vivent certains décomposition).
surtout certaines catégories de détenus condamnés nous est inconsolable ? C'est
: ceux qui viennent de rentrer, ceux qui ainsi que, quelles que soient les idées Finalement, il s'ensuit d'un ques-
ont déjà fait des tentatives auparavant, qui pourront jamais traiter de ce sujet tionnement dans le domaine des pri-
ceux qui ont commis des crimes contre délicat, " il faudra toujours plaindre les sons, une autre interrogation plus spé-
des proches. Ils s'en "sortent" par la gens malheureux, même ceux qui ont méri- cifique ; il s'agit de se demander en
mort, et semblent mettre à jour leur tés de l'être, quand ce ne serait que parce quoi peut bien consister une défense de
mal-être en même temps que l'inadé- qu'ils ont mérité de l'être ", comme le dis- l'intérêt des détenus, considérant qu'il
quation de l'organisation et des pra- ait Montesquieu dans ses Cahiers. est nécessaire d'éviter toute victimisa-
tiques de l'institution. Mais pour Pourtant ces considérations s'étendent tion ou angélisation à outrance des per-
autant comment répondre aux plaintes au suicide en général, qui existe sonnes détenues. En effet, si la société
déposées par les familles concernant "dehors" comme "dedans", mais il et son institution judiciaire ne cessait
cette dernière ? Celle-ci était théorique- serait possible de formuler autrement de juger excessivement les détenus et
ment chargée de garder les détenus, le problème en milieu carcéral: il ne de mépriser les êtres qu'elles enfer-
peut-elle être tenue pour responsable serait plus de savoir si un détenu est ment, au nom de quoi respecterions-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

d'un suicide ? La frontière entre obser- fort ou faible, ou si sa souffrance et sa nous la société et les individus qui la
vation et surveillance étant de surcroît peine sont dignes de lui, mais bien plu- composent, nous qui nous sentons bien
peu claire, l'initiative qui semble pou- tôt de savoir si lui-même peut suppor- plus proches d'eux que des geôliers et
voir porter immédiatement ses fruits ter le poids de sa culpabilité et de sa des juges ? Il semble donc bien qu'une
en termes de prévention du suicide (ou peine. Faut-il parler de dignité dans position de victime ne serve ni les inté-
plutôt en termes d'empêchement de l'acceptation d'un long et pénible rêts des êtres encore en liberté, ni
mourir), passerait par des privations enfermement ? Quoi qu'il en soit, il y a même ceux des détenus.
de droits (retrait des lacets, ceintures, une sorte de mépris dans cette idée de
rasoirs). Une solution plus efficace résignation, " un mépris à l'image du
mais sur un plus long terme serait militaire qui prend ses travaux comme des
d'apporter aux détenus une aide véri- exercices de patience " (Alain, Idées).
table pour trouver une activité, une
12 préparation complète à leur sortie, un Il apparaît donc nécessaire d'offrir
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

CARTE POSTALE DE ZONPRI


Interview de Mary T., souvenirs de Fleury-Mérogis...
p

I
a
r
ntroduire cet article n’est pas une pour comprendre ce qui se passe montrer les livres dédicacés par le
H tâche facile. En effet, comment ne pas autour de nous et ne pas oublier notre photographe.
é parler du « choc des cultures » entre le devoir de citoyen. Cette bibliothèque a-t-elle été
monde intra et extra carcéral ? créée à l’initiative des détenus ?
l
Comment ne pas éviter de parler de
è l’appréhension qui nous saisit malgré H. T. : Parle moi des tes souve- Non, elle a été créée par l'asso-
n tout, lorsque, ça y est, les grilles nirs de Fleury-Mérogis. ciation Lire c'est vivre, une asso-
e s’ouvrent et on entre dans ce monde, ciation qui organise une partie des
dans cet univers clos, dans cet uni- Mary T. : Hier, je suis tombée activités culturelles des trois mai-
T vers avec son propre fonctionnement, sur les rushes que nous avions sons de détention de Fleury-
dans cet univers froid, et puis lorsque tournés à la Maison de Jeunes Mérogis. Des projections de films
a
l’on se demande si tout va aller, si Détenus de Fleury-Mérogis. Sur dans la maison de détention de
r l’on va tenir le coup, si l’on ne va pas une des cassettes, il n'y a que les femmes, des ateliers-théâtre chez
a succomber sous nos préjugés ? Cette lieux et des objets. En tant qu'in- les hommes, des ateliers-photo et
n appréhension, n’est-elle pas celle que tervenants, nous n'avions accès vidéo chez les jeunes, et des lectu-
t nous ressentirions tous certainement, qu'aux salles de cours. Un couloir res collectives destinées à tous,
o et c’est certainement celle qu’a dû bloqué par une porte à barreaux, et qu'ils sachent lire, qu'ils soient
ressentir Mary T. lorsqu’elle est nous ne connaissions de la maison analphabètes ou étrangers.
l
entrée pour la première fois dans une de détention que ce couloir, ce que
a maison de détention…? Actuellement nous voyions par les fenêtres et ce
étudiante en master de cinéma (spé- que nos stagiaires nous racon - C’est par le biais de cette asso-
cialisé dans le documentaire) à taient. Sur les rushes retrouvés, on ciation que tu es intervenue ?
Lussas, c’est il y a environ deux ans, voit la cour, sans les détenus. Juste
titulaire d’une M.S.T.C. et employée les fenêtres barrées avec du linge Oui, je suis intervenue à la mai-
dans un festival de cinéma parisien, qui flotte, des sacs en plastique… son de détention grâce à cette
qu’elle a eu l’occasion d’animer un J'ai les rushes des détenus aussi. association, mais aussi grâce au
atelier de cinéma dans une maison de Mais il est impossible de les mont- Centre Audiovisuel Simone de
détention pour jeunes détenus de la rer. Ils étaient mineurs pendant le Beauvoir, avec sa déléguée généra-
région parisienne. L’interroger à ce tournage et le principe n'était pas le, Nicole Fernandez Ferrer, qui a
sujet m’a semblé pertinent afin de de faire un film sur eux, mais remonté le Centre et travaille
comprendre l’importance de ne pas qu'eux fassent des films sur eux, actuellement à la restauration de
stigmatiser les détenus. Mary m’a dit des cartes postales vidéo, desti- toutes ses archives. Plus expéri-
qu’elle n’avait jamais voulu savoir nées à leur famille. mentée que moi pour l'aide à l'é-
pourquoi chacun de ses « élèves » criture de scénario, à l'analyse de
était là, à Fleury. Et cela lui importe La salle de travail où nous nous films, elle m'a proposé de venir la
peu d’ailleurs. Cet été-là, je l’ai peu retrouvions était la bibliothèque. seconder à cet atelier pour toute la
vue, elle était « absente », mais vous Elle porte le nom d'un personnage partie technique : montage numé-
le comprendrez en lisant cet article. qui a erré dans cette maison de rique et prise de vue avec une
Peut-être nous faut-il entrer dans une détention : Henri Cartier-Bresson. caméra numérique.
prison pour constater ce qui s’y passe Les bibliothécaires, un détenu
réellement ? Peut-être nous suffit-il adulte - la quarantaine - et un
de nous informer un tant soit peu jeune, étaient très fiers de nous J’imagine qu’accepter, et réali-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

13
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

ser une telle entreprise ne doit de perspective, de travailler


pas être évident… ensemble. Pendant que certains
écrivaient avec Nicole, que je tour- Que retiens-tu de cette expé-
Sans me poser de questions, j'ai nais avec d'autres, les autres rience ?
accepté. Nous avons préparé le regardaient des films. Je sais que dans certains grou-
cours en étant très précises sur la pes, tout le monde est passé en
gestion du temps : nous n'avions « Zonpri ». C'est le passage à
que huit jours pour faire les cartes Excuse moi pour cette question : l'âge adulte peut-être. Drôle de
postales vidéo avec les détenus. Et as-tu eu peur ? valeur. Je comprends la violence et
nous n'avions que cinq heures la révolte qu'il peut y avoir dans
d'intervention par jour. Cela paraît Je n'ai jamais eu peur de rentrer certains actes, dans certaines paro-
peu, mais venir à Fleury, entrer dans la maison de détention. Je les. Que ferais-je si je n'étais pas
dans la maison de détention - don- n'ai jamais eu peur avec eux. Le une petite fille gâtée par la vie,
ner son autorisation d'accès, lais- seul problème que j'ai eu a été de une blanche, qui a été scolarisée, à
ser son portable à l'entrée, passer trop m'attacher à eux, d'être trop qui la mère a appris à lire et à écri-
les cinq ou six portes blindées -, proche en âge peut-être, et de me re, qui a trouvé du boulot quand il
demander aux gardiens de descen- laisser déborder par leur demande le fallait ? Certains s'en sortent,
dre les détenus, réitérer parfois la constante d'attention. Par moment, c'est sûr, mais oh combien blessés,
demande et laisser le temps aux effectivement, j'étais très touchée méfiants.
détenus de se retrouver - ils sont par des mots, des images, des atti-
seuls dans leurs cellules - prend tudes. Je persiste à croire qu'il faut
énormément de temps. donner plus de moyens pour édu-
quer ces jeunes, il faut être plus
Le midi, ils allaient manger Et quels genres de films avez- patient, accepter leur culture et
dans leurs cellules, ils se faisaient vous tourné ? Comment les déte- arrêter de croire que la détention
à manger ou alors ils goûtaient à la nus réagissaient-ils face à l’écri- va guérir la société. Depuis ce
cuisine collective. Nous sortions ture ? À la caméra ? mois de juillet 2002, il y a un suici-
déjeuner pour deux heures et de par semaine à Fleury. Les
recommencions notre appel au Les films qu'ils ont fait ont conditions sont de pire en pire. On
retour. dépassé notre intention de départ. veut redonner des cours. Il y a les
Il y avait un film sur l'alphabétisa- fonds, mais il n'y a pas assez de
Le plus difficile pour moi était tion en prison, et sur ce lieu cen- gardiens disponibles pour encad-
de les laisser le midi et le soir. On tral qu'est la bibliothèque. Un film rer les cours. Les gardiens ? On ne
se disait à demain, à toute à l'heu- sur deux jeunes qui se demandent peut pas dire qu'on les a beaucoup
re, mais nous, nous étions libres, ce qu'ils vont faire à leur sortie. vus pendant l'atelier. Je ne les
eux non. Pendant ces deux semai- Un film noir sur la détention, les blâme pas eux, je blâme le fonc-
nes, je n'ai pu voir personne, car je barreaux, les couloirs, et le peu tionnement global de la détention
pensais sans cesse à eux. Cette d'espoir pour la sortie. Un film sur en France, car ce sont des gens
expérience est très forte, il y a un le vol en prison, et un film sur l'ar- courageux, et qui ne tournent pas
partage, un échange, ce que je rivée en prison. toujours le dos aux détenus. On est
donne, ils me le rendent. humain, on ne peut pas travailler
Forcément on se pose des ques- Le tournage s'est bien passé. avec des gens tous les jours, et
tions sur les lois, le fonctionne- C'est le stade de l'écriture qui a été faire comme s'ils n'existaient pas !
ment de la justice, la lenteur admi- le plus fastidieux. Il fallait que les
nistrative, le surpeuplement en jeunes prennent conscience que ce J'ai eu de belles lettres à la fin
prison, la raison pour laquelle il qu'ils avaient à dire n'était pas de l'atelier, des remerciements. J'ai
n'y a pas plus de fonds débloqués « débile », et qu'ils pouvaient beaucoup reçu pendant l'atelier.
pour faire des ateliers (pour édu- structurer leur pensée. Ce qui est Tout ce que je peux donner aujour-
quer ?). triste à voir, c'est le fatalisme, le d'hui pour faire avancer d'un pas
manque de confiance en l'avenir de fourmi le système, c'est un
C'était l'été, et cette activité qu'ils ont. Un jour, j'ai rencontré témoignage, un de plus.
était la seule activité sociale qu'ils un de mes anciens "stagiaires"
avaient durant les deux mois de dans le métro. Il était livreur pour
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

vacances. Les cours n'avaient plus une grosse boîte. Il a 19 ans. Peut-
lieu. Certains ont eu les résultats on dire qu'il s'en sort ? Il n'est plus
de leurs examens - le brevet - pen- en détention, mais il a un casier
dant le stage, d'autres ont été libé- judiciaire, il doit mal gagner sa
rés. Ils étaient neuf au départ, un vie, son patron doit lui rappeler
adulte - il y a des adultes chez les qu'il a de la chance d'avoir pu être
jeunes, cela permet d'adoucir cer- embauché. Je trouve ça dégueulas-
tains conflits - et huit mineurs. se, ça se ne passe pas comme ça
Deux ont été libérés. Et aucun n'a pour des jeunes qui ont pu être
jamais loupé un cours. Au delà de libérés sous caution, de suite, sans
l'aspect ludique du cours, il y avait passer par la détention, des fils à
avant tout cette notion d'échange, papa.
14
dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

« Or la société prescrit avec soin de détourner les yeux


de tous les évènements
qui trahissent les vrais rapports de pouvoir »
M. Foucault, Le Discours de Toul, 1971.
Dits et Ecrits, t.2, p. 237.

L’isolement sensoriel (1)


et ses consEquences
p
a
r

B
« Nul n’est sûr d’échapper à la pri-
son » (2). La prison n’est pas seulement
l’enfermement entre quatre murs mais
privant le sujet de ses coordonnées sen-
sorielles habituelles, jusqu’au camp de
concentration qui cherche à détruire la
de haute sécurité pour déstructurer l’ex-
périence sensorielle : la privation de
référence externe abolit la comparaison
e aussi en nous-mêmes dans l’isolement sensibilité même du sujet. entre le monde réel et le monde vécu par
r sensoriel provoqués par les la réception sensorielle. En
écrans, devenus nos média- étant mis à l’isolement, rap-
n
teurs technologiques. La pri- pelle Gwenaëlle Aubry (3),
a vation augmente le désir de le sujet doit trouver en lui
r l’objet par le défi de l’ascèse de quoi nourrir la réflexivi-
d ou de l’abstinence ; au té : il découvre combien l’i-
contraire de la privation, l’i- mage mentale délivre les
A solement sensoriel est un sensations incorporées, là
affaiblissement de la chair où la narrateur n’éprouvait
n
intime par la décorporation rien à la vue de la madelei-
d des objets susceptibles de ne avant qu’il n’y eusse
r fournir un vécu subjectif. goûté. L’isolement senso-
i L’isolement sensoriel suppri- riel n’est pas une recherche
e me le contact en nous désen- du temps perdu, mais une
u sibilisant, du toucher des impossibilité progressive
autres, des sexes et des sen- de retrouver en soi des
sations environnementales. repères autres que men-
Cette anesthésie produit une taux.
souffrance par défaut d’in-
tersubjectivité et d’interob-
jectité : sans objet, sans vête- W. Reich éprouve le
ment, sans écriture, le dénue- besoin, en 1934, de complé-
ment détruit peu à peu le ter son ouvrage de 1933 sur
système nerveux, faute de L’analyse du caractère, par
l’interaction constitutive et une conférence sur contact
des réactions. psychique et courant végé-
L’enfermement des corps tatif (4). Le manque de
les rend intouchables par la contact, phénomène névro-
prairie, la tranchée et le camp tique, provient de l’inter-
dans ce qu’Olivier Razac a diction du monde extérieur
étudié comme une histoire de nous laisser réaliser les
politique du barbelé. Cette tendances libidinales.
technique stigmatise des L’équilibre, que la société
populations cibles en leur occidentale attend, est un
interdisant la communica- équilibre statique entre les
tion tangible. L’ordre des cas- forces pulsionnelles et les
tes maintient les intoucha- pulsions inhibitrices. La
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

bles en position de dominés, dissociation et l’opposition


en reproduisant la mise en produisent une paralysie et
distance physique dans une une rigidité que le senti-
mise à distance mentale. Plus ment de solitude, sinon de
que la contamination, le mort, intérieure, exprime.
malade est enfermé dans la Face à une situation
bulle protectrice de l’hygiène, et surtout L’isolement sensoriel est devenu une conflictuelle, l’insensibilité et la perte de
dans la distance sanitaire et salutaire de technique de rupture relationnelle entre l’aptitude au contact sont un mode de
l’alibi du rétablissement. L’alibi de la le corps et le monde ; le but de l’anato- défense pour ne pas avoir à soutenir
séparation organise une esthésiologie mo-politique a été de créer des Quartiers socialement le conflit entre répression et

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dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

expression de l’énergie sexuelle : “ le chez la fille vise à la réduction brutale de son avec le monde est à accomplir pour cons-
manque de contact est occasionné par le blo- excitabilité génitale… Les sévices infligés truire ce qui n’a pu l’être dans l’accueil.
cage de la motilité de l’orgone du corps (anor- aux jeunes ne sont pas du tout des punitions Alexandre Lowen estime que l’absence
gonie) ” (5). Expression d’une concentra- anticipées d’activités génitales futures, ne d’une intimité physique génératrice de
tion d’opposition et de dissociation, le sont pas des “ actes de vengeance ” perpétrés plaisir entre la mère et l’enfant conduit
manque de contact est le reflet de l’an- par des adultes, mais des mesures rationnel- l’enfant à ressentir cette absence de
goisse de l’orgas- Si le premier toucher est si lement fondées du groupe prédo- contact physique ; la peur et la honte de
me, faute d’un minant… le patriarcat part en son propre corps vécus par la mère per-
fondateur dès la naissance
vécu sensoriel du guerre contre la sexualité infan- turbent la sensibilité de l’enfant : “ Si elle
flux orgastique et l’accueil par la mère puis tile, détruisant d’emblée la considère avec dégoût l’acte sexuel, tout
dans son corps. le père, c’est que s’y mani- structure sexuelle et provoquant contact physique intime est teinté de cette
Le contact orgas- feste la première expérience l’impuissance orgastique en impression. Si une femme a honte de son
tique occasionne imposant une cuirasse rigide ; corps, elle ne peut pas l’offrir de bonne grâce
sensorielle de contact entre
une peur du agissant ainsi, il suscite sans le à l’enfant qu’elle allaite “ (11). Ces défi-
contact génital en soi et les autres en dehors vouloir tout un cortège de névro- ciences au niveau de l’image du corps, si
désaffectivant du ventre maternel... ses, perversions et crimes elles dénotent une perturbation de la
l’excitation : la sexuels ” (8). La morale relation mère-enfant, déterminent la
thérapie consisterait à analyser rigoureu- sexuelle, par le complexe de castration, qualité du contact avec le monde exté-
sement les attitudes et les sensations organise le manque de contact en détour- rieur : “ Des bras tièdes, tendres, qui sou-
pendant la masturbation et l’acte sexuel nant la recherche orgastique et en muti- tiennent, procurent à l’enfant des sensations
pour réinvestir le corps vécu et éliminer lant le corps. de plaisir physique et renforcent son désir
la cuirasse caractérielle. d’un contact plus poussé avec le monde “
Les contacts de remplacement, par (13).
opposition aux contacts végétatifs immé- Pour le disciple de W. Reich,
diats qui pourraient apporter une satis- Alexander Lowen, la perte de contact
(1) Ce court texte inédit est un extrait d’un livre en cours,
faction de l’énergie sexuelle, sont des avec son corps conduit à une déperson- à paraître fin 2005 début 2006 sous le titre Savoir toucher.
solutions artificielles : l’attitude sadique nalisation et produit une perception Epistémologie des soins du soi.
( actualité : www.toutnancy.com/bernard-andrieu/ ).
de la femme compulsive, la tendresse intellectuelle de l’identité. La schizo- (2) Manifeste du GIP, 8 fev1971, Dits et Ecrits, t. 2, p.174.
(3) G. Aubry, 2003, L’isolement, Paris, Fayard.
exagérée entre époux, l’agressivité phrénie est la perte complète du contact (4) W. Reich, [1933], Contact psychique et courant végétatif,
névrotique ou le comportement maso- avec son corps. Une activité mentale exa- L’Analyse caractérielle, 3eme ed. 1948, Paris, Payot, 1971,
Chap. XIII, p. 245-299.
chiste produisent une “ double vie que les gérée se substitue au contact avec le (5) Op. cit., note de 1945, p. 269.
(6) Op. cit., p. 277.
gens sont obligés de vivre ” (6) : la vie cul- monde réel en étouffant le corps et toutes (7) W. Reich [1932], L’irruption de la morale sexuelle, Etude
turelle est riche en substitutions et com- manifestations du vécu sensoriel. Cette des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle,
pbpayot, 1972, p. 63.
pensations mais représente en réalité un perte de perception de la réalité interdit (8) Op. cit., p. 103.

compromis entre la volonté de vivre et la au corps d’être actif : “ Lorsqu’on perd le (9) Alexander Lowen, [1967], Le problème d’identité, Le corps
bafoué, Paris, Ed. Tchou, coll. Le corps à vivre, 1976, p. 14.
peur de vivre. Devant une telle économie contact avec son corps, la réalité s’évanouit ” (10) Op. cit., p. 134.
(11) Martine Montalescot, Le toucher-communication, la
sexuelle personnelle et sociale si trou- (9). L’opposition entre le Moi et le corps naissance et après, Le toucher relationnel, Ed. Dangles, p. 41-
blée, W. Reich idéalise la société primiti- peut être entretenue si l’on accorde au 57, ici p. 42 à 53.
(12) Alexander Lowen, (1967), Le corps bafoué, Paris,
ve qui abolirait le moralisme sexuel : premier les images et au second les sen- Laffont, 1976, p. 113.
(13) Op. cit., p. 80.
relisant la description par Malinowski sations, sans parvenir à les faire coïnci-
des Trobriandais, W. Reich y voit une der dans une vie émotionnelle. Lowen ne
“ appréciation positive de la vie sexuelle croit pas à l’expérience émotionnelle des
génitale parce qu’ils ont pleinement cons- images et dénonce par là la culture
cience du caractère morbide et taré des per- visuelle, sinon l’étayage, dans laquelle le
versions ” (7). Passer d’une attitude anti- Moi s’investit dans des idoles et des ima-
sexuelle à une attitude pro-sexuelle relè- ges virtuelles. Dans notre culture l’oppo-
ve bien de normes naturelles de l’écono- sition entre le Moi et le corps repose
mie sexuelle et peut seul guérir le névro- respectivement sur celle de la réalisation
sé et le pervers en lui faisant abandonner et du plaisir en survalorisant l’illusion
sa lubricité, son agressivité sexuelle et du pouvoir (10).
son insatiabilité. Si le premier toucher est si fondateur
dès la naissance et l’accueil (11) par la
W. Reich situe la mutilation des orga- mère puis le père, c’est que s’y manifeste
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

nes génitaux à l’âge de la puberté au la première expérience sensorielle de


moment où l’attitude pro-sexuelle a dû contact entre soi et les autres en dehors
céder le pas à une attitude anti-sexuelle. du ventre maternel. Trop rudoyé ou
La fonction sexuelle-économique de la délaissé, l’enfant négligé, par refus d’hu-
répression de la génitalité juvénile cher- manité ou des soins sans ménagement,
che à imposer une continence, moins par devra se repérer sans trouver toujours
une pression morale qu’en raison des une compensation à l’absence d’étayage
intérêts économiques du matriarcat. tangible dans le contact tactile ou visuel.
L’interdit de se toucher et de se procurer Comme nous le montrons dans le chapi-
une énergie orgastique se traduit par des tre sur les prématurés, tout un travail de
sévices infligés : “ L’excision du clitoris réappropriation du contact et du toucher

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dossier / Sommes-nous tous prisonniers ?

Cellules de l’oubli
De la faculté du poisson à la renaissance quotidienne
p
a
r

m
a
r
i
o
n

C ar ce qui sauve le poisson de la folie qui le guette


Enfermé nuit et jour à boire l'eau d'un même lieu
N'est autre que sa tête dans laquelle les souvenirs
Ne demeurent que pas plus de quelques infimes secondes

De mémoire il est privé ainsi chaque minute


De la précédente diffère il est en quelque sorte
Libre grâce à son ignorance
Pas de souvenirs pas d'états d'âme
Poisson comme tout poisson ne se baigne jamais
Deux fois dans le même bocal

Il en vient qu'il n'est pas de meilleure pratique


Que le toujours recommencer
Qui fait d'hier un néant des barreaux une fenêtre ouverte
Et du cachot un échiquier
Sur lequel chaque jour nouvelle donne apparaît

Poisson n'est prisonnier


Que de l'air qu'il ne peut respirer
Ainsi l'homme par bien des aspects
N'est enchaîné que par sa conscience
Qui le ronge et le tourmente sans que jamais répit
Ne lui soit accordé

Que l'homme pour bien vivre doit de ce pas aller


Brosser son cerveau nettoyer ses neurones
Purifier ses cellules
Seulement que les lieux où l'on corrige les hommes
Ne sont que le dehors de la mauvaise conscience
Collective

Statue de pierre est condamnée par sa matière


L'homme de même par son statut
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

Toujours est comme libre au milieu de ses fers


C'est au vécu que nous devons
Notre aliénation

Poisson nous sommes pourtant lorsque nous oublions


D'où nous venons où nous allons et quoi nous constitue
Nous jugeons de la conduite d'un homme
Qu'en tant que responsable de ses barbotements
Bocal le monde et bocal notre corps
Et toujours avancer pour que jamais deux fois
Nos bulles n'atteignent le même coin du ciel.

17
RUBRIQUE CINÉMA

Le dernier samouraï, d’Edward Zwick.


Réalités en quelques mots…
p
a
r
E st-il encore nécessaire de
présenter ce chef d’œuvre du
film d’épée ? Plus qu’un film
V d’épée c’est en fait une ultime
i épopée des samouraïs sous l’ère
Meiji. Le capitaine Nathan
n
Algren, vétéran tourmenté de la
c Guerre de sécession est envoyé
e au Japon pour aider à la moder-
n nisation de l’armée de l’empe-
t reur Meiji, en inculquant les
méthodes de combat de l’armée
des Etats-Unis. Le but est en
P
réalité de la rendre capable de
a vaincre les derniers samouraïs
l qui s’opposent à la modernisa-
a tion brutale du Japon. Katsumoto
r est le chef incontesté des samou-
u raïs encore fidèles à l’esprit du
bushido. Les deux hommes se
s
rencontreront sur le champ de
bataille et suite à un songe Mais c’est un choix délibéré qui montre On ressent par exemple particulièrement
Katsumoto sauvera le capitaine. Les l’attachement de Katsumoto à ses ancêt- l’idéal de sérénité du bouddhisme, ainsi
deux étudiants de guerre vont apprend- res et à leur prestige. En effet, sa tenue de que « la confiance dans le destin et la
re à se connaître. Ils fonderont à présent combat est une coquille noire portée sur tranquille acceptation de l’inévitable »
leur destinée l’un avec l’autre… un kimono brodé, dans les couleurs (Préface de l’Hagakure). Ce qui surpren-
dorées et grises avec le motif d'une fleur dra toujours réside dans l’acception de la
de sa vallée natale reflète l'élégance et le mort par le samouraï. « Le samouraï est
Nombreux sont les articles sur l’his- raffinement de ce chef charismatique. À pareil à la fleur du cerisier (cet arbre est
toire ou la réalisation de ce film. Il s’agit leur côté gauche, les samouraïs avaient omniprésent dans l’esthétique du film,
ici d’aborder l’histoire du dernier samou- deux sabres : un long et un court. mais son intérêt est aussi historique),
raï par des éléments historiques peu Certaines écoles développaient particu- prêt à partir au premier souffle de la
développés, et donc peu clairs pour les lièrement un type de combat qui recou- brise matinale ». Nous retrouverons les
novices en matière de culture japonaise. raient aux deux sabres en même temps. vertus « viriles » qu’a inculqué le shin-
Voici donc en sept questions les Deux sabres dont la lame est toujours toïsme.
éclaircissements nécessaires à une inclinée vers le haut. Le Bushido ne contient pas de tech-
meilleure compréhension du dernier À partir du 12ème siècle, ces guer- niques guerrières, en effet, il existait de
samouraï : riers constituent la caste la plus élevée très nombreuses écoles vantant chacune
dans la pyramide sociale. On comprend un style de combat différent. Si certains
Qu’est-ce que le samouraï ? alors la déférence apparente des paysans styles ont eu leurs heures de gloire
et même des citadins à l’approche des aucun n’est devenu universel et chaque
Le samouraï est le guerrier le plus samouraïs de Katsumoto. discipline se divise elle-même selon un
illustre et le plus noble. C’est en quelque esprit qui lui est propre.
sorte le chevalier de nos contrées occi- Qu’est-ce que le Bushido ? L’éthique du Bushido repose donc
dentales. En japonais, on peut également essentiellement sur le courage, la sagesse
et la bienveillance. Faillir au Bushido
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

dire Bushi. Ce sont des combattants Do, en japonais, signifie la voie.


rudes initiés depuis leur plus jeune âge à Nous l’avons dit Bushi signifie guerrier ; constituait un déshonneur auquel il fal-
la discipline militaire, aux arts martiaux, le Bushido est donc la Voie du guerrier. lait remédier par soi-même (ou comman-
au respect d’un code d’honneur que l’on Individuellement, ils doivent obéir à un dé par son daimyo) en faisant seppuku.
nomme Bushido. Ils étaient au service code d’honneur qui est ce que l’on pour-
d’un daimyo, qui est un chef d’un territoi- rait nommer une éthique. Ce code régit Seppuku : mythe ou réalité ?
re plus ou moins vaste donné. plusieurs éléments de la vie du guerrier.
Il portait au combat de magnifiques Les samouraïs ont puisé dans différentes Le seppuku est plus connu sous le
armures comme on peut le voir dans le sources afin de constituer au fil du temps nom d’harakiri. C’est le suicide du guer-
film. Chaque armure correspondait au ce code d’honneur. Il s’agit d’acquérir des rier samouraï lui permettant de mourir
guerrier qui la portait. En réalité, ils n’au- vertus intérieures, ainsi de nombreux avec honneur. Il s’agit de plonger dans
raient pas pu les porter à cette époque. préceptes sont empruntés aux religions. son ventre une partie de la lame du sabre
18
puis d’entailler horizontalement ou verti- assistants du Jonin. Eux seuls connais- gus, ce sont des Ninjatôs.
calement son ventre soi-même. Il n’est en saient son identité. Le Genin était le Ninja
revanche pas interdit d’être « aidé ». de base, envoyé sur le théâtre d'opéra- Quel degré de vérité peut-on
Ainsi, dans Le dernier samouraï, on voit tions. Ce dernier, même torturé ne pou- apporter à ce que l’on apprend
Katsumoto trancher la tête du général vait donner le nom du Jonin.
tout au long du film ?
ennemi après que celui-ci se soit suicidé Les missions des Ninjas étaient prati-
rituellement. Préalablement Katsumoto quement sans limites pour l'imagination
Et bien pour une fois, ce qu’en disent
a lavé sa lame, c’est un signe de pureté. de ses employeurs :
le réalisateur, les comédiens et autres est
Pour plus de détails, vous pourrez lire la - Intimidation : Essentiellement utilisées
vrai ! Rarement aussi gros travail de
nouvelle Patriotisme contenu dans Dojoji sur les populations des campagnes ou
recherche n’a été fait afin d’être respec-
et autres nouvelles, de Yukio Mishima. des villages, les attaques surprises de
tueux des anciennes traditions japonai-
Un soldat accomplit ce rite accompagné nuit permettaient d'asseoir la domina-
ses tant au niveau des costumes que de
de sa femme pour une action qu’il n’a tion d'un chef de clan sur une région.
l’architecture, des armes, de la mentalité
pas commise mais qu’il considère - Assassinat : Pour gagner une bataille
des guerriers ou encore de l’histoire pure
comme le déshonorant. Katsumoto est plus facilement, ou réduire une menace
de l’ère Meiji. Le gonflage hollywoodien
tenté d’y avoir recourt dès son évasion en éliminant un adversaire ou un oppo-
n’apparaît que peu. Pour donner un ou
lorsqu’en parlant il caresse son sabre. La sant, un daimyo pouvait utiliser des
deux exemples, on dira que Nathan app-
confrontation de deux mondes entre Ninjas. On retrouve précisément cette
rend bien vite le japonais tout linguiste
alors en jeu, Algren lui redonne espoir en idée dans le film.
qu’il est ! Ou encore que les sabres ne
lui demandant de périr par le sabre de - Espionnage : L'une des principales acti-
tintent pas ainsi lorsqu’ils sortent du
son ennemi et non le sien. vités des Ninjas. Par la collecte de rensei-
fourreau, mais ce sont là des points de
Cette pratique fut interdite officielle- gnements sur l'armée adverse, ou en
détails qui n’altèrent en rien l’histoire.
ment au Japon car trop nombreux étaient volant des plans de bataille, les Ninjas
Ken Watanabe (Katsumoto) est une
ceux qui y avaient recourt, un peu sur le apportaient de précieuses informations
star au Japon de films et de feuilletons de
même mode que l’interdiction des duels avant la bataille.
samouraïs et de yakusas. Lui-même dit
dus à la défense de l’honneur en occi- - Intrusion : En infiltrant des citadelles
que « pour la première fois Hollywood
dent. de nuit, les Ninjas cassaient les premières
montrait un réel intérêt pour la culture
défenses et ouvraient les portes du châ-
japonaise », et que c’est pour cette raison
« Je suis comme un invité teau aux troupes du seigneur ennemi.
qu’il a accepté le rôle (Numéro 195 de
Que pourrais-je regretter ? - Vol : Pour posséder un objet important
Studio).
Le temps est venu où ou récupérer son bien, un seigneur pou-
En dehors de la tempête vait envoyer un Ninja.
Tombent aussi les fleurs. » Il y’a une relation de haine et de Pourquoi une dernière charge sui-
mépris réciproque entre les Ninjas et les cidaire lors de la bataille finale du
ÔUCHI YOSHINAGA Bushis. film ?
Affaibli par la mort de son protecteur
auquel il servait d’homme de paille, ce Quels arts martiaux apparaissent Le seigneur Naoshige avait coutume
daimyo dut se suicider ( L’adieu du dans Le dernier samouraï ? de dire « la voie du samouraï est la passion
Samouraï de Petit et Yokoyama). Ce de la mort. Même dix hommes sont incapa-
Jiseiku définit bien l’esprit du samouraï Voici quelques indications non bles d’ébranler un être animé d’une telle
quant à la mort. exhaustives sur les méthodes de combats conviction ». Les samouraïs de Katsumoto
ou armes que l’on rencontre tout au long avaient renoncés à leur vie afin de défen-
du film. Bien sûr, apparaît en premier la dre leur idéal conformément au Bushido .
Qu’est-ce qu’un Ninja ? pratique du sabre (ou Katana) que l’on La certitude de la mort et l’infériorité
peut nommer Iaido. Rappelons que do numérique ne peuvent faire changer d’a-
Vous souvenez-vous des hommes en signifie voie. Ici, il s’agit donc de la voie vis les derniers guerriers. Ils porteront
noirs qui attaquent le village de du sabre. Selon les exercices que l’on leur idéal au bout de leurs forces et de
Katsumoto par surprise ? Ce sont en fait peut voir au long du film, il s’agira soit leur vie. De plus, le daimyo estimant
des Ninjas. de cette discipline soit du Kenjutsu. nécessaire cette dernière charge, ses
Il faut remonter avant le début de Apparaît très présent également le Kyudo guerriers se doivent de le suivre, car le
l'ère chrétienne, en Chine, pour trouver qui est la voie de l’arc. Les samouraï servir signifie également mourir pour
les origines des Ninjas. Sun Tzu dans son devaient savoir combattre à cheval lui. La fin du film salue ce courage de
traité L'art de la guerre les cite déjà. Au comme à pied, les séries de tir à l’arc que deux manières, d’une part l’armée impé-
Japon, ils apparaissent réellement sous le l’on aperçoit sont réellement impression- riale entière s’agenouille devant la
règne du prince Shôtoku (574-622 ) qui nantes mais réalistes. Et bien entendu en dépouille de Katsumoto, et d’autre part,
l’empereur finit par entendre raison et
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

les utilise comme espions. L'un des traits ce qui concerne le combat à mains nues,
les plus caractéristiques des Ninjas est il s’agit de la pratique de l’Aïkido. renonce momentanément à une moder-
leur appartenance à un clan commandé Pour information, le couteau que l’on nisation brutale de son pays.
par un chef auxquels tous devaient voit par exemple lorsque l’on demande
obéissance. La majorité de ces clans rési- implicitement à Katsumoto de se suici-
daient dans les montagnes entre Kyôto et der est un Tanto, il existe aussi des
Nara. méthodes de combat à l’aide de cette
Une structure à trois niveaux compo- arme. Les armes de jet des ninjas sont
sait le clan. A la tête de celui-ci, le Jonin des Shurikens. Leur sabres étaient plus
qui dirigeait et organisait la vie du clan courts que ceux des samouraïs et droits
et ses alliances. Les Chunins étaient les afin de se battre dans des lieux plus exi-

19
RUBRIQUE LITTÉRAIRE

Médecin-chef à la prison de la santé,


de Véronique Vasseur.
p
a
Lors de sa parution, « Dès le premier jour, je chaque ligne. « médecine de brousse »
r
au début de l’année 2000, me suis rendu compte que ce La personnalité, à la que médecine normale. Le
« Médecin-chef à la prison de la que je vivais était incroyable, fois douce et forte, du doc- médecin en prison, tout à
A santé » (Le cherche midi et j’ai consigné depuis sept teur Vasseur, ses « états la fois assistante sociale,
l éditeur) résonne comme ans les turbulences du 42, d'âme » (pour reprendre le confidente, infirmière et
e un véritable coup de ton- rue de la Santé. ». nom d’un des chapitres) médecin, est au croisement
x nerre, suscitant des réac- humanisent à merveille le de tous les aspects de la
a tions et des polémiques Dans un style simple récit d’un monde en lui- vie carcérale, et c’est cela
n dans l’administration et concis, l’auteur décrit même intolérable. qui apporte tant de riches-
d pénitentiaire, le monde l’environnement, l’ambian- ses à l’ouvrage.
r politique, les médias et l’o- ce de la prison, son travail Véronique Vasseur
e pinion publique, en d’aut- ainsi que l’ensemble de ses nous accompagne, telle un Plus qu’un livre sur la
res termes sur l’extérieur. ressentis. En trois ou quat- guide fidèle, dans une prison, c’est un livre dans
K Pourtant nulle accusa- re pages, elle parvient à visite virtuelle d'un milieu la prison, où se pose sans
l tion, nulle polémique n’est nous faire pénétrer dans étouffant, exigeant, et d'un fard ni préjugé la question
e contenue dans cet ouvra- son quotidien, dans cet système pesant et enroué, cruciale pour notre démo-
i ge, simplement le témoi- univers clos, étrange et dans son monde passion- cratie des conditions de
n gnage de sept ans d’exerci- étranger qu’est la prison : nant. Par une parole fran- vie des détenus au travers
ce de la médecine au sein les suicides de détenus, la che et humaine elle nous du regard d’une femme
d’une des plus vieilles pri- prostitution, les viols, l’en- transporte au cœur de la motivée et engagée.
sons françaises. tassement des détenus de Santé et du fonctionne-
tout ordre (petits délin- ment du pénitentiaire
Née en 1952, Véronique quants, terroristes, sans- français, à la manière d’un
Vasseur, médecin de for- papiers, VIP…), les condi- ami qui nous raconterait
mation avait arrêté d’exer- tions sanitaires et médica- sa journée de travail. Les
cer afin de se consacrer à les scandaleuses, le pages comme les journées
la peinture. Au bout d’un manque de moyens, l’inco- filent à un
an et demi, le manque se hérence de l’administra- r y t h m e
faisant ressentir, elle pos- tion, l’immobilisme des impression-
tule, sur la proposition politiques, les tentatives nant, on est
d’un ami, comme médecin d’évasion, les détenus bas- très rapide-
de garde à la prison de la tonnés par la police ou les ment happé
Santé, « par curiosité et matons, les gardes de 24h par ce quo-
pour [s]e remettre dans le d’affilée, la violence tidien hal-
bain de la médecine »1, ambiante, les trafics en lucinant,
nous dit-elle. Elle obtient tout genre… Le portrait parfois à la
le poste et entre en 1992 pourrait paraître sombre, limite de
comme médecin de garde pourtant il n’en est rien. l’insoutena-
à la prison de la Santé (elle Les constats affligeants ble, retrans-
sera promue médecin-chef s'inscrivent tout naturelle- crit quasi
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

dès 1993). Elle est à l’é- ment entre les discussions tel-quel.
poque la seule femme de chaleureuses avec des
l’établissement. détenus, les petites et Ce livre
grandes victoires du tous- permet éga-
Commence alors une les-jours, les satisfactions lement la
folle aventure au sein d’un personnelles du travail d é c o u ve r t e
des endroits les plus accompli, le tout soutenu de la méde-
méconnus de la France de avec cohérence par la pas- cine carcé-
l’époque. sion de l’auteur qui jaillit à rale, plus

20
RUBRIQUE LITTÉRAIRE

Soie, d’Alessandro Baricco.


p
livre ? C’est un style Il n’est pas rare de voir légère sur ce thème. On passe a
merveilleux et particu- dans un roman des personna- de l’amour que nous nom- r
lier qui nous donne ges à la destinée fantastique, mons banal, à la passion qui
tant de difficultés. au caractère incroyable, ou aux s’enflamme discrètement tout
V
Une histoire simple actes sublimes. Hervé Joncour en brûlant ardemment derriè-
i
racontée ainsi en est tout cela, sans le paraître. re une carapace bien opaque.
devient merveilleuse et D’allure on ne peut plus bana- Hervé aime et est passionné. n
les sous-entendus raffi- le, sa destinée est celle que l’on Que dire de sa femme ? On se c
nés caressent nos lan- n’osera jamais avoir, par demandera quels peuvent être e
gues ou nos oreilles manque de passion peut-être, les sentiments de madame n
lorsqu’on lit à voix sûrement de patience aussi. Blanche. De ces amours naîtra
t
haute. A sa lecture, il Cet extrait montre que le déta- trahison, sans doute, thème
me semble que des chement ( reste à savoir si d’apparence si éloignée mais
rêves de douceur, de celui-ci peut exister à ce point) qui se rapproche si facilement. P
voyage et d’amour que nous pourrions ressentir A nous décider si nous a
naissent de la brume de par rapport à soi pourrait per- condamnons cette trahison, où l
ce livre. mettre d’inhiber la peur, de même si nous voyons de la tra- a
passer au-dessus d’elle… hison. Les avis se partageront
r
L’histoire est sim- Hervé Joncour est l’anti-com- certainement. Ce que je pour-
ple, voici quelques plainte de Laforgue, l’anti- rais espérer si vous lisez Soie, u
Avant toute chose, il me lignes pour la com- spleen de Baudelaire. c’est que comme moi de s
semble nécessaire d’exprimer prendre. minuscules fleurs bleues, ou le
mes intentions dans cet article 1861. Flaubert écrivait L’écriture est légère, cepen- regard muet d’une jeune
: vous faire lire ce livre. Je n’y Salammbô. Hervé Joncour dant elle n’empêche pas l’es- femme que vous rencontrerez
mets aucune nuance. Je n’ai achetait et vendait des vers à soufflement. Baricco multiplie dans votre lecture vous parle-
aucune ambition objective, soie pour la bourgade de les saynètes : 65 pour 136 ra, vous touchera…
aucunement l’envie de faire Lavilledieu. pages. Et pourtant de si longs
une critique sérieuse et déta- Une épidémie européenne voyages sont parcourus… C’est avec plénitude que
chée. De plus, il ne s’agit pas détruit les vers à soie, Voilà encore un élément Baricco parle de SOI : le vers à
non plus de développer l’his- l’Afrique devient contaminée magnifique, c’est d’ailleurs le soie, la soie bien sûr, et dans
toire, en effet vous la présenter elle aussi. Le monde entier seul que l’on puisse enfermer un style soyeux il nous amène
de façon désordonnée ne peut semble l’être. Sauf le bout du dans le carcan linguistique de à une réflexion sur soi.
que vous gâcher le plaisir que monde… l’analyse littéraire. Baricco uti-
vous aurez à la découvrir au Le Japon… En ce temps, il lise la narration répétitive, pré- Soyons clair dès le début
fur et à mesure. était réellement au bout du cisément pour les voyages.. l’avis général sur cet auteur est
monde, presque sans relations Quatre mois de périple tien- que c’est un des plus grands
A.Baricco est un auteur ita- commerciales ou autre. Mais nent en quelques lignes. écrivains de ce siècle. Le mien
lien contemporain, né à Turin sur la demande de Baldabiou, Quelques lignes qui sont diffère quelque peu, c’est le
en 1958. Il a été remarqué dès Hervé s’y rendra. chaque fois les mêmes à l’aller, plus grand depuis Camus, et à
son premier roman : et l’inverse au retour. Mais deux ans près on aurait pu
Châteaux de la colère. Chaque phrase de ce livre attention, lisez attentivement croire à la réincarnation de son
300000 exemplaires de vaut pour elle-même. Le style ces lignes, le cœur de ce récit talent. Effectivement, je mets
Soie se sont vendus en Italie, il d’écriture est presque indéfi- semble ne pas changer, mais sur le même plan les deux
connaît alors une popularité nissable. Sa pureté et sa sim- semble seulement. Un mot, un auteurs à partir de leur talent,
énorme. Son public l’attend à plicité nous bouleversent du petit mot en dit à ce moment de l’incroyable qualité d’écri-
la sortie des cafés de Turin début à la fin. plus que beaucoup d’autres et ture, de ce plaisir fou à lire
pour avoir un autographe. S’il Commençons par le per- change pour chacun des quat- chaque page et de cette décep-
est écrivain, il est aussi musi- sonnage principal avec ce pas- re voyages au Japon. Lisez, tion lorsque l’on sent la fin
cologue. De plus, il a fondé sage qui permet de se faire une savourez et découvrez le. toute proche. Je ne les rappro-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

une école avec des amis sur les idée d’Hervé Joncour : On en vient à attendre ces che pas sur un style particu-
techniques de la narration en « C’était au reste un de voyages d’Hervé Joncour lier, sur l’utilisation d’un cer-
1994. Voilà pour l’auteur, en ces hommes qui aime assister pourtant si monotones. tain vocabulaire ou encore sur
apprendre plus sur sa vie n’ap- à leur propre vie, considérant Quelques lignes, si banales et leurs thèmes de prédilection,
porte rien au plaisir de lire son comme déplacée toute ambi- pourtant si agréables, mais uniquement sur cet
œuvre. tion de la vivre. quelques lignes presque atten- ensemble. Pas de ton polé-
On aura remarqué que dues machinalement par le mique sur ces paroles, simple-
Soie est un roman, non, ceux-là contemplent leur des- cerveau. ment un avis personnel qui
une nouvelle. Ou peut-être un tin à la façon dont la plupart n’engage que moi et qui est un
conte, un conte poétique des autres contemplent une Et que dire sur l’amour ? Il pur ressenti.
alors… Comment classer ce journée de pluie » y a une variation infinie et

21
RUBRIQUE MUSIQUE

Si técoutes pas , Therion du tout...

I
p
a
r l est 19h, la nuit enve- tant des sonorités indien- entièrement. Des mystères tout va bien, car je sais à
loppe déjà la ville de ses nes ou arabisantes, sur des subsistent encore et présent que ces terres
ténèbres mélancoliques, rythmes parfois lancinants notamment le plus grand étranges sont en moi, dans
S
j’appuie sur lecture, m’ins- et primitifs rappelant à la de tous : qui est la bête ? les dédales de mon esprit,
a talle confortablement, et fois les gongs asiatiques et Les voix me le disent en et la bête ne fait que me
m me laisse envahir par la les tam-tams africains et hurlant ou en chuchotant, montrer la voix, elle ouvre
bête pour qu ‘elle me qui viennent prendre corps des noms étranges sont les portes, révélant ce qui
guide à travers cet univers avec des cordes électrifiées invoqués, on pense à est enfoui en chacun de
musical particulier qu’elle et acérés avides de métal et Lovecraft ou à des reli- nous, tel un shaman ou un
seule peut créer. La bête se des archets voués à la gions oubliés, on évoque prophète, elle apporte une
nomme Therion. Le autre forme de
premier aperçu de connaissance qui
son univers est Theli, naît de l’ombre : des
il est construit ténèbres naît la
comme un opéra lumière.
dont le prélude déga- Il est 20h, le disc
ge une atmosphère s’arrête, l’univers de
étrange et mystérieu- la bête se referme et
se, comme une somb- le monde naturel
re douceur, à la fois reprend ses droits.
apaisante et angois- Theli est le cinquiè-
sante, comme si sous me album du groupe
ce calme apparent se suédois Therion, ce
lovait une force dan- qui siginifie bête en
tesque attendant de grec, mais le premier
surgir. Et elle ne d’un genre nouveau,
tarde pas à le faire : car si Therion a pen-
soudain un hymne dant dix ans joué du
puissant explose sans death metal, il a
crier gare, les tam- inventé avec Theli
bours grondent et me un style musical
tirent vers le bas tan- mêlant métal, opéra
dis que des chœurs et diverses influen-
enchanteurs mais ces du monde entier.
déterminés m’invi- Après cet album sui-
tent à m’élever vers vront Vovin et
des cieux différents, Deggial qui poussent
m’entraînant dans ce encore plus loin le
tourbillon de notes et concept, puis The
de sensations, où les secret of the runes
extrêmes se rejoi- beaucoup plus pro-
gnent, ou les violons che des légendes et
se mêlent aux guita-
Christopher Johnsson, le coeur et la tête... mythologies nor-
res et où le chant brut diques. On place
et rauque d’un viking Grande Musique, sans l’Atlantide par des moyens Therion dans la case
répond aux voix raffinés et oublier les accents nor- détournés. Mais une chose « metal opéra » mais je ne
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

claires d’un chœur d’opé- diques de certains chœurs. est sûre : ces divinités suis pas d’accord . Je pense
ra. Cela résume bien toute Et tout cela s’accorde, se quelles qu’elles soient personnellement qu’on
la magie de ce monde : du mélange et se complète appartiennent aux mondes peut parler d’opéra tout
chaos naît l’harmonie. pour former un grand tout obscurs et secrets, elles se court, un opéra accueillant
Après cette introduc- d’une homogénéité qui tapissent dans l’ombre, en son orchestre batterie et
tion quelque peu éprou- semble aller de soi, comme elles sont noires et nos reli- guitares électriques,
vante, la bête me laisse une évidence : de la diver- gions les appellent comme une extension de
découvrir d’autres aspects sité naît l’unité. démons. Elles semblent soi-même et créant par la
de son univers aux Mais ce monde qui peu régir le monde de la bête et musique un univers autre
ambiances aussi diverses à peu se révèle à moi ne pourtant je ne ressens et enchanteur, ce qui pour-
que surprenantes, emprun- s’est pas encore donné aucune crainte, je sais que rait être une bulle d’Art.
22
RUBRIQUE LIBRE

Journal d’un poulet...


p

L
a
r
a scène : de manière grave. Les atomes ont aug- heur collectif.
V UN POULET AU BORD D’UNE menté leur vibration de manière hori-
i ROUTE... IL LA TRAVERSE. zontale dans le monde infini. Le poulet Nicolas Machiavel : L'événement impor-
n La question : cherche l’ataraxie, il s’en va donc vers un tant c'est que le poulet ait traversé la
c
POURQUOI LE POULET A-T-IL pays non déréglé et mieux organisé ato- route. Qui se fiche de savoir pourquoi ?
e
TRAVERSÉ LA ROUTE ? miquement, en passant par la route. La fin en soi de traverser la route justifie
n
tout motif quel qu'il soit.
t
À travers les siècles, de nombreuses per- E.T : Téléphone maison.
P sonnes se sont posées la question, voici Nietzsche : Le surhomme crée le pont
a quelques réponses. Les auteurs sont clas- Sigmund Freud : Le fait que vous vous d'un bout à l'autre de la route, si le pou-
l sés par ordre alphabétique afin de ne pri- préoccupiez du fait que le poulet ait tra- let traverse la route par le pont, alors le
a vilégier aucune solution. versé la route révèle votre fort sentiment poulet est un surhomme !
r
d'insécurité sexuelle latente.
u
Aristote : C'est la nature du poulet de Richard M Nixon : Le poulet n'a pas tra-
s
traverser les routes. Hegel : Un poulet a une conscience de soi versé la route, je répète, le poulet n'a
e en soi et pour-soi dans la mesure et par le JAMAIS traversé la route.
t Audiard: Pasque ses arpions étaient trop fait qu'il est reconnu (en soi et pour-soi)

b serrés dans ses godasses, et qu’y voulait par un camion dont la conscience de soi Gérald de Palmas : Car il a traversé la
i rentrer au bercail. est en soi et pour soi. Un poulet qui route toute la sainte journée.
e
acquiert une conscience de soi en soi et
n
Camus : C'est la seule question philoso- pour-soi et donc un poulet mort. Platon : Pour son bien. De l'autre côté est
d phique vraiment sérieuse. L'absurde naît (" Phénoménologie de l'esprit des volailles ", le Vrai.

a de la confrontation du cri du poulet avec chap. IV,A).
u le bruit déraisonnable du camion. Un samouraï : Un matin le poulet
t
Hippocrate : En raison d'un excès de samouraï s’est réveillé sur son perchoir
r
e Charles Darwin : Ainsi va l'évolution du sécrétion de son pancréas. de l’autre côté de la route, dehors. Farce
s
poulet. de mauvais rônins. Le déshonneur est

a Kant : Le poulet a agit librement. Il a total. Le seppuku n’étant pas destiné à la


u René Descartes : Le poulet a entrepris postulé sa liberté en tant qu'idée non volaille (les mains manquent pour porter
t
e
l’entreprise du doute. Y’a t il une route ? contradictoire avec elle même, parce le katana), il a dû traversé la route pour
u Un Dieu trompeur ne me trompe t-il pas qu'il en a fait l'épreuve dans le sentiment laver son honneur dans le sang.
r
en changeant un marécage en route ? du devoir. Quelques soient les détermi-
s
Alors il la traversera, afin de savoir. De nismes qui s'opposaient à son retour au J-C Vandamme : Tu comprends ? Y’a
i plus, il donnera du crédit aux sensations. poulailler, il devait le faire. Sa loi morale pas assez de molécules autour d’une
n
c Le poulet a traversé et s’est dit : je traver- est ainsi faite. Il a présupposé le "tu peux !". route et l’air y peut pas passer, alors le
o se donc je suis. Le poulet moral fait l'impossible. Et tout poulet, il peut pas voler Tu comprends le
n
autre poulet a reconnu ce pouvoir lors- poulet c’est comme la vache, alors il mar-
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

n
u Einstein : Le fait que ce soit le poulet qui qu'il a dit de ce poulet qu'il n'aurait pas che pour traverser la route.
s traverse la route ou que ce soit la route dû traversé la route.

! qui se meuve sous le poulet dépend uni- Yoda : La force est en toi, petit poulet, la
quement de votre référentiel. Karl Marx : C'était historiquement inévi- route tu traverseras!
table. De plus, la montée du capitalisme
Épicure : Le mouvement vibratoire des sur les bord Est de la route est source de Le poulet : Euh…en fait, j’habite de l’au-
atomes internes à la structure du poulet discorde et d’anarchie à venir, le poulet tre côté.
s’est, par une tempête atomique, déréglé cherche donc sur le bord Ouest le bon-

23
RUBRIQUE LIBRE

brouillon Regarder le monde, les yeux dans les yeux, non le défier
mais caresser du regard, le goûter du bout des doigts, sentir la

d’oiseau chaleur de l'énergie des vivants. Rien ne demeure en repos,


préserver l'étrange sensation de ce qui est nouveau.
Ce n'est pas être indifférent, ce n'est pas être passif, atten-
p dant sur le bord du monde que se déroule l'absurdité humai-

D
a ne, c'est être sur le quai et sentir en soi le moment de s'élancer
r dans la farandole pour accepter, refuser, résister. Comment res-
es heures passées à regarder le monde... Des heures et ter disponible, sensible aux vibrations du monde, à son étran-
m
a des jours, des nuits à tourner en rond dans son esprit les images geté, à ses échos sur la paroi de notre corps. Trop d'hommes par-
r recueillies sur le vif... Le monde nous échappe, avec son cortège fois se confondent en théories, s'éloignant du réel en oubliant
i de nuances et de complexité, les faux-semblants, double dis- d'être conscients, demeurant dans leurs convictions insensées là
o cours, démonstrations chaque jour de la force, de la faiblesse ou où ce qui advient demande plus de ménagements.
n de l'incohérence des hommes. Discrétion d'une vision de biais, toujours imaginer que les
Regarder le monde, les yeux dans les yeux, s'efforcer de res- choses pourraient être autrement, qu'ici peut devenir un
ter droit et impartial, peser le pour et le contre, monter en haut ailleurs, que « Je est un autre », qu'un autre est soi-même, ne
de la colline pour observer comme le sage, le tourbillon des peu- venir dans l'antre du monde que dans l'humilité - ignorance des
ples. Comment prendre position au milieu repères vrais. L'oiseau peut-être, qui se pose
de tant de « peut-être » si incertains ? en attendant de voler, qui s'envole dans le
Comment jouer le jeu, encore, de celui qui désir de trouver, un jour, une place dans l'é-
sait et agit, là où rien de stable ne parvient à vidence. Ne plus être étranger à soi-même.
s'élever ? En somme, une manière d'être léger, une
Y a-t-il de l'ordre dans ce chaos des envie d'être juste, cohérent, fébrile, gestes
sens ? Tout se brouille se mélange disparaît frénétiques, tremblements de la chair en
puis renaît. Tout en mouvement, un jour prise avec le divers alentour. Comment par-
noir l'autre blanc. On comprend la préten- venir à la cadence prudente, à l'équilibre fra-
tion de certains, qui s'acharnent à codifier, gile vacant d'un « je sais » à un « je ne puis
catégoriser, stigmatiser, organiser. On per- rien savoir », comment atteindre le rythme
çoit surtout l'illusion factice de cette quête mesuré d'un soi cri rapport à l'autre et au
de l'inclassable, qui enferme le réel, clôt les monde ? Ainsi, des heures pour creuser,
débats, aplanit les dissensions. d'autres pour contempler, petite ronde de
En face de ce donné dansant, en face de l'homme, attention première et ne pas être
l'homme pris entre ses désirs et la réalité, on dupe.
échafaude des conjectures fallacieuses, tou- Pourquoi tout cela, sinon pour toi, toi qui
jours en vue de se rassurer, de permettre la
mise en lumière d'une certitude, d'une place
Sur-vol préalable sais et qui ne doutes pas, toi que j'admire
pour tes certitudes et qui m'effraies de tant
qui nous reviendrait de droit - lieu improbable, coordonnées d'assurance, toi qui refuses de n'être rien et défendant ta posi-
inaccessibles, béance écorchée... L'espace humain n'existe pas, tion corps et âme. Toi comme un point d'interrogation pour ceux
l'espace humain, c'est l'expression de la vanité des hommes, qui ne savent jamais où rechercher le vrai.
satisfaction consolatrice. Parce que l'homme ignore la mise en
relation, le rapport souvent l'échange, la confusion... Élan figé au-dessus de la farandole, les hommes courent sur
On ne sait pas regarder le monde. l'envers du monde. On prend les conventions pour des éviden-
Toujours on le transforme en nous situant au centre de ce qui ces, on considère les inévidences comme des vérités, on est glacé
arrive jusqu'ici. Instruments face au réel, et le réel lui-même dans le dos du bon sens. On est hors monde, on n'est plus sur la
outil pour notre singularité. On ne sait pas laisser aux choses route.
leur liberté, leur autonomie, leur énergie silencieuse. Élan figé par-delà la farandole, la même rengaine tourne sur
Quel comportement alors ? Celui de l'oiseau peut-être... les ondes. Obsession hypnotique, absence de recul, on se laisse
Chercher à conserver la multiplicité vibrante des émotions, la glisser sur la pente prévue a cet effet. Où donc est la chose pen-
résonance des corps qui s'entrechoquent. Dire cela pour dire sante, la chose pensante se terre, elle n'a plus de lieu juste.
« point de vue », pour dire qu'il faut échapper aux vues d'en- Élan figé face à la farandole, l'être n'est plus un être il est une
semble trop rapides, réductrices, pour dire « aucune vue sinon pâte molle. On fait confiance les yeux fermés, on se surprend à
un point », se souvenir du grain de sable, se souvenir du vent, n'avoir plus de choix. Tout est brouillon alentour, et pourtant on
se souvenir d'Aragon : avance dans la direction fléchée.
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

« Rien n'est jamais acquis Élan figé trouble de l'intelligible


A l'homme ni sa force Comment redonner sens comment reprendre pied
Ni sa faiblesse ni son cœur Non-retour à venir
Et quand il croit On prend ce qu'il est bon de prendre
Ouvrir ses bras son ombre Pour nous
Est celle d'une croix [...] » On jette dans le bas-côté ce qu'il reste de dérangeant
On est trop proche désormais du point de non-retour pour On badine on badine et on s'endort
se permettre l'erreur de n'avancer que pour nous-mêmes, trop Les hommes sont bien gardés.
proche de l'abîme, celui qui n'accueille que le monstrueux. On
s'est perdu à force de maintenir nos pas dans une seule direction.

24
COURRIER DES LECTEURS

Aux lecteurs de ce journal.

Il ne s'agissait pas, en écrivant les articles que vous avez lus, d'imposer aux esprits une façon
de considérer et de traiter un sujet -en l'occurrence le milieu carcéral- mais bien de proposer et de
construire diverses approches. Ainsi il est inévitable et même souhaitable que celles-ci provoquent
des réactions -d'enthousiasme ou de recul- car il semble bien que l'indifférence resterait le plus bas
degré d'une attention qui puisse être accordée à nos écrits. Nous avons, pour recevoir vos impres-
sions, une boîte aux lettres dont l'adresse est donnée ci-dessous; précisons que nous serons plus
ouverts aux réactions, qu'elles soient positives ou négatives, mais qui relèveront dans les textes des
manques, des erreurs factuelles ou de raisonnement, ou qui leurs donneront un poids supplémen-
taire sous forme d'apport d'informations, qu'à un simple refus ou rejet de principe. Il s'agit donc de
rendre vivant cet échange d'idées, et nous n'omettrons pas de répondre à toutes vos suggestions ou
remarques, sans oublier qu'il y aura toujours des textes à qui les défauts siéront bien, et d'autres
qui seront disgraciés avec leurs bonnes qualités, ainsi que le disait La Rochefoucault quant aux
hommes.

Rayon Philo
Université Nancy 2
23 boulevard Albert 1er
54015 NANCY CEDEX

Association Rayon Philo

Qui ? Quoi ? Comment ?

L’association Rayon Philo est née d’un besoin : celui de sauvegarder la bibliothèque du départe-
ment de philosophie qui se trouve en salle A 256 bis au sein de la faculté de Lettres.
En effet, gérer une bibliothèque nécessite du temps, des bénévoles, de l’argent, et il y’avait un
manque important pour chacun de ces domaines.
Nous avons mis sur pied une association dans le but de recréer un nombre de permanence correct
et de gérer les emprunts et les retours d’ouvrages. La bibliothèque est un outil indispensable à de
nombreux étudiants. Cette année, elle retrouve un second souffle. N’hésitez pas à venir bénéficier
des services que nous proposons à titre de membre ou non.
Si ce sont nos objectifs principaux, nous sommes ouverts à toute idée pouvant fournir une aide
quelconque aux étudiants ou bien à promouvoir la philosophie. Ainsi nous faisons bénéficier aux
La Flèche Du Parthe N°0 Mars 2005

étudiants du cadre de la bibliothèque pour travailler, nous leur donnons la possibilité de consulter
Internet, et nos adhérents peuvent bénéficier de photocopies moins chères, d’un plus grand nom-
bre d’emprunts… Nous offrons également le cadre juridique à ce journal.

Si vous avez des projets à partager dans cet esprit contactez-nous à l’adresse indiquée plus haut!

Toute l’équipe de Rayon Philo.

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