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Magazine ‡ dessein philosophique N 1 Mai 2005 David Arlandis DOSSIER LA D…PENDANCE Sí IL
Magazine ‡ dessein philosophique N 1 Mai 2005 David Arlandis DOSSIER LA D…PENDANCE Sí IL

Magazine ‡ dessein philosophique

Magazine ‡ dessein philosophique N 1 Mai 2005 David Arlandis DOSSIER LA D…PENDANCE Sí IL NE

N 1

Magazine ‡ dessein philosophique N 1 Mai 2005 David Arlandis DOSSIER LA D…PENDANCE Sí IL NE

Mai 2005

David Arlandis
David Arlandis

DOSSIER

LA D…PENDANCE

Sí IL NE DOIT EN RESTER QUíUNE

page 6

RUBRIQUE LITT…RAIRE

NANCY, VU PAR STENDHAL.

Dans Lucien Leuwen (1834).

page 19

Mais aussi :

ACTUALIT…S et manifestations sur la FacultÈ de Lettres et Sciences Humaines, RUBRIQUES littÈraire, musicale, expression libre

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

…DITO De toutes les questions posÈes concernant notre journal, la plus frÈquen- te fut s˚rement
…DITO
De toutes les questions posÈes concernant notre journal, la plus frÈquen-
te fut s˚rement : ´ La FlËche du quoi ? ª. Du Parthe. Explication : les
Parthes, peuple scythe iranisÈ de líAntiquitÈ, avaient constituÈ un puissant
royaume que les Romains ne purent jamais conquÈrir. Dans les batailles, les
cavaliers parthes faisaient mine de síenfuir et dÈcochaient une flËche par-des-
sus leur Èpaule : technique imparable pour venir ‡ bout du poursuivant. De
nos jours, la flËche est remplacÈe par le trait díhumour ou la phrase inatten-
due, mais le principe reste le mÍme : dÈfendre encore líargument, poursuivre
le dÈbat aprËs la victoire factice de líassaillant.
Comme les Parthes, notre dÈsir Ètait de constituer un petit royaume díi-
dÈes dans lequel le dÈbat et la discussion seraient prÈservÈs par le dÈcochage
systÈmatique des opinions contraires et complÈmentaires.

Dans le numÈro 0, nous Èvoquions (non exhaustivement) la question des prisons, nous nous attaquons ‡ prÈsent ‡ celui de la dÈpendance. Au fur et ‡ mesure de nos investigations, nous avons Èvidemment rÈalisÈ líampleur de la t‚che mais, refusant de baisser les bras, nous avons dÈcidÈ de nous en tenir ‡ notre thËme : nous attendons vos courriers pour complÈter les zones díombre et les oublis de la rÈdaction.

Un journal dÈpend de ses lecteurs, mais, bien au-del‡, la vie des idÈes quíil propose dÈpend de leur diffusion et de la force des arguments quíon leur oppo- se : criblez donc notre boÓte de flËches tantÙt aimables, tantÙt acerbes, afin de prolonger la passionnante dÈlibÈration que nous avons tentÈ, ‡ notre Èchelle, de perpÈtuer.

Mathieu Chauffray.

SOMMAIRE
SOMMAIRE

4

COURRIER DES LECTEURS4  

 

6

LE DOSSIER : LA D…PENDANCE LA D…PENDANCE

6

Líaddiction : síil ne doit en rester quíune

par Platz

8

ì Autrui, piËce maÓtresse de mon univers î

par HÈlËne Tarantola

10

Lettre aux indÈpendants. Le monde leur sera toujours refusÈ.

par marion

12

Thomas de Quincey. Dandy opiomane.

par Mathieu Chauffray

14

Les Paradis artificiels, lieu d'une dÈpendance infernale ?

par Floriane Bruyant

15

CUTTING. La scarification.

par AurÈlien GuÈrard

16

7H13. Tribulations mÈlancoliques.

par Mathieu Chauffray

17

ACTUALIT…S2 2

22

RUBRIQUE MUSICALE1 7 ACTUALIT…S 2 2

19

RUBRIQUE LITT…RAIRE2 3

23

RUBRIQUE LIBRE19 RUBRIQUE LITT…RAIRE 2 3

… ditÈ par L íAssociation Rayon Philo Univ ersitÈ de Nancy 2 23, bvd Albert

ditÈ par LíAssociation Rayon Philo UniversitÈ de Nancy 2 23, bvd Albert 1er 54015 Nancy CEDEX.

RÈdaction

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : Mathieu Chauffray R…DACTEURS :

Alexandre Klein

Floriane Bruyant

CONCEPTION GRAPHIQUE ET R…ALISATION :

RaphaÎl Marche

ILLUSTRATIONS :

David Arlandis

Vincent Palarus

IMPRESSION :

V incent P alarus I MPRESSION :

Antoine Alajouanine

MGEL (Mutuelle GÈnÈrale des …tudiants de l'Est)

HÈlËne Tarantola

44, cours LÈopold

Juliette Grange

54000 Nancy.

AurÈlien GuÈrard

Marion Renauld

T arantola 44, cours LÈopold Juliette Grange 54000 Nancy. AurÈlien GuÈrard Marion Renauld 3

3

COURRIER DES LECTEURS
COURRIER DES LECTEURS

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

RÈactions ‡ propos du prÈcÈdent numÈro

1 Mai 2005 RÈactions ‡ propos du prÈcÈdent numÈro R…PONSE : ChËre lectrice assidue et attentive,
1 Mai 2005 RÈactions ‡ propos du prÈcÈdent numÈro R…PONSE : ChËre lectrice assidue et attentive,

R…PONSE :

ChËre lectrice assidue et attentive,

J íai lu avec attention et trËs grand intÈrÍt votre fort intÈressant

numÈro consacrÈ ‡ la prison. Pourtant, il me semble quíil y manque un point de rÈflexion fonda- mental, posÈ par le dÈbut de la privatisation du sys- tËme carcÈral en France. En effet, dans la nais- sance díune ´ Èconomie pri- vÈe ª du monde carcÈral nous assistons au glisse- ment díun concept de ´ per- sonne dÈtenue ª, vers un concept de ´ matiËre pre- miËre nÈcessaire au dÈvelop- pement díune Èconomie de marchÈ ª. Implicitement, nous nous retrouvons dans la mÍme situation que face aux Indiens díAmÈriques lors de ´ la controverse de Valladolid ª Ö si nous

acceptons que les ´ dÈtenus ª, malgrÈ leur ´ faute ª soient encore membres de notre sociÈtÈ, si nous leur recon- naissons le droit díÍtre encore membres des

´ nÙtres ª bien quíayant franchit certaines des

´ limites ª que notre

sociÈtÈ síest fixÈe comme rËgles de fonctionnement nous aurons un certain type de traitement et díac- compagnement ‡ leur

Ègard. Si, comme nous sem- blons y tendre, nous les considÈrons comme du

fait de leur ´ faute ª

ayant perdu le statut de

´ nÙtres ª, alors nous

pourrons glisser sans souci vers une gestion privative, les transformer en ´ une matiËre premiËre ª que nous Èchangerons, transfÈre- rons, au grÈ de nos besoins. Nous sommes dÈj‡ dans les prÈmices du deuxiËme choix. Nous le verrons se dÈvelopper dans les annÈes ‡ venir. En avouons nous conscience ? Tout comme avons nous conscience de ce que ceci implique comme

´ mutation de notre sociÈtÈ ª,

et de ses rapports ‡ ses membres ? DÈj‡, le systËme carcÈ- ral ne recrute plus de tra- vailleurs sociaux formÈs dans les structures clas- siques du travail social. Il a gÈnÈrÈ ses propres forma- tion en interne, et la termi- nologie mÍme de tra- vailleur social disparaÓt pour cÈder la place ‡ celle ´ díagent díinsertion et de pro- bation ª.

Il semble important que les hauts murs díenceinte

des prisons ne nous don- nent pas líargument aisÈ pour ne pas savoir ce qui síy passe, díautant que nous sommes tous concer- nÈs, nous sommes tous potentiellement ´ coupa- bles ª.

M.Manoha

Nous souhaitons dans un premier temps vous remercier pour votre courrier sympathique et juste. Líensemble des remarques

que vous y formulez nous ont paru tant justifiÈes que pertinentes, ce qui nous a dÈcidÈ ‡ les publier. Il est vrai que líapproche

socio-Èconomique de la prison que vous abordez, et dont vous tirez habilement des consÈquences qui mÈritent attention, nía pas

fait líobjet díune rÈelle Ètude dans notre prÈcÈdent numÈro, mais nous ne prÈtendions en rien ‡ líexhaustivitÈ. Cependant, il nous

semble que les questions sur la considÈration des dÈtenus par rapport aux membres non-enfermÈs de la sociÈtÈ ont nÈanmoins

ÈtÈ approchÈes ou au moins esquissÈes dans des articles comme celui sur le ´ G.I.P ª ou encore la ´ carte postale de zonpri ª.

En díautres termes, votre courrier, et cíest l‡ son intÈrÍt, ouvre et perpÈtue le dÈbat en abordant ces questions majeures díun point

de vue nouveau. Nous vous remercions encore une fois pour líintÈrÍt que vous avez portÈ ‡ notre journal naissant et nous som-

mes heureux que notre travail ait trouvÈ un Ècho et quíil ait pu solliciter de telles rÈactions ‡ la fois spontanÈes et rÈflÈchies.

Encore une fois merci.

et quíil ait pu solliciter de telles rÈactions ‡ la fois spontanÈes et rÈflÈchies. Encore une

A.K

COURRIER DES LECTEURS
COURRIER DES LECTEURS

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

Une jolie histoire de prison

V ivre et rien d'autre

Sans doute le pire des maux de

l'emprisonnement outre l'isolement, et surtout pour les lourdes peines, rÈside-t-il dans l'impossibilitÈ de se

projeter dans un avenir autre que celui d'un quotidien lanci- nant et rÈpÈtitif que rien ne vient jamais troubler. tre face ‡ soi et face ‡ cette continuelle rÈpÈtition des mÍmes trajets, des

mÍmes horaires, des mÍmes rencontres. Les pesants couloirs aux murs tristes, les portes toujours fermÈes, les jeux des clefs dans les serrures sonnent comme autant de rajouts ‡ l'indicible d'un avenir incertain et trouble. Pourtant, dans ce monde sans lendemain nouveau, quand le rÍve ou l'espoir d'une libÈration sont repoussÈs vers l'infini par la prononciation d'un jugement certains osent encore croire et b‚tir des utopies qui sauvent. La preuve en est, de ces deux dÈtenus qui ont convolÈ il y a peu en justes noces dans un petit Ètablissement pÈnitentiaire du Sud de la France. Une histoire anonyme, une rencontre Èton- nante. Chacun des deux vit dans son quartier d'attribution : lui dans celui des hommes, elle dans celui des femmes. Entre les deux quelques mËtres de couloir, quelques grilles, quelques portes ; assez pourtant pour que le monde de l'Autre n'existe pas. Un seul espace est commun : l'infirmerie. C'est l‡ qu'un jour deux regards se sont croisÈs, l‡ qu'il y a quelques deux longues annÈes une histoire s'est tissÈe dans la mÈmoire d'un numÈro d'Ècrou. L'histoire est nÈe d'une premiËre lettre ame-

nÈe par le courrier interne, suivie d'une rÈponse qui en a appe- lÈe d'autres,puis d'autres puis d'autres. Comment faire naÓtre le rÍve fou de concrÈtiser cette relation d'Ècriture par un maria- ge ? Comment trouver l'Ènergie et la foi suffisantes pour abat- tre des montagnes d'impossibles et obtenir enfin l'autorisation de passer devant un officier d'Ètat civil ? ¿ quoi s'attacher pour engager sa vie ‡ la vie de quelqu'un que l'on a rencontrÈ pour la premiËre fois une semaine avant ses noces ? Comment per- durer quand on sait que ce mariage ne sera jamais consommÈ avant une libÈration hypothÈtique ‡ 10 ans si les remises de peine jouent ? Comment construire lorsque les seules rencont- res seront les vingt minutes hebdomadaires du parloir de cou- ple ? Comment croire que l'on viendra a bout des transferts intempestifs et des autres alÈas d'une vie de dÈtenu ? Pourtant dans leur anonymat, ils ont dÈfiÈ un systËme, ils ont portÈs et fait aboutir une "jurisprudence" relationnelle ; et puis bien au del‡ d'un simple "pied de nez" ‡ l'institution pÈnitentiaire ils ont osÈ croire en "vivre malgrÈ tout". Je ne pouvais laisser pas- ser l'opportunitÈ de leur rendre hommage pour ce qu'ils m'ont offert ‡ moi qui ait eu la chance de les cÙtoyer dans cette dÈmarche. Ils me troublent, me touchent et me rassurent sur l'importance de l'entÍtement ‡ vivre et je les en remercie.

HERA

de l'entÍtement ‡ vivre et je les en remercie. HERA Lecteurs, cette rubrique est la vÙtre.

Lecteurs, cette rubrique est la vÙtre. Vous pouvez nous y faire part de vos commentaires, vos idÈes, vos rÈactions. Adressez vos lettres au Courrier des lecteurs, La FlËche du Parthe - Rayon Philo, UniversitÈ Nancy 2, 23 boulevard Albert 1er, 54015 NANCY CEDEX, ou par courriel ‡ rayonphilo@yahoo.fr

Rayon Philo, UniversitÈ Nancy 2, 23 boulevard Albert 1er, 54015 NANCY CEDEX, ou par courriel ‡
DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

Líaddiction : síil ne doit en rester quíune

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: s íil ne doit en rester quíune p a r P l a t z

´ Je crois que mes personnages ont toujours besoin dí aimer ª

I l est une opinion trop vulgaire

qui níentend la notion díaddiction

que dans son acception la plus

pÈjorative qui dÈnonce les mÈfaits

rÈels de dÈpendances extrÍmes

comme ‡ líhÈroÔne ou ‡ la nourritu- re, alors quíun sens moins restrictif du terme nous rÈvËle un visage autrement plus rÈjouissant pour líaddiction : celui de líhumanitÈ. tre addict signifierait alors plus

Ítre humain quíÍtre malade par la dÈpendance. On nous objectera peut-Ítre quíil níy a rien de rÈjouissant ‡ se considÈrer dÈpen- dant díune condition humaine dont on connaÓt certes quelques grands exploits historiques, mais aussi nombres díerreurs tragiques et aut- res caprices dÈvastateurs. Or, ce que líon peut trouver de rÈconfor- tant dans cette forme díaddiction ne rÈside pas dans líobjet-mÍme de la dÈpendance, cette humanitÈ source de vertus comme de vices, mais bien plutÙt dans la comprÈ- hension raisonnÈe du lien qui rap- proche le sujet ‡ líobjet de la dÈpendance, et surtout líouverture philosophique quíelle offre pour la comprÈhension des autres formes que revÍt líaddiction.

LA SURVIE ET LíADDICTION FONDAMENTALE

Mais pourquoi envisager le sentiment díhumanitÈ comme sour- ce díaddiction fondamentale, síil ne doit en rester quíune ? LíexpÈrience de pensÈe de Tournier que reprend HÈlËne dÈveloppe líi- dÈe díune dÈpendance ‡ autrui, mais ce premier dÈsÈquilibre que nous rÈvËle la survie de Robinson en espace dÈpeuplÈ níest-il pas Ègalement rÈvÈlateur díune projec- tion extÈrieure de líhumanitÈ pro- fonde de líaventurier, ‡ travers ses tentatives de rÈinvestissement de líÓle au moyen díÈlÈments caractÈ- ristiques de sa sociÈtÈ ? Ne peut- on pas voir ici une tentative dÈsespÈrÈe du naufragÈ ‡ vouloir rÈhumaniser son nouvel environ- nement ‡ partir de donnÈes socia- les quíil a incorporÈes avant, en tant quíhomme civilisÈ ? On peut y voir autrement une manifestation

Enki Bilal.

? On peut y voir autrement une manifestation Enki Bilal. trËs singuliËre de líanimal poli- tique

trËs singuliËre de líanimal poli- tique díAristote, qui níest plus rien hors de sa citÈ, et se battrait alors avec toute líimagination de Robinson pour retrouver une humanitÈ indissociable de la civili- sation. ´ Cíest indÈniablement par autrui que je me sens exister ª conclut HÈlËne et ´ JE suis les liens que je tisse avec les autres ª confir- me Albert Jacquard. On peut Ègalement revenir ‡ cette forme fondamentale de líad- diction ‡ líhumanitÈ en envisa- geant son contraire : le refoule- ment catÈgorique de cette addic- tion constitutive de líÍtre humain. Car si líon renie en bloc cette dÈpendance ‡ líaltÈritÈ extÈrieure, on est bien loin díassister ‡ une suppression totale et libÈratrice de líaddiction, mais bien plutÙt un dÈplacement inÈvitable du phÈno- mËne de dÈpendance, cette fois-ci

envers soi-mÍme, comme líannonce la Lettre aux indÈpendants de marion. En effet, líindÈpendant trop extrÍme, dans sa vaine quÍte díune autonomie absolue et qui doit disqualifier les besoins humains que sont líÈchange ou encore les sentiments essentiels, ne pourra jamais ´ accÈder ª au monde. Cíest alors le dÈni aveuglÈ- ment menÈ contre sa propre condi- tion díÍtre humain, donc aussi contre ce qui constitue líhumanitÈ de líautre. ´ Respecte-toi pour pou- voir respecter líautre ª dit le prover- be. Il faut donc accepter les rËgles de jeu propres ‡ cet ´ Èchiquier ª si particulier quíest líexistence humaine, cíest ‡ dire líexpÈrience communautaire rÈpÈtÈe, ‡ la fois condition et terme de líhumanitÈ humainement menÈe. Mais líeffron- tÈ indÈpendant, sans reconnaÓtre cette nÈcessitÈ naturelle de cÈder

DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

aux commandements essentiels que lui dicte sa profonde humani- tÈ, reste en marge de ce jeu de la vie dont les solutions restent infi- nies, et ne voit au contraire que sa propre solution comme valable, soit : ne vivre plus que dans un monde imaginaire comme Robinson. ´ Ton reflet chaque secon- de se pose sur les choses, ta seule dÈpendance, cíest toi-mÍme ª. Il reste ainsi vain de se dresser orgueilleu- sement contre sa nature propre qui fait notre addiction fondamentale et existentielle, car celle-ci est tel- lement constitutive de líÍtre quíelle paraÓt síÍtre ici sublimÈe chez líin- dÈpendant, sous une autre forme cette fois-ci non plus neutre mais dangereuse : líaddiction ‡ un iso- lement mental dÈsolidarisÈ des exi- gences rÈelles de la vie humaine. Cette addiction comme donnÈe constitutive et omniprÈsente du genre humain peut se retrouver par ailleurs exprimÈe dans toute líúuvre díun homme comme celle de Thomas de QuinÁey que nous conte Matt. En effet, la vie du Dandy opiomane illustre Ètonne- ment bien la rÈunion de trois types díaddiction : aux sentiments humains, ‡ líopium et ‡ líimaginai-

: ´ ¿ tout moment, il est possible

re

de dÈceler dans líúuvre les affres du poËte, les souffrances de líopiomane, les ambitions du dandy, les craintes du pËre de famille, les rÈflexions du philosophe, les traits díesprit de líhomme du monde ª. Ainsi, que ce soit dans la crÈation par líimagi- naire et la rÈflexion, dans la crain- te díaccepter le monde que trahit la consommation díopium, ou finale- ment dans la plus naturelle expres- sion de sentiments universels sous le joug de ce que nous appelons addiction fondamentale, la vie de líÈcrivain offre un Èventail particu- liËrement fourni des diverses for- mes secondaires et sublimÈes que peut prendre le phÈnomËne plus fondamental díaddiction ‡ líhuma- nitÈ.

Il semble donc pour finir, que si líaddiction dite naturelle et uni- verselle est mal consommÈe dans líexistence, elle paraÓt prendre cer- taines formes dÈrivatives pour per- sister dans ses effets, car si natu- relle elle est, au galop elle revien- dra, et insolvable elle resteraÖ

LíADDICTION M»RE ET SES PETITS

On retrouve ce mÈcanisme de translation de líaddiction fonda- mentale, qui la fait passer díun objet naturel et essentiel ‡ un sub- strat arbitraire et compensatoire, dans la prÈsentation que nous a fait Floriane du grand Baudelaire. Ainsi líaddiction dangereuse et dÈmesurÈe de líopiomane est pour le poËte, le fait

díun ´ homme qui níaccepte pas les conditions de la vie ª et va les rechercher ou les redÈfinir ailleurs, dans les

Paradis artificiels. On retrouve alors le schÈma du dÈplacement du pro- blËme qui ne le rÈsout pas pour autant : líopiomane a manquÈ de comprendre quelle est la vÈritable addiction universelle qui líim- plique parce que constitutive de notre humanitÈ ; et en la reniant contre sa nature et ses vÈritables aspirations díÍtre humain, un phÈ- nomËne compensatoire líinvite alors ‡ dÈvelopper un autre type de dÈpendance. Líaddiction toute singuliËre ‡ la scarification que nous dÈpeint AurÈlien, síinscrit dans cette logique de substitution o˘ certai- nes habitudes humaines essentiel- les sont remplacÈes par des pra- tiques artificielles : ´ ce besoin de reproduire de maniËre incessante et compulsive líacte, prend le pas sur les activitÈs quotidiennes, enfermant l'individu dans un monde d'entailles et de marques, de souffrance et de plaisir. ª Et tout comme le micro- cosme de civilisation reconstituÈ par Robinson Ètait redÈfinition d'une nouvelle humanitÈ imaginÈe pour survivre ‡ la solitude, tout comme la descente aux enfers de l'hÈroÔnomane ou l'opiomane Ètait redÈfinition perdue d'avance des conditions de la vie humaine, la pratique de la scarification est Èga- lement une redÈfinition du sens de la vie : ´ on retrouve cette idÈe de donner un sens ‡ son existence par l'Ècriture de son corps ª . Mais si le sens originel de la seule addiction qui doit toucher notre existence, addiction au sentiment d'Ítre humain qui permet prÈcisÈment de devenir humain, n'a pas ÈtÈ com- pris et cernÈ dans son authentique nÈcessitÈ, alors le sens est cherchÈ ailleurs : dans une fuite toxicoma- ne, maniaco-dÈpressive ou dans sa

chair. Ce sera finalement le person- nage de Matt qui pourra le mieux nous aider ‡ dÈfinir cette humanitÈ intÈrieure qui asservit le genre humain dans une addiction exis- tentielle. Car le maniaque prÈcise :

´ dans l'acte de compter, de vÈrifier,

au point

de s'oublier lui- mÍme en occultant lui aussi son rap- port addictif ‡ l'hu- manitÈ, donc son Ítre ÈquilibrÈ entre l'intimitÈ domes-

tique et la vie socia- le. Mais cet Èquilib- re, horizon de plÈnitude que recherche tout le monde pour sen- tir, se sentir et vivre son humanitÈ dans toute l'intensitÈ rÈjouissante qu'elle peut nous procurer, n'ad- vient qu'au prix d''un bon sens laissÈ libre juge de la gestion ‡ faire des donnÈes relatives ‡ cette humanitÈ qui en fin de compte, se ressent et se vit autant dans l'extÈ- riorisation d'Ètats d'‚me ou d'ac- tions, que par l'intÈriorisation du degrÈ d'humanitÈ que l'on pourra dÈceler chez l'autre.

j'ignore toute pensÈe. ª

LíexpÈrience commu- nautaire rÈpÈtÈe, ‡ la fois condition et terme de líhumanitÈ

Pour conclure, cette forme suprÍme de l'addiction, qui englo- be les autres, reste insolvable de l'existence : que ce soit celle qui fait l'Èquilibre de l'homme abouti et lucide sur la vie ou celle ‡ la base de la maladie psychologique qui atteint les dÈpressifs et les opiomanes, qu'elle soit dans sa forme fondamentale qui englobe toutes les autres ou sous une de ses formes dÈrivatives secondaires, elle trouvera d'elle-mÍme la force de s'exprimer dans nos actions et notre rapport au monde. Alors amis lecteurs, tout d'abord un scoop : Ítre accro, Ítre humain c'est tout aussi naturel que rÈjouis- sant (si si!), ensuite un bon conseil :

fuyez votre fumoir habituel quel qu'il soit et respirez l'air pur de la vie puisque le choix nous en est ‡

tous permis !

fumoir habituel quel qu'il soit et respirez l'air pur de la vie puisque le choix nous
fumoir habituel quel qu'il soit et respirez l'air pur de la vie puisque le choix nous
DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

´ Autrui, piËce maÓtresse de mon univers ª (1)

p

a

r

´ Contre líillusion díoptique, le mirage, líhallucination, le rÍve ÈveillÈ, le fantasme, le

dÈlire, le trouble de líauditionÖle rempart le plus s˚r, cíest notre frËre, notre voisin,

notre ami ou notre ennemi, mais quelquíun grands dieux, quelquíun ! ª

H

È

l

Ë

n

e

P ourquoi parler díautrui quand il

síagirait de parler de la dÈpendance ?

¿ cela il níy a quíune seule rÈponse :

autrui míest ‡ la fois indispensable, et par-l‡ mÍme insupportable, car sans

autrui, que saurais-je de moi-mÍme ?

Que puis-je savoir du monde et de

moi-mÍme sans personne pour me

confirmer que cela existe ? Seul, ma vie aurait-elle le mÍme sens ? Quíest

autrui pour moi ? Un corps, un

regard, une parole ? Líautre, celui que

je ne suis pas, celui qui me regarde, et

qui, par ce regard, me fait ressentir

que je visÖQui est cet autre que je ne suis pas ? Pourquoi ressentir cette altÈritÈ ? Autrui, líautre, celui que je ne suis pas. Qui est-il ? Que míest-il ? Que serais-je sans autrui ? Que sau- rais-je sans autrui ? Líunique maÓtre du monde ? Mais ‡ quoi bon Ítre seul ? Peut-on faire sa part ‡ la solitude ?

la conscience de notre propre corps est construite sur líaltÈritÈ. DËs lors, il semble quíautrui me soit indispensable

pour prendre conscience que jíexiste Qui díentre nous nía jamais songÈ ‡ partir loin, sur une Óle dÈserte, loin de tout, loin de tous, loin du regard des autres, pour ne plus avoir ‡ se jus- tifier, pour ne plus avoir ‡ parler, pour Ítre en paixÖ Le mythe de Robinson, un rÍve, un cauchemar ? Reprenant ‡ son compte cette fable du naufragÈ solitaire, Michel Tournier va expÈri- mentalement supprimer autrui ‡ Robinson par un naufrage afin de constater quelles perturbations cela dÈclenche dans sa conscience, et ce pour chercher ‡ comprendre quel rÙle joue autrui dans notre monde. Aussi peut-on dire que cette Óle dÈserte est le laboratoire de ma relation ordinaire ‡ autrui.

Que pourrait-il donc se passer lors de cette re-naturalisa- tion ? Seul, que me

resterait-il de la civili- sation et de la prÈsence des autres ? Si le Robinson de Defoe ne peut se sentir seul dans la solitude, cíest car il a incorporÈ autrui en soi pour le projeter dans un espace vierge. Autrement dit, pour Defoe, il ne semble pas y avoir de relation ‡ líaltÈritÈ car líautre semble dÈj‡ incorporÈ en moi. Et ainsi, le soli- taire ne peut Èprouver de solitude. En revanche, le Robinson de Michel Tournier va chercher ‡ reproduire sur líÓle la civilisation quíil a incorporÈe pour lutter contre la dÈsagrÈgation de la prÈsence díautrui. Cíest ainsi quíil tiendra un journal quíil considÈrera comme une sorte díexamen intÈrieur du ´ processus de dÈshumanisation ª. Aussi nous dit-il quíil sait ´ mainte- nant que chaque homme porte en lui ñ et comme au-dessus de lui- un fragile et com- plexe Èchafaudage díhabitudes, rÈponses, rÈflexes, mÈcanismes, prÈoccupations, rÍves et implications qui síest formÈ et continue ‡ se transformer par les attouche- ments perpÈtuels de ses semblables. PrivÈe de sËve, cette dÈlicate efflorescence síÈtiole et se dÈsagrËge. Autrui, piËce maÓtresse de mon universÖ ª. Aussi ce journal

constitue-t-il un moyen pour lui de recrÈer une sorte díalter ego dans un monde o˘ il níy a plus de possibilitÈ de rencontre avec autrui.

ParallËlement, sans autrui, son corps civilisÈ se dÈtruit, se dÈconstruit. DËs lors se pose une question : y a t-il un sens ‡ avoir un corps conditionnÈ par la prÈsence des autres quand il níy a pas díautre ? Puis-je me sentir exis- ter comme corps quand il níy a person- ne pour me confirmer que ce corps existe ? Et sans ce regard, ne puis-je pas faire tout ce que je veux ? Sans un autre pour me rappeler sa prÈsence, est-ce que je ne me sens pas libre de faire tout ce que je veux ? Nous som- mes tous finalement comme Robinson : quand nous sommes seuls, et s˚rs de ne pas Ítre observÈs, nous níavons plus de rËgles, nous

níavons plus de tenue, nous níavons plus conscience de nous-mÍme comme

corps civilisÈ. Et nous osons faire ce que díordinaire nous ne ferions pas si quelquíun díautre Ètait l‡.

Cíest en quelque sorte ce que nous suggËre Sartre au travers de la honte et de la mauvaise foi. En effet, pour lui, cíest gr‚ce ‡ autrui que je peux prendre conscience de moi- mÍme, car le regard díautrui est un pur renvoi ‡ moi-mÍme, cíest un intermÈ- diaire qui me renvoie de moi ‡ moi- mÍme : ´ je viens de faire un geste mal- adroit ou vulgaire : ce geste colle ‡ moi, je ne le juge ni ne le bl‚me, je le vis simple- ment, je le rÈalise sur le mode du pour-soi. Mais voici tout ‡ coup que je lËve la tÍte :

quelquíun est l‡ et mía vu. Je rÈalise tout ‡ coup toute la vulgaritÈ de mon geste et jíai honte ª (2). Autrui míapparaÓt donc comme le ´ mÈdiateur indispensable entre moi et moi-mÍme ª car jíai honte de moi tel que jíapparais ‡ autrui. Et cíest par líapparition de ce mÍme autrui que je peux enfin porter un jugement sur moi-mÍme, et sur moi- mÍme comme objet, car cíest comme un objet que jíapparais ‡ autrui. Ainsi, dans la honte, je reconnais que je suis

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Cíest gr‚ce ‡ autrui que je peux prendre cons- cience de moi-mÍme

Si pour Lacan cíest en prenant conscience, par son propre regard, de son image reflÈtÈe dans un miroir que líenfant prend conscience de líaltÈritÈ, pour Sartre, cíest le regard díautrui qui est ‡ líorigine mÍme de la constitution de notre propre corps. Autrement dit,

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005
La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005
corps. Autrement dit, La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005 Robinson Crusoe, gravure historique tirÈe

Robinson Crusoe, gravure historique tirÈe de The Life and Strange Surprising Adventures of Robinson Crusoe of York, de Daniel Defoe, Mariner, 1719.

DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

comme autrui me voit. Autrui me sem- ble donc nÈcessaire pour me connaÓtre, pour me permettre de me reconnaÓtre tel que je suis. Ainsi, si je me crois seul et que jíobserve quelque chose derriËre le trou díune serrure, je níai pas cons- cience de moi-mÍme et je suis tout absorbÈ par le spectacle qui se passe derriËre cette serrure. NÈanmoins, il semble que je ne peux vÈritablement Ítre ‡ líaise, car jíai ‡ líesprit que quel- quíun peut arriver et me surprendre, me figer dans une essence, celle du voyeur. Si enfin jíarrive ‡ míabstraire de la prÈsence díautrui, pour Sartre, ma conscience colle ‡

mes actes, elle est mes actes et je peux ainsi Èchapper ‡ toute dÈfinition provisoire de moi-mÍme. Mais si quelquíun arrive et me regarde, je prends

soudain conscience de ce que je suis par ce renvoi ‡ autrui. Jíai alors honte de moi et je ´ reconnais que je suis bien cet objet quíautrui regarde et juge. Je ne puis avoir honte que de ma libertÈ en tant quíelle míÈchappe pour devenir objet donnÈ ª. Ainsi pour Sartre, je dÈpends donc díautrui en tant que cíest par son regard que je prends

conscience de moi-mÍme. NÈanmoins, cet autre que moi-mÍme ne me regarde pas comme une personne mais comme un objet, il me fige dans une essence que je ne contrÙle pas, et il suffit quíil me regarde pour que je sois ce que je suis.

ne peut plus distinguer entre lui qui pense et les choses quíil pense. Sans autrui, mon univers ressemble donc ‡ un chaos de sensations. Que faire alors ? Chercher conti- nuellement la prÈsence díautrui pour se sentir exister ? Chercher ‡ combattre autrui pour notre propre reconnais- sance ? Si pour Ítre conscient de soi il

faut Ítre conscient de soi par un autre, il semble que je ne peux Ítre moi- mÍme que quand líautre me reconnaÓt comme un ´ moi ª. Or il semble quíautrui me reconnaÓt díabord comme une chose vivante avant de me recon- naÓtre comme un ´

moi ª. Peut-Ítre alors devrions-nous nous ranger du cÙtÈ de Hegel et considÈrer que líautre est díabord celui que nous voulons supprimer. En effet, il

y a toujours conflit, rivalitÈ entre moi et líautre. Ne som- mes-nous tous pas finalement perpÈ- tuellement dans une lutte pour la reconnaissance ? Ne voulons-nous pas toujours que les autres nous reconnais- sent comme une personne ? Et ´ tout ce qui vaut pour moi vaut pour autrui. Pendant que je tente de me libÈrer de líem- prise díautrui, autrui tente de se libÈrer de la mienne, pendant que je cherche ‡ asser- vir autrui, autrui cherche ‡ míasservir ª (líÍtre et le nÈant). Car si autrui me fait Ítre, par-l‡ mÍme il me possËde. Telle semble donc líinÈvitable conclusion :

autrui est ‡ la fois celui qui fait quíil y a un Ítre qui est mon Ítre et il est celui qui mía volÈ mon Ítre.

Que faire alors ? Chercher continuelle- ment la prÈsence díautrui pour se sentir exister ?

Quíest-ce ‡ dire ? Cíest indÈnia- blement par autrui que je me sens exis- ter. En effet, nous avons vu que Robinson ne pouvait avoir conscience de lui-mÍme dans la solitude. PrivÈ de cet autre, il ne pouvait mÍme plus avoir conscience de son corps, plus encore, cíest líespace qui semblait lui Èchapper. En effet, comment savoir que le monde existe sans personne pour nous montrer quíil existe ? Un monde dans lequel il níy a que moi semble rÈduit ‡ ce que jíen vois. Robinson nous dit alors que partout o˘ il níest pas actuellement rËgne une nuit insondable. En effet, seul, je ne vois que devant moi, et le monde ne síorga- nise quí‡ partir de mon regard. Autrement dit, la continuitÈ du champ spatial semble venir de líentrecroise- ment de nos regards et seul, je ne peux míassurer de la continuitÈ de líespace. Par ailleurs, Roquentin, le personnage de la NausÈe de Sartre semble engluÈ dans les choses car dans la solitude, il

Pouvons-nous sortir de ce conflit autrement quíen recherchant la solitu- de ? MÍme síil est certain que cíest par soi-mÍme que nous prenons conscien- ce que nous existons, cíest par la prÈ- sence díautrui que nous prenons cons- cience de cette existence. Et si autrui míest nÈcessaire pour míaider ‡ savoir qui je suis et ce que je pense, il est indÈniable quíil y a toujours entre nous et líautre une lutte. Autrui, ma chute originelle. Et par líamour, ne voulons-nous pas Èprouver encore plus profondÈment cette indispensabi- litÈ ? Ne recherchons-nous pas ‡ sub- juguer líautre ? ¿ captiver sa cons- cience ? Car pourquoi voudrais-je míapproprier autrui si ce níÈtait juste- ment en tant quíautrui me fait Ítre ? Par líamour, ne recherchons-nous pas ‡ nous emparer de la libertÈ de líautre ? Ne voulons-nous pas Ítre ´ tout au monde ª pour líÍtre aimÈ ? Mais cela

ne mËne-t-il pas ‡ la souffrance ? ¿ líangoisse de níÍtre plus rien sans autrui ? Proust ne dit-il pas que ´ de tous les modes de production de líamour, de tous les agents de dissÈmination du mal sacrÈ, il est bien líun des plus efficaces, ce grand souffle díagitation qui passe parfois sur nous. Alors líÍtre avec qui nous nous plaisions ‡ ce moment l‡, le sort en est jetÈ, cíest lui que nous aimerons. Il níest mÍme pas besoin quíil nous pl˚t jusque l‡ ou mÍme autant que díautres. Ce quíil fallait, cíest que notre go˚t pour lui devint exclu- sif. Et cette condition-l‡ est rÈalisÈe quand ñ ‡ ce moment o˘ il nous fait dÈfaut ñ ‡ la recherche des plaisirs que son agrÈment nous donnait, síest brusquement substituÈ en nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet Ítre mÍme, un besoin absurde, que les lois de ce monde rendent impossible ‡ satisfaire et difficile ‡ guÈrir ñ le besoin insensÈ et douloureux de le possÈder -. ª (Du cÙtÈ de chez Swann). Et possÈder autrui, est-ce rÈellement ce que nous voulons ? Ne cherchons-nous pas ‡ possÈder la libertÈ díautrui en tant que libertÈ ? Pourquoi avoir besoin de cela pour se sentir exister ? Faut-il pour síaffirmer envahir líespace de líautre ? Au fond, ne sommes nous pas solitude comme le pensait Rilke ? Níest-ce pas par nous-mÍme que nous pouvons pleinement nous rÈaliser en tant quí- hommes et en tant que nous choisis- sons díÍtre ce que nous voulons Ítre. Certes, si autrui me fait prendre cons- cience que jíexiste et que le monde existe, níest-ce pas moi-mÍme qui devrais choisir mon essence ? Devons- nous fuir inÈvitablement la solitude parce quíelle est insupportable ? Seul, níest-on pas finalement ‡ líabri de líem- prise de líautre et de toute sollicitation ?

Autrui semble donc Ítre le mÈdia- teur indispensable entre moi et moi- mÍme. Aussi, pour que je puisse Ítre ´ moi ª, il faut quíil y en ait un autre qui me rÈvËle ce que je suis. Ainsi, autrui míest donc indispensable, car je ne peux rien Ítre sans lui, mais par-l‡ mÍme il míest insupportable car dËs lors que mon Ítre dÈpend de lui, il est ma chute originelle. Autrui est donc une piËce maÓtresse de mon univers en tant quíil míaide ‡ prendre conscience de moi-mÍme et du monde. NÈanmoins, jíai toujours le choix de

dÈcider qui je suisÖ

jíai toujours le choix de dÈcider qui je suisÖ ( 1 ) Michel Tournier, Robinson ou

(1) Michel Tournier, Robinson ou les limbes du Pacifique,

1969, collection folio, Gallimard, p. 54.

(2) Sartre, LíÍtre et le nÈant, Tel, 1995, (1976).

du Pacifique , 1969, collection folio, Gallimard, p. 54. ( 2 ) Sartre, LíÍtre et le

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DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

Lettre aux indÈpendants Le monde toujours leur sera refusÈ

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Le monde toujours leur sera refusÈ p a r m a r i o n 10

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´ Description de líhomme DÈpendance, dÈsir díindÈpendance, besoins. ª

A s-tu jamais levÈ les yeux au ciel pour tíÈtonner de la

douceur laiteuse des nuages ?

¿ la croisÈe des chemins, tu níhÈsites pas, trouvant en toi la direction qui te sied au mieux

Toi le maÓtre de ta vie le sculpteur de tes propres formes

tout ‡ la fois peintre de ton dÈcor et auteur de ton propre per- sonnage Tu dis en somme que nous sommes libres de toute contrainte, libre de cette libertÈ qui nous donne des ailes, sans attache sans devoir, tu dis en somme que nous avons toujours le choix quelle que soit la donne le monde síadaptera ‡ tes dÈsirs Rien ne te retient rien ne tíempÍche, ni ton passÈ ni líalen- tour ni les autres et pas mÍme líunivers qui prendra sur lui afin de se conformer ‡ toi

Toi le crÈÈ Que ne vaut le temps qui passe et la premiËre condition humaine, tu nías quí‡ vouloir pour pouvoir et tes gestes informant le rÈel dessinent sur le sol ce

quíil convient que tu aies pour ton existence díhomme intËgre Alors tu vas dans la vie comme líenfance pleine de capri- ces et ta parole fait Ècho sur les parois díabord insensÈes qui environnent, comme líarchitecte tu b‚tis tu ÈlËves ‡ petits coups de mains líÈdifice de tes jours ‡ venir Toi au centre de tes dÈcisions ton reflet chaque seconde se pose sur les choses ta seule dÈpendance, cíest toi-mÍme Et si tu considËres malgrÈ tout les autres si tu tíÈmerveilles si tu ressens si tu agis et si tu prends conscience de certaines rÈalitÈs cíest en les incarnant dans ta propre personne que tu leur donnes sens, existence Bienheureux de pouvoir tout maÓtriser tu domines et peut-Ítre ainsi souffres-tu moins des maux qui tíatteignent Parce que tu te sais seul, impavide devant tout accident comme líesprit du gestionnaire tu tires profit pour toi-mÍme du balancement des minutes tre l‡ au bon moment rendre efficaces tes relations tu

Pascal.

avances sur líÈchiquier de ta fortune les pions nÈcessaires ‡ ta rÈussite Toujours gagnant sans aucune obligation extÈrieure pour- quoi donc te plierais-tu ‡ ce que tu ne dÈsires pas ‡ ce qui ne te plaÓt ni tíattire ‡ ce que tu ne considËres pas Ítre dans líordre des choses pourquoi te soumettrais-tu ‡ ce que tu níacceptes pas

Comme une Èvidence faire de ta vie une úuvre unique ex nihilo sans autre principe que ceux que tu te donnes instant aprËs instant parce que tu penses avec certitude que líhomme toujours conduit son destin selon ses intÈrÍts personnels, ani- mal solitaire dans un relief quíil se doit díamÈnager ‡ sa conve- nance Puisque ´ líhomme est la mesure de toute chose ª (Protagoras) et quíil ne faut jamais se satisfaire de ce quíon a dÈj‡

ì

pourquoi te soumet- trais-tu ‡ ce que tu níacceptes pas

est ainsi que tu mËnes ta vie vacant ‡ tes occupations comme le jardinier sur ì sa piËce de terre quadrillant sa production

et plantant des tuteurs ‡ proximitÈ des vÈgÈtaux susceptibles de síÈgarer Comme Dieu lui-mÍme dÈmiurge aux premiËres heures du jour Au fond cíest toi qui contrains le monde toi qui domines toi qui fais dÈpendre toute chose de ta volontÈ Mais le monde dans son extension mais le multiple mais autre et sa libertÈ quíen fais-tu sinon les jeter en p‚ture ‡ tes propres aversions Puisque ´ ma libertÈ síarrÍte l‡ o˘ commence celle des autres ªÖ

¿ penser que tu es incapable de comprendre ceux qui, tremblants de dÈplaire, revÍtent une carapace de silence et masque díinvisible Les discrets les craintifs les sourcils levÈs comme des accents graves ceux qui regardent plus de fois quíil ne faut avant de traverser ceux qui se mangent les lËvres de dire une

Romuald ThiÈbaut.
Romuald ThiÈbaut.
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phrase ‡ cÙtÈ la langue tournÈe et retournÈe entre leur dents grinÁantes les timides les sentimentaux les angoissÈs Ceux pour qui le monde est un danger permanent une bouche bÈante prÍte ‡ les engloutir Croisant dÈcroisant leurs jambes guettant du coin de líúil les moindres gestes aux environs Ceux qui perdent leur identitÈ dans le regard-juge de líau-

tre

Ceux qui portent en eux comme un poids Ètouffant le mal- aise díune vie quíils ne reconnaissent pas Ceux-l‡ dÈpendent de tout sauf díeux-mÍmes petites marionnettes aux mains des puissants, incapables díoser, tou- jours ‡ líÈcoute, paralysÈs devant líintensitÈ agressive du dehors Parce que ´ le quelque chose a toujours des dÈfauts, seul le rien est parfait ª (Zorn), ils ont une certaine tendance au nihilisme ‡ la nÈgation de toute preuve de leur propre existen- ce

Ils síoublient ils se blessent ils se noient sans mÍme demander díaides ils síimaginent vides ils se voient inutiles se sentent inconsistants ne tirant leur substance que des miettes Ítres abandonnÈes Áa et l‡ par les autres pressÈs Ils vivent par procuration se rassurant dans les rÍves ber- cÈs díillusions vitales Et cigarettes aprËs cigarettes ils consument en silence les restes de leur propre personnalitÈ Les soumis síavilissant eux-mÍmes en croyant avec force avoir aucune place ou pensant quíil vaut mieux la laisser ‡ ceux qui ont de quoi la remplir Amer sentiment de níÍtre jamais l‡ o˘ il faut et díainsi prÈ- fÈrer síadapter se faire tout petit plutÙt que díaffronter le monde plutÙt que de le dÈfier plutÙt que de marcher fiers et insou- ciants vers les possibles infinis Trop ‡ líÈtroit dans leur corps dÈj‡ beaucoup trop grand

est ainsi quíils mËnent leur vie indÈpendamment de leur volontÈ cíest ainsi que le monde leur donne forme, eux les inva- lides les infirmes les boiteux toujours en suspens dans líattente de líautre Puisquíils ne sont que ce que les autres font díeux, fanto- ches díune comÈdie qui les dÈpasse, pantins nÈvrosÈs díune farce dont ils ignorent líissue Líunivers les domine líunivers quíils reÁoivent dans sa totalitÈ vibrante la fatalitÈ trace les lignes de leur partition comme une symphonie en autre majeur dans laquelle ils ne pourraient Ítre pas plus quíun simple point síajoutant ‡ la cro- che, pas mÍme un soupir pas mÍme une noire, seulement un fil du papier, une rature Comme ´ poussiËre admirant la poussiËre, et contem- plant obstinÈment, grain de sable un grain de lumiËre, en lutte dans le firmament ª (Hugo), points de suspension

Toi et eux dans le mÍme excËs, toi et eux comme les deux extrÈmitÈs díun rapport perverti au monde, le plus et le moins, le trop et le pas assez, la magnanime et le presque rien Toi et eux au centre díun dÈsÈquilibre, entre action et contemplation, ‡ chacun son manque et son absolu et si tu nies extÈrieur pour ton for intÈrieur ils dÈtruisent leur identitÈ pour líaltÈritÈ pleine Et si tu dÈpends de toi, ils dÈpendent du reste Et si tu soumets, ils se soumettent Et si tu maÓtrises, ils sont alors ‡ ta merci

Mais apprendre ‡ distinguer ce qui dÈpend de nous et ce

qui níen dÈpend pas peut-Ítre rirais-tu de la morale du sage stoÔcien, la connais-tu seulement et avec elle atteindre líattitude prudente, le juste milieu Puisque tu as peur de ce mot, rappelant compromis l‚che- tÈ absence de rÈsistance mÈpris pour ceux qui se mettent ‡ lía- bri de tout souci dans líÈquilibre Pourtant cíest au milieu que peuvent en osmose se rÈunir le monde les hommes et toi, toute petite particule díÍtre, toi le changeant le paradoxe líÈcartelÈ, le balancier de líhorloge ´ Car enfin quíest-ce que líhomme dans la nature ? un nÈant ‡ líÈgard de líinfini, un tout ‡ líÈgard du nÈant, un milieu entre rien et tout, infiniment ÈloignÈ de comprendre les extrÍ- mes. ª (Pascal), et si toi tu es cet homme fascinÈ par líinfinie puissance de ta propre raison, eux ils sont ceux qui se laissent submerger par líinfini cÈleste Nous sommes cet entrelacs díinfinitude nous sommes ce lac sombre pris entre ses limites physiques et la profondeur immense de son dedans indÈfini

Oui il síagit de nous affirmer hors de notre dÈpendance au monde ´ levez-vous, camarades, Èchappez ‡ la tyrannie des choses ª (Malevitch) mais comment, comment passer de líÍtre donnÈ ‡ líÍtre pur ‡ líexistence en et hors de la contingence De líÈchange ou du simple souci de cohÈrence entre le dedans et le dehors, comme devenir prisme ou matiËre en cons- tante mutation, comme une mise en relation des diffÈrentes cadences du sol foulÈ par nos pas PÈnÈtrer le rÈel, líincarner, le remplir de ta singularitÈ et respirer líuniversel

Saluer le soleil et se croire nuage, en prise avec les vents de la fortu- ne

ì

nous sommes

cet entrelacs

díinfinitude

ì

Ce je-ne-sais-quoi

qui níen finit pas de nous Ètonner, líimpensable, líindicible, líimprÈvu, les mains dans la

terre et les pensÈes flottantes au-dessus du chaos

Ainsi Ainsi trois figures sont assises sur le rebord du monde trois paires díyeux qui se dÈvisagent, trois statues un peu figÈes Tu es líune díentre elles, celle qui nía que fort peu dío- reilles, toutes petites, masquÈes par une chevelure díun rouge Ètincelant, une bouche entrouverte toujours mÍme lorsquíelle se tait, ses yeux sont au-dedans díelle-mÍme, ‡ líÈcoute des bat- tements de son cúur, elle est assise presque allongÈe prenant bien plus díun siËge Une autre statue les reprÈsente, ceux-l‡ si semblablement diffÈrents de toi, elle se situe dans un coin de la piËce, immobi- le, recroquevillÈe, ses cheveux sont lisses et courts qui mettent en valeur ses oreilles, peu de lËvres et des rides tumultueuses sur son front si marquÈ, elle observe, lËve les sourcils, Èpie les plus infimes signes alentour La derniËre, líÈtrangËre, celle qui síinstalle dans le milieu de la balance, se ballade en va-et-vient incessant entre les deux autres, tantÙt son regard les croise, tantÙt la tÍte baissÈe, elle est l‡ dans la tension de líinstant, attentive et absente dans le mÍme temps

Et si le monde donnait corps ‡ la magie, líune serait peut- Ítre loup, líautre mouton et la derniËre berger, ou peut-Ítre Èga-

lement les uns les autres tout ‡ fait autres choses

lí autre mouton et la derniËre berger , ou peut-Ítre Èga- lement les uns les autres
lí autre mouton et la derniËre berger , ou peut-Ítre Èga- lement les uns les autres

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DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

Thomas de Quincey. Dandy Opiomane.

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Dandy Opiomane. p a r M a t h i e u C h a u

Q u'on ne se figure pas ce titre

comme le sursaut d'une morale puri- taine mais plutÙt comme l'expression de la fascination. Fascination, certes, devant le gÈnie littÈraire d'un person- nage atypique, mais attendrissement

Ègalement, au regard ´ d'un des caractË-

res les plus affables,ó les plus charitables

qui aient honorÈ l'histoire des lettres ª.

Baudelaire, dans une note des Paradis

artificiels crie son dÈsespoir aristocrate, donc pudique, lorsqu'il apprend la mort du ´ Mangeur d'opium anglais ª,

Thomas de Quincey. Ce dernier venait

de s'Èteindre ‡ Edimbourg, ‡ l'‚ge de

75 ans (nous sommes alors en 1859).

Curieux article que celui qui, voulant raconter un homme, dÈbute

par la mort de celui-ci. Thomas de

Quincey s'est pourtant toujours nourri

de cette mÈlancolie chËre aux poËtes et aux philosophes, celle qui se plaÓt ‡ regarder en face les dÈcrÈpitudes et l'a- nÈantissement des esprits et des corps. Cette dÈcrÈpitude, physique d'abord, qui mieux que lui peut la dÈcrire D'une enfance criblÈe par les deuils succes- sifs, le futur auteur n'est capable que de tirer une sËve tragique. BercÈ par les Ballades lyriques de Wordsworth et Coleridge, le jeune Thomas quitte la Grammar School de Manchester et rompt tout contact avec sa famille ‡ l'‚ge de 17 ans. Il se met ‡ errer au Pays de Galles, puis se rend ‡ Londres o˘ il est ruinÈ par des usuriers en les- quels il place toute sa confiance. Sa faillite le rÈduit ‡ la famine mais il est sauvÈ par une apparition quasi-divine, prenant l'apparence d'une jeune enfant, Ann, qu'il perd, ‡ son plus grand dÈsespoir (elle reviendra le han- ter dans des visions de plus en plus effrayantes). Depuis quelques temps pourtant, De Quincey semble se dÈta- cher de toutes les misËres, portant un regard lointain sur les choses, un regard presque amusÈ. Lorsqu'il Ètait encore Ètudiant, il prenait, pour cal- mer des douleurs ‡ l'estomac un cal- mant ‡ base d'opium, le laudanum ´ Cette affection devait son origine aux extrÈmitÈs de la faim que j'avais connue aux jours de ma premiËre jeunesse. ª (Confessions d'un mangeur d'opium anglais, Confessions prÈliminaires). A ces douleurs, sourdes mais aisÈment corruptibles, vient ensuite s'ajouter la terrible nÈvralgie faciale, torture s'il en

est, source d'affliction autant que de terreur dans l'esprit de l'auteur. Il est arrivÈ ‡ Thomas de Quincey de consommer de l'opium par pure recherche de plaisir, mais sa dÈpen- dance ne lui vient pas de cet usage ìludiqueî. Son assujettissement ‡ la drogue opiacÈe prend sa source dans un mal, physique, lancinant, une souf- france qui ne lui laisse de rÈpit que dans les rÍveries laiteuses suivant la prise de drogue. ´ L'opium ! redoutable agent d'inimaginables joies comme d'ini- maginables peines ! ª. En effet, dans le mÍme temps que l'opium le soulage, il l'Ècrase sous l'implacable poing de l'envie, de l'aboulie, des angoisses. De Quincey semble en vouloir ‡ celui qui lui en a fourni le premier : ´ Le pharma- cien -inconscient ministre de plaisirs divins ª, certes, mais Ègalement pour- voyeur d'une morne maladie, conte- nue dans de la teinture aux aspects on ne peut plus ordinaires.

L'auteur des Confessions a donc vÈcu l'opium comme quelque chose d'imposÈ, voire de providentiel : le pharmacien ÈvoquÈ plus haut est un ´ pharmacien immortel envoyÈ ici-bas avec une mission particuliËre ‡ [son] adresse. ª MÍme si l'auteur dÈcrit les dÈlires de la drogue avec une ÈlÈgance et une dis- tinction qui lui sont propres, il est assez clair qu'il lui renie toute autre propriÈtÈ positive que celle de calmer la douleur. L'opium ne fait qu'aug- menter, chez le gentleman anglais, les qualitÈs qu'il possËde : ce narcotique permet ´ le sain rÈtablissement de cet Ètat que l'esprit recouvrerait de lui-mÍme ‡ la disparition de toute profonde irritation douloureuse venue troubler et contrecarrer les impulsions d'un coeur originellement juste et bon. ª Dans les Confessions, on constate d'ailleurs que la place consa- crÈe aux Plaisirs de l'opium est moindre que celle octroyÈe aux Souffrances de l'opium. FrustrÈ, fortement agacÈ, tant par sa propre dÈpendance que par les dis- cours ennuyeux qui ont lieu dans les fumeries d'opium, devenues de vÈrita-

Thomas de Quincey síest toujours nourri de cette mÈlancolie chËre aux poËtes et aux philosophes

bles salons cossus, Thomas de Quincey se rÈfugie dans la rÈgion des Lacs, sur les traces de Wordsworth. Il devient d'ailleurs l'ami du poËte auteur du PrÈlude et du Recluse.

¿ cette Èpoque, il Èpouse `sa Margaret', second ange salvateur aprËs la fugace Ann. On constate que ce sont toujours des femmes qui viennent, en son existence, non pas l'extraire de la souffrance, mais l'y accompagner en lui donnant la force de persÈvÈrer mal- grÈ le calvaire incessant. ´ Oui, bien aimÈe Margaret, chËre compagne de ces derniËres annÈes, tu fus mon Electre ! Et ni en noblesse d'esprit, ni en affection lon- guement ÈprouvÈe, tu n'as permis qu'une soeur grecque l'emport‚t sur une Èpouse anglaise. Car tu. faisais peu de cas de t'hu- milier dans les humbles offices de la bontÈ et dans les t‚ches serviles de la plus tend- re affection. ª Secourable dans les crises dures et violentes de ´ la prostration devant la noire idole ª, elle lui donna six enfants. MalgrÈ son accoutumance, l'auteur ne cesse de produire, dans les pÈriodes plus calmes, des oeuvres d'une qualitÈ indÈniable, et toujours teintÈes d'un humour anglais tout ‡ fait irrÈsistible. On retiendra surtout le sardonique traitÈ De l'Assassinat consi- dÈrÈ comme un des Beaux Arts, et l'iro- nique quoique tendre Derniers jours d'Emmanuel Kant, tÈmoignages de la mÈlancolie poÈtique dont nous avons fait l'axe principal de notre propos.

Le premier ouvrage s'applique ‡ saisir le meurtre, ´ non pas par son anse normale ª mais d'un point de vue extra- sensible, intellectuel et esthÈtique. Ce sarcastique traitÈ prend l'assassinat

mais d'un point de vue extra- sensible, intellectuel et esthÈtique. Ce sarcastique traitÈ prend l'assassinat 12
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d'un point de vue qualitatif, ‡ la faÁon dont on examinerait une oeuvre plas- tique ou un cas mÈdical. Ce roman noir par excellence, amÈliorÈ si l'on peut dire par un ton sardonique, prend ses racines dans les tressaillements du romantisme comme dans les vestiges gothiques du XVIIËme siËcle (Baudelaire, lorsqu'il Èvoque Thomas de Quincey, fait rÈfÈrence au Melmoth du RÈvÈrend Maturin). On y parle, sous la forme d'une

confÈrence, des cri- mes les plus rÈussis, que cela soit selon le critËre de la discrÈ- tion, de l'esthÈtique ou de toute autre qualitÈ apprÈciable, et ce, d'un point de vue entiËrement

amoral. De Quincey s'Ètend en particulier sur le cas du machiavÈlique Williams, meurtrier de la Ratcliff Highway, ayant ‡ son actif plusieurs homicides rÈussis, donc plu- sieurs victimes savamment ÈliminÈes. Le traducteur de l'oeuvre, Pierre Leyris, dÈpeint d'ailleurs cette fascina- tion de l'auteur pour la menace assassi- ne comme mÈtaphysique : ´ L'assassinat, qui offre l'image de la culpabilitÈ pure et paradoxalement, sous les traits de la victime, celle aussi de l'inÈluctable ch‚timent, Ètait pour De Quincey, l'image mÍme de notre destin. ª Menace de la fortune, inÈlucta- bilitÈ de la mort, puissance du ch‚ti- ment, autant de thËmes qui prÈoccu- pent l'auteur, imprÈgnÈ de ce plaisir de souffrir ‡ la vue de l'inconstance et de la volatilitÈ de l'existence humaine.

intÈressant, mais pas tant que peut l'Í- tre, dans le souci de suivre notre thÈ- matique, l'examen du dÈclin spirituel et physique d'Emmanuel Kant. Les Derniers Jours d'Emmanuel Kant, biographie de la chute, descrip- tion de la dÈtÈrioration, est Ègalement le regard fervent d'un philosophe sur un autre, tout empreint de l'humilitÈ

propre aux grands esprits. Selon De Quincey, ´ il n y a point d'Ècrivain philo- sophique, si l'on excepte

Aristote, Descartes et Locke, qui puisse prÈtend- re approcher de Kant par l'Ètendue et la hauteur d'influence qu'il a exercÈe sur les esprits des hom- mes. ª Tirant son rÈcit des mÈmoires de Wasianski, Borowski et

Jachmann, De Quincey trace un portrait aussi Èmouvant que caustique qui nous fait entrer, au final, dans l'intimitÈ d'un Kant aussi fidËle ‡ ses habitudes qu'on l'imagine, mais Ègalement amical, jovial, rÍveur par- fois, contre toute attente. Qu'on ne s'i- magine pas De Quincey en chantre de l'iconoclastie, mais bien au contraire en humble et sensible auteur qui nous introduirait dans le quotidien d'un philosophe aux allures de froid intel- lectuel solitaire et incapable d'Èmo- tion, et ce, afin de nous faire changer d'avis ‡ son sujet. L'humour dont nous parlons depuis le commencement de notre exposÈ trouve l‡ toute latitude dans les descriptions des situations (Kant s'endormant le soir sur ses lectu- res et mettant ‡ plusieurs reprises le feu ‡ son bonnet de nuit au contact des chandelles), des habitudes (Kant a une maniËre tout ‡ fait particuliËre et rÈpÈ- titive de s'enrouler dans ses couvertu- res) ou des `inÈgalitÈs d'‚me' dues ‡ des futilitÈs extrÍmement drÙles (Kant ne peut prolonger sa rÈflexion car la tour de Loebenicht, qu'il observe tou- jours depuis son Ètude, lui est cachÈe par deux peupliers qui ont trop poussÈ : on rase les arbres, le philosophe peut alors poursuivre ´ ses calmes mÈdita- tions crÈpusculaires ª). Le lecteur atteint par moments l'hilaritÈ, car il n'est rien de moins dÈlectable que se repaÓtre des manies des grands hommes (cela, sans doute, les rend moins impressionnants ‡ nos yeux) ; mais la gaietÈ fait soudain place ‡ la pitiÈ : le philosophe est ´ rÈduit ª, il devient ´ obscur ª, il lui est de plus en plus difficile d'exposer ses thËses, qui d'ailleurs sont entachÈes d'erreurs d'inattention : l'esprit dÈvie

¿ tout moment, il est possible de dÈceler dans líúuvre les affres du poËte, les souffrances de líopiomane, les ambitions du dandy

On est stupÈfait de trouver, dans le traitÈ de l'assassinat, une anecdote dont le principal protagoniste n'est autre que Descartes. Alors qu'il prend une barque pour traverser l'Elbe, le philosophe se fait agresser par des bateliers -dÈtrousseurs qui dÈcident de le tuer aprËs l'avoir dÈpouillÈ. Seulement, et comme le rapporte Baillet, ´ il tira l'ÈpÈe d'une fiertÈ imprÈ- vue, leur parla en leur langue d'un ton qui les saisit, et les menaÁa de les percer sur l'heure s'ils osoient luy faire insulte. ª (Vie de M. Des Cartes, t.I). Parler de l'in- tÈrÍt de De Quincey pour la philoso- phie et les philosophes est primordial pour comprendre le personnage. Il a Ècrit, en effet, en plus de ses multiples articles, essais, romans, des traitÈs d'È- conomie et de philosophie. Le lecteur nous excusera de ne point trouver ici le dÈtail de ces activitÈs. Cela paraÓt

le premier. Dans la maisonnÈe, c'est la stupÈfaction, on se demande comment gÈrer cet Ètiolement des facultÈs. On engage du personnel supplÈmentaire :

il faut aider un vieillard de plus en plus dÈpendant, dÈlirant parfois, et comme la dÈcadence psychique n'est que le signe avant-coureur de l'abatte- ment du corps, Kant tombe malade. Malade, lui qui possÈdait une santÈ de fer, fondÈe sur l'alimentation saine et le constant Èvitement de tout excËs, malade et faible, le robuste habitant de Koenigsberg, qui ne reconnaÓt plus ni ses serviteurs ni ses amis. Au terme d'une agonie longuement dÈcrite par De Quincey, Kant finit par s'Èteindre, ´ se dissoudre ª, derniËre ponctualitÈ du philosophe : il meurt ´ et exactement ‡ ce moment la pendule sonna onze heures. ª

La dissolution, l'inexorable passa- ge du temps, la menace latente bien qu'imminente d'une mort qui se joue des hommes dans un badinage inten- tionnel (si bien qu'on peut Ètudier les artisans du trÈpas comme on Ètudierait des peintres ou des architectes), tous ces thËmes abordÈs par Thomas de Quincey sont autant de moteurs ‡ son oeuvre, torturÈe, mais pourtant tou- jours dÈtachÈe comme se le doit de l'exposer un gentilhomme anglais, avec humour et gr‚ce. A tout moment, il est possible de dÈceler dans l'oeuvre les affres du poËte, les souffrances de l'opiomane, les ambitions du dandy, les craintes du pËre de famille, les rÈflexions du philosophe, les traits d'esprit de l'homme du monde : son gÈnie possËde des facettes quasiment antagonistes qui se renvoient toujours une image nÈgative les unes aux aut- res. Cette personnalitÈ tourmentÈe ainsi que les inquiets regards que jette sans cesse l'auteur vers l'au-del‡, ne l'ont pas empÍchÈ de travailler gaillar- dement ‡ l'Èdification d'un patrimoine littÈraire dont on ne peut qu'admirer le bancal Èquilibre, bancal car inachevÈ, rendu inachevable par l'office final : ´ Mais la Mort, que nous ne consultons pas sur nos projets et ‡ qui nous ne pouvons pas demander son acquiescement, la Mort, qui nous laisse rÍver de bonheur et de renommÈe et qui ne dit ni oui ni non, sort brusquement de son embuscade, et balaye d'un coup d'aile nos plans, nos rÍves et les architectures idÈales o˘ nous abritons en pensÈe la gloire de nos derniers jours ! ª

(Baudelaire, Les Paradis Artificiels.)

idÈales o˘ nous abritons en pensÈe la gloire de nos derniers jours ! ª ( Baudelaire,
idÈales o˘ nous abritons en pensÈe la gloire de nos derniers jours ! ª ( Baudelaire,

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

Les Paradis artificiels, lieu d'une dÈpendance infernale ?

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N ombre d'artistes et Ècri-

vains au XIXËme siËcle (Latouche, Musset, Alphonse Karr, Balzac,

Dumas, Gautier, Nerval, MÈrimÈe

) se sont intÈressÈs de trËs prËs

aux drogues, parfois prescrites par

des mÈdecins pour leurs vertus

antalgiques comme le haschisch et l'opium. Mais c'est souvent par

curiositÈ, par envie de savoir

qu'ils cËdent ‡ la tenta- tion.

Au del‡ de la dÈpen- dance et des ravages strictement physiques,

Baudelaire nous fait part

de la dimension immorale

que l'usage de drogues

traduit. Il ne fait pas ici l'apologie des substances hallucinatoires. Il Ètudie en profondeur le sujet, sans rompre radicalement avec l'image du poËte maudit, incompris par la sociÈtÈ et se rÈfugiant dans les plaisirs interdits, ´ scandaleux ª. Ayant aussi le don de faire fleu- rir la beautÈ du mal dans sa prose poÈtique, Baudelaire a pu donner l'impression de louer les effets de ces substances artificielles, mais c'est bien d'une morale dont il s'agit (au chapitre IV des Paradis artificiels en parti- culier) d'une morale mÍme chrÈtienne : ´ je veux faire un livre non pas de pure physiologie, mais surtout de morale. Je veux prouver que les chercheurs de paradis font leur enfer, le prÈpa- rent, le creusent avec un succËs dont la prÈvision les Èpouvante- rait peut-Ítre ª.

La consommation de drogues selon Baudelaire est le fait de l'homme qui veut dÈpasser la fini- tude de son Ítre, la faiblesse de ses sensations, de son imagination, qui veut se faire ´ homme-Dieu ª ; or ´ tout homme qui n'accepte pas les conditions de la vie vend son ‚me ª ‡ l'instar d'un Faust. L' idÈe mÍme d'accÈder si facilement aux

paradis artificiels va ‡ l'encontre de la morale chrÈtienne qui n'offre le salut qu'aux ‚mes vertueuses et mÈritantes : ´ Nous appelons

escroc le joueur qui a trouvÈ le moyen de jouer ‡ coup s˚r ; com- ment nommerons-nous l'homme qui veut acheter, avec un peu de monnaie, le bonheur et le gÈnie ? ª L'interdit religieux transgres-

ª qui conduisent inÈluctablement ‡

une dÈpendance aliÈnante, aux ´ chaÓnes auprËs desquelles, toutes les autres chaÓnes du devoir, chaÓ- nes de l'amour illÈgitime, ne sont que des trames de gaze et des tis- sus d'araignÈe ! ª

Ceux qui en ressortent indem- nes, font l'objet d'admiration pour Baudelaire : ´ ceux qui reviennent du combat ( ) m'apparaissent comme des OrphÈes vainqueurs de l'Enfer ª. Il ne faut donc pas se fier au titre, les paradis gagnÈs artificielle- ment nous conduisent droit aux enfers.

La vÈritable voie qui donne accËs aux rÈgions cÈlestes est ‡ chercher en dehors de ces substances aliÈnantes, et si ´ le has- chisch ne rÈvËle ‡ l'indivi- du rien que l'individu, pour ainsi dire cubÈ et poussÈ ‡ l'extrÍme ª alors pourquoi ne parviendrait- on pas ‡ force de travail et d'effort ‡ la beautÈ rÍvÈe, au monde enchantÈ, ‡ l'inspiration fÈconde ? MalgrÈ tout, seuls les poË- tes et les philosophes ont droit ‡ ce privilËge pour Baudelaire ´ nous, poËtes et philosophes, nous avons rÈgÈnÈrÈ notre ‚me par le travail successif et la contemplation, par l'exer- cice assidu de la volontÈ et la noblesse permanente de l'inten- tion, nous avons crÈÈ ‡ notre usage un jardin de vraie beautÈ. ª

Cet article concerne principa- lement la premiËre partie des

Paradis artificiels, ´ Le poËme du haschisch ª. Mais le reste de l'oeu- vre intitulÈ ´ Un mangeur d'opium

ª ne mÈrite pas moins notre atten-

tion, il s'agit en effet de l'oeuvre

de Quincey (dÈsormais bien connu cf. article de M. Chauffray) ‡ laquelle Baudelaire joint ses prop-

res rÈflexions.

‡ laquelle Baudelaire joint ses prop- res rÈflexions. F l o r i a n e

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Baudelaire joint ses prop- res rÈflexions. F l o r i a n e sÈ, s'ensuit

sÈ, s'ensuit alors une damnation logique et fatale qui s'attaque ‡ ´ la plus prÈcieuse des facultÈs ª : la volontÈ. Dilemme insoluble du recours ‡ l'artifice : ‡ vouloir aug- menter son imagination, son gÈnie, on asservit sa volontÈ, on brise l'È- quilibre fragile de nos facultÈs. Ainsi, aprËs l'abus d'alcool, Baudelaire rapporte : ´ ‡ peine debout, qu'un vieux reste d'ivresse vous suit et vous retarde, comme le boulet de votre rÈcente servitude ª. Cette mÈtaphore de l'enchaÓne- ment est reprise ‡ plusieurs endroits afin de montrer les consÈ- quences tragiques de tels ´ paradis

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ment est reprise ‡ plusieurs endroits afin de montrer les consÈ- quences tragiques de tels ´
DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

CUTTING. La scarification.

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L a scarification, pratique consis-

tant ‡ síentailler superficiellement la peau, est une conduite de plus en plus

rencontrÈe chez les adolescents, en parti-

culier chez les filles.

Certaines Ètudes estiment que 0,5 % des

adolescentes de 13 ‡ 19 ans la pratiquent

rÈguliËrement, ce qui reprÈsente environ 2 millions de personnes aux Etats-Unis.

Ce comportement síobserve plus

largement chez les jeunes filles, puisquíil a ÈtÈ dÈmontrÈ que celles-ci employaient,

dans les atteintes díelles-mÍmes, des

moyens moins extrÍmes que les garÁons. Or, il síavËre que la scarification inclut ces adolescentes dans une spirale

france existentiellement insupportable constitue le point díarticulation de la pra- tique de scarification ‡ une certaine forme de dÈpendance. En effet, la douleur ressentie pro- duit une dÈcharge de dopamine (sub- stance du plaisir) dans le cerveau qui procure une sensation de bien-Ítre chez celui qui se scarifie ; cíest cette sensation de plaisir qui pousse ‡ la rÈpÈtition.

Ce besoin de reproduire de maniËre incessante et compulsive líacte prend le pas sur les activitÈs quotidiennes, enfer- mant líindividu dans un monde díen- tailles et de marques, de souffrance et de plaisir. Rapidement la sca- rification en tant quíelle est une recherche de plaisir síinstaure comme une nÈcessitÈ. DËs lors, le caractËre rÈpÈtitif et nÈces- saire de cette pratique constitue le cadre díune aliÈnation propre ‡ la sca- rification. Líindividu est alors obnubilÈ par sa pra- tique au dÈtriment de toute vie sociale, se renfer- mant sur lui-mÍme, sa souffrance, sur son propre corps.

Cette aliÈnation rend líindividu esclave de sa souffrance, dÈpendant de son corps. Cette relation díaliÈnation peut Ítre, en accord avec líÈtymologie du terme, dÈfi- nie comme une addiction. En effet, líad- diction a pour origine le terme latin addictus signifiant ´ esclave pour dette ª. Líindividu acquiert le statut díun esclave ayant contractÈ une dette (2) envers, díune certaine faÁon, lui-mÍme. De cette dette dÈcoule une souffrance ‡ laquelle líindividu est enchaÓnÈ ; chaque incision de la peau Ètant dËs lors une tentative vaine de rompre ces chaÓnes. Le caractËre infructueux de cette pratique dÈveloppe le cercle vicieux quíest líaddiction.

Mais au-del‡ de cette caractÈrisa- tion nÈgative de líaspect addictif de la scarification, il est possible de mettre en lumiËre une approche diffÈrente de ce phÈnomËne. Il síagit pour cela de rappro- cher Ètymologiquement les termes díad- diction et de scarification selon un nou- veau point de vue : celui de líÈcriture de

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: celui de lí Ècriture de A u r È l i e n G u

de rÈpÈtition qui les contraint ‡ síen- tailler ´ encore et encore ª le corps. En ce sens, il semble que la scarifi- cation peut Ítre assimilÈe ‡ un comporte- ment de dÈpendance, une certaine forme addiction (1). En effet, la scarification rÈpond rapidement, mais pour un court laps de temps, ‡ líÈvacuation díune souffrance qui est vÈcue comme insoutenable. Le soulagement momentanÈ, provoquÈ par la coupure et associÈ au caractËre insou- tenable díune souffrance qui est profon- dÈment ancrÈe dans líexistence, conduit ces jeunes filles ‡ reproduire encore et encore cet acte afin de retrouver cette sensation díapaisement. Cherchant ‡ en finir dÈfinitive- ment avec cette souffrance, elles multi- plient les tentatives ÈphÈmËres et fuga- ces de soulagement sans pourtant y par- venir.

Cette douleur qui les libËre momentanÈment du poids díune souf-

soi.

La dÈfinition du terme de scari- fication renvoie in fine ‡ celle du verbe Ècrire : il a pour origine le terme latin scribere apparentÈ au grec skariphao- mai ´ faire une Ègratignure ª et skariphos ´ style ª, reflÈtant tous deux líactivitÈ matÈrielle de grattage díune surface que reprÈsentait ‡ líorigine líÈcriture. La sca- rification entretient donc un rapport inti- me ‡ líÈcriture de soi, de son corps, sur son corps, ‡ líinscription sur soi et en soi de son identitÈ propre. En outre, le terme latin ad-dicere, dont dÈrive le franÁais addiction, signifie ´ dire ‡ ª, au sens de donner ‡, díattri- buer ‡. On retrouve donc cette idÈe de donner un sens ‡ son existence par líÈcri- ture de son corps.

La pratique addictive de la scarifi- cation est une tentative de se dire soi- mÍme, une Ècriture toujours inachevÈe de son identitÈ sur et dans son propre corps. Cíest une maniËre singuliËre de donner un sens ‡ la souffrance endurÈe, ressentie, vÈcue, afin de signifier son propre mode dí ´ Ítre-au-monde ª.

La scarification reprÈsente donc une forme díaddiction de plus en plus largement rÈpandue. Cette nou- velle pratique rÈpond ‡ un nouveau besoin de limite auquel le corps sem- ble rÈpondre. En quoi et pourquoi le corps en vient ‡ cristalliser toute notre attention et toutes nos pra- tiques, cíest ‡ cette vaste question que nous sommes finalement

confrontÈs.

cette vaste question que nous sommes finalement confrontÈs. ( 1 ) Dans cet article, lí addiction

(1) Dans cet article, líaddiction sera entendue comme une forme de dÈpendance afin de ne pas entrer dans des dÈtails, ici certainement superflus. (2) ¿ entendre dans un sens mÈtaphorique, sans connota- tion psychologique forte.

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005
La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

DOSSIER : LA D…PENDANCE
DOSSIER : LA D…PENDANCE

7H13. Tribulations mÈlancoliques.

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mÈlancoliques. p a r M a t h i e u C h a u f

7 h13. 7 et 1 qui font 8 et 3, Áa fait 11. 11 ? Excellent pour un

nombre, 11. Ce sont deux chiffres semblables, et 1, cíest líunitÈ

: je sens que je peux me lever en toute confiance, le dÈcompte

laisse prÈsager díun jour fortunÈ.

Je viens de me rendre compte que jíavais oubliÈ díuser du

coton tige. MisÈricorde ! Tout le monde va croire que je suis nÈgligÈ. Il faut que je míarrÍte dans une pharmacie : ils níont

pas de coton tige blancs, que des rouges et des jaunes ! Plus

jamais je ne me lËverai ‡ 7h13.

Je pose les pieds sur la moquette immaculÈe : il faudra quand mÍme que je la vÈrifie, ce soir, en rentrant : toujours vÈrifier

les choses trois fois, pour Ítre s˚r. La porte, le loquet, les chaus-

sures dans le placard : je regarde toujours trois fois. Un, deux,

trois, cette gymnastique me calme, míapaise, je míy abandon- ne.

Le bus est parti maintenant, il faut que jíattende le suivant. Cíest un grand moment dans ma journÈe : le tableau dans lía-

bri bus est rempli de numÈros, je peux les additionner ‡ ma

guise, les soustraire dans líordre qui míagrÈe, les multiplier, jouer avec eux jusquí‡ ce quíapparaisse quelque chiffre qui míapaise. Alors que le bus 77 approche, je níai pas encore trou-

vÈ ce fameux chiffre. Tant pis, je reste, le suivant sera l‡ dans

dix minutes ‡ peine. Cela vaut le coup. Il est 9h 20, et voil‡

deux heures que je souffre.

Devant la porte de líarmoire ouverte, je cherche la tasse bleue. Malheur, elle níy est pasÖ il ne reste que líhorrible jaune qui a

une fissure sur le cÙtÈ : je ne peux pas boire mon cafÈ l‡-

dedans ! Le jaune cíest une couleur neutre, qui ne signifie rien

que le mÈdiocre, le nÈant du milieu ! Mais le bleuÖ positive- ment bleu, gentiment bleu, posÈment bleu. Si encore il y avait

le bol vert, je ne dis pas, mais la tasse jaune fendue Ö

Parfois, je prends la dÈcision de cesser. Cela míarrive frÈquem- ment ‡ vrai dire. Le regard des autres ou leurs remarques ainsi

que líinconfort de ma situation me font prendre conscience de

líurgence. DËs lors, je dÈcide díÍtre comme tout le monde. Je

rÈsiste ‡ líenvie de compter, de vÈrifier, de nettoyer. Au dÈbut, je me sens rassÈrÈnÈ : jíai maÓtrisÈ ce qui míempÍche. Je regar- de sereinement ma bibliothËque, mon Èvier, il míarrive mÍme de laisser traÓner nÈgligemment ma veste sur mon lit. Un court instant plus tard, hÈlas, une furieuse

tension míenvahit, quíil faut que je soulage, un fort sentiment díinconfort, de honte míempoigne : il faut que je lutte. Je parviens ‡ combattre líenvie pendant quelques minutes, quelques heures parfois, mais une insidieuse et sournoise petite voix vient me rÈpÈter ‡ chaque fois les mÍmes mots qui me font irrÈmÈdiablement l‚cher prise :

Toujours deux biscuits, pas plus. Ne pas faire de miette. Ne

surtout pas faire de miette. Il y a trois semaines, jíai fait des miettesÖ maintenant je prends mon petit dÈjeuner au-dessus

de líÈvier de la cuisine, on ne sait jamais. Alors les morceaux de

biscuit peuvent bien tomber et maculer líinox, cela ne me fait rien, je rince, je mange, je rince encore.

ì

Comme une pendule, un

mÈtronome, jíoscille dans líinconsciente habitude de mon existence, entre

douleur et agrÈment.

Avant díentrer dans la douche, il faut la nettoyer. Le produit dans la boÓte bleue, bien s˚r, et líÈponge verte. Frotter fran- chement, síassurer que tout cela resplen- disse. AprËs la douche, il faut la nettoyer.

Je me suis levÈ assez tÙt, ce matin, jíai le temps. Díailleurs, je me couche de plus en plus tÙt pour avoir le temps de tout faire le matin, avant de partir : passer un coup de chiffon sur les livres, les compter, regarder encore dans le placard si les chaussures sont rangÈes et cirÈes, faire six pas entre la chambre et le salon, six entre le salon et la salle de bains. Et l‡ : un cheveu dans le lavabo. Tout recommencer, je vais Ítre en retard finalement, mais je ne puis míen empÍ- cherÖ quíon se figure que ce cheveu est peut Ítre tombÈ de ma tÍte avant que je ne me lave.

ì

´ Tu peux te laisser glisser. Tu níes pas diffÈrent, car tout le monde a des habitudes. Le conducteur de bus, tu te souviens, il dit toujours : ´ Áa va, la forme, bien ? ª. Et ta voisine, qui, ‡ la mÍme heure, ferme ses volets, habillÈe de la mÍme robe de chambre ? Et ton frËre, qui, chaque soir retourne dans le mÍme bar, ‡ la mÍme table, pour boire la mÍme biËre ? Et les Èmissions de tÈlÈvision, les saisons, les tournois sportifs ? Tout cela níest-il pas recommencement ? Et les recensements, les votes, líappel dans la classe, le comptage, les statistiques ? Tout cela est-il plus rationnel que ton envie de savoir si tu as toujours 187 livres ? LíirrÈpressible envie quíont les gens de tondre leur pelouse, tailler leurs haies, ranger leurs poubelles, trier leurs dÈchets, manger ‡ heures fixes, faire leur vaisselle, sortir dans les mÍmes cinÈmas, les mÍmes thÈ‚tres, les mÍmes boÓtes de nuit ! Le terrible dÈsir humain díaplanir, agencer, distinguer, sÈlectionner, ordonner, classer, amÈnager, installer, disposer, …TABLIR ! Líeffroyable entreprise humaine de dÈpistage, bornage, ´ cartographiage ª, flÈchage ! Líinextinguible plaisir de disposer du monde ne te vient-il pas de ce que tu es homme ? ª

Alors, je range ma veste un vague sourire aux lËvres et reprends le cours díune vie bleue : je structure, comme je le

peux, un rÈel qui míapeure autant quíil me fascine.

je le peux, un rÈel qui míapeure autant quíil me fascine. Dans líacte de compter, de

Dans líacte de compter, de vÈrifier, jíignore toute pensÈe. Je me laisse simplement aller au divin plaisir de níagir que par mÈca- nisme. Comme une pendule, un mÈtronome, jíoscille dans líin- consciente habitude de mon existence, entre douleur et agrÈ- ment. AgrÈment seulement, jamais satisfaction, car qui se satis- ferait díun jour hachÈ par la vÈrification et díune nuit brouillÈe par la priËre et la peur ?

Il faut que je parte. Le bus 77 est ‡ vingt cinq minutes, mais cela vaut mieux que de prendre le 15Ö Je marche la tÍte baissÈe et compte les plaques díÈgout : elles síappellent N12987 ou B90877 selon la rue et líemplacement. Il est important de les recenser, qui sait ce qui arriverait dans un monde o˘ le dÈcompte níaurait pas lieu ? Je míimagine en tout cas que le chaos enivrerait líhomme jusquí‡ le rendre dÈment.

ACTUALIT…S par Alexandre Klein
ACTUALIT…S
par Alexandre Klein

Colloque ´ Savoir toucher :

intention et action corporelles ª

23 et 24 mars 2005

: intention et action corporelles ª 23 et 24 mars 2005 StÈphane HÈas et Karine Duclos
: intention et action corporelles ª 23 et 24 mars 2005 StÈphane HÈas et Karine Duclos

StÈphane HÈas et Karine Duclos

la

confiance, líintention, le toucher a ÈtÈ abordÈ, lors de ces jour- nÈes, sous nombres de ses formes, afin de cer-

nÈ,

ner

influence et

son impor-

tance dans la constitution de líidentitÈ, dans le rapport entre les gens, entre les corps, ou entre le corps et le monde.

son

Cette notion commune mais protÈiforme, síavËre en fait plus complexe quíil níy paraÓt et mÈritait donc que des penseurs et des praticiens de toutes disciplines síy arrÍtent ensemble afin díen saisir les enjeux et les problË- mes qui sont en fait au cúur de notre sociÈtÈ et de notre vie quotidienne. Cíest finalement ce que ces journÈes ont

permis : toucher du doigt le toucherÖ

que ces journÈes ont permis : toucher du doigt le toucherÖ Ronald Guilloux et Karine Duclos

Ronald Guilloux et Karine Duclos

du doigt le toucherÖ Ronald Guilloux et Karine Duclos Roger Pouivet et Philippe Rochat L es

Roger Pouivet et Philippe Rochat

L es 23 et 24 mars der- niers se dÈroulait dans líenceinte de

líIUFM de Lorraine ainsi que dans la salle Raymond Ruyer autrement connue comme líinstitut de philo- sophie de líUniversitÈ Nancy 2, un rendez-vous

audacieux de spÈcialistes de tout ordre autour díun vaste programme : le corps, ses intentions et ses actions.

OrganisÈe par le philosophe Bernard Andrieu, cette rencontre inÈdite fut líoccasion de dÈbats animÈs et díÈ- changes enrichissants gr‚ce ‡ la programmation diversi- fiÈe : psychologues, philosophes, sociologues, historiens et enseignants originaires de tous horizons (Suisse, Etats- Unis, BrÈsil, mais Ègalement de toute la France).

Une maman qui porte son bÈbÈ tout contre elle, deux personnes qui se frÙlent et se confondent alors en excu- ses, un travailleur quittant son poste pour une sÈance de massage offerte par líentreprise, un joueur de rugby pla- quÈ au solÖ Toutes ces histoires sont des histoires de toucher qui mettent en lumiËre la diversitÈ des propos rassemblÈs sous cet Ètendard.

Líinterdit ou la peur de toucher dont tÈmoigne notre sociÈtÈ ne permet pas ou plus de penser adÈquatement le toucher, de rendre compte de la faÁon dont nous tou- chons tant physiquement que symboliquement les autres. Quíest-ce que finalement toucher líAutre ? Quíest-ce que le toucher face au contact, ‡ líimpact, ‡ la relation entre les Ítres ? Comment toucher ? Quíest-ce que nous tou- chons ? Savons-nous toucher ? Toutes ces questions ont constituÈ le cúur de ces journÈes díÈchanges.

¿ travers le massage, le bain, le rugby, la publicitÈ, la mÈdecine chinoise, la relaxation, le handicap, líensei- gnement, la sophrologie, le dÈveloppement du nouveau-

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005
La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005
ACTUALIT…S
ACTUALIT…S

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

´ Les Machins ª

Une histoire de balai et díÈpÈe

et de tarte au flan.

ª Une histoire de balai et díÈpÈe et de tarte au flan. U n comÈdien ratÈ,

U n comÈdien ratÈ, Romain Machin, tente dÈsespÈrÈment díinterprÈter ‡ lui seul le dernier

acte de la tragÈdie Pyrame et ThisbÈ. Il est

rapidement interrompu dans ses dÈcla- mations par Laurent Machin, un balayeur fonciËrement naÔf, voire benÍt, et insensible ‡ líart dramatique, qui ne cherche quí‡ accomplir sa mission de nettoyage. Aussi tÍtus líun que líautre, les deux ´ Machins ª vont dËs lors se disputer la scËne. Telle est la trame de cette piËce loufoque et drÙle Ècrite et conÁue par le jeune comÈdien Romain DieudonnÈ qui líinterprËte avec Laurent Gix.

´ En rÈsumÈ : des combats achar- nÈs, des scËnes díamour Èmouvantes, de la tarte au flan et de la belle musique. Et si Áa se trouve, Áa finit bien (ou pas). ª

Dans cette piËce dont la principale

ambition est, selon son crÈateur, ´ de faire rire ª, sans se prendre au sÈrieux, le thÈ‚tre et le rÙle de comÈdien sont plai- samment tournÈs en dÈrision. Entre scË- nes díamour parodiques et combats díes- crime finement mis en scËne, le but est atteint et ce spectacle est un pur moment de dÈtente et de rire qui a ravi des spec- tateurs de tout ‚ge du 28 avril au 1er mai au ThÈ‚tre Mon DÈsert de Nancy.

Il sera de nouveau possible díaller applaudir le duo comique des Machins lors díune reprÈsentation gratuite offerte dans le cadre du festival de thÈ‚tre ´ Les TrÈteaux de Nancy ª au dÈbut du mois de juin. De plus, des reprÈsentations supplÈ- mentaires vont sans doute Ítre program- mÈes sur Nancy et dans díautres villes. Pour tout renseignement, Romain et Laurent Machin sont ‡ votre disposition

au 06-83-55-39-93.

Laurent Machin sont ‡ votre disposition au 06-83-55-39-93. La bibliothËque de Philo fait peau neuveÖ 18

La bibliothËque de Philo fait peau neuveÖ

06-83-55-39-93. La bibliothËque de Philo fait peau neuveÖ 18 L es visiteurs de líinstitut de philosophie

18

L es visiteurs de líinstitut de philosophie ont pu síaperce- voir ces derniers jours que la disposition des armoires avait changÈ. Plus quíun dÈmÈnagement, cette aventure

fut líoccasion díune petite rÈvolution dont je vais me charger ici

de vous conter líhistoire.

Tout est parti díune question technique qui síest finale- ment avÈrÈe Ítre une question de vie ou de mortÖ. Líassociation des Ètudiants du dÈpartement de philoso- phie de líUniversitÈ, justement nommÈe ´ Rayon Philo ª fut ‡

origine crÈÈe dans le but de sauver la bibliothËque de líinstitut

de philosophie de líabandon voire de la disparition pure et sim-

ple. Des problËmes de sÈcuritÈ mettaient en effet en pÈril cette chaleureuse structure : un mur construit l‡ sans rÈelle concer- tation, il y a dÈj‡ plusieurs dizaines díannÈes, ne permettait plus de soutenir le poids imposant des armoires pleines de liv- res. Deux solutions se prÈsentaient alors : soit allÈger le poids pesant sur ien (par absence de mur de soutien ‡ líÈtage du des- sous), soit dÈplacer entiËrement la bibliothËque loin du cúur du dÈpartement. Cíest Èvidemment la premiËre qui fut ‡ líuna- nimitÈ adoptÈe. Et voici comment une bonne dizaine díÈtu- diants philosophes volontaires se retrouvËrent un beau vendre-

di

de printemps ‡ vider et dÈplacer pas moins de cinq armoires

de

150 kilos chacune (poids ‡ videÖ bien s˚r).

Ce qui paraissait au dÈbut une idÈe un peu folle síest fina- lement transformÈ en une action rondement et joyeusement menÈe, solutionnant de faÁon quasi dÈfinitive les problËmes menaÁant ce petit coin de paradis philosophique (bien s˚r lího- rizon díun dÈplacement de cette bibliothËque níest pas totale- ment anihilÈ, mais bonÖ). En quelques heures, quatre armoires furent dÈplacÈes

afin díoffrir, sur le seul mur solide (et libre) de la salle, une peti- te place ‡ une cinquiËme armoire venant du mur incertain, le tout dans une ambiance conviviale et amicale. Cíest ainsi quíu- ne poignÈe díÈtudiants, associÈe ‡ une pincÈe de volontÈ et ‡ quelques coups de mains, a permis de mettre ‡ líabri de la des- truction une petite bibliothËque de philosophie qui leur tenait ‡ cúur, et qui peut maintenant espÈrer devenir le centre nÈvral-

gique animÈ díun dÈpartement vivant et motivÈÖ

gique animÈ díun dÈpartement viv ant et motivÈÖ L íassociation Rayon Philo remercie líensemble des
gique animÈ díun dÈpartement viv ant et motivÈÖ L íassociation Rayon Philo remercie líensemble des

Líassociation Rayon Philo remercie líensemble des participants de cette aventure, Ètudiants, femmes de mÈnages, ouvriers de maintenance, M. Bouriau le directeur du dÈpartement de philosophie pour avoir cru en nous, Mme Grange, professeur de philosophie pour sa prÈsence et sa volontÈ ‡ toute Èpreuve, Mme Lefranc du service des bibliothËques pour son soutien, et Vincent Palarus, son prÈsident ,pour avoir eu cette idÈe folle.

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

RUBRIQUE LITT…RAIRE
RUBRIQUE LITT…RAIRE

Lucien Leuwen, de Stendhal.

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L a ville de Nancy a une existence romanesque. Un des

grands romans du XIXËme siËcle, Lucien Leuwen (1834) prend

pour cadre cette ville. Stendhal, qui Ècrit De líamour et inventa

le terme cÈlËbre de cristallisation pour exprimer la soudaine

constitution cristalline quíest la "prise" dans líamour, signe l‡ un

des chefs-d'úuvre de la littÈrature romantique, un roman d'ap-

prentissage (le hÈros a vingt-deux ans) de l'amour et de la vie sociale.

Nancy aujourd'hui est si loin d'avoir le charme des villes ita-

liennes tant prisÈes par Stendhal. Pour qui arrive sans habitu-

des ou relations, c'est une petite bourgeoise, fort aisÈe, trËs ÈlÈ- gante, qui "pense bien", mais que le sens du convenable et le

superficiel de ses bonnes maniËres prive peut-Ítre d'Ènergie. ObstinÈment franÁaise, le mÈtissage social y est absent et aussi

cette jovialitÈ des villes commerÁantes que sont Strasbourg ou

Metz. Elle est souvent le dos tournÈ ‡ Paris, ‡ la Lorraine sidÈ-

rurgique et ouvriËre, aux Vosges et ‡ la Moselle rurales. Si elle

Èvite les extrÈmismes, elle dort un peu et semble s'ennuyer, nos-

talgique des grands moments de son passÈ culturel. Je voulus en savoir plus. La ville du roman a-t-elle quelque chose ‡ voir avec la Nancy d'aujourd'hui ? Si la capita- le de la Lorraine s'ennuie pensais-je, n'est-ce pas par dÈficit d'i- maginaire, parce qu'elle manque de la complexitÈ des villes frontiËres, de l'ouverture au rÍve, ou de la force qu'est la prÈ- sence de l'ocÈan, de celle qu'apporte la traversÈe d'un grand fleuve ? Que sa cathÈdrale est vide et froide, si diffÈrente de ces vigies de pierre d'Amiens, Chartres ou Strasbourg. Aucun Ècri- vain ne nous en dresse un portrait qui vous la rende aimable ou mystÈrieuse. EffrayÈe par l'idÈe d'aborder un "chef d'úuvre" de la littÈ- rature franÁaise de six cents pages, je craignais longtemps d'È- changer l'ennui nancÈen contre un ennui plus grand, un rappel des morceaux choisis du Rouge et le noir ÈtudiÈs au lycÈe. Nancy dans le roman de Stendhal est sale et boueuse, elle sent le crot- tin de cheval, la cavalerie y Ètant casernÈe ; les cafÈs, cabarets et pensions pour soldats y pullulent. N'est-ce pas trËs loin de la ville contemporaine ? Le cadre d'un roman historique en quelque sorte. Puis un jour par hasard, je plongeais dans Lucien Leuwen. L'Ècriture si sËche, si prÈcise, si nerveuse du livre donne l'im- pression d'une neutralitÈ rÈsolue, d'une sensibilitÈ extrÍme, d'un questionnement constant qui se manifeste en acte et reflË- te le vif dÈsir de dÈcrire trËs exactement, de saisir d'un trait fin et minutieux la complexitÈ des sentiments ou situations. TrËs vite, l'intÈrÍt pour le "cadre" du roman disparut, (qu'il se passe ‡ Nancy n'a que peu d'importance) pour go˚ter l'ex- pression d'un questionnement sur le monde peut-Ítre plus fort que le questionnement philosophique car plus lÈgËrement exposÈ. Ceci n'est qu'apparemment paradoxal. Les questions que le roman amËne ‡ poser tombent par surprise dans l'esprit du lecteur qui ne se dÈfend pas, persuadÈ qu'il est de lire un texte pour son plaisir. Je me souvins alors que Nietzsche cÈlËb- re le nihilisme de Stendhal et dit de lui qu'il a le gÈnie de l'in- terrogation : ´ un point d'interrogation fait homme ª. Qui suis-je ? Cette question est celle de la jeunesse et celle de ce roman. Lucien, hÈros anti-hÈros, semble trËs bien dÈfini au dÈbut du texte : riche, jeune, beau, successfull. Il deviendra pauvre, solitaire, obscur. Mais qu'est-ce qu'une vie rÈussie ? demande le livre. Qu'est-ce que le bonheur ? Comment s'ac- complir ?

Qu'est-ce que le bonheur ? Comment s'ac- complir ? L'identitÈ du hÈros, sa possible description par

L'identitÈ du hÈros, sa possible description par les mots renvoie au questionnement du lecteur sur sa prop- re identitÈ. Que veut dire riche, pauvre, fort, faible, heureux, malheu- reux ? Dans Lucien Leuwen, on voit que les Èchecs peuvent Ítre des rÈussites et les rÈussites des Èchecs. On hÈsite. Ce roman si long ó mais sans lon- gueurs et finalement inachevÈ ou achevÈ sur une interrogation ó est-il le rÈcit d'une destruction ? D'une construction de soi ? Comme dans L'…ducation sentimentale le succËs social com- pense ó compense-t-il ? ó la perte (volontaire ou presque) de l'amour, l'amour compense la perte du rÙle social et poli- tique. Il reste que le sÈrieux de l'amour est Ètranger ‡ la comÈdie des rÙles sociaux. Mais n'est-ce pas l‡ une bien naÔve et Ètrange illusion ? L'amour peut-il Ítre chaste ? Qu'est-ce que le bon- heur ? Voici donc l'intÈrÍt du roman dont l'intrigue et le cadre importe donc finalement peu. Stendhal si fÈrocement lucide et tout le contraire d'un naÔf, n'est jamais cynique (ce serait rÈpondre aux questions, non les poser) ni dÈsabusÈ. Il provoque l'intelligence du lecteur ‡ chaque page. Le style dÈpourvu de lyrisme ou de lourdeur sentimentale semble tracer de la pointe d'une aiguille les contours d'une Ènigme trËs concrËte, celle du sens des mots et de la rÈalitÈ qu'ils dÈsignent : nos sentiments. ´ Nous mettons un mot o˘ commence notre igno- rance et quand nous ne voyons plus au-del‡. Par exemple le mot moi, le mot faire, le mot subir. Ce sont peut-Ítre des lignes d'horizon de notre connaissance, mais non pas des vÈritÈs ª. (Notes de Ecce homo). Il y a dans Lucien Leuwen le refus en acte des justifications idÈalisantes, des illusions du moi, de la conscience. Cette mÈditation sur le bonheur et sur le Moi et l'Ènergie d'Ítre soi comporte bien d'autres richesses : ah! la description des magouilles Èlectorales, les portraits charges des responsa- bles politiques, progressistes ou rÈactionnaires, nancÈens ou parisiens ! La littÈrature est l‡ pour nous rendre amoureux de l'a- mour (Stendhal lui-mÍme dÈveloppe cette idÈe). Voici donc un roman stimulant. Elle est l‡ aussi pour procurer une forme de bonheur. Le bonheur : "longue habitude de raisonner juste" (Stendhal encore), de se frotter au monde, aux faits, ‡ la rÈalitÈ. Bonheur par la luciditÈ ‡ laquelle, paradoxalement, ce roman et

la littÈrature en gÈnÈral participent.

ce roman et la littÈrature en gÈnÈral participent. ( Lucien Leuwen , en format de poche

(Lucien Leuwen, en format de poche : GF Flammarion, 2 volumes.)

roman et la littÈrature en gÈnÈral participent. ( Lucien Leuwen , en format de poche :

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

RUBRIQUE LITT…RAIRE
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Líadieu du samouraÔ, de Bertrand Petit et Keiko Yokoyama.

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du samouraÔ, de Bertrand Petit et Keiko Yokoyama. p a r G uerrier et poËte, v

G uerrier et

poËte, voil‡ deux ter- mes qui semblent paradoxaux. LíidÈe quíun guerrier puis-

se Ítre raffinÈ surp- rend frÈquemment, eu Ègard ‡ líimage que nous avons du chevalier europÈen du moyen-‚ge. Pourtant, bien loin díici, sur une Óle qui se nomme le Japon síest dÈveloppÈ un autre type de guer- rier : le samouraÔ.

Le samouraÔ ne repose pas sa conduite sur díu- niques vertus guer- riËres, son esprit lui est tout autant indispensable que son bras. Líesprit quíil dÈveloppe se base sur les hÈritages du bouddhisme et du confucianisme. Si celui qui veut devenir samouraÔ doit Ètudier le maniement du sabre, de arc ou encore de líÈquitation, il ne nÈglige pas la calligraphie, líhistoire ou la littÈrature. La place de la poÈsie dans líart japo- nais reste díailleurs loin díÍtre nÈgligeable. La poÈsie est trËs prisÈe dans toutes les couches de la sociÈtÈ sous des formes plus ou moins simples et prÈcises.

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Les feuillages et líherbe qui ont dÈpÈri si seulement le seigneur Ètait encore en vie ne renaÓtraient-ils pas encore, inchangÈs ?

SUWA YORISHIGE

Il síagit avec ce livre de dÈcouvrir des ´ jiseiku ª, littÈrale- ment ´ quitter-ce-monde-poËme ª, rÈdigÈs par des samouraÔs qui se savent condamnÈs ‡ une fin prochaine. Cet ouvrage est une vÈritable mine díor dans laquelle on dÈcouvre sans cesse de nouveaux mÈlanges plus harmonieux :

la samouraÔ et la poÈsie, la poÈsie et la dÈlivrance, la calligra- phie et la poÈsie, le livre et le plaisirÖ La calligraphie illustre la pensÈe, la lecture du poËme communique de forts sentiments.

LíintÈrÍt de ce recueil est díaborder une fraction de la cul- ture littÈraire japonaise sans philtre occidental mais avec un accËs direct ‡ la poÈsie japonaise.

Magnifiquement illustrÈ par Keiko Yokohama, ce trËs beau livre aussi menu quíattirant, contient des textes rassem- blÈs par Bertrand Petit qui accompagne chaque poËme de quelques lignes sur la vie de líauteur, donnant parfois une autre dimension ‡ ce fragment de vie et de pensÈe quíil nous ait donnÈ de lire.

Au paradis aussi bien quíen enfer la lune díautomne brillant ‡ líaurore est accrochÈe ‡ mon cúur

splendeur díun rÍve ‡ lí‚ge de quarante-neuf ans díune vie belle comme une fleur comme une coupe de sakÈ.

UESUGI KENSHIN

comme une fleur comme une coupe de sakÈ. UESUGI KENSHIN Je me permets de citer deux

Je me permets de citer deux poËmes, parmi mes favoris, afin de vous attirer vers cette allÈchante et stimulante lecture que reprÈsente ´ adieu du samouraÔ ª :

afin de v ous attirer v ers cette allÈchante et stimulante lecture que reprÈsente ´ lí

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RUBRIQUE ARTS
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EGON SCHIELE (1890-1918) Une vie fugitive, une úuvre fulgurante.

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E gon Schiele meurt ‡ vingt- huit ans

en 1918 de la grippe espagnole, trois jours

aprËs sa femme, alors enceinte, emportÈe

par la mÍme maladie : un destin tragique

qui a aussi contribuÈ ‡ faire de ce peintre autrichien un artiste maudit. Il nous reste de lui des oeuvres rarement porteuses díespoir, puissamment expressives bien

que souvent Ènigmatiques.

Comme si líartiste avait pressenti

souv ent Ènigmatiques. Comme si líartiste avait pressenti Autoportrait, crayon, 1913, (© National Museum Stockholm.)

Autoportrait, crayon, 1913,

(© National Museum Stockholm.)

re dont la vue lui est insoutenable. ¿ Èviden- ce, il ne síagit plus díune peinture qui reproduit le rÈel apparent mais díune peinture qui en extrait la torpeur, la violence sous-jacente. Líartiste semble Ítre celui qui nía plus le voile de Maya devant les yeux, le voile qui nous cache la nature, telle quíelle est, dans un monde qui exige díÍtre conÁu de faÁon utilitaire pour survivre. Cela, Schiele le revendique ‡ une Èpoque o˘ la sociÈtÈ de consommation prend son essor : ´ líart ne saurait Ítre utilitaire ª.

quíun temps rÈduit lui serait imparti, il est dÈpÍchÈ de vivre et de peindre. ¬gÈ de seize ans ‡ peine, il entre ‡ líAcadÈmie des Beaux-Arts de Vienne et impressionne par la s˚retÈ de ses dessins. Il apprend certes les techniques conventionnelles mais il se singularise trËs tÙt tout en subis-

sant líinfluence de Gustave Klimt, de líart nouveau et de la ´ SÈcession viennoise ª qui rompt avec líaca- dÈmisme et le naturalisme. Cíest lors de la 49Ëme exposition en 1918 quíest rÈvÈlÈ au grand jour le gÈnie de Schiele. Mais les sujets de ses peintures ont suscitÈ des rÈactions hostiles ; certains ont qualifiÈ ses tableaux de pornogra- phiques, les ont rÈduits ‡ líúuvre díun ´ pervers ª ou níen ont fait quíune interprÈtation purement psychanalytique et patho- logique. Quoi quíil en soit, on reconnaÓt dans sa peinture une recherche constante de líexpressivitÈ des corps pris dans des postures inattendues, Èrotiques et sulfureuses mais jamais flat-

teuses. La grande majoritÈ de ses tableaux provoque chez le spectateur un premier mouvement de recul, mais níest-ce pas la marque díune vÈritÈ atteinte, vÈritÈ qui ne se fait pas ici sans douleur ? Schiele lui-mÍme, dans une lettre ‡ son oncle du 1er septembre 1911, Ècrivait : ´ Jíirai si loin quíon sera saisi díeffroi devant chacune de mes úuvres díart ´ vivant ª ª. La foi inÈbranlable que Schiele avait en son gÈnie artistique est impressionnante. Cíest surtout dans ses

correspondances quíelle se remarque ; jamais il ne doutera de lui ou ne songe- ra ‡ faire autre chose que de la peintu- re, mÍme síil est rÈduit ‡ rÈclamer de

argent ‡ sa mËre, une veuve sans gran- des ressources, ou ‡ des connaissances compatissantes afin de manger ‡ sa faim et d ëacheter des toiles et des peintures. Il aura ainsi des rapports assez tendus et parfois durs avec sa mËre, ´ crois- moi tu es injusteÖ je veux me rÈjouir de la vie, cíest pourquoi je puis crÈer, mais malheur ‡ celui qui míen empÍche. De rien, et personne ne mía aidÈ, je ne dois mon exis- tence quí‡ moi-mÍme. ª

La plupart de ses autoportraits níont pas de fond et souvent, le corps nu seul síexhibe dans des attitudes faisant penser ‡ celles díaliÈ- nÈs, par la nature exacerbÈe des expressions corporelles. Les mains tout particuliËrement

frappent dans sa peinture : toujours squelet- tiques, crispÈes, les doigts Ètrangement ÈcartÈs, aux couleurs proches de la dÈcomposition. Les corps sont aussi tachetÈs, piquetÈs de rouge comme rÈvÈlateur díun Ètat moribond.

Il est intÈressant de voir que sur les photographies qui ont ÈtÈ faites de lui, Schiele travaillait de la mÍme faÁon ses postu- res et expressions, jouait aussi avec ses mains tordues, ses doigts ÈcartÈs. observant de maniËre obsÈdante, de faÁon maniaque, il se lanÁa convulsivement dans une quÍte de líiden- titÈ allant parfois jusquíaux frontiËres de la schizophrÈnie (cf. Le

ProphËte 1911, Double autoportrait 1911, Celui qui se voit lui-mÍme 1910). Il serait tentant díidentifier Schiele ‡ la dÈfinition que donne Nietzsche de líartiste moderne, sa ´ psychologie se rap- proche le plus de líhystÈrie ª et ´ il porte Ègalement les traits de cette maladie dans son caractËre (Ö), il níest plus une personne, tout au plus un rendez-vous de personnes dont chacune jaillira tour ‡ tour avec une impudique assurance (Ö) que les mÈdecins Ètudient de prËs, Èbahis par la virtuositÈ de leurs mimiques,

de la transfiguration, de líintrusion dans presque tout caractËre obligÈ et attendu. ª Mais Schiele paraÓt demeurer lucide et faire preuve dí un travail conscient et

appliquÈ sur les comportements et manifestations physiques exagÈrÈs. Il a ainsi rÈalisÈ des dessins dans un asile díaliÈnÈs en vue díune confÈrence qui devait trai- ter de líexpression pathologique dans le portrait.

´ Jíirai si loin quíon sera saisi díeffroi devant chacune de mes

úuvres díart

´ vivant

ª

ª

Cet article nía pas le dessein de faire une synthËse exhaus- tive de líúuvre de Schiele, il serait passionnant aussi de voir dans ses tableaux, la place de la mort, son lien avec la vie, avec amour. Il ne faudrait pas oublier non plus le contexte de la pre- miËre guerre mondialeÖ Mais ne perdons pas de vue líúuvre picturale elle-mÍme. Cíest díabord vers elle que doit se porter notre attention, et rÈpondre ainsi au dÈfi lancÈ par Egon Schiele : ´ Portez votre regard ‡ líintÈrieur de líúuvre, si vous en

Ítes capable ª.

Il níest guËre surprenant que cet artiste quíon peut quali- fier de narcissique, ait autant privilÈgiÈ líautoportrait (environ une centaine !). Pourtant bel homme, comme le montre ses photographies, il se reprÈsente souvent de maniËre hideuse, dÈshumanisÈe. On peut ainsi faire un rapprochement entre les portraits díEgon Schiele et le Portait de Dorian Gray díOscar Wilde : le hÈros Èponyme, gr‚ce ‡ un pacte, conservera Èternel- lement sa beautÈ et sa jeunesse mais son portrait va vieillir et exprimer la noirceur de son ‚me au point díen faire un monst-

la noirceur de son ‚me au point dí en faire un monst- Bibliographie : - T

Bibliographie :

- Tout líúuvre peint de Schiele, Flammarion - Les classiques de líart, 1983.

- Schiele, R. Steiner, Taschen, 2004.

líúuvr e peint de Schiele , Flammarion - Les classiques de lí art, 1983. - Schiele

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RUBRIQUE ARTS
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LumiËre, lueurs et cendres

Sur Lí…treinte, díEgon Schiele (1917).

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1917, Huile sur toile, 100 x170,2 cm © Osterreichische Galerie im Belvedere, Vienne.
1917, Huile sur toile, 100 x170,2 cm
© Osterreichische Galerie im Belvedere, Vienne.

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ous sommes les spectateurs díune intimitÈ, comme sur le toit du monde et munis de jumelles, vils voyeuristes díune

scËne qui ne se partage pas Nous sommes ‡ regarder ce que nous devons vivre, dÈdoublement de líÍtre hors de lui-mÍme, ‡ la dÈcouverte de sa propre gestuelle, complices et juges ‡ la fois, complices du silence et de líÈmotion, juges devant la danse des autres, nous sommes ÈloignÈs de force de líacte le plus singulier, soumis ‡ un cadre serrÈ et clos, les barbelÈs ne semblent pas si improbables DÈsagrÈable sensation de voir ce qui ne nous regarde pas, et pourtant

Incapables díindiffÈrence, le miroir a ÈtÈ posÈ devant la dÈlicatesse, quelquíun nous surprend en plein vol, vol du sensible, tentatives hÈsitantes ‡ prÈserver le beau, le possiblement beau, líhonorable DignitÈ de líhomme dans le seul entrelacs sincËre du tangible, Musset disait ‡ peu prËs, la femme est vaniteuse perfide mani- pulatrice sorciËre enchanteresse tentatrice fourbe, líhomme est calculateur stratËge narcissique sournois malappris distant glacial, mais il est une belle chose au-del‡ de toute autre, líunion sainte et suprÍme de ces deux Ítres si imparfaits et si affreux

LumiËre lueurs lucioles Sont-ils amants sont-ils amis líun et líautre dans leurs nÈbuleuses díattente et de douceur, sont-ils joueurs sont-ils amours voluptueuses Il líenlace elle líÈcoute elle Ècoute le chant de la dÈlivrance, corps agonisants renaissent des cendres du dÈsir vÈcu, le linceul blanc est devenu berceau, Ècumes de la rÈsurrection, draps froissÈs aprËs la tempÍte fÈbrile Ils ne se regardent pas ils se touchent se sentent se dÈcouvrent et se caressent, ils ont dÈposÈs leurs angoisses ‡ líentrÈe du nid et plongent plus lÈgers dans les plis charnels de líexistence ¿ peine embrassÈs comme tremblants encore de la consÈcration des rÍves, líÈtreinte est chose bien fragile, entre-deux si fuga- ce, ne trouve sa force que dans líinstant bientÙt noyÈ, ÈphÈmËre figÈ, prÈsence comme le vent dans les feuilles,

Presque amour

presque dÈsir et presque joie, prÈcaire vÈritÈ du dÈferlement des harmonies rejouÈes jusque dans la tombe

LumiËre lueurs et cendres La mort, les corps nÈs pour se dÈsarticuler, le dehors mutilant le dedans, la figure cruelle díune humanitÈ pathÈtique et dÈri-

soire

On a soulevÈ le rideau crasseux et trouÈ le rÈel sans pudeur, dÈsossÈ, autopsiÈ, dÈnudÈ, dissolution de líarriËre-monde, peut- on croire encore ‡ la puretÈ de líunion Les mains portant le sceau de la douleur, le dos crispÈ tourmentÈ torturÈ, les visages se cachent dans le flou des peurs, caden- ce heurtÈe, prophÈtie díapocalypse, esthÈtique díune rÈvolte, la misËre a remplacÈ la foi

On ne sait plus ce quíil faut voir, les rares instants o˘ tout respire, líannonciation du chaos, la tendresse offerte et transcen- dante, la dÈcomposition des corps aliÈnÈs Ètouffants, la croyance le possible líillusion sournoise de líautre,

Faille faible flottant

famÈlique foule amorphe foutaise et fantaisies mais surtout failles failles failles Sommes-nous capables díÈtreindre, si engoncÈs dans nos individualitÈs, sommes-nous capables de nous dÈfaire de nous- mÍmes pour líautre vers lui, dÈsir sensÈ díaltÈritÈ pleine et fulgurante, tant nous sommes tournÈs sur nos propres vies in indiffÈ- rents au reste du paysage, condescendants impermÈables huileux

Sommes-nous capables díune telle fusion, inconnus díune Èquation insolvable, tellement indivisibles tellement soi hors de toute addition et líinfini síÈtendant au-del‡ de nous demeure infini fuyant ‡ toute tentative díescalade duale

demeure infini fuy ant ‡ toute tentativ e dí escalade duale Cendres incandescentes sur les terres

Cendres incandescentes sur les terres arides du rÍve

demeure infini fuy ant ‡ toute tentativ e dí escalade duale Cendres incandescentes sur les terres

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

RUBRIQUE MUSICALE
RUBRIQUE MUSICALE

Nick Cave and The Bad Seeds : ballades mortelles.

La rime criminelle díun meurtrier lyrique.

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L es Murder Ballads de Nick Cave et

de ses ´ mauvaises graines ª se termi-

nent sur cette longue et belle complainte

o˘ se rencontrent aussi bien PJ Harvey et Thomas Wydler que Kylie Minogue. La

chanson, qui est une reprise de Dylan,

donne toute son ampleur ‡ un album qui, entre tous, rÈvËle le caractËre noir mais secrËtement teintÈ díespoir du groupe qui líinterprËte. Il semble que

Cave, qui a Ècrit et composÈ tous les

morceaux, ne sache conclure quíavec les mots díun autre ce dÈfilÈ de chansons macabres aux mÈlodies intenses.

Nick Cave maÓtrise líexpression de

la noirceur, il laisse l'espÈrance positive

au maÓtre Dylan ; plutÙt quíune incapa- citÈ, cela rÈvËle une rÈelle et sincËre

pudeur.

auteur est non seulement cette contradiction ambulante du punk rebelle qui croit en Dieu (de nombreuses rÈfÈ- rences bibliques traversent ses textes, tÈmoins de son intÈrÍt pour la religion anglicane et de ses prÈoccupations spiri- tuelles) mais aussi un personnage que la culture et líintelligence semblent porter ‡ líinterrogation. En líoccurrence, cíest dans de profonds sentiments que pren- nent source líinspiration du compositeur mais aussi la pulsion de meurtre de ses personnages : de cette adÈquation sont nÈes les Murder Ballads.

Ainsi, líamour, la jalousie, la ten- dresse, la haine, la douceur se succËdent sans se contredire dans le souci de rend- re esthÈtique un ÈvÈnement aussi hideux que banal : la destruction díun Ítre humain par un autre. Les protagonistes criminels (inventÈs ou choisis dans le ´ bestiaire ª des tueurs cÈlËbres) sont tou- jours interprÈtÈs par Nick Cave ; il síy identifie dans le dÈsir de disposer díun point de vue ´ savant ª et ÈclairÈ : ´ voil‡ ce quíil se passe dans ma tÍte de tueur, voil‡ ce qui me pousse, líirrÈpres- sible envie, la douloureuse nÈcessitÈ, le penchant coupable. ª Toute proportion gardÈe, les Murder Ballads participent du mÍme Èlan que les Fleurs du Mal : prou- ver que le beau peut Èmerger de líim- monde ou du mauvais. Dans son cÈlËbre The Wild Rose, Cave termine sur ´ All beauty must die ª, phrase Ù combien significative.

´ When youíre sad and when youíre lonely And you havenít got a friend Just remember that Death is not the end ª

got a friend Just remember that Death is not the end ª Nick Cave maÓtrise líexpression

Nick Cave maÓtrise líexpression de la noirceur, il laisse l'espÈrance positive au maÓtre Dylan

Cave reprend la mÍme thÈmatique que Baudelaire : ce ne sont que soleils rouges, corbeaux, nuits froides et lin- ceulsÖ Comme le poËte franÁais dÈsire en finir avec Celle qui est trop gaie, le chan- teur australien cherche ‡ punir sa Lovely Creature. Et le Vin des Assassins ! Encore une fois Cave reprend líidÈe baudelai- rienne (inconsciemment ou non) et, par miracle ou pratique personnelle, change le vin en whiskey ! Nous voil‡ dans OíMalley Bar, fumant et buvant avec les tueurs ´ Ù bouteille profonde, les baumes pÈnÈtrants de ta panse fÈconde ! ª (Le vin du solitaire).

Nick Cave est donc un vÈritable artiste moderne, non pas contemporain. Sa recherche est ancrÈe dans le souci et la question du beau (tant musical que littÈ- raire car il est líauteur de plusieurs romans, piËces de thÈ‚tre et essais dont un commentaire de lí…vangile de St Marc), il níest pas limitÈ au refus nihilis- te ou ‡ la prose surrÈaliste stÈrile. Cave, est encore líauteur un peu alcoolique et aurÈolÈ de fumÈe de cigarette, un peu violent, voyageur, sans concession et

cynique avec tout ce que cela suppose de rÈelle investigation au niveau musical sur ce qui est ‡ reprÈsenter ou non dans son art. Les affirmations quant ‡ ces interrogations esthÈtiques ne sont pas pure spÈculation, car, avant de se lancer dans la musique avec ses nombreux groupes (des Boys Next Door de 1978 aux Birthday Party qui mettent le feu ‡ la scËne punk londonienne pour arriver aux Bad Seeds qui possËdent des ramifi- cations Ètendues dans la scËne rock indÈ- pendante), Cave a ÈtudiÈ les beaux-arts ‡ la Monash University de Melbourne.

Dans les Murder Ballads, attendez- vous donc ‡ ce que les assassinÈes por- tent des robes victoriennes somptueuses et ‡ ce que les cris des corbeaux níirritent plus mais apaisent votre Ècoute díun enregistrement plus quíÈtrange. Les roses síenroulent ici autour des poignets des victimes, les morts chantent en dan- sant joyeusement autour des tombeaux bÈants et les meurtriers síen sortent tou- joursÖ mais peut Ítre pas jusquí‡ líulti- me issue : ´ Just remember that Death is

not the end. ª

tou- joursÖ mais peut Ítre pas jusquí‡ líulti- me issue : ´ Just r emember that
tou- joursÖ mais peut Ítre pas jusquí‡ líulti- me issue : ´ Just r emember that

La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

RUBRIQUE LIBRE
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´ Dialogues inachevÈs concernant líincidence de la providence divine sur líarbitraire de líactualitÈ humaine ª

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divine sur líarbitraire de líactualitÈ humaine ª p a r A insi vous croyez toujours que

A insi vous croyez toujours que líhomme est

un pantin, petite marionnette de chair dont les fils invisibles síentrelacent autour des articulations musclÈes de votre Dieu ?

pour lequel il faut agir en un sens certain.

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- Vous paraissez glisser des nuances entre les diffÈ-

rentes formes de dÈpendanceÖ serait-ce honnÍte que díaffirmer la libertÈ díaction de líhomme seule-

ment en rapport avec celle que Dieu est susceptible de lui concÈder ? Car assurÈment pour vous nous marchons sur une route, certes sans chaÓne mais sur le bord de laquelle Dieu a plantÈ ses flËches.

- Libre ‡ vous de faire demi-tour si cela vous amuse !

Car chaque autre route, chaque chemin de traverse, chaque sentier de campagne servent un dessein qui vous dÈpasse. Votre libertÈ díaction est assez vaste

en somme, mais la Main sait lire dans chaque che- minement líactualisation de la VolontÈ.

- Mais je ne veux pas actualiser ainsi la volontÈ díun

autre

!

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- Judicieuse remarque ; introduire ici la question de

la volontÈ me paraÓt appropriÈ. Sachez prÈalable- ment quíIl ne lui est pas nÈcessaire que vous actua- lisiez Ses vúux. En bref, je dirais quíil se trouve que notre volontÈ mÍme de ne pas vouloir actualiser les plans de Dieu est dans Son projet puisque cela ne Lui est pas nÈcessaire.

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- Un pantin dites-vous ? Une simple marionnette de

chair ?

Colossale erreur simplificatriceÖ car, enfin, il me semble que, en tant que crÈature, il est en notre nature mÍme de possÈder le libre-arbitre.

- Seriez-vous en train de faire entrer mon hÈrÈsie

dans les plans de Dieu ? Je doute quíil voie cela díun bon úilÖ Il est Èvident que pour Dieu, rien níest nÈcessaire puisque vous le prÈsentez parfait ! Mais alors, que dois-je faire ? Que míest-il permis

de faire si tout est dÈj‡ prÈvu ?

- Comment se peut-il quíun Ítre crÈÈ par un autre

(je vous le concËde, bien plus puissant) soit capable

de ne pas dÈpendre corps et ‚me de son crÈateur ?

Ce que vous Ítes, ma chËre, ne dÈpend nullement de vous. Auriez-vous, essence prÈalable, dÈcidÈ de devenir

humaine ? DÈcision cruelle entre toutes que vous vous inflige‚tes, quand on sait la difficultÈ díÍtre homme ! Mais vous auriez pu dire, sans me contrarier, que

vous devenez quelque peu ce que vous dÈcidez, mais cela est du domaine de la mÈta- phore je crois : vous dÈpendez de ce que vous Ítes naturellement et ne pouvez devenir autre.

-

Permettez-moi de ne pas

croire et díaffirmer ici je suis seulement ce que

je dÈcide díÍtre

!

:

- La dÈpendance, en líoccurren-

ce, est rÈelle. Un maÓtre disait : ´ Nous sommes reliÈs ‡ líAutel par une chaÓne souple

qui nous retient sans nous asservir ª. Ici la Main, ici líenfant : les fins sont connues par Celui qui guide et la libertÈ est mainte-

nue.

connues par Celui qui guide et la libertÈ est mainte- nue. - Vous semblez bien s˚r

- Vous semblez bien s˚r de vous, peut-Ítre aveuglÈ

par toutes ces paroles que vous dicte votre maÓtre. Que vaut la libertÈ du valet devant líexigence dío- bÈir aux desseins de son seigneur ? LibertÈ de

pique-assietteÖ

- Nullement aveuglÈ, mais guidÈ, je le concËde. Encore, il níest point de destin en lequel il faut se croire irrÈmÈdiablement poussÈ mais un avenir

mon Ítre, tout de chair et de sÈlection. DËs lors, comment est-il possible de dÈpendre díune cause invisible et seulement supposÈe indÈmontrable ?

- Aucun

noyau

identitaire

ne

saurait

prÈexister

- Tout de chair informÈe, tout de sÈlection prÈÈta-

blie vouliez-vous dire ! Quant ‡ la cause, ne peut- elle exister sans Ítre visible ? VisibilitÈ et dÈmons- tration ne vont pas de pair et je puis dÈmontrer que

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La FlËche Du Parthe N 1 Mai 2005

le vent meut le navire sans líentrevoirÖ Líinvisible nëest pas le supposÈ, le dÈmontrable níest pas forcÈ- ment palpable.

- Voyons ! ¿ supposer que nous dÈpendions effecti-

vement díune cause supÈrieure ñ quíelle soit rÈelle ou fictive - tout líart díÍtre homme serait donc de dÈrouler les consÈquences logiques de cette impli- cation au fil des ‚ges. Líintention des actions ne serait alors quíillusoire, prÍtÈe par Dieu. Pourquoi une telle ruse de la raison ? Níavons-nous pas le droit de dÈvier, de se dÈrober au cours normal de la fatalitÈ ?

- DÈpendance ontologique ne signifie pas dÈpen-

dance de líaction ou de son intentionÖ Vous avez raison de dire que líhomme dÈsire, refuse, agit, avance ou recule selon sa volontÈ ! Vous auriez rai- son mÍme de dire quíil a ce dÈfaut ! Mais cela ne change en rien sa nature propre de crÈature. La dÈviance, le mal, appelons-le comme il se doit, est bien la preuve de ce que vous avancez : il ne síins-

crit pas dans le plan, mais dans la dÈsobÈissance au plan.

- Il est trop arrangeant díestimer que líinjuste vient de ce que líhomme possËde un certain libre-arbitre tandis que líaction morale níest que le dÈveloppe- ment de líinfluence divine sur nous. Je refuse de penser la libertÈ humaine comme unique cause de líerreur.

- Et cíest de cette fameuse phrase dont vous parlez :

´ Dieu est responsable du Mal qui punit et non du Mal qui souille ª. Il est clair que nous ne pouvons attribuer ‡ Dieu le Mal, il est clair quíil nous a crÈÈ cependant : o˘ est la faute, a qui est-elle ? Je ne me range pas du cotÈ de líimpossibilitÈ de líacte moral, je refuse de voir en líhomme líeffectivitÈ du Bien. De nous deux, lequel est le plus en paix ?

- Celui qui vit dans líÈquilibre, celui qui sait ce qui dÈpend de lui et ce qui níen dÈpend pas, celui qui ose contredire le destin et sa destinÈe, celui, au fond, ‡ qui Dieu níest pas nÈcessaire.

- Certes nÈcessaire, mais pas non comme moyen,

plutÙt comme cause ! PlutÙt comme PËre! PlutÙt comme JugeÖ Croire en Lui cíest dÈj‡ ne pas vou- loir Le contredire et savoir pourquoi ! Je ne crois pas au destin, mais ‡ la Providence ! Ainsi jíagis, je palpite, jíavance, mais avec cette force encore en plus que je refuse de me sentir liÈ et esclave : ma libertÈ est dans le mieux, effective car ÈveillÈe ‡ sa rÈalitÈ, ‡ sa nature.

- …trange maniËre díÍtre ! Vous refusez ce ‡ quoi

vous adhÈrez, vous dÈfendez votre position de crÈa- ture tout en voulant sauver le poids de vos opi- nions. Mais si votre foi est admirable, elle vous guide avec tant de ferveur quíelle dÈtruit la possibi-

litÈ díune indÈpendance. Je sais que vous Ítes heu- reux, lorsque votre volontÈ síaccorde avec celle de Dieu, cependant la dignitÈ de líhomme ne rÈside-t-

elle pas dans sa capacitÈ ‡ síÈlever seul, ‡ se rÈaliser sans aide divine, ‡ síautodÈterminer par la seule force de ses convictions ?

- Cíest de líapparente contradiction de líhumain mÍme dont il est question ! ¬me et chair, esprit et corps, le tout uni, le tout plongÈ dans un monde o˘ rËgnent líurgence de líaction et líinsatiable lutte pour le bonheur terrestreÖ Ma foi est ma certitude, ma libertÈ est ma convic- tion, mes dÈsirs sont mon combat et chacune de mes idÈes et actions retentissent Ètrangement. Je voudrais atteindre le bonheur, mais je le sais si exigeant quíil míapparaÓt inaccessibleÖ Cíest cette douleur dont je vous fais fort. Níadmirez pas ma foi, mais Celui qui míen a fait don ; Celui dont jíai conscience dÈpendre depuis.

- Jíadmire pourtant une telle force de conviction, et je me sens si faible devant tant de magnificence. Je sais que quelque chose nous dÈpasse, que vous appelez Dieu, que jíentrevois lueur, destin ou sens universel. Quelque chose qui nous rend humble et reconnaissant, et qui nous installe sans cesse dans líentre-deux : entre líinfini cÈleste et líinfini moral, entre misËre et grandeur, entre le ì je-ne-sais-quoi î et ì le presque-rien î. Une seule question demeure :

vaut-il mieux mettre en lumiËre la dÈpendance de líhomme envers líinsaisissable et qui le dÈtermine puissamment ou son pouvoir de libre-arbitre qui líoblige ‡ se sentir responsable de ses actes et de son existence ? Ce qui est humain en líhomme, níest-ce pas prÈcisÈment cet intervalle vide en nous-mÍme qui appelle ‡ Ítre rempli par nos prop-

res mains

?

níest-ce pas prÈcisÈment cet intervalle vide en nous-mÍme qui appelle ‡ Ítre rempli par nos prop-
níest-ce pas prÈcisÈment cet intervalle vide en nous-mÍme qui appelle ‡ Ítre rempli par nos prop-