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De rinduction

chez Aristote

C'est une tentation à laquelle succombe bien vite le philo-

sophe, en quête d'une théorie plus profonde et plus satis-

faisante que celles.de ses prédécesseurs, de ramener à son point

de vue et de juger d'après ses exigences de pensée, des ques-

tions envisagées avant lui en un sens parfois tout 'autre. S'il arri-

ve, par exemple, de consulter Aristote sur les difficiles pro-

blèmes que pose l'induction, on ira, convaincu par avance d'y

recueillir certaines indications, sans doute plus ou moins pré-

cises, sur un procédé de la Science et de la. Science expérimen-

tale, sur les méthodes qui le caractérisent, sur le principe qui le légitime. Procédé scientifique, l'induction serait-elle autre cho-

se? Et isa valeur ne dépendrait-elle pas de la manière dont on

observe les cas individuels, du principe lois?

qui

en dégage

les

A suivre cependant une méthode un peu différente, plus sou- cieuse de réalité historique |et moins pressée de conclure, l'on

se persuade que l'induction aristotélicienne est un procédé gé- néral, dont le champ d'application déborde celui de la Science, puisqu'il s'étend à la Dialectique, à la Rhétorique et à la Mé-

taphysique, et que ce n'est pas là où il en est parlé le plus

explicitement, qu'il convient de chercher un point de compa-

raison entre les méthodes modernes et celle que préconisait

Aiistote en vue de constituer les Sciences naturelles.

I

Si le terme inayonyri ne se rencontre pas avant Aristote (1) et

s*il en donne, le premier, la définition devenue classique : >9 àno

Tw >ta9' ezcc7Tov km

x<xQ6'ko-j scps^'o; (2), il attribue, lui-même, à

1. Heinrich Maier. Die Syllogistik des Aristotdcs (S A). 2. Th.

p. 374. Tiibingen,

Laupp, 1900.

1. Hâlfte,

40 HEVUE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES ET THÉOLOGIQUES

Socrate la découverte du raisonnement inductif (1). Celui-ci et,

à son exemple, Platon,

en

ont fait

l'un

et l'autre

un tisagie

fréquent; Aristote le reçut donc de leurs mains tel qu'ils le prati-

quèrent. Et le témoignage

rendu à Socrate nous

assure de

l'identité initiale de leur point de vue, d'autant mieux que l'exem-

ple apporté par le Stagirite, lorsqu'il définit l'induction, est l'un des plus familiers aux entretiens des Mémorables (2). J'aurai,

de nouveau, à utiliser cette constatation très simple. Pour l'instant,

je n'en veux retenir qu'une seule conséquence, ayant trait aux

fins les plus générales de l'induction.

Les recherches dialoguées de Socrate et de Platon tenaient de

leur forme spéciale un double caractère. D*uno part, elles visaient

à un résultat scientifique, c'est-à-dire tout à fait précis et néces-

saire; d'autre part, elles s'efforçaient de produire une conviction

immédiate dans l'esprit de l'interlocuteur. Il paraît même que

chez Socrate, cette dernière préoccupation était dominante. Il voulait agi] sur ses concitoyens et les persuader. Ce serait une

œuvre difficile de faire le départ, dans les exemples qui nous

restent de sa manière de raisonner, entre les observations qui

fondent sa conviction personnelle, a.vant toute discussion, et

celles dont il se sert suivant les besoins de l'esprit dont il veut

se rendre maître.

De même, Platon use avec toute sa liberté

et sa fantaisie d'artiste des ressources dialectiques, jamais épui-

sées pour rinvention d'un Grec. Disputes logiques, discus-

sions sérieuses et travail scientifique, vont de pair et se prêtent

mutuellement secours. Ici et là, listes d'exemples à peu près

semblables, d'où l'on infère une conclusion, utile au discours ou^

suivant les cas,

définitive.

Il n'est que juste, en somme, de

reconnaître que si l'induction socratique eut le mérite de con-

tribuer à l'élaboration des premiers concepts de la science mo-

rale, dès le début elle ne fut pas restreinte à cet usage, mais

reçut de son fondateur une direction plus large, moins rigoureuse,

adaptée aux exigences courantes de la discusision dialectique (B).

Que ce mode de discussion se retrouve plus d'une fois dans

les œuvres d'Aristote, la plupart du temps comme préliminaire

à l'étude vraiment scientifique, c'est plus que certain. Mais le

1. Met.

2. Top. A 12. 105 a 14

M

4.

1078 b 27.

oîov el 'é<TTL Kv^epvrjTrjs 6 iTnard/ji.€voî Kpiriaros Kal Tjvioxos,

Kal ÔXws iariv à é-maTàfievos irepl eKaarov apiaros

3. S A.

2 T.

1 H.

p. 382.

R. Eucken. Die Méthode der aristotelischen

Forschung, p. 170. Berlin, m^id pi nnn. ia-72.

.

DE l'induction CHEZ ARISTOTE

41

Philosophe possède une conscience très nette de la distinction

des deux méthodes, et, de même qu'il a édifié la théorie

de la

Science et de la Démonstration, il a consacré à la Dialectique ce traité des Topiques, le mieux composé, peut-être, et le plus

achevé de tous ceux qui nous viennent de lui. Or, malgré cela,

l'induction telle qu'il l'entend, continue d'être commune aux

deux disciplines et,

de plus, à la Rhétorique, sous la forme

dérivée de l'exemple. Il importe de l'établir a,vec précision et de noter quelle physionomie spéciale revêt ce procédé, identique en son fond, par suite de ses applications diverses. « Il est nécessaire de déterminer, est-il dit a,u premier livre

des Topiques (1), en combien d'espèces se divisent les raisonne- ments dialectiques. Or, Vune d'elles est Vinduction. » Et c'est

précisément à cette occasion

le

fait est significatif

que

l'induction est définie et expliquée au moyen d'un exemple

emprunté à Socrate. Le texte est assez

clair pour qu'il

soit

inutile d'y insister. Au besoin, il serait facile de se convaincre

en continuant un peu la lecture, que cette espèce du raisonne-

ment dialectique, la plus persuasive et la plus accessible (2),

est efficacement recommandée par le Philosophe.

Parallèlement à l'induction dialectique se trouve, dans l'art

oratoire, l'exemple (3). Aristote, pour en expliquer la nature,

renvoie simplement aux Topiques. La coupe du raisonnement

est la même que pour l'induction. Comme celle-ci s'oppose au

syllogisme dialectique, l'exemple s'oppose à l'enthymème.

Il est plus délicat de se rendre compte de l'emploi scientifi-

que de l'induction, de son rôle dans la Science telle que la conçoit

Aristote. Le texte qui, à ma connaissance, l'exprime le mieux,

au moins dans ce qu'il a de plus essentiel, se lit dans YÉthique

à Nicomaque (4): «Tout enseignement, comme nous le disons

dans les analytiques, procède de connaissances antérieures; tel en effel: utilise l'induction, tel autre le syllogisme. L'induction

1. Top.

A 12.

105 a 10

EcTi To fxèv

èirayo^yr)

XPV Si-eXécrdac irôcra tQv Xôyuv

eïôri tCjv

ÔLaXeKTLKUiu .

2. Top. A 12. 105 a 16.

3. JRhét. A 2. 1356 a 36

Kaddirep Kal êv roîs ôiaXeKTiKOÎs rb fièv èiraytoy/i éaTL

TO de crvWoyLCTfxbs to de (paivô/xevos avWoyicr/Jios. Kal èvTavda à/moicos ex^i-' 'é<JTL yàp to fièv

TrapâôeiyfMa èiraycoy-rj, to 5' €u6v/xT}/j.a (Xv\\oyLfffx,os. KaXcD di'èvdviJ.r)fxa fièv prjTOpLKOv avWoyLafibv.

irapàôeiy/xa 8è é7ra7aJ7V piqTopiK-qv . k. t.\.

4. Eth. Z 3. 1139

b 26. è/c TvpoyLvwaKOjxévwv Trâaa ôiôacTKaXla, iôcnrep Kal eV Tots

àvoKvTLKoh Xèyofjiev' rj /mèv yàp <5t ' é7ra7a;7?7S, rj ôè cruXXoyicr/uiip .' }î /j.èv ôrj tiraycjyr] àpxv

ècTTL Koù Tov KadîXov, b 8: avXXoyL(Tfji')s, eK t2v KadoXov. 'Elcrlu âpa âpxal f^ tS" ô crvXXoyLcrfibi^

&v ovK 'éaTL crvXXoyLajxb's ' èiraywyr] âpa.

42 REVUE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES ET THÉOLOGIQUES

est principe [de renseignement], et [enseignement] de Funiversel,

le syllogisme, au contraire, part de ce qui est universel. Il y a donc des principes d'où procède le syllogisme, dont il n'y a pas syllogisme : [d'eux il y a] donc induction. » Ainsi, dans la Scien-

ce, l'induction doit suppléer à l'impuissance de la démonstration syllogistique et nous faire connaître les principes mêmes sur

lesquels celle-ci repose. C'est un point très ferme dans la doctrine

d'Aristote que la démonstration ne peut ni être circulaire ni re-

monter à l'infini, mais doit trouver un terme fixe où elle s'ori-

gine. A l'induction, il appartient de nous y mener. Son rôle est

donc foridamental. Mais les cLoycLi dont il est ici question, ce sont

à la fois les principes proprement dits et les notions premières,

'communo à toutes les sciences ou propres à chacune d'elles.

Les uns et les autres sont autonomes et non pas simples an-

neaux d'une chaîne syllogistique. C'est pourquoi l'on rencontre

si souvent dans les œuvres du Stagirite la mention que tel

ou tel concept, dont il vient de faire l'analyse, s'impose à nous par

rinduction. Dans la Métaphysique, en particulier, la réflexion

est fréquente (1). La pratique scientifique d'Aristote est, à ce point

de vue, encore plus instructive que sa théorie, à peine formulée.

Il est aussi très digne de remarque que dans les sciences physi-

ques secondaires, où cependant l'observation et l'expérience ont

une part si prépondérante, l'importance de l'induction est moin- dre, si l'on considère le but auquel elle prétend. On ne peut com-

parer, en fait de valeur scientifique, l'invention des principes

de la Philosophie première et les quelques résultats d'une étude,

pourtant consciencieuse, du Ciel ou des Animaux.

Si l'on se rappelle, ici encore, la nature de l'induction socrati-

que, il paraîtra naturel de voir son rôle scientifique compris avant

tout par Aristote, comme une recherche des principes les plus

universels.

A vrai dire, la méthode de Socrate n'était pas exclusive de

notions inférieures, plus proches des sens. Plus d'une fois, Platon

s'en servit pour préciser la nature de réalités tout à fait com- munes. El je n'ai nullement l'intention d'affirmer que cet usage

fût répudié par Aristote. Bien au contraire. Mais, tandis

que

la simple induction suffit à l'intelligence pour s'élever aux prin-

(2), son efficacité ne s'étend [pas

cipes

et aux idées simples

1. Met. e 6. 1048 a 36; I 3. 1054 b 33, 4. 1055 a 6, b 17, 8

1064 a 9, 11

1067 b 14. Fhys. E 1. 224 b 30.

1058

a 9;

K

7.

2. Elle lui suffit aussi dans certains cas exceptionnels, relevant des sciences

.

DE l'induction CHEZ ARISTOTE

43

jusqu'à lui permettre, par elle seule, de former les idées com-

plexes, qui sont les définitions par genre. ©t différence, auxquel- les toute science physique doit parvenir. Les notions premières sont indéfinissables (1) et l'induction les dégage des singuliers.

Les définitions proprement dites relèvent d'une autre méthode,

car l'induction seule ne peut les atteindre, comme il ressort très

clairement de la longue discussion du IP Livre des Derniers Analytiques. Celui qui induit « ne démontre pas, en effet, ce

qu'est telle chose,

mais qu'elle existe

ou n'existe ])as

(2). »

L'induction pratiquée par la Science a pour fin essentielle l'abs- traction de l'universel, principe de la démonstration, pour fin

secondaire de constater entre les singuliers telle ou telle res-

semblance, et de préparer par (mais seulement de préparer) la matière d'une définition. Je ne crois pas que l'on puisse, avec

les seuls textes d'Aristote, lui demander plus.

Il

Les trois formes d'induction, distinguées par Aristote, ont ceci

de commun que, au sens le plus général des termes, elles pro-

cèdent pai' observation des singuliers semblables entre eux, pour y trouver l'universel. Mais n'est-il pas possible de préciser da-

vantage leur méthode?

On le demande, d'ordinaire, au texte connu des Premiers Ana- lytiques : B 23. 68 b 8 ss.

Le traité auquel ce texte appartient est, on le sait, consacré

à l'analyse du raisonnement syllogistique, considéré au seul point

de vue de sa forme, c'est-à-dire abstraction faite, non seulement

de toute matière, de tout objet réel, mais encore du cxractère

démonstratif ou dialectique qu'il peut revêtir. La première phrase

du passage en question l'exprime avec toute la clarté désira-

ble

(3) :

« Que non seulement les syllogismes

dialectiques et

inférieures, lorsque les données sensibles sont, assez simples pour révéler im-

médiatement la cause ou la définition cherchée. Cf. Dern. An. A 31, 88 a 5.

Mais, d'ordinaire, la science doit résoudre des problèmes, la détermination

de l'universel requiert une méthode plus compliquée.

1. Met. e 6. 1048 a 36.

2. Dern

An. B 7. 92 a 35. OûVe yàp Ùjs

àirodeLKvù^

è^ àfjLo\oyoviJ.éuoju

tovto, ovd'

ehai

ws ô

ôijXof

eTràyuiv

iroirjaei ôVt àpdyKT) èKclvcov 'àvrwv erepov ti eîpai, àirôôei^is yàp

8ià tQ)v Kad^ eKaara ôrfKcov Ôptcov, 6ti iràv ovtojs tlo fiTjdèv âXXws * yàp ri èen

SelKvvaiv^

àW ÔTt r) ë<TTLV ri oiiK eariv . ~

Cf.

Met. E 1. 1025 b 15.

3."0Tt ô^ov fxSvop ol ÔLaXeKTLKoi Kal àTTOÔeiKTLKol (rv\\oyL<Tfxol ôià tGiv wpo€ipr)fj.éi>œv ylvovraL

(Txrjfiâroiv

44 REVUE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES ET THEOLOGIQUES

démonstratifs s'engendrent au moyen des figures susdites », etc

Et, dans ce texte lui-même, l'on a dessein de montrer comment toutes les autres espèces de raisonnement peuvent se ramener,

toujours au point de vue de la forme,

« Que non seulement les syllogismes dialectiques et démons-

tratifs s'engendrent au moyen des figures susdites, mais encore

les [syllogismes] oratoires et d'une manière générale tout moyen

de persuasion, quel qu'il soit, et suivant n'importe quelle mé-

thode, il faut maintenant l'exposer. » Parmi ces méthodes, trou-

ve place évidemment l'induction : ornavra yk^ tïkjtzvoiizv -/] ^ik

à ces mêmes figures.

GvXkoyKJiiox) Yj ïî, ïnxyaiyriç,

(1).

Remarquons-le aussitôt, cette entrée en matière ne permet

pas do douter que le problème n'appartienne exclusivement à la

logique formelle, et qu'il ne soit fait abstraction, en principe,

de toute forme spéciale de l'induction.

Cependant, si nous suivons le texte relatif à la méthode in- ductive, nous apercevons deux paragraphes bien distincts, dont le

second {Q^ b 38 69 a 20) examine, pour lui-même, le méca-

nisme spécial de l'induction oratoire.

Le premier serait-il donc réservé aux deux autres espèces :

l'induction scientifique et l'induction dialectique? L'attention

éveillée sur ce point, comment ne pas se rappeler que, soit au

VIII' Livre des Topiques (1. 156 b 10), soit surtout au traité

de 11 Rhétorique (A. 1356 b 3; B. 1393 a 27), Aristote rapproche et

compare rinduction dialectique et l'exemple? Ici, n'en serait-il

pas de même? Le premier paragraphe

n'aurait-il

pas trait

à

la seule induction dialectique? Ce n'est en vérité qu'une pré-

somption. Mais une autre la fortifie, qui est prise de la phrase

d'introduction déjà citée :à}.Xàzai oîpyjroptxotxatàTrylGoç //ncouvTriartç.

Cette TzÎGTii signifie,

avant tout, l'induction,

comme il est vi-

sible par la phrase suivante

(2). Une fois encore,

c'est le pa-

rallélisme avec l'argument rhétorique. Mais, de plus, le terme

'Kiiric possède, dans la langue d'Aristote, une valeur spéciale,

qui en restreint l'usage aux preuves capables seulement de

persuasion, et ne permet pas d'y voir signifiée une méthode

vraiment démonstrative (3). Il ne s'applique normalement qu'aux

raisonnements oratoires et dialectiqnies. Enfin, la preuve décisive

qu'il ne s'agit pas ici de l'induction scientifique, est que, si nous

1. Frem, An. B 68 b 13.

2. Airavra yàp TricrTevofiev -^ 5tà avWoyLcrfxov r) è^ eTraycjyrjs.

3. Voir la preuve de cette assertion dans SA. 2 1. 1 H. p. 383- (1).

DE l'induction CHEZ ARISTOTE

45

en avons bien compris la nature, elle ne peut se réduire au

syllogisme, étant donné qu'elle est faite pour suppléer à l'im-

puissance est ce mode

de raisonner,

de se donner à lui-

même ses principes. La science a besoin de l'induction pour

connaître les notions simples et les premières propositions qui

permettent la démonstration. Comment cette induction pourrait-

elle prendre la forme d'un syllogisme? Le seul principe que lui

assignera Aristote est le -^oùc ; la seule méthode, une méthode

pisycholoigique (Dern. An. B

19. 99 b 20).

Ainsi, ce texte des Analytiques, si souvent discuté, si sou-

vent commenté, est expliqué le mécanisme du syllogisme in-

ductif, ne paraît viser que l'induction dialectique. Celle-ci ne de-

vant pas être démonstrative, il importe peu qu'elle n'ait pas de

moyen terme, au sens strict, et que, pour conclure avec rigueur, elle ait besoin de l'énumération complète. Dans la discussion

dialectique, il n'est pas requis d'argumenter en forme, où

les adversaires font usage de raisons probables, où ils ne doi-

vent pas démontrer par la cause, qu'ils se contentent d'une base

inductive à laquelle l'objectant n'ait rien à opposer (1). L'on

s'explique alors que le Philosophe n'ait pas poussé plus loin

cette étude.

Nous trouvons donc ici exposée, la méthode logique de l'in-

duction dialectique et de l'induction oratoire. A la fin des Der-

niers Analytiques est réservé de voir discutée, la méthode de

l'induction scientifique qui est et ne peut être que psychologi-

que.

III

L'on nous objectera, peut-être, que l'exemple d'induction donné

par Aristote en ce passage des Analytiques, est scientifique, au

moins par sa matière, puisqu'il y est question de prouver que les animaux sans fiel vivent longtemps. Et, ajoutera-t-on, de

quel droit restreindre l'induction scientifique à l'établissement

des principes, alors que des propositions particulières de ce genre

*6ont bien, pour Aristote, objet de science et, par ailleurs, ne peu-

vent être établies que par l'induction?

A la première difficulté, il est aisé de répondre que la dia-

lectique abstrait de toute matière spéciale et

peut traiter

de *

n'importe quel problème, même scientifique. De telle sorte que

46 REVUE DES SCIEKCES PHILOSOPHIQUES ET THEOLOGIQUES

si l'exemple n'est évidemment pas en faveur de l'interprétation

proposée, il n'y fait pas non plus obstacle (1). A la seconde, j'opposerai deux remarques qui achèveront, je

l'espère du moins, de faire la lumière, et indiqueront où il faut

cheicl]e,r, dans les œuvres d'Ans tote, un élément de comparai-

son avec les théories inductives modernes.

En premie/r lieu, il est impossible de mettre en doute qu'il y

ait jamais eu, dans l'intention d'Aristote, une exception quelcon-

que à la théorie de la Science exposée aux Derniers Analytiques.

Ce serait une illusion de croire qu'il ait pu donner le nom de

Science à une discipline satisfaite du probable ou même de faits

et de rapports dûment constatés. Toute science doit pénétrer les

causes et en montrer la nécessité (2). Il n'y a pas pour le Phi- losophe de Sciences expérimentales, ni de lois, au sens mo-

derne.

Or, il est non moins certain, car il le dit plusieurs fois avec une égal'O précision, que, pour lui, l'induction ne peut répondre qu'à la

question el lanv

ou, ce qui revient au même, à la question

6'rt.

Ni elle ne révèle ressence, ni, par suite, elle ne découvre la cause,

puisque la recherche du oiozi, nous y reviendrons à l'instant,

s'identifie avec celle du ri ïa-iv.

N'est-ce pas encore ce qui est exprimé clairement par cette différence entre le syllogisme véritable et le syllogisme inductif,

que ce dernier a sa raison d'être lorsqu'il n'y a pas de moyen

teime : "Eort ^' ô

rotoOro; GvAloyiGixbg (kE, ÈTraycoy/^;) zrjq Trpcory); /.al

y.uÀaov rcpoTûLaeCfii

cov uïv yào ïazi y^dov,

dià rov

aédov ô

(juXkoyia-

ao^,

wj

ixYi ï(jTi,

di

lncf,y(^y'?iq (Prem. An. B

23. 68 h 30)? Le

moyen terme ne doit-il pas en effet donner la cause ?

Sans doute, Aristote admet d'autres démonstrations moins par-

faites qui, elles non plus, ne dépassent pas le fait : soit (|ue le

moyen exprime l'effet, soit que, signifiant une cause, celle-ci ne

soit pas immédiate et propre, mais lointaine et accidentelle. Mais

on ne saurait assimiler leur cas à celui de l'induction où, même au point de vue logique, le terme qui devrait être moyen, n'est

pas cause de la conclusion; et, le pourrait-on, l'induction res-

terait, comme elles, une méthode de science insuffisante.

En second lieu, et c'est évidemment capital, nous

savons,

de manière positive, par quel moyen Aristote entend que l'on

1.

SA.

2 T.

1 H.

p. 436.

2. Réserve

faite des conditions imposées par l'objet spécial

des sciences particulières.

de chacime

DE l'induction CHEZ ARISTOTE

47

résolve leis ' questions posées par la Science,

blisse des propositions scientifiques. L'on n'a pas assez remarqué, semble-t-il, la portée tout à fait

générale du chapitre des Derniers Analytiques (1), le Philoso-

phe détermine quel nombre de questions scientifiques peut être réellement posé, et son indépendance, immédiate au moins, de toute recherche concernant la méthode. Quelle que soit celle-

ci, l'esprit humain ne peut ^'interroger sur les choses que des

quatre manières énumérées. Ce serait une méprise de restrein-

dre le passage à l'importance qu'il peut avoir par rapport à la notion même de la Science ou à celle de la démonstration. Il

indique nettement sa fin à tout procédé scientifique, et celui-là aura le plus de prix, qui permettra de résoudre la question fon- damentale. Or, la démonstration, si elle aous donne par voie déductive et

nécessaire la cause de telle attribution, pour être elle-même éta-

blie, suppose connu le moyen terme. Connaître le moyen terme

est donc la clé de la Science. « Lorsque nous cherchons, dit

Aristote, ro on (c'est-à-dire l'existence d'une attribution quel-

conque) ou bien ro si ïgtlv àîrAw; (c'est-à-dire 'l'existence absolue

d'une chose), nous cherchons si le moyen de cela même existe

ou n'existe pas. Et, connaissant ou. bien ro 6ti , ou bien û ïaziv

lorsque de nouveau nous cherchons ro otà ri ou bien ro zl ecn,

et

que l'on

éta-

alors nous cherchons ce qu'est le moyen

Il arrive donc dans

toutes les recherches,

qu'est le moyen » (2). Est-il possible d'exprimer plus catégori- quement que la méthode qui tend à constituer la Science,

de chercher si le moyen existe ou

ce^

a

pour fin de trouver l'existence et, en définitive, la nature (3) d'une cause? Et, par suite, peut-on jmieux signifier que la (piestion

même du pourquoi se ramène ^ une question d'essence, qlie

la méthode fondamentale de la recherche scientifique est celle

qui permet de former les définitions? Aussi, à ce même endroit,

Aristote commence-t-il à étudier quelle peut être cette méthode,

et il y consacre de longs chapitres.

Comme si, d'ailleurs, son intention n'était pas assez claire,

1.

B

2.

89 b 36.

2. Dern.

Anal., B. 2.

89 b 36

ss.

ZT/roO/xer

5é,

Ôrav

/nèu ^rirûfieu

OTL Tj To el

ëarip

àTrXws, àp*

^cttl jxéffov avrov t) ovk 'édTLV ' orav ôè yvôvres rj to otl t) el ^cttlu

,

TrdXiu

8ià ri ^rjTQfiev ^ ro ri ècTi, rare ^rjTodfxeu tL to fxéaou

créai ^rjTeîv ^ et ^crri p,écrov rj tL è<XTL to jj-écrov.

'Lvix^aivei âpa èv àiràaaL's Taîs ^v^V'

3. Il ne suffirait pas à la Science de connaître l'existence de la cause, car

seule sa définition permet d'en affirmer la nécessité.

48 REVUE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES ET THEOLOGIQUES

il revient, après les avoir terminés, à ce qu'il appelle lui-même

les problèmes de la Science,

et montre comment une recher-

che de la définition les doit résoudre en faisant connaître les

divisions naturelles des genres, leur ordre logique, lequel ré- pond à leur hiérarchie réelle (1). La série régulière supposée

établie, il est facile de voir le lien analytique, jusque-là incon-

nu, qui unit deux caractères. Si je sais la définition de l'ani-

mal, je oompirendrai pourquoi tel attribut qui en fait partie se

rencontre dans le cheval et dans l'homme. Par seulement j'arriverai à passer d'une attribution quelconque à un jugement

scientifique. Or, tel est bien le résultat que s'efforcent aussi d'atteindre les

méthodes inductives modernes, malgré la transposition exigée

par la conception qu'elles supposent de la science et de la

loi.

Il est donc inexact de dire qu'Aristote a méconnu l'existen-

ce de cette fonction décisive de la science et la nécessité d'une

méthode qui lui soit adaptée. L'invention