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Guy Theunis, M. Afr.

LE LIVRE DE L’APOCALYPSE

Guy Theunis, M. Afr. LE LIVRE DE L’APOCALYPSE Verbum Bible 2004 1

Verbum Bible 2004

Avec l’approbation du Supérieur :

P. Xene Sanchez svd, Provincial en R.D.C.

Dessins : M. Gabriel Bonkela Mise en page : VB, Kinshasa 2004 Dépôt légal : AK-3.0410-57012 Impression : ICEP, Kinshasa

Imprimé en R.D.C.

AVANT PROPOS

TROIS CONVERSATIONS SUR L’APOCALYPSE

Première conversation

Marie Josée, est-ce que tu lis la Bible ?

Oui, je lis la Bible tous les jours.

Quelle est la partie de la Bible que tu lis davantage ?

Ah ! Pour moi, ce que j’aime le plus, c’est l’Apocalypse. Je le lis tous les jours.

Est-ce que tu comprends tout ce que tu lis dans l’Apocalypse ?

Non, je ne comprends pas. Ma compréhension est faible. Mais j’aime beaucoup lire l’Apocalypse. Cela me donne du réconfort et du courage dans la lutte.

Marie Josée lit l’Apocalypse non pas tant pour comprendre les choses, mais pour sentir l’appui de Dieu ; elle en retire du courage pour lutter. De fait, la compréhension seule, sans le courage, ne pousse pas à la lutte. Un bon volant sans moteur ne peut faire avancer une automobile. Mais est-ce que le courage suffit sans la compréhension ?

Deuxième conversation

– Omer, est-ce que tu lis la Bible ?

– De temps en temps. Mais je n’en ai pas tellement le goût.

– Pourquoi ?

– Parce que je ne comprends pas. Surtout l’Apocalypse. Je ne comprends rien. Cela me fait même peur.

– Peur ? Pourquoi ?

– À cause de ces visions terribles sur la fin du monde et à cause de la bête. Sans comprendre, cela peut faire peur. Cela ne me donne pas de réconfort du tout.

Le courage qui naît de la foi a besoin de compréhension. Sans cela, il s’affadit et se perd dans le vide. Il ne suffit pas d’avoir un bon moteur. Il est

nécessaire que le volant lui aussi soit bon. Autrement l’automobile peut dé- raper et se briser. Nous ne sommes pas tous comme Marie Josée. Plusieurs personnes sont comme Omer. Lorsqu’on ne le comprend pas, l’Apocalypse ne nous dit rien, et il peut même faire peur. Alors où faut-il en chercher la compréhension ?

Troisième conversation

– Raymond, sais-tu la nouvelle ?

– Quelle nouvelle ?

– Celle du pape à Rome. Il a été grièvement blessé, mais il n’est pas mort.

– Ah ! Il y a longtemps que je sais cela. Ce n’est pas une surprise pour moi.

– Mais comment ? C’est arrivé aujourd’hui, cet après midi.

– Mais cet événement est bien conforme à ce qui est écrit.

– Écrit où, Raymond ?

– Dans la Bible. Dans l’Apocalypse. Là il est bien dit que la Bête reçoit une blessure mortelle, mais survit. N’est-ce pas ? Et alors !

Pour Raymond, qui n’est pas catholique, la Bête, c’est le pape. C’est avec cette compréhension, cette interprétation, qu’il lit l’Apocalypse. Pour d’autres, la Bête, c’est l’actuel gouvernement. Pour d’autres encore, c’est le capitalisme ou le communisme. Chacun lit l’Apocalypse selon sa propre interprétation et en tire ses conclusions. Qui a raison ?

Pour avoir la meilleure réponse, il faut questionner directement l’auteur de l’Apocalypse : « Jean, quelle est la véritable signification des choses que tu as écrites ? » Bien sûr, Jean ne répondra pas. Il est mort depuis deux mille ans. Mais il a laissé différentes informations ici et là dans les pages de l’Apo- calypse. Elles éclairent le sens de beaucoup de choses. Dans les sept para- graphes de l’introduction de cette brochure, nous allons réunir toutes ces informations et les présenter comme une clé de lecture pour le livre de l’Apo- calypse.

INTRODUCTION

LE GENRE LITTÉRAIRE DE L’APOCALYPSE

En ces temps-ci les catholiques posent beaucoup de questions sur les li- vres bibliques, et surtout sur le livre de l’Apocalypse de Jean. Certains disent même que c’est le livre le plus difficile à comprendre non seulement du Nouveau Testament, mais de toute la Bible. Voilà l’une des raisons pour lesquelles nous avons trouvé nécessaire de publier dans cette collection « Petits Commentaires bibliques » un livre qui explique, non tous les passages du livre – qui pourrait le faire ? – mais au moins les éléments les plus importants, nécessaires pour une bonne compréhension de ce livre. Mais avant de commencer à expliquer ce livre de la Bible, il faut d’abord dire ce qu’il n’est pas :

– ce n’est pas un livre qui annonce les malheurs qui vont arriver (par exemple en Afrique) dans les années qui viennent ;

– ce n’est pas un livre qui explique la fin du monde, ou ce qui arrivera sur terre à la fin de l’histoire, ou qui donne la date de cette fin du monde ;

– ce n’est pas un livre qui veut cacher des choses essentielles que seuls certains initiés pourraient comprendre après avoir exécuté des rites d’ini- tiation ;

– ce n’est pas un livre qui veut faire peur aux chrétiens (ou aux non chré- tiens) en leur annonçant des difficultés sans nombre

Le livre de l’Apocalypse de Jean n’est pas le seul livre d’apocalypse de la Bible. Dans l’Ancien Testament déjà, il y a des livres de ce genre : ceux de Daniel, de Joël, de Zacharie, mais aussi d’autres parties de livres que l’on trouve chez les prophètes surtout :

la grande apocalypse d’Isaïe (Is 24 – 27) ; la petite apocalypse d’Isaïe (Is 34 – 35) ; et la finale du livre d’Isaïe (Is 65 – 66) ;

certains chapitres du livre d’Ézéchiel (Ez 1 – 3 ; 9 ; 26 – 27 ; 37 – 48).

Pour comprendre ces livres ou ces chapitres, il faut comprendre ce qu’est une apocalypse, le genre littéraire « apocalyptique ».

1) L’apocalyptique se trouve dans le courant prophétique

Nous avons déjà parlé des prophètes et de ce qu’est un prophète (voir le livret Amos, prophète de la justice sociale, coll. « Évangéliser », Éd. Épi- phanie, Kinshasa, 1982). Nous avons dit qu’essentiellement c’est quelqu’un qui parle au nom de Dieu, et fait comprendre à ceux à qui Dieu l’envoie (le

roi, les chefs, le peuple, certaines catégories : les prêtres, les riches, les ju-

le message particulier que Dieu veut leur adres-

ser à un moment précis de l’histoire. Les auteurs d’apocalypse eux aussi font partie du courant prophétique :

eux aussi s’adressent à certains catégories de gens et leur font comprendre le message que Dieu a pour eux. Une première grande différence réside dans le mode de transmission : les prophètes transmettent le message par la parole (parfois ils ont accompli des gestes pour mieux faire comprendre cette parole), mais ils n’écrivent pas. Ce sont souvent leurs disciples qui, après leur mort, ont mis par écrit leurs paroles et les gestes qu’ils ont accomplis. Tandis que les auteurs d’apocalypse n’ont jamais rien dit en public ou même en privé. Eux ont directement écrit leur livre, et c’est ce livre qui a circulé parmi les destinataires, pour que tous prennent connaissance de ce que Dieu veut leur dire à un moment précis de l’histoire. Voici la raison pour laquelle l’auteur du livre déclare qu’il est prophète et que son message est un message prophétique. Cette affirmation se retrouve 7 fois (nous reviendrons sur l’importance du chiffre 7 dans l’Apocalypse) soit au début, soit en finale du livre : « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie » (1, 3) ; « les paroles prophétiques de ce livre » (22, 7.10.18) ; « ce livre prophétique » (22, 19) ; « Dieu qui donne l’Esprit aux prophètes » (22, 6) ; « tes frères les prophètes » (22, 9).

ges, les commerçants, etc

)

2) Il est écrit en temps de persécution

Ce qui caractérise le courant apocalyptique, c’est qu’il s’est exprimé sur- tout pendant les moments de persécution. Tant que le peuple est libre, les prophètes parlaient librement, s’adressaient publiquement au roi, aux res- ponsables du peuple, aux prêtres, au peuple. Par contre, en temps de persécution, plus personne n’osait parler publique- ment, de peur d’être arrêté et tué. C’est la raison pour laquelle ces hommes de Dieu ont directement écrit leur message : pour que les gens le lisent et se le passent les uns aux autres, souvent de façon cachée, de façon à ce que les autorités (les persécuteurs) ne sachent rien et ne puissent rien leur faire.

Les livres d’apocalypse de la Bible sont apparus pendant les grands mo- ments de persécution. Prenons deux exemples :

– Le livre de Daniel au moment de la persécution d’Antiochus IV Épiphane, un roi grec qui a défendu aux Juifs de continuer à pratiquer leur religion et les pratiques liées à cette religion. Cette persécution a duré 3 ans et demi de 167 à 164 avant Jésus Christ. Le temps de la persécution, de l’épreuve, de la souffrance, dans l’Apoca- lypse de Jean est toujours celui-là : 3 ans et demi : « un temps, des temps et un demi temps » (Dan 7, 25 ; 12, 7 ; Ap 12,14), ou 42 mois (Ap 11, 2 ; 13, 5) ou 1 260 jours (Ap 11, 3 ; 12, 6).

– Le livre de l’Apocalypse de Jean semble avoir été écrit en deux temps :

certains chapitres au moment de la persécution de Néron : cet empereur qui avait brûlé la ville de Rome. Accusé par le peuple, il s’est disculpé en affirmant que c’étaient les chrétiens qui avaient mis le feu à la ville. Ainsi pendant quelques années, les chrétiens ont été poursuivis et tués, mais à Rome seulement (de 64 à 67). C’est pendant cette persécution, semble-t-il, que des « piliers » de l’Église ont été martyrisés à Rome ; citons Pierre (en l’an 64) et Paul (en l’an 67). Mais le livre de l’Apocalypse de Jean a été terminé pendant la grande persécution qui a poursuivi les chrétiens, dans de nombreux pays, pen- dant un temps plus long : celle de l’empereur Domitien (81-96). On ad- met généralement que le livre de l’Apocalypse de Jean a été terminé vers l’année 95.

3) Dans un langage crypté

La principale difficulté des livres d’apocalypse est qu’ils emploient un langage crypté qui pour nous semble incompréhensible. Il faut évidemment savoir que ces livres n’ont pas été écrits récemment, pour des Africains. Sinon on les comprendrait sans problème. Ils ont été écrits il y a plus de 1900 ou 2000 ans, pour des Juifs ou des chrétiens du monde juif, au moment où ils étaient persécutés par des Grecs ou des Romains. Comme ces livres pouvaient tomber aux mains des persécuteurs, il fallait à la fois que les destinataires comprennent le message, mais que les autori- tés qui pouvaient s’emparer du livre, ne comprennent pas que celui-ci parle d’eux. Voilà, par exemple, pourquoi dans le livre d’Apocalypse de Jean, on ne trouve jamais le nom de Rome, ou des Romains. L’auteur en parle, bien sûr, mais préfère employer des images (nous allons y revenir) ou un nom que les destinataires pouvaient comprendre : Babylone.

Dans l’Apocalypse, comme dans la première épître de Pierre (5, 13), Ba- bylone, le nom de la ville qui a combattu le royaume de Juda à la fin de la période de la royauté et amené les Juifs en captivité (en 598, puis en 587), est employé par Jean pour désigner Rome, la ville d’où sont originaires ceux qui persécutent les chrétiens, à son époque. On comprend ainsi pourquoi la grande prostituée (chap. 17) porte sur son front un nom mystérieux « Babylone, la grande, mère des prostituées et des dominations de la terre » (17, 5). Ce nom de Babylone revient plusieurs fois dans l’Apocalypse de Jean. Il ne peut s’agir de la vraie Babylone, car cette ville a déjà été détruite, à ce moment, depuis longtemps.

4) Un livre d’espoir et de consolation

Une autre caractéristique des livres d’apocalypse vient de leur message. Ils ne veulent pas faire peur, comme disent certains, mais au contraire ap- porter un message de réconfort : à des gens persécutés, qui souffrent injuste- ment pour leur foi, les auteurs, Daniel, Jean et les autres, apportent une con- solation. Ils annoncent que ce temps de persécution est bientôt fini, que Dieu sera vainqueur, et que cela sera manifesté dans un temps très proche. Le mot « bien- tôt » est typique du livre de l’Apocalypse. Il se retrouve dans certaines expres- sions : « Je viens bientôt » (2, 16 ; 3, 11 ; 22, 7.12.20) ; « ce qui doit arriver bientôt » (1, 1 ; 22, 6) ; cf. aussi « le temps est proche » (1, 3 ; 22, 10). L’Apocalypse est donc un livre qui rend l’espérance à des gens qui sou- vent se posent des questions, ne comprennent pas les malheurs qui s’abat- tent sur eux, qui doutent de Dieu et risquent de renier leur foi. Le motif de l’espérance est toujours le même : Dieu est le maître de l’histoire ; c’est toujours, lui, le vainqueur. Voilà pourquoi, par exemple, dans l’Apocalypse de Jean, on a deux cha- pitres importants : le chapitre 18 qui annonce le chute de Babylone (de Rome) et le chapitre 1 : Jésus ressuscité a vaincu la mort ; il est ressuscité ; il est plus fort que le mal, la persécution, toute forme de mort ; il est vainqueur de Satan. Les chrétiens ne doivent donc pas avoir peur : il les protège, les garde dans le creux de sa main. Si, actuellement, ils sont persécutés, ce n’est plus que pour un peu de temps.

5) Basé sur des visions

Avant de terminer ce chapitre d’introduction sur ce qu’est une apoca- lypse, il faut encore donner quelques explications sur d’autres caractéristi- ques des livres d’apocalypse.

Comme le nom l’indique, ces livres sont des révélations, c.-à-d. qu’ils veulent « enlever le voile », faire découvrir ce que les gens ne voient pas bien : qui est Dieu, quel est son plan ; mais aussi que la persécution qu’ils subissent sera bientôt finie, que les persécuteurs vont disparaître, vaincus par Dieu et le Christ ressuscité. Voilà pourquoi l’auteur parle de visions, de choses qu’il a vues, mais que les autres ne voient pas. Voilà pourquoi l’objet de ces visions est souvent situé dans le ciel : c’est Dieu qui est l’origine de ce message ; c’est lui qui fait comprendre ce qui se passe et ce qui doit advenir bientôt, c’est lui qui donne le sens caché des événements actuels. L’auteur « voit » ainsi non des événements précis du futur, mais bien la façon dont, fidèle à lui-même, Dieu achèvera l’histoire.

6) Un langage symbolique

L’art, la poésie, le cinéma, la télévision nous rappellent sans cesse qu’une image en dit souvent bien plus, par tout ce qu’elle suggère, que des mots abstraits. Mais à condition de s’attacher à ce que suggèrent ces symboles et de ne pas les prendre au pied de la lettre. Par exemple, pour dire que Jésus ressuscité est vainqueur, Jean peut pren- dre une image que les Juifs et les autres peuples comprennent, celle du che- val blanc : « Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne, puis il s’en alla vain- queur, et pour vaincre encore » (6, 2) ; « Alors je vis le ciel ouvert, et voici un cheval blanc ; celui qui le monte s’appelle “Fidèle” et “Vrai”, il juge et fait la guerre avec justice » (19, 11). Le cheval est l’animal employé depuis longtemps dans la guerre : aujourd’hui on parlerait de « tank », ou d’« hélicoptère ». Certaines images peuvent manquer de cohérence. Ainsi pour parler des élus, l’auteur parle de gens portant « des robes blanches » (le blanc est la couleur de Dieu) ; pour expliquer que ces gens ont été sauvés par Dieu parce qu’ils avaient souffert et étaient morts, il ajoute qu’« ils viennent de la grande épreuve », mais que tout cela est possible parce que Jésus, l’agneau, est mort pour eux, versant son sang sur la croix. Voilà ce qu’explique le texte suivant, à première apparence incohérent : « Ils viennent de la grande épreuve, ils ont lavés leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’agneau » (7, 14). Il existe d’autres exemples d’« incohérence » : le lion annoncé (5, 5) est un agneau ; l’agneau sera leur berger (7, 17) ; les sauterelles ont l’aspect de chevaux (9, 7)

7) Où les chiffres, les couleurs, les parties du corps, les animaux ont une signification

Il serait trop long ici d’expliquer chacun des symboles employés dans le livre de l’Apocalypse. Nous en donnons quelques exemples seulement. Disons tout d’abord que les animaux dont on parle, y ont une significa- tion. Nous avons déjà cité le cheval blanc. Plus loin, nous parlerons des bêtes. Ici je veux parler de l’image principale que nous venons de mention- ner et qui est présente tout au long du livre, l’agneau, qui symbolise le Christ (dans l’évangile de Jean déjà : Jn 1, 29.36 ; Ap 5, 7-12). Remarquons que, dans l’Apocalypse, cet agneau a été « immolé » (il a été tué) mais il est « debout » (c’est le Christ ressuscité, vainqueur de la mort). Les Juifs comprennent cette image. L’image du Christ comme agneau est l’une des plus fréquentes dans l’Apocalypse. Elle se réfère à la prophétie d’Isaïe 53, 7 (le serviteur de Dieu est comme un agneau qu’on mène à l’abat- toir) et aussi à l’agneau pascal (Ex 12, 3-6) qui a sauvé les Juifs au moment de l’Exode (première Pâque) et que les Juifs mangent chaque année, à Pâ- que, en souvenir du salut accordé.

Il en va de même pour les couleurs, les parties du corps et les chiffres. Les couleurs principales de l’Apocalypse sont compréhensibles pour les Africains, car elles ont, en général, les mêmes significations en Afrique et dans la Bible :

* le blanc est la couleur de Dieu. C’est le symbole de la victoire, de la vie, de la joie, de la pureté ;

* le noir est la couleur de la mort et de ce qui amène la mort : la famine, l’impiété, le péché, le mal ;

* le rouge est la couleur de la violence, de la guerre, du feu, du sang versé.

Les parties du corps ont aussi leur symbolisme :

* les yeux signifient la connaissance ;

* la main, la puissance ;

* la tête, l’autorité ;

* les jambes, la stabilité ;

* les ailes, la mobilité ;

* la corne, la force ;

La position du corps est elle aussi significative :

* debout en signe de résurrection ;

* assis en signe de stabilité.

Voici finalement la liste des chiffres utilisés dans l’Apocalypse (et la Bi- ble) et leur signification (le chiffre 1 désigne Dieu dans la Bible) :

* Le chiffre 3 est le chiffre du Dieu invisible qui communique avec les hommes par sa Parole, son Esprit et sa Sagesse. L’emploi de ce chiffre fait référence soit à Dieu en personne, soit à tout ce qui est divin, absolu.

* Le chiffre 4 est symbolique de la création, en raison des quatre points cardinaux. De même, la Bible parle des 4 vents, des 4 coins de la terre. Tout le créé est signifié par ce chiffre.

* Le chiffre 7 (3 + 4) signifie la totalité, la rencontre du Créateur et de la création, c.-à-d., en langage biblique, l’Alliance. C’est le chiffre de la perfection, mais aussi celui qui signifie le monde entier (le monde « païen » en opposition au monde juif). C’est la plénitude de la semaine (7 jours).

* Le chiffre 6 (7 - 1) est symbolique de la rupture d’Alliance, du péché. C’est le monde dont Dieu est absent, l’incomplétude, l’imperfection, le mal.

* Le chiffre 8 (7 + 1) est celui du monde nouveau, de la nouvelle création. Le 8 e jour, ou « jour du Seigneur » (Ap 1, 10), est celui où les chrétiens célèbrent la résurrection de Jésus.

* Le chiffre 12 (3 x 4) signifie aussi la totalité, mais c’est le chiffre d’Is- raël : Jacob (Israël) avait 12 fils, les ancêtres du peuple élu. Jésus choisit

« les Douze » pour le nouveau peuple de Dieu. C’est la plénitude du temps (12 mois).

* Le chiffre 40, dans la Bible est employé pour un temps de préparation :

40 ans au désert avant de rentrer dans la Terre promise ; 40 jours pour Moïse ou pour Élie avant de rencontrer Dieu sur la montagne ; 40 jours pour Jésus au désert avant de commencer à annoncer la Bonne Nouvelle

du Royaume de Dieu.

* Le chiffre 49 (7 x 7) exprime l’intensité, la réussite parfaite de l’Alliance (célébrée le 50 e jour [49 + 1] le jour de la Pentecôte).

* Le chiffre 144 (12 x 12) a la même signification, mais pour le peuple juif.

* Le chiffre 1 000 signifie « beaucoup » (nous reviendrons sur la question des « mille ans »), tandis que le chiffre 10 000 est employé pour une somme

« incalculable, innombrable ».

Petite bibliographie en français :

CHARLIER Jean-Pierre, Comprendre l’Apocalypse, Coll. « Lire la Bible » 89/90, Cerf, Paris, 1991, 320 + 288 pages.

CORSINI Eugenio, L’Apocalypse maintenant, Coll. « Parole de Dieu », Seuil, Paris, 1984, 342 pages. COTHENET Édouard, Le message de l’Apocalypse, Mame-Plon, Paris, 1995,

185 pages.

c’était demain. Protestations d’espérance

au cœur du Nouveau Testament, Éd. du Moulin, Poliez-le-Grand, 1996 2 , 90 pages. –, « Les apocalypses du Nouveau Testament », dans Cahiers Évangile 110, Cerf, Paris, 1999, 68 pages. DELEBECQUE Édouard, L’Apocalypse de Jean. Introduction, traduction, an- notations, Mame, 1992, 270 pages. MESTERS Carlos, L’Apocalypse, espérance d’un peuple qui lutte, Coll. « Vi- vante est la Parole » 3, Éd. Paulines, Kinshasa, 1993, 100 pages. POUCOUTA Paulin, L’Église dans la tourmente. La mission dans l’Apocalypse, Coll. « Bible et Mission » 2, Éd. Épiphanie, Kinshasa, 1996, 112 pages. PRÉVOST Jean-Pierre, Pour lire l’Apocalypse, Novalis/Cerf, Montréal-Pa- ris, 1991, 160 pages. –, L’Apocalypse, Coll. « Commentaires », Bayard/Novalis, Paris-Montréal, 1995, 179 pages.

PRIGENT Pierre, L’Apocalypse, Coll. « Lire la Bible » 117, Cerf, Paris, 1998,

CUVILLIER Elian, L’Apocalypse

290 pages.

–, L’Apocalypse selon Saint Jean. Commentaire du NT XIV, Labor et Fides, 2000 3 , 386 pages.

–, Les secrets de l’Apocalypse, Coll. « Lire la Bible » 124, Cerf, Paris, 2002,

104 pages.

RICHARD Pablo, L’Apocalypse, reconstruction de l’espérance, Éd. Lumen Vitae/Paulines, Bruxelles-Montréal, 2001, 246 pages. SAOUT Yves, Je n’ai pas écrit l’Apocalypse pour vous faire peur ! par Jean de Patmos, Bayard, Paris, 2000, 227 pages. TROADEC Henry, L’Apocalypse, Coll. « Ouvrir la Bible » 4, Mame, Paris, 1982, 112 pages.

VAN DER PLANQUE Chantal, L’Apocalypse, Coll. « Le Temps de lire » 1, Éd. Lumen Vitae, Bruxelles, 1984, 112 pages.

LE PLAN DU LIVRE

Une des questions qui se posent sur le livre de l’Apocalypse est de savoir comment il est bâti, quelles en sont les parties principales. Il suffit d’ouvrir nos Bibles pour voir qu’elles ne sont pas d’accord entre elles, qu’elle propo- sent des plans différents. Prenons l’exemple des principales Bibles que nous avons en français :

1. La Bible de Jérusalem (BJ) : outre le prologue (1, 1-3) et l’épilogue

(22, 16-21), elle divise le texte de l’Apocalypse en deux parties principales :

– Les lettres aux Églises d’Asie (1, 4 – 3, 22) ;

– Les visions prophétiques (4, 1 – 22, 15). Cette dernière partie est elle-même divisée en 4 sections (4, 1 – 16, 21 ; 17, 1 – 19, 10 ; 19, 11 – 20, 15 ; 21, 1 – 22, 15).

2. La Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) propose dans l’intro-

duction une division similaire :

– Lettres aux Églises (1, 9 – 3, 22) ;

– Section apocalyptique (4, 1 – 22, 5). Comme on le constate, les débuts et fins de partie sont légèrement diffé- rents. Pour la deuxième partie, on propose uniquement 3 sections (4, 1 – 11, 19 ; 12, 1 – 20, 15 ; 22, 1 – 22, 5).

3. La Bible des Communautés chrétiennes propose une division en trois

parties :

– Les sept messages aux Églises (1, 1 – 3, 22) ;

– Retour en arrière : le Christ et Israël (4, 1 – 11, 19) ;

– L’avenir : l’Église et le monde (12, 1 – 22, 21).

Aujourd’hui cependant, plusieurs exégètes proposent une division en 7 parties. Vu l’importance du chiffre 7 dans l’Apocalypse, c’est cette division que nous proposons :

1 re partie = Introduction (1, 1-8) ;

2 e partie = 1 er septénaire = les 7 lettres aux 7 Églises d’Asie (1, 9 – 4, 11) Vision inaugurale (1, 9-20 : ciel) 7 lettres (2, 1 – 3, 22 : terre) Liturgie d’adoration (4, 1-11 : ciel)

3 e partie = 2 e septénaire = les 7 sceaux Vision inaugurale (5, 1-14) Rupture de 6 sceaux (6, 1 – 7, 8) Liturgie d’adoration (7, 9-17)

4 e partie = la plus longue et la plus importante = les 7 trompettes A. Vision inaugurale (8, 1-5) B. 4 premières trompettes (8, 6-13) C. 5 e trompette (9, 1-12) D. 6 e trompette (9, 13-21) E. Le petit livre (10, 1-11) F. Les deux témoins (11, 1-14) E’ 7 e trompette, la femme et le dragon (11, 15 – 12, 12) D’ La victoire (12, 13-18) C’ La bête de la mer (13, 1-10) B’ La bête de la terre (13, 11-18) A’ Liturgie d’adoration : le triomphe de l’agneau (14, 1-5)

5 e partie = 4 e septénaire = les 7 coupes Vision inaugurale (14, 6-20) Les 7 coupes (15, 1 – 18, 24) Liturgie d’adoration (19, 1-8)

6 e partie = 5 e septénaire = les 7 visions Vision inaugurale (19, 9-10) Les 7 visions (19, 11 – 22, 5) Liturgie d’adoration (absente ici)

7 e partie = Épilogue (22, 6-21)

1

L’introduction

(1, 1-8)

1 L’introduction (1, 1-8) La première partie du livre de l’Apocalypse situe le livre, son auteur,

La première partie du livre de l’Apocalypse situe le livre, son auteur, ses destinataires, et comporte une béatitude et le souhait « grâce et paix » qu’on trouve habituellement dans les lettres. L’auteur de l’Apocalypse se nomme lui-même « Jean » (v. l et 4) et se pré- sente seulement comme « serviteur de Dieu » et « prophète » (v. 3). Est-il l’apôtre Jean auquel sont attribués le quatrième évangile et les épîtres ? La question est complexe. La tradition la plus ancienne, celle de Justin (mort vers 155), d’Irénée (mort vers 200) et d’autres, les identifie. Contre elle, cette identification a quelques témoins anciens, et surtout des différences de langue et de doctrine. Certaines notions importantes du qua- trième évangile sont absentes de l’Apocalypse (ex : l’opposition lumière- ténèbres, les notions de vérité, d’amour, etc.). Par contre, certaines images sont communes aux deux (ex : Jésus, l’Agneau de Dieu : Jn 1, 29.36 et Ap 5, 6 ; le messie transpercé annoncé par Zacharie 12, 10 : Jn 19, 37 et Ap 1, 7). Aujourd’hui, les exégètes tendent à dire que tous les écrits : apocalypse, épîtres et évangile proviennent de la même école, du même courant : « la communauté du disciple bien-aimé ». Si tous ces livres ont été mis par écrit après la mort de Jean, tous remontent pour l’essentiel à lui. Les destinateurs sont sept Églises qui sont en Asie (v. 4) : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie, Laodicée (cf. Ap 1, 11 et 2, 1 – 3,

22), des communautés chrétiennes situées dans le province d’Asie qui, à l’époque, ne s’étendait qu’à une petite partie de la Turquie actuelle, autour de la ville importante qu’était Éphèse. Les villes mentionnées ne sont pas toutes les villes de la province d’Asie:

Troas, Milet, Colosses sont à l’époque de Jean des villes importantes. Celles signalées ont en commun d’être sur le réseau des routes impériales (et de connaître le culte impérial ?).

routes impériales (et de connaître le culte impérial ?). Étant donné que le chiffre 7 symbolise

Étant donné que le chiffre 7 symbolise la plénitude, on peut penser que l’auteur ne limite pas son enseignement à quelques communautés particu- lières, mais qu’il veut transmettre un message universel et permanent. C’est ce qu’insinue la finale de chaque lettre : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises [= à toutes les Églises] » (2, 7.11.17. 29 ; 3, 6.13.22) Le souhait « grâce et paix » (v. 4), on le trouve habituellement dans les lettres de Paul et de Pierre. Notons ici que ces dons viennent aussi bien du Père, du Fils que de l’Esprit Saint (les « sept esprits » signifient sans doute l’Esprit Saint dans la plénitude de ses sept dons). Dans ce verset, Dieu reçoit une désignation à trois termes, développant le nom divin, YHWH, révélé à

Moïse (Ex 3, 14) : « Il est » (la permanence), « Il était » (l’éternité) et « Il vient » (le retour du Christ promis aux chrétiens, et présenté pour bientôt). Au v. 8, on ajoute « l’Alpha et l’Omega » (première et dernière lettre de l’alphabet grec) et « le Pantocrator » (le Tout-Puissant, terme qui corres- pond à « Sabaoth », Dieu des armées, des puissances, dans l’Ancien Testa- ment, mais aussi au titre donné à l’Empereur de Rome : « le roi des rois ». Mais c’est surtout la mention de Jésus qui prend un développement im- portant dans ce texte, en trois termes aussi (v. 5). Il est « le témoin fidèle », digne de foi, de confiance totale (allusion à sa mort), « le premier né d’entre les morts » (allusion à la résurrection) et « le prince des rois de la terre » (celui qui est au-dessus des persécuteurs, Néron, Domitien, et des autres rois qui appuyaient leur politique). Notons enfin la béatitude (v. 3). C’est la première des 7 béatitudes qui jalonnent le livre (cf. 14, 13 ; 16, 15 ; 19, 9 ; 20, 6 ; 22, 7.14) : lire et écouter le livre de l’Apocalypse sont source de bonheur, car « le moment est pro- che ». Le terme employé pour « le moment » (kairos) est un terme impor- tant dans l’Apocalypse : il se retrouve aussi sept fois (ici ; 11, 18 ; 12, 12.14 (3x) et 22, 10). Au contraire de kronos qui désigne le temps habituel, qui se déroule uniformément (employé, lui, quatre fois : 2, 21 ; 6, 11 ; 10, 6 ; 20, 13), kairos désigne le temps favorable, celui de l’intervention de Dieu dans le cours de l’histoire.

6 ; 20, 13), kairos désigne le temps favorable, celui de l’intervention de Dieu dans le

2

Les 7 lettres (1, 9 4, 11)

2 Les 7 lettres (1, 9 – 4, 11) A) La vision inaugurale (1, 9-20) Jean

A) La vision inaugurale (1, 9-20)

Jean a écrit son livre parce qu’il en a reçu la mission au cours d’une vi- sion qu’il décrit avec beaucoup de sentiments et d’images. Celui qu’il a vu, c’est Jésus ressuscité, le Fils de l’Homme annoncé par Daniel (chap. 7), et dont Jésus, de son vivant, s’est attribué le titre. Mais c’est un Fils de l’Homme victorieux de la mort qui lui apparaît, un diman- che, le jour de la semaine où les chrétiens se réunissent en mémoire de la résurrection du Seigneur (cf. Ac 20, 7). Il est par excellence le Vivant :

« J’étais mort, mais voici que je suis vivant… » (1, 18). Tous les neuf détails de la vision ont une signification :

* la longue robe est celle du sacerdoce : Jésus est le nouveau grand-prêtre ;

* la ceinture d’or est celle du roi : Jésus est le roi des rois (Ap 19, 16) ;

* les cheveux blancs sont ceux de Dieu (Dn 7, 9) : Jésus est Dieu ;

* les yeux ouverts signifient la connaissance parfaite : Jésus ressuscité, comme Dieu, « sonde les reins et les cœurs » (2, 23) ;

* les pieds de métal précieux éprouvé au feu, signifient la stabilité et la force : Jésus ressuscité ne change plus ;

* la voix forte signifie la majesté : Jésus ressuscité, plus que jamais, est la Parole de Dieu, son Verbe ;

* la main droite symbolise celle de Dieu, qui protège les Églises ;

* l’épée à 2 tranchants est l’image traditionnelle de la Parole de Dieu (cf. He 4, 12-13) : celle-ci sort de la bouche de Jésus et pénètre au plus pro- fond des cœurs ;

* l’éclat du visage rappelle aussi celui de Dieu : comme le soleil, il est image du bonheur.

B. Les 7 oracles prophétiques (2, 1 – 3, 22)

Plutôt que de parler de « lettres » (où il y a adresse, salutation initiale et souhait, occasion de la lettre, salutation finale), il vaut mieux parler pour ces sept textes des chap. 2 et 3 de l’Apocalypse, d’« oracles prophétiques » :

Les 7 lettres aux Églises de l’Apocalypse

Ces lettres sont adressées, d’abord, aux sept Églises particulières d’Asie Mineure. Mais, à travers elles, il faut certainement comprendre que ces lettres visent la totalité de l’Église, comme le suggère le chiffre 7, et donc à chacun d’entre nous, qui composons l’Église. Du reste la tournure universelle que prend l’exhortation finale de chaque lettre ne laisse place à aucun doute :

Celui qui a des oreilles, qu’il écoute ce que l’Esprit dit aux Églises. Ces lettres se présentent selon un modèle stéréotypé comprenant – évidemment ! – sept parties, comme le fait ressortir le tableau suivant :

 

1.

2.

3.

4.

5.

6.

7.

Éphèse

Smyrne Pergame Thyatire

Sardes Philadelphie Laodicée

1. Adresse

2,1a

2,8a

2,12a

2,18a

3,1a

3,7a

3,14a

2. Titre

2,1b

2,8b

2,12b

2,18b

3,1b

3,7b

3,14b

3. Bilan +

2,2-3

2,9

2,13

2,19

3,1c

3,8

3,15a

4. Bilan -

2,4

2,14-15a 2,20-21

3,1d

3,15b-17

5. Exhortations 2,5a

2,10a

2,15b

(2,25)

3,2-3a

3,18-19

6. Menaces

2,5b

2,16

2,22-25

3,3b

(3,16b)

7. Promesses

2,6-7

2,10b-11

2,17

2,26-29

3,4-6

3,9-13

3,20-22

Ce tableau fait immédiatement ressortir certaines particularités. Les Églises de Smyrne et de Philadelphie n’ont aucun bilan négatif et, en conséquence, ne reçoivent aucune menace. L’Église de Thyatire, dont le bilan négatif est très lourd – qu’on se rapporte au texte – ne reçoit pratiquement pas d’exhortations ; son cas est presque désespéré. En tout

cas, on ne trouve pas d’exhortations là où on les attendait : il faut se reporter à la fin des menaces pour en trouver une, qui tempère une menace : Du moins, ce que vous avez, tenez-le ferme, jusqu’à ce que je vienne. L’Église de Philadelphie ne reçoit pas d’exhortation du tout, mais c’est pour une raison inverse : elle est parfaite. (Troadec Henry, L’Apocalypse, coll. « Ouvrir la Bible » 4, Mame, 1982, p. 29-30)

Dans ces sept oracles prophétiques, nous avons le même schéma partout :

1) L’adresse : « À l’ange de l’Église de

,

écris »

2) La présentation du Christ : « Ainsi parle 3) Le bilan positif : « Je connais ta conduite 4) Le bilan négatif : « Mais j’ai contre toi 5) L’appel à la conversion : « Repens-toi

»

»

» » ou à la persévérance : « Tiens

ferme

»

(exhortation) : « Reste fidèle

»

6) La promesse : « Au vainqueur, je donnerai

7) L’invitation à se mettre à l’écoute de l’Esprit : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises. »

Notons que les 6 e et 7 e éléments du schéma sont inversés, à partir de la quatrième lettre. On n’en voit pas, à premier abord, la raison, sinon d’avoir, comme dans les autres septénaires, une différence entre les 4 premiers (ou derniers) éléments et les 3 autres. Signalons, en plus, dans ces oracles, des éléments liés aux caractéristi- ques de certaines villes, par exemple :

* Smyrne : couronne (liée aux fortifications de la ville, à ses jeux) ;

* Pergame : trône de Satan (statue de Jupiter, temple dédié à Auguste) ;

* Philadelphie : nouveau nom (son nom fut changé sous l’empereur Tibère) ;

* Laodicée : produits pharmaceutiques (collyre pour les yeux) ; produits textiles (habits blancs) ; exploits financiers (me voilà riche ; je me suis enrichi )

Remarquons aussi la structure particulière employée dans cette partie:

»

A. = 1. Éphèse : positif et négatif

B. = 2. Smyrne : positif seul ; A’ = 3. Pergame : positif et négatif ;

C. = 4. Thyatire : la plus longue – à part ;

D. = 5. Sardes : positif et négatif ;

E. = 6. Philadelphie : positif seul ; D’ = 7. Laodicée : positif et négatif et invitation finale.

Dans une telle structure, on voit que les lettres 1-3-5-7 ont des éléments communs ; de même les lettres 2-4-6 ; la lettre 4 est traitée de façon particu- lière : beaucoup plus longue que les autres (12 versets), ici l’appel à la con- version est adressé non à l’Eglise, mais à un de ses membres : Jézabel (nom évoquant la reine de l’AT qui a introduit en Israël le culte des faux dieux). Remarquons aussi l’importance donnée aux titres de Jésus : il n’est ja- mais nommé avec son nom « Jésus », mais tous les titres, particulièrement riches, renvoient soit à la vision inaugurale, soit à d’autres passages impor- tants de l’Apocalypse (et de la Bible). Remarquons de plus que ces oracles sont adressés non seulement à des Églises particulières (2, 1 : « écris à l’ange de l’Église d’Éphèse »), mais à

toutes les Églises (2, 23 : « ainsi toutes les Églises sauront que

La dernière remarque concerne les promesses : toutes sont des images évoquant la vie éternelle :

1) manger de l’arbre de vie dans le paradis de Dieu (Gn 2, 9 ; Ap 22, 2.14) 2) la couronne de vie, délivrance de la seconde mort (Ap 20, 6-14 ; 21, 8) 3) la manne cachée (Ex 16, 32-34 ; cf. Jn 6, 31-58), et le caillou blanc, sur lequel est écrit un nom nouveau (cf. 6) 4) le pouvoir sur les nations (cf. Ps 2, 8-9), et l’étoile du matin (Ap 22, 16) 5) vêtement blanc (Ap 3, 18 ; 4, 4 ; 6, 11 ; 7, 9.13-14 ; 22, 14) et le nom dans le livre de vie (Dn 7, 10 ; 12, 1 ; Ap 13, 8 ; 17, 8 ; 20, 12- 15 ; 21, 27) 6) la colonne du Temple (Ap 21, 14 ; cf. Ga 4, 26) le nom de Dieu, le nom de la Jérusalem nouvelle (Ap 21) et le nom nouveau (2, 17) 7) siéger avec le Christ sur son trône (Mt 19, 28 ; Lc 22, 30)

Ces promesses, de même que d’autres allusions contenues dans les tex- tes, évoquent toute l’histoire du salut. Ainsi, chaque texte semble lié à une période particulière :

»).

1 = Genèse (« l’arbre de vie qui est dans le paradis de Dieu »)

2 = Exode (l’épreuve, la pauvreté)

3 = Désert (la manne, Balaam)

4 = Monarchie (allusions au Ps 2, à Jézabel)

5 = Prophètes (les 7 esprits de Dieu, le petit reste)

6 = Retour d’exil (la Jérusalem nouvelle, les colonnes du Temple)

7 = Maccabées (la victoire, siéger sur des trônes).

N.B. On pourrait encore faire d’autres considérations ; ainsi, par exem- ple, sur la dimension christologique du texte ; sa dimension liturgique (ve- nue du Christ, baptême, eucharistie) ; sa dimension morale (problèmes et défis de l’époque : se convertir, le judaïsme, les épreuves, les tribulations, le culte impérial, le martyre) ; sa dimension eschatologique (victoire du Christ vainqueur). Mais notre propos n’est pas d’entrer dans tous les détails.

C. Liturgie d’adoration (4, 1-11)

Le plan de ce court chapitre de conclusion se laisse voir très vite : après une courte introduction qui nous fait passer de la terre au ciel (v. 1-2a), le décor est planté et les personnes présentées :

* au centre de la scène, apparaît le trône et Celui qui l’occupe, invisible mais lumineux (v. 2b-3) ;

* les autres personnages sont localisés par rapport au trône, dans l’ordre :

– les 24 vieillards (v. 4 : « autour ») ;

– l’esprit septuple (v. 5-6a : « devant » ; cf. aussi 1, 4) ;

– les 4 vivants (v. 6b-7 : « au milieu et autour »).

La liturgie d’acclamation peut alors se développer, dans l’ordre inverse de la présentation : les 4 vivants d’abord rendent hommage au Dieu trois fois saint (v. 8) ; les 24 vieillards louent ensuite le Dieu créateur (v. 9-11). Ce chapitre fait référence à plusieurs passages de l’Ancien Testament :

– d’abord à Isaïe 6, 1-3 pour le trône de Dieu, les 6 ailes (des séraphins) et la proclamation : « Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu Tout-Puissant » ;

– ensuite à Ézéchiel (chap. 1 et 10) pour la description des 4 vivants, mais aussi pour le trône, la clarté de l’arc-en-ciel et les pierres précieuses;

– enfin à Daniel 7, 9 pour les trônes multiples et à Exode 19, 16-19 pour les voix, les éclairs et le tonnerre.

Ces textes sont en fait les récits de théophanie (vision de Dieu) les plus importants de l’Ancien Testament. On comprend que Jean s’en soit inspiré. Une question subsiste : qui sont les 24 vieillards associés au monde de Dieu (vêtements blancs), à sa royauté (couronnes d’or), à son jugement et à son repos (assis sur des trônes) ? Que représentent-ils ? Plusieurs réponses ont été données : si les 4 vivants symbolisent ici, comme en Ézéchiel, la création, les différentes créatures inanimées (c’est aussi le sens du chiffre 4), les 24 anciens semblent symboliser :

– soit le peuple de l’AT célébrant la liturgie céleste ; cf. les 24 classes sacer- dotales en 1 Ch 24, 3-19, chaque classe ayant à sa tête un « ancien »,

selon 2 R 19, 2 ; ou les écrivains des 24 livres de la Bible juive (l’Ancien Testament); – soit les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament (12 prophètes + 12 apôtres, ou, comme en 21, 12-14, les 12 tribus + les 12 apôtres, symboles de l’ancien et du nouveau peuple de Dieu).

L’auteur n’attachant pas une grande importance à leur identification pré- cise, ce qu’ils représentent en fait, c’est le monde des hommes sauvés par Dieu. Ils sont cités 12 fois dans l’Apocalypse (4, 4.11 ; 5, 5.8.9.10 ; 7, 13 ; 11, 16.17.18 ; 19, 4). Ce chiffre 12, étant celui d’Israël, montre qu’il s’agit de représentants du peuple de Dieu. Ce qui est souligné dans ce chapitre, c’est qu’ils jettent leurs couronnes devant le trône (devant Dieu), reconnaissant ainsi que leur participation à la Royauté leur vient de Dieu gratuitement. Ils proclament : « Tu es digne, Sei- gneur, notre Dieu, de recevoir la gloire, l’honneur et la puissance » (v. 11). Ces trois derniers termes reviennent souvent dans les liturgies de l’Apo- calypse (avec d’autres termes ; cf. les 4 vivants qui, eux, rendent « gloire, honneur et action de grâces » au v. 9). Voici d’ailleurs la liste de ces mots clés, avec leur référence dans le livre :

* gloire (1, 6 ; 4, 11 ; 5, 12.13 ; 7, 12 + 12 fois ailleurs)

* honneur (4, 9.11 ; 5, 12.13 ; 7, 12 + 21, 26)

* puissance (1, 16 ; 3, 8 ; 4, 11 ; 5, 12 ; 7, 12 + 7 fois ailleurs)

* action de grâces (4, 9 ; 7, 12)

* richesse (5, 12 + 15, 16)

* sagesse (5, 12 ; 7, 12 + 13, 18 ; 17, 9)

* force (5, 12 ; 7, 12)

* louange ou bénédiction (5, 12.13 ; 7, 12)

* pouvoir ou domination (1, 6 ; 5, 13).

Cette liturgie nous donne aussi une idée de ce que devaient être les hym- nes des Églises de la fin du 1 er siècle (hymnes qui suivent d’ailleurs les mo- dèles de la synagogue).

Divers textes liturgiques de l’Apocalypse

Doxologies : 1, 5b-6 ; 5, 13b-14 ; 7, 12

Acclamations : 4, 11 ; 5, 9-10 ; 5, 12

Action de grâces : 11,17-18

Lamentation de martyrs : 6, 10

Prière eucharistique : 3, 20

Hymnes de louange : 12, 10 ; 15, 3-4 ; 16, 5 ; 19, 1-8

Les pierres précieuses dans l’Apocalypse

Dans le chap. 4 de l’Apocalypse, après une brève allusion à ce qui doit

arriver, apparaît la mention du trône de Dieu. Le quelqu’un cité à la fin du

v. 2 est certes un être personnel mais il n’est ni décrit ni même désigné ou

nommé.

Tout au plus, est-il comparé à une pierre de jaspe. C’est la première fois qu’une matière de ce type est citée dans l’Apocalypse et le recours aux pierres précieuses sera désormais fréquent. Il peut s’expliquer peut-être par une raison touchant au vocabulaire, celui de la couleur dans la tradition sémitique étant très limité. Des études entreprises sur ce point débouchent sur des résultats étonnants. Par exemple, il n’existait qu’un seul mot pour exprimer le jaune et le vert, alors que quinze mots étaient utilisés pour couvrir toutes les nuances du rouge. En fait les sémites n’avaient que trois couleurs à leur disposition : le blanc, le rouge et le noir. On voit par là, et cela ne laisse pas de surprendre, que les différents peuples ne distinguent pas les couleurs de la même façon. D’où, dans le cas qui nous occupe, le recours aux pierres précieuses, qui permet de faire appel à des nuances beaucoup plus fines, auxquelles s’ajoute un élément de lumière et d’éclat. En particulier le jaspe et la sardoine, qui comportent nombre de

filets rouges et bruns, assortis de reflets d’émeraude, ainsi que le précise le

v. 3 : « une gloire nimbait le trône de reflets d’émeraude ».

(Giblet Jean, L’Apocalypse. Une lecture commentée, collection « Culture et vérité », série Présences n° 15, Brepols, 1997, p. 92)

3

Les 7 sceaux (5, 1 7, 17)

3 Les 7 sceaux (5, 1 – 7, 17) Avec les chapitres 5 à 7, nous

Avec les chapitres 5 à 7, nous entrons dans un nouveau schéma littéraire tellement bien tissé qu’il nous conduira jusqu’au chapitre 22. Nous avons des septénaires qui s’enchaînent les uns aux autres : 7 sceaux – 7 trompettes – 7 coupes – 7 visions. Il y a des ressemblances entre ces septénaires :

a) Prenons l’exemple du premier sceau (6, 1-2) et de la première vision (19, 11-16) : tous les deux parlent du Christ ressuscité, victorieux, sur un che- val blanc ;

b) Prenons l’exemple des quatre premières trompettes (8, 6-13) et des qua- tre premières coupes (16, 1-9) : les premières parlent de la terre (8, 6-7 et 16, 1-2) ; les deuxièmes parlent de la mer (8, 8-9 et 16, 3) ; les troisièmes parlent des fleuves et des sources (8, 10-11 et 16, 4-7) ; les quatrièmes parlent du soleil (8, 12-13 et 16, 8-9). Notons cependant que la quatrième trompette parle, en plus, de la lune et des étoiles (8, 13).

Ces septénaires sont aussi bâtis de façon semblable : en général, les 4 premiers éléments de chaque septénaire sont racontés rapidement et souvent de façon semblable (6, 1-8 ; 8, 6-13 ; 16, 1-9 ; 19, 11 – 20, 3). Par contre, pour le 5 e et le 6 e élément, il y a davantage d’éléments, les choses se

complexifient ; quant au 7 e , il sert souvent d’introduction à l’ouverture du septénaire suivant :

– à l’ouverture du 7 e sceau (8, 1), commence le septénaire des trompettes (8, 2 – 11, 19) ;

– la 7 e trompette (11, 15) annonce le septénaire des sept signes ;

– le 7 e signe (15, 6) annonce le septénaire des sept coupes ;

– enfin au terme des sept coupes, c’est l’annonce des noces de l’Agneau (19, 7), qui seront célébrées dans le septénaire des visions.

Cet enchaînement doit être bien compris. Il ne s’agit pas d’une chronolo- gie continue. Il s’agit en fait d’angles de vue différents et complémentaires sur la même réalité. Le livre de l’Apocalypse n’est pas un livre d’histoire, mais de visions qui se superposent les unes aux autres, toutes expliquant à la fois le présent et le futur, ou mieux, le présent visible et le présent caché qui ne se dévoilera que dans le futur. Nous ne pouvons, dans ce livre, étudier en détail tous les passages de chacun de ces septénaires, ce serait trop long. Nous nous contenterons de donner quelques indications sur les passages les plus importants et les diffi- cultés majeures du livre. Nous renvoyons aux notes de nos Bibles ou à d’autres livres, pour les explications de détails.

A. La vision inaugurale (5, 1-14)

La vision inaugurale de la première partie présentait le Christ ressuscité, comme le Fils de l’Homme, entré dans le monde de Dieu et protégeant les sept Églises d’Asie (toutes les Églises du monde, de tous les temps). La vision inaugurale de cette seconde partie est aussi fondamentale. Elle nous présente de nouveau le Christ ressuscité, mais sous une autre image, celle de l’agneau, tué mais vivant (v. 6 : « immolé mais debout »), revêtu de puis- sance (« il a sept cornes »), agissant aujourd’hui par l’Esprit Saint (« les sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu envoyés sur toute la terre »). L’objet de son action n’est plus maintenant l’Église (les 7 Églises d’Asie) mais le monde et son histoire. C’est ce que signifie l’image du livre écrit au- dedans et au-dehors, scellé de sept sceaux, présenté dès le début du chap. 5 :

Et je vis dans la main droite de celui qui siège sur le trône, un livre écrit au-dedans et au-dehors, scellé de sept sceaux »). Ce livre est le livre de Dieu, complètement écrit (de la création du monde au jour du jugement) mais scellé, c.-à-d. que personne ne peut connaître, sinon Jésus ressuscité. La vision nous explique que l’Agneau reçoit ce livre et peut en rompre les sceaux : le Christ ressuscité (« celui qui a remporté la victoire » ; v. 5) est le maître de l’histoire. C’est lui qui dirige tous les événements du monde.

Voilà la raison pour laquelle la liturgie qui clôt cette vision inaugurale est très large : trois chœurs se succèdent :

1) celui des 4 vivants et des 24 vieillards (comme au chap. 4, 8-10) ; 2) celui de millions d’anges (représentant le monde de Dieu ; v. 11-12) ; 3) celui de toutes les créatures (venant des quatre parties du monde : ciel, terre, mer, même celles réputées démoniaques qui habitent « sous terre » ; v. 13-14).

B. Les 6 premiers sceaux (6, 1 – 7, 8)

L’ouverture de chacun des sceaux est l’occasion de nous donner un as- pect de cette histoire du monde : comprenons bien qu’il ne s’agit pas de la succession des temps, mais d’aspects différents, souvent présents en même temps, et caractéristiques de l’histoire du monde.

v. 1-2

v. 3-4

v. 5-6

v. 7-8

Et je vis quand l’Agneau ouvrit un des 7 sceaux et j’entendis

Et quand il ouvrit le 2 e sceau j’entendis

Et quand il ouvrit le 3 e sceau j’entendis

Et quand il ouvrit le 4 e sceau j’entendis

un des 4 vivants disant comme une voix de tonnerre :

le 2 e vivant disant :

le 3 e vivant disant :

la voix du 4 e vivant disant :

Viens !

Viens !

Viens !

Viens !

et je vis

et :

et je vis

et je vis

et

voici :

et voici :

et voici :

un cheval blanc et celui qui siège sur lui,

un autre cheval feu sortit et celui qui siège sur lui

un cheval noir et celui qui siège sur lui,

un cheval vert et celui qui siège au-dessus

ayant un arc

ayant une balance en main

de lui son nom : Mort et l’Hadès suivait avec lui

et lui fut donnée une couronne

et lui fut donné de prendre la paix de la terre et pour qu’ils s’égorgent mutuellement

et il leur fut donné autorité sur un quart de la terre pour tuer avec le glaive et

et il sortit, vainqueur, pour vaincre.

et il lui fut donné une grande épée.

la famine et la mort et par les bêtes sauvages. Et j’entendis comme une voix, du milieu des 4 vivants, disant :

une mesure de blé pour un denier, une mesure d’orge pour un denier ; et l’huile et le vin ne lèse pas !

Charlier Jean-Pierre, Comprendre l’Apocalypse, coll. « Lire la Bible » 89, Cerf, Paris, 1991, p. 166.

Le premier sceau est le plus fondamental : « Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne, puis il s’en alla vainqueur, et pour vaincre encore » (6, 2).

Comme nous l’avons déjà dit, il s’agit d’une vision du Christ ressuscité, victorieux du mal (« il partit en vainqueur »), mais dont la victoire doit en- core apparaître partout (« il s’en alla pour vaincre encore »). Telle est la foi des chrétiens : rien de mal ne peut nous arriver puisque Jésus est déjà ressuscité, qu’il guide l’histoire, même si actuellement, en certains endroits, cette victoire n’apparaît pas encore totalement. Les sceaux suivants nous découvrent des aspects moins beaux de notre histoire :

– le cheval rouge symbolise la guerre (toutes les guerres du monde ; v. 3- 4) ;

– le cheval noir symbolise la misère, conséquence de la famine (normale- ment, à l’époque de Jean, un denier était le prix de 12 mesures de blé, non d’une ; ou le prix de 24 mesures d’orge, non de 3 ; en période de disette, on le sait, le prix des vivres monte considérablement ; v. 5-6).

– le cheval blême symbolise la mort et tous les fléaux (symbolisés par l’épée, la famine, la peste et les fauves de la terre – si Jean avait écrit de nos jours, il aurait parlé, au lieu de la peste, du SIDA, fléau de notre époque ; v. 7-8). On le sait, guerres, famines, fléaux font partie de l’histoire du monde depuis toujours.

Le 5 e sceau est lié au but du livre de Jean : faire comprendre que la persé- cution que les chrétiens subissent de la part des Romains, fait aussi partie de l’histoire des hommes : d’une part, ce qu’ils désirent, est que cette persécu- tion finisse (v. 10 : « jusqu’à quand, Maître saint et véritable, tarderas-tu à

? ») ; d’autre part, Jean leur dit que c’est elle qui leur donne

d’avoir part à la victoire du Christ : comme Jésus a souffert et est mort, avant de ressusciter, les chrétiens doivent passer par la même voie ; leurs souffrances actuelles leur donneront d’être revêtus d’une robe blanche (sym- bole de la résurrection ; v. 9-11).

Le 6 e sceau évoque les événements de la fin : on a d’abord les signes qui précédent les derniers jours : tremblement de terre, soleil qui s’obscurcit, lune qui ne brille plus, étoiles qui tombent sur la terre, sont, chez les Juifs, les images habituelles liées à la fin du monde. Même Jésus a employé ces images (v. 12-14 ; cf. Mt 24, 29 ; Mc 13, 24 ; Lc 21, 25-26). C’est ce qui explique que tous les impies, des plus petits aux plus grands rois de la terre, chefs d’armée, riches »), tous, auront peur, car ils savent qu’avec ces signes, commence le temps de la fin, celui où ils seront jugés

pour leurs actes : les méchants (les grands) seront punis

Par contre, ceux qui auront vécu selon la loi de Dieu (« les serviteurs de notre Dieu » ; 7, 3) seront sauvés. Ils recevront le sceau du Dieu vivant (v. 2). Jean parle de 144 000. Ce chiffre a valeur symbolique : 12 000 de chacune des 12 tribus, soit une plénitude du peuple de Dieu (7, 1-8).

faire justice

! (v. 15-17).

C. La liturgie de clôture (7, 9-17)

On s’attendait à l’ouverture du 7 e sceau. À la place de cela, nous voilà de

nouveau, au ciel, en présence d’une liturgie. On y retrouve les anciens, les 4 vivants et les anges dont on a déjà parlé, mais surtout « une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues »

(v. 9). Il s’agit des saints de tous les temps : ils ont été sauvés par « le sang

de l’Agneau » (v. 14), et se tiennent maintenant devant le trône de Dieu

(v. 15).

Cette fois, la liturgie s’adresse simultanément à Dieu et à l’Agneau (v. 10). On a les prosternements habituels (v. 11), mais d’autres éléments viennent s’ajouter, pour nous inhabituels, mais connus des Juifs : les références à la fête des Tentes sont en effet, ici, nombreuses : palmes (v. 9) ; acclamation du « Hosannah » (v. 10) ; tente (v. 15) ; sources d’eaux vives (v. 17) ; la liturgie juive est à l’image de celle du ciel.

Le combat commence au ciel, mais il se déplace du ciel vers la terre où

Le combat commence au ciel, mais il se déplace du ciel vers la terre où va naître l’enfant. Si l’enfant meurt, plus jamais l’Incarnation ne sera possible L’instant est donc dramatique (cf. Ap 12, 1-5).

4

Les 7 trompettes (8, 1 14, 5)

4 Les 7 trompettes (8, 1 – 14, 5) Le troisième septénaire, le plus important et

Le troisième septénaire, le plus important et le plus long des cinq que compte l’Apocalypse, nous introduit au cœur, au centre du livre. Comme nous allons le voir, ce centre met en valeur le mystère pascal, la mort-résur- rection de Jésus, ainsi que ce qui le précède et ce qui le suit : l’incarnation du Christ et la prédication de ce mystère dans le monde, l’Évangile. On peut s’étonner que l’ordre suivi soit à l’inverse de l’ordre chronologi- que : évangile prophétique – mort et résurrection – incarnation. L’Apoca- lypse ne veut pas suivre l’ordre historique des événements du salut, mais celui de la prédication : le chrétien entend d’abord l’Évangile. Celui-ci lui annonce le mystère central de la foi : mort et résurrection de Jésus. L’incar- nation vient plus tard : c’est une déduction de la théologie ultérieure. Si le Christ ressuscité est au cœur, au centre de cette partie, on comprend que la vision inaugurale, ici très courte, ne soit plus, comme dans les pre- mier et deuxième septénaires, une vision du Christ ressuscité.

A. La vision inaugurale (8, 1-5)

Une question divise les experts de la Bible : le verset 1 du chapitre 8 est- il à rattacher à ce qui précède (7 e sceau) ou à ce qui suit (7 trompettes) ? Nous l’avons déjà dit, les divisions du livre ne sont pas tranchées : la con- clusion d’une partie (d’un septénaire) introduit la suivante. Il en va ainsi de

l’ouverture du 7 e sceau : maintenant que le livre est entièrement descellé, il se fait un silence impressionnant. Dans la Bible, le silence est l’attitude de l’homme à l’écoute de Dieu qui parle : ce qui est demeuré caché jusqu’à présent dans le livre, va maintenant être révélé : Dieu va intervenir dans l’histoire des hommes. Voilà pourquoi Jean voit sept anges debout en face de Dieu, recevant « sept trompettes » (v. 2). Dans la Bible, la trompette introduit une action décisive de Dieu (dans l’histoire des hommes ou dans le Temple). Rappelons l’épisode de la prise de Jéricho (Jos 6, 1-16) : on y parle de 7 trompettes, embouchées par 7 prêtres, 7 jours de suite. C’est l’ultime trom- pette du 7 e jour qui est décisive. À ce moment, les murs de la ville s’effon- drent ; Jéricho, symbole de la résistance à Israël, est détruite de fond en comble ; Israël peut pénétrer définitivement et prendre possession de la Terre promise. On se souviendra que déjà auparavant, dans le livre de l’Apocalypse, on avait comparé la voix du Christ, du Fils de l’Homme, à celle d’une trom- pette (1, 10 ; 4, 1), ce qui donne à penser que nous allons assister aux inter- ventions directes de celui-ci dans l’histoire.

« Un autre ange vient ». Comme dans la liturgie du Temple, « il portait un encensoir d’or » (v. 3). Il y met du feu emprunté à l’autel et y brûle du parfum. Jean explique qu’il s’agit de la prière de tous les saints, qu’il offre sur le second autel, d’or, qui se trouve dans le Saint des Saints. On se souviendra qu’en 5, 8 et 6, 10, Jean avait parlé de cette prière des saints : « Jusqu’à quand, maître saint et véritable, tarderas-tu à faire jus-

? » S’il rappelle la prière des saints maintenant, c’est que Dieu va

tice

intervenir. Il ne tarde plus. Les sept trompettes vont sonner ! Et on voit aussi le résultat sur la terre : « ce furent des tonnerres, des voix, des éclairs et un tremblement de terre » (v. 5). On a déjà dit que ce sont dans la Bible les signes de l’intervention de Dieu (4, 5).

B. Les 6 premières trompettes (8, 6 – 9, 21)

Ce passage montre que toute la création est atteinte quand Dieu répond aux cris de ceux qui l’appellent. Pour les quatre premières trompettes, nous avons le style conventionnel employé dans la Bible, depuis le début. Quand Dieu est intervenu par Moïse, demandant à Pharaon de laisser partir les Hé- breux, nous avions les plaies d’Égypte (Ex 7, 14 – 10, 29) ; nous avons ici aussi la grêle, l’eau qui devient du sang, les ténèbres sur la terre. Aux 5 e , 6 e et 7 e trompettes, correspondent 3 « Hélas » que l’aigle, apparu

après les 4 premières trompettes, proclame (v. 13). Les textes deviennent plus complexes avec leur sonnerie :

– 5 e trompette et 1 er « hélas » : les sauterelles (9, 1-12) ;

– 6 e trompette et 2 e « hélas » : invasion de la cavalerie (9, 13 -1) ; présenta- tion du livret (10, 1 -1) ; mort et résurrection des 2 témoins (11, 1-14) ;

– 7 e trompette et 3 e « hélas » : la femme et le dragon (11, 15 – 12, 12) ; le combat du dragon (12, 13-18) ; la Bête de la mer (13, 1-10) ; la Bête de la terre (13, 11-18).

À la 5 e trompette, on parle de l’Abîme (9, 1-12). C’est le lieu normal de la résidence des démons (Lc 8, 31 ; 2 P 2, 4 ; Jude 6), ainsi que de Léviathan et des autres monstres marins symboliques du mal et du danger sous toutes leurs formes. Cet abîme communique, grâce à une sorte d’étroite cheminée, avec la terre elle même. C’est cette cheminée qui est appelée ici « le puits de l’abîme » (v. 2). De ce puits, sortent des sauterelles qui, cette fois-ci, ne s’attaquent plus aux récoltes, mais aux hommes. Jean explique que ce sont des « semblances de sauterelles » ; en fait, il s’agit de tentateurs qui s’attaquent aux hommes qui n’ont pas, pour se défendre, la marque divine sur le front (v. 4). Ces sauterelles vont agir comme des scorpions (v. 3.5.10), animaux redoutables par leurs piqûres, rarement mortelles mais toujours douloureuses. Leur ac- tion est limitée : elle ne peut tuer les hommes, seulement les « tourmenter », pendant 5 mois (v. 5). La description de ces habitants de l’abîme veut aussi nous faire compren- dre qu’il s’agit d’un combat (c’est la signification de l’image du cheval, v. 7) pour régner (la couronne) et parvenir à la richesse et au luxe (l’or). Il s’agit d’hommes (v. 7), mais voulant séduire comme les femmes (v. 8), en fait pour dévorer et déchirer (dents de lion) sans pitié (cuirasses) et sournoise- ment (ailes et queue). Ils ont un roi, l’Ange de l’Abîme, dont le nom hébreu « Abaddôn » signi- fie « Destruction » (mort définitive et irrévocable ; cf. Job 28, 22). Le nom grec « Apollyôn » est semblable ; il signifie « le Destructeur », mais Jean le cite car ce nom ressemble à celui d’Apollon, le dieu grec de l’amour (dont l’emblème est la sauterelle), partout adoré par les païens, mais en fait des- tructeur de l’homme. Avec la 6 e trompette nous assistons à une attaque de cavalerie (9, 13-21) :

les cavaliers sont nombreux (200 millions, chiffre correspondant au nombre des hommes qui peuplaient l’univers à l’époque de Jean, du moins dans les pays connus ; cela signifie que chaque homme est individuellement tenté par l’idolâtrie). Ces cavaliers viennent de l’Est (le fleuve Euphrate) : c’est

de l’Est que viennent aussi les faux dieux qui ont si souvent séduit Israël. Il ne s’agit plus maintenant de la tentation du pouvoir et de la richesse (les sauterelles), mais de la tentation de l’idolâtrie (v. 20-21). Dans la description de la cavalerie où chevaux et cavaliers sont confon- dus (v. 17), des traits rappellent celle des sauterelles (thorax, queues, dents de lion). Ce qui est nouveau, c’est leur arme : le feu, la fumée et le soufre (associés à l’idolâtrie en 14, 10-11) et le rouge hyacinthe qui est la couleur biblique des idoles (Jr 10, 9 ; Ez 23, 6). C’est à la fin du texte seulement qu’on nous dit que si un tiers des hom- mes avait été tué par leurs mirages, tous ont été touchés : nul ne s’est con- verti ; nul n’a renoncé ni à l’idolâtrie (v. 20), ni à ses conséquences : meur- tres, magie ou sortilèges, fornications, vols (v. 21). Avec ces six premières trompettes, on voit quel est l’enjeu souligné dans cette partie de l’Apocalypse : choisir entre les faux dieux et le vrai Dieu, entre les idoles (le pouvoir et la richesse en sont) et le Sauveur, le Dieu à visage d’Agneau. C’est la raison pour laquelle, toujours au temps de la sixième trompette, apparaît l’Évangile (10, 1-11).

C. Le cœur de l’Apocalypse : l’Évangile du Christ mort et ressuscité (10, 1 – 12, 12)

La vision de l’ange fort porteur d’un tout petit livre introduit le centre de l’Apocalypse, le passage le plus important de ce livre :

– le retentissement de l’Évangile (10, 1-11) ;

– la vie et la pâque des deux témoins (11, 1-14) ;

– le mystère de l’incarnation de Jésus (11, 15 – 12, 12).

1. Le retentissement de l’Évangile (10, 1-11)

Un « ange fort » apparaît, criant d’une grande voix (comme en 5, 2) et tenant dans sa main « un opuscule ouvert » (v. 2). Il s’agit sans doute, comme pour l’agneau ou le cavalier blanc, d’une personnalisation symbolique du Christ. Ses attributs, en effet, ne sont pas ceux des anges, mais ceux de Dieu :

la nuée (cf. 1, 7), l’arc en ciel (4, 3), le visage rayonnant comme un soleil (1, 16), les colonnes de feu (cf. Ex 13, 21). Le petit livre qu’il porte en main est le message divin. Il est ouvert, ce qui signifie que son contenu est connaissable ; il devra même être proclamé par le visionnaire partout dans le monde (cf. les 4 termes : « peuples, langues, nations, rois » ; v. 10-11). Il s’agit donc de l’Évangile à proclamer (non à écrire ; v. 4).

Le serment de l’ange (v. 5-7) comporte une triple affirmation :

– les temps sont accomplis ; quelque chose de neuf va s’opérer ;

– le temps de préparation donné (le temps des prophètes) est terminé ;

– le mystère de Dieu va s’accomplir.

La fin du texte nous parle de la mission de l’évangéliste (v. 8-11) : il doit d’abord s’approprier le message (« le prendre et le manger » ; cf. Ez 2, 8 – 3, 3), puis il devra le proclamer bien haut. Jean ajoute que l’Évangile, comme Bonne Nouvelle, a la suavité du miel, mais comme levain qui nous trans- forme, est nourriture d’amertume. Quel est ce message ? C’est ce que la section suivante explique.

2. La mort-résurrection de Jésus (11, 1-14)

Une question divise, pour ce passage aussi, les exégètes : celle de l’iden- tification des « deux témoins » (v. 3), d’autant plus que le texte biblique parle de « leur cadavre » (comme si pour ces deux témoins, il n’y avait qu’un seul corps mort ; v. 8-9). On sait que pour les Juifs, le témoignage d’un seul ne compte pas ; il faut deux témoins (Nb 35, 30 ; Dt 17, 5 ; 19, 15 ; Jn 8, 19). Le texte parle de deux témoins, mais d’un seul témoignage (v. 7) ou d’une seule prophétie (v. 6). Ces témoins sont habillés de sacs, car ils prêchent l’appel à la conversion, comme les prophètes d’autrefois, pendant 1 260 jours (v. 3 = 42 mois, soit 3 ans et demi). La comparaison des « deux oliviers et des deux candélabres » (v. 4) vient de la vision de Zacharie (chap. 4) où les deux Messies (« Oints ») désignaient le grand-prêtre Josué et Zorobabel, descendant de David : un Messie sacer- dotal et un Messie politique. Selon certains exégètes, dans notre passage, les deux témoins pourraient désigner celui qui, par son comportement, représente le Messie politique et le Messie sacerdotal, Jésus de Nazareth (comme dans le récit de la Transfi- guration, Jésus remplace d’un coup Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes). Pour d’autres, il s’agirait des deux principales figures de l’Église de Rome, Pierre et Paul. Il est difficile de décider qui a raison. En fait, les deux solutions peuvent se conjuguer : le Christ ressuscité continue à donner son témoignage dans les apôtres vivants ; ceux-ci ne témoignent pas d’eux-mêmes, mais du Christ ressuscité. Plus important que l’identité des témoins, dans ce texte, est l’objet du témoignage. Celui-ci est clair : il s’agit de la mort-résurrection de Jésus : il

doit être tué (v. 5) par la Bête qui monte de l’Abîme (v. 7), et après 3 jours et demi, un souffle venant de Dieu le(s) ressuscitera (v. 11) et il(s) monte(nt) au ciel sur la nuée (v. 12). Rien ni personne ne peut interrompre le ministère prophétique de Jésus (ou celui de l’Église qui le continue dans l’histoire). Ceux qui tenteraient de s’y opposer, ou en concevraient le projet (v. 5) seront dévorés par le feu qui sort de la bouche des deux témoins. En fait, seul un dixième de la ville s’effondre, et sans doute les 7 000 (v. 13) désignent ils, ici, un dixième de la population d’Israël.

L’ambivalence des chiffres

Certains chiffres dans l’Apocalypse peuvent avoir une double significa- tion. Il en va ainsi du chiffre 42 (11, 2) :

D’une part, 42 mois est l’équivalent de 3 ans et demi. Nous avons déjà dit que, dans la Bible, c’est le temps de la persécution (celle d’Antiochus Épiphane a duré de 167 à 164 av. J.-C.) ; 3 1/5, la moitié de 7, est une demi- plénitude, c’est l’équivalent de 1 260 jours (11, 3). D’ autre part, 42 est un chiffre positif. C’est 3 x 14, le chiffre de David. Les chiffres ont été apportés par les Arabes. Auparavant, quand les gens ne disposaient pas des chiffres arabes, les lettres étaient employées pour leur valeur numérique, aussi bien dans l’alphabet hébreu (a = 1, b = 2, g = 3,

= 6, z = 7, etc.) que dans l’alphabet grec (a = 1, b = 2, g = 3,

d = 4, h = 5, w

d = 4, e = 5, z = 6, h = 7, etc.). Le nom de David est composé de trois lettres : dwd. La somme des lettres donne le chiffre de David : 4 + 6 + 4 = 14. Le chiffre 3 désignant une plénitude humaine, 3 x 14 = 42. Ce chiffre 42 correspond à ce que Matthieu donne au début de son évangile : pour mon- trer que Jésus est le Christ, fils de David, fils d’Abraham (Mt 1, 1), il expli- que qu’il y a 3 fois 14 générations : « Le total des générations est donc :

d’Abraham à David, 14 générations ; de David à la déportation de Baby- lone, 14 générations ; de la déportation de Babylone au Christ, 14 généra- tions » (Mt 1, 17). Ainsi donc le chiffre 42 a un aspect positif et un aspect négatif. Comme pour le mystère pascal, il peut souligner à la fois, la souffrance, la mort, la persécution (pour les hommes, c’est l’échec), et la résurrection, la victoire

du Messie (pour Dieu, c’est l’accomplissement du dessein de salut).

Le v. 14 est un verset de transition : c’est la fin du deuxième « hélas » ou le début du troisième.

3. Le mystère de l’incarnation (11, 15 – 12, 12)

La 7 e trompette correspond à ce 3 e « hélas ». Quatre séquences sont liées à cette septième trompette dont notre passage constitue la première. Après l’apparition de l’Arche d’Alliance, deux signes se font voir dans le ciel : une Femme et un Dragon ; l’enjeu de leur combat est l’incarnation. Ce mystère est si grand et si fondamental qu’une liturgie va le chanter dans le ciel, seul lieu où l’on puisse en avoir une bonne intelligence, raison pour laquelle notre passage commence et se termine par une liturgie (11, 15-18 et 12, 10-

12).

Dès le début, on signale ce dont il s’agit : la royauté du Christ (v. 15). Pour les représentants de l’Israël ancien et nouveau, les 24 anciens (v. 16- 18), l’incarnation est décrite comme la rencontre de deux « colères » selon le vocabulaire biblique (cf. Ps 2, 5.12) : colère des hommes que sont péché et rébellion ; colère de Dieu, autre face de sa tendresse et de sa sainteté quand elles sont bafouées. C’est aussi un « jugement » (v. 18): récompense pour ceux qui laissent Dieu régner sur eux (toutes catégories confondues) et destruction des destructeurs de la terre. Après cette introduction liturgique, le ciel s’ouvre et dévoile le mystère :

c’est l’apocalypse (le cœur de l’apocalypse) : comme pour le mystère de la résurrection, le vocabulaire employé est celui de « se faire voir » (11, 19 ; 12, 1.3) pour signifier qu’il ne s’agit pas d’un voir physique dont l’homme aurait l’initiative, mais d’une découverte intérieure dont l’initiative vient de Dieu. La première chose vue est l’Arche d’Alliance (11, 19) : à l’époque de Jean, le Temple de Jérusalem et l’Arche d’Alliance avaient été détruits. On pensait que l’Alliance de Dieu ne pouvant être, elle, détruite, l’arche avait été placée au ciel. Ce premier signe veut faire comprendre qu’il s’agit main- tenant de l’Alliance nouvelle et définitive, l’Incarnation du Christ. Le deuxième signe est une femme enceinte d’un garçon (12, 1-2.5). L’iden- tification de ce personnage a suscité beaucoup de discussions. En fait, il semble que trois sens se superposent :

a) cette femme, c’est Ève : c’est d’elle que doit venir un descendant contre qui le serpent mènera un incessant mais infructueux combat (Gn 3, 15); mais tous les traits de la femme d’Ap 12 ne lui conviennent pas ; b) cette femme, c’est aussi la fille de Sion, Israël, que Dieu a choisie comme un époux élit sa fiancée. La couronne faite de 12 étoiles évoque les 12 tribus (selon l’image de Gn 37, 9). Selon la Bible, jadis, elle avait souffert les douleurs de l’enfantement (cf. Is 26, 17-18). Maintenant, elle enfante le Messie : avec l’incarnation réussie, Israël procure au monde le salut ;

c)

cette femme, c’est Marie, la mère de Jésus. Mais il ne faut pas trop y insister : ici, on ne peut parler de Marie qu’en tant qu’elle représente et personnifie l’Israël ancien et fidèle.

L’animal monstrueux qui fait l’objet de la troisième apparition est appelé « Dragon » (12, 3) : il est associé dans la Bible aux monstres marins. Sa couleur de feu souligne son caractère « dévorant » ; sa « grande » taille ac- centue la vigueur de ses attaques. Il se pose en rival de Dieu à qui il tient tête et dont il s’arroge la royauté avec ses sept couronnes. Le combat commence au ciel, mais il se déplace du ciel vers la terre où va naître l’enfant (v. 5). Si l’enfant meurt, plus jamais l’Incarnation ne sera possible, plus jamais l’Alliance entre Dieu et les hommes ne se renouvel- lera, et l’aventure de l’amour de Dieu, partie du jardin de l’Éden, se soldera par la victoire du plus rusé de tous les animaux. L’instant est donc dramati- que. L’accouchement a lieu. Le nouveau né reçoit comme attribut le sceptre (Ps 2, 9) : il est donc immédiatement identifié comme le Messie. Jean ajoute qu’il est délivré des griffes de l’adversaire : sa victoire est acquise dès le début. Il n’est pas nécessaire de raconter ici toute sa vie, sa mort et sa résur- rection (le chap. 11 vient de le faire). Par contre, Jean parle de la femme Israël. Si elle a besoin d’un long séjour au désert, c’est qu’en ce temps de persécution, elle a besoin de la protection de Dieu (v. 6.14). Puis on remonte au ciel où se déploie un gigantesque combat entre Mi- chel (dont le nom signifie « Qui est comme Dieu ? » ; c’est l’archange qui protège Israël en Dn 10, 13.21) et le Dragon. Celui-ci reçoit quatre noms importants :

a) « Serpent primitif » (Gn 3) : rival de Dieu, et selon l’image, source de vie, de fécondité et de sagesse (ce que Dieu seul donne, il est donc l’image de l’idolâtrie) ;

b) « le Diable », celui qui divise, sépare, oppose (c’est le négateur et le des- tructeur de toute alliance, l’anti-Christ) ;

c) « le Satan », l’Accusateur, le dénonciateur qui conduit à la mort (c’est l’opposé du Défenseur, de celui qui fait vivre, l’Esprit Saint) ;

d) « l’Égareur », lié aux faux prophètes : l’idole absolue, le faux dieu !

S’il est jeté hors du ciel, c’est qu’il a perdu la partie, définitivement. Mais ses différents rôles, il va continuer à les tenir sur terre. C’est ce que va proclamer la liturgie qui enchaîne (12, 10-12), celle de tous les élus (cf. « notre Dieu », « nos frères ») : c’est le sang de l’Agneau

qui a ouvert les portes de la victoire. Mais sur terre, la lutte continue sous les formes qui vont être dites. C’est le troisième « hélas » : « Hélas pour la terre et la mer, car le Diable est descendu vers vous, ayant grande fureur, sachant qu’il a un petit moment » (v. 12).

D. Le 3 e « hélas » (12, 13 – 13, 18)

Le tableau suivant, lié à la septième trompette parle de l’histoire de l’Église, du combat qui continue, dans l’histoire, entre Dieu et Satan. Il comporte trois passages :

* Le combat du Dragon (12, 13-18): vaincu par l’Emmanuel qui lui a échappé, le Dragon va s’en prendre à sa mère, avant de comprendre que la meilleure tactique est de s’attaquer au reste de sa descendance, c.-à-d. à l’Église (la souffrance de la persécution). Mais l’attaque du serpent est dérisoire : un fleuve dans le désert (v. 15) disparaît de suite. Le Dragon va alors s’assurer deux collaborateurs de choix, la Bête de la mer et la Bête de la terre, deux proches parentes (les récits se ressem- blent), deux adversaires de l’Église (au temps où Jean écrit) qu’il s’agit d’identifier (13, 9 : « Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! » ; 13, 18 : « Que celui qui a de l’intelligence comprenne ! »).

* La Bête de la mer (13, 1-10) vient de ce repère du mal, du péché et de la mort. Elle a sept têtes et dix cornes, comme le Dragon, mais les couron- nes se trouvent non sur les têtes, mais sur les cornes, ce qui signifie que primat est donné à la force brutale, oppressive. L’autorité de cette Bête est blasphématoire ; ses caractéristiques sont la rapidité (le léopard), la force et la férocité (l’ours) et des rugissements terrifiants (le lion). Si on cherche ce que représente pour Jean cette Bête de la mer, on trouve l’Em- pire romain (au chap. 17, 3-11, Jean parlera du huitième roi, Domitien, qui persécute les chrétiens). Nul ne sait pourtant avec certitude à quoi correspond la blessure mortelle et cependant guérie de la Bête.

* La Bête de la terre (13, 11-18) n’a que deux cornes. Elle reçoit son pou- voir de la première Bête, et semble à son service. Elle est comme sa bou- che. Il est donc normal de penser à la propagande de l’Empire romain :

c’est elle le faux prophète à l’époque de Jean. Elle opère de « grands signes », des prodiges, dont celui de faire descendre du ciel le feu dans le but d’égarer les hommes (sorte d’anti-Pentecôte). Elle fait surtout que les hommes adorent la statue de la Bête (allusion au culte de l’empereur, source de profits politiques et économiques).

Le chiffre de la Bête

Une question reste insoluble jusqu’aujourd’hui. Elle divise les chrétiens. C’est la signification du chiffre 666. Parmi toutes les hypothèses données, il nous faut d’abord signaler celle que les Adventistes du Septième Jour répandent : pour eux, le chiffre 666 désigne le Pape. Comme preuve, ils avancent le nom donné au pontife ro- main : VICARIUS DEI FILII (Vicaire du Fils de Dieu). Comme en latin aussi, les lettres peuvent désigner des valeurs numériques, ils prouvent leur affirmation. En effet, on sait qu’en latin I = 1 ; U ou V = 5 ; X = 10 ; L = 50 ; C = 100 ; D = 500 et M = 1 000. Voilà donc la chiffre du Pape :

VICARIUS :

5 (V) +

1 (I) +

100 (C) +

1 (I) +

5 (U)

= 112

DEI :

500 (D) +

1 (I)

= 501

FILII :

1 (I) +

50 (L) +

1 (I) +

1 (I)

=

53

soit effectivement un total de 666.

L’erreur que les autres chrétiens soulignent dans cette interprétation, est non seulement qu’à l’époque où Jean écrit, il n’y avait pas à proprement parler de « Pape » (on ne parlait que de « l’Évêque de Rome »), mais de plus que le titre « Vicarius Dei Filii » n’existait pas encore (celui-ci ne sera utilisé pour désigner le Pape que deux cents ans plus tard !). Il faut donc chercher une autre explication, et celle-ci ne peut se faire qu’en grec, en hébreu ou en araméen, les langues employées par Jean. Il semble bien que ce chiffre 666 désigne d’une façon voilée l’empereur (le

« César ») NÉRON. En effet, si on additionne la valeur numérique des let-

tres de ce titre (César = QSR) et de ce nom (Néron = NRON), en hébreu, on

a

le résultat suivant :

Q

= 100 + S = 60 + R = 200

= 360

N

= 50 + R = 200 + O = 6 + N = 50

= 306

soit un total de 666.

E. La liturgie de clôture (14, 1-5)

Comme pour la vision inaugurale (8, 1-5), la liturgie de clôture est, dans cette partie centrale de l’Apocalypse, différente des liturgies précédentes. Cette fois-ci, nous n’avons plus de cantique, ni de doxologie. On mentionne seulement un « cantique nouveau » (v. 3). Ce qui est aussi neuf dans ce passage, c’est la présence de 144 000 per- sonnes qui portent sur le front le nom de l’Agneau et celui du Père. Ce ne sont donc plus les 144 000 désignés précédemment (7, 4-8), mais bien 144 000

L’alphabet hébraïque et ses correspondances numériques :

(lettre - transcription - valeur)

a

1

f

t

9

p

p/ph

80

b

b/v

2

y

y

10

x

ts

90

g

g

3

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70

Association Biblia, Explorer la Bible. Vademecum pour le lecteur des Écritures, Cerf/Médiaspaul, Paris/Montréal, 1999, p. 77.

chrétiens, dont on souligne les qualités : ils sont vierges (dans la Bible, la virginité signifie la pureté de la foi, l’adultère, la prostitution désignant l’ido- lâtrie) ; ils suivent l’Agneau partout où il va (ce sont donc des disciples, des apôtres) ; ils ont été rachetés du milieu des hommes (ils ont donc accueilli le salut offert gratuitement par Dieu) ; ils n’ont jamais invoqué les faux dieux ou la Bête (« dans leur bouche, point de mensonge » ; v. 5).

5

Les 7 coupes (14, 6 19, 8)

5 Les 7 coupes (14, 6 – 19, 8) Le quatrième septénaire du livre est celui

Le quatrième septénaire du livre est celui qui semble le plus obscur, le moins compréhensible. Ainsi déjà pour le plan, les auteurs des commentai- res ne sont pas d’accord entre eux. Pourtant, il semble bien que nous y avons une division semblable à celle des autres septénaires : vision préparatoire (14, 6-20), septénaire des coupes (15, 1 – 18, 24) et liturgie de conclusion (19, 1-8). Si l’on admet que la vision de la grande prostituée constitue le centre du texte, on peut développer la partie centrale de cette façon :

A. Le signe des fléaux (15, 1 – 16, 1) ; B. Les sept coupes (16, 2-21) ; C. Vision de la grande prostituée (17, 1-7) ; B’ L’univers de la femme (17, 8-18) ; A’ Chute de Babylone (18, 1-24).

Cette partie de l’Apocalypse développe un thème : l’écroulement de l’em- pire, l’empire de Satan (chap. 17) qui s’incarne dans l’histoire de façons différentes. À l’époque de Jean, il s’agit de l’empire romain, ici représenté par Babylone (chap. 18).

A. La vision préparatoire (14, 6-20)

Dans cette vision, sept personnages se présentent successivement :

– 3 anges d’abord, porteurs de message (v. 6-13) ;

– le Fils de l’Homme ensuite, assis dans la position de juge (v. 14) ;

– 3 anges enfin qui, avec le Fils de l’Homme, opèrent la moisson et la ven- dange de la terre (v. 15-20).

Cette dernière image indique ce dont parle tout le septénaire : moisson et vendange sont en effet, dans la Bible, symboles du jugement de Dieu. Au centre de cette vision préparatoire se trouve donc, une fois de plus, la figure du Christ. Cette fois, en plus, nous avons une béatitude, la seconde du livre : « Heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur » (v. 13).

Tableau A

Tableau B

Tableau C

14, 6-11

14, 12-13

14, 14-20

 

Je vis

J’entendis une voix « Béatitude ! »

Je vis

 

4. Fils de l’homme

1.

Ange 1 :

5. Ange 4 :

grande voix disant aux siégeants sur la terre l’heure est venue

grande voix criant au Siégeant sur la nuée l’heure est venue

2. Ange 2

6. Ange 5

3.

Ange 3 :

7. Ange 6 :

grande voix

grande voix

 

il sera

il a pouvoir

dans le feu

sur le feu

Les trois premiers anges situent l’enjeu de la partie : le premier parle de l’heure du jugement (v. 7), le second de la chute de Babylone (v. 8), le troi- sième de ce qu’il faut éviter à tout prix : adorer la Bête et son icône, pour ne pas tomber sous la fureur de Dieu (v. 9-10). Le reste de la vision parle du jugement : le Fils de l’Homme tient en main « une faucille » (v. 14 ; le mot revient sept fois dans le texte). Le quatrième ange crie un ordre au Fils de l’Homme ; cet ordre vient de Dieu : le Père fait savoir au Fils que l’heure est venue d’engranger la récolte (v. 15). Le sixième ange fait de même ; la vendange est menée à bien : les raisins sont jetés dans une bassine avant d’être foulés. En fait, les raisins donnent

du sang et la cuve devient le récipient de la colère de Dieu : ce sang est, comme ailleurs dans l’Apocalypse (6, 10 ; 16, 6 ; 17, 6 ; 18, 24 ; 19, 2), le sang des martyrs. La moisson a un caractère général : Jésus fait le rassemblement de tous ceux qui croient en lui. La vendange privilégie une catégorie de saints, ceux qui ont versé leur sang pour le Christ et l’Église. La curieuse finale du v. 20 suggère l’ampleur des persécutions : elles ont

frappé les chrétiens partout (« 1 600 stades » = 40 x 40, ce qui signifie l’uni- vers entier) ; l’impie (les chevaux) va périr noyé dans le sang qu’il a fait couler (il en a jusqu’aux machoires). Nous avons peut être ici la réponse à la

question posée en 6, 10 (« Jusqu’à quand, Seigneur

? »).

B. Les sept coupes (15, 1 – 18, 24)

1)

Cette partie du livre, longue et complexe, débute par une vision (15, 1 – 16, 1). Avant qu’ils ne procèdent à la libation de leurs coupes, les sept anges protagonistes sont présentés. On indique directement de quoi il va s’agir : « sept anges tenaient sept fléaux » (v. 1). Une liturgie indique comment interpréter la suite (v. 2-4) : les fléaux sont, comme les plaies d’Égypte, des événements à double facette :

condamnation pour les adorateurs de la Bête, mais béatitude pour les en- fants de Dieu. On peut donc les accueillir avec crainte ou avec joie. Les chrétiens (« les vainqueurs de la Bête, de son image et de son chif- fre ») chantent – car ils sont du bon côté – un cantique, semblable à celui de Moïse (Ex 15) : la réalité évoquée est la même : ils ont été sauvés. L’hymne est un centon composé à partir de réminiscences psalmiques (Ps 86, 9 ; 111, 2 ; 138, 4 ; 145, 17). L’expression « tu es seul fidèle » surprend : l’adjectif « seul » ne se trouve nulle part ailleurs dans l’Apocalypse ; le mot « fidèle » est rare (ici et en 16, 5) ; sans doute, met-il en valeur ce qui suit : la fidélité de Dieu se manifeste dans la conversion des païens (des « nations »). Finalement, nous assistons à une procession solennelle (15, 5 – 16, 1) :

elle prend son départ dans le Sanctuaire, lieu de l’Alliance ; les sept anges sont habillés de lin pur, la taille serrée de ceintures d’or, comme les prêtres de l’Ancien Testament ; un représentant de la création leur confie les « sept coupes d’or » (v. 7), contenant toute l’indignation de Dieu (contre la Bête). Le Saint des Saints se remplit de fumée : comme dans la liturgie de clôture de ce septénaire (19, 3), il s’agit d’un écran protecteur que Dieu interpose entre lui et ses créatures lorsque sa gloire s’illumine et sa puissance s’exerce.

2)

Suivent les sept libations (16, 2-21) : les coupes vont être versées sur la terre, sur la création toute entière. L’effet de la première libation est l’apparition d’ulcères pernicieux, mais seulement pour les hommes ayant la marque de la Bête : selon la Bible, son effet est d’exclure de la société ; pour Jean, se soumettre à l’État (« à la Bête »), c’est s’exclure de la communauté de foi (v. 2).

La mer est la seconde cible : la mer qui se change en sang (signe de mort), est cette mer qui avait donné naissance à l’Empire, la première Bête (v. 3 ; cf. 13, 1). Les eaux normalement bénéfiques, celles des fleuves et des sources, de- viennent elles aussi du sang (v. 4). Il n’y aura donc plus rien d’autre à boire que du sang ! L’ange préposé aux eaux potables en est le premier à s’en réjouir : il s’en explique dans une courte acclamation (v. 5-6) entraînant l’ad- hésion des martyrs (v. 7) : Rome qui a versé le sang des martyrs, n’aura à boire que du sang ; c’est le juste retour des choses ! L’effet de la quatrième coupe est pour les hommes d’être brûlés par le soleil. Dans la Bible, c’est la punition de ceux qui sont infidèles à l’Al- liance : ce devrait être un signe, un signal qui a valeur d’appel à la conver- sion ; mais les infidèles, au lieu de se convertir, blasphèment le nom de Dieu

(v.

8-9).

La cinquième coupe est versée sur le trône que la Bête a reçu du Dragon

(v.

10-11 ; cf. 13, 2). Le pouvoir politique symbolisé par la Bête, devient

cette fois complètement aveugle ; les gens, au lieu de « se convertir » (v. 11 :

douzième et dernière mention de ce verbe dans l’Apocalypse), préfèrent se mordre la langue et souffrir en silence ! Le grand fleuve Euphrate est l’objet de la sixième libation (v. 12-16) : il est asséché ; le terrain est donc prêt pour un conflit à grande échelle : les rois de tout l’univers vont se liguer contre Rome (le Dragon et la Bête). Vont ils sauver les chrétiens ? Non, car leurs combats sont dictés par des esprits im- purs. Mais c’est quand même le grand jour de Dieu. La troisième béatitude de l’Apocalypse (v. 15) nous invite à y voir une mystérieuse venue du Christ. Un conseil est donné : veiller, demeurer fidèle à son baptême (c’est le sens de l’image du vêtement employé ici comme en 2, 3 et 7, 13-14) et ne pas espérer le salut du choc des armées qui aura lieu en un endroit appelé « Harmagedôn » : ce nom hébreu évoque la montagne de Meguiddo, site célèbre pour les batailles qui y firent rage et pour les rois qui y succombè- rent : Sisera (Jg 4), Ochozias (2 R 9, 27) et Josias (2 R 23, 29). Les effets de la septième coupe dépassent en importance tous les autres

(v. 17-21): comme vont le dire les chapitres suivants, Babylone (Rome) est tombée. C’en est fini de son monde. Deux fléaux marquent cette scène : l’un est terrestre, le séisme ; l’autre vient du ciel, la pluie de grêle (une grêle spéciale, car ce sont des talents qui tombent, et un talent pèse 40 kilos !). Le

résultat est spectaculaire : la ville se démantèle, les îles s’enfuient, les mon-

tagnes disparaissent

C’est la fin d’un monde !

3)

Les deux chapitres suivants développent les conséquences de cette sep- tième libation (17, 1 – 18, 24) : la vision de la grande Prostituée, Babylone, occupe le cœur du quatrième septénaire de l’Apocalypse. C’est « l’un des sept anges qui tenaient les sept coupes » (v. 1) qui rentre en scène et qui va montrer quelque chose à Jean. En précisant cela, l’auteur de l’Apocalypse souligne que ce qu’il écrit lui vient, non de la réflexion ou d’une analyse politique, mais, comme le reste, de sa foi, de Dieu. La vision porte sur une sentence (« Viens, je te montrerai la sentence [= le jugement] de la grande prostituée »). Pour comprendre celle-ci, il faut d’abord regar- der les situations qui la provoquent : d’où la longue description de la Femme et de la Bête, puis celle de Babylone déchue. Pour l’instant, la condamnée est appelée « la prostituée » (v. 1), son péché étant la fornication, image de l’idolâtrie. Elle est « assise sur des eaux nombreuses » (les eaux sont, dans la Bible, le repère du mal, du péché, de la mort). Elle n’est pas seule en cause. Les attaches avec ses amants sont rappelées, dans le langage prophétique habituel : les rois et tous les habitants de la terre ont communié à l’idolâtrie (« ils ont forniqué » ; v. 2). Jean est transporté en esprit au désert où il revoit cette prostituée comme une femme chevauchant une Bête écarlate (v. 3). Celle-ci, avec ses sept têtes et ses dix cornes est bien connue. C’est elle qui a reçu tout pouvoir du Dra- gon (cf. 13, 1). La Femme porte une toilette assortie et riche ; comme toute prostituée, elle porte un bandeau sur le front avec son nom : « Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre » (v. 5). Si Jean dit qu’il y a un mystère (v. 5), c’est que Babylone signifie autre chose ! Pour lui, on le sait, il s’agit de Rome !

Babylone

Babylone est le nom biblique et traditionnel des empires hostiles à Dieu (où se fabriquent les « abominations », c.-à-d. les statues d’idoles, les ob- jets des cultes païens). À l’époque de Jean, ROME est l’actualisation histo- rique de Babylone (détruite depuis longtemps). Par la suite, à toutes les

époques, comme à la nôtre, on a pu, et on peut y voir tout régime politique opposé à Dieu, car Rome est passée, mais Babylone renaît sans cesse sous l’une ou l’autre forme. Tout État totalitaire et oppresseur peut se donner l’apparence d’une jolie courtisane parée de luxe et de puissance. Le nom de la Femme donc est « mystère », car à tout âge du monde le croyant devra se poser la question : où cette Femme vit-elle aujourd’hui ?

Son signe est toujours le même : elle est « ivre du sang des saints [=

chrétiens], du sang des témoins de Jésus [= martyrs] » (v. 6) ; elle doit les tuer pour survivre elle-même. C’est le motif de l’étonnement, de l’émer- veillement de Jean : il est séduit par cette Femme, sa grandeur, sa beauté,

son intelligence

Mais l’ange va le rabrouer (v. 7) et lui donner une longue

leçon particulière (v. 8-18) pour qu’il soit parfaitement averti des pièges de cette grande Prostituée.

Les paragraphes suivants, explicatifs de la vision, traitent de tous les dé- tails susceptibles de bien identifier la Femme :

1. La description de la Bête (v. 8-11) : à l’opposé de Dieu (« Celui qui était,

mais

elle peut revenir (« elle adviendra », terme qui désigne l’avènement, l’in- tronisation solennelle d’un empereur) ; la Bête c’est l’Empire (au temps de Jean, l’empire romain). Elle vient de l’Abîme. « Intelligence et sa- gesse » (v. 9) sont nécessaires, comme pour le chiffre de la Bête (cf. 13, 18), pour reconnaître qu’il ne s’agit pas seulement de Rome, mais de tout État oppresseur dont les têtes repoussent au fur et à mesure qu’elles tom- bent. L’État, au temps de Jean, a 7 têtes qui sont les 7 collines de la ville de Rome.

qui est et qui vient »), on affirme deux fois qu’elle était et n’est pas

Mais les 7 têtes « sont aussi 7 rois » (v. 9). Pour ceux-ci, l’interprétation des exégètes n’est pas toujours identique : les v. 10-11 semblent difficiles à expliquer. Avec plusieurs spécialistes, voici ce qu’on pourrait dire :

– « le Bête était » : Jean désigne l’empereur NÉRON (54-68) ;

– « la Bête n’est plus » = « les cinq (premiers) sont tombés » : Jean dési- gne les empereurs GALBA (68-69), OTHON (69), VITELLIUS (69), VES- PASIEN (69-79) et TITUS (79-81) ;

– « la Bête advient » = « un est » : Jean désigne l’empereur DOMITIEN

(81-96), celui qui gouverne au moment où il écrit l’Apocalypse ;

– « l’autre n’est pas encore venu, mais quand il viendra, il faut qu’il reste

un peu » : Jean semble indiquer celui qui remplacera DOMITIEN (le per- sécuteur dont la fin est proche) ; l’histoire nous dit qu’il s’agit de NERVA (qui règnera, de fait, peu de temps, de 96 à 98).

Quoiqu’il en soit de cette reconstitution (hypothétique), ce que Jean veut dire, c’est que la Bête elle-même nous est donnée comme un huitième roi (v. 11), c.-à-d. que l’empire persécuteur renaît toujours (même quand on pensait que tout est fini). La Prostituée est donc assise sur cette Bête monstrueuse qu’est l’Empire, un Empire dont les maîtres meurent les uns après les autres, mais qui, lui, renaît sans cesse sous d’autres formes.

2. Les 10 cornes sont expliquées en deux volets (v. 12-14 et 16-17) entre- coupés par l’explication des eaux (v. 15 : les eaux sont les innombrables peuples sur lesquels la prostituée domine). Les 7 têtes étaient 7 rois, « les 10 cornes sont 10 rois » également (v. 12), mais ceux ci ne se confondent pas avec les premiers (les empereurs) car ils sont actuellement sans royauté. Ils se préparent seulement à la recevoir et à l’exercer, pour un temps assez court (« une heure ») conjointement avec la Bête (l’Empire romain). Ils sont disséminés dans le monde ; ce sont, sans doute, des vassaux de Rome (que nous ne pouvons identifier, notre connaissance historique du temps de Domitien n’étant pas assez précise ; 10 peut être, ici aussi, un chiffre symbolique exprimant une tota- lité). Ils font alliance avec la Bête (v. 13 : « Leur puissance et leur autorité, ils la donnent à la Bête ») ; étant pour la Bête, ils seront automatiquement contre l’Agneau (le Christ) et les croyants (désignés par quatre termes :

« ceux qui sont avec lui », « les appelés », « les élus », « les fidèles » ; v. 14). Mais ils ne seront pas vainqueurs : « l’Agneau les vaincra parce qu’il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois » (v. 14). Le Christ sera vainqueur et les chrétiens participeront à cette victoire (par la résur- rection). Les titres importants donnés à Jésus reviendront plus loin dans le livre. Au contraire, plus tard, ils détruiront Rome (« la prostituée » ; v. 16). La raison en sera donnée au chapitre suivant : sa richesse et son luxe sont intolérables pour ces rois de province. Ils mettront fin à cette opulence provocante en quatre actes : en premier lieu, Rome sera « rendue déserte » (alors qu’elle est la ville la plus peuplée du monde) ; ensuite, elle sera détruite (« mise à nu ») ; puis, pillée (« les rois mangeront ses chairs », c.-à-d. tout ce qui fait son opulence) ; finalement, elle sera incendiée (le chapitre suivant le décrira longuement : 18, 8-19), comme autrefois Ni- nive, selon le dessein de Dieu, sa résolution (v. 17).

La conclusion est courte : cette Femme, c’est ROME (« la femme que tu as vue, c’est la grande ville qui domine les rois de la terre » ; v. 18).

Le long chapitre 18 (inspiré d’Isaïe 23 et d’Ézéchiel 26, 16 – 28, 19) ne fait que reprendre cela. La ruine de Babylone entraîne des conséquences opposées pour les chrétiens et pour les profiteurs. Le peuple de Dieu est invité à sortir de la ville avant qu’elle ne tombe (v. 4-8), puis à se réjouir quand l’incendie aura fait son œuvre (v. 20). L’essentiel du chapitre est la description de cette incendie qui fait rage et provoque une triple lamentation entonnée par les rois (v. 9-10), les mar- chands (v. 11-17a) et les marins (v. 17b-19), c.-à-d. ceux qui apportaient les richesses du monde à la ville. Ces 3 catégories sont reprises des thrènes d’Ézéchiel sur Tyr (Ez 27). Vingt-neuf marchandises sont citées (v. 12-13), les deux dernières parlent sans doute d’esclaves. Une triple raison est donnée à l’écroulement de Babylone : elle a entraîné beaucoup de monde dans l’idôlatrie ; elle a fait des rois de la terre ses com- plices ; elle a enrichi les marchands de son luxe (v. 3). On comprend alors le cri de Jean : « Fort est le Seigneur Dieu » (v. 8). Nous ne commentons pas ce chapitre en détail : il est compréhensible à la simple lecture.

C. Liturgie finale (19, 1-8)

La mise en train de cette liturgie finale, la septième et la dernière du livre, est réconfortante. Elle nous parle d’emblée d’une « foule nombreuse » (v. 1 ; cf. celle de 7, 9) : ce sont tous les élus de la terre, le grand rassemblement de tous ceux qui ont déserté Rome, ont assisté à sa fin et y ont vu l’accomplis- sement d’une vraie justice. Le chant est ponctué d’« Alleluia » (v. 1.3.4.6). Ce passage est le seul du Nouveau Testament où retentisse, en hébreu, ce cri joyeux que l’on trouve dans 14 psaumes de l’Ancien Testament. L’Alleluia donne à cette liturgie le caractère d’une très grande fête. Le motif de la louange est donné : un profond sentiment de reconnais- sance pour la justice de Dieu : « véridiques, inattaquables sont ses juge- ments » (v. 2). Le sang des martyrs est vengé ! Les 24 anciens et les 4 vi- vants approuvent par un « Amen » (v. 4). C’est la dernière fois qu’ils interviennent dans le livre de l’Apocalypse. L’immense troupe des élus reprend la parole pour un message important (v. 6-8) : à l’ère du règne de Dieu succède celle des noces de l’Agneau. C’est l’annonce du thème final du livre : celui du mariage, de l’amour, de l’inti- mité, de l’alliance définitive. Une nouvelle relation naît entre Dieu et son peuple : celle d’époux/épouse : « elle est venue la noce de l’Agneau et l’épouse s’est elle-même préparée » (v. 7).

Le mélange des temps en Apocalypse 18

Jean procède souvent, dans sa narration, à un véritable brouillage de la succession chronologique passé/présent/futur. On ne sait plus vraiment à quelle période de l’histoire appartient ce dont il parle. Le phénomène est particulièrement sensible au chap. 18 où l’utilisation des temps pour annoncer la chute de Babylone défie toute logique. L’auteur dépend peut-être d’hymnes d’origines diverses, mais il n’a pas cherché à harmoniser ses sources. Cette tension entre accompli et inaccompli empêche de savoir si les événements décrits sont envisagés au passé, au présent ou au futur. Nous avons là une configuration narrative de la tension eschatalogique entre le déjà et le pas encore : le jugement est réel. Rome est déjà condamnée du fait de son péché. Mais pour l’heure, l’accomplissement de ce jugement est encore de l’ordre du futur, un futur cependant anticipé et vécu dans l’actualisation cultuelle. Dans le culte, en effet, les temps se télescopent :

pour la foi, le passé devient présent (la victoire de l’agneau), et le futur (la chute de Rome) est anticipé.

Cuvillier Elian, « Les Apocalypses du Nouveau Testament », dans Cahier Évangile 110 (décembre 1999), p. 49.

6

Les 7 visions (19, 9 22, 5)

6 Les 7 visions (19, 9 – 22, 5) La dernière partie du livre s’achève sur

La dernière partie du livre s’achève sur le monde futur. Nous y lisons des « visions ». À la différence du monde actuel (symbolisé par le chiffre 7), ce « septénaire » des visions n’en compte pas 7, mais 8 (chiffre du monde nou- veau). La phrase d’introduction « je vis » se trouve en effet huit fois dans ces chapitres (19, 11.17.19 ; 20, 1.4.11.12 et 21, 1). C’est la huitième vision qui est évidemment la plus importante. Alors que les sept premières visions, ensemble, totalisent 28 versets, la huitième, à elle seule, en totalise 32 (21, 1 – 22, 5). Les sept premières visions s’attachent à décrire la fin du monde ancien ; la huitième décrit l’œuvre du huitième jour. Ce huitième jour était déjà important pour le Juif : il est circoncis le hui- tième jour (Lv 12, 3), réintégré dans la communauté, après une impureté, ce jour-là (Lv 14, 10 ; 15, 14.29) ; c’est le huitième jour de la fête des Tentes qui est le plus festif (cf. Jn 7, 37). Pour les premiers chrétiens, nous l’avons déjà dit, c’est le jour où l’on célèbre le monde nouveau, inauguré par la résurrection de Jésus. Comme ce « septénaire » clôture le livre de l’Apocalypse en s’ouvrant au monde nouveau, on ne s’étonnera pas que le plan suivi ne soit pas le même que pour les parties précédentes : il n’y a plus de vision inaugurale (puisque tout le « septénaire » est composé de visions), et il n’y a plus de liturgie finale (la réalité remplace la liturgie).

En fait, nous avons comme deux tableaux complémentaires : le premier est encore sombre et tumultueux, il fait état des batailles ultimes, des com- bats menés par le Christ ressuscité (le Cavalier à la monture blanche) contre toutes les forces du mal, jusqu’à la perte définitive de Satan. Il est composé de sept visions (19, 9 – 20, 15). Le second tableau est radieux, lumineux, et traite des réalités nouvelles (8 e vision : 21, 9 – 22, 5). Entre les deux, prend place une transition, elle même, bipartite (21, 1-8) : la première strophe sert de conclusion au premier tableau ; la seconde d’introduction à la suite. Chacun de ces deux tableaux peut se diviser en sept parties. Voici la divi- sion proposée pour le premier tableau :

A. Le Cavalier pour le jugement et la guerre (19, 11-16) ; B. Appel au repas sacrificiel (19, 17-18) ; C. Victoire du Cavalier (19, 19-21) ;

D. Enchaînement du Dragon pour mille ans (20, 1-3) ;

C’ Mort de Satan (20, 4-10) ; B’ Nettoyage avant le renouveau (20, 11) ; A’ Résurrection et anéantissement de la mort (20, 12-15).

Selon la logique de ce schéma, dans ce premier tableau, c’est la vision centrale, l’enchaînement du Dragon, qui commande tout l’exposé. De même, la grande description de la Jérusalem céleste, second tableau, comporte, elle aussi, sept parties (le mot « Agneau » commande cette divi- sion : il y revient sept fois en 21, 9.14.22.23.27 et 22, 1.3) :

A. La ville (21, 9-13) ;

B. Les remparts et les portes (21, 14-21) ;

C. Le Temple disparu (21, 22) ;

D. Soleil et lumière (21, 23-26) ;

C’ Les élus (21, 27) ; B’ Le fleuve et l’arbre (22, 1-2) ; A’ La vie dans la Cité de Dieu (22, 3-5).

Dans ce second tableau, les trois premières parties parlent de l’architec- ture de la ville, les trois dernières de la vie qui s’y manifeste. La partie cen- trale explique que le soleil disparaît : apparu le 4 e jour de la création, il est remplacé par la lumière, œuvre du premier jour, selon le récit de la Genèse ; cette lumière perpétuelle n’est autre que la gloire de Dieu.

A. Le prologue (19, 9-10)

Le prologue de cette dernière partie du livre de l’Apocalypse n’est pas une vision, mais une très courte scène qui tient ce rôle introductoire (19, 9-

10). On y trouve une béatitude, la quatrième du livre (la plus importante ?) :

c’est l’invitation que lance Dieu, le Maître du repas, à participer au festin des noces de l’Agneau.

La réforme liturgique, que le Concile Vatican II a invité l’Église catholi- que à entreprendre, a repris cette béatitude, avec beaucoup d’à propos, dans la liturgie eucharistique, juste avant la communion. Malheureusement, sans doute à cause du peu de familiarité des chrétiens avec le texte de l’Apoca- lypse, la traduction française a simplifié la formulation de cette béatitude :

« Heureux les invités au repas du Seigneur. » Heureusement, l’essentiel a été conservé : le bonheur auquel le chrétien est appelé, n’est pas une obligation à laquelle il faut se soumettre, mais une invitation, c.-à-d. un privilège qu’il convient d’honorer. Ce bonheur est par- ticipation à l’Alliance nouvelle et définitive en Jésus Christ.

Le reste du v. 9 souligne l’importance de cette béatitude. Il faut la mettre par écrit. Elle est véridique et vient de Dieu. Par contre, le v. 10 pose ques- tion : pourquoi Jean veut il adorer l’ange porteur du message ? Heureuse- ment, celui-ci réagit ; le texte explique sa personnalité : il est un co-servi- teur, un égal de Jean, le prophète, et de tous les baptisés « tes frères qui gardent le témoignage de Jésus ».

B. La déchéance de Satan (19, 11 – 20, 15)

1. Première vision : Le cheval blanc et le Cavalier (19, 11-16)

Pour la quatrième fois, Jean voit « le ciel ouvert » (v. 11) ; mais cette fois, tout le ciel est grand ouvert, afin de laisser libre passage au Cavalier et à son armée. Comme à l’ordinaire, la monture apparaît en premier : c’est un che- val blanc (cf. 6, 2). Celui qui siège sur le cheval, c’est le Christ ressuscité. Son premier nom est « Fidèle et Véridique » (cf. 1, 5 ; 3, 7.14). Il juge et guerroie. La description du Cavalier commence par ses yeux, qui sont une flamme de feu (cf. 1, 4 ; 2, 8). Il possède de nombreux diadèmes (qu’il a ravis à ses adversaires). Il porte un second nom que personne ne connaît : « Parole de Dieu » (v. 13). Il porte un manteau écarlate de sang (celui qu’il a versé :

c’est le sauveur crucifié qui guerroie avec nous, contre les forces du mal, jusqu’à la fin des temps). Les armées du ciel suivent leur Chef, vêtues de lin fin et pur, blanc aussi (v. 14) . Plus qu’à une guerre ou à un défilé militaire, on croit assister ici à

une procession. L’arme est unique : un glaive, celui de la parole de Dieu. C’est avec cette arme pacifique que le Christ va « frapper les nations » (v. 15). La colère de Dieu dont le texte parle est tournée vers Satan, le Dragon, la Bête, le faux prophète qui s’apprêtent à entrer en lice. La titulature royale du Cavalier est inscrite sur son manteau et sur sa cuisse. Les titres « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (v. 16) font allu- sion aux titres donnés à Dieu dans l’Ancien Testament (Dn 2, 47 ; Dt 10, 17 ; Ps 136, 3). La polémique contre l’empereur de Rome, Domitien, sem- ble aussi sous-jacente à ce verset : le véritable empereur c’est Jésus.

2. Deuxième vision : convocation au combat (19, 17-18)

L’ange qui apparaît dans cette deuxième vision est éblouissant. Il occupe, au firmament, la position dominante, celle qui convient pour intimer des ordres aux rapaces, aux oiseaux de proie. Il les convoque pour un repas sacrificiel de communion : les chairs qui vont être dévorées sont celles de sept catégories d’êtres : rois, chefs de mille, puissants, chevaux, cavaliers, hommes libres et esclaves, petits et grands. Au centre de la liste, donc en bonne place, les chevaux sont les seuls animaux à être mentionnés. Le cheval étant l’animal pour la guerre, ils don- nent la signification des hommes cités avant et après eux : il s’agit ici du pouvoir militaire, du pouvoir de ceux qui tuent et bouleversent l’ordre paci- fique du monde. Sont ainsi nommés avant les chevaux, les rois qui ordonnent et décident la guerre, les chefs de mille qui conduisent les cohortes, les puissants qui orientent la politique des États. Nommés après les chevaux, il y a les exécu- tants, à commencer par l’armée à cheval, puis tous les autres, quel que soit leur rang et leur condition : hommes libres ou esclaves (cf. 6, 15 ; 13, 16), petits et grands (cf. 11, 18 ; 13, 16 et 20, 12). En un mot, ce sont toutes les formes de violence armée qui sont condam- nées ici comme impures.

3. Troisième vision : la victoire du Cavalier (19, 19-21)

Le conflit éclate entre deux conceptions du monde et du bonheur des hommes : d’un côté, le Cavalier et son armée ; de l’autre, la Bête (de la mer), le faux prophète (Bête de la terre), les rois de la terre et leurs armées. Nous n’assistons pas au combat. Celui-ci parait se dérouler comme en un éclair ; seul le résultat nous est donné, tandis que les raisons de la défaite sont suggérées : tous méritent la mort parce qu’ils ont égaré les hommes (cf.

12, 9 ; 13, 14), imposé une marque avilissante à ceux-ci (13, 16), parce que les signes opérés étaient fallacieux et trompeurs (13, 13-14), parce qu’enfin ils ont fabriqué une icône blasphématoire devant laquelle ils ont forcé le monde à se prosterner (13, 14). Pour toutes ces raisons, la Bête et le faux prophète sont capturés et jetés vivants « dans l’étang de feu embrasé de soufre » (v. 20).

C’est de cette image de « l’étang de feu embrasé de soufre » que vient notre image de l’enfer. Elle est associée à celle de la « géhenne » de feu et en est peut-être dérivée (cf. Mt 18, 8-9). Dans l’Apocalypse de Jean, « feu et soufre » sont souvent associés (9, 17-18 ; 14, 10 ; 19, 20 ; 20, 10). À l’origine, nous avons la vallée de Gê-Hinnom qui bordait Jérusalem et avait été tristement célèbre par le culte de Moloch. Les prophètes la consi- déraient comme un lieu souillé (2 R 23, 10 ; Jr 7, 31 ; 19, 5-6 ; 32, 35). Après l’exil, on y brûlait les cadavres impurs et les détritus. Cette pratique a sans doute influencé les représentations ultérieures du châtiment eschato- logique (cf. Is 66, 24) ; dans certains apocryphes juifs et écrits rabbiniques, la « géhenne » désigne le lieu de supplice des impies ; plusieurs textes du Nouveau Testament semblent tributaires de cette tradition et des images qui l’accompagnent (cf. Mt 5, 22.29 ; 10, 28 ; 18, 8.9 ; Mc 9, 43.45.47-48.49 ; Lc 12, 5 ; Jc 3, 6).

Le reste fut mis à mort. Mention est faite de l’arme qui frappe de mort. C’est bien « le glaive qui sort de la bouche du Cavalier », sa Parole (v. 21). Ainsi donc, pour le moment, les fonctionnaires de Satan, seuls, sont atteints et « mangés ». Leur maître, le Dragon, est toujours en place.

4. Quatrième vision : l’enchaînement du Dragon (20, 1-3)

Un troisième ange descend du ciel ; il va enchaîner le Dragon. C’est le dernier grand acteur céleste du livre de l’Apocalypse. Il possède les clés de l’Abîme pour fermer, sceller ce lieu, pour que n’en puisse plus surgir aucune nuisance. Il tient aussi en mains une grande chaîne. Le v. 2 reprend la titulature complète de l’Adversaire de Dieu (cf. 12, 9). Sans combat difficile, le Dragon est lié. Pendant « mille ans », il n’égarera plus les nations, jusqu’au jour de sa libération éphémère, permise par Dieu.

Le millénaire ou « règne de mille ans » (Ap 20, 2.3.4.5.6.7)

Voilà encore un autre point qui divise les chrétiens. De quoi s’agit-il exactement ? Il est bien difficile de le dire. Pourtant le texte est clair : à six reprises, en six versets, il parle de cette période de temps, « mille ans ». L’interprétation de cette période de temps varie énormément. Pour cer- tains, il faut l’interpréter à la lettre (mille années de 365 ou 366 jours) ; pour d’autres, il y a peut être une allusion au texte du Psaume 90, 3-4 : « Tu fais retourner le mortel à la poussière et tu dis : Retournez, fils d’Adam ! Car mille ans sont à tes yeux comme un jour. » Cette période de temps pourrait alors n’être pas fort longue ! Une autre différence qui divise les interprètes est de savoir où placer cette période de temps :

1. Certains, à la suite des Juifs, la place avant la venue du Messie et l’éta- blissement des temps nouveaux ; ce temps indiquerait alors les 1 000 ans qui précèdent la venue de Jésus et sa victoire définitive sur la croix, à Pâques (époque qui va de David à Jésus, et correspond grosso modo à l’époque de la royauté) ;

2. Pour d’autres, interprétation chronologique, ce sont les dix siècles qui ont suivi la victoire du Christ, mais précèdent sa venue en gloire (raison pour laquelle, beaucoup de chrétiens, vers l’an mille, étaient persuadés que la fin du monde était imminente) ;

3. D’autres encore, interprétation ecclésiologique, l’interprètent comme le temps de l’Église (peu importe le nombre d’années) : il s’agit du temps qui sépare la Pentecôte de la fin du monde ;

4. Les derniers, interprétation futuriste, songent à un délai entre la venue du Christ en gloire pour le jugement et l’établissement définitif du règne de Dieu ; pour eux, l’Apocalypse annonce un royaume terrestre de 1 000 ans distinct du Royaume de Dieu (courrant millénariste).

5. Cinquième vision : mort et résurrection (20, 4-10)

La cinquième vision parle de « trônes » et de « sentence » (v. 4). Il s’agit d’une scène de jugement. Les occupants des trônes restent anonymes (« ils s’assirent »). Il y a sans doute ici une volonté (de Jean) de ne pas préjuger des personnalités et des titres des élus : seul Dieu sait leur nombre et leurs noms. Deux catégories de personnes sont décrites : la première est formée des décapités « en vue du témoignage de Jésus et en vue de la parole de Dieu » (v. 4) ; la deuxième est formée de tous ceux qui n’ont pas été adeptes de la

Bête et n’ont pas reçu sa marque. Il s’agit donc des saints, les uns morts de manière violente, les autres simplement fidèles dans leur foi. Ils sont tous associés à la royauté du Christ pendant toute la durée du millénaire, et en cette association consiste leur première résurrection (v. 5). Les autres morts restent morts pendant les 1 000 ans évoqués. La cinquième béatitude du livre de l’Apocalypse est en parfaite situa- tion : « Heureux et saint celui qui a part à la première résurrection » (v. 6). Remarquons pour notre propos que le verbe est au présent. C’est, pour Jean, une réalité actuelle. Par la suite, dit le texte, Satan recouvre sa liberté pour un court moment, pour « égarer les nations » (v. 7). Gog et Magog sont deux peuples hostiles à Israël qui vont attaquer Jérusalem, la ville bien-aimée. Leur entreprise sera anéantie par le feu du ciel. Une fois de plus, le conflit n’est pas décrit ; le texte se contente de donner le résultat : c’est un élément céleste, le feu, qui donne la victoire (v. 8-9 ; cf. Ez 38 – 39). Cette fois-ci, Satan, le Diable est jeté « dans l’étang de feu et de soufre » où il rejoint la Bête et le faux pro- phète. « Et ils seront tourmentés jour et nuit, pour les siècles des siècles » (v. 10).

6. Sixième vision : fin de la terre et du ciel (20, 11)

Cette courte vision est centrée sur le grand trône blanc et surtout sur celui qui y siège, Dieu lui-même. Jésus a terminé son œuvre : le fauteur de mort est anéanti ; le plan de salut de Dieu est couronné de succès. Terre et ciel peuvent disparaître (comme déjà l’avaient fait les îles et les montagnes ; cf. 16, 20). L’étang de feu et de soufre a accueilli tout ce qui pouvait détruire l’œuvre de Dieu ; la création peut maintenant faire peau neuve.

7. Septième vision : la mort de la Mort (20, 12-15)

La dernière vision de cet ancien monde nous montre les morts debout, at- tendant le verdict final. Ils sont maintenant tous là, grands et petits. Des livres, puis un livre, sont ouverts. Le livre unique est celui de la Vie : sans doute s’agit-il d’un registre comportant le nom des élus ; les autres livres rensei- gnent des œuvres des hommes (cf. Dn 7, 10). Les morts sont jugés selon leurs œuvres (une affirmation traditionnelle dans la Bible). Tous les morts sont ainsi rendus à la vie et jugés. Les trois lieux tradition- nels où reposent les défunts, la Mer, la Mort et l’Hadès (Shéol) libèrent leurs otages des liens dans lesquels ils les enserraient. Vides et inhabités, ils n’ont plus de raison d’être. Ils sont eux aussi jetés dans l’étang de feu. La mort de la

Mort est la seconde mort. Il en va de même pour tous ceux qui auront délibé- rément choisi la mort plutôt que le Vivant (v.15).

Notons que le livre de l’Apocalypse nous donne une vision de l’au-delà différente de celle du catéchisme (mort ; âme survivant séparée du corps ; résurrection à la fin des temps ; jugement dernier). Cela tient, en partie, au fait de la vision différente de l’homme qu’a le juif : pour lui, l’être humain est composé de trois éléments : corps – respiration – esprit. Pas question non plus d’un double jugement, l’un personnel à la mort de l’homme, l’autre général à la fin des temps. Notons finalement que les visions de l’au-delà sont différentes de livre à livre dans le Nouveau Testament.

C. Interlude (21, 1-8)

Comme a été déjà signalé, les 8 premiers versets du chapitre 21 sont un pivot : à la fois, épilogue des chapitres 19 – 20 et prologue de la vision finale (21, 9 – 22, 5). La première strophe (v. l 4) commence par l’expression « je vis » qui introduit la huitième vision. Ce qui la caractérise, c’est le qualificatif « nou- veau » (œuvre du huitième jour). L’expression « ciel nouveau et terre nouvelle » renvoie à la fin de la terre et de ciel (20, 11), mais aussi au début du livre de la Genèse où l’expression « terre et ciel » désignait l’ensemble de la création. La première création était bonne ; la mort y ayant fait irrup- tion, elle était vouée à disparaître. La nouvelle création sera totalement di- vine, basée sur la résurrection de Jésus. Dans cet univers nouveau, divin, l’œil est immédiatement fasciné par une ville nouvelle, la Ville sainte, Jérusalem. Elle descend du (nouveau) ciel d’auprès de Dieu. Une voix explique que cette ville n’est pas une ville hu- maine, mais le lieu de vie pour les saints ressuscités. L’image de comparer cette Jérusalem à une Femme ira s’affermissant dans la suite du texte ; il y aura interférence, sans transition, entre la Femme, la Ville et l’Épouse. La description de la ville sera la plus longue, mais le thème de l’Épouse revient régulièrement. Une voix venant du trône explique l’intimité entre Dieu et les hommes (v. 3). Elle reprend la formule de l’alliance habituelle dans l’Ancien Testa- ment, à une différence près : le texte parle de « ses peuples » (au pluriel, ce qui marque l’universalité, au lieu de « son peuple »). Le v. 4 montre qu’il n’y a plus douleur (larme, cri, peine), ni mort (deuil).

La seconde strophe (v. 5-8) concerne le monde nouveau. Pour la première fois dans le livre, Dieu en personne prend la parole. Il y a trois paroles ou groupes de paroles (3 est le chiffre de Dieu) :

1. La première parole rappelle celle du livre de la Genèse : par sa parole, Dieu a créé le monde ; ici, il s’agit de la nouvelle création ;

2. La seconde parole est une nouvelle invitation à mettre par écrit les paro- les fidèles et véridiques : création et écritures sont liées ;

3. La troisième parole dit que tout est accompli. Dieu est début et fin de tout. Il se présente d’ailleurs solennellement comme « le commencement et la fin » (cf. 1, 8) : commencement de la première et de la deuxième création, aboutissement de la première et de la deuxième création.

Les promesses de l’eau vive et de la récompense au vainqueur renvoient aux lettres aux Églises du début du livre et à la liturgie qui clôture le cycle des sceaux (7, 15-17) : le salut est offert à tous les hommes qui veulent l’accueillir. Il n’est pas imposé de force ; raison pour laquelle l’auteur dresse la liste des huit principales aberrations qui couvrent le monde. La part de ceux qui les préfèrent à Dieu se trouve aussi dans « l’étang embrasé de feu et de soufre, la seconde mort » (v. 8).

D. L’épouse de l’Agneau (21, 9 – 22, 5)

La finale du livre de l’Apocalypse renvoie au début de la Bible, au livre de la Genèse. Une différence frappe les observateurs : au lieu de parler du Paradis comme d’un jardin (l’Éden), l’auteur termine par l’évocation d’une ville. Il semble y avoir pour cela plusieurs raisons. Peut être que l’auteur est lui même un citadin. De plus, le symbolisme de l’Épouse peut s’appliquer à une ville (Jérusalem, fille de Sion), pas à un jardin. Le jardin évoque aussi un lieu où des personnes (peu nombreuses) se promènent (comme les deux amoureux du livre du Cantique des cantiques) ; la ville évoque mieux la société humaine et la multitude des élus (d’autant plus que les premiers chré- tiens se retrouvaient surtout dans les villes). Finalement, la ville évoque le travail de l’homme ; si celle-ci est souvent dans la Bible, un lieu de tenta- tion, elle est aussi l’endroit des relations sociales et fraternelles, le lieu de l’universalité et de l’intimité. Dans sa première partie, la Ville et la Femme (21, 9-13), la vision n’ap- porte guère d’élément nouveau, sinon l’allusion à « la pierre de jaspe » (sa couleur verte est celle de la vie), aux remparts et aux douze portes gravées au nom des douze tribus d’Israël, comme pour prouver que le travail accom- pli par Israël trouve ici son aboutissement.

La deuxième partie, les remparts et les portes (21, 14-21) est assez con- ventionnelle. Elle emprunte ses matériaux à la tradition biblique. Ce qui est nouveau, ce sont les « douze assises et sur elles, douze noms : ceux des douze apôtres de l’Agneau » (v. 14). Ainsi, si on entre dans la Ville sainte grâce à Israël, la vie qu’on y mène a comme fondations les Douze apôtres de Jésus. Comme déjà en 11, 1, on assiste à la mensuration de la ville (v. 15-17). Celle-ci est basée sur des chiffres symboliques : 12 000 stades équivalent à 2 220 km (est-ce son côté ou son périmètre ?) ; la ville est donc immense, comme il n’en existe pas sur terre (le chiffre 12 000, nous l’avons dit, évo- que l’alliance parfaite). Plus vertigineuse encore est la hauteur de cette ville, égale à sa longueur et à sa largeur. Quelle est l’image sous jacente ? Le cube (symbole de la fixité parfaite, de l’éternité) ou la pyramide, demeure d’éter- nité ? La mesure des remparts, 144 coudées, soit 65 mètres, est aussi énorme, mais le texte ne précise pas s’il s’agit de son épaisseur ou de sa hauteur. La mention finale de « mesure d’homme, c’est-à-dire d’ange » (v. 17) souligne sans doute le caractère purement spirituel (angélique) de ces mesures. La suite du texte souligne la somptuosité de la ville vue de l’extérieur ou

à l’intérieur (v. 18-21) : le jaspe, l’or pur, les pierres précieuses, les perles mettent en valeur l’impression générale de richesse et de splendeur. La troisième partie, très courte, souligne seulement l’absence de Temple (21, 22). Cela signifie évidemment l’absence de culte, de sacerdoce, de sa- crifices, de rites, de médiations de toutes sortes. Dans la Cité de Dieu, tout est immédiat, spontané, naturel ; le contact est direct avec Dieu et avec l’Agneau. La quatrième partie, partie centrale, souligne que la Cité est éclairée par

la Gloire de Dieu et la lumière du Christ (21, 23-26). La disparition du Tem-

ple a entraîné la disparition des astres (soleil et lune) qui fixaient le calen-

drier (liturgique). Comme le disait Is 60,19 : « Dieu sera pour toi une lu- mière perpétuelle. » Plus de temps non plus : « il n’y aura donc plus de nuit » (v. 25). La lumière de la gloire de Dieu et de l’Agneau sert aussi de point de ralliement pour les nations et leurs rois (v. 24), car la Jérusalem nouvelle est ouverte à tous (v. 25).

La cinquième partie, très courte aussi, souligne que la Cité de Dieu n’est pas seulement nouvelle, elle est sainte aussi (21, 27). Seuls les élus, les saints,

y ont accès et vivent en communion avec Dieu. Dans la sixième partie (22, 1-2), l’auteur souligne que la Nouvelle Jéru- salem est source de vie : les images du fleuve d’eau vive, de l’arbre de vie, donnant des fruits chaque mois et dont les feuilles sont des remèdes, ren- voient aux récits de la Genèse et d’Ézéchiel (47, 1-12). La vie vient de Dieu et de l’Agneau.

La septième partie clôt la Révélation de Jean ; elle s’intéresse à la vie dans la Cité de Dieu (22, 3-5). Il n’y a plus aucun motif de craindre : la communion des saints est parfaite. Le rêve irréalisable de voir Dieu sans mourir devient une réalité permanente (v. 4). Cette fois, même la lampe de l’Agneau devient superflue, tant est grande la lumière du Père.

L’évangile selon

saint Marc

L’arrière plan littéraire d’Apocalypse 21, 1 – 22, 5

Jean utilise des images, traditions et symboles de l’Ancien Testament qui décrivaient la restauration de Jérusalem après l’exil mais qui ont déjà été réinterprétées dans le sens des temps eschatologiques où une nouvelle Jérusalem et un Temple purifiés seront donnés par Dieu à Israël.

• En 21, 1-8, la source principale est Is 65, 16b-19 (nouvelle création, nouveau Temple, Jérusalem eschatologique), mais également Is 25, 8 (plus de mort ni de larmes) ainsi que Lv 26, 11 (la tente de Dieu avec les hommes).

• En 21, 9-27, il est fait allusion à quelques prophéties facilement identifiables : Is 60 (rôle eschatologique de Jérusalem), Ez 48, 30-35 qui donne les mesures de la ville, et Is 54, 11-12 pour les pierres précieuses (cf. encore Za 14, 7).

• Ap 22, 1-5 enfin rappelle très explicitement Ez 47, prophétie relative au Temple futur d’où sort un fleuve ; sur ses rives poussent des arbres miraculeux dont les feuillages sont des remèdes. Les échos à Gn 2, dans ce texte d’Ez, sont repris par Jean.

Il y a donc une relecture chrétienne des symboles juifs mais, bien entendu, avec des différences majeures, au nombre de trois.

• La plus importante est la relecture christologique : la Nouvelle Jérusalem est la demeure de Dieu, avec l’agneau : cf. 21, 9.14.22.23.27 ; 22, 1.3 :

sept emplois de ce terme sur vingt-neuf dans l’ensemble du livre. Cette insistance est capitale : l’agneau reçoit les prérogatives de Dieu ; il règne avec lui sur le trône, comme lui il est adoré et, avec lui, il est le Temple de la nouvelle création.

• On note également une absence de référence au peuple d’Israël comme entité nationale. Les symboles subissent un changement : on passe d’une attente basée sur une réalité nationale à une attente universaliste, fondée non plus sur la nation mais sur une expérience chrétienne : Dieu a racheté des hommes de toutes tribus, langues ou nations (cf. 5, 9 ; 7, 9).

suite p. 63

7

L’épilogue

(22, 6-21)

7 L’épilogue (22, 6-21) Cet épilogue est aussi structuré que l’ensemble du livre. Exception faite du

Cet épilogue est aussi structuré que l’ensemble du livre. Exception faite du v. 21 qui est une pure salutation conforme à l’usage épistolaire, le texte se divise en 5 parties qui correspondent, dans l’ordre, aux 5 septénaires qui structurent l’ensemble du livre de l’Apocalypse:

A. Grandeur de ce livre adressé aux « saints » (v. 6-10) [lettre aux Églises] B. Côtoiement provisoire du bien et du mal (v. 11) [sceaux = histoire] C. « Je viens bientôt » (v. 12-14) [intervention de Dieu] B’ Fin de la cohabitation du juste et du pécheur (v. 15) [fin d’un monde] A’ Plénitude et intégralité de la révélation (v. 16-20) [le monde nouveau]

Dans cette structure, c’est le centre qui est important : une formule essen- tielle de l’Apocalypse de Jean, qui apparaît aussi au début et à la fin de ce texte (v. 7.20) ; c’est la parole de Jésus : « Je viens bientôt ! » À la fin du long message rédigé par Jean, c’est donc le Christ ressuscité qui prend la parole. Mais il évoque « le Seigneur, le Dieu des esprits des

prophètes » (v. 6), le Père donc qui a envoyé autrefois (et continue à en- voyer) son Esprit septuple (cf. 1, 4). Il y a donc allusion à la Trinité.

Outre sa promesse de venir bientôt, on trouve deux béatitudes : la sixième, « Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre » (v. 7). La précision « ce livre » est importante ici, d’autant plus qu’elle revient sept fois dans l’épilogue (v. 7.9.10.18 [2x].19 [2x]), comme y revient sept fois le verbe « venir » (v. 7.12.17 [3x].20 [2x]). La septième et dernière béatitude concerne tous les baptisés : « Heureux ceux qui lavent leurs robes afin qu’il y ait pouvoir pour eux sur l’arbre de vie et que, par les portes, ils entrent dans la Ville » (v. 14 : l’image de la robe lavée évoque le baptême, comme en 7, 14 ; l’arbre de vie et la ville renvoient à la vision finale du livre). Autres textes importants : ceux qui concernent le contenu du livre, comme le v. 10 : « Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce livre, car le mo- ment est proche ! » Il serait incompréhensible que ce livre soit destiné à demeurer scellé : il contient en effet un message essentiel pour les chré- tiens ! Une raison en est donnée : Jésus vient et il apporte avec lui leur sa- laire aux prophètes, aux saints (v. 12). Le livre se clôt sur un dialogue d’amoureux : « L’Esprit et l’Épouse di-

sent : “Viens”

Celui qui témoigne de ces choses dit : “Oui, je viens vite”

“Amen ! Viens, Seigneur Jésus” » (v. 17-20) .

• Enfin, troisième différence : la désacralisation complète de la Nouvelle Jérusalem. Il n’y aura plus de Temple, il sera remplacé par Dieu et par l’agneau. Du coup, la cité elle-même est décrite en des termes utilisés dans l’Ancien Testament pour désigner le Nouveau Temple : cf. 21, 2 et Ez 40, 2 ; 21, 15 et Ez 40, 3 ; 22, 1-2 et Ez 47, 1.12.

Cuvillier Elian, « Les Apocalypses du Nouveau Testament », dans Cahier Évangile 110 (décembre 1999), p. 54-55.

TABLE DES MATIÈRES

Avant propos

3

Introduction

5

Le genre littéraire de l’Apocalypse

5

Petite bibliographie en français

12

Le plan du livre

13

1 re partie : L’introduction (1, 1-8)

15

2 e partie : Les 7 lettres aux Églises (1, 9 – 4, 11)

18

A. La vision inaugurale

18

B. Les 7 oracles prophétiques

19

C. La liturgie d’adoration

22

3 e partie : Les 7 sceaux (5, 1 – 7, 17)

25

A. La vision inaugurale

26

B. Les 6 premiers sceaux

27

C. La liturgie de clôture

29

4 e partie : Les 7 trompettes (8, 1 – 14, 5)

31

A. La vision inaugurale

31

B. Les 6 premières trompettes

32

C. Le cœur de l’Apocalypse

34

D. Le troisième « hélas »

39

E. La liturgie de clôture

40

5 e partie : Les 7 coupes (14, 6 – 19, 8)

42

A. La vision préparatoire

42

B. Les 7 coupes

44

C. La liturgie finale

49

6 e partie : Les 7 visions (19, 9 – 22, 5)

51

A. Le prologue

52

B. La déchéance de Satan

53

C. Interlude

58

D. L’épouse de l’Agneau

59

7 e partie : L’épilogue (22, 6-21)

62

Table des matières

64