Vous êtes sur la page 1sur 6

Approche sensori-motrice de la perception des couleurs

Bompas, A. & O’Regan, J. K,

Laboratoire de Psychologie Expérimentale, 71 avenue Edouard Vaillant, 92774 Boulogne, correspondance à adresser à aline.bompas@univ-paris5.fr

Quels sont les liens entre l’action et la perception ? L’approche sensori- motrice défendue (1-3) ici cherche à établir le rôle central de l’action dans tous les processus perceptifs. En général, l’action n’est pas considérée comme jouant un rôle quelconque dans la perception des couleurs. Pourtant, au-delà des motivations philosophiques que nous allons évoquer, il existe de bonnes raisons scientifiques de l’envisager. Pour le confirmer, nous présentons les résultats d’une expérience préliminaire dans laquelle l’introduction d’un couplage artificiel entre couleurs, luminance et mouvements des yeux donne lieu à une adaptation perceptive corrélée à l’exécution d’une saccade oculaire. Les résultats obtenus établissent la prise en compte des corrélations sensori-motrices par les mécanismes en jeu dans la perception des couleurs.

La vision ne se limite pas à une réception passive de la lumière par l’œil suivie d’un traitement par les différentes régions du cerveau. Le système visuel comprend un ensemble de muscles dont seule l’utilisation appropriée permet l’obtention d’informations visuelles. Il est donc important de considérer le caractère actif des processus impliqués dans la perception visuelle, mettant en jeu en permanence mouvements de la tête, des yeux, accommodation et convergence. La mise en œuvre de ces comportements adaptés nous permet d’envisager que la perception visuelle repose sur des interactions maîtrisées entre le sujet et son environnement. Par exemple, un mouvement d’yeux vers la gauche crée un flux optique vers la droite et cette relation systématique peut être apprise et utilisée dans l’exploration oculaire et la reconnaissance. Ces interactions sont porteuses d’informations car elles respectent des régularités imposées par les propriétés de l’environnement (loi de propagation de la lumière) et celles de notre corps (structure de nos capteurs, de nos muscles). En d’autres termes, ces interactions suivent des lois de couplage sensori-moteur. Chaque loi définit une boucle sensori-motrice qui décrit la manière dont les actions modifient les entrées sensorielles, ainsi que la manière dont les entrées sensorielles et leurs variations guident les actions.

L’une des principales motivations de cette approche est d’ordre philosophique. L’expérience ressentie est descriptible en termes de composantes phénoménologiques ou sensations. A la question de la genèse de ces sensations, on invoque par défaut les propriétés des neurones sensoriels à générer des sensations spécifiques. Derrière le réductionnisme affiché de cette explication, se cache un argument dualiste, dans lequel, celui qui l’énonce tient pour acquis que phénomènes matériels et spirituels sont deux choses distinctes, puisqu’il envisage la genèse des uns par les autres. Il faut donc chercher à établir, non pas une relation de cause à effet entre phénomènes matériels et phénomènes spirituels, mais l’identité entre ces 2 niveaux de description. Mais comment établir une quelconque identité entre expériences ressenties et états du système nerveux ? Nous suggérons que l’impasse provienne de l’erreur consistant à limiter les phénomènes matériels envisagés aux seuls états du système nerveux et nous proposons de considérer plutôt les « états d’interaction du système nerveux avec l’environnement ». Ce faisant, nous considérons l’individu percevant non pas comme un récepteur mais comme un agent,

capable de percevoir grâce aux actions qu’il engage. Ainsi notre approche revient à affirmer l’identité entre l’expérience ressentie et les états d’interaction du système nerveux avec l’environnement, c’est à dire l’exercice de lois de couplage sensori- moteur maîtrisées (4-6).

Cette approche est également motivée par des arguments scientifiques et nous ne développerons ici que ceux qui concernent la perception des couleurs. Classiquement, la couleur est définie par l’excitation relative des trois types de cônes – L, M, S. Cependant, la rétine est extrêmement inhomogène au point que, des régions assez larges ne possédant seulement qu’un ou deux types de cônes, le ratio ne puisse pas être défini localement (7). Si l’image rétinienne à chaque instant était effectivement le support de la perception, comme le pense de nombreux scientifiques de la vision, comment expliquer que ces inhomogénéités ne soient en général pas perçues ? Parce que les mouvements des yeux amènent l’image d’un objet à être reçue par différentes régions de la rétine, ils pourraient être nécessaires la définition du ratio. Par ailleurs, même lorsque ce ratio peut être défini localement, la proportion des trois types de cônes varie beaucoup avec l’excentricité, si bien que le ratio est susceptible de varier en fonction de la région rétinienne qui recevra l’image de l’objet. Nous suggérons que ces variations, couplées aux actions de l’observateur, soient nécessaires à la définition de la couleur. Ainsi, ce qui est perçu ne serait pas l’image rétinienne instantanée mais sa transformation, couplée aux mouvements des yeux

(8,9).

L’approche expérimentale décrite ici consiste à modifier la loi de couplage et à mettre en évidence les modifications perceptives induites. Nous faisons l’hypothèse que les lois que nous étudions sont susceptibles d’être constamment ré-évaluées, permettant ainsi de s’adapter à de nouvelles conditions. Nous tâchons ici d’adapter des sujets à l’introduction d’un couplage nouveau et artificiel :

- Les entrées sensorielles guident les actions de la manière suivante : un stimulus rouge doit entraîner une saccade à gauche tandis qu’un vert doit provoquer une saccade à droite.

- Les actions ont la conséquence suivante sur les entrées sensorielles : une saccade du centre vers la périphérie entraîne une augmentation de la luminance du stimulus. Dans la phase d’adaptation (Figure 1), un rond de luminance variable apparaît brièvement au centre de l’écran. S’il est rouge, le sujet doit presser la flèche de gauche et effectuer une saccade à gauche. Le point ré-apparaît brièvement à gauche, plus lumineux. Deux augmentations de luminance (faible et forte) ont été introduites de manière à s’assurer que le sujet effectuait correctement les mouvements des yeux et portait attention aux changements de luminance. Si le changement de luminance est faible, le sujet doit presser la flèche du bas. Si le changement est fort, le sujet doit presser la flèche du haut.

Figure 1. Séquence d’adaptation . Un rond de luminance variable et d’une largeur de 5°

Figure 1. Séquence d’adaptation. Un rond de luminance variable et d’une largeur de 5° d’angle visuel apparaît pendant 400 ms à 0° d’excentricité. L’appui par le sujet de la flèche de gauche (lorsque le rond est rouge) ou de droite (lorsque le rond est vert) entraîne l’apparition du second rond, de luminance supérieure à celle du premier, à une excentricité de 12° à gauche ou à droite, pour une durée de 400 ms. L’appui par le sujet de la flèche du haut (lorsque le changement de luminance est fort) ou du bas (lorsque le changement de luminance est faible) déclenche la séquence suivante. L’exemple présenté ici serait une séquence rouge à fort changement de luminance.

Avant et après cette phase d’adaptation, le sujet exécute une phase de test, permettant de mesurer sa sensibilité aux changements de luminance. Au cours de cette phase, cinq faibles changements de luminance, positifs, nuls ou négatifs, sont présentés et le sujet doit déterminer si le changement est positif - rond en périphérie plus lumineux que le rond du centre - ou négatif. Le sujet répond grâce aux même touches que lors de la phase d’adaptation : flèche du haut pour les changements positifs, flèche du bas pour les changements négatifs. La proportion de changements perçus comme positifs permettent, après ajustement par une sigmoïde, d’obtenir le point d’égalisation subjective (PES), c’est à dire le changement de luminance jugé comme nul, donnant lieu à 50% de jugements positifs (Figure 2).

Proportion de changements perçus comme positifs rouge 1 Tests rou ges avant 0.5 après 0
Proportion de changements
perçus comme positifs
rouge
1
Tests rou
ges
avant
0.5
après
0
-2
-1
0
1
2
vert Tests verts avant après
vert
Tests verts
avant
après

1

0.5

0

-2

-1 0 PES 1 PES 2
-1
0
PES 1
PES 2

1

2

Amplitude du changement de luminance

Figure 2. Effet de la phase d’adaptation illustrée sur les résultats d’un sujet. Les points représentent la proportion de changements perçus comme positifs en fonction

de l’amplitude du changement de luminance. Cinq changements de luminance sont présentés : faiblement négatifs (noté –2), très faiblement négatifs (-1), nuls (0), très faiblement positifs (+1) et faiblement positifs (+2). Chaque amplitude est présentée 100 fois au cours de chaque phase de test. Les courbes représentent l’ajustement des points par une sigmoïde. Le point d’égalisation subjective (PES) est donné par le centre de la sigmoïde et correspond à l’amplitude de changement de luminance conduisant à 50% de jugements positifs. Gauche : résultats avant et après la phase d’adaptation pour les tests rouge. Droite : résultats avant et après la phase d’adaptation pour les tests verts.

La comparaison du PES avant et après la phase d’adaptation quantifie l’effet obtenu pour chaque sujet. Une augmentation significative de PES a été montrée sur les quatre sujets testés, pour les tests rouges comme pour les verts (Figure 3). Alors que le PES se situe en moyenne autour de (0) avant la phase d’adaptation, il atteint en moyenne près de (+2) après. L’augmentation de PES est telle que des changements de luminance (+2), jugés comme positifs dans presque 100% des cas en pré-test, sont maintenant considérés comme ne changeant pas. Réciproquement, les tests présentant un changement nul (0) sont maintenant perçus comme nettement négatifs. Cet effet va dans le sens d’une compensation de l’augmentation systématique de luminance introduite à chaque saccade du centre vers la périphérie. Elle peut s’interpréter comme une « normalisation » face à un biais systématique : la différence de luminance tend à

un biais systématique : la différence de luminance tend à être perçue comme la norme, c’est

être perçue comme la norme, c’est à dire ne changeant pas.

Figure 3. Résultats (quatre sujets) : l’effet de la phase d’adaptation se traduit par une augmentation systématique du PES pour les quatre sujets, pour les tests rouges comme pour les verts.

Afin d’établir clairement le rôle de l’action dans cette adaptation, une phase d’adaptation contrôle, sans mouvements d’yeux, a également été testée sur quatre nouveaux sujets. Au cours de cette phase, lors de l’apparition du point lumineux, le sujet doit également appuyer à gauche ou à droite selon la couleur de l’objet, mais celui-ci réapparaît au même endroit, ne provoquant pas de saccade. Les phases de tests, identiques à celles de l’expérience précédente, n’ont montré aucune modification significative du PSE (Figure 4).

Figure 4. Différences de PES entre le pré-test et le post-test : comparaison des effets

Figure 4. Différences de PES entre le pré-test et le post-test : comparaison des effets des phases d’adaptation avec (A) et sans (S) mouvements d’yeux. Tandis que la phase d’adaptation avec mouvements d’yeux induit une augmentation significative du PES (différence positive) chez tous les sujets (tests rouges et verts confondus), aucune différence significative n’est trouvée dans la phase d’adaptation sans mouvements d’yeux.

Si l’effet obtenu suite à la phase d’adaptation avec mouvement d’yeux était due à la lassitude ou à une modification de critère de réponse au cours de l’expérience, nous aurions vraisemblablement obtenu un effet similaire dans l’expérience contrôle. Nous pouvons donc exclure une interprétation en ces termes. Il ne peut pas plus s’agir d’une adaptation purement rétinienne puisque seule la rétine centrale est stimulée au cours de cette expérience. Par ailleurs, la ressemblance entre les phases d’adaptation et de test permet d’envisager que l’effet soit du à une confusion entre les tâches exigées dans les phases d’adaptation et de test. En effet, les changements faibles dans la phase d’adaptation sont les mêmes que les changements faiblement positifs (+1) de la phase test. Cependant, la réponse du sujet doit être différente selon que ce changement est rencontré dans la phase d’adaptation ou de test. Dans la phase d’adaptation, la tâche du sujet est de réagir à ce changement en pressant la flèche du bas. Au contraire, dans la phase de test, c’est la flèche du haut que le sujet doit presser. Ainsi, il est envisageable que la réponse « flèche du haut » ait été renforcée au cours de la phase d’adaptation, ce qui aurait augmenté la proportion de jugements positifs lorsque ces changements sont présentés dans la phase de test. Cependant, deux arguments nous permettent d’exclure cette interprétation. Tout d’abord, on peut constater que le PES final dans l’expérience avec mouvement d’yeux se situe en moyenne autour de 2, c’est à dire au-dessus des changements suggérés à l’origine du biais de réponse (+1). Ainsi, dans le cas ou le biais aurait effectivement lieu, il ne peut expliquer à lui seul l’effet obtenu. Ensuite, l’augmentation des jugements positifs ne se limite pas aux changements (+1) mais se répercute sur l’ensemble de la courbe, notamment pour les changements nuls et négatifs, non impliqués dans la phase d’adaptation et donc non susceptibles de « conditionnement ».

Nous concluons donc à une adaptation de la perception des couleurs en réponse à la modification du couplage sensori-moteur existant entre l’excitation rétinienne et les mouvements d’yeux. Ces résultats permettent d’envisager la

sensibilité aux régularités sensori-motrices des mécanismes en jeu dans la perception des couleurs.

Références :

1. O’Regan, J. K. & Noë, A. A sensorymotor account of vision and visual consciousness. Behav. Brain Sci. 24(5), 939-1011 (2001).

2. Gibson, J. J. The Senses Considered as Perceptual System (Houghton, Mifflin,

1966).

3. Held, R. & Hein, A. Movement produced stimulation in the development of visually guided behavior. J. Comp. Physiol. Psychol. 56, 872-876 (1963).

4. Hurley, S. L. Consciousness in Action (Harvard Univ. Press, London, 1998).

5. Myin, E. Color and the Duplication Assumption. Synthese. 129(1), 61-77

(2001).

6. Broackes, J. The autonomy of colour. in Reduction, Explanation and Realism (eds Lennon, K. & Charles, D.) 421-465 (Oxford Univ. Press, 1992).

7. Roorda, A. & Williams, D. R. The arrangement of the three cone classes in the living human eye. Nature. 397, 520-522 (1999).

8. Clark, J. J. & O'Regan, J. K. A Temporal-difference learning model for perceptual stability in color vision. Int. Conf. Pattern Rec. 503-506 (2000).

9. Skaff, S., Arbel, T., & Clark, J. J. Active Bayesian Color Constancy with Non- Uniform Sensors. Int. Conf. Pattern Rec. II, 681-684 (2002).