Vous êtes sur la page 1sur 15

Le cor ps matÄr iel et lŐobjet de la physique quantique

Michel Bitbol

In: F. Monnoyeur (ed.), Qu'est-ce que la matiÃre? Le livre de poche, 2000

Intr oduction

Un corps matÄriel est un objet occupant chaque instant un certain secteur de lŐespace tridimensionnel. Cette dÄfinition simple, qui peut se prÄvaloir dŐune longue tradition philosophique, place le concept de corps matÄriel au confluent dŐune exigence et dŐune situation. LŐexigence, dŐabord portÄe par la vie individuelle et sociale puis systÄmatisÄe par la recherche scientifique, est celle dŐobjectivation, cŐest- -dire dŐextraction de configurations stables, invariantes vis- -vis dŐune large classe de transformations, partir du flux de ce qui arrive. La situation, pour sa part, nŐest autre que lŐespace commun des diverses modalitÄs perceptives et de lŐactivitÄ gestuelle de lŐhomme. Un corps matÄriel, pourrait-on dire en retournant la dÄfinition initiale, est un secteur dŐespace tridimensionnel objectivÄ par la dÄtermination dŐeffets locaux invariants sous un ensemble de changements rÄglÄs. Parmi ces effets locaux, lŐinertie et lŐimpÄnÄtrabilitÄ (ou au moins la rÄsistance) tiennent traditionnellement une place centrale. Une telle association organique entre objectivitÄ et spatialitÄ ordinaire a ÄtÄ amplifiÄe et confortÄe par la physique classique. En revanche, la physique quantique a conduit soit la briser, soit payer un prix ÄpistÄmologique trÃs (peut-Åtre trop) ÄlevÄ pour son maintien. CŐest cette mise en cause du corps matÄriel comme objet archÄtypal de la physique contemporaine que nous allons analyser ici. Mais il faut pour cela commencer par mettre briÃvement au clair la constitution historique et cognitive du concept de corps matÄriel.

MatiÃr e et espace

LŐhistoire du concept de corps matÄriel tourne tout entiÃre autour du statut de lŐespace. LŐespace est tantÐt une partie intÄgrante, tantÐt une simple dÄtermination, de la matiÃre; il est parfois identifiÄ lŐobjet mÅme, et parfois considÄrÄ comme une condition subjective de lŐapprÄhension dŐobjets sensibles. Chez Aristote, la matiÃre est radicalement distinguÄe de la forme et de ses corrÄlats spatiaux; cŐest la surimposition la matiÃre premiÃre dŐune forme

pensÄe comme extrinsÃque qui lui confÃre extension tri-dimensionnelle et ŒquantitÄŔ (ou volume), et qui en fait un corps. La quantitÄ est donc considÄrÄe comme une simple dÄtermination de la matiÃre; seul son second rang dans la liste des catÄgories (juste aprÃs la substance), vient signaler la prioritÄ qui lui est

accordÄe. Chez la plupart des commentateurs tardifs dŐAristote, la tendance a ÄtÄ dŐaccentuer ce privilÃge de lŐextension spatiale en lŐÄlevant au premier rang (substantiel) de lŐÄchelle catÄgoriale. Simplicius doit Åtre tenu pour lŐun des principaux promoteurs de ce changement par rapport la tradition aristotÄlicienne . CŐest cependant chez Jean Philopon, comme le remarque R. Sorabji 2 , que lŐitinÄraire de pensÄe conduisant dŐune Ätendue-dÄtermination une Ätendue-sujet est le plus facilement lisible. Dans ses premiers travaux (vers 517), Jean Philopon suivait Aristote la lettre en qualifiant la matiÃre de premier sujet (hupokeimenon prÐton) et en admettant que les dimensions spatiales ne constituent quŐune Œcouche fondamentale de propriÄtÄsŔ 3 quantitatives sur laquelle se greffe la couche ultÄrieure des propriÄtÄs qualitatives. Une douzaine dŐannÄes plus tard (en 529), le mÅme auteur recommande pourtant de ne pas considÄrer lŐextension tri-dimensionnelle comme propriÄtÄ de la matiÃre mais comme premier sujet; dÄsormais, cŐest cette extension mÅme qui sera appelÄe matiÃre premiÃre, et non pas le substrat complÃtement indÄterminÄ dŐAristote. LŐextension tri-dimensionnelle se trouve corrÄlativement promue au rang dŐousia (que lŐon traduit par substance ou essence) 4 . Le passage du sens ancien, aristotÄlicien, quelque chose de proche du sens actuel du mot matiÃre, est ainsi accompli: la matiÃre nŐest plus ce qui peut Åtre dotÄ dŐextension mais ce qui est dŐemblÄe Ätendu; elle nŐest plus sous-jacente aux corps mais tend sŐidentifier aux corps. LŐultime projet einsteinien dŐidentication des corpuscules matÄriels des rÄgions de grande intensitÄ du champ, et dŐidentification du champ une courbure de lŐespace, peut se lire comme une limite contemporaine de la tendance qui vient dŐÅtre dÄcrite. LŐÄpoque de la naissance de la science moderne de la nature, au dix-septiÃme siÃcle, est un moment-clÄ de ce passage; un moment oÖ lŐargumentation glisse dŐun plan purement ontologique un plan ÄpistÄmologique. LŐaffirmation par

Descartes que Œ(

nature de la substance corporelleŔ 5 , sŐappuie par exemple sur la remarque que la substance corporelle ne peut pas Åtre conÂue de faÂon claire et distincte indÄpendamment de son extension, alors quŐelle peut lŐÅtre indÄpendamment de telle ou telle qualitÄ qui lui est associÄe. Chez Locke, la dichotomie entre les qualitÄs primaires et les qualitÄs secondaires, autrement dit entre les caractÄristiques des corps matÄriels qui se montrent telles quŐelles sont en elles-

1

)

lŐÄtendue en longueur, largeur et profondeur, constitue la

1 Voir par exemple S. Sambursky, The concept of place in late neo-platonism, The Israel academy of science publications, 1982, p. 131 suiv.

2 R. Sorabji, Matter, space and motion, Duckworth, 1988. Jean Philopon est un philosophe chrÄtien du sixiÃme siÃcle, peu prÃs contemporain de Simplicius.

3 ibid. p. 25
4

ibid. p. 28

5 R. Descartes, Les principes de la philosophie, §53, in: R. Descartes, Oeuvres philosophiques III, (ed. F. AlquiÄ), p. 123

mÅmes, et les propriÄtÄs attribuÄes ces corps sur la foi de phÄnomÃnes rÄsultant de leur interaction avec les organes des sens, est aussi fondÄe implicitement sur des considÄrations dŐordre ÄpistÄmique. Les qualitÄs secondaires (saveur, couleur, chaleur, etc.) sont en effet mises part parce quŐelles relÃvent dŐune seule modalitÄ sensorielle, tandis que les qualitÄs primaires spatiales coordonnent toutes les modalitÄs sensorielles entre elles et avec lŐactivitÄ gestuelle. Il suffit Kant de pousser son terme ultime la remarque lockÄenne selon

laquelle Œ(

mais leurs phÄnomÃnes seulement (

copernicienne en philosophie. En mettant Œ(

phÄnomÃnes les autres qualitÄs des corps appelÄes primaires: lŐÄtendue, le lieu et en gÄnÄral lŐespace avec tout ce qui lui est inhÄrent (impÄnÄtrabilitÄ ou matÄrialitÄ, forme, etc.)Ŕ 7 , Kant peut parachever son projet de dissoudre la question traditionnelle de la conformitÄ de la connaissance ses objets, au profit dŐune investigation de la maniÃre dont les objets se rÃglent sur notre connaissance. Car dÄsormais les choses telles quŐelles sont en elles-mÅmes sont dÄpouillÄes de leurs derniÃres caractÄristiques intrinsÃques, dŐordre spatial, et toutes les dÄterminations, y compris spatiales, qui peuvent leur Åtre attribuÄes, rÄsultent dŐun rapport avec la facultÄ humaine de connaÊtre. Cela nŐimplique pas, bien entendu, que les dÄterminations spatiales des corps sont relatives une modalitÄ sensorielle particuliÃre, lŐinstar des qualitÄs secondaires de Locke, mais quŐelles sont relatives une forme a priori de lŐintuition sensible en gÄnÄral. LŐargument le plus spÄcifique de Kant en faveur de lŐabsence dŐinhÄrence des dÄterminations spatiales aux corps, est que lŐespace est une condition ÄlÄmentaire de possibilitÄ de la reprÄsentation de choses extÄrieures les unes aux autres et soi-mÅme; en aucune maniÃre lŐespace ne peut Åtre abstrait de la perception sensible des corps, puisque cette perception le prÄsuppose. LŐespace, comme le temps, prÄ-conditionne la perception des corps. En tant que forme pure de

certains prÄdicats nŐappartiennent pas (aux) choses en elles-mÅmes

pour amorcer sa aussi au nombre des simples

)

6

)

rÄvolution

lŐintuition sensible, lŐespace rend possible une connaissance de quelque chose comme des corps matÄriels parce quŐil permet la reprÄsentation des relations dŐextÄrioritÄ qui les dÄfinissent; de mÅme, le temps rend possible une connaissance de quelque chose comme des dÄterminations de corps matÄriels, parce quŐil permet la reprÄsentation de relations de succession entre phÄnomÃnes, et quŐil Ävite ainsi la coexistence de traits contradictoires en un mÅme lieu. Mais pour passer de ce premier arriÃre-plan de possibilitÄ de la connaissance une connaissance pleinement constituÄe, il est indispensable que le contenu de lŐintuition sensible reÂoive de lŐentendement la dÄtermination lÄgale qui dÄfinit lŐobjectivitÄ. Lier le divers des perceptions en une expÄrience, ordonner la succession des phÄnomÃnes locaux au moyen de rÃgles prescrites par lŐentendement (comme le principe de permanence de la substance et le principe de causalitÄ), cŐest cela qui objective certaines sÄquences sÄlectionnÄes de rÄgions

6 E. Kant, ProlÄgomÃnes toute mÄtaphysique future qui pourra se prÄsenter comme science, §12, remarque II,

Vrin, 1968, p. 53

7

ibid.

spatiales en corps matÄriels en mouvement. CŐest cela qui autorise par exemple

dÄfinir la matiÃre sur le plan dynamique comme Œ(

remplit un espaceŔ 8 . Au total, les concepts purs de lŐentendement ne sŐappliquant

lÄgitimement, chez Kant, quŐau contenu dŐune intuition sensible informÄ a priori par son cadre spatio-temporel, les objets quŐils conduisent dÄfinir ne peuvent Åtre que matÄriels. LŐobjet de connaissance sŐidentifie ici constitutivement la matiÃre et son mouvement. Jean Piaget, lŐun des principaux prÄcurseurs des sciences cognitives contemporaines (en particulier de leur branche dynamique et auto- organisationnelle), a mis en place ce quŐon pourrait appeler une rÄorientation pragmatiste et gÄnÄtique de la conception kantienne de la connaissance. Au couple kantien sensibilitÄ - entendement est substituÄ par Piaget un couple

rÄceptivitÄ sensible - activitÄ motrice structurÄe. LŐarchitecture gÄnÄrale de la

facultÄ de connaÊtre kantienne est ainsi prÄservÄe, ceci prÃs que:

1) la part dŐactivitÄ constitutive qui Ätait attribuÄe par Kant lŐintuition sensible, par le biais de ses formes a priori que sont lŐespace et le temps, est tout entiÃre transfÄrÄe par Piaget lŐactivitÄ motrice. CŐest lŐaspect pragmatiste de lŐÄpistÄmologie piagÄtienne. 2) lŐa prioritÄ originaire des formes kantiennes de la sensibilitÄ et de lŐentendement est remplacÄe chez Piaget par un processus de dÄveloppement par paliers, alternant durant lŐenfance: (a) lŐassimilation des phÄnomÃnes aux schÃmes dŐactivitÄ, et (b) une accomodation des schÃmes dŐactivitÄ qui permet dŐÄlargir et dŐamÄliorer leur capacitÄ dŐassimilation. CŐest lŐaspect gÄnÄtique de lŐÄpistÄmologie piagÄtienne. La constitution de lŐespace, de lŐobjectivitÄ, et du concept de corps matÄriel, est partir de l dÄcrite par Piaget comme une histoire la fois unique et multidimensionnelle. Unique parce que dÄrivant en bloc de la mise en oeuvre rÄglÄe des aptitudes sensori-motrices de lŐhomme, et multidimensionnelle parce que se diffÄrenciant au terme de son itinÄraire en plusieurs composantes. LŐespace et les corps sont en particulier, selon Piaget, gÄnÄtiquement co-constituÄs, mÅme

) nullement la

sŐils sont nettement distinguÄs en fin de parcours: ŒlŐespace nŐest (

perception dŐun contenant, mais bien celle des contenus, cŐest- -dire des corps eux-mÅmes; et si lŐespace devient en un sens un contenant, cŐest dans la mesure oÖ les relations constituant lŐobjectivation de ces corps parviennent se

coordonner entre elles jusquŐ former un tout cohÄrentŔ

lŐobjectivation des corps, on ne peut mÅme pas parler dŐespace mais seulement dŐun recouvrement de champs sensoriels et moteurs disjoints; la dissociation entre contenant et contenu nŐintervient quŐ lŐissue de la dÄfinition dŐun contenu corporel objectivÄ. Que suppose alors lŐobjectivation des corps? Avant tout, selon Piaget, des schÃmes dŐactivitÄ motrice rÄversibles, organisÄs en systÃmes dŐactes

rÄciproques, et dotÄs de ce fait dŐune structure de groupe. CŐest seulement par

)

le mobile en tant quŐil

9

. AntÄrieurement

8 E. Kant, Premiers principes mÄtaphysiques de la science de la nature, Vrin, 1990, p. 51

9 J. Piaget, La construction du rÄel chez lŐenfant, 1977, p. 87. Voir aussi F. Varela, E. Roch, & E. Thomson,

LŐinscription corporelle de lŐesprit, Seuil, 1993

exemple lorsquŐune rÄgion caractÄrisÄe du champ visuel est insÄrÄe dans un schÃme de suivi oculo-moteur et de retour du foyer oculaire au point initial, que son mouvement se trouve dÄfini par rÄfÄrence aux dÄplacements effectuÄs pour la suivre. Et cŐest seulement partir du moment oÖ le schÃme du suivi opÃre en lŐabsence momentanÄe de la rÄgion concernÄe (disons lorsquŐelle disparaÊt derriÃre un Äcran), quŐil constitue cette rÄgion caractÄrisÄe en objet permanent. DŐautres schÃmes contribuant constituer une rÄgion dŐun champ sensoriel en objet permanent sont ceux de dÄplacement et de replacement par manipulation, ou dŐassemblage et de dÄsassemblage en sous-rÄgions. A ces schÃmes sŐajoute celui de substitution rÄglÄe et reproductible de rÄgions spatiales caractÄrisÄes, qui conduit, gr ce la maÊtrise des antÄcÄdents quŐil autorise, mettre en place des relations de causalitÄ. Ensemble, ces schÃmes (aussi bien ceux qui constituent lŐobjet permanent que les relations de causalitÄ entre objets) permettent de dÄtacher les objets corporels des circonstances, en anticipant leur devenir mÅme lorsquŐils sont hors de portÄe de lŐapprÄhension sensorielle directe. Les schÃmes dÄcrits sont en somme porteurs de ce que nous nommerons une objectivation incarnÄe, ou encore prÄsupposÄe, par lŐactivitÄ motrice. Cette notion dŐincarnation ou de prÄsupposition de lŐobjectivitÄ est vrai dire suffisamment large pour sŐappliquer dŐautres niveaux que celui de lŐactivitÄ motrice, privilÄgiÄ par Piaget. Elle sŐapplique aussi aux usages (ouvertement ou tacitement) performatifs du langage courant. Demander quelquŐun: Œvas me chercher une chaise dans lŐautre piÃceŔ, cela prÄsuppose autant la disponibilitÄ permanente du corps matÄriel ŒchaiseŔ, et son dÄtachement lŐÄgard des circonstances perceptives prÄsentes, que sortir pour aller le chercher soi-mÅme. Il faut simplement reconnaÊtre que, comme le laisse entendre le frÄquent usage conjoint de verbes dŐaction, la prÄsupposition discursive reste conditionnÄe par le jeu des prÄsuppositions sensori-motrices. Dans cette perspective, ce que rÄussissent accomplir les sciences physiques, cŐest dŐune part une transposition symbolique des schÃmes rÄversibles dŐactivitÄ constitutifs dŐobjectivitÄ (essentiellement sous forme de structures de groupes mathÄmatisÄes), et dŐautre part une transformation des anticipations performatives spÄcifiques en anticipations symboliques systÄmatiques ou prÄ-dictions. Le problÃme (dŐordre philosophique), cŐest que le succÃs rÄitÄrÄ de cette stratÄgie incite dÄtacher les corps matÄriels objectivÄs non seulement de chaque circonstance perceptive mais aussi de la procÄdure mÅme qui permet de les extraire en tant quŐinvariants perceptifs. Il incite projeter la forme des schÃmes

gestuels et discursifs qui incarnent le procÄdÄ dŐobjectivation sur lŐobjet rÄsultant, et traiter par consÄquent cette forme comme si elle Ätait un fait de la nature. De

l dÄrivent les termes et lŐinextricabilitÄ du dÄbat entre idÄalisme et rÄalisme,

remarquablement caractÄrisÄ par Wittgenstein: ŒLes (idÄalistes) sŐen prennent la

forme dŐexpression normale comme ils sŐen prendraient une affirmation, les (rÄalistes) la dÄfendent comme ils constateraient des faits que reconnaÊt tout

homme raisonnableŔ 10 . De l vient aussi, sur le versant rÄaliste de lŐantinomie, le sentiment dŐune pÄrennitÄ de la forme Œcorps matÄrielŔ de lŐobjet des sciences physiques. Car si cette forme appartient la chose mÅme et non pas la classe des procÄdures sensori-motrices dŐobjectivation, alors on nŐa aucune raison de douter la fois de sa rÄsistance aux avancÄes scientifiques et de son universalitÄ toute Ächelle et dans tous les domaines dŐexploration. CŐest cette derniÃre certitude que la rÄvolution quantique est venue mettre mal; et cŐest corrÄlativement vers les procÄdures dŐobjectivation plutÐt que vers le seul et problÄmatique objet quŐelle a rÄ-orientÄ le regard philosophique.

Physique quantique et Œr etour au pr imitifŔ

DŐun point de vue constitutif, la question nŐest ni de savoir comment caractÄriser des corps matÄriels prÄ-existants, ni lŐinverse de trouver un moyen de dÄmontrer lŐŒinexistenceŔ de tels corps matÄriels dans un domaine dŐinvestigation donnÄ (disons celui de la physique quantique). Elle est de

dÄterminer jusquŐ quel point les conditions qui autorisent prÄsupposer la disponibilitÄ de corps matÄriels dans lŐaction et le discours familiers, sont encore remplies dans ce domaine dŐinvestigation. Cette faÂon de voir a ÄtÄ remarquablement illustrÄe par Piaget, dans une discussion propos de la tranformation des relations spatiales en microphysique. ŒLe microphysicien

de lui-mÅme titre dŐidÄal scientifique une

). Il sŐefforce de

se refaire une mentalitÄ vierge de toute notion prÄconÂue dans la mesure oÖ ses actions individuelles se trouvent la limite de leur Ächelle opÄrative: il sŐapplique, comme le tout jeune enfant, ne croire aux objets que dans la mesure

oÖ il peut les retrouver, et ne veut connaÊtre de lŐespace et du temps que ce quŐil en peut construire, en reconstituant un un les rapports ÄlÄmentaires de position, de dÄplacement, de forme, etc.Ŕ 11 . Le Œretour au primitifŔ dont parle Piaget revient re-mobiliser point par point le cadre dŐobjectivitÄ quŐincarnent nos formes de vie au lieu de se contenter de lŐappliquer de faÂon irrÄflÄchie. Ce retour nŐest perÂu comme une rÄgression que dans la mesure oÖ il oblige mettre entre parenthÃses la projection rÄifiante de la forme des procÄdures dŐobjectivation en corps matÄriels existant indÄpendamment dŐelles. Mais il peut aussi, dans une perspective non-rÄifiante, Åtre reconnu comme une importante avancÄe, parce quŐil permet dŐune part de gÄnÄraliser et donc de rendre plus largement efficients les schÃmes de rÄciprocitÄ initiaux, et dŐautre part dŐacquÄrir une conscience rÄflexive plus aigu� de la maniÃre dont ces schÃmes interviennent dans la constitution dŐobjet. Il a les vertus et la fraÊcheur dŐun recommencement, tout en bÄnÄficiant des enseignements acquis lors du premier commencement. Comme le

ne croit pas la

jeune enfant, explique Piaget, le microphysicien Œ(

contemporain, Äcrit-il, sŐimpose (

)

sorte de retour au primitif, mais de retour voulu et trÃs lucide (

)

10 L. Wittgenstein, Investigations philosophiques §402, in: Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations

philosophiques, Gallimard, 1961, p. 250. Les italiques ont ÄtÄ ajoutÄs.

11

J. Piaget, Introduction lŐÄpistÄmologie gÄnÄtique, 2-La pensÄe physique, P.U.F., 1974, p. 226

permanence de lŐobjet individuel tant quŐil ne peut pas le retrouver par des actions

coordonnÄes (

retrouver peuvent Åtre effectuÄes systÄmatiquement (

du jeune enfant, Œ(

des notions qui dÄpassent lŐaction effective (

dŐopÄrations intellectuelles et mathÄmatiquesŔ afin de traduire lŐÄclatement et la disparition partielle des conditions performatives autorisant prÄsupposer des corps matÄriels, et de continuer en dÄpit de cela maÊtriser sur un mode prÄ-dictif les consÄquences de ses manipulations expÄrimentales. A vrai dire, dans le compte-rendu prÄcÄdent, Piaget idÄalise quelque peu la nettetÄ des vues ÄpistÄmologiques des physiciens, et il prÄjuge de lŐunivocitÄ des attitudes acceptables face lŐindisponibilitÄ en microphysique de quelques-uns des principaux critÃres opÄratoires de dÄfinition des corps matÄriels. Cela est certainement dØ la sÄlectivitÄ des textes de physiciens sur lesquels il sŐappuie (essentiellement ceux de Heisenberg, et ceux de de Broglie avant sa reconversion aux thÄories variables cachÄes). Ici, Piaget nŐopÃre que comme porte-parole averti, et interprÃte original, des thÃses les plus couramment acceptÄes lŐÄpoque de relatif consensus (vers la fin des annÄes 1940) durant laquelle il Äcrit. Depuis, se sont faites jour au moins trois grandes possibilitÄs de contourner lŐobstacle constituÄ par la perte de certains invariants expÄrimentaux traditionnels, et de continuer sŐexprimer en dÄpit de cette perte comme si les expÄriences portaient sur des objets partiellement ou totalement assimilables des corps matÄriels individualisÄs et porteurs de propriÄtÄs. La premiÃre de ces possibilitÄs se manifeste travers lŐattitude dŐengagement ontologique flexible de la plupart des physiciens contemporains. Ceux-ci ont beau accorder une prioritÄ de fait leurs activitÄs spÄcifiques de chercheurs (quŐelles soient expÄrimentales ou mathÄmatico-symboliques), ils continuent manipuler, des fins heuristiques, des reprÄsentations fragmentaires dŐobjets dont certains

aspects les apparentent aux corps matÄriels. Il utilisent parallÃlement des termes sÄmantique variable comme ceux de Œparticule ÄlÄmentaireŔ ou dŐŒÄtatŔ, et mettent en oeuvre travers eux ce que H. Putnam 13 appelle des Œnotions large spectreŔ. Des notions qui sont encore empreintes de leur origine familiÃre lŐÄchelle humaine, mais qui sont suffisamment assouplies, ÄclatÄes, et contextualisÄes en fonction des approches instrumentales utilisÄes, pour ne pas sŐinscrire en faux contre la variÄtÄ Älargie des phÄnomÃnes microphysiques. Une seconde possibilitÄ de ne pas renoncer aux aspects les plus pertinents du concept de corps matÄriel, est de formaliser les lignes de force de lŐattitude pragmatique des physiciens dans un cadre ensembliste et une logique modifiÄes:

la thÄorie des quasi-ensembles et la (ou les) logique(s) quantique(s)

des quasi-ensemble qui permet de manipuler des classes qui ne sont pas

).

(Il) en construit au contraire la notion sitÐt que les actions de

12 . Mais la diffÄrence

)

le microphysicien ne se contente pas de refuser dŐadmettre

)Ŕ;

il Älabore Œtout un systÃme

14

. Une thÄorie

12 ibid. p. 222 13 H. Putnam, DÄfinitions, Editions de lŐEclat, 1992, p. 61; voir aussi M. Bitbol, LŐaveuglante proximitÄ du rÄel, Champs-Flammarion, 1998, chapitre 5

14

Voir M. Bitbol, MÄcanique quantique, une introduction philosophique, Champs-Flammarion, 1997, §4-4

instanciÄes par des individus, et des logiques quantiques qui prennent en charge, le plus souvent par des rÃgles altÄrÄes de conjonction et de disjonction, lŐincompatibilitÄ des contextes expÄrimentaux relativement auxquels sont dÄfinis les prÄdicats. Une troisiÃme possibilitÄ, enfin, rÄside dans les thÄories variables cachÄes, dont seules les variÄtÄs non-locales sont acceptables au regard du thÄorÃme de Bell, mais qui ont lŐavantage dŐÄviter la fragmentation et les assouplissements consentis par lŐattitude pragmatique des physiciens. Elles nŐy parviennent toutefois quŐau prix dŐune radicale dissociation entre les objets dÄcrits et les schÃmes dŐactivitÄ expÄrimentale. Les objets de ces thÄories variables cachÄes sont des points focaux idÄaux, des lieux de convergence hypothÄtiques pour les invariants locaux des schÃmes opÄratoires partiels. Ils ne reprÄsentent par contre lŐinvariant effectif dŐaucun schÃme opÄratoire global. Ils rÄsultent dŐune sorte de fonctionnement vide, parce que transposÄ dans un domaine trans-empirique, de lŐentreprise cognitive de recherche des invariants. LŐexistence de stratÄgies de contournement, comme celles qui viennent dŐÅtre exposÄes, ne doit cependant pas nous dissuader dŐidentifier clairement la nature de lŐobstacle contournÄ. Elle ne doit pas non plus nous empÅcher de tirer tous les enseignements de la dÄmarche de ceux ( savoir les principaux crÄateurs de la thÄorie quantique) qui ont prÄfÄrÄ pratiquer un Œretour au primitifŔ, vers les schÃmes opÄratoires et les groupes de transformation de la microphysique, plutÐt que de maintenir dans un Ätat de survie artificielle le genre dŐinvariant qui Ätait associÄ des schÃmes opÄratoires antÄrieurs. Car, il ne faut pas lŐoublier, la part de pertinence du discours de ceux qui continuent affirmer que la physique quantique a pour objets une multitude de petites entitÄs assimilables par certains cÐtÄs des corpuscules matÄriels, est elle-mÅme suspendue au rÄsultat de cet examen rÄflexif.

Espace, identitÄ, et causalitÄ

LŐidentitÄ dŐun corps matÄriel travers le temps est prÄsupposÄe par lŐacte de langage consistant y faire rÄfÄrence. Ce point est rendu particuliÃrement Ävident

par les thÄories de la rÄfÄrence de J. Searle et S. Kripke. Selon Searle

quelque chose, cŐest implicitement se dÄclarer capable dŐidentifier cette chose lŐheure actuelle, ou de la rÄidentifier si elle se prÄsente nouveau dans le futur.

Kripke, pour sa part, considÃre quŐutiliser le procÄdÄ de la dÄnomination revient admettre soit quŐil sera possible de reconnaÊtre dans le futur la chose qui vient dŐÅtre ŒbaptisÄeŔ, soit lŐinverse quŐil est possible de rattacher la chose dont on utilise actuellement le nom un acte de baptÅme passÄ 16 . On pourrait remarquer dans le mÅme ordre dŐidÄes que lŐidentitÄ trans-temporelle dŐun corps matÄriel est prÄsupposÄe par les procÄdures de poursuite la trace dŐune rÄgion caractÄrisÄe de lŐespace, impliquant tantÐt directement le systÃme oculo-moteur tantÐt des

, se rÄfÄrer

15

15 J. Searle, Speech acts, Cambridge University Press, 1969 16 S. Kripke, Naming and necessity, Basil Blackwell, 1980

appareillages qui opÃrent sur le mÅme mode dŐautres Ächelles. Mais en vÄritÄ, cette derniÃre proposition est aussi susceptible de sŐinverser: en cas de manque de tout autre critÃre dŐidentitÄ, cŐest le rattachement par continuitÄ dŐune rÄgion de lŐespace une autre, assurÄ par une procÄdure de suivi (voire de manipulation), qui est pris comme seule garantie de son identitÄ trans-temporelle. Dans ce cas, on parle de lŐidentitÄ gÄnÄalogique, ou de la ŒgÄnidentitÄŔ, dŐun corps matÄriel, pour la distinguer dŐune identitÄ assurÄe par la permanence de caractÄristiques individuelles discriminantes. Le problÃme est que dans le domaine dŐinvestigation expÄrimentale de la physique quantique, aucun critÃre dŐidentitÄ, quŐil sŐappuie sur des dÄterminations individuelles discriminantes ou sur la possibilitÄ dŐun suivi permanent, nŐest gÄnÄralement opÄrant. Pour commencer, celles des dÄterminations des ŒparticulesŔ qui sont soumises des ŒrÃgles de supersÄlectionŔ 17 , savoir diverses charges, la masse, le module du spin, etc. ne sont pas suffisantes pour caractÄriser une particule individuelle; leur ensemble dÄfinit tout au plus une espÃce de particules (lŐÄlectron, le proton, le quark-u, etc.). DŐautres variables non soumises des rÃgles de supersÄlection, comme la position dans lŐespace tridimensionnel ordinaire, sont il est vrai susceptibles de fournir la dÄtermination individuante recherchÄe. Mais elles sont rÄgies par une relation dŐindÄtermination de Heisenberg qui limite leur prÄdictibilitÄ en fonction de la marge de prÄdictibilitÄ dŐune seconde variable, dite conjuguÄe; elles laissent de ce fait gÄnÄralement subsister une zone de superposition entre la distribution de probabilitÄ de trouver une certaine particule en un point au moyen dŐun dÄtecteur, et la distribution de probabilitÄ dŐen trouver une autre au mÅme point. Sauf dans des cas bien particuliers (cavitÄs contenant une seule particule, rÄseaux cristallins dont chaque site joue le rÐle de cavitÄ, etc.), ni la discrimination entre particules, ni lŐidentitÄ de chacune dŐentre elles, ne peut donc Åtre assurÄe chaque instant au moyen de ce genre de variable. Par ailleurs, en mettant encore une fois part quelques cas spectaculaires conditionnÄs par un environnement restrictif (comme la micro-manipulation sur sites cristallins), on doit admettre quŐil nŐy a pas moyen de mettre en place une procÄdure universelle de suivi ou de dÄplacement maÊtrisÄ de chaque particule dans lŐespace tridimensionnel. La relation dŐindÄtermination entre coordonnÄes spatiales et coordonnÄes de quantitÄ de mouvement a en effet pour consÄquence que ce que lŐon peut dÄtecter du dÄplacement supposÄ dŐune particule nŐest pas tant une vÄritable trajectoire continue quŐune suite discontinue de rÄgions spatiales assez Ätendues et plus ou moins alignÄes. On pourrait certes supposer, par analogie avec le cas des corps en mouvements provisoirement cachÄs derriÃre un Äcran, quŐune trajectoire continue se poursuit lŐinsu de lŐexpÄrimentateur entre les rÄgions de dÄtection. Mais les deux situations ne sont en fait pas comparables. Car, dans le cas du corps matÄriels cachÄ derriÃre un Äcran, quantitÄ de descriptions conditionnelles de son mouvement sont autorisÄes: on pourrait passer derriÃre lŐÄcran pour observer ce qui sŐy passe, on pourrait aussi utiliser un procÄdÄ de rayons X, ou un systÃme de

17 B. dŐEspagnat, Le rÄel voilÄ, Fayard, 1994, p. 111, 187

miroirs, pour apprÄhender simultanÄment ce qui arrive devant et derriÃre lŐÄcran. Au contraire, dans le cas des Œtrajectoires de particulesŔ, lŐinterpolation expÄrimentale (qui joue le rÐle de Œcoup dŐoeil jetÄ derriÃre lŐÄcranŔ) nŐaboutit, une fois de plus en vertu des relations dŐindÄtermination, quŐ une dispersion accrue des rÄgions spatiales oÖ les ÄvÄnements de dÄtection sont susceptibles de se produire. E. SchrÓdinger a sans doute ÄtÄ celui des crÄateurs de la thÄorie quantique qui a le plus insistÄ sur cette carence des critÃres dŐidentitÄ dans lŐespace ordinaire, et qui en a tirÄ les conclusions les plus radicales. Selon lui, en lŐabsence de critÃres

dŐidentitÄ ou de gÄnidentitÄ stricte, on doit aller jusquŐ refuser de faire rÄfÄrence la moindre particule. ŒSelon moi, Äcrivait-il, abandonner la trajectoire Äquivaut abandonner la particuleŔ 18 . LŐindisponibilitÄ principielle de toute trajectoire (principielle parce quŐayant valeur lÄgale en thÄorie quantique travers les

les particules,

relations dŐindÄtermination) conduit mÅme admettre que Œ(

dans le sens naÌf dŐantan, nŐexistent pasŔ 19 . Le discours du physicien sŐen trouve complÃtement inversÄ. Au lieu dŐadmettre quŐ faible distance, des particules

individuelles ont une ŒprobabilitÄ dŐÄchangeŔ non nulle, quŐon risque alors de les prendre lŐune pour lŐautre et de perdre les consÄquences statistiques de leur

il nŐy a pas dŐindividus

individualitÄ, SchrÓdinger nŐhÄsite pas affirmer quŐŒ(

qui pourraient Åtre confondus ou pris lŐun pour lŐautre. De tels ÄnoncÄs sont dÄnuÄs de sensŔ 20 . PlutÐt que dŐutiliser un formalisme impliquant des opÄrateurs

de symÄtrie et dŐanti-symÄtrie, avec ses Ätats ÄtiquetÄs par des noms de particules et ses permutations dŐÄtiquettes, il prÄconise par consÄquent de mettre en oeuvre le formalisme de la thÄorie quantique des champs, dans lequel il nŐest plus du tout question de n particules dans un Ätat, mais dŐun Ätat dans son n-iÃme niveau quantique. De plus, au lieu de considÄrer que des particules ont une trajectoire approximative, SchrÓdinger signale que tout ce dont on dispose, et tout ce que

de longs chapelets dŐÄtats

successivement occupÄs (

de tels chapelets

. Il ne sŐagit l que dŐune

donnent lŐimpression dŐun individu identifiable (

parler de trajectoires de particules dans ce cas est que Œ(

La seule chose qui conduit bien des physiciens

rÄgit la mÄcanique quantique, ce sont Œ(

)

)

)

)Ŕ.

)

21

impression, ou pire dŐune illusion, surenchÄrit SchrÓdinger: ŒQuelques fois ces ÄvÄnements forment des chaÊnes qui donnent lŐillusion dŐentitÄs permanentesŔ 22 . SchrÓdinger suit ici la lettre la prescription piagÄtienne de Œretour au primitifŔ. Au lieu dŐextrapoler automatiquement, dans son discours, un systÃme classique dŐassertions sur les corps matÄriels, il en analyse les conditions performatives dŐassertabilitÄ. Ayant trouvÄ que lŐune des plus cruciales de ces conditions, savoir lŐopÄrativitÄ universelle des schÃmes de suivi et de dÄplacement continu,

18 Lettre de E. SchrÓdinger H. Margenau, 12 Avril 1955, AHQP, microfilm 37, section 9

19 E. SchrÓdinger, ŒLŐimage actuelle de la matiÃreŔ, in: Gesammelte abhandlungen, Volume 4, F. Wievweg & Sohn, 1984, p. 506

20

E. SchrÓdinger, ŒWhat is an elementary particle?Ŕ, Endeavour, 9, 109-116, 1950

21 ibid.

22 E. SchrÓdinger, Science et humanisme, in: Physique quantique et reprÄsentation du monde, Seuil, 1992, p. 47

nŐest pas remplie, il suspend toute rÄfÄrence des Äquivalents complets ou partiels des corps matÄriels en physique microscopique. LŐabsence dŐune autre de ces conditions, cŐest- -dire de la possibilitÄ de faire usage du schÃme de substitution rÄglÄe et reproductible dŐantÄcÄdents spatio- cinÄmatiques 23 afin de dÄgager des rapports de cause effet entre ÄvÄnements, a ÄtÄ plus particuliÃrement analysÄe et discutÄe par Heisenberg et par Bohr. Dans lŐarticle de 1927 dans lequel il exposait pour la premiÃre fois les relations dŐindÄtermination qui portent son nom, Heisenberg remarquait que ce que ces

relations interdisaient, cŐÄtait de fixer les conditions initiales du mouvement dŐun (Äventuel) corpuscule matÄriel avec une prÄcision et une reproductibilitÄ arbitrairement bonne. Il en infÄrait que Œce qui a ÄtÄ rÄfutÄ dans la loi exacte de causalitÄ, selon laquelle ŏquand nous connaissons le prÄsent avec prÄcision, nous

. Sans

doute fascinÄ par la teneur rÄvolutionnaire de lŐidÄe dŐune pure et simple

rÄfutation de la loi de causalitÄ, sans restriction dŐaucune sorte, il se laissait aller

la mÄcanique quantique Ätablit l'Ächec final

de la causalitÄŔ. Peu de temps aprÃs la publication de cet article, plusieurs

, objectÃrent cependant

Heisenberg que sa conclusion trÃs forte ne dÄcoulait pas des prÄmisses dont il Ätait parti. DŐune part, lŐimpossibilitÄ de fixer des antÄcÄdents ne rÄfute pas la loi de causalitÄ dans lŐabsolu mais la rend opÄratoirement inapplicable; elle ne fait que lui retirer, comme le dit A. KojÃve, tout Œsens physiqueŔ. CŐest dans cette brÃche que se sont engouffrÄs les partisans des thÄories variables cachÄes. DŐautre part, ainsi que le faisaient remarquer M. Schlick et E. Cassirer, la loi de causalitÄ a une valeur essentiellement rÄgulatrice pour la recherche; elle est un principe dŐorientation plutÐt quŐune loi au sens Ätroit du terme. Son inapplicabilitÄ ou son incapacitÄ fournir des prÄdictions certaines lorsquŐon la fait porter sur les seules sÄquences singuliÃres dŐÄvÄnements spatio-temporels,

nŐempÅche pas de chercher un domaine plus vaste oÖ pourrait Åtre mise en pratique la demande vague dŐordre et de Œpromesses de connaissances futuresŔ 26 en quoi elle consiste en tant que principe. Sensible ce genre dŐargument, Heisenberg se ralliait dÃs 1929-1930 une analyse plus nuancÄe, empruntÄe Bohr, du statut de la Œloi de causalitÄŔ en physique quantique. Selon cette

nouvelle perspective, il nŐest pas question dŐaffirmer, sans plus, que la loi de

La

description des faits dans lŐespace et dans le temps dŐune part et la loi de causalitÄ

dŐautre part, reprÄsentent des aspects des faits complÄmentaires et qui sŐexcluent

pouvons prÄdire le futurŐ, ce n'est pas la conclusion mais l'hypothÃseŔ

ajouter en fin de parcours que Œ(

)

chercheurs, parmi lesquels quelques philosophes

25

24

causalitÄ a ÄtÄ rÄfutÄe par la physique quantique, mais seulement que Œ(

)

23 Dans des sÄquences dŐŒÄtatsŔ au sens de la mÄcanique classique (cŐest- -dire de couples de valeurs des coordonnÄes de position et de quantitÄ de mouvement). 24 W. Heisenberg, ŒThe physical content of quantum kinematics and mechanicsŔ, in: J.A. Wheeler & W.H. Zurek, Quantum theory and measurement, Princeton University Press, 1983

25 H. Bergmann en 1929 (voir M. Jammer, The philosophy of quantum mechanics, J. Wiley, 1974); A KojÃve,

LŐidÄe du dÄterminisme, Livre de poche, 1991; E. Cassirer, Determinism and indeterminism in modern physics,

Yale University Press, 1956.

26

E. Cassirer, Determinism and indeterminism in modern physics, op. cit. p. 65

lŐun lŐautreŔ 27 . Autrement dit, la causalitÄ en tant que principe peut rester lŐordre du jour; seule son application dans le champ constitutif du concept de corps matÄriel, savoir lŐespace et le temps ordinaires, a ÄtÄ exclue ou du moins privÄe de Œsens physiqueŔ et de fÄconditÄ prÄdictive, par lŐavÃnement de la physique quantique.

Un autr e lieu dŐobjectivitÄ?

Pour rÄcapituler, ni le schÃme dŐidentitÄ de lŐobjet, ni celui de substituabilitÄ dŐantÄcÄdents reproductibles, ne sont gÄnÄralement applicables des rÄgions dÄlimitÄes de lŐespace ordinaire, lŐÄchelle microscopique. En traduisant ce constat en termes kantiens, on pourrait aussi dire quŐau moins deux des rÃgles qui contribuent transformer la simple suite des apparences en une connaissance dŐobjets, savoir le principe de permanence de la substance et le principe de causalitÄ, sont inapplicables aux rapports de succession des phÄnomÃnes singuliers situÄs dans lŐespace ordinaire lŐÄchelle microscopique. La consÄquence de cela est quŐ moins de trancher dÄfinitivement le fil conducteur qui conduit des procÄdures dŐobjectivation lŐobjectivitÄ (comme acceptent de le faire les partisans des thÄories variables cachÄes), on doit admettre que lŐobjet de la microphysique nŐest ni de prÃs ni de loin assimilable au type des corps matÄriels. Les conditions performatives dŐassertabilitÄ dŐÄnoncÄs portant sur des corpuscules matÄriels ne sont pas remplies. On aurait pu arriver la mÅme conclusion beaucoup plus directement en remontant la racine dÄfinitionnelle du concept dŐobjectivation, et en montrant que le critÃre central permettant de satisfaire une telle dÄfinition nŐest pas rempli en microphysique. Objectiver cela veut dire avant tout stabiliser un aspect des phÄnomÃnes, le dÄsolidariser non seulement du contexte perceptif ou instrumental de sa manifestation, mais aussi des circonstances particuliÃres de la mise en place de ce contexte, et pouvoir ainsi le prendre comme thÃme d'une description valant pour tous ceux qui se placeraient dans des conditions perceptives ou instrumentales suffisamment voisines. Or, justement, l'une des premiÃres conclusions importantes que les crÄateurs de la mÄcanique quantique

ont tirÄes de leurs rÄflexions sur cette thÄorie et sur la situation ÄpistÄmologique qu'elle exprime, consiste dire qu'il est gÄnÄralement impossible de dÄfaire le lien entre le phÄnomÃne et les circonstances expÄrimentales particuliÃres de sa

manifestation. Bohr a ÄtÄ le premier lŐaffirmer, entre 1927 et 1929: Œ(

grandeur finie du quantum d'action, Äcrit-il, ne permet pas de faire entre phÄnomÃne et instrument d'observation la distinction nette qu'exige le concept

d'observation (

incompensables et incontrÐlables, qui accompagnent chaque ÄvÄnement de

dÄtection, et qui interdisent en gÄnÄral

)

la

28 . Il a insistÄ plus tard sur les processus irrÄversibles, la fois

29

de reproduire prÄcisÄment les conditions

27 W. Heisenberg, Les principes physiques de la thÄorie des quanta, Gauthier-Villars, 1972, p. 52

28 N. Bohr, La thÄorie atomique et la description des phÄnomÃnes, op. cit. p. 10
29

Si lŐon ne sŐinterdit pas de faire alterner des mesures de variables conjuguÄes.

initiales qui y ont conduit. La procÄdure de saisie opÄratoire du stable ou du rÄpÄtable dans le mouvant, en quoi consiste fondamentalement lŐobjectivation, est donc entravÄe la source lorsquŐon cherche lŐappliquer aux rapports et aux successions de phÄnomÃnes singuliers spatio-cinÄmatiques relevant de la microphysique. Le projet scientifique de maÊtriser le flux hÄraclitÄen des phÄnomÃnes en un ordre rÄglÄ de succession des Ätats dŐobjets, semble gravement compromis. Mais il nŐest aprÃs tout compromis de faÂon avÄrÄe quŐau niveau des sÄries de phÄnomÃnes isolÄs comprenant des indications sur une stricte localisation dans lŐespace-temps. Il ne rencontre dŐobstacles clairement identifiÄs que lorsquŐon cherche confÄrer lŐobjet de la physique microscopique une forme plus ou moins inspirÄe du corps matÄriel. Pourquoi ne pas reprendre ab initio la procÄdure dŐobjectivation en changeant radicalement son niveau dŐapplication, et en nŐexigeant pas dŐavance quŐelle aboutisse aux figures familiÃres lŐÄchelle de lŐhomme? Une mÄthode pour cela consiste repousser dŐun cran le projet gÄnÄral dŐidentification dŐun invariant. Ne disposant pas dŐune structure stable gÄnÄratrice de phÄnomÃnes singuliers spatio-temporellement localisÄs reproductibles, rien nŐempÅche de chercher une structure stable gÄnÄratrice de distributions statistiques reproductibles 30 . Or, lŐune de celles-ci est bien connue en mÄcanique quantique: il sŐagit du vecteur dŐÄtat. DŐune part, un vecteur dŐÄtat unique est associÄ de faÂon permanente une classe dÄfinie de prÄparations expÄrimentales: partir du moment oÖ la prÄparation est fixÄe, le vecteur dŐÄtat lŐest aussi, et il Ävolue par la suite conformÄment une Äquation aux dÄrivÄes partielles strictement continue et dÄterministe (l'Äquation de SchrÓdinger). DŐautre part, chaque vecteur dŐÄtat est le gÄnÄrateur dŐautant de distributions fixes de probabilitÄs que de mesures pouvant Åtre accomplies la suite de la prÄparation qui lui correspond. En somme, si le corps matÄriel peut Åtre appelÄ (en sŐinspirant de Leibniz et Merleau-Ponty) le ŒgÄomÄtralŔ dŐune classe dŐaspects phÄnomÄnaux spatio-temporels, le vecteur dŐÄtat est, lui, le gÄomÄtral des distributions statistiques de phÄnomÃnes obtenus la suite dŐune prÄparation expÄrimentale spÄcifiÄe. Une diffÄrence notable entre les deux est que, contrairement lŐinvariant Œcorps matÄrielŔ, qui est une entitÄ situÄe dans le cadre spatio-temporel ordinaire, lŐinvariant Œvecteur dŐÄtatŔ se dÄploie dans un espace abstrait (lŐespace de Hilbert). LŐespace-temps oÖ se manifestent les phÄnomÃnes est rigoureusement coextensif la scÃne gÄomÄtrique du devenir des entitÄs Œcorps matÄrielŔ, alors quŐil est complÃtement distinct du cadre gÄomÄtrique oÖ Ävoluent les vecteurs dŐÄtat. CŐest ce dernier point qui explique que Heisenberg ait qualifiÄ, dans Physique et philosophie, le vecteur dŐÄtat (ou la fonction dŐonde) dŐentitÄ objective mais pas rÄelle. Le qualificatif ŒrÄelŔ est

30 Souhaitant approfondir ce projet de changement du lieu dŐobjectivation en microphysique, quelques chercheurs se sont mis en quÅte dŐune classe inÄdite de mÄthodes expÄrimentales vis- -vis desquelles le vecteur dŐÄtat ne reprÄsente plus un invariant seulement statistique, mais lŐinvariant de certaines sÄquences singuliÃres de phÄnomÃnes. De telles mÄthodes ont ÄtÄ identifiÄes sous le nom de procÄdures de mesure ŒadiabatiquesŔ. Voir Aharonov Y., Anandan, J., and Vaidman L., ŒMeaning of the wave functionŔ, Physical Review, A47, 4616-4626,

1993

en effet rÄservÄ par Heisenberg, conformÄment lŐÄtymologie latine du mot allemand realit t quŐil emploie ici, des objets isomorphes la ŒchoseŔ familiÃre (ou au corps matÄriel), cŐest- -dire des objets situÄs dans lŐespace- temps ordinaires. CŐest aussi ce point qui justifie que G. Cohen-Tannoudji ait considÄrÄ que lŐespace de Hilbert Ätait le nouveau lieu de lŐobjectivitÄ en physique, en remplacement de lŐespace-temps ordinaire 31 . LŐinsistance de SchrÓdinger sur la rÄalitÄ des fonctions dŐonde (ou les vecteurs dŐÄtat) se comprend quant elle si lŐon se souvient de la tendance de cet auteur faire converger les notions dŐobjectivitÄ et de rÄalitÄ 32 . Quoi que lŐon puisse penser de cette assimilation, il faut reconnaÊtre quŐelle a donnÄ SchrÓdinger lŐaudace intellectuelle nÄcessaire pour contester lŐordonnancement convenu dŐun atomisme encore mal affranchi de ses connotations ŒcorpusculairesŔ. Selon SchrÓdinger 33 , la matiÃre telle que nous la manipulons dans notre environnement immÄdiat ne consiste pas en un assemblage gÄomÄtrique dŐatomes plus ou moins assimilÄs de petits corps matÄriels. Elle doit Åtre considÄrÄe comme une observable spatiale macroscopique dont la

stabilitÄ relative est dŐordre statistique, et dont le rapport avec les observables spatiales microscopiques (comme celles qui sont apprÄhendÄes par le

microscope effet tunnel) est de lŐordre de la ŒcoalescenceŔ

juxtaposition. Ainsi, la matiÃre se trouve-t-elle complÃtement dÄpossÄdÄe du

plutÐt que de la

34

31 On peut sŐinterroger dans ces conditions sur la persistance dans le langage standard des traitÄs de mÄcanique

quantique dŐexpressions comme Œle vecteur dŐÄtat de telle particule est

dans tel ÄtatŔ. Ces expressions ne laissent-elles pas entendre que lŐobjet dŐinvestigation reste une (des) Ŕparticule(s)Ŕ reliÄe(s) de faÂon plus ou moins l che, avec plus ou moins dŐaspects ondulatoires et plus ou moins de sens de lŐabstraction, au type antÄrieur des corps matÄriels situÄs dans lŐespace-temps ordinaire? Et cette faÂon de sŐexprimer est-elle vraiment compatible avec un changement complet de lieu dŐobjectivitÄ tel que celui qui est suggÄrÄ par G. Cohen-Tannoudji? La rÄponse cette derniÃre question est pour lŐessentiel nÄgative. Le signe de cette incompatibilitÄ est la multiplication de paradoxes bien connus qui ne sont pas tant ceux de la physique quantique que ceux de la juxtaposition persistante cette physique de reprÄsentations qui lui sont antÄrieures. Mais sŐil en est ainsi, pourquoi les physiciens continuent-t-ils faire usage de ces modes dŐexpression et de leurs reprÄsentations associÄes? On peut lŐexpliquer par leur souhait de concilier autant que possible deux besoins distincts. Le premier besoin est de disposer des invariants fonction prÄdictive les plus gÄnÄraux et les plus fÄconds possibles. Les vecteurs dŐÄtat, et les symÄtries qui opÃrent sur eux, jouent ce rÐle. Le second besoin est dŐassurer la continuitÄ historique des types ontologiques, et en particulier de tirer un fil conducteur entre la ŒchoseŔ de la vie courante et lŐobjet de la physique. Pour atteindre ce second but (souvent tacite), les physiciens sŐappuient sur un agrÄgat dŐinvariants spatio-temporels partiels, de sÄquences de phÄnomÃnes approximant des trajectoires, de critÃres dŐidentitÄ temporairement opÄrants, de classes limitÄes de dÄterminations Œsuper-sÄlectivesŔ (non soumises des relations dŐindÄtermination), ou de schÃmes dŐactivitÄ de manipulation aux domaines de valididÄ restreints. La ŒparticuleŔ est le fÄdÄrateur composite vers lequel sont censÄs converger: le pointillÄ dŐune quasi-trajectoire, une masse et un ensemble de charges, des possibilitÄs ponctuelles dŐinsertion dans un schÃme de manipulation, etc. Les lacunes dans les quasi-trajectoires, lŐimpossibilitÄ dŐattribuer aux ŒparticulesŔ dŐautres propriÄtÄs au sens strict que celles qui relÃvent dŐobservables super-selectives, les carences des schÃmes de manipulation en dehors de certaines situations spÄcifiÄes, sont tenus pour des circonstances dont il faut certes tenir compte dans lŐutilisation des vecteurs dŐÄtat (ou des intÄgrales de chemin de Feynman), mais qui restent marginales au regard de la dÄcision implicite de conserver coØte que coØte des formes dŐexpression issues de lŐontologie somatologique de la vie courante. Cette stratÄgie rÄussit plutÐt bien en pratique, mais au prix dŐune tension permanente entre le petit nombre de degrÄs de libertÄ du discours et la gÄnÄralitÄ du formalisme. De l vient lŐimpression, justifiÄe, des physiciens, que Œles mathÄmatiques en savent plus quŐeuxŔ; plus quŐeux, cŐest- -dire plus que le cadre discursif prÄ-compris quŐils continuent utiliser par fragments adroitement articulÄs les uns aux autres.

ou bien Ŕon a prÄparÄ telle particule

Ŕ,

32

M. Bitbol, SchrÓdingerŐs philosophy of quantum mechanics, Kluwer, 1996, chapitre 4

33 E. SchrÓdinger, The interpretation of quantum mechanics, (Ed. M. Bitbol), Ox Bow Press, 1995, chapitre 3.
34

ibid. p. 98-99

privilÃge dŐÅtre auto-explicable parce quŐauto-composÄe (les grands corps matÄriels Ätant supposÄs rÄsulter dŐune sorte dŐempilement de corps matÄriels plus petits). Elle ne peut plus prÄtendre quŐau statut de rÄsultante dŐune procÄdure limitÄe dŐobjectivation des phÄnomÃnes, approximativement

acceptable lŐÄchelle spatiale macroscopique parce quŐappuyÄe sur un faible niveau de fluctuations statistiques relatives. Elle reprÄsente si lŐon veut un type dŐobjet Ämergent grande Ächelle. Les consÄquences de cette rÄorganisation du champ conceptuel pour la dÄfinition mÅme des sciences physiques ne sont pas minces. Si on lŐaccepte (et on doit lŐaccepter lorsquŐon assume toutes les consÄquences du Œretour au primitifŔ piagÄtien), on est en effet conduit

admettre du mÅme coup que la

investigations du physicien. Elle ne reprÄsente rien de plus que la prÄsupposition de base et la motivation initiale de ces investigations. En termes plus directs, le

physicien ne peut plus Åtre dit Œchercher percer les secrets de la matiÃreŔ. Son travail consiste plutÐt articuler des invariants performatifs de plus en plus Ätendus lui permettant de maÊtriser anticipativement ceux des phÄnomÃnes qui, son Ächelle et dans un cadre de prÄ-comprÄhension qui est celui de lŐactivitÄ et

matiÃre

nŐest

pas

objet

universel

des

du langage humains,

se manifestent comme des indications au sujet des

propriÄtÄs de corps matÄriels.