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Yogi au bord d'un bassin aux lotus Illustration d'un manuel, XIXème siècle. UPANISHADS DU YOGA

Yogi au bord d'un bassin aux lotus Illustration d'un manuel, XIXème siècle.

UPANISHADS DU YOGA

Advaya Taraka Upanishad

L'Upanishad de la Traversée vers l'Unique

Traduite et annotée par M. Buttex D'après la version anglaise de Georg Feuerstein, Ph.D.

Cinquante-troisième Upanishad du canon Muktika, appartenant au Shukla Yajur Véda et classée comme Upanishad du

Yoga.

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Taraka, la Traversée et le Libérateur, s'applique le plus souvent à un certain Mantra murmuré à l'oreille de celui qui meurt à Bénarès par le dieu Shiva, lui assurant une libération immédiate, mais se réfère aussi au mantra absolu, le OM, qui est par essence le mantra libérateur. Ici, c'est Brahman qui est le “Libérateur”, celui qui assure la Traversée vers Cela, l'absolu (cf. shloka 3). Mais pour parvenir à ce stade, une maîtrise yoguique est requise, car l'aspect visuel de la méditation dont il est ici question constitue en soi une voie. Le Yoga de la Traversée, Taraka Yoga, est ici expliqué avec minutie et clarté. Indépendamment de la pratique du Shambhavi mudra, il arrive que des phénomènes lumineux (appelés par ailleurs photismes, photescences) apparaissent spontanément, déconcertant ou déconcentrant le méditant. Cette Upanishad l'intéressera tout particulièrement.

Om ! Cela est plénitude; ceci est plénitude; De la plénitude, naît la plénitude. Quand la plénitude est extraite de la plénitude, Ce qui reste est plénitude, indéniablement.

Om ! Shanti ! Shanti ! Shanti ! Om ! Paix ! Paix ! Paix !

1. Voici exposée l'Upanishad de la Traversée vers l'Unique, à l'intention de celui qui est parvenu à la parfaite maîtrise des sens, à l'union méditative (samadhi) et a acquis les six vertus (pacification, intériorisation, recueillement, patience, consécration et foi).

2. « Je suis la forme authentique de la Conscience universelle (chit) ». Méditant sur cette pensée,

que le disciple ferme ses yeux (complètement ou à demi) et qu'il intériorise son regard, se concentrant sur la zone entre les sourcils; alors il verra la forme lumineuse du suprême Brahman, multitude d'étincelles d'Existence-Conscience-Félicité absolues (Sat Chit Ananda). Qu'il s'identifie à cette forme !

3. Cette doctrine secrète est connue sous le nom de Yoga de la Traversée (Taraka Yoga), car elle

permet de surmonter l'angoisse du cycle de vie : conception, naissance, vie et mort. Réalisant que l'âme

individuelle (jiva) et le Seigneur (Ishvara) ne sont qu'illusions, on abandonne toute différenciation comme n'étant “ni ceci, ni cela” (Neti Neti). Seul demeure cet Unique, qui est Brahman.

4. Pour atteindre cette perfection, il faut procéder à une investigation minutieuse des trois voies

(trilakshya).

5. Au milieu du corps, se trouve la nadi de Brahman (sushumna), où circule l'éclat du Soleil et de la

Lune en leur plénitude. S'élevant de la base (muladhara), elle se déploie jusqu'à l'ouverture de Brahman (brahmarandhra). À l'intérieur circule la fameuse Kundalini, dont l'éclat est équivalent à des myriades d'éclairs et dont la subtilité évoque la ténuité de la fibre de lotus. L'homme qui l'a vue, ne serait-ce qu'en esprit, est libéré de tous ses actes négatifs et de ses liens au monde physique. Lorsque brille en permanence cette splendeur qui est le fruit suprême du Yoga de la Traversée, établie dans le mandala au sommet du front (ajna), l'adepte est parvenu à la perfection. Bouchant l'orifice de ses oreilles avec le bout de ses index, il entend un son qui fait phut, il est devenu victorieux ! Le mental immobilisé, il perçoit alors que son œil subtil baigne dans une lumière d'un bleu foncé; se concentrant sur cette vision intérieure, il ressent une félicité inégalable. Tel est ce que l'adepte perçoit en son cœur (hridaya). C'est donc par ces signes de la voie intérieure que l'aspirant à la délivrance doit mener sa pratique.

6. Viennent ensuite les signes de la voie extérieure. Concentrant son regard à la pointe du nez, si

l'adepte perçoit – quatre doigts au-delà, ou six, huit, dix, douze doigts – un espace tour à tour d'un jaune

brillant puis d'un rouge ardent, qui devient parfois d'un bleu radieux ou assombri, il a véritablement atteint à l'union [il est donc un yogi]. Déplaçant son regard vers le coin externe des yeux ou papillonnant dans l'espace, s'il voit d'emblée des rayons lumineux, c'est qu'il est devenu un authentique yogi. Lorsque

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des rayons de lumière semblables à de l'or fondu apparaissent au coin externe de ses yeux ou au sol, on peut dire que sa vision s'est stabilisée. Et si cette vision lui apparaît au-dessus de sa tête, à douze doigts de distance, c'est qu'il est parvenu à l'immortalité. Par la suite, s'il voit constamment et où qu'il se trouve la lumière de l'espace éthéré dans sa tête et ses nerfs subtils, c'est qu'il est devenu un yogi établi dans la vision.

7. Passons maintenant aux perceptions liées à la voie médiane. L'adepte perçoit une lumière qui

scintille en continu de mille feux multicolores, telle la roue du Soleil apparaissant à l'aube au bas du firmament; ou c'est comme une conflagration, ou encore comme la lueur diffuse de la région céleste intermédiaire (antariksha) dont l'éclat reste indéfinissable. Qu'il s'établisse dans la forme qui se présente. Par la contemplation de ces phénomènes lumineux en leur abondance, il devient semblable à l'espace éthéré (akasha) dépourvu de qualités. Puis il s'identifie à l'espace éthéré suprême (Parama Akasha) qui lui apparaît comme une profonde obscurité où resplendit la forme radieuse du Libérateur. Il devient ensuite le grand espace éthéré (Maha Akasha), comparable à la conflagration de la destruction finale. Puis il devient l'espace éthéré de la Réalité (Tattva Akasha), dont le resplendissement s'embrase d'un éclat qui surpasse tout. Enfin, il devient l'espace éthéré du Soleil (Surya Akasha), comparable à l'embrasement de cent mille soleils en leur gloire. Ainsi donc les cinq espaces éthérés, allant de l'extérieur au plan le plus intérieur, constituent la voie de la Traversée. Qui en fait l'expérience est libéré du fruit de ses actes et devient tel l'espace, à la semblance de ceux ici décrits. Vraiment, il est devenu le Libérateur (Taraka), il s'est identifié à la voie et cueille le fruit de la Réalité au-delà du mental (amanaska).

8. Ce yoga de la Traversée se divise en deux étapes, la première qui est la Traversée et la seconde

qui mène à la Réalité au-delà du mental. Comme dit l'ancien adage « Ce yoga de la Traversée doit être

considéré comme double, une étape initiale et une ultime : l'étape initiale doit consister en cette Traversée, la Réalité au-delà du mental étant celle qui lui succède.»

9. Dans la pupille-étoile (tara) à l'intérieur des yeux, se trouve l'image du soleil et de la lune. Dans

la pupille-Traversée (taraka), sont perçus les disques solaire et lunaire tels qu'ils sont dans le macrocosme, mais il existe une paire correspondante dans l'espace intracrânien, qui en sont les reflets dans le microcosme. Cette similitude étant comprise, il s'agit de percevoir par les pupilles les disques solaire et lunaire intérieurs. Mettant son mental sous le joug (yukta), l'adepte doit méditer en fusionnant les deux visions (macro- et microcosmique) sachant que, s'il n'y avait aucune connexion (yoga) entre ces deux aspects de la réalité, il n'y aurait pas de champ pour l'activité sensorielle. C'est pourquoi la Traversée doit être pratiquée sous sa seule forme intérieure.

10. Duelle est cette Traversée : la Traversée sans forme et la Traversée avec forme. Celle qui s'achève toujours accompagnée d'impressions sensorielles est avec forme. Celle qui transcende l'espace inter- sourcilier est sans forme. Dans les deux cas, il s'agit de déterminer le sens spirituel [y compris d'une impression sensorielle], et il est souhaitable d'y procéder avec un mental tenu sous le joug. De même, c'est par le yoga de la Traversée, par la vision de ce qui demeure au-delà des sens, par la maîtrise du mental et dans l'espace intermédiaire*, que l'adepte atteint l'Existence-Conscience-Félicité absolues, nature innée de Brahman. À ce point, Brahman se manifeste sous la forme illusoire d'une lumière blanche, perçue par l'œil à l'aide du mental intériorisé. C'est aussi de cette manière qu'est réalisée la Traversée sans forme. L'akasha du cœur (dahara) et les phénomènes lumineux connexes deviennent perceptibles à l'œil grâce au mental sous le joug. Car le processus de perception, tant extérieure qu'intérieure, est étroitement corrélé à l'interdépendance du mental et de l'œil, et c'est uniquement par l'union du mental, de l'œil et de l'Atman que la perception spirituelle peut opérer. Donc le mental tenu sous le joug de la vision intérieure apparaît indispensable à la réalisation de la Traversée.

*Antariksha connote ici à la fois l'espace céleste médian et le plan intérieur purement introspectif.

11. Pour réaliser le yoga de la Traversée, que le regard soit maintenu dans la cavité inter-sourcilière,

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permettant à la lumière qui demeure au-dessus de cet endroit de se libérer. L'adepte doit s'efforcer avec soin, tout en maintenant son mental sous le joug, d'unir ce mental au Libérateur (Taraka), après quoi il haussera légèrement les sourcils — ceci correspondant à l'étape initiale de la Traversée. L'étape ultime est sans forme, réputée être l'au-delà du mental. Un fort rayonnement lumineux se produit dans la zone située au-dessus de la voûte du palais, et c'est cela que l'adepte doit contempler. C'est de là que proviennent le pouvoir d'animan (vision ou taille microscopique) et les autres pouvoirs surnaturels (siddhis).

12. Lorsque se produit la vision conjointe des voies extérieure et intérieure, les yeux sont privés de

leur capacité à s'ouvrir et se clore, et c'est alors le sceau de la Bienheureuse (Shambhavi mudra). La terre, lorsqu'elle est le séjour des connaisseurs qui ont maîtrisé ce sceau, est purifiée. Par la vision de ces adeptes, tous les mondes sont purifiés. Et celui qui a eu la possibilité de se prosterner avec dévotion devant l'un de ces suprêmes yogis, est lui aussi libéré.

13. L'éclat radieux de la voie intérieure, c'est la nature innée. C'est par le recueillement auprès du

Maître suprême que la voie intérieure aboutit à l'efflorescence incandescente du lotus aux mille pétales (Saharasra), celé dans la grotte de l'intellect supérieur (Buddhi); c'est alors la conscience transcendante (Turiya), siégeant dans l'ultime chakra (Shodasha anta, à seize pouces au-dessus du Brahmarandra). Un maître pleinement réalisé est requis pour obtenir la vision de la Réalité suprême.

14. Ce maître doit être versé dans les Védas, fervent de Vishnu, affranchi de toute antipathie,

connaisseur du Yoga, s'y adonnant et se maintenant en permanence dans la pureté de l'union spirituelle (Yoga).

15. Celui qui est doté d'une dévotion constante à son maître, qui est par excellence un connaisseur

de l'Être suprême (Purusha), celui-là, du fait qu'il possède toutes ces qualités, peut en vérité être appelé

un maître (guru).

16. La syllabe gu signifie “obscurité”; la syllabe ru signifie “celui qui dissipe cette obscurité”. C'est en

raison de son aptitude à dissiper l'obscurité qu'on le nomme guru.

17. Seul le maître est le Brahman suprême. Seul le maître est l'au-delà de la voie. Seul le maître est

la Connaissance absolue (Para Vidya). Seul le maître est le plus haut refuge.

18. Seul le maître est la limite ultime. Seul le maître est la richesse sans égale. Parce qu'il est celui

qui enseigne la Réalité non-duelle, il est le maître qui surpasse tous les autres maîtres.

19. Quiconque récite cet enseignement ne serait-ce qu'une fois se libère de la roue du devenir

(Samsara). Dès cet instant, tous les actes négatifs commis tout au long de ses vies antérieures sont effacés. Tous ses désirs sont comblés. Les buts de la vie humaine (Purushartha) sont accomplis et les pouvoirs surnaturels conquis, dans leur totalité.

Qui possède cette connaissance détient la doctrine secrète.

Om ! Cela est plénitude; ceci est plénitude; De la plénitude, naît la plénitude. Quand la plénitude est extraite de la plénitude, Ce qui reste est plénitude, indéniablement.

Om ! Shanti ! Shanti ! Shanti !

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Om ! Paix ! Paix ! Paix !

Ici se termine l'Advaya-Tarakopanishad, appartenant au Sukla Yajur Véda.

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