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Abdelmajid Hannoum Historiographie et légende au Maghreb : la Kâhina ou la production d'une mémoire

Historiographie et légende au Maghreb : la Kâhina ou la production d'une mémoire

In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 54e année, N. 3, 1999. pp. 667-686.

Abstract Historiography and legends in the Maghreb: the legend of the Kahina and the making of a memory. A. Hannoum.

This paper investigates the making of the legend of the Kahina—the Berber queen who allegedly led the local resistance against the Arab conquest in the late seventh century—from its early manifestations in the late ninth century until the early nineteenth century. By analyzing the early manifestations of the legend, I argue that the legend passed, gradually, from folklore to historiography, from social memory to historical memory. The paper also explains the development of the legend, how it first contained the ideology of the Jihad, and then by the eleventh century, with the integration of North Africa in the larger Islamic community, served to articulate the supposedly Oriental origins of the Maghreb. By the fourteenth century, the legend was complete and in addition to the Eastern origin of the Berber, it has come to articulate the myth of the Berber acceptance of Islam. Moreover, from that time onward, the legend has become a myth of origin explaining how North Africa has been Arabized and Islamized by the cooperation of the Berbers themselves.

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Hannoum Abdelmajid. Historiographie et légende au Maghreb : la Kâhina ou la production d'une mémoire. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 54e année, N. 3, 1999. pp. 667-686.

: 10.3406/ahess.1999.279771 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1999_num_54_3_279771

INVENTION

HISTORIOGRAPH IQUE

HISTORIOGRAPHIE ET LEGENDE AU MAGHREB

La Kähina ou la production une mémoire

Abdelmajid HANNOUM

où venait-elle Que signifie-t-elle Où appréhender

Marcel PROUST

On sait peu de choses de la Kähina cette célèbre femme berbère qui tenu tête aux Arabes lors des conquêtes du Maghreb la fin du 7e siècle Pourtant est elle que se réclament hui aussi bien les Berbères

les juifs que les féministes et est épisode de sa résistance qui explique selon eux le Maghreb des temps présents1 Cet épisode cependant fut abord et pour longtemps le monopole des historiens arabes Je chercherai

donc dans cet article

quels éléments et ce elle signifie chaque phase de sa transformation analyse révélera également comment les historiens et chroniqueurs ont élaboré graduellement une mythologie pour justifier la présence arabe au Maghreb et expliquer la place des Berbères dans la communauté musulmane épisode de la Kähina pris fin entre 693 et 702 selon les différentes versions elle fut tuée par le général arabe Hassan mân Mais les écrits sur cet événement datent seulement du 9e siècle Textuel lement la légende donc commencé un siècle et demi plus tard Comment expliquer un tel laps de temps entre événement et sa narration Cet article pour ambition de montrer que histoire de la Kahina fut transmise abord oralement et que même après avoir été mise par écrit elle continua faire partie du folklore Il va sans dire que événement la conquête de Ifrîqiya fut accompagné dès le début une multitude de récits peut-être presque autant que de participants De plus il est fort

voir comment la légende est formée

partir de

Cet article est la réécriture un chapitre un livre colonial Memories The Legend of the Kahina Je tiens

Institute for Advanced Study Princeton qui généreusement accueilli pendant les années 1996-1998 Mes vifs remerciements Jocelyne Dakhiia et Lucette Vaiensi pour leurs suggestions aussi bien sur la forme que sur le contenu

paraître Colonial Historiés Post exprimer ma profonde gratitude

Voir mon article

Historiography Mythology and Memory in Modern North Africa

Studia Islamica no 85 février 1997 pp 85-130

Annales HSS mai-juin 1999 no

pp 667-686

667

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

possible que événement ait pas été seulement un objet de narration pour

les participants mais aussi pour les deux communautés

sulmane étant donné son importance extrême Il concerne les musulmans témoins de la volonté de Dieu se manifestant par le succès des conquêtes au même degré que les Berbères qui voyaient leur terre conquise Il était dès lors inévitable que ces faits soient abord admis par la tradition orale

et que celle-ci diffère selon les groupes Des études ont montré de longue date que les récits de guerre sont particulièrement sujets influence du folklore Les soldats eux-mêmes racontent les mêmes histoires une fa on différente intégrant leur propre folklore2 Il convient cependant au préa lable de souligner que historiographie arabe classique impose sa division analyste un point de vue la fois spatial et temporel Un premier type historiographie fut écrit exclusivement par des historiens orientaux Medine Bagdad Bassora est-à-dire au Mashriq Un deuxième type fut écrit époque médiévale plus précisément pendant les 13e et 14e siècles par des historiens essentiellement mais pas exclusivement maghrébins Par souci exhaustivité un autre type historiographie mo derne cette fois sera aussi soumis analyse afin de voir quelle forme la légende de la Kähina prise la veille de ère coloniale

berbère et mu

Folklore et histoire

Le plus ancien texte sur la Kähina dont nous disposons remonte Wâqidî

822) mais ce texte est rapporté par un historien du 12e siècle Ibn al-

Athîr

cause de as ses habitants

sassinat de Kusayla Elle

des actes horribles Elle les brutalement opprimés Après la mort de Zuhayr Qays en 67 les Musulmans de Qayrawân subirent de forts dommages Abd al-Malik désigna Hassan mân en Ifrîqiya Celui-

ci marcha avec une armée considérable contre la Kähina Ils combattirent les Musulmans furent battus et plusieurs entre eux furent tués Vaincu

Abd al-

Hassan regagna les environs de Barqa et

Malik lui envoya une armée énorme avec ordre attaquer la Kahina Hassan attaqua la Kähina Il la battit et la tua ainsi que ses fils Il retourna

ensuite Qayrawân3

Nous disposons également un autre texte un peu plus tardif mais remontant cette fois directement son auteur Khalîfa Khayyât Usfûrî 854) auteur un TarikhIL classé par ordre chronologique Ibn Khayyât rapporte en 57/676 âwiyya Abî Sufyân envoya Hassan al- mân en Ifrîqiya Hassan accepta un traité de paix avec la population

1233 Voici ce il dit

Wâqidî rapporte que la Kähina se montra courroucée

gouverné Ifrîqiya et

infligé

installa en

74

Marc BLOCH Réflexions un historien sur les fausses rumeurs de la guerre Mélanges

historiques Paris Ibn AL-ATH

cole Pratique des Hautes

Al-Kâmil fî al-târîkh Beyrouth 1965 vol IV

tudes 1963 vol

pp 41-57

371

Khalîfa ibn KHAYY 1967 vol II

Târîkh Khalîfa ibn Khayyât Najaf éd Akram Diyâ Umarî

668

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

en échange un tribut annuel kharâj et installa en Ifrîqiya la mort de âwiyya 59/678)5 Cette information nous conduit penser que Hassan servit deux fois en Ifrîqiya la première durant le règne de âwiya la seconde durant le règne de Abd al-Malik Marwân 85 705 Un peu plus loin dans le même ouvrage Ibn Khayyât mentionne

année 72/691 comme étant la date de la conquête de Aurès par Hassan6

Il mentionne aussi que la Kahina fut tuée en 74/6937 part

détails mineurs concernant les dates le récit Ibn Khayyât ne contredit donc pas celui de Wâqidî-Ibn al-Athîr il en dit seulement moins

Un autre texte remontant ce même siècle écrit par Balâdhurî 892) rapporte après Wâqidî et autres qâla al-Wâqidî wa ghayruhu) que Hassan vainquit la Kahina après avoir été battu par elle8 Ces deux derniers historiens néanmoins suggèrent ce que Wâqidî relate explicitement savoir état de désordre injustice et oppression que la Kahina causé la population Mais aucun eux ne mentionne existence de ses fils Dans le récit de Wâqidî état de Ifrîqiya est emblée un état de désordre injustice et de tyrannie créé par une reine non musulmane La loi de islam est suspendue depuis la mort de Zuhayr Cette même idée est exprimée quoique différemment par les trois historiens Wâqidî nous donne même une description de Ifrîqiya et des méfaits de la Kahina mauvais traitements encontre des musulmans mort un général musulman Zu hayr Qays) oppression de la population Dans le récit de Balâdhurî état de désordre se trouve exprimé par la mort un général musulman et par hégémonie et le règne une femme non musulmane Dans le récit Ibn Khayyât le départ de Hassan présuppose ce que les sémioticiens appellent un état de manque qui exige du calife envoi du héros9 Cette mission ressortit en fait au Jihadw Dans ces premiers textes le calife désigne un autre musulman pour assurer la protection des musulmans

En fait est Hassan qui est le héros le

et le respect de la loi islamique

calife étant que celui qui rend la quête possible en jugeant que la situation exige une action et en désignant le héros pour en charger En accomplissant sa mission Hassan remplit en même temps ses devoirs de musulman res ponsable et officier de armée musulmane Dans le récit de Wâqidî il

quelques

Ibid.

213

Ibid.

267

Ibid.

267

BAL DHUR

Fiituh al-biildân Le Caire Radwân Muhammad Radwân 1959

228

Traduction anglaise par Philip Khûrî Hittî The Origins of the Islamic State New York

Columbia University Press 1916 vol

Parmi les fonctions proppiennes le manque

360

GREIMAS et

COURTES écrivent

associé au

méfait qui produit un manque mais de extérieur causé par agresseur

occupe une position essentielle dans le déroulement narratif car au dire même de Propp est ce qui donne au compte son mouvement le départ du héros sa quête et sa victoire

permettront en effet que le manque soit comblé le méfait réparé Sémiotique dictionnaire raisonné de la théorie du langage Paris Hachette 1979 pp 222-223

CAHEN

art Harb-ii Le caliphat

Law of Islam Baltimore 1955 pp 55-73

KHADDURI War and Peace in the

10

Pour une idée générale voir

TYAN art

Jihâd

EI2 vol Il

538

EI2 vol III pp 181-184

669

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

atteint son but sa deuxième tentative Lors de la première il est battu par la Kähina Cette première défaite est un test le but ultime étant atteint la mort de la Kähina et par la restauration de islam Ibn Khayyât et Balâdhurî par souci de concision ne mentionnent que la phase finale épreuve glorifiante épisode de la Kähina avec ses variantes est donc un récit de quête en tout point comparable au conte populaire La situation initiale est troublée par un anti-héros et le besoin de remédier au trouble exige ainsi le départ du héros Dans ces différents récits le héros ce sujet doté une compétence et en charge une mission est un musul man Hassan mân anti-héros responsable de la situation dé gradée est la Kähina une femme infidèle et par-dessus tout détentrice du pouvoir royal Son règne engendre le désordre oppression injustice Sa mort signifie au contraire la fin de infidélité et la restauration de la loi de Dieu Les trois récits expliquent de ce fait la conquête de Ifrîqiya Le règne de la Kahina rendu obligatoire la mission de Jihâd Les musulmans du fait même ils sont musulmans ont entrepris de combattre infidélité et de rétablir la loi de Dieu En fin de compte est islam qui en Ifrîqiya créé un après marqué par ordre et la justice et un avant marqué par infidélité la tyrannie et injustice peine un siècle après la mort du Prophète la communauté musulmane avait ainsi déjà élaboré sa mytho logie Les expéditions militaires les conquêtes autres pays étaient pas considérées comme des agressions motivées par intérêt matériel mais comme la réalisation de la volonté de Dieu islam religion de la paix opposée anarchie des autres dans ce cas la Kahina) de la soumission Dieu opposée la soumission la volonté humaine) devait être établi pour le bien de humanité Ces récits il convient de le rappeler furent écrits au Mashriq et adres saient la communauté musulmane La mythologie ils reflètent est une mythologie arabe et musulmane elle justifie la conquête de Ifrîqiya et la domination un autre peuple ce stade cette mythologie ne concerne pas les Berbères Bientôt cependant émergent des problèmes relatifs Ifrîqiya Alors que la mythologie musulmane présente la conquête comme un bien islam étant apporté aux Berbères la situation sociale est très différente Comme dans toute conquête les vainqueurs se montrent arro gants vis-à-vis des vaincus les méprisant et les maltraitant Les historiens nous parlent une littérature abondante compris des hadiih-s forgés de toute pièce peignant le Berbère comme un être bas et vil Les mêmes historiens parlent aussi de ces fréquentes révoltes menées tantôt par des chefs tantôt par des prophètes tous berbères afin de se débarrasser de la domination arabe11 Les Berbères réussirent finalement assurer une autonomie considérable sous les Aghiabides12 qui trois siècles plus tard forment des dynasties berbères respectées sinon redoutées qui leur tour vont adopter la mythologie on vient de discuter

11 LAROUI histoire du Maghreb Paris Maspero 1973

12 TALBI émirat Aghiabid Paris 1966

670

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

Une fois autonomie assurée au Maghreb les récits concernant la ré sistance de la Kähina prennent une autre forme en Egypte longtemps considérée comme partie intégrante de Ifrîqiya Ibn Abd al-Hakam 871 nous donne alors un récit bien différent de celui de Waqidî13 la différence des autres historiens il est auteur une histoire locale dont objet se restreint Egypte et au Maghreb pris comme une seule entité Bien plus Ibn Abd al-Hakam ne dépendait pas complètement de école orientale historiographie il avait lui-même entrepris une enquête orale en Egypte sur la mémoire de cette histoire14 Bien que étant pas maghrébin

il est le pionnier de

historiographie Son texte est

traversé par plusieurs voix auteurs certains fort connus et autres ano

nymes est un texte polyphonique pour utiliser le terme de Bakhtine ou mieux encore est un texte intertextuel fait de plusieurs récits enchevêtrés loin de constituer un tout harmonieux ils expriment chacun des opinions différentes indépendantes de celles de auteur

835 que Ibn Abd

al-Hakam tient son premier récit sur la Kähina autorité du maître est également confirmée par autres garants anonymes Uthmân wa ghyruh Selon ce récit Uqba conquiert le Sus et se dirige ensuite vers Ifrîqiya Il libère la plupart de ses compagnons Il se rend ensuite Tahuda et est attaqué par Kusayla Uqba et ses compagnons périssent Kusayla se dirige ensuite vers Qayrawan15 Ibn Abd al-Hakam rapporte également un autre récit ayant pas cette fois de garant c[îla La Kähina ou plutôt son ombre apparaît Lors de son expédition en Egypte Uqba nous dit-on marcha en direction du Sud et fut suivi son insu par le fils de la Kähina ibn al- Kâhina qui détruisit chaque puits auprès duquel Uqba était passé Uqba atteignit finalement Ouest fut arrêté par océan et décida de rebrousser chemin est en cours de route il fut attaqué et tué Aucun de ses compagnons ne fut épargné Le fils de la Kähina se dirigea ensuite vers Qayrawan et attaqua Umar Ali et Zuhayr Qays Il fut tué et son armée massacrée16 la lecture de ces deux récits on reste perplexe On ne sait si ce fils de la Kähina est bien Kusayla ou il agit un autre La multiplicité des voix des auteurs se réfère bel et bien ici des opinions différentes où le caractère énigmatique et confus du récit Ibn Abd al-Hakam La po lyphonie telle que Bakhtine entend si elle existe en historiographie ne peut que prêter la confusion un genre qui se veut informatif et explicatif la fois17 Quant au récit concernant expédition de Hassan et sa rencontre

école maghrébine

est abord de son maître Uthmân

Salih

13 Ibn ABD AL-HAKAM Futûh misi wa al-maghrib Charles

TORREY éd.) New Haven

Yale University Press 1920 traduction fran aise Albert Gâteau Conquête de Afrique du Nord et de Espagne avec le texte arabe annoté Paris Carbonel 1947)

14

15 Ibn ABD AL-HAKAM Futûh misr wa al-maghrib Charles TORREY éd.) op cit
16

17 Pour Bakhtine un roman polyphonique tel celui de Dostoïevski est un roman

Ibrâhîm ADAW Ibn Abd al-Hakam. Le Caire 1963 pp 134-145

Ibid.

199

Le roman polyphonique

plusieurs

voix les personnages expriment leurs propres points de vue et non pas ceux de auteur

BAKHTINE

dans La poétique de Dostoïevski traduit du russe par

671

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

avec la Kähina il semble découler de autorité Ibn Abd al-Hakam Mais il lui aussi sa spécificité propre Ibn Abd al-Hakam nous donne la date de 73/692 pour expédition de Hassan qui avance en Tripolitaine et partir de là atteint Carthage qui est déjà déserte Il attaque ensuite la reine des Berbères qui contrôlait la quasi-totalité de Ifrîqiya Il la rencontre proximité une rivière connue sous le nom de nahr al-balâ la rivière du désastre La bataille est âpre Hassan est vaincu nombre de ses compa gnons périssent et quatre-vingts de ses hommes sont emprisonnés Ils sont traités avec déférence par la Kahina qui les libère tous sauf un certain Khâlid Yazîd Absî elle adopte comme fils est ce moment que le récit concernant la Kahina change de forme et devient une narration dialoguée plus littéraire romanesque même puis- après la défaite de Hassan se déroule une intrigue expliquant toute histoire qui suit est en effet la captivité de Khâlid qui se trouve dorénavant au centre de la légende Elle explique abord acquisition du savoir-faire nécessaire Hassan avant sa deuxième rencontre avec la Ka hina Ainsi Hassan nous dit Ibn Abd al-Hakam écrivit-il alors Khâlid pour lui demander des informations sur la Kähina Il lui répondit en cachant le message dans un morceau de pain La Kahina sortit Mes fils écria- t-elle votre perte est dans un aliment 18 Khâlid écrivit un autre message en le mettant cette fois dans une cavité creusée dans le pommeau une selle La Kahina en avisa encore et sortit en criant ses fils que leur perte se trouvait dans un objet fait de plantes mortes Le contenu du message est pas révélé mais il est facile de supposer il est relatif au combat final La captivité de Khâlid permet aussi surtout de nouer le dialogue entre les Arabes et la Kahina de mettre en évidence et expliquer la participation des Berbères islamisation du pays Ainsi lorsque Hassan approcha du lieu où se trouvait la Kahina

Celle-ci sortit la chevelure déployée Mes enfants écria-t-elle que voyez-vous au ciel Nous voyons répondirent-ils quelques nuages

rouges

les chevaux arabes Elle ajouta adressant Khâlid Yazîd est

pour une pareille journée que je ai adopté comme fils Je vais périr et je te recommande de occuper de ton mieux de tes deux frères que voici Je crains répondit Khâlid que si tu dis vrai ils ne puissent échapper

Non par mon Dieu dit-elle est la poussière soulevée par

chez les Arabes un

prestige plus grand il en

de mes fils Khâlid partit rencontra Hassan le mit au courant de ce qui se passait et obtint quartier pour les deux jeunes gens Les troupes de Hassan comprenaient un groupe de Berbères Butr que le chef arabe fit

hui Pars et assure-toi de la vie

la mort

Que non

un eux même jouira

Isabelle Kolitcheff Paris Le Seuil 1970 Tel ne peut être le cas de histonen qui lui est

un juge

comme nous dit Paul Ric ur

II

est mis dans une situation réelle ou potentielle

UR

de contestation et tente de prouver que telle explication vaut mieux que telle autre

intentionnalité historique

18

dans Temps et récit vol

Paris Le Seuil 1983

79

Ibn ABD AL-HAKAM traduction Albert Gâteau op cit.

RIC

247

672

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

passer sous le commandement de aîné des deux fils de la Kahina il honora de son amitié personnelle19

Il convient de noter que ce dialoguisme est monologique La multiplicité des voix implique pas ne reflète pas dans le cas présent une multiplicité des points de vue Elle reflète la voix même de auteur historien Or le statut de ce dernier est problématique historien arabe classique ne semble pas avoir un statut distinct et même son métier est demeuré longtemps ignoré au moins au 10e siècle ne figurant pas dans le catalogue des connaissances de son temps20 historiographie arabe classique constitue ainsi un corpus textuel public les critiques littéraires arabes extrêmement sourcilleux il agit du plagiat littéraire poétique surtout ne disent mot de ces historiens qui passent leur temps se copier Le récit historique se construit nous semble-t-il en dehors de historien est la communauté qui en quelque sorte est censée énoncer ce discours historique orienté vers un but et servant une idéologie est-à-dire se construisant comme une mythologie Le dialoguisme dont Ibn Abd al-Hakam se fait écho et qui ores et déjà est reproduit par presque tous les auteurs postérieurs ne doit donc pas nous leurrer Il est encore une fois monologique dans le sens où le dialogue de la Kahina avec ses fils et avec Khâlid exprime pas des positions distinctes mais sert seulement idéologie du texte Il énonce le consentement des Berbères leur adhésion islam et leur contribution avènement de islam au Maghreb La Kahina parle dans le récit mais seulement pour exprimer la voix de la communauté des musulmans Le récit de la Kahina chez Ibn Abd al-Hakam est un récit épique et pour les Arabes et pour les Berbères Il ne se contente pas de raconter héroïsme des Arabes en occurrence Hassan mais également la bravoure des Berbères en espèce la Kahina qui tout en conservant sa dignité de reine berbère contribue islamisation du pays en demandant ses propres enfants de se joindre aux Arabes et ce avant même le déclenchement des hostilités 11 est donc pas étonnant que dans ce récit épique il ait guère de place pour autres opinions21 Derrière les voix des protagonistes se trouve la voix de la communauté Et la Kahina parle la langue des Arabes Ce récit de Ibn Abd al-Hakam diffère fondamentalement des récits examinés présent Outre sa forme dialogique on rencontre de nouveaux thèmes adoption de Khâlid la correspondance entre Khâlid et Hassan la prédiction du sort de la Kahina et enfin la protection accordée ses fils sur sa demande Néanmoins le récit conserve la structure narrative examinée chez Wâqidî Ibn Khayyât et Balâdhurî Ici encore épisode de

19 Id

20 ROSENTHAL Muslim Historiography Leyde

BAKHTINE

Brill 1968 pp 31-36 et 54-65

21 Le monde épique ne connaît une seule et unique conception du monde toute

prête aussi obligatoire indiscutable pour les personnages auteur les auditeurs homme

épique est également privé initiative linguistique homme épique ne connaît un langage

Esthétique et théorie

seul et unique déjà constitué

du roman traduit du russe par Daria Olivier Paris Gallimard 1978

Récit épique et roman

468

673

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

la Kähina est une histoire de quête La situation initiale marquée par le désordre dont la cause est absence de islam exige un héros capable de remédier ce manque et de réinstaurer islam La seconde phase est décrite comme celle de ordre Hassan nous dit-on construit une mosquée établit une administration et il fait appliquer la loi de Dieu en imposant les taxes sur les non musulmans Ainsi ce récit aussi repose sur le mythe de la mission civilisatrice de islam justifiant la conquête un autre pays et la présentant non comme la domination hommes sur autres hommes mais comme celle de Dieu sur les hommes Dans ce récit en effet op position est pas posée entre musulmans et Berbères mais entre la Kahina une reine infidèle et sorcière et Hassan un délégué du calife qui est lui- même un délégué de Dieu Bien avant la dernière confrontation les Berbères ont rejoint Hassan de leur propre gré En autres termes Hassan est la figure de islam et la Kahina est le symbole même de la Jâhiliya Cependant il plus dans ce récit Le thème nouveau de la Kahina demandant ses enfants de rejoindre Hassan avant la bataille explique une fa on radicalement différente la conquête de Ifrîqiya entrée de jeu il eu coopération entre les Berbères et les musulmans Ce thème sert un mythe on ne trouve ni dans le récit de Wâqidî ni dans celui Ibn Khayyât ou de Balâdhurî celui de origine orientale des Berbères Au temps de Wâqidî la communauté musulmane était pas consciente de existence des Berbères Ce ne fut que plus tard la suite des multiples révoltes que leur présence attira attention et que le problème de leur origine fut posé La solution vrai dire inévitable fut tout de suite trouvée Ce fut celle-là même que les Fran ais ont propagée en Afrique du Nord au sujet des Berbères et les chrétiens Europe en Amérique au sujet des Indiens en prétendant que cette population originellement aube des temps était des nôtres 22 Ibn Abd al-Hakam écrit ainsi

Les Berbères vivaient en Palestine Leur roi était Jâlût Goliath Il fut

David que la paix soit sur lui Ils ont ensuite quitté la Palestine

tué par

pour le Maghreb23

Cette solution résout un autre problème autrement plus sérieux que celui de origine des Berbères En intégrant la nouvelle population les conquérants arabes ou européens sont soucieux de garder tout prix leur situation privilégiée de race noble et supérieure Si les autres étaient des nôtres dans le passé ne le sont-ils pas toujours Non car au cours du temps ils ont pas évolué dans la bonne voie Les Berbères ont émigré de Palestine au Maghreb Ils sont donc les derniers avoir re le message

22 Maya SHATZMILLER écrit

Dans ensemble il agit de trois filiations

la première

qui est la plus fréquente proclame les Berbères originaires de Palestine chassés du Maghreb

après la mort de Jâlût qui appartenait

comme descendants de Cham fils de Noe nes au Maghreb après exil de celui-ci La troisième

accorde plusieurs tribus berbères une origine himyarite sud-arabique Le mythe origine berbère aspects historiques et sociaux Revue de Occident musulman et de la Méditerranée vol 35 1983 p.147

la tribu arabe de Mudar La deuxième voit les Berbères

23

Ibn ABD AL-HAKAM op cit.

170

674

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

prophétique et ce grâce aux Arabes Pour réaffirmer cet état infériorité autres récits ont été élaborés qui confirment la décadence des Berbères24 Au 11e siècle il existait toujours des versions différentes de histoire de la Kahina Al-Bakrî 1040-1094) le géographe est auteur un ouvrage évoquant la mémoire des villes et des lieux de Afrique du Nord25 Al- Bakrî nous donne le récit de la défaite de Hassan puis par bribes celui de la défaite de la Kahina La date de départ de Hassan est placée au mois de muharram 68 juillet 22 août 687 Il rencontre abord non pas la Kahina mais un ancien général de Kusayla la tête de son armée La bataille lieu selon lui Gabes Il rapporte la défaite de Hassan et la captivité de ses compagnons compris celle de Khâlid qui fut adopté par la Kahina Après sa défaite Hassan se serait retiré au lieu dit les Châteaux de Hassan sur la route de Egypte Il écrivit alors au calife Abd al-Malik pour informer de la situation Le calife lui commanda attendre ses ordres26 Ce récit collecté par al-Bakrî aussi sa spécificité La rencontre pas lieu entre Hassan et la Kahina une femme infidèle et sorcière etc.) mais entre Hassan un mandataire du calife et un ancien général de Kusayla un anti-sujet délégué de la Kahina compétent étant donné son

rang et son expérience

surmonter implique pas du moins pas directement une femme mais un homme dont le titre et expérience valent ceux de Hassan lui-même général avec un passé militaire La défaite de Hassan est pas aussi problématique parce elle est pas infligée par une femme et cette défaite en est elle-même pas une ce est une épreuve divine pour tester le vouloir- faire du héros est en effet cette modalité qui semble déterminante dans imaginaire musulman car après tout Dieu donne la gloire ceux qui croient infailliblement en lui réfléchir Hassan passe cette épreuve avec succès puisque même battu il garde la foi et revient pour affirmer la volonté de Dieu et prouver il est entièrement Son service Al-Bakrî nous livre le reste du récit mais en fragments En parlant du château de Laj la demeure même de la Kahina nous dit-il où elle fut assiégée par ses ennemis elle creusa un souterrain entre le château et Salafat27 Un peu plus loin il nous dit que est Tabarqa que la Kahina fut tuée28 Et plus loin encore propos de Aurès il nous indique que ce fut là la résidence de la Kahina29 Dans le texte de al-Bakrî le récit de la victoire de Hassan est-à-dire son épreuve glorifiante est pas essentiel est plutôt épreuve quali fiante qui est capitale La raison en est que dans cette histoire le récit de la victoire explique plus rien puisque la victoire est consacrée depuis des lustres mais est la première défaite de Hassan qui pose vraiment problème

épreuve que Hassan

visiblement pas pu

cit. pp 18-21

25 AL-BAKR Kitâb al-mughrîb

24 TALBI op

dhikr ifrîqiyya wa al-maghrib texte édité et traduit par

Mac GUCHIN DE SLANE sous le titre Description de Afrique septentrionale Pans Adrien- Maisonneuve 1965 pp 199-203

26 22 pour la traduction fran aise
27

28 Ibid.

29 Ibid.

Ibid.

Ibid.

30

57

144

69 pour la traduction fran aise

121 pour la traduction fran aise

277 pour la traduction fran aise

675

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

la communauté des croyants Le musulman est supérieur au non musulman homme la femme et pourtant est inverse qui se produit dans cette situation Le texte de al-Bakrî venant directement des lieux de mémoire offre la solution pour résoudre énigme un général musulman battu par une femme infidèle La défaite une épreuve était causée par un homme lui aussi général et lui aussi compétent est également ce paradoxe que attaque un texte datant de ce même 11e siècle et provenant lui aussi de ces lieux de mémoire maghrébins Le texte est de Mâlikî 1058) un biographe maghrébin qui appuie aussi bien sur écrit que sur oral Son récit en effet est semblable dans sa structure celui Ibn Abd al-Hakam mais enrichi par de nouveaux

thèmes30 Comme al-Bakrî il maintient que 69/688 fut la date où le calife

Abd al-Malik pla

Hassan

la tête de armée musulmane en Ifrîqiya

Cette décision fut prise selon Mâlikî après consultation avec la noblesse musulmane ashrâf al-musiimm Mâlikî donne aussi la taille de armée musulmane il estime six mille hommes Hassan attaque les Rûm Byzantins dans une ville nommée Tarshîsh sur la côte et aussi dans une autre ville Satfûra Vaincus les Byzantins prirent la fuite et se réfugièrent Bâjja alors que les Berbères trouvèrent refuge Bûna Après quoi Hassan

ses compagnons de se reposer

et de panser leurs blessures31 Ce texte est particulièrement significatif sur

axe spatial Contrairement aux autres récits celui al-Bakrî

où espace se divise schématiquement entre le Dar al-Islâm et le Dar al- Harb Mâlikî introduit une division particulière dans le second Le Dar al-Harb est plus généralement cet espace de Ifrîqiya mais seulement espace occupé par la Kahina Est donc Dar al-Harb tout espace occupé par la Kahina Examinons cela de plus près Qayrawân Hassan informa de savoir qui était le roi le plus fort de Ifrîqiya On lui dit que était une femme appelée la Kahina qui régnait sur les Berbères et les Byzantins Il décida de attaquer La Kahina eut vent de ses intentions et marcha sur Baghya Croyant que Hassan pourrait utiliser elle la détruisit Hassan se dirigea alors vers Wâdî Miknâsa et arrêta le long de la rivière pour procurer de eau son armée La Kahina arrêta elle aussi le long de la même rivière utilisant aval alors que Hassan en servait amont La nuit approchait lorsque les deux armées

se dirigea vers Qayrawân pour permettre

compris

se trouvèrent face

face

Hassan attendit le matin pour attaquer Ainsi

Mâlikî localise-t-il le lieu de la bataille Wâdî Miknâsa

défaite cuisante la bataille fut nommée par les Arabes le jour du désastre

yawm )32 espace où se déroule la bataille se divise comme suit

la suite une

Le haut de la rivière Dar al-Islâm

vs

le bas de la rivière Dar al-Harb

Hassan et son armée

vs

la Kahina et son armée

30 LK Riyad

éd.) Le Caire 1951

-Niifus

31

Ibid. pp 31-32

Ibid. pp 32-33

32

676

tabaqât ulama al-Qayrawân wa Ifrîqiya Husayn NIS

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

Dans imaginaire musulman la position haute est réservée aux croyants ceux qui ont surmonté épreuve ici-bas est-à-dire al-muflihûn ceux qui ont gagné le salut inverse la position basse est réservée aux infidèles ceux qui ont pas réussi surmonter épreuve ceux qui ont démenti ou ont pas suivi le message divin al-khâ ibûn La relation entre le héros Hassan et anti-héros la Kahina est une relation verticale produisant effet de la supériorité des musulmans sur les infidèles Le résultat de la bataille pourrait donner impression que la relation est ren versée mais cette relation est transcendantale même la veille de la défaite ou plutôt de épreuve elle pointe vers la suprématie des musulmans Le musulman en tout état de cause est supérieur tant il est croyant33 Quoi il en soit le texte de Mâlikî est riche en détails Il décrit adoption de Khâlid par la Kahina après la défaite de Hassan La Kahina prépara un plat berbère connu sous le nom de basisa consistant en un mélange de blé grillé avec de huile Elle le présenta ses fils et Khâlid et leur demanda de manger ensemble la suite de quoi elle les déclara frères Quand la Kahina fut battue lors de la deuxième bataille elle ne fut pas tuée sur le champ Elle put fuir prenant avec elle une énorme idole de bois sanam min khashab) objet de son culte Mâlikî nous rapporte un dialogue entre la Kahina et Khâlid avant la confrontation finale La Kahina

informa ses fils elle allait être tuée ayant vu sa tête prise par des cavaliers et roulant devant le roi des Arabes Khâlid lui suggéra de fuir le pays mais

la Kahina répondit fièrement Comment

pas la mort Un tel acte infligerait une honte âr éternelle mon peuple Elle leur demanda alors de rejoindre Hassan leur prédisant un grand succès auprès des Arabes Au le siècle autres versions de cette légende donnaient donc la preuve

il existait pas un modèle écrit unique de cet événement Par ailleurs écrit dépendait de oral dont une des caractéristiques les plus saillantes est la production de récits divers Un récit est soumis peu de changements il est mis par écrit alors que la tradition orale est en constante transformation34 est le cas de la légende de la Kahina Depuis le récit Ibn Abd al-Hakam la légende de la Kahina est clairement marquée par le thème de la sorcellerie La Kahina prédit le futur et revêt des formes diverses elle est une guerrière une mère et une sorcière35 Comme dans quelques contes populaires maghrébins aujourdhui la Kahina bien ayant deux fils en adopte un troisième Van Gennep nous dit sans pour autant donner exemple précis que le motif de la femme adoptant le héros

Je suis reine les rois ne fuient

33 Telle fut aussi la parole de Dieu après la grande épreuve de Uhud et la débâcle des combattants du Prophète Ne vous abandonnez pas ne vous attristez point alors que vous

êtes les plus hauts si vous êtes croyants Sourate III verset 139 Le Koran traduction de

891 Pour une analyse de épreuve

mihna en Islam voir Jalal AL-AzM Nadq al-Fikqr al-Dînî Beyrouth 1969 pp 89-110

34 GOODY The Interface betveen the Written and the Oral Cambridge Cambridge

University Press 1987

Blachère Paris Maisonneuve

Cie 1951 vol

35 KLUCHOHN

Recurrent Themes in Myths and Mythmaking

48

MURRAY éd. New York 1960

Myths and Mythmaking

677

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

lui donnant son sein est un thème commun dans le folklore de la Médi terranée36 La description de son corps relève aussi du folklore37 Une sorcière est reconnue ses cheveux longs symbole de pouvoir magique38 Elle crie elle clame ses visions39 Une sorcière se reconnaît aussi son énorme stature40 La Kähina telle elle est décrite dans le récit de Mâlikî surpris les Arabes par la constitution de son corps Enfin les sorcières vivent au bord un autre monde ou dans des montagnes de glaces41 La Kähina nous dit al-Bakrî vivait dans les montagnes de Aurès Dans la croyance des Berbères les montagnes sont connues depuis des temps immémoriaux comme demeures des dieux et des démons lieux inspirant la terreur42 Ni Ibn Abd al-Hakam ni Mâlikî ne sont les créateurs de ces thèmes La tradition orale sur la Kähina contenait un bon nombre de motifs qui furent incorporés la tradition orale avec le consensus de la communauté Comme le montre Roman Jakobson ce est en accord avec la commu nauté un thème ou motif prend place et devient fonctionnel dans une tradition43 Les thèmes qui ne sont pas acceptés cause de la censure préventive de la communauté disparaissent pour de bon acceptation un thème se fait en fonction un certain besoin une certaine attente44 Dans notre cas les historiens ont pas créé ces thèmes ils les ont seulement rapportés car office propre de historien auteur du târîkh est de transcrire événement en le datant est pourquoi on ne peut parler de plagiat dans le cas du târîkh la fin du 12e siècle histoire de la Kähina est toujours en cours de construction Des récits différents apparaissent contenant des thèmes on ne trouve pas chez les historiens des le et 12e siècles époque histoire de Afrique du Nord est devenue le monopole des Maghrébins Les Orien taux bien ayant inauguré cette historiographie dépendaient eux-mêmes de la tradition maghrébine Ibn al-Athîr nous dit que la Kähina est le nom qui lui été donné par les Arabes parce elle prévoyait le futur Parmi les nouveaux détails inclus dans le récit Ibn al-Athîr le plus important est la politique de la terre brûlée menée par la Kähina Lorsque Hassan

36 VAN GENNEP La formation des légendes Pans Flammarion 1910 pp 47-48

37 Ibid. pp 289-290 Pour cette comparaison je appuie surtout sur

THOMPSON Motif

Index of Folk Literatu

38 La chevelure de la Kähina est pas seulement un symbole du pouvoir magique mais

elle est aussi le symbole de agression

Pour le symbolisme des cheveux voir LEACH Magical Hair The Journal of the Royal Anthropological Institute vol 88 part II juillet-décembre 1957 pp 147-164

Indiana Indiana University Press 1956 vol

412

bien plus est un acte agression en soi-même

39 THOMPSON op cit. vol III
40

41 Ibid.

42 BASSET

296

THOMPSON op cit. vol

293

Ill passim

290

Berbers and North Africa

Encyclopedia of Religion and Ethics 1910

Questions de poétique Paris

vol Il pp 506-507

43

JAKOBSON Le fo klore forme spécifique de création

horizon attente

Le Seuil 1973 pp 59-73

44

est le fameux

développé plus tard par

JAUSS Pour

une esthétique de la réception traduit de allemand par Maillard Paris Gallimard 1978

pp 50-51

678

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

marcha contre la Kahina celle-ci dit son peuple que les Arabes voulaient seulement de or de argent et que le peuple lui vivait des champs et des prairies Aussi ordonna-t-elle ses partisans de brûler la terre Ibn al- Athîr note que ce fut la première destruction du Maghreb45 vrai dire ce thème existe en filigrane dans le récit de Wâqidî La mauvaise administra tion de la Kahina créé un état de désordre exigeant le Jihâd la fin du 13e siècle le thème devient plus explicite plus exagéré aussi dans le récit Ibn al-Athîr46 Le motif de anti-héros destructeur du pays prospère et

paisible est un thème archaïque on

sociétés47 il est fréquent dans le folklore berbère Dans un conte populaire

berbère par exemple anti-héros est une femme matriarche une tribu Le conte se résume ainsi

trouve dans le folklore autres

Au début on voyait la mère Settat courir le pays dans le désert avec ses trois enfants dévorant les gens et nourrissant ses enfants avec de la chair humaine Personne ne sait où elle venait on ne lui connaissait aucun mâle ogre ou humain Ceci après coup faisait dire que les Awalad Settat avaient pas de père Après avoir dévasté le pays pendant des années elle disparut soudainement et on ne la revit plus Mais ses enfants restaient dans le désert et constituent le groupe des actuels Awalad Settat48

Soulignons les éléments folkloriques universaux communs

ce conte

et la légende La sorcière entoure de ses enfants49 dont le nombre se monte généralement trois Elle est aussi un agent de transformation elle cause la destruction et sème la terreur Elle est surtout une femme aux origines plus obscures Et est cette dernière caractéristique qui est restée inhérente la légende de la Kahina rendant altération 50 une

caractéristique fondamentale de la mémoire possible et effective Chaque fois que le contexte change la légende de la Kahina altère est-à-dire se transforme intégrant autres éléments folkloriques Car la fabulation est un adjuvant de la mémoire51

45 La première est au 11e siècle par les Banû Hilâl voir IDRISS La Berberle sous les

46 SEBTI

pp 1099-1120

Sur la signification de la ruine

Le mythe de la

catastrophe hilallenne

1922 pp 11-25 Parmi les autres interprétations que

Zirides Paris Adrien-Maisonneuve 1962 vol surtout le chapitre La catastrophe Cette

thèse suscité un vif et intéressant débat voir article de PONCETqui la rejette et maintient

la thèse des Banû Hilâl comme agents de sécurité

Annales ESC 1967 no

Histoire et linguistique Rabat Publication

de université Mohammad

fî al-

dîn corruption de la religion Sebti examine le thème de kharâb dans historiographie arabe classique et soutient que la kharâb la destruction est une parabole et que pour il ait unir civilisations) objet propre de historiographie arabe il faut il ait abord kharâb autrement dit le premier présuppose le dernier

Sebti

dégage se trouve celle notée dans le Lisân al- Arab selon lequel le takhrîb est fas

47 PROPP Les origines historiques du conte traduit du russe par Lise Gruel-Apert Paris

THOMPSON op cit. vol III

302

Gallimard 1983 pp 209-212 Aussi

48 BASSET op cit.

49 THOMPSON op cit. vol

50 de CERTEAU invention du quotidien Paris Gallimard 1990 pp 131-132

51 VALENSI Fables de la mémoire Paris Le Seuil 1992

513

308

96

679

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

historiographie médiévale

Nous avons exclu ici dessein un récit contenant tous les éléments

de la légende discutée Ce récit est censé avoir été écrit au début du 11e siècle Il fait partie un ouvrage intitulant Târîkh Ifrîqiya wa al-Maghrib on attribue un historien maghrébin Ibn al-Raqîq 1027-8) mais il peut-être jamais écrit52 Il est fort probable que ouvrage fut rédigé au 13e siècle En effet est seulement après Ibn al-Athîr on trouve les thèmes réunis dans cet ouvrage hypothèse inverse selon laquelle la légende était pourvue de tous ses thèmes au 11e siècle est peu plausible Si tel avait été le cas ni Mâlikî ni al-Bakrî auraient omis de mentionner ce détail important que tous les auteurs postérieurs citent comme un élément essentiel de cette histoire

Il existe bien des détails nouveaux dans ce récit attribué

Ibn al-Raqîq

ainsi Khâlid fut surpris lorsque la Kähina lui demanda de devenir son fils adoptif et lui précisa elle avait pas de lait dans ses seins le messager de Hassan répondit on lui demanda de se rendre une seconde fois

auprès de la Kahina il avait peur parce que la femme était une kahina une devineresse)53 auteur du Târîkh nomme également les fils de la Kahina Le plus âgé nous dit-il était appelé Qudayyir autre était appelé Yamîn Un autre historien du 13e siècle Ubayd Allah Salih donne deux noms différents pour les fils de la Kahina Ifr et Zaydân54 Au 13e siècle le besoin se fit donc sentir de remplir le vide de la légende en donnant des noms tous ses acteurs Cela apporte la preuve il en est encore besoin que la légende était pas fixée par écrit une fois pour toutes Et pourtant il est toujours pas de consensus sur la date ni même sur le lieu de la bataille Pour Ubayd Allah Salih le lieu est Wâdî Tarda alors que pour auteur du Târîkh est plutôt Wâdî Miskyâna nommé depuis le jour de la bataille Wâdî Adhârâ la rivière des vierges ou Wâdî al-Balâ la rivière du désastre)

Au

de nouveaux facteurs ont renforcé le besoin du mythe de

origine berbère en particulier la tension sociale en Andalousie entre les Arabes et les Berbères55 Au tournant du 14e siècle autres facteurs vont

rendre usage du mythe berbère plus urgent que

jamais Les dynasties berbères ne fondaient plus leur légitimité seulement

accumuler de fa on

52

IBN AL-RAQ attribué à) Târîkh Ifrîqiya wa al-Maghrib Munji bi éd.) Tunis

1968

53

TALBI rejette idée selon laquelle ouvrage est une compilation Ibn al-Raqîq il

soutient il fut écrit plus tard Il compare le târîkh avec le Bayan Ibn Idhâri et conclut outre la médiocrité de la forme le târîkh ne nous apprend rien sur la personne de la Kahina et que toutes les informations sont déjà connues TALBI Un nouveau fragment de histoire de Occident musulman 62-196/682-812 épopée de la Kahina Cahiers de la Tunisie no 73 1971 pp 19-52

54 Ubayd Allah SAL La conquête de Afrique du Nord VI-PROVEN AL éd.)

Revue de Institut tudes islamiques de Madrid 1954 Traduction fran aise par Lévi-

Proven al dans Arabica vol

55 MONROE The ûbiyya in al-Andalus Los Angeles University of California Press

pp 17-34

1970 pp 1-22

680

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

sur la guerre sainte mais elles la tiraient aussi une généalogie chérifienne Dès lors le recours la généalogie arabe et tout particulièrement alide devint monnaie courante est pendant ce 14e siècle que la légende fut complétée Nuwayrî56 1279-1332 rapporte le récit des historiens maghrébins la rivière Miknâsa des historiens maghrébins est désignée ici sous le nom de Nînî comme chez Ibn al-Athîr57 Tijânî né entre 1272 et 1276) un voyageur ajoute un autre détail ce récit Selon lui alors que la Kahina était assiégée au château de Lajm sa ur lui avait procuré un viatique pour la traversée un tunnel Tijânî par ailleurs ne mentionne pas la captivité de Khâlid bien il évoque ordre donné par la Kahina ses fils et Khâlid de rejoindre ennemi58 Cependant si le thème de adoption de Khâlid est important il apparaît pas dans tous les récits des historiens du 14e siècle adoption apparaît dans certains récits comme un tout autre motif savoir alliance avec les fils de la Kahina Le premier motif cependant est pas obligatoirement associé au second Il est tout fait concevable que les fils de la Kahina se soient ralliés Hassan seulement parce elle le leur avait demandé aide de Khâlid devient en quelque sorte inutile sa fonction se réduit un motif enrichissant le récit et soulignant si besoin est initiale coopération entre les Arabes et les Berbères Certains historiens en outre inspirent un autre récit le rapportant textuellement sans mention de référence Mais là aussi quelques différences de détails sont possibles Dabbâgh 1297 reproduit le récit de Mâlikî et il en distingue excepté certaines différences stylistiques en rapportant que Hassan avait attendu aide du calife Barqa pendant trois ans au lieu de cinq ans chez Mâlikî59 est surtout pendant le 14e siècle enfin fleuri un genre littéraire appelé mafâkhir Son but était de donner une image positive des Berbères en les faisant remonter une origine arabe et en mettant en valeur leurs qualités60 époque en effet les Berbères eux-mêmes nous dit Ibn Khaldun avaient une vision négative de leur propre peuple et méprisaient leur race Un auteur anonyme de mafâkhir nous décrit image courante des Berbères en ces termes

tant donné que les Berbères sont considérés par la plupart des gens comme le plus bas des peuples le plus ignorant le plus dépourvu de vertus

56 NUWAYR

Târîkh al-gharb al-islaniî min kitâb nihâyat al-adab fî funûn al-adab)

Mustafa Abu Dayf Ahmad éd.) Casablanca 1985 pp 196-199

57 Selon Yâqût Nînî est une rivière dans extrême Ifrîqiya Yâqût AL-HAMAW jam

al-buldân Beyrouth 1957 vol 19 339 Mâlikî mentionne plutôt Miknâsa que Taibi conteste

près une station de

chemin de fer portant le même nom situé

comme étant une déformation de Miskyâna Le lieu est hui

16 km au sud de Ai-Beida

Voir

TALBI

épopée de la Kahina

TIJ

1968 vol

Leyde

graphiques et sociaux

op

cit. pp 23-35

58

59 Abd AL-RAHM AL-DABB GH âlim al-îman fî rifaî ahi qayrawân Le Caire

Rihla Hasan Hasanî Abd al-Wahhâb éd.) Tunis 1958

pp 45-63

57

60 Maya SHATZMILLER historiographie mérinide Ibn Khaldun et ses contemporains

Brill 1982 Voir aussi son article

art cité pp 145-156

Le mythe origine berbère aspects historio-

681

LIIMVEIMTIOIM HISTORIOGRAPHIQUE

ai donc décidé évoquer leurs rois leurs chefs leurs rebelles leurs

généalogistes leurs hommes illustres et leur histoire

]61

Ibn Khaidûn 1332-1406 entreprend la rédaction de histoire de la Kähina une longue tradition narrative existe donc déjà son sujet62 Néanmoins il omet le récit rapporté par Wâqidî qui nous semble-t-il fut systématiquement ignoré par tous les historiens arabes postérieurs Ibn al- Athîr historien du 14e siècle fait une synthèse complète et ajoute de nouveaux détails Le Ibar Ib Khaidûn se veut aussi une apologie des Berbères lesquels souffraient une vision dégradante de la part des Arabes Il constitue une sorte de mafâkhir Maya Shatzmiller qui étudié les thèmes de historiographie médiévale écrit en effet

Le Ibar est un traitement plus complet du thème du mafâkhir Si on veut il serait la réalisation la plus profondément intelligente et magni fique du but que se donnait en termes brutaux auteur de mafâkhir la différence de tous les auteurs du 15e siècle prouver par histoire les gloires des Berbères63

Ibn Khaidûn prend donc la défense des Berbères il loue leurs qualités les considérant comme une des grandes nations de la terre comparable aux Arabes aux Romains aux Perses et aux Grecs écrit que histoire

des Berbères

compris celle de la Kähina témoigne de

la puissance des Berbères depuis toujours de la crainte ils

inspirent de leur bravoure et de leur force preuve que est un peuple qui

ne le cède en rien aux

tels que les

Arabes les Perses les Grecs les Romains64

autres nations et peuples du monde

il aborde la question de leur origine Ibn Khaidûn adopte leur position celle-là même avaient adoptée les historiens maghrébins

La vérité laquelle il faut arrêter concernant les origines des peuples

Le

nom de leur père est Mâzîgh les Kéréthiens Arkîsh étaient leurs frères les Philistins Filisîns) enfants de Casiuhim fils de Misraim fils de Cham

étaient leurs parents Leur roi portait le titre bien connu de Jâlût Goliath

eut en Syrie des guerres restées

Entre les Philistins et les Israélites il

célèbres au cours desquelles les enfants de Canaan et les Kéréthiens sou-

berbères est ils sont issus de Canaan fils de Cham fils de Noè

61 Fragments historiques sur les Berbères au Moyen Age Extraits inédits un recueil

62 Ibn KHALD

63 SHATZMILLER historiographie

64 Ibn KHALD

Peuples et nations

op traduction fran aise de

cit.

132

VI-PROVEN AL éd.)

Kitâb al- ibar wa dîwân al-mubtada wa al-khabarfî ayyâm al- arab wa

ajam wa al-barbar wa man âsharahum min dhawî al-sultân al-akbar Beyrouth 1959

Pour la traduction fran aise de certains extraits de Ibar voir CHADDADI Peuples et nations du monde Paris Sindbad 1986 vols

Chaddadi op cit. vol II

anonyme compilé en 712/1312 et intitulé Kitâb mafâkhir al-barbar Rabat 1932

p.482

682

HANNOUM

LA

GENDE DE LA KAHINA

tinrent les Philistins Il ne nous faut pas donner créance

que celle-ci car elle est la plus valide et on ne doit pas en écarter65

une autre opinion

Ibn Khaidûn comme ses contemporains fait remonter les Berbères une origine orientale66 est cette origine qui explique dans son récit épisode de la Kahina Ici encore les Berbères sont réunis leurs frères Orient par islam Quant la résistance de la Kahina Ibn Khaidûn est

le premier la rattacher aux hauts faits des Berbères Son combat symbolise

leur bravoure

Berbères ces derniers ont fait preuve un grand courage et de beaucoup héroïsme avant accepter islam On est loin des anciens récits qui considèrent la conquête comme la réalisation de Hassan lequel avait mené bien la mission qui lui avait été assignée par le vicaire de Dieu Dans le récit Ibn Khaidûn comme dans ceux de ses contemporains la conquête est réalisée grâce accord voire la coopération des Berbères Il ajoute également un détail qui en soi et dans le texte ne change rien au sens de la légende mais qui aux Temps modernes fera fortune En discutant des

Autrement dit malgré origine commune aux Arabes et aux

religions des Berbères avant arrivée de islam il mentionne que les Jrâwa la tribu de la Kahina faisaient partie des tribus berbères professant le judaïsme

des UneIsraélitespartielorsquedes Berbèresceux-ciprofessaientétaient parvenusle judaïsmeune grandeils puissanceavaient reen

Syrie pays voisin du leur Tels étaient les Jrâwa habitants des montagnes

cette tribu appartenait la Kahina tuée par les Arabes

de Aurès est

au début de la conquête67

Ibn Khaidûn nous donne aussi pour la première fois une généalogie de la Kahina elle appelait Dihya bint Tabita ibn Nîqân Bâwrâ Maskisrî

Afrad

Wasîla

Jrâw68 Il rapporte également une information pro

venant un généalogiste berbère du nom de Han ibn Bakkur al-Darîsî La Kahina dit celui-ci régna sur les Berbères trente-cinq ans et vécut cent vingt-sept ans 69 Ibn Khaidûn maintient que la Kahina ourdit as

Il

sassinat de Uqba Elle incita la tribu Tahuda

indique année 69/688 comme date de la première attaque de Hassan et 74/693 comme date de la seconde Pour lui la bataille décisive eut lieu

lutter contre celui-ci

65 Ibid.

66 Sauf pour les Sanhâja et Kutâma qui aux yeux Ibn Khaidûn et ses contemporains

469

sont origine arabe et plus particulièrement yemenite les Berbères descendent des Cananéens

école ibérique dont le plus éloquent représentant est Ibn Hazm

cause de la tension entre Arabes et Berbères en Andalousie Pour lui les Berbères nonobstant

leur origine cananéenne ne sont liés aux Yéménites que par les récits fallacieux des historiens yéménites Voir Ibn HAZM Jamharat ansâb arab VI-PROVEN AL éd.) Le Caire 1948

une position opposée

p.461

67 Ibn KHALD

Peuples et nations

op

cit. vol II

490

68

17

69

Ibn KHALD

Id

Kitâb mafâkhir al-barbar traduction fran aise de

Chaddadi vol VII

683

INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

Wâdî Miskyâna Un autre détail tiré lui aussi du folklore et rapporté par Ibn Khaidûn est celui de la Kähina recevant les visions de ses démons70 Avec Ibn Khaidûn tous les thèmes de la légende sont réunis et désormais aucun historien ajoutera de nouvel élément est au 14e siècle on trouve un récit anonyme qui joint explicitement la légende de la Kähina au mythe de origine arabe des Berbères71 Selon cette version lorsque Hassan atteignit Aurès il se trouva face aux tribus de enat prêtes le combattre Hassan leur demanda embrasser islam leur rappelant ils étaient tous frères ayant pour ancêtre commun Barr Qays Aylan Les Berbères répondirent son appel et les deux groupes Arabes et Berbères acceptèrent écrire un document témoignant de leur origine commune et leur donnant le droit hériter les uns des autres Il est bien évident il agit de épisode de la Kahina bien elle apparaisse pas la différence Ibn Khaidûn qui considère histoire de la Kahina comme une des gloires berbères et comme un témoignage de leur bravoure ce récit anonyme nous montre que les Berbères étaient déjà frères des Arabes par leur origine et que islam simplement consolidé leur lien En autres termes la conquête ne fut pas imposée aux Berbères par la force des armes ce fut plutôt une conduite dictée par les liens de parenté Ni Ibn Idhâri au 14e siècle72 ni Ibn Abî nàr au 17e siècle ont ajouté quoi que ce soit la légende telle elle apparaît au 14e siècle Ils ont tous deux reproduit la même version Ibn Khaidûn

La mémoire de Ibistoire

Dès le 11e siècle la légende de la Kahina contient deux mythes un concernant la mission civilisatrice de islam autre origine des Berbères Les deux mythes avaient pour fonction principale intégrer le Maghreb la communauté musulmane Pour ce faire il fallait transformer les Berbères en Arabes Avec le temps cette mythologie est enracinée fermement dans idéologie maghrébine Au 19e siècle les Maghrébins se considéraient comme partie intégrante du monde musulman bien que ce monde ne fût plus majoritairement arabe En même temps ils abhorraient le fait être considérés comme marginaux comme une queue pour utiliser une ex pression remontant au moins au 14e siècle73

1897 écrivaient histoire

de leur pays respectifs la Tunisie et le Maroc ils la rattachaient histoire de Orient Ils commen aient leur histoire ailleurs en Orient avec la naissance du Prophète et avènement de islam pour lier ensuite ces événements la conquête du Maghreb Ibn Diyâf74 reprend essentiel-

Lorsque Ibn Diyâf

1874 et Nâsirî

18

71 Al-Dakhîrc

70

Ibid.

THOMPSON op cit. vol III

295

-saniya Le trésor magnifique Chronique des Mérinides Mohammed Ben

éd.) Tunis

HENEB éd.) Alger 1912 pp 13-14

72

1967

Ibn

Al-Mu nis fî akhbâr ifrîqiya wa îûnus Muhammad SHAMM

73 Fragments historiques sur les Berbères au Moyen Age op cit.

74 Ibn DIY Ithâf al-zamân Tunis 1963 vol

80

684

HANNOUM

LA LEGENDE DE LA KAHINA

lement le récit Ibn Khaidûn tout en laissant de côté les éléments peu crédibles adoption de Khâlid la correspondance entre Khâlid et Hassan la prédiction du futur Il est soucieux de produire un récit rationnel et crédible Hassan attaque Ifrîqiya en 79/698 conquiert et détruit Carthage Il est battu par la Kahina et trouve refuge Barqa La Kahina pensant que les Arabes ne cherchaient que les biens du pays donne sa population ordre de tout détruire lequel ordre est exécuté Cinq ans plus tard lorsque le calife lui envoie des renforts Hassan attaque et tue la Kähina Il place ensuite les fils de celle-ci la tête des Berbères convertis Nâsirî nous donne un récit semblable dans lequel il cite fréquemment Ibn Khaidûn75 Cependant historien marocain pose une question qui avait probablement préoccupé Ibn Diyâf bien elle apparaisse pas dans son récit Cette question figure dans un chapitre du Kitâb al Istiqsâ intitulé Une controverse des ulémas concernant le Maghreb fut-il conquis par la force anwa ou par traité sulh) ou encore par autres moyens Nâsirî rapporte abord les opinions divergentes Pour conclure le débat en rapportant sans la réfuter opinion un certain Abu Jayda selon laquelle le Maghreb accepta islam et ne fut pas conquis par la force Pour soutenir ce point de vue il se réfère épisode de la Kahina Comme Ibn Diyâf il ne reprend pas les thèmes folkloriques de la légende hormis un détail il tient Ibn Khaidûn et selon lequel la Kahina recevait son inspiration des démons Les Berbères désapprouvaient la politique de la terre brûlée conduite par la Kahina et avaient rejoint les Arabes Le Maghreb par conséquent fut conquis par traité Ensuite Hassan aurait attaqué la Kahina en 74/693 et conquis Aurès par la force76 la fin du 20e siècle lorsque Ibn Diyâf écrivait son Ithâf Algérie était déjà soumise et la Tunisie ne devait pas tarder tomber sous tutelle fran aise Seul le Maroc gardait une certaine autonomie quand Nâsirî écrivait son Istiqsâ mais la menace eu ropéenne pesait déjà de plus en plus lourdement sur lui Nâsirî exprime ce sujet de profondes inquiétudes77 Le pouvoir de imagination humaine est limité disait Franz Boas les peuples ne font que puiser dans ancienne réserve des événements ima ginaires78 Dans ce nouveau contexte colonial les deux historiens reprennent cette même légende pour construire leur tour ancienne mythologie islamique79 Il agit abord de montrer la spécificité de histoire de la Tunisie et du Maroc Leurs origines sont islamiques ceci est expliqué par la narration de avènement de islam aussi bien en Orient en Occident mais identité est tunisienne ou marocaine En autres termes il agit

75 SIR Al-Istiqsâ fî akhbâr dmval al-inaghrib al-aqsâ Casablanca 1954 vol pp 72-

73

76 Ibid.

77 Ibid. vol IX

78 BOAS

83

208

Development of Folk-tales and Myths

Race Language and Culture

405

Chicago 1945 reimpression The University of Chicago Press 1982

79 Idée similaire formulée aussi par Claude VI-STRAUSS La pensée mythique bâtit ses

palais idéologiques avec les gravats un discours social ancien La pensée sauvage Paris

Pion 1962 p.26

685

I/INVENTION HISTORIOGRAPHIQUE

pour les deux historiens de montrer que ces pays ont leurs racines en Orient et pourtant conservent leur spécificité propre Les deux historiens se gardent bien étant donné émergence de la mythologie coloniale de pré senter leur pays comme une colonie arabe mais chacun présente le sien comme un pays indépendant qui accepté islam par un traité imposé non par la force mais en raison de origine commune des Arabes et des Berbères Néanmoins malgré la persistance de cette mythologie affabulation chez les deux historiens est réduite au minimum Cela explique peut-être aujourdhui au Maroc comme en Tunisie histoire ait peu emprise sur la mémoire collective la légende de la Kähina telle elle est conser vée par histoire ne touche que très peu ensemble de la population80 Le récit de la Kähina il existe comme est le cas en Tunisie est indépendant du récit de histoire écrite La mémoire de histoire ne coïncide pas nécessairement avec la mémoire collective81

Abdelmajid HANNOUM New School for Social Research New York

80 après une enquête conduite en été 1994 cette remarque ne concerne pas Algérie

un cas spécial que je traite ailleurs Historiography Mythology and Memory in Modern

North Africa

81 est ce qui ressort une étude de Jocelyne DAKHLIA oubli de la cité Paris La

Découverte 1990 qui rapporte pour le cas du Jérid tunisien une version de la légende de la

Studia islamica art cité

Kahina qui ne se rapproche aucune version écrite 64

686