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Stéréotypes, Stéréotypisation, et Valeurs

Pascal Morchain

Département de Psychologie LAUREPS-CRPCC Université de Haute-Bretagne Rennes 2 Place du Recteur Henri Le Moal 35000 Rennes

Courriel : Pascal.Morchain@uhb.fr

Le Moal 35000 Rennes Courriel : Pascal.Morchain@uhb.fr « Préjugés & Stéréotypes » Projet à

« Préjugés & Stéréotypes »

Projet à l’initiative de l’AFPS et de www.psychologie-sociale.org Réalisé avec le concours du Ministère de la Recherche

Stéréotypes, Stéréotypisation, et Valeurs. Pascal Morchain.

Nous agissons avec les autres en fonction de certaines « images » que nous avons d’eux. Certaines de ces image, appelées stéréotypes, renvoient à nos systèmes d’appartenances groupales (pour une présentation synthétique, voir Morchain, 1998). On définira ici les stéréotypes comme des croyances partagées

concernant les caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais souvent aussi des comportements, d’un groupe de personnes (Leyens, Yzerbyt & Schadron, 1996). Parler de « stéréotypes » fait référence à la fois

à un contenu (les Français sont dits « râleurs », « bons cuisiniers » ; les Allemands sont dits « rigoureux », « ordonnés », etc.) mais aussi à un processus de stéréotypisation, c’est-à-dire à un mécanisme psychosocial qui amène les personnes

à élaborer des stéréotypes. C’est sur ces mécanismes que portent nos recherches.

Plus particulièrement, elles portent sur les contextes dans lesquels un groupe humain est stéréotypé, entitativisé. Pour Campbell (1958), les groupes varient en entitativité, en unité. Selon lui, 3 critères président à cette dernière : le fait de partager un Destin commun, la Ressemblance entre les membres du groupe, et leur Proximité physique : si les personnes d’un groupe se ressemblent, si elles sont proches les unes des autres, si elles ont un destin commun, alors le groupe est entitatif, une unité. Selon Campbell, cette dernière est objective. Dans nos recherches toutefois, nous ne nous intéressons pas à l’entitativité réelle, mais à l’entitativité perçue. Pour dire rapidement, plus un groupe est stéréotypé, plus il est perçu comme homogène, comme composé de personnes se ressemblant. Les recherches présentées ici ont pour cadre la jugeabilité sociale (Schadron & Yzerbyt, 1991, 1993 ; Leyens, Yzerbyt & Schadron, 1992), dans lequel il a été largement démontré que pour juger une « cible », il faut l ’avoir définie comme « jugeable » ; que nous utilisons des critères pour la définir comme telle ; qu’une fois la « cible » définie « jugeable », nous sommes sensibles à différents types d ’information (par exemple les stéréotypes) ; enfin que ce processus est automatique, non conscient. Plus récemment, nous avons pu montrer que, quand une personne se sait définie comme « jugeable », elle devient plus sensible à différentes formes d’influences (Morchain & Schadron, 2001 ; Schadron & Morchain, 2002), et qu’elle peut-être victime de ses propres croyances quant à la nature de sa catégorie d’origine (Schadron, sous presse), ou encore de son aspect physique (Morchain & Grand, 2005). Toutefois ces recherches montrent que les personnes ne sont pas sensibles à n’importe quelle information censée être détenue par autrui.

Stéréotypisation : Que sait-on ?

(1) Un groupe humain est perçu comme une entité (une unité. un « tout cohérent ») quand on sait qu’il n’est pas constitué par hasard, qu’il y a une raison à sa constitution (Schadron, Morchain, & Yzerbyt, 1996 ; Morchain & Schadron, 1999). (2) Il en est de même lorsque, dans un contexte particulier, les personnes sont obligées de formuler un jugement concernant un groupe humain (Schadron & Morchain, 2003). Cet effet dépend du contexte de l’interaction (Oberlé & al., 2003). (3) Quand le groupe est vu comme une entité, les jugements vont dans le sens du sort qu’il vit : ils sont plus négatifs si le sort du groupe est négatif (Schadron, Morchain, & Yzerbyt, 1996 ; Morchain & Schadron, 1999 ; Schadron & Morchain, 2003). (4) Les jugements ne se font pas au hasard : les personnes ne jugent que sur les traits liés à la valeur morale des membres du groupe considéré. Par exemple nous avons montré que c’est uniquement quand leur sort est négatif que les membres d’un groupe présenté comme « étranger » étaient

d’un groupe présenté comme « étranger » étaient « Préjugés & Stéréotypes » Projet à

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perçus comme plus semblables en ce qui concerne leurs traits de personnalité négatifs relatifs à leur « valeur morale » (Schadron & Morchain, 2003). Ce phénomène est relié aux travaux de Skowronski & Carlston (1989), qui montrèrent que c’est sur les dimensions morales que se produit un biais de négativité dans les jugements, mais aussi à la croyance en la justice du monde (Lerner, 1980), et à la justification du système (Jost & Banaji, 1994).

Dans nos recherches, les sujets paraissent particulièrement sensibles aux valeurs supposées de la personne jugée. Plus généralement, nos jugements, nos perceptions, nos décisions … sont liés aux valeurs. Ces dernières orientent par exemple la perception (Bruner & Goodman, 1947), mais aussi les choix sociaux et les relations intergroupes (Rokeach, 1968 ; Bar-Tal, 1989). D’autre part, ce sont des constructions cognitives expliquant les choix des sujets (Renner, 2003) et servant la justification (Kristiansen & Zanna, 1988). En psychologie sociale, le terme « valeur(s) » est polysémique (Rohan, 2000 ; Tajfel, 1972) ; Beauvois, 1995 ; Dubois, 2003). Dans nos recherches, le terme « valeurs » fait référence à des idéaux, reliés à l’affect, que la personne s’efforce d’atteindre (Lavelle, 1950 ; Rokeach, 1968 ; Schwartz, 1992 ; Triandis ; 1979). Précisément, nous les définirons ici d’après Schwartz : comme des idéaux, dotés d’un contenu et d’une structure « universels », correspondant aux exigences caractéristiques de l’espèce humaine (besoins biologiques ; de coordination interindividuelle ; de continuité au niveau sociétal). La signification des valeurs est indépendante des cultures et du sexe des sujets (Struch & al, 2002).

Récapitulons : d’une part, il y a lien entre la perception d’une cible comme une entité et les jugements sur les traits de valeur morale, permettant selon nous la justification. D’autre part, les valeurs ont un rôle de régulation interindividuel et sociétal, elles servent entre autre la justification. Elles devraient donc avoir un effet sur la perception des groupes, en particulier sur la perception d’entitativité, elle- même reliée à la justification. En outre, l’impact des valeurs devrait dépendre de leur type : des valeurs d’Affirmation de Soi n’auront probablement pas la même influence que des valeurs de Transcendance de Soi. Pourquoi ? Parce que les premières, à la différence des secondes, mettent entre autres les personnes en position de juger (elles renvoient au pouvoir, à la compétence).

Rôle des Valeurs dans la Perception Stéréotypée des Groupes

Dans une série de recherches récentes, nous avons testé cet impact via une activation non consciente. Après l’amorçage de valeurs, qui se faisait par associations-libres, les sujets devaient juger un groupe présenté, dans un article de presse fictif, comme un endogroupe (ici, des jeunes français) ou comme un exogroupe (ici, des jeunes italiens). Ce groupe était aussi présenté comme vivant un sort positif ou négatif. Les résultats montrent que les valeurs jouent un rôle modérateur dans le jugement social, particulièrement au niveau de l’entitativité perçue, et que leur impact diffère selon que la situation implique ou non la justification. Quand il faut justifier, les valeurs d’Affirmation de Soi entraînent une plus grande entitativité perçue du groupe considéré que des valeurs de Transcendance de Soi. Ceci est particulièrement le cas quand la cible est un exogroupe, c’est-à-dire un groupe présenté comme un groupe étranger, c’est aussi le cas quand le sort du groupe est négatif. En d’autres termes, les sujets ayant en tête des valeurs

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d’Affirmation de Soi trouvent que les personnes se ressemblent vraiment, particulièrement quand elles sont censées vivre un sort défavorable. Enfin, quand des valeurs d’Affirmation de Soi sont amorcées, les personnes sont plus sûres de leurs jugements concernant l ’endogroupe vivant un sort positif et l ’exogroupe vivant un sort négatif. Cette recherche (Morchain, 2003) montre que l’influence des valeurs peut se produire même quand les sujets n’en sont pas conscients.

La question qui se pose maintenant est liée aux automatismes (e.a. Disjksterhuis & Bargh, 2001) : les sujets perçoivent-ils les autres de la même manière quand ils sont conscients des valeurs que quand ils n’en sont pas conscients ? On peut en effet supposer que les sujets, conscients des valeurs, contrôlent davantage leurs jugements. Par conséquent on s’attend à observer un impact des valeurs quand les sujets n’ont pas conscience qu’elles ont été activées. Nous avons donc testé cette hypothèse, en reprenant le même protocole expérimental que précédemment, mais en faisant varier le degré de conscience quant à l’activation de ces mêmes valeurs. Dans l’ensemble, les résultats montrent que c’est uniquement quand les sujets ne sont pas conscients des valeurs activées qu’un groupe présenté comme « exogroupe » est perçu comme plus entitatif que le même groupe, présenté comme « endogroupe ». Si l’on observe l’amplitude des jugements, les résultats montrent clairement que quand la cible est présentée comme « endogroupe » aucune différence n’apparaît dans les jugements. Par contre, quand elle est dite « exogroupe », des valeurs d’Affirmation de Soi activées non consciemment amènent les sujets à la juger davantage que des valeurs de Transcendance de Soi. Pour le dire autrement, les valeurs ont bien un impact sur les jugements et sur la perception stéréotypée des groupes. Certaines valeurs mettent davantage la personne en position de juger. L’impact des valeurs dépend clairement du fait qu’elles sont ou non consciemment activées. Il dépend du fait que l’on ait à « juger » son propre groupe ou un groupe étranger. Autrement dit : on juge de manière plus stéréotypée les personnes d’autres groupes quand on a en tête des valeurs de Pouvoir et d’Accomplissement, sans en être clairement conscient. Finalement, les résultats de ces deux études sont bien sûr à relier aux fonctions sociales des valeurs, mais aussi aux relations de pouvoir ainsi qu’à ce que nous pensons être l’utilité sociale de l’entitativité.

Références

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D.T.

(1958).

Common

fate,

similarity,

and

other

indices

of

the

status

of

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4 (pp.15-35). Neuchâtel-Paris : Delachaux & Niestlé. « Préjugés & Stéréotypes » Projet à

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