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Révélations d’un ancien détenu d’opinion :

Lambèse : l’Acaltraz médiéval


La mobilisation internationale des
internautes qui ont signé la pétition que
nous avions mises en ligne, a permis à ce
journaliste qui risquait la prison pour "délit
d’opinion" d’être libre. Comme quoi la
mobilisation peut servir une cause juste.

« Pièce à conviction » Afin que nul n’oublie


ce que représente le 20 avril 1980 nous
remettons en ligne ce document, qui a valu
au journaliste Arezki Aït-Larbi un mandat
d’arrêt et une condamnation par défaut à six mois de prison
ferme en 1997, a été publié dans l’hebdomadaire l’Evénement
(N° 162 - Semaine du 2 au 8 avril 1994).

Le 5 juillet 1985, l’Algérie fêtait le 23e anniversaire de son indépendance. Des


enfants de chouhada qui s’étaient constitués en associations non légalisées, car
indépendantes des appareils du pouvoir et du parti unique, décident de célébrer
cette journée en déposant des gerbes de fleurs sur les carrés des Martyrs, en marge
des festivités officielles. Le pouvoir intervient et décide de mettre un terme à cette
nouvelle forme de « subversion » : plusieurs enfants de chouhada sont arrêtés à Tizi-
Ouzou, Alger, Chlef et Ténès. Présentés au parquet de la Cour de sûreté de l’Etat de
Médéa, ils seront écroués à la prison de Berroughia.

Pour avoir pris leur défense et dénoncé le scandale, des membres fondateurs de la
première Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme, créée quelques jours
auparavant, et des militants du Mouvement culturel berbère seront arrêtés et
présentés devant la même juridiction d’exception.

Après un procès mémorable qui a duré du 15 au 19 décembre 85 devant la Cour de


sûreté de l’Etat, le verdict tombe : des peines allant de 6 mois à 3 années de prison
ferme sont prononcées. Les condamnés, au nombre de 22, sont alors éparpillés sur
plusieurs établissements pénitentiaires. Six d’entre eux, condamnés à 3 années de
prison, seront transférés au sinistre pénitencier de Tazoult-Lambèse pour y subir un
« programme spécial de rééducation ».
J’étais parmi ces six condamnés qui découvriront cet Alcatraz sous développé. J’ai
passé 11 mois (du 02 janvier 1986 au 02 décembre 1986) dans ce monde hors du
temps et de l’espace.

Le document qui va suivre est une lettre que j’avais adressée, le 07 mars 1987,
après mon transfert à la prison de Constantine, à M. Mohamed Chérif Kherroubi qui
venait de succéder à M. Boualem Baki à la tête du ministère de la Justice.
Malgré l’insistance de plusieurs amis, j’ai hésité à publier cette lettre ou à livrer un
quelconque témoignage sur une « expérience » traumatisante. Sans doute, par souci
de ne pas cultiver un quelconque syndrome de « nouveau Moudjahid ».
Cependant, après la « spectaculaire » évasion de 900 détenus le mois dernier, j’ai
acquis la conviction qu’il fallait témoigner et établir une relation entre les moyens mis
en œuvre pour tenter de briser les militants de la démocratie et des droits de
l’Homme, et les complicités qui ont permis à des terroristes de prendre la clé des
champs, à partir d’un pénitencier réputé imperméable. Autrement dit, les méthodes
médiévales et les hommes de main utilisés pour « rééduquer » les démocrates ne
constituaient-ils pas déjà les prémices de sympathies intégristes qui allaient se
révéler, quelques années plus tard, comme de redoutables complicités ?
C’est pour cela que j’ai décidé aujourd’hui de témoigner en publiant cette lettre dans
son intégralité.
Des faits y sont rapportés. Certains de ces faits sont aujourd’hui encore vérifiables.
Des noms sont également cités. Si la publication de cette lettre devait susciter des
mises au point ou des démentis, que leurs auteurs éventuels sachent que leurs
réactions sont les bienvenues.

Par : Arezki Aït-Larbi

Monsieur le ministre,
Avec un optimisme excessif ou peut-être une bonne dose de naïveté, j’avoue avoir
interprété votre arrivée au département de la Justice comme un signe de la volonté
de mettre un terme ou, tout au moins, d’accorder quelque attention à des pratiques
qui risquaient d’engager lourdement la grandeur d’un pays et la crédibilité de ses
institutions. Il me paraît inutile de vous rappeler les motivations de notre
condamnation, ni celles qui avaient dicté mon transfert - avec cinq de mes
camarades [1]- sur Lambèse pour nous y faire « rééduquer ». Tout observateur un
tant soi peu objectif n’aura pas manqué de mesurer les conséquences que peuvent
engendrer les instincts à fleur de peau quand ils tiennent lieu de démarche politique.
S’affirmer berbérophones et démocrates, voila une « hérésie » qui nous désigne tout
naturellement comme abcès de fixation de l’intolérance et de l’ostracisme ambiants.
Votre prédécesseur [2] a dramatiquement illustré cet esprit qui a abouti, d’abord et
avant tout, au discrédit d’une institution dont la mission théorique est le respect du
droit.
Cependant, si vos différentes déclarations, largement rapportées par la presse
nationale, se voulaient annonciatrices de réformes nécessaires à la dramatique
situation de la condition pénitentiaire dont avez hérité, force est de constater, une
année après votre prise de fonctions, que Lambèse vit dans la continuité de
« dépassements » qui défient quotidiennement les valeurs les plus élémentaires de
toute société régie par le droit.

Monsieur le ministre,
Justifiée ou arbitraire, une peine d’emprisonnement est supposée être une privation
de liberté physique, soumise au contrôle de la loi. Si des dépassements inhérents au
maintien d’une nécessaire discipline à l’intérieur des prisons peuvent, à la limite, être
considérés comme inévitables, il faut convenir que, lorsque des pratiques contraires
au droit et à la morale la plus élémentaire sont érigées en « programme de
rééducation », cela relève d’une pathologie que tout patriote ne manquera pas de
dénoncer, avant que l’ensemble du corps social ne soit rongé par la gangrène.
Dire que Lambèse est un camp de concentration médiéval ne procède
malheureusement pas d’un glissement de langage, ni du délire de quelque
« élément marginal en mal de Goulag ». Notre séjour parmi les relégués a eu
cependant le mérite de révéler l’ampleur des dégâts que peuvent engendrer la haine
et une mentalité sclérosée dont le respect du droit et de la morale est loin de
constituer la principale vertu. « Le délit politique n’ayant pas de place en Algérie [3] »
, ce n’est pas un hasard si, par le biais d’un raisonnement bien singulier, nous étions
devenus des « spéciaux [4] » que l’on traitera de la même manière que les pires
criminels de droit commun. Ce n’est pas un hasard non plus si les piliers de ce
sinistre mouroir récitent avec fierté la liste de tous les prisonniers politiques qu’ils ont
eu à persécuter. Certains de ces ex prisonniers politiques, dont l’engagement pour
l’indépendance du pays n’est plus à démontrer, occupent aujourd’hui une place
incontestable dans l’histoire du mouvement national. Ce n’est pas un hasard enfin si
la triste « carrière » de ces « rééducateurs » a commencé au service de
l’administration pénitentiaire coloniale, avant leur reconversion, aujourd’hui, en
militants zélés du FLN, dont la « compétence » et « l’engagement » destructeurs
méritent d’être cités en exemple.
Les faits étant têtus, les discours ne peuvent occulter indéfiniment la triste réalité
d’un « établissement » voué à la destruction physique et morale de tous ceux qui
refusent d’abdiquer leur citoyenneté.

Monsieur le ministre,
1- Que diriez-vous des centaines de détenus qui avaient passé l’hiver 85/86 avec 3
couvertures pour toute literie, sans paillasse ni chauffage ? « Nous n’avons pas les
moyens ! » dira la direction de Lambèse. Ceci ne l’empêchera pas de procéder à la
distribution de couvertures neuves à tous les détenus, la veille de votre visite
(reportée semble-t-il). Pour les décors de la mise en scène télévisée sans doute.

2- Que diriez-vous d’un parloir où les détenus s’entassent à plusieurs dizaines,


séparés de leur famille par deux grillages, entre lesquels circulent des gardiens qui
ne se gênent pas pour s’immiscer, de façon grossière, dans des tentatives de
discussions strictement familiales ? J’ai vu les enfants du chanteur Ferhat M’henni,
dont l’aîné n’a pas encore 14 ans, essayer vainement d’entendre quelque parole
rassurante de leur père, ou de l’apercevoir. Est-ce là la meilleure image à donner de
leur pays à ces enfants dont le seul « crime » a été d’avoir un père qui a décidé
d’assumer pleinement sa citoyenneté ? Même ce « spectacle » n’a pas réussi à faire
vibrer le moindre remords dans la conscience des geôliers qui se retrancheront
derrière les « directives de Monsieur Sallat [5] » . Quant à ce dernier, il dégagera sa
responsabilité en invoquant « les services de sécurité qui ont conçu les plans du
parloir ».

3- Que diriez-vous de ces « gestionnaires » habitués à faire leur marché


hebdomadaire dans les paniers ramenés par les familles des détenus ? Au mépris de
toute réglementation, certaines denrées sont « saisies » en fonction des pénuries sur
le marché. Exemple significatif : deux semaines avant le Ramadan 86, une note
émanant du chef de détention invitait les prisonniers à faire venir,
(exceptionnellement pour cette période), du café et du poivre noir particulièrement
rares à l’époque. Plusieurs quintaux de café et des dizaines de kilos de poivre,
ramenés par les familles devaient être « saisis » et prendre une destination
« inconnue ». De l’avis même de certains gardiens, honnêtes ou sans doute frustrés
de n’avoir pas eu leur par du butin, le scénario procède d’une tradition annuelle
depuis bien longtemps déjà.
A mes protestations devant cet abus de pouvoir doublé d’un détournement
caractérisé, le surveillant chef répondra : « vous me demandez de respecter la loi,
alors que le sommet de la hiérarchie donne l’exemple de sa violation. Ici, à Lambèse,
une seule loi est valable : la mienne ! » Je dois reconnaître, à sa décharge, que le
cynisme de son raisonnement n’est pas dénué d’une certaine logique.

4- Que diriez-vous de la main-d’œuvre pénitentiaire utilisée dans des intérêts


privés ? De somptueuses villas ont été construites par la sueur des prisonniers, sans
aucune contrepartie. D’autres prisonniers sont employés comme domestiques dans
les foyers de certains responsables.

5- Que pensez-vous de l’interdiction de la langue berbère au parloir ? Pour avoir


refusé de nous soumettre à cette nouvelle manifestation de haine et d’ostracisme,
nos familles avaient été refoulées à deux reprises, en janvier 1986, sans nous avoir
vus. Le juge d’application des peines et le procureur général de Batna devaient se
relayer pour donner un caractère juridique à cette forfaiture, en soutenant que les
seules langues admises - par qui ?- sont l’arabe et le français ! Le berbère ne peut
être perçu que comme une excroissance contre-nature, car « c’est une création du
colonialisme ! ». Le colonialisme ayant décidément bon dos, même à posteriori
chacun essaie de se rattraper comme il le peut.

Si l’administration avait fini par céder devant notre détermination, je viens


d’apprendre que notre camarade Abboute Arezki, pour lequel l’enfer de Lambèse
n’est pas terminé, a eu droit à 3 jours de cachot dernièrement, pour avoir
communiqué avec son épouse dans sa langue maternelle.

6- Que diriez-vous de ce médecin de la prison (le Dr Lounès), qui ne se présentait


qu’une fois par semaine pour « examiner » plus de 150 malades en moins de 2
heures ? Et des médicaments périmés depuis longtemps, qu’on n’hésite pas à
administrer aux malades quand ils ont la chance d’accéder aux soins ?
A la vue des traces encore visibles sur mon dos des sévices auxquels j’avais été
soumis dès mon arrivée, le Dr Lounès me conseillera d’obéir à mes gardiens, pour
éviter à l’avenir pareille mésaventure, et refusera de me délivrer le certificat que je
sollicitai. Pour avoir protesté contre ces pratiques contraires à la déontologie et à
l’éthique médicales, on me prescrivit 5 jours de cachot de condamné à mort, tout nu,
en janvier 1986, avec un morceau de pain rassis et un demi litre d’eau par 24
heures, pour tout repas. Et je devais m’estimer heureux car, je ne sais par quel
miracle, on m’avait épargné la douche glacée biquotidienne et le matraquage matinal
qui font partie du programme « normal » des punitions. Je devais comprendre plus
tard la gravité de mon « crime » : le Dr Lounès est le gendre d’un personnage
influent du parquet de Batna. Ce qui lui suffit largement en matière de compétence
professionnelle et de garantie morale.

7- Que diriez-vous de ces détenus qui avaient été mis aux fers, sans nourriture ni
eau durant plusieurs jours, pour avoir été surpris, pendant le Ramadan 86, en train
de fumer discrètement dans leur cellule individuelle ? Ce qui, en d’autres pays et
sous d’autres cieux s’appelait « inquisition », est devenu dans notre pays, par le biais
d’un euphémisme mystificateur, « rééducation religieuse ».
8-Que diriez-vous de ces jeunes manifestants de Constantine, arrêtés en novembre
dernier, condamnés dans des conditions plus que discutables et qui devaient subir
les sévices et les humiliations les plus dégradants dès leur arrivée à Lambèse ?
Pour des « repris de justice [6] », nous avons vu un grand nombre de lycéens dont
l’âge ne dépassait pas les 16 ans ! Convaincus d’être encore dans un commissariat,
dont la plupart portaient encore les traces de leur passage, l’un d’entre eux
demandera, entre deux sanglots : « quand allez-vous enfin nous emmener en
prison ? » croyant sans doute y voir la fin de son cauchemar.
Devant mes protestations, le chef de détention invoquera le zèle de ses
subordonnés, avant de promettre que cela ne se reproduirait plus. Effectivement, le
deuxième convoi, arrivé quelques jours plus tard, se fera massacrer à huis clos !

9- Que diriez-vous du détenu Haroun Mohamed (condamné à perpétuité par la Cour


de sûreté de l’Etat en 1976), qui avait eu à subir toutes sortes d’humiliations et de
traitements inhumains pour avoir, semble-t-il, fait parvenir une lettre à la presse
internationale dans laquelle il aurait relaté ses conditions de détention ? Son dernier
cauchemar a été un isolement total dans un cachot, durant 15 mois. Il en sortira
malade mental en septembre 1986.
Devant mes protestations pour une nécessaire prise en charge médicale et
psychiatrique, on me répondra dans un grognement : « c’est ce qui arrive aux fortes
têtes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Avis aux amateurs ! Car, à
Lambèse, ceux qui refusent de plier, on les brise. ».

10- Que diriez-vous de ces malades qu’on laisse mourir la nuit, dans leur cellule
faute de soins ? C’est tout naturellement qu’un sergent, attiré par les cris d’un
agonisant, lui conseillera « de ne pas oublier la Chahada, pour mourir musulman ! »
Le lendemain, il était « musulman ». C’est-à-dire mort.
Devant mes protestations, on me répondra cyniquement que « c’est là le seul moyen
de distinguer un vrai malade d’un simulateur ! » Un autre « simulateur »,
BOUDELLAL Bouziane, diabétique pourtant connu, devait succomber dans
l’indifférence générale, à la suite d’un coma hypoglycémique, sans avoir reçu le
moindre soin.

11- Que diriez-vous d’une infirmerie réservée aux « délits économiques [7] » et
autres prisonniers non malades mais « ayant les moyens », alors que ceux qui
souffrent n’y sont admis qu’exceptionnellement ?
Devant mes protestations, on m’y proposera une chambre confortable ! Le problème
ne se posant pas pour moi en termes d’hôtellerie, je devais décliner l’offre et rester
dans ma cellule glaciale, parmi les relégués.

12- Que diriez-vous de ces détenus qui ont dû succomber à des sévices ? Combien
de véritables assassinats ont été déguisés en « mort naturelle » ou en « suicide » ? Il
ne s’agit là que d’une rumeur insistante colportée par les prisonniers et confirmée par
certains gardiens. Je n’ai malheureusement aucune preuve pour m’avancer là
dessus avec certitude.

13- Que diriez-vous du détenu AÏSSAOUI Brahim amputé des deux pieds à la suite
d’une gangrène consécutive à un long séjour dans un cachot humide, tout nu, en
février 1986 ?
Devant mon indignation, l’administration finira par admettre que « si le cachot existe,
il faut bien qu’il serve à quelque chose ! » Et d’ajouter : « vous êtes ici pour une
noble cause ( !), pourquoi défendez-vous des criminels ? » Ayant été le témoin
oculaire de l’évolution clinique de cette gangrène qui devait aboutir à la mutilation, on
m’avait épargné la thèse du « détenu qui s’est blessé les deux pieds ( !) en essayant
de se couper les ongles avec un morceau de métal ! », explication qui avait été
avancée par ailleurs.

14- Que diriez-vous d’un autre jeune détenu - BOUDINE Ahmed - démuni d’une
partie de la boite crânienne, le cuir chevelu reposant directement sur les méninges, à
la suite d’un coup de barre asséné par un gardien du sinistre « comité d’accueil » ?
Comme son nom ne l’indique pas, le « Comité d’accueil » est le groupe de gardiens
chargés de recevoir les prisonniers à leur arrivée, à coup de barres de fer et de
tuyaux pour leur donner un avant-goût de ce que sera leur détention. Nous avons dû
en faire la connaissance le jour de notre transfert à Lambèse, le 02 janvier 1986, et
le chanteur Ferhat M’HENNI en gardera les séquelles pour le restant de ses jours,
son nez ayant été brisé.

Monsieur le ministre,
Croyant qu’il s’agissait là de pratiques intolérables, relevant de la perversion de
subalternes assurés jusque-là de l’impunité, plutôt que d’un système élaboré, codifié
et cautionné à un niveau supérieur, nous avions porté certains de ces méfaits à la
connaissance de l’ancien directeur général de l’Application des peines SALLAT, par
le biais de nos familles, et de son adjoint venu à Lambèse, en mars 1986, pour
s’assurer que notre « rééducation » était en bonne voie.
Ajoutant la mauvaise foi à la forfaiture, le premier se contentera d’un de ces
démentis dont il a le secret, voyant dans notre démarche « le résultat du délire
d’éléments marginaux en mal de Goulag ! » Il se vantera, en privé, d’être le héros
national qui allait briser « ces berbéristes, fossoyeurs de l’unité nationale ! »
Fantasme, maintenant bien connu, de tous les retardataires d’une guerre qui ont
trouvé dans notre affaire l’aubaine d’une nouvelle croisade, qui leur permettrait de se
refaire une virginité patriotique, et occulter ainsi la tare d’un passé qui se trouve loin
d’être particulièrement glorieux. Quant à son adjoint, il répondra froidement à l’un
d’entre nous : « nous sommes en Algérie et pas en Amérique. Et puis ce ne sont que
des détenus !! » Comme si l’Algérie était frappée d’une malédiction qui justifierait la
violation des valeurs qui constituent le fondement de toute société civilisée. Comme
si le respect d’u minimum de légalité était une perversion « impérialiste » contre
laquelle il faudrait nous prémunir. Comme si, enfin, l’horreur d’un crime puni pouvait
justifier celle d’un autre qui ne risque pas de l’être, parce que drapé du manteau de
la « justice ».
Ecoeuré par tant de cruautés qui avaient eu pour théâtre, je vous le rappelle,
l’Algérie des années 80, révolté par la démission et l’anesthésie des consciences à
un niveau aussi élevé de la hiérarchie, je décidai, en octobre 1986, de saisir par
lettre les responsables locaux de Lambèse (le directeur et le chef de détention), en
insistant notamment sur :
- La gravité des faits (détournements, corruption, tortures et mutilation de prisonniers
...) qui engageaient leur responsabilité pénale.
- Se retrancher derrière « le faible niveau des gardiens » et « les directives de
Monsieur SALLAT » n’était pas un argument juridiquement valable, même s’il avait
contribué à leur donner bonne conscience à peu de frais.
- « La loi était au dessus de tous », du moins officiellement.
- « L’esprit de famille qui avait prévalu et les mesures draconiennes prises pour
garantir le huis clos de telles horreurs risquaient, à l’avenir, de pas être « efficaces ».
- Enfin, la nécessité d’un fonctionnement plus moral de l’établissement qui ne relevait
nullement de considérations matérielles ou « d’insuffisance de budget ».

Devant les preuves accablantes dont j’avais fait état (faits précis, noms des victimes
etc. ...), le directeur de Lambèse devait me recevoir durant deux heures environ, « à
titre amical » ! Après avoir confirmé les méfaits exposés, il me fera part de son
impuissance, malgré sa volonté de changement, face à des habitudes trop bien
ancrées. Il devait me conseiller une fois de plus de « ne pas mêler de ce qui ne me
regardait pas », avant de s’engager à effectuer toutes les démarches nécessaires
pour permettre mon transfert sur Alger, et à améliorer les conditions de mes
camarades, « maintenant que SALLAT est parti ».

Au cours de l’audience, ma cellule avait été minutieusement fouillée, à mon insu.


Croyant mettre la main sur les preuves éventuelles de sa compromission, ainsi que
les noms de mes informateurs aussi bien parmi les détenus que les gardiens, le chef
de détention [8] ordonna la saisie de tous mes manuscrits : notes de lecture, courrier
pourtant visé par la censure, projet d’une lettre destinée à votre ministère etc.....
Même mes cours de médecine n’avaient pas été épargnés par cette mise à sac ; je
ne les reverrais jamais.
Le lendemain, le même chef de détention devait me convoquer pour une mise en
garde sans équivoque : « j’ai eu affaire à plus fort que vous et j’ai toujours fini par
leur casser les reins. Mon erreur a été de vous éparpiller parmi les relégués, ce qui a
facilité votre enquête. J’espère que vous avez fini par comprendre que j’ai les
moyens de briser les fortes têtes, et j’ai le feu vert, surtout en ce qui vous concerne,
toi et tes camarades. Regardez HAROUN Mohamed ; son état devrait vous donner à
réfléchir ! Sachez que JE PEUX VOUS FAIRE DISPARAITRE à n’importe quel
moment, et personne ne pourra témoigner pour vous, comme vous essayez de le
faire pour les autres. LES ACCIDENTS ET LES SUICIDES, ça arrive dans toutes les
prisons du monde ! »...
Informé des moyens diaboliques par lesquels il avait brisé d’autres empêcheurs de
torturer en rond, avec la bénédiction de ses supérieurs, informé des conséquences
que pourraient engendrer les réflexes d’un criminel démasqué, conscient du danger
réel qui nous guettaient mes camarades et moi, j’avisai discrètement ma famille
venue me rendre visite quelques jours plus tard. Dès le lendemain, mon frère tirera la
sonnette d’alarme en adressant un télégramme urgent au directeur général
d’Application des peines, au wali et au procureur général de Batna, pour attirer leur
attention sur les menaces dont nous avions été l’objet. Inutile de vous rappeler que
cela n’a pas donné lieu à la moindre réaction, les différentes autorités ayant conclu
sans doute à l’expression d’un banal complexe de persécution, ou de quelque
syndrome du reclus.
Le 02 décembre 1986, je devais être transféré à la prison de Constantine, où je me
trouve actuellement.

Monsieur le ministre,
Au risque de décevoir les promoteurs du « programme spécial de rééducation » qui
avait été élaboré à notre intention, je peux vous assurer que notre « séjour » à
Lambèse, au milieu des relégués, n’a fait que renforcer notre conviction quant à la
nécessité du prix à consentir pour le respect de la dignité de l’Homme dans notre
pays. Durant cette période, nous avons pu mesurer toute l’ampleur des dégâts que
peuvent engendrer l’intolérance, la haine et l’esprit vindicatif quand ils se veulent
démarche politique, et la profondeur de l’abîme à partir duquel il faudra repartir pour
aboutir au minimum acceptable en matière de traitement des prisonniers dans notre
pays.
Lorsque l’arbitraire est érigé en règle, lorsque le respect d’un droit est perçu comme
une faveur ou la juste récompense de la soumission, lorsque le réflexe tient lieu de
réflexion, il faut convenir que cela procède d’une dépravation qui rappelle une triste
époque que nous croyions à jamais révolue.
J’ai tenu à vous écrire pour attirer votre attention sur des « dépassements » dont
nous avions été, mes camarades et moi, les spectateurs impuissants, quand nous ne
les avions pas subis dans notre chair et parfois notre dignité, en m’efforçant d’y voir
le résultat de votre ignorance des réalités du terrain, plutôt que la volonté d’occulter
par le discours ce qui ne peut être moralisé dans les faits. Mais, j’ai tenu surtout à
vous écrire parce que le triste bilan de la gestion schizophrénique de votre
prédécesseur, et son excitation particulière dans notre affaire constituent, à mon
sens, l’exemple à ne pas suivre en matière de détournement de l’autorité que
confère une fonction officielle pour assouvir des instincts pervers.

La dilution des responsabilités dans la clandestinité ayant été le meilleur garant de la


forfaiture qui a permis l’expression de ce machiavélisme sous développé dans ses
manifestations les plus abjectes, il appartient désormais à tout un chacun d’assumer
les conséquences de ses actes, à défaut de les moraliser. Je vous rappelle que vous
êtes maintenant ministre de la Justice, et qu’à ce titre, il est un minimum de normes
juridiques que vous êtes censé connaître, et donc tenu de faire respecter, même si
les prérogatives légales d’une fonction ne recouvrent pas toujours les attributions
réelles de celui qui la détient.

Les discours lénifiants ne suffisent plus pour occulter le drame d’une situation, qui
interpelle chaque jour la conscience de tout patriote qui croit en une Algérie digne du
sacrifice de ses martyrs et des aspirations étouffées de son peuple. Le respect de la
dignité de l’Homme et de ses droits imprescriptibles ne saurait se réduire aux
techniques habituellement mises en œuvre pour en camoufler les violations
quotidiennes.
Votre prédécesseur y a perdu son âme.
Il est encore temps de sauver la vôtre.

Prison de Constantine, le 07 mars 1987

AÏT-LARBI Arezki
Numéro d’écrou : 9620

Notes

[1] Arezki Abbout, Saïd Doumane, Ferhat M’henni, Ali-Fewzi Rebaïne et Saïd Sadi.

[2] M. Boualem Baki.


[3] Parlant de cette affaire devant un parterre de magistrats, en septembre 1985,
M. Boualem Baki déclare : « le délit politique n’a pas de place dans notre pays. Ces
gens sont des criminels de droits commun ».

[4] « Spéciaux » : terme utilisé dans les documents officiels de l’administration


pénitentiaire pour désigner les prisonniers d’opinion.

[5] M. Sallat : Directeur de l’application des peines au ministère de la Justice.

[6] Lors des événements de Constantine de l’automne 1986, des centaines de


jeunes lycéens condamnés « en flagrant délit » étaient présentés par les autorités et
la presse nationale comme des « délinquants, repris de justice ».

[7] Cadres d’entreprises publiques condamnés pour détournement de fonds

[8] Il s’agit de M. Mohamed Latrèche, dit « Hama », qui sera promu directeur de
Lambèse en 1989.