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Commentaire du texte de Rousseau

"Ce qu'il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une
intégrité sévère à rendre justice à tous, et surtout à protéger le pauvre contre la tyrannie du
riche. Le plus grand mal est déjà fait, quand on a des pauvres à défendre et des riches à
contenir. C'est sur la médiocrité seule que s'exerce toute la force des lois ; elles sont également
impuissantes contre les trésors du riche et contre la misère du pauvre ; le premier les élude, le
second leur échappe ; l'un brise la toile, et l'autre passe au travers.
C'est donc une des plus importantes affaires du gouvernement, de prévenir l'extrême inégalité
des fortunes, non en enlevant les trésors à leurs possesseurs, mais en ôtant à tous les moyens
d'en accumuler, ni en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens
de le devenir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu
tandis que les autres se dépeuplent ; les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux
dépens des métiers utiles et pénibles ; l'agriculture sacrifiée au commerce ; le publicain rendu
nécessaire par la mauvaise administration des deniers de l'Etat ; enfin la vénalité poussée à tel
excès, que la considération se compte avec les pistoles, et que les vertus mêmes se vendent à
prix d'argent ; telles sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère, de l'intérêt
particulier substitué à l'intérêt public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence
pour la cause commune, de la corruption du peuple, et de l'affaiblissement de tous les ressorts
du gouvernement".

Rousseau, Discours sur l'Economie politique, 1755.

Thèse de Rousseau :
Une extrême inégalité de conditions sociales entraîne inéluctablement l’injustice parce que les
lois même les plus égalitaires décidées par l’État deviennent inapplicables. Donc c’est l’État
qui doit influencer la société (première partie) et non pas la société (qui conserve les
inégalités naturelles entre les hommes) qui doit influencer l’État (deuxième partie).

Première partie (jusqu’à « ...mais en garantissant les citoyens de le devenir »)


Ce texte n’est pas un tableau de la situation réelle qu’a pu vivre Rousseau au XVIIIème siècle,
mais un texte purement théorique, qui est bâti sur des hypothèses et une étude de la nature de
la société en général. D’autre part, Rousseau n’a pas écrit que le Contrat Social.

Imaginons donc un État quelconque. Ici il aurait été bon de rappeler la définition de l’État
selon Rousseau, à savoir que la multitude qui s’est constituée en peuple de manière à faire
surgir la Volonté Générale est appelée « État ». La fonction de cet État est de faire
appliquer les décisions prises par la Volonté Générale en vue de l’intérêt général ou bien
commun (et en particulier de faire appliquer les lois valables pour tous) dans la société. En
ceci consiste l’égalité en droit.

Mais l’application de ces lois a une condition : La société dirigée par l’État ne doit pas
comporter des gens trop riches ou trop pauvres. En effet les personnes trop riches et les
personnes trop pauvres vont échapper à la loi. Les personnes trop riches auront la possibilité
de se mettre au-dessus de la loi, de la contourner (corruption, etc.) ; les miséreux n’auront pas
la possibilité d’y obéir ni, surtout, d’en profiter (problème de la délinquance mais aussi, par
exemple, problème de l’instruction, etc.). Les lois ne sont alors plus valables pour tous. Elles
deviennent injustes, puisque tous ne sont plus égaux devant la loi. D’autre part, les pauvres et
les riches, échappant aux lois de l’État, n’échappent pas aux dures lois économiques de la
société. Dans la société non réglementée par l’État, c’est la loi du plus fort qui est de mise
(mais pas dans l’état de nature selon Rousseau, qui est pacifique, cf cours et texte 2, p.222).
Or l’argent est une puissance, purement neutre et quantitative, elle peut donc être assimilée à la
force. D’autre part, que dire d’un homme dont la subsistance dépend du bon vouloir de la
personne plus riche qui lui fait l’aumône ? Totalement dépendant, il est bien dans le cas d’un
esclave, livré à la tyrannie de son maître (cf plus bas : notion de paternalisme).

L’État doit donc empêcher cet état de fait. Non seulement parce qu’il doit faire appliquer les
lois, mais aussi parce qu’il a pour but le bien commun. Il ne doit pas attendre que les
mécanismes naturels de la société le mettent devant le fait accompli, devant des citoyens qui
échappent à la loi. Il ne s’agit pas de guérir mais de prévenir.

Commentaire : Mais, à ce compte, ne pourrait-on pas dire que non seulement les « hôpitaux
pour les pauvres », mais aussi, plus près de nous, l’impôt sur les grandes fortunes, le salaire
minimum d’insertion, relèvent de la guérison et non de la prévention ? En réalité, il faut suivre
l’esprit et non la lettre de la réflexion de Rousseau : il y a une différence essentielle entre
construire des hôpitaux pour les pauvres et assurer un salaire minimum d’insertion. Dans un
cas l’État est paternaliste : Si l’État construit des hôpitaux, les miséreux sont dans un état
de dépendance totale par rapport à l’État, ils restent donc à l’état d’esclaves. Au contraire, si
l’État assure un salaire minimum d’insertion, c’est dans le but que celui qui en bénéficie garde
les moyens de continuer à être un citoyen comme les autres, ne tombe pas dans cet état de
misère qui ferait de lui un esclave de la bonne volonté d’autrui. Dans ce dernier cas, l’État
libère la personne en question.

L’État doit donc, selon Rousseau, être actif au coeur de la société, intervenir dans les
mécanismes de la société, dans l’économie. L’État doit être dirigiste. Il doit rendre la
société juste (Il est judicieux de rappeler la définition de la justice comme ce qui départage
ce qui revient à chacun), il doit avoir une action économique et sociale qui ne se contente pas
de réparer les méfaits de la société mais la modifie de fond en comble.

Commentaire : Il faut remarquer que la thèse de Rousseau va contre les thèses économiques
libérales («laisser faire, laisser passer ») qui soutiennent que l’État ne doit pas entraver par
son intervention la marche naturelle de l’économie (dans l’idée que si la société s’enrichit
globalement, tout le monde en profitera).

Deuxième partie (à partir de « Les hommes inégalement distribués sur le territoire... »


jusqu’à la fin du texte)

Que va-t-il se passer si l’État (imaginons un État « libéral ») laisse les rouages économiques
et sociaux marcher à leur gré ? Dans cette deuxième partie, Rousseau nous fait un tableau
réaliste, mais terrible, d’une situation qui est en fait celle de toute société que ne maîtrise pas
un État juste, c’est-à-dire, au fond un tableau de toutes les sociétés qui ont pu exister jusqu’à
présent et qui pourrait dépeindre aussi bien notre société.

Il faut se souvenir que, pour Rousseau, contrairement à Hobbes et Kant, autant l’état de nature
qui dépeint la véritable nature humaine est pacifique et heureux pour l’homme (ce qui ne veut
pas dire que l’on doit vouloir y revenir), autant la société pervertit la nature pacifique et a
priori bienveillante du « bon sauvage ».

Qu’apporte la société, selon Rousseau ? Pour certains, l’accès au luxe, les réussites techniques.
Mais loin de calmer les passions, par la satisfaction apportée, ceci nous pousse à désirer
toujours davantage et l’ambition démesurée de ceux à qui profitent ces avantages les rend de
plus en plus ennemis des autres hommes dont le sort leur importe de moins en moins. C’est
ainsi que de simples disparités géographiques (les hommes inégalement distribués sur le
territoire), ou des préférences individuelles (arts d’agréments et de pure industrie favorisés...),
vont entraîner :
1) d’abord des dysfonctionnements au sein d’un État dont les dirigeants et les citoyens se
soucient plus de l’amélioration de leur niveau de vie (individualisme) que de l’intérêt commun
(publicains rendus nécessaires par la mauvaise administration).
2) ensuite un individualisme tel que toutes les vertus nécessaires à la conservation du bien
commun (reconnaissance de l’autre, nécessité du partage du travail et des richesses) seront
délaissées au profit de l’intérêt personnel. Il sera désormais impossible de faire admettre aux
uns comme aux autres l’existence d’un intérêt commun et l’État juste devient une utopie.
L’injustice de la société a étouffé la possibilité de la justice dans l’État. Laisser la société et
ses rouages économiques diriger, c’est aboutir à l’impossibilité de l’État juste.
Autrement dit, et en conclusion :

-laisser les citoyens préférer tel ou tel mode de vie, c’est laisser la porte ouverte à
l’individualisme qui fait de l’intérêt privé une valeur.
Commentaire : Cela pose un problème : Jusqu’à quel point l’État peut-il imposer au citoyen
son mode de vie (choix du métier, choix du lieu de résidence, etc.) ?
-Apparaissent ainsi les inégalités sociales, selon que les citoyens auront réussi à faire valoir leur
intérêt privé ou non.
-A ce point, l’individualisme est devenu une valeur plus importante que les vertus nécessaires
au bon fonctionnement de l’État. Celui-ci est donc définitivement corrompu.