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LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

Depuis 1992, Israël


Finkelstein et David
Ussishkin fouillent
à Megiddo pour
le compte de l’univer-
sité de Tel Aviv.
Megiddo se situe
entretien
avec Isra l Finkelstein
dans la partie sud de
la vallée de Jezréel,
à environ 35 km
d’Haïfa, en Israël.

Ci-contre :
Israël Finkelstein
par Sophie Laurant

“ La Bible entre
dans son laboratoire
de l’université
de Tel Aviv.
Ci-dessous :
L’archéologue devant
la célèbre porte dite

mythe, histoire
“ de Salomon ”,
du tell de Megiddo,
qu’il date du VIIIe
siècle av. J.-C.,
soit deux siècles
après le

et théologie ”
Salomon de la Bible.

Pour Israël Finkelstein, la conquête de Canaan et la monarchie unifiée


des rois David et Salomon n’ont jamais existé ! Dans La Bible dévoilée,
qui vient de paraître en France, ce chercheur israélien, directeur de
l’Institut d’archéologie de l’université de Tel Aviv, invoque les plus
récentes recherches archéologiques, historiques et bibliques pour
démontrer que la véritable naissance d’un État israélite✼ monothéiste
ne s’est produite qu’au VIIe siècle, sous le règne de Josias et que la
rédaction de la Bible a alors servi à justifier, par un brillant passé,
l’expansion de Juda. Le Monde de la Bible lui donne la parole.
Le Monde de la Bible : Dans votre livre, La Bible peut-on réellement regrouper sous cette appellation ?
dévoilée, vous croisez les connaissances les plus Qu’en dit l’archéologie ? C’est un vrai débat. Le
récentes, apportées à la fois par les biblistes et par Xe siècle av. J.-C. – époque à laquelle se situent les
Ci-dessus : les archéologues, pour tenter une approche synthétique règnes de David et de Salomon – est à la charnière entre
Israël Finkelstein de l’éternelle question de l’historicité de la Bible. la période que j’appellerais “ mythique ”, car les
discutant avec des
représentants
Pourquoi centrez-vous votre propos sur la réalité événements rapportés par la Bible ne peuvent être da-
des Monuments du royaume de David et Salomon ? tés précisément ni confirmés par des sources extra-
historiques d’Israël Israël Finkelstein : Parce que c’est le dernier débat à bibliques ou l’archéologie, et la période proprement
sur la mise ✼
en valeur du site
Les spécia- mener. Lorsqu’on regarde l’histoire des recherches sur “ historique ”, pour laquelle nous disposons de sources
listes utilisent
de Megiddo. la Bible, c’est très drôle, car chaque époque s’est foca- extra-bibliques, assyriennes notamment, pour confirmer
trois termes
différents selon lisée sur un épisode pour se poser la question de son et dater les événements. C’est la raison pour laquelle
Ci-contre :
les périodes : historicité. Depuis le débat sur les patriarches dans les nous avons divisé le livre en trois parties.
Hébreux à la
L’archéologue dans années 1960 jusqu’à celui de la réalité de la monarchie La première concerne davantage la période mythique
période des
son laboratoire patriarches ; unifiée, qui anime ces dix dernières années. Or, plus et nous y avons inclus la monarchie unifiée. À partir du
de Tel Aviv
montrant une poterie
Israélites à la personne aujourd’hui ou presque ne croit à la réalité chapitre 5, nous examinons l’émergence du royaume
période de la
mise au jour sur le littérale du récit de la création du monde, ni ne regar- d’Israël, au Nord, au cours du IXe siècle et son histoi-
royauté ;
site de Megiddo. Juifs à la de les patriarches comme des figures historiques au re jusqu’à la fin du VIIIe siècle. Puis, dans la troisième
© Ben Eden Photography
période sens strict. Reste la question de la monarchie unifiée. partie nous regardons ce qui c’est passé au Sud,
post-exilique.


Le grand royaume d’Israël a-t-il vraiment existé ? Que au royaume de Juda pendant cette même période et

50 Le Monde de la Bible J N¡ 142 51

LE MONDE DE LA BIBLE
1234567890
LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

Depuis 1992, Israël


Finkelstein et David
Ussishkin fouillent
à Megiddo pour
le compte de l’univer-
sité de Tel Aviv.
Megiddo se situe
entretien
avec Isra l Finkelstein
dans la partie sud de
la vallée de Jezréel,
à environ 35 km
d’Haïfa, en Israël.

Ci-contre :
Israël Finkelstein
par Sophie Laurant

“ La Bible entre
dans son laboratoire
de l’université
de Tel Aviv.
Ci-dessous :
L’archéologue devant
la célèbre porte dite

mythe, histoire
“ de Salomon ”,
du tell de Megiddo,
qu’il date du VIIIe
siècle av. J.-C.,
soit deux siècles
après le

et théologie ”
Salomon de la Bible.

Pour Israël Finkelstein, la conquête de Canaan et la monarchie unifiée


des rois David et Salomon n’ont jamais existé ! Dans La Bible dévoilée,
qui vient de paraître en France, ce chercheur israélien, directeur de
l’Institut d’archéologie de l’université de Tel Aviv, invoque les plus
récentes recherches archéologiques, historiques et bibliques pour
démontrer que la véritable naissance d’un État israélite✼ monothéiste
ne s’est produite qu’au VIIe siècle, sous le règne de Josias et que la
rédaction de la Bible a alors servi à justifier, par un brillant passé,
l’expansion de Juda. Le Monde de la Bible lui donne la parole.
Le Monde de la Bible : Dans votre livre, La Bible peut-on réellement regrouper sous cette appellation ?
dévoilée, vous croisez les connaissances les plus Qu’en dit l’archéologie ? C’est un vrai débat. Le
récentes, apportées à la fois par les biblistes et par Xe siècle av. J.-C. – époque à laquelle se situent les
Ci-dessus : les archéologues, pour tenter une approche synthétique règnes de David et de Salomon – est à la charnière entre
Israël Finkelstein de l’éternelle question de l’historicité de la Bible. la période que j’appellerais “ mythique ”, car les
discutant avec des
représentants
Pourquoi centrez-vous votre propos sur la réalité événements rapportés par la Bible ne peuvent être da-
des Monuments du royaume de David et Salomon ? tés précisément ni confirmés par des sources extra-
historiques d’Israël Israël Finkelstein : Parce que c’est le dernier débat à bibliques ou l’archéologie, et la période proprement
sur la mise ✼
en valeur du site
Les spécia- mener. Lorsqu’on regarde l’histoire des recherches sur “ historique ”, pour laquelle nous disposons de sources
listes utilisent
de Megiddo. la Bible, c’est très drôle, car chaque époque s’est foca- extra-bibliques, assyriennes notamment, pour confirmer
trois termes
différents selon lisée sur un épisode pour se poser la question de son et dater les événements. C’est la raison pour laquelle
Ci-contre :
les périodes : historicité. Depuis le débat sur les patriarches dans les nous avons divisé le livre en trois parties.
Hébreux à la
L’archéologue dans années 1960 jusqu’à celui de la réalité de la monarchie La première concerne davantage la période mythique
période des
son laboratoire patriarches ; unifiée, qui anime ces dix dernières années. Or, plus et nous y avons inclus la monarchie unifiée. À partir du
de Tel Aviv
montrant une poterie
Israélites à la personne aujourd’hui ou presque ne croit à la réalité chapitre 5, nous examinons l’émergence du royaume
période de la
mise au jour sur le littérale du récit de la création du monde, ni ne regar- d’Israël, au Nord, au cours du IXe siècle et son histoi-
royauté ;
site de Megiddo. Juifs à la de les patriarches comme des figures historiques au re jusqu’à la fin du VIIIe siècle. Puis, dans la troisième
© Ben Eden Photography
période sens strict. Reste la question de la monarchie unifiée. partie nous regardons ce qui c’est passé au Sud,
post-exilique.


Le grand royaume d’Israël a-t-il vraiment existé ? Que au royaume de Juda pendant cette même période et

50 Le Monde de la Bible J N¡ 142 51

LE MONDE DE LA BIBLE
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LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

entretien
avec Isra l Finkelstein
MdB : Pour vous, tout commence à Jérusalem, au
VIIe siècle av. J.-C. sous le règne de Josias ?
I. F. : Si j’avais une machine à remonter le temps, c’est
là que j’aimerais me trouver. Non pas pour admirer le
Temple ou les palais qui, à mon avis, seraient très
décevants en regard de ce que l’on imagine tradition-
nellement, mais pour sentir l’atmosphère de cette
époque, les tensions, les discussions au cours desquelles
vois pas de raison logique pour que le début de la
liste soit faux, simplement parce que les Assyriens
n’étaient suffisamment impliqués dans la région à
cette époque pour le noter ! À mon sens, la question
n’est pas celle de la réalité historique de David et
Salomon mais celle de la nature de leur monarchie.
N’oublions pas qu’au moins deux types d’écriture,
apparemment contradictoires, coexistent dans la
Pour la même raison, je n’ai pas de doute sur la réali-
té du Temple de Salomon. Au VIIe siècle, au moment
de la rédaction de la Bible, les auteurs ont sous les yeux
un Temple. Quand ce Temple a-t-il été construit ? L’ar-
chéologie ne nous dit rien là-dessus, car il n’y a jamais
eu de fouilles sur le mont du Temple : c’est politique-
ment impossible, et de toute façon, il y a de fortes
chances pour que la construction du deuxième Temple
a commencé d’être élaboré le texte biblique. Ce pro- rédaction de la bible. Celle qui rapporte des sources par Hérode ait arasé les anciens vestiges. Il est certain
jusqu’au début du VIe siècle. Pour suivre l’évolution de cessus a bien sûr continué pendant l’Exil et au retour antérieures au VIIe siècle, transcrites dans un langage qu’à la période d’Ézéchias, à la fin du VIIIe siècle, le
ces deux royaumes, nous bénéficions de connaissances de Babylone, mais tout c’est joué là. Josias a profité contemporain, c’est-à-dire utilisant des détails carac- Temple existait : d’après les archives assyriennes,
historiques indépendantes du texte biblique. Car nous d’un court “ âge d’or ” de Juda, à une époque où le téristiques de ce siècle, et celle qui décrit des réalités Jérusalem était alors une ville importante, et comme
devons toujours avoir à l’esprit que l’intention des royaume du Nord n’existait plus et où les Assyriens Vue aérienne du tell contemporaines au VIIe siècle, en les transposant dans toute cité qui se respecte, elle devait avoir son Temple.
auteurs de la Bible, en dépit parfois des apparences, s’étaient retirés de la région, pour lancer une grande de Megiddo. Située un passé mythique. Les récits compilés par les rédac- D’ailleurs, cette partie du texte biblique est fiable sur
sur un point
n’était pas d’écrire un récit historique mais un texte campagne de réformes religieuses, le premier pas vers stratégique, reliant teurs – qu’ils concernent des événements anciens ou le plan historique. Remontons encore plus haut, à la
théologique. Naturellement, dans les grands moments l’élaboration du monothéisme. Il assoit son pouvoir l’Égypte, au sud, récents – sont choisis et édités en fonction d’un des- deuxième moitié du IXe siècle : le récit de la rénova-
des récits théologiques, il y a toujours des références à royal en référence aux rois David et Salomon, justi- à la Mésopotamie et sein théologique et idéologique. Prenons le passage lié tion du Temple, à l’époque du roi Joas, est lui aussi ad-
à l’Anatolie, au nord,
l’histoire ; mais à l’histoire dans le sens où ces auteurs, fiant par ce passé mythique, ses prétentions à rétablir Megiddo était l’une a Goliath : la lutte contre ce guerrier philistin transcrit mis comme un récit historique fiable. Reste maintenant
dans leur propre contexte, l’entendaient, et comment ils un grand royaume “ réunifié ” – censé avoir existé sous des cités les plus sans doute le souvenir d’un événement du passé ; tou- la question du Xe siècle. Nous n’avons pas de sources

‘‘
‘‘
l’interprétaient d’un point de vue théologique. David et Salomon. Sous son influence, les scribes importantes de l’Israël tefois l’équipement militaire de Goliath correspond à extra-bibliques concernant la construction du Temple
biblique. Le livre des
Rois (1 R 4,12 et 9,15) celui d’un mercenaire grec du VIIe siècle. Deuxième au Xe siècle. Le texte biblique peut-il être une grossière
exemple, la conquête de Canaan : si l’on en croit les manipulation ? À mon sens, non : si le Temple a été
La question n’est pas celle de la réalité la mentionne dans la
liste des préfectures
de districts de l’État
résultats de l’archéologie, elle n’a jamais eu lieu. Un attribué à Salomon, c’est qu’il devait exister des tradi-
tel récit sert à légitimer le programme d’expansion tions orales qui associaient la construction du Temple
historique de David et Salomon mais celle de Salomon.
territoriale du VIIe siècle. à un lointain passé. Malheureusement, les fouilles


© I. Finkelstein

de la nature de leur monarchie.


et les prêtres de Jérusalem ont rassemblé des textes
de différentes traditions, des chroniques et les ont
unifiés dans le but de glorifier ces souverains modèles
et de montrer que le royaume du Nord a été perdu à
cause de son idolâtrie, de ses alliances avec les puis-
sances étrangères. C’est à cette époque véritablement
que le monothéisme apparaît comme religion des
Israélites et devient un élément de cette “ identité
nationale” qui se forge autour d’un roi, d’un État, d’une
capitale et d’un Temple.

MdB : Voulez-vous dire que les premiers rois, le Temple


de Salomon… sont des mythes inventés au VIIe siècle ?
I. F. : Non, pour moi, Saül, David et Salomon ont
certainement existé. L’une des preuves est la fameuse
inscription de Tell Dan, qui mentionne pour la première
Poterie cultuelle, du
VIIIe siècle av. J.-C., fois à propos de Juda “ la maison de David ”. À cette
mise au jour sur le site époque, les Assyriens appelaient le royaume du Nord
de Megiddo. “ La maison d’Omri ” du nom du fondateur de
© I. Finkelstein
Samarie, capitale du royaume d’Israël. Si Hazael, le
monarque Araméen qui a fait graver l’inscription, uti-
lise cette même expression pour Juda, c’est qu’il sait
personnellement que David est le fondateur de la
dynastie qui règne à Jérusalem. De plus, Hazael a écrit
autour de 840-835. Soit un siècle, au plus cent vingt
ans après le règne de David. Ce n’est pas la même
chose que lorsqu’un texte est écrit six ou sept siècles
après des événements !
En second lieu, la chronologie des rois d’Israël et de
Juda, telle qu’elle est proposée par la Bible, est confir-
MdB

mée, dans sa majeure partie, par d’autres textes. Je ne

52 Le Monde de la Bible J N¡ 142 53

LE MONDE DE LA BIBLE
1234567890
LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

entretien
avec Isra l Finkelstein
MdB : Pour vous, tout commence à Jérusalem, au
VIIe siècle av. J.-C. sous le règne de Josias ?
I. F. : Si j’avais une machine à remonter le temps, c’est
là que j’aimerais me trouver. Non pas pour admirer le
Temple ou les palais qui, à mon avis, seraient très
décevants en regard de ce que l’on imagine tradition-
nellement, mais pour sentir l’atmosphère de cette
époque, les tensions, les discussions au cours desquelles
vois pas de raison logique pour que le début de la
liste soit faux, simplement parce que les Assyriens
n’étaient suffisamment impliqués dans la région à
cette époque pour le noter ! À mon sens, la question
n’est pas celle de la réalité historique de David et
Salomon mais celle de la nature de leur monarchie.
N’oublions pas qu’au moins deux types d’écriture,
apparemment contradictoires, coexistent dans la
Pour la même raison, je n’ai pas de doute sur la réali-
té du Temple de Salomon. Au VIIe siècle, au moment
de la rédaction de la Bible, les auteurs ont sous les yeux
un Temple. Quand ce Temple a-t-il été construit ? L’ar-
chéologie ne nous dit rien là-dessus, car il n’y a jamais
eu de fouilles sur le mont du Temple : c’est politique-
ment impossible, et de toute façon, il y a de fortes
chances pour que la construction du deuxième Temple
a commencé d’être élaboré le texte biblique. Ce pro- rédaction de la bible. Celle qui rapporte des sources par Hérode ait arasé les anciens vestiges. Il est certain
jusqu’au début du VIe siècle. Pour suivre l’évolution de cessus a bien sûr continué pendant l’Exil et au retour antérieures au VIIe siècle, transcrites dans un langage qu’à la période d’Ézéchias, à la fin du VIIIe siècle, le
ces deux royaumes, nous bénéficions de connaissances de Babylone, mais tout c’est joué là. Josias a profité contemporain, c’est-à-dire utilisant des détails carac- Temple existait : d’après les archives assyriennes,
historiques indépendantes du texte biblique. Car nous d’un court “ âge d’or ” de Juda, à une époque où le téristiques de ce siècle, et celle qui décrit des réalités Jérusalem était alors une ville importante, et comme
devons toujours avoir à l’esprit que l’intention des royaume du Nord n’existait plus et où les Assyriens Vue aérienne du tell contemporaines au VIIe siècle, en les transposant dans toute cité qui se respecte, elle devait avoir son Temple.
auteurs de la Bible, en dépit parfois des apparences, s’étaient retirés de la région, pour lancer une grande de Megiddo. Située un passé mythique. Les récits compilés par les rédac- D’ailleurs, cette partie du texte biblique est fiable sur
sur un point
n’était pas d’écrire un récit historique mais un texte campagne de réformes religieuses, le premier pas vers stratégique, reliant teurs – qu’ils concernent des événements anciens ou le plan historique. Remontons encore plus haut, à la
théologique. Naturellement, dans les grands moments l’élaboration du monothéisme. Il assoit son pouvoir l’Égypte, au sud, récents – sont choisis et édités en fonction d’un des- deuxième moitié du IXe siècle : le récit de la rénova-
des récits théologiques, il y a toujours des références à royal en référence aux rois David et Salomon, justi- à la Mésopotamie et sein théologique et idéologique. Prenons le passage lié tion du Temple, à l’époque du roi Joas, est lui aussi ad-
à l’Anatolie, au nord,
l’histoire ; mais à l’histoire dans le sens où ces auteurs, fiant par ce passé mythique, ses prétentions à rétablir Megiddo était l’une a Goliath : la lutte contre ce guerrier philistin transcrit mis comme un récit historique fiable. Reste maintenant
dans leur propre contexte, l’entendaient, et comment ils un grand royaume “ réunifié ” – censé avoir existé sous des cités les plus sans doute le souvenir d’un événement du passé ; tou- la question du Xe siècle. Nous n’avons pas de sources

‘‘
‘‘
l’interprétaient d’un point de vue théologique. David et Salomon. Sous son influence, les scribes importantes de l’Israël tefois l’équipement militaire de Goliath correspond à extra-bibliques concernant la construction du Temple
biblique. Le livre des
Rois (1 R 4,12 et 9,15) celui d’un mercenaire grec du VIIe siècle. Deuxième au Xe siècle. Le texte biblique peut-il être une grossière
exemple, la conquête de Canaan : si l’on en croit les manipulation ? À mon sens, non : si le Temple a été
La question n’est pas celle de la réalité la mentionne dans la
liste des préfectures
de districts de l’État
résultats de l’archéologie, elle n’a jamais eu lieu. Un attribué à Salomon, c’est qu’il devait exister des tradi-
tel récit sert à légitimer le programme d’expansion tions orales qui associaient la construction du Temple
historique de David et Salomon mais celle de Salomon.
territoriale du VIIe siècle. à un lointain passé. Malheureusement, les fouilles


© I. Finkelstein

de la nature de leur monarchie.


et les prêtres de Jérusalem ont rassemblé des textes
de différentes traditions, des chroniques et les ont
unifiés dans le but de glorifier ces souverains modèles
et de montrer que le royaume du Nord a été perdu à
cause de son idolâtrie, de ses alliances avec les puis-
sances étrangères. C’est à cette époque véritablement
que le monothéisme apparaît comme religion des
Israélites et devient un élément de cette “ identité
nationale” qui se forge autour d’un roi, d’un État, d’une
capitale et d’un Temple.

MdB : Voulez-vous dire que les premiers rois, le Temple


de Salomon… sont des mythes inventés au VIIe siècle ?
I. F. : Non, pour moi, Saül, David et Salomon ont
certainement existé. L’une des preuves est la fameuse
inscription de Tell Dan, qui mentionne pour la première
Poterie cultuelle, du
VIIIe siècle av. J.-C., fois à propos de Juda “ la maison de David ”. À cette
mise au jour sur le site époque, les Assyriens appelaient le royaume du Nord
de Megiddo. “ La maison d’Omri ” du nom du fondateur de
© I. Finkelstein
Samarie, capitale du royaume d’Israël. Si Hazael, le
monarque Araméen qui a fait graver l’inscription, uti-
lise cette même expression pour Juda, c’est qu’il sait
personnellement que David est le fondateur de la
dynastie qui règne à Jérusalem. De plus, Hazael a écrit
autour de 840-835. Soit un siècle, au plus cent vingt
ans après le règne de David. Ce n’est pas la même
chose que lorsqu’un texte est écrit six ou sept siècles
après des événements !
En second lieu, la chronologie des rois d’Israël et de
Juda, telle qu’elle est proposée par la Bible, est confir-
MdB

mée, dans sa majeure partie, par d’autres textes. Je ne

52 Le Monde de la Bible J N¡ 142 53

LE MONDE DE LA BIBLE
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LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

entretien
avec Isra l Finkelstein
fait concevable que Salomon ait lui aussi construit un
palais et un Temple dans l’insignifiante Jérusalem du
Xe siècle. À l’évidence, ce Temple ne peut avoir été le
splendide édifice décrit dans la Bible. Ces descriptions
bibliques se référent sans doute au Temple contemplé
par les auteurs au VII e siècle, modifié, rénové et
embelli plusieurs fois au cours des siècles.
les gens les plus laïcs, ceux de la génération Ben
Gourion, qui ont contribué à bâtir le pays, qui se sont
opposés avec le plus d’émotion, de force à ce que
j’exposais. C’est une question de nationalisme et aus-
si de génération : ces rois, David, Salomon sont ceux
qui ont bâti une nation, établi un État ; un nouvel âge
d’or. C’est une référence pour eux. L’histoire récente
et la situation politique sont responsables d’une sensi-
celle qui considère que le texte biblique raconte de ma-
nière linéaire l’histoire du peuple d’Israël. Cette lectu-
re est celle des politiciens, des religions, de l’ensemble
du public et peut-être même des écoles pour encore de
longues années. L’autre manière, un peu “ élitiste ”, est
celle des chercheurs. Nous avons essayé de casser
cette dichotomie. En mettant à la disposition du grand
public les dernières découvertes archéologiques, nous
MdB : Vous remettez donc totalement en cause l’histoire bilité “ à fleur de peau ” dans ces milieux. Certains lui proposons de relire le texte sans intermédiaire, et
de la cité de David n’ont révélé que de très maigres de la monarchie unifiée ? voient dans la remise en question de l’historicité des sans idée préconçue, tout en affirmant notre admira-
vestiges du Xe siècle, parmi lesquels aucune construc- I. F. : En effet. Pour moi, tout ce que l’archéologie a récits bibliques, un risque ou une tentative d’affaiblir tion pour ce texte et ses rédacteurs.
tion monumentale. découvert ces dernières décennies plaide contre cette la légitimité de l’État d’Israël. En revanche, dans les Le texte fondateur de toute la culture judéo-chrétien-
La Jérusalem du Xe siècle devait être un petit bourg. vision d’un puissant royaume israélite uni derrière son cercles orthodoxes, l’approche du texte participe d’une ne a été écrit dans un insignifiant petit pays, aux
Cela veut-il dire qu’elle ne pouvait pas avoir de roi. Dans La Bible dévoilée, Neil Asher Silberman et foi et d’un choix d’ordre spirituel et théologique. Mes marges des grandes civilisations comme l’Égypte,
Temple ? Les textes et l’archéologie du Proche-Orient moi montrons qu’à partir du Xe siècle la population du propos ne les “ dérangent ” donc pas. ou la Mésopotamie, chez des gens qui ont laissé des
ancien attestent que déjà, les rois du bronze récent Nord s’accroît, les villages sont plus grands, plus riches, Ma position est prosaïquement celle d’un chercheur. traces matérielles extrêmement simples et pauvres,
avaient pour habitude de construire dans leur capitale des villes émergent, les liens commerciaux avec les Je veux pourtant souligner deux points : d’une part j’ai “ provinciales ”. C’est justement ce qui en fait
un palais et un temple. Le roi cananéen de Urusalim peuples voisins se multiplient. Au contraire, au Sud, toute confiance dans la capacité de la société israé- une aventure incroyable et une source inaltérable
(Jérusalem) Abdi-heba, dont le palais est mentionné autour de Jérusalem, la densité des habitations stagne, lienne, société libre et ouverte, à se mesurer à ces ques- de questionnement. ■
dans les tablettes d’el-Amarna au XIVe siècle, y avait la céramique reste très pauvre, Juda reste très isolé de tions ; d’autre part, je ne pense vraiment pas que la
sans doute également construit un temple. Pourtant, sa ses voisins. Ce n’est véritablement qu’après la chute remise en question de la chronologie ou de l’historici-

‘‘
Les “ écuries ” Megiddo, vue À LIRE
attribuées à Salomon,
sur le site de
Megiddo, appartien-
nent en fait à une cité
construite par le roi
Achab, qui régna sur
le royaume du Nord
d’Israël au début du
IXe siècle av. J.-C.
© I. Finkelstein
capitale n’était qu’un simple village. Il est donc tout à

Grâce aux dernières découvertes


archéologiques, nous proposons au public
de relire le texte sans intermédiaire.
‘‘
définitive d’Israël, en 722 que la Judée va connaître un générale du palais
que l’archéologue
Yigael Yadin attribuait
à Salomon.
Israël Finkelstein le
date du début du
IXe siècle av. J.-C.,
c’est-à-dire de
l’époque du roi Achab.
© I. Finkelstein
té ait une incidence sur les problèmes de légitimité, ou
sur l’avenir de l’État d’Israël.

MdB : Pourtant la vision traditionnelle de l’histoire d’Is-


raël semble avoir encore de beaux jours devant elle…
I. F. : En effet. On peut regretter le fait que les façons
de lire le texte biblique continuent de coexister sans
vraiment se rencontrer. La façon la plus courante est
■ La Bible dévoilée.
Les nouvelles révélations de l’archéologie
par I. Finkelstein et N. Asher Silberman,
éd. Bayard, Paris, 2002, environ 500 p., 23 €.
■ From Nomadism to Monarchy : Archaeological
and Historical Aspects of Early Israel
par I. Finkelstein, éd. Nadav Na’Aman, 1994.

fort développement démographique, économique et


politique. Bien sûr, il était de l’intérêt de Josias de re-
visiter le passé sous cet angle : en noircissant l’histoi-
re du royaume du Nord et en exaltant le passé de Juda
et de ses rois, il justifiait ses prétentions de conquêtes
et faisait de sa capitale, Jérusalem, la seule légitime,
afin de fédérer les Israélites derrière sa bannière.

MdB : Plus en amont dans votre ouvrage, vous remettez


également en cause la réalité historique de l’Exode,
de la conquête de Canaan…
Comment de tels propos sont-ils reçus en Israël ?
I. F. : Nous avons dû faire très attention de rédiger ce
livre de façon à ce qu’il soit impossible de manipuler
nos propos. Il ne s’agit pas d’Israël versus les autres
pays, mais de conservatisme versus une certaine capa-
cité à approcher le texte biblique “ sans complexe ” et
sans a priori. À l’étranger, j’ai entendu des critiques
de tous les côtés : certains m’accusant d’avoir une
vision “ minimaliste ” concernant la réalité historique
de la Bible, d’autres trouvant que je reste trop conser-
vateur ! Certains m’accusent de “ post-sionisme ”. Je ne
sais pas ce que c’est. Je suis issu d’une famille vivant
en Israël depuis cent-cinquante ans, alors…
En Israël, c’est un peu différent. Il y a deux ans, un
grand rassemblement a été organisé, à l’université de
Tel Aviv, sur la Bible et l’archéologie. Plus de mille
personnes sont venues ; une affluence exceptionnelle !
Elles ont posé de nombreuses questions. Et bien ce sont

54 Le Monde de la Bible J N¡ 142 55

LE MONDE DE LA BIBLE
1234567890
LES RENDEZ-VOUS LES RENDEZ-VOUS

entretien
avec Isra l Finkelstein
fait concevable que Salomon ait lui aussi construit un
palais et un Temple dans l’insignifiante Jérusalem du
Xe siècle. À l’évidence, ce Temple ne peut avoir été le
splendide édifice décrit dans la Bible. Ces descriptions
bibliques se référent sans doute au Temple contemplé
par les auteurs au VII e siècle, modifié, rénové et
embelli plusieurs fois au cours des siècles.
les gens les plus laïcs, ceux de la génération Ben
Gourion, qui ont contribué à bâtir le pays, qui se sont
opposés avec le plus d’émotion, de force à ce que
j’exposais. C’est une question de nationalisme et aus-
si de génération : ces rois, David, Salomon sont ceux
qui ont bâti une nation, établi un État ; un nouvel âge
d’or. C’est une référence pour eux. L’histoire récente
et la situation politique sont responsables d’une sensi-
celle qui considère que le texte biblique raconte de ma-
nière linéaire l’histoire du peuple d’Israël. Cette lectu-
re est celle des politiciens, des religions, de l’ensemble
du public et peut-être même des écoles pour encore de
longues années. L’autre manière, un peu “ élitiste ”, est
celle des chercheurs. Nous avons essayé de casser
cette dichotomie. En mettant à la disposition du grand
public les dernières découvertes archéologiques, nous
MdB : Vous remettez donc totalement en cause l’histoire bilité “ à fleur de peau ” dans ces milieux. Certains lui proposons de relire le texte sans intermédiaire, et
de la cité de David n’ont révélé que de très maigres de la monarchie unifiée ? voient dans la remise en question de l’historicité des sans idée préconçue, tout en affirmant notre admira-
vestiges du Xe siècle, parmi lesquels aucune construc- I. F. : En effet. Pour moi, tout ce que l’archéologie a récits bibliques, un risque ou une tentative d’affaiblir tion pour ce texte et ses rédacteurs.
tion monumentale. découvert ces dernières décennies plaide contre cette la légitimité de l’État d’Israël. En revanche, dans les Le texte fondateur de toute la culture judéo-chrétien-
La Jérusalem du Xe siècle devait être un petit bourg. vision d’un puissant royaume israélite uni derrière son cercles orthodoxes, l’approche du texte participe d’une ne a été écrit dans un insignifiant petit pays, aux
Cela veut-il dire qu’elle ne pouvait pas avoir de roi. Dans La Bible dévoilée, Neil Asher Silberman et foi et d’un choix d’ordre spirituel et théologique. Mes marges des grandes civilisations comme l’Égypte,
Temple ? Les textes et l’archéologie du Proche-Orient moi montrons qu’à partir du Xe siècle la population du propos ne les “ dérangent ” donc pas. ou la Mésopotamie, chez des gens qui ont laissé des
ancien attestent que déjà, les rois du bronze récent Nord s’accroît, les villages sont plus grands, plus riches, Ma position est prosaïquement celle d’un chercheur. traces matérielles extrêmement simples et pauvres,
avaient pour habitude de construire dans leur capitale des villes émergent, les liens commerciaux avec les Je veux pourtant souligner deux points : d’une part j’ai “ provinciales ”. C’est justement ce qui en fait
un palais et un temple. Le roi cananéen de Urusalim peuples voisins se multiplient. Au contraire, au Sud, toute confiance dans la capacité de la société israé- une aventure incroyable et une source inaltérable
(Jérusalem) Abdi-heba, dont le palais est mentionné autour de Jérusalem, la densité des habitations stagne, lienne, société libre et ouverte, à se mesurer à ces ques- de questionnement. ■
dans les tablettes d’el-Amarna au XIVe siècle, y avait la céramique reste très pauvre, Juda reste très isolé de tions ; d’autre part, je ne pense vraiment pas que la
sans doute également construit un temple. Pourtant, sa ses voisins. Ce n’est véritablement qu’après la chute remise en question de la chronologie ou de l’historici-

‘‘
Les “ écuries ” Megiddo, vue À LIRE
attribuées à Salomon,
sur le site de
Megiddo, appartien-
nent en fait à une cité
construite par le roi
Achab, qui régna sur
le royaume du Nord
d’Israël au début du
IXe siècle av. J.-C.
© I. Finkelstein
capitale n’était qu’un simple village. Il est donc tout à

Grâce aux dernières découvertes


archéologiques, nous proposons au public
de relire le texte sans intermédiaire.
‘‘
définitive d’Israël, en 722 que la Judée va connaître un générale du palais
que l’archéologue
Yigael Yadin attribuait
à Salomon.
Israël Finkelstein le
date du début du
IXe siècle av. J.-C.,
c’est-à-dire de
l’époque du roi Achab.
© I. Finkelstein
té ait une incidence sur les problèmes de légitimité, ou
sur l’avenir de l’État d’Israël.

MdB : Pourtant la vision traditionnelle de l’histoire d’Is-


raël semble avoir encore de beaux jours devant elle…
I. F. : En effet. On peut regretter le fait que les façons
de lire le texte biblique continuent de coexister sans
vraiment se rencontrer. La façon la plus courante est
■ La Bible dévoilée.
Les nouvelles révélations de l’archéologie
par I. Finkelstein et N. Asher Silberman,
éd. Bayard, Paris, 2002, environ 500 p., 23 €.
■ From Nomadism to Monarchy : Archaeological
and Historical Aspects of Early Israel
par I. Finkelstein, éd. Nadav Na’Aman, 1994.

fort développement démographique, économique et


politique. Bien sûr, il était de l’intérêt de Josias de re-
visiter le passé sous cet angle : en noircissant l’histoi-
re du royaume du Nord et en exaltant le passé de Juda
et de ses rois, il justifiait ses prétentions de conquêtes
et faisait de sa capitale, Jérusalem, la seule légitime,
afin de fédérer les Israélites derrière sa bannière.

MdB : Plus en amont dans votre ouvrage, vous remettez


également en cause la réalité historique de l’Exode,
de la conquête de Canaan…
Comment de tels propos sont-ils reçus en Israël ?
I. F. : Nous avons dû faire très attention de rédiger ce
livre de façon à ce qu’il soit impossible de manipuler
nos propos. Il ne s’agit pas d’Israël versus les autres
pays, mais de conservatisme versus une certaine capa-
cité à approcher le texte biblique “ sans complexe ” et
sans a priori. À l’étranger, j’ai entendu des critiques
de tous les côtés : certains m’accusant d’avoir une
vision “ minimaliste ” concernant la réalité historique
de la Bible, d’autres trouvant que je reste trop conser-
vateur ! Certains m’accusent de “ post-sionisme ”. Je ne
sais pas ce que c’est. Je suis issu d’une famille vivant
en Israël depuis cent-cinquante ans, alors…
En Israël, c’est un peu différent. Il y a deux ans, un
grand rassemblement a été organisé, à l’université de
Tel Aviv, sur la Bible et l’archéologie. Plus de mille
personnes sont venues ; une affluence exceptionnelle !
Elles ont posé de nombreuses questions. Et bien ce sont

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LE MONDE DE LA BIBLE
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