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J. KRISNAMURTI PLENITUDE DE LA VIE Traduit de l’anglais par Colette Joyeux Les Grands Textes
J. KRISNAMURTI
PLENITUDE
DE LA VIE
Traduit de l’anglais
par Colette Joyeux
Les Grands Textes Spirituels
Éditions du Rocher
Jean-Paul Bertrand
Éditeur
275 Quelle est la portée, la signification du plaisir que tous les êtres humains cherchent
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Quelle est la portée, la signification du plaisir
que tous les êtres humains cherchent à atteindre
à tout prix en ime quête éperdue ? Qu’est-ce que
le plaisir ? Il y a le plaisir qu’on retire des posses­
sions; le plaisir issu d’une aptitude ou d’un
talent ; le plaisir de dominer l’autre ; le plaisir de
jouir d’un pouvoir colossal, qu’il soit politique,
religieux ou économique; le plaisir sexuel; le
plaisir du grand sentiment de liberté que pro­
cure l’argent. Le plaisir est multiforme. Dans le
plaisir, il y a la jouissance, et au-delà, l’extase, la
délectation que l’on trouve à certaines choses, et
le sentiment d’extase. L’« extase », c’est être au-
delà de soi-même. La jouissance n’est plus alors
liée à l’être. L’être, c’est-à-dire le moi, l’ego, la
personnalité, s’est totalement évanoui, il ne reste
que ce sentiment d’être au-dehors, en dehors.
C’est cela, l’extase. Mais cette extase n’a rien à
voir avec le plaisir.
Vous prenez grand plaisir à quelque chose —
le plaisir qui vient naturellement quand on
regarde quelque chose de très beau. A ce
moment-là, à cet instant précis, il n’y a ni plaisir
ni joie, il n’y a que ce sentiment d’observation.
Dans cette observation, l’ego n’entre pas en jeu.
Lorsque vous regardez une montagne, avec son
sommet enneigé, ses vallées, sa majesté et sa
magnificence, toute pensée s’efface alors : ce
spectacle majestueux, il est là devant vous, et il
y a plaisir extrême. C’est alors qu’intervient la
pensée, enregistrant sous forme de souvenir ce
276 qu’a été cette expérience magnifique, splendide. Cet enregistrement, ce souvenir est alors cultivé et
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qu’a été cette expérience magnifique, splendide.
Cet enregistrement, ce souvenir est alors cultivé
et ce culte devient plaisir. Chaque fois que la
pensée interfère avec le sentiment de la beauté,
le sentiment de la grandeur — que ce soit d’un
poème, d’un plan d’eau, ou d’un arbre solitaire
dressé au milieu d’un champ —, l’enregistre­
ment intervient. Mais voir, sans enregistrer, cela
c’est important. Dès lors que vous enregistrez la
chose, sa beauté, cet enregistrement déclenche
l’action, la pensée, suivie du désir de s’appro­
prier cette beauté, pour déboucher enfin sur la
recherche du plaisir. On voit une belle femme,
ou un bel homme ; cela s’enregistre instantané­
ment dans le cerveau; alors cet enregistrement
met en action la pensée, et vous désirez être en
compagnie de cet homme ou de cette femme ; la
suite est évidente. Le plaisir consiste à perpétuer
et cultiver dans la pensée une perception
donnée. Vous avez eu une expérience sexuelle la
nuit dernière, ou il y a quinze jours, vous vous
la remémorez et vous éprouvez le désir de la
répéter : c’est l’exigence du plaisir.
La fonction du cerveau est d’enregistrer ; il y
trouve sa sécurité, il sait ce qu’il faut faire, et
c’est ainsi que se développent les aptitudes. Ce
savoir-faire devient à son tour source de grand
plaisir sous forme de talent, de don; c’est le
mouvement, le prolongement de la pensée, à
travers le désir et le plaisir.
Est-il possible de n’enregistrer que ce qui est
277 absolument nécessaire et rien d’autre? Prenons un exemple très simple : nous avons tous
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absolument nécessaire et rien d’autre? Prenons
un exemple très simple : nous avons tous ou
presque fait l’expérience de la douleur physique
sous une forme ou une autre; cette douleur
s’enregistre — et le cerveau de dire, le lendemain
ou une semaine après : « Attention, il faut que
j’évite d’éprouver à nouveau irne pareille dou­
leur. » La douleur physique a un effet défor­
mant : on ne peut pas penser clairement sous
l’emprise d’une douleur intense. La fonction du
cerveau consiste à enregistrer cette douleur, afin
de se prémunir contre toute action ultérieure
susceptible de provoquer cette douleur. Il enre­
gistre infailliblement, puis vient la peur de voir
se reproduire la douleur dans l’avenir — l’enre­
gistrement a provoqué la peur. Est-il possible,
une fois éprouvée la douleur, d’y mettre fin, de
ne pas la perpétuer, de ne pas en prolonger
l’écho? En pareil cas, le cerveau a la sécurité,
garante de liberté et d’intelligence; mais dès
l’instant où l’on prolonge l’écho de la douleur, le
cerveau n’est jamais libre.
Est-il possible de n’enregistrer que les choses
qui sont d’une nécessité absolue? Citons, parmi
les choses nécessaires, les connaissances qui per­
mettent de savoir conduire une voiture, parler
une langue, les connaissances techniques, la
technique de la lecture, de l’écriture, etc. Mais
dans les relations humaines, entre homme et
femme par exemple, chaque incident dans la
relation est enregistré. Que se passe-t-il? La
278 femme est irritée, agressive, ou bien elle est gen­ tille, chaleureuse, ou bien elle
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femme est irritée, agressive, ou bien elle est gen­
tille, chaleureuse, ou bien elle fait une remarque
désobligeante juste avant que l’homme ne parte
au bureau ; à partir de cela, à travers l’enregistre­
ment, elle se forge une image de lui, et lui une
image d’elle — c’est un fait indéniable. Dans les
relations humaines, entre homme et femme,
entre voisins, ou que sais-je encore, intervien­
nent l’enregistrement et le processus de forma­
tion des images. Mais quand votre mari fait une
remarque blessante, écoutez-la attentivement,
mettez-y fin, ne la prolongez pas; vous vous
apercevrez alors qu’il n’intervient pas la moindre
formation d’image. S’il n’y a pas formation
d’images entre un homme et une femme, la
relation est entièrement différente ; ce n’est plus
la relation d’une pensée s’opposant à une autre
pensée — ce qu’on appelle à tort une relation, et
qui n’est en fait qu’un tissu d’idées.
Le plaisir fait suite à l’enregistrement d’un
incident, dans le prolongement qu’effectue la
pensée. La racine du plaisir, c’est la pensée. Si
l’on n’avait aucune pensée à la vue d’un bel
objet, les choses en resteraient là. Mais la pensée
dit : « Non. Il me le faut », et de là découle tout
le mouvement de la pensée.
Quelle est la relation du plaisir à la joie? La
joie vous vient spontanément, sans qu’on la solli­
cite. Vous descendez une rue, ou vous êtes assis
dans un autobus, ou vous faites une balade dans
les bois, vous voyez les fleurs, les collines, les
279 nuages et le ciel bleu, et soudain naît cet extraor­ dinaire sentiment de joie
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nuages et le ciel bleu, et soudain naît cet extraor­
dinaire sentiment de joie ; alors l’enregistrement
s’effectue, la pensée dit : « Comme c’était mer­
veilleux, il faut que je recommence. » Voilà que
de nouveau la joie est transformée en plaisir par
la pensée. Au lieu de voir les choses telles
qu’elles sont, et non pas telles que nous les
souhaitons ; au lieu de les voir en toute exacti­
tude, sans aucune distorsion, et de constater
simplement ce qui se produit.
Qu’est-ce que l’amour? Est-ce le plaisir, qui
est le prolongement d’un incident, porté par le
mouvement de la pensée? Le mouvement de la
pensée est-il l’amour? L’amour est-il le rappel
des souvenirs? Vivre dans le souvenir d’un évé­
nement passé, que l’on ressuscite et savoure, en
disant : « Comme c’était merveilleux d’être là,
ensemble, sous cet arbre ; c’était l’amour » —
c’est seulement ranimer le souvenir de quelque
chose qui n’est plus. Est-ce cela l’amour?
L’amour est-il le plaisir sexuel? — dans lequel
entre la tendresse, la bonté, et ainsi de suite —
est-ce cela l’amour? Dire que c’est ou que ce
n’est pas l’amour ne suffit pas.
Nous remettons ici en cause tout ce dont
l’homme, l’ayant élaboré, dit : « Voici ce
qu’est
l’amour. » Si l’amour est le plaisir, alors il met
l’accent sur le rappel de choses passées et donc
renforce l’importance du moi — mon plaisir, ma
fièvre, mes souvenirs. Est-ce l’amour? Et
l’amour est-il le désir? Qu’est-ce que le désir?
280 On désire une voiture ; on désire une maison, on désire la notoriété, le
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On désire une voiture ; on désire une maison, on
désire la notoriété, le pouvoir, le prestige. On
désire une infinité de choses ; être aussi beau que
vous ; être aussi brillant, aussi habile, aussi intel­
ligent que vous. Le désir apporte-t-il la clarté?
Cette chose qu’on appelle l’amour est basée
sur le désir — le désir de coucher avec une
femme, ou de faire l’amour avec un homme, le
désir de posséder cette femme, de la dominer,
d’en avoir le contrôle : « C’est à moi qu’elle
appartient, pas à vous ». L’amour est-il le plaisir
que l’on retire de cette possession, de cette domi­
nation? L’homme domine le monde et voilà à
présent la femme qui lutte contre cette domina­
tion.
Qu’est-ce que le désir? Le désir apporte-t-il la
clarté? La compassion éclôt-elle sous ses pas?
S’il n’apporte pas la clarté et si le désir n’est pas
le champ où fleurit la beauté, la grandeur de la
compassion, alors quelle place a le désir ?
Comment naît le désir? On voit un bel homme
ou une belle femme — on voit. Il y a d’abord la
perception visuelle, puis le contact, puis la sensa­
tion, alors cette sensation est relayée par la
pensée, qui devient l’image, accompagnée de son
désir. Vous voyez un vase splendide — un vase
grec ou égyptien —, vous le regardez ou vous le
touchez; vous voyez le tracé profond de la
sculpture de ce personnage assis, les jambes croi­
sées. A partir de là se déclenche la sensation —
mon dieu quel objet magnifique ! — et de cette
281 sensation naît le désir : « Si seulement je l’avais chez moi, dans ma
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sensation naît le désir : « Si seulement je l’avais
chez moi, dans ma chambre, pour pouvoir le
regarder chaque jour, le toucher chaque jour »
— l’orgueil de posséder, d’avoir à soi un objet
aussi merveilleux. C’est cela, le désir : la vue, le
contact, la sensation, puis la pensée utilisant
cette sensation pour cultiver le désir de posséder
— ou ne pas posséder.
Mais voici où le bât blesse : conscients de tout
cela, les hommes de religion ont décrété :
« Faites voeu de célibat ; ne regardez pas les
femmes ; si vous le faites, alors traitez-les en
sœurs, en mères, que sais-je encore ; vous êtes au
service de Dieu, vous avez donc besoin de toute
votre énergie pour Le servir ; au service de Dieu,
vous allez connaître toutes sortes de tribulations,
soyez donc prêts, mais ne gaspillez pas votre
énergie. » Mais quelque chose bouillonne en
nous, et nous essayons de comprendre ce bouil­
lonnement incessant du désir qui veut s’accom­
plir, qui demande satisfaction.
Le désir naît du mouvement : vue — contact
— sensation — pensée avec son image — désir.
Alors voici ce que nous disons : voir — toucher
— sentir, tout cela est normal, sain — mais
restez-en là, ne laissez pas la pensée s’en
emparer et le transformer en désir. Comprenez
ceci, et vous comprendrez aussi qu’il ne s’agit
pas de vouloir brimer le désir. Vous voyez une
belle maison, aux proportions harmonieuses,
avec de jolies fenêtres, un toit qui se confond
282 avec le ciel, des murs épais qui font corps avec la terre, un beau
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avec le ciel, des murs épais qui font corps avec
la terre, un beau jardin tiré au cordeau. Vous la
regardez, il y a une sensation ; vous la touchez
— peut-être pas de la main, mais vous la tou­
chez des yeux —, vous sentez le parfum de l’air,
des plantes, de l’herbe fraîchement coupée. Ne
peut-on pas stopper net ? Stoppez net, là, tout de
suite ; dites : « C’est une bien belle maison » ;
mais sans qu’il y ait enregistrement, et sans
pensée qui dise : « J’aimerais avoir cette maison »
— ce qui est désir, et prolongement du désir.
C’est si facile à faire ; et quand je dis facile, c’est
qu’il vous suffit de comprendre la nature de la
pensée et du désir.
Titre original : The Wholeness o fLife © The Krishnamurti Foundation Trust Ltd, 1976 Brockwood
Titre original :
The Wholeness o fLife
© The Krishnamurti Foundation Trust Ltd, 1976
Brockwood Park Bramdean-Hampshire S024-OLQ-Great
Britain
© Editions du Rocher, 1989 pour la traduction française
© Éditions du Rocher, 1995
ISBN 2 268 01897 0