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L’empreinte souterraine et vivifiante de René Guénon

Par CEAPT Symbole copyright, lundi 1 janvier 2007 à 11:17 - René Guénon - #5 -
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par David Bisson

À la suite des travaux de Jean-Pierre Laurant et de Marie-France James, l’étude


exhaustive de Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés, co-édité par Edidit
(Paris) et Archè (Milan), marque une étape essentielle de la recherche sur l’œuvre de
René Guénon (1886-1951). L’ouvrage ne porte pas stricto sensu sur la pensée du
métaphysicien, mais plus précisément sur son impact ou son influence sur le champ
intellectuel français, de 1920 à 1970. L’auteur délie, un à un, les fils d’une réception
foisonnante qui dévoile un canevas aux couleurs et aux tissus beaucoup plus riches et
variés que pourrait ne le laisser penser le silence des milieux littéraires à son égard…
Loin d’être marginale, l’influence de René Guénon apparaît comme ayant touché au
plus profond nombre d’écrivains de premier plan — de Gide à Queneau.

Encensée par un cénacle de « disciples autoproclamés » ou ignorée par la coterie des “bien-
pensants”, l’œuvre de René Guénon apparaît plus sûrement comme une source discrète et
originale qui irrigue le parcours de nombreux écrivains de ce siècle. L’enquête minutieuse
menée par X. Accart sur le monde intellectuel et littéraire français révèle ce courant profond.
L’entreprise est d’autant plus difficile que René Guénon — retiré au Caire dès 1930 — se
présente son œuvre comme étrangère à toutes velléités “littéraires”. Dès lors, comment
mesurer et caractériser la réception, par définition éparse et hétéroclite, d’un auteur qui réfute
par avance toute récupération ?

Conspiration du silence L’exposé introductif précise la voie méthodologique empruntée par


l’auteur : celle d’une approche à la fois contextuelle et « générationnelle » qui permet de
scinder l’étude en quatre périodes historiques distinctes et de dégager ainsi les grands traits
d’une « action de présence ». La première partie, qui s’échelonne de 1919 à 1934, met à jour
la figure inattendue d’un « clerc parisien » qui se prête volontiers au jeu intellectuel de
l’époque : participation aux salons, manifestes, conférences, etc. Ses vues tranchées sur la
crise du monde moderne et sa lecture approfondie des textes védiques lui valent l’intérêt de
toute une génération de jeunes “révolutionnistes” à laquelle appartiennent les surréalistes mais
aussi celui d’écrivains d’Action française ou néo-thomistes comme Léon Daudet et
Gonzagues Truc. On le voit alors rencontrer Jean Grenier et participer aux Cahiers du mois ou
au Radeau. On est surpris de la qualité de l’accueil que lui réservent des orientalistes de
renom comme René Grousset ou un anthropologue comme Marcel Jousse. La querelle des «
Appels de l’Orient » et celle de l’Action française, la parution du Roi du monde, ne tardent
cependant pas à l’éloigner de ses premières rencontres intellectuelles (Paul Masson-Oursel,
Jacques Maritain…). Au moment même où se forme autour de son nom une première galaxie
traditionnelle (revue Le Voile d’Isis), les instigateurs du Grand Jeu (René Daumal, Roger
Gilbert-Lecomte) font toutefois de la “Tradition” le porte drapeau d’une révolte avant tout «
existentielle », tandis que, de son côté, Raymond Queneau tente l’improbable synthèse entre
Tradition et marxisme ! Jean Paulhan, René Daumal et Antonin Artaud participent de leur
côté à un petit groupe informel au sein duquel l’œuvre de Guénon tient une place importante.
Les années qui courent de 1933 à 1940 répondent au retrait de R. Guénon au Caire par ce que
Gonzagues Truc a nommé « les débuts de la conspiration du silence ». L’influence discrète
mais bien réelle de Guénon est relayée par de jeunes intellectuels qui se groupent autour des
Études Traditionnelles (André Préau, René Allar, Frithjof Schuon, Luc Benoist, Michel
Vâlsan) mais aussi par des aînés comme Coomaraswamy, le peintre Albert Gleizes, le Dr Jean
Fiolle. L’œuvre de Guénon nourrit les cheminements éclectiques d’écrivains en quête
d’absolu (Henri Bosco, François Bonjean, Antonin Artaud, Raymond Queneau…). Le
bouillonnement idéologique des années 30 réoriente également certaines lectures
traditionnelles vers une réflexion politique qui conduit la plupart des lecteurs français à la
recherche d’un nouvel humanisme ou de l’homocentrisme (Gleizes). La trajectoire politique
de Julius Evola apparaît clairement hétérodoxe au regard des mises au point de Guénon.
D’autres lecteurs, décide de partir en quête de la sagesse traditionnelle en se tournant vers des
civilisations extra-européennes : le Mexique (Artaud), le Maroc (Bonjean, Pierre Georges qui
influencera profondément André Gide), l’Inde.

Résistance spirituelle

Le contexte tragique de la Seconde Guerre mondiale prépare un renouveau éditorial de


l’œuvre de R. Guénon. Certains auteurs (René Daumal, Emile Dermenghem, Henri Bosco,
Max-Pol Fouchet, Simone Weil…) envisagent le recours à la Tradition en général et aux
doctrines orientales en particulier, comme le ferment d’une résistance spirituelle. Pierre Drieu
La Rochelle regrette de ne pas s’être voué à l’approfondissement métaphysique au lieu de
s’être engagée dans la collaboration. Au sortir du conflit, les liens tissés entre Luc Benoist et
Jean Paulhan aboutissent à la création d’une collection Tradition chez Gallimard, tandis que,
de l’autre côté de l’Atlantique, se poursuivent, sous l’impulsion d’Ananda K.
Coomaraswamy, les traductions en langue anglaise.
La dernière partie du livre de X. Accart, consacrée à la période 1946-1970, fait le point sur
une influence reconnue à partir de sa mort en 1951, mais non exempte d’incompréhensions,
voire d’ambiguïtés. Hormis la lecture de Raymond Abellio, le champ intellectuel français —
dominé par l’existentialisme sartrien — demeure étranger à l’œuvre de R. Guénon. Seules
quelques personnalités se risquent à une lecture plus ou moins critique de la pensée
traditionnelle (Simone Weil, Louis Massignon, Gabriel Marcel…). En 1951, le décès de l’ «
ermite de Duqqi(1)» délie les langues : les grandes revues littéraires s’en font l’écho (Les
Cahiers du Sud, Les Cahiers de la Pléiade…), les francophones d’Égypte et d’Indochine ; de
grands écrivains lui paient leur dette : André Breton, Henri Bosco, Jean Paulhan…, de jeunes
aussi comme Louis Pauwels qui deviendra dans les années 1960 le héraut du réalisme
fantastique et de la revue Planète (Louis Pauwels, Paul Bergier). L’entreprise de la revue
Hermès qui groupait autour de Jacques Masui un ensemble d’esprits distingués, fascinés par
le mystère de l’expression et appartenant (à l’exception de Paulhan) à la génération de 1925
(Mircea Eliade, Gabriel Germain, Jean Grenier, André Préau), marquera combien des jeunes
gens passionnés par le mystère de la poésie auront évolué vers un intérêt pour la spiritualité,
sous l’influence, en particulier, de la pensée traditionnelle.

Au final, le travail colossal de X. Accart (plus de mille pages !) resitue la pensée de R.


Guénon dans les remous intellectuels du XXe siècle pour y déceler sa “ligne de réception” : le
sillon d’une « influence » qui se poursuit encore aujourd’hui. Un “tour d’horizon” qui permet
de prendre la mesure de la place — tout à fait atypique — qu’occupe R. Guénon et d’ouvrir à
une lecture du métaphysicien « comme facteur d’éveil spirituel et de compréhension entre les
peuples » (X.A.).

(1)Titre de l’ouvrage dirigé par Xavier Accart et publié chez Archè en 2002. René Guénon
vivait, au Caire, dans le quartier de Dukki.

Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés - Influence d'un métaphysicien sur
la vie littéraire et intellectuelle française (1920-1970), Paris et Milan, Edidit et Archè, 2005,
1222 p., 100 €

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