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Conférence - L'adolescence et ses vacillements

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Conférence grand public

L'adolescence et ses vacillements

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Introduction

Nous en sommes à la huitième édition des rencontres du Pont Freudien, et c’est avec grand plaisir que nous accueillons Mme Beatriz Udenio qui est psychiatre et psychanalyste. Elle est membre de l’École d’Orientation Lacanienne d’Argentine et de l’Association mondiale de psychanalyse. Je souligne aussi qu’elle est enseignante au département de psychologie de l’université de Buenos Aires et qu’elle est animatrice de l'équipe hispanophone d'Amérique latine au Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant (CIEN), – qui fait partie du champ freudien – et à ce titre elle possède une expérience particulière avec les adolescents.

Avant d’aborder le thème de notre conférence de ce soir, j’aimerais souligner que nous entamons cette année un cycle qui portera sur la clinique différentielle.

Le travail de ce week-end sera axé sur la clinique différentielle des névroses. En février prochain (soit le 9 –10 –11 février) nous aborderons la clinique différentielle des psychoses et en avril prochain (soit les 27 et 28), celle des perversions.

Qu’entend-on par clinique différentielle ? Cette expression désigne ce qu’on appelle couramment dans un langage médical, le “ diagnostic ”. Dans le champ de la psychiatrie dite moderne, le DSM - le manuel de statistique et de diagnostic des troubles mentaux - constitue actuellement la référence majeure, en ce qui trait au diagnostic, pour un très grand nombre de psychiatres. Ce dont témoigne ce traité, c’est du glissement de la psychiatrie dite classique vers une psychiatrie médicale Glissement donnant lieu à un démembrement des type cliniques – névrose, psychose, perversion – en une série de traits multiples et de troubles fractionnés. Nous vivons à l’heure des TOC (trouble obsessif-compulsif) des TAG (trouble anxiété généralisée) du TP (Trouble panique) du TH (trouble de l’humeur) du TB (trouble bipolaire) du TDS (trouble du désir sexuel) etc…

Il convient de souligner que cette notion de “ trouble ” vient se substituer à celle de maladie, puisque celle-ci suppose la dimension théorique et étiologique ; alors que le dit “ trouble ” relève de l’observation. Inutile donc de s’astreindre à des systèmes explicatifs complexes. Il s’agit simplement de saisir, lors d’une évaluation, un phénomène supposé ponctuel, et d’en faire une description clinique, laquelle se limitera à classifier selon la classification existante ; d’où découlera une action thérapeutique pragmatique et efficace via une médication. C’est en cela qu’on peut dire que l’anti-inflammatoire, l’anti-dépresseur, l’anti-psychotique répondent de la même logique d’intervention, puisqu’ils relèvent de la même démarche

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thérapeutique.

La question du diagnostic en psychanalyse se situe dans une tout autre perspective. Rappelons ce coup d’audace de Freud de donner le nom de “ symptôme ” à une motion de réalisation de désir inconscient, là où la tradition médico-psychiatrique en concluait à une production morbide liée à un processus lésionnel ou dysfonctionnel. L’écoute attentive de l’hystérique a permis à Freud de découvrir l’inconscient et ses lois, mais aussi de mettre en évidence que le symptôme est intelligible et déchiffrable tout comme un rêve ou un acte manqué, un mot d’esprit ou un fantasme.

En suivant Freud, et les développements majeurs apportés par Lacan à sa suite, nous verrons ce week-end que la clinique des névroses, avec ces types cliniques : hystérie, névrose obsessionnel, et phobie demeurent toujours aussi actuelles. Pourquoi ? Apportons déjà ce bref élément de réponse.

La clinique analytique met en évidence que la névrose (hystérie, phobie, névrose obsessionnelle) est un mode de réponse à ce qu’on peut appeler “ la maladie du sujet ” qui prend la forme d’une question, d’une interrogation insistante qui traverse le sujet et dont les effets s’introduisent par le symptôme. Nous verrons que cette question porte sur le rapport de l’être au sexe, dans ce qu’il a d’envahissant, d’impensable et qu’elle se noue, de façon différente selon le type clinique, à la solution, à la réponse, que le sujet s’invente pour régler son rapport au monde, au désir.

Pour amorcer le travail sur la clinique différentielle des névroses, nous avons voulu le faire par le biais de cette période de la vie que l’on peut dire “ critique ” qu’est l’adolescence. Avec le réveil du désir, la montée pulsionnelle, ces bouleversements jettent à nouveau l’adolescent dans la mêlée du sexuel ; confronté aux questions ouvertes dans l’enfance, les réponses d’alors vacillent. L’adolescent se trouve à un carrefour de choix qui le situe face à la responsabilité de ses actes.

Or, dans le monde contemporain, force est de constater que les adolescents témoignent d’un désarroi particulier, non seulement face au désir mais aussi face à la rencontre avec l’autre sexe. En quête de modes de jouissance où ils évitent cette rencontre, la toxicomanie, l’anorexie ou la boulimie, les actes violents, la dépression, etc., peuvent être leurs réponses, côté symptôme, laissant occulter la question du désir.

Nous verrons que la rencontre avec un psychanalyste confronte un sujet à son traitement de la jouissance et peut lui permettre de trouver sa réponse propre, face aux impasses du désir. Sur ce, je laisse ici la parole à Beatriz Udenio.

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Michèle Lafrance

Novembre 2000

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Les Actes des rencontres du Pont Freudien Vendredi 17 novembre 2000

Conférence grand public

L’adolescence et ses vacillements

beatriz udenio

Je veux remercier le Pont Freudien pour l’invitation. Remercier les quatre qui composent ce Pont Freudien : Anne Béraud, Annick Passelande, Michèle Lafrance et Pierre Lafrenière. Je suis très contente d’être ici et de partager avec vous un petit travail. C’est un tout petit travail que je veux vous proposer pour ce soir.

Je m’excuse pour mon français. Sûrement ce sera un français plein d’hispanismes, mais je vous demande un petit effort pour me suivre dans cette langue qui, au fond, sera un mélange, mais vous verrez que c’est tout à fait le propos de ce dont nous allons parler ce soir. C’est un peu l’effort pour suivre quelque chose dans la langue de l’autre.

Je vous propose alors de nous occuper ensemble d’un sujet que je considère extrêmement actuel et vraiment engagé pour ceux, parmi les adultes, qui s’aperçoivent de la responsabilité qu’implique de s’occuper de nos enfants et de nos adolescents d’aujourd’hui. C’est pour cela que je préfère, d’emblée, remplacer un mot, un petit mot, dans le titre proposé, par le suivant : au lieu de dire “ l’adolescence ”, nous pouvons tout à fait dire “ l’adolescent ” (chacun d’eux, je veux dire) et ses vacillements. Par cette voie, je pense introduire, d’emblée aussi, la condition de sujet de ces jeunes dont on va parler dans cet exposé. Le sujet à traiter

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avec vous aujourd’hui m’est venu à l’esprit, très clairement, au cours de mes lectures préparatoires pour le séminaire auquel nous dédierons deux jours de travail : samedi et dimanche prochains. Pourquoi?

Parce que concernant la problématique de l’actualité des types cliniques, la question se pose à savoir si c’est un sujet en vigueur ou pas. La problématique de l’actualité des types cliniques (hystérie, obsession) suppose une question par rapport à un choix, ce que Freud a nommé “ le choix de la névrose ”, et qu’on peut étudier aussi par rapport au choix du type clinique. Il y a un texte de Freud, magnifique, vraiment passionnant, où il se réfère à la puberté. Il ne dit pas “ adolescence ” – nous allons tout de suite resituer ce terme – il se réfère, alors, à la puberté comme à un moment de renouvellement des choix. Je me réfère au texte de Freud connu sous le nom de : Trois essais sur la théorie de la sexualité. Au paragraphe dédié à la métamorphose de la puberté, Freud nous indique que certains choix faits au moment de l’enfance se réactualisent, voire se renouvellent, dans cette période de la vie d’un sujet.

Il y a quelqu’un, Alexandre Stevens, que vous recevrez au mois de février prochain, qui a écrit un texte très intéressant où il propose de considérer l’adolescence comme “ symptôme de la puberté ”. C’est un texte qu’on peut lire, on l’a ici, c’est dans Les feuillets du Courtil[1]. Dans son texte, dont nous pouvons bien nous servir pour nos propos d’aujourd’hui, il situe très bien que l’adolescence n’est pas un concept psychanalytique. Il désigne les façons dont un sujet répond à ce renouvellement dans une étape de sa vie où se rouvrent les questions sur le désir sexuel (sur la sexualité) et cherche comment s’arranger, se débrouiller avec tout cela. Dire alors : “ l’adolescence comme symptôme de la puberté ” désigne fort bien la condition de réponse, réponse du sujet qui veut se mettre en relief, et non la désignation d’un nouveau concept structurel. Nous pouvons penser ce moment-là comme un vrai carrefour, car un carrefour nous montre l’idée de la nécessité de faire un choix. À un carrefour, on doit aller d’un côté, ou d’un autre côté, et bien sûr il faut prendre la responsabilité de ce choix qui implique un acte. C’est ce que vient de relever Michèle Lafrance.

Travaillons ensemble alors le nœud qui se croise dans ce carrefour. Le plus important c’est de repérer que dans ce croisement, on a au centre, un lieu vide que nous nommons, en suivant Freud, le “ manque d’un savoir préalable sur le sexe ” ; c’est un véritable trou dans le savoir. On peut dire que c’est la faille dans le symbolique pour traiter certains points d’impossibilité auxquels nous conduit le rapport entre les sexes. Expliquons un peu plus cette idée.

À la différence des animaux qui, eux, ont un instinct qui leur permet de savoir quoi faire avec le rapport entre les mâles et les femelles, nous, du fait de la condition du langage, nous n’avons aucun savoir assuré sur la façon de répondre au

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surgissement des modifications dans le corps ( par exemple, à l’érection, aux caractères secondaires…) dans un moment précis de la vie. Alexandre Stevens, dans son article, nous rappelle le roman Daphnis et Chloé.

Ce que Freud nous enseigne, c’est que ces modifications répercutent, rouvrent, pour le sujet, à la puberté, l’énigme et le non-savoir par rapport au sexe. On peut dire qu’alors c’est vrai que la puberté montre un moment véritablement crucial et critique du surgissement de cet impossible d’un savoir préalable. Il y a une façon dont Lacan a désigné cela. C’est un syntagme lacanien mais je crois que l’on peut partager – même avec ceux qui ne sont pas psychanalystes, ou même avec ceux qui sont en rapport avec la “ psy ”, mais pas la psychanalyse – quelque chose que l’on a désigné, dans le champ de l’analyse, comme le “ réel ”. Il s’agit de cet impossible du savoir préalable que l’on nomme ainsi : “ il n’y a pas de rapport sexuel ”, et en pensant cela comme une absence de proportion – comme en mathématiques – absence de ratio sexuel. Cela veut dire qu’un homme, une femme, ne savent pas à priori comment faire un rapport ; et l’adolescence est cette époque, ce temps de la vie – qu’il faut penser comme pouvant se prolonger au-delà d’un certain temps seulement chronologique – où cela apparaît avec plus d’évidence que jamais. Et ce que Freud nous enseigne dans Les trois essais sur la théorie de la sexualité, c’est qu’à ce moment de surgissement correspond une tension sexuelle qui n’est pas seulement d’origine organique ; qu’en tout cas – et là on suit les enseignements de Jacques Lacan – si on doit penser à un organe, c’est un organe un peu spécial, que

Freud nommait libido. Si on lit attentivement Les trois essais

de l’effort freudien pour expliquer ce qu’est la libido et comment ça se joue dans l’homme et dans la femme. Et même, quand il cherche à parler d’un “ stade génital adulte ”, à atteindre, ce qu’on voit, c’est que l’homme et la femme, chacun d’eux, reste toujours dans une certaine solitude par rapport à cette tension et par rapport à la satisfaction possible de cette tension, qu’avec Lacan on nomme “ jouissance ”. Chez

Freud, on trouvait le mot “ satisfaction ”.

on peut s’apercevoir

Alors, les enseignements de Lacan repris par d’autres analystes – par exemple, Jacques-Alain Miller, analyste à Paris – nous montrent que là où il n’y a pas ce rapport, ce savoir, ce tout-savoir sur les rapports entre les sexes, il y a, par contre, cette jouissance, cette satisfaction. Mais, c’est une jouissance qui ne fait pas de rapport, qui reste toujours une, solitaire, et se situe toujours dans le corps propre. Alors, cela pose tous les problèmes du rapport de la jouissance avec un autre corps, puisqu’il n’y a pas ce rapport possible. C’est pour cela, que Lacan travaille, par exemple, l’amour et surtout la parole d’amour, comme ce qui vient faire un certain lien, là où il y a ce rapport impossible.

L’idée ce n’est pas qu’il n’y ait pas de rapports sexuels. On comprend ça, on sait qu’il y a des actes sexuels. C’est plutôt l’idée d’une possibilité de faire de ce rapport “ une ” unité. Je citais l’exemple, en parlant aujourd’hui, dans une petite

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réunion de cartel, de ce qu’en Argentine on fait quand il y a de jeunes fiancés. Chacun se fait un petit cadeau : c’est, pour chacun, une moitié d’orange. Ainsi, une moitié d’orange et l’autre moitié d’orange, ça fait “ une ” orange. C’est un peu l’idée, et c’est l’amour qui peut soutenir cela, l’idée qu’une demie et une autre demie, ça fait “ une ”.

Mais, justement, quand on parle de l’adolescence, il faut parler de ça, il faut parler de ce qui rate, il faut parler de l’amour aussi. Mais justement, dans l’adolescence, on parcourt un temps difficile, jusqu’au moment où l’on parvient à se servir de la parole – des paroles d’amour, par exemple – face à toute cette expérience de modification du corps qu’on ne sait pas comment traiter par les paroles, par les paroles déjà dites, les paroles connues.

Toute cette constellation ainsi décrite éclate dans la puberté. Et si on reprend l’idée de l’adolescence comme symptôme, cela veut dire – j’insiste – une réponse de chaque sujet face à un trou, à cet impossible, à cette petite chose qu’on ne peut pas tout savoir. On doit alors revoir, une par une, la variété de réponses symptomatiques que chaque adolescent ou chaque sujet élabore, voire invente, face à ce réel, à cet impossible rapport entre les sexes.

Peut-être nous faut-il faire un petit tour pour comprendre ce moment d’éclatement, désigné parfois comme “ critique ” et qui, par ses caractéristiques, rend difficile parfois la possibilité de se situer par rapport à une clinique différentielle, quelquesfois dans le champ de la psychanalyse, mais pas seulement ; dans celui de la psychiatrie aussi. On se trouve alors avec des difficultés diagnostiques. C’est plutôt une question du côté des professionnels “ psy ”, mais on peut partager l’idée de la difficulté. Ce tour nous oblige à revenir sur les conditions d’établissement de certaines réponses du sujet, face à la sexualité, dans les années de l’enfance. À propos de cela, Freud, dans les textes que je vous ai cités, marque les conditions par lesquelles, dans l’enfance, on élabore des théories sur la sexualité. On fait des choix, mais ce ne sont pas des choix définitifs, dit-il – il faut faire attention à ces petites remarques de Freud. On voit que très tôt dans l’enfance on peut remarquer, chez certains sujets, des traits, des façons de répondre à leur rapport au sexe, à leur rapport à l’Autre, qui nous montrent les caractéristiques d’un type clinique ou de l’autre. Ce n’est pas notre sujet d’aujourd’hui, mais je voulais partager avec vous cette idée que très tôt dans l’enfance l’on peut voir parfois les caractéristiques d’un type clinique ou d’un autre. Dans ce temps si difficile de l’adolescence, de bouleversements, de renouvellements, nous nous posons la question à savoir de quelle façon on peut accompagner les adolescents, à notre époque actuelle, pour traverser ce moment.

Pour pouvoir accomplir cela, je veux maintenant me servir d’une expérience. C’est l’expérience menée dans ce Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant (CIEN), dont Michèle Lafrance vous a parlé et qui existe dans le Champ Freudien. Il

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existe depuis quatre ans. Nous sommes allés chercher les adolescents, les professionnels de différentes disciplines, pas seulement les psychanalystes, absolument pas seulement les psychanalystes ; chercher les adolescents dans les endroits où ils sont d’habitude (l’école, la rue), pour voir ce qu’ils nous enseignent sur leurs réponses, à ce moment de la vie, et ce qu’ils nous apprennent de ce qu’ils attendent des adultes.

Alexandre Stevens, dans cet article dont je vous parlais, marque, signale une série de réponses à ce réel de la puberté que je vais rappeler tout de suite.

Une réponse, à ce moment critique, peut être de se mettre à l’étude, de s’accrocher à un rapport avec le savoir de l’école.

Une autre réponse se fait, par exemple, par l’identification en gangs. C’est un moment de la vie où les adolescents, parfois, abandonnent d’une manière critique les identifications à leurs figures parentales, et commencent à se chercher de nouveaux endroits, de nouveaux compagnons.

Une troisième réponse, c’est le surgissement d’angoisses : l’angoisse, justement de ne pas savoir comment affronter ce moment, et à partir de l’angoisse, la précipitation dans certaines actions qui sont considérées comme des actes de violence par notre monde actuel. Il faut penser très sérieusement à ce qu’on fait pour cela, dans notre société, parce que si on prend et considère ces actes de violence comme des réponses à une certaine angoisse qui surgit dans le sujet – quand les réponses qu’il avait antérieurement tombent, quand c’est le cadre même qui soutient le sujet qui tombe, défait les liens qu’il avait avec les autres – on doit alors considérer de nouvelles avenues à ouvrir, pour savoir comment agir face à ces réponses qui sont des actes violents. Il y a un nom pour cela dans la psychanalyse, on parle des “ pathologies de l’acte ”. On y trouve deux versants : ce sont les “ acting- out ” et les “ passages à l’acte ”. Dans les passages à l’acte, on doit poser les actes suicidaires comme étant les plus durs, ou encore les actes d’agression à l’autre jusqu’à le tuer. C’est vraiment un moment qu’il faut considérer comme un moment de rupture avec l’Autre, qu’il faut savoir lire, parce que parfois – et l’on trouve cela dans nos expériences – c’est peut-être l’unique façon qui lie le sujet, d’une certaine façon paradoxale, à l’Autre. Il faut discuter cela, parce que c’est un paradoxe quand le passage à l’acte c’est, au fond, l’unique façon d’un sujet de se lier à l’autre.

Quatrième réponse possible : Il est fréquent de voir un jeune rechercher la compagnie d’un certain personnage qui occupe une fonction paternelle, et ce lien tient vraiment la fonction d’un symptôme. Par exemple, un lien avec tel professeur. Quel problème, quelle difficulté voit-on, en ce moment, dans cette modalité de réponse ? On peut discuter, tout à l’heure, si vous avez cette expérience ici aussi, parce que dans mon pays et dans les autres expériences menées, à Bordeaux en

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France, par exemple, on voit bien que cette vieille façon de se lier à un personnage, un professeur – Freud aussi parlait de cela dans ses textes – a tendance à disparaître de nos jours. On lie cela avec le déclin d’une certaine figure… c’est très commenté aussi dans les médias, parce que c’est situer notre époque par rapport à un déclin de la fonction du père et de la fonction qu’occupait certains professeurs, certaines figures

Auditoire : C’est une figure d’autorité.

B.U. : Oui, c’est une figure d’autorité, mais justement, une figure de ce qu’on peut nommer “ l’autorité authentique ”. Parce que, justement, dans cette classe de réponses, ce qu’on voit plutôt, c’est que les adolescents sont très sensibles à distinguer la différence entre ce qu’est l’autorité authentique, l’autorité autoritaire, l’autoritarisme. Alors c’est pour cela qu’il faut voir qu’est-ce que c’est que cette possibilité d’avoir un lien fort avec un personnage qui occupe cette fonction.

On apprend beaucoup, justement, des jeunes qui nous enseignent comment ils s’arrangent dans le monde, même en sachant quelque chose de ce déclin et de cette nouvelle façon de trouver que l’Autre – les figures de l’Autre – n’existe pas de manière très bien établie. Ils nous apprennent qu’il faut que chacun crée ses propres fictions pour élaborer ses propres réponses. Fiction, ce n’est pas un mot à penser comme dégradé ; au contraire, c’est bien penser qu’il y a quelque chose à créer au- delà de ce que l’on constate justement comme un déclin. On ne peut pas tout attendre d’un Autre qui n’est plus l’Autre qu’on avait auparavant.

Il y a un film que j’apprécie beaucoup et sur lequel j’ai écrit un petit texte, une fois, parce que j’ai été vraiment saisie par le lien entre un père et un fils. C’est The Full Monty, un film anglais qui raconte justement comment un petit garçon de douze ans se sert de la fonction paternelle au-delà, peut-on dire, des valeurs de son père, disons de son père dans la réalité. C’est très intéressant car cette réponse, c’est une réponse par laquelle l’enfant, le garçon, refuse accepter une dégradation de la paternité et aussi, on peut dire, une dégradation de la virilité. Vous avez vu ce film ?

C’est très intéressant pour faire un commentaire élargi, c’est un petit détail que j’ai trouvé dans ce film, et qui m’a intéressée. Le film se situe à Sheffield, c’était une ville qui était très connue pour son industrie métallurgique. L’industrie s’est effondrée et avec elle sont tombés les travailleurs. Ils sont restés sans travail. Alors, le film montre l’histoire de cinq d’entre eux, cinq hommes. Il montre aussi, très bien, qu’il y a leurs femmes, ce sont les femmes qui ont continué à travailler. Et puis, il y a une découverte au début du film, et c’est ce qui va faire la trame du film. La découverte, c’est que ces hommes réalisent que leurs femmes, le soir, vont voir des spectacles de strippers. Ce sont des spectacles montés uniquement pour les femmes, des spectacles d’hommes qui font des strip-teases. Alors ces hommes ne

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comprennent rien et disent “ mais pourquoi ? ” Chacun d’eux répond d’une façon différente.

L’un d’entre eux, séparé de sa femme, est le père de ce fils de douze ans. Il est très contrarié parce qu’à la fois il n’a pas d’argent et de plus, il risque de perdre la garde de son fils. Il dit alors : “ Il faut faire ce qu’il faut faire. Faisons un spectacle de strip-tease, pour une unique fois, mais on va montrer tout ”. Eh oui ! Parce que le spectacle ne montre pas tout. Alors ils vont montrer tout, c’est ça le Full Monty : ça veut dire “ jusqu’au bout ” ; il faut tout montrer. Et alors, c’est ce qu’on voit dans le film : ils arrivent à faire ça. Ces hommes font vraiment une invention, par leur acte, ils prennent la décision, arrivent à faire le spectacle et ce, après beaucoup de vacillements, eux aussi.

Leurs femmes, de façon surprenante, retrouvent le respect pour leurs maris

et alors, là où il y avait un risque du côté de ces femmes vraiment virilisées

voir, vraiment, ces femmes

moment de voir les spectacles, ne sont pas des femmes. C’est pire que de voir des hommes dans les spectacles de strip-tease. Mais alors, par cette trouvaille, peut-on dire, ils arrivent vraiment à occuper pour elles, une autre fois, même dans ce déclin dont je vous parlais, même s’ils n’ont pas de travail, ils arrivent à faire une torsion et

à récupérer la position masculine, et elles, elles sont ravies de leurs positions

féminines. C’est un petit détail… C’est vraiment étonnant, parce que c’est un film qui ne cherche pas à nous convaincre qu’il faut tout changer, qu’on aura la bonne

idée pour changer le monde et qu’on va revenir à l’époque bénie, on ne reviendra pas

à Sheffield, à l’industrie géniale, avec ces hommes qui gagnaient beaucoup d’argent.

Mais ici, ces hommes ont trouvé un “ truc ”, ont fait une trouvaille. C’était le truc pour récupérer une position. Et, ce petit enfant et son père trouvent aussi un truc – c’est très intéressant – parce que cet enfant se sert de son père, justement, en l’accompagnant dans cette récupération de sa position, cette prise de position, et il se

sert de son père tel qu’il est.

Il faut

Je vous recommande le film parce que les femmes, au

Alors, si j’insiste, excusez-moi ! Parce que quand on trouve de petits exemples dans un film, dans la vie quotidienne ou dans la clinique, il faut les employer. Le problème, c’est que d’habitude on pense qu’il faut trouver de meilleures réponses pour tout changer et ce que je veux montrer, et vraiment vous proposer, c’est qu’il faut rencontrer les réponses où elles sont et comme elles peuvent se présenter.

Alors, cinquième type de réponses, très actuel aussi : ce sont des réponses qui provoquent beaucoup d’inquiétudes. Ce sont les réponses qui vont du côté, par exemple, de l’anorexie, la boulimie, la toxicomanie. Toutes ces réponses qui nous posent la question de les considérer comme réponses à ce non-savoir sur le sexe, dont je vous parlais, mais de manière à se situer hors du sexe. C’est la jouissance

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solitaire, bien sûr, dont je parlais tantôt. C’est difficile, parce que solitaire, mais il y a quelque chose qui pousse vers l’autre, vers un partenaire, et il y a toutes les modalités pour les partenaires. Alors nous devons considérer ce que c’est que le partenaire : la drogue est un partenaire, la nourriture est un partenaire. Et alors, cela nous oblige à approfondir la condition, cette condition de la jouissance comme solitaire, comme autistique, on peut dire, qui ne veut rien savoir de la façon dont on peut peut-être se rapprocher – par l’intermédiaire d’une autre invention, d’un truc – de l’autre sexe. Ce sont vraiment des situations qui risquent de faire rupture avec l’Autre, avec tous types de lien.

Alors, face à toute cette description, nous avons repéré, dans nos expériences avec les adolescents, l’importance de restituer quelque chose qui peut paraître très simple : je veux parler de la valeur de la parole comme façon de traiter ces réponses. Je veux faire une remarque. Je ne me réfère pas à la pratique psychanalytique exclusivement. La parole, l’usage de la parole, la valeur de la parole n’appartiennent pas seulement au champ de la psychanalyse. Cette dévalorisation de la parole, c’est quelque chose qu’on sent partout aujourd’hui. On peut voir si vous partagez cette idée, mais il y a eu plutôt une tentative de chercher des endroits de conversation pour récupérer quelque chose de l’échange, parce qu’on voit, dans notre civilisation actuelle, que la parole souffre d’un vrai déclin. Alors, je vais vous raconter les expériences dont je vous parlais.

Je vais me servir de l’expérience des rencontres avec des jeunes, dans des écoles à Buenos Aires et dans des écoles à Bordeaux, dans la cité urbaine, dans un quartier difficile de Bordeaux. J’utilise des expériences d’un côté et de l’autre de

l’Atlantique, et de ce côté-ci de l’Atlantique, je prends des expériences du sud, de mon pays, et aussi avec des enfants de la rue qui se mettent à laver les vitres des

voitures. Je ne sais pas s’il y a cela ici ?

Oui ! C’est partout ça !

Je commence alors avec ce qu’on a nommé La conversation avec les jeunes à l’école. C’est vrai que l’école est considérée, depuis toujours, comme un endroit privilégié pour opérer le passage de la famille au champ social. C’est un endroit qu’on pense toujours comme un endroit qui devrait accompagner les enfants et les jeunes à favoriser ces liens avec les autres, à constituer des voies ou à engager leur désir, à ouvrir de nouveaux horizons d’espoir.

Freud, par exemple, s’est référé à la fonction de l’école surtout dans deux petits textes, ce sont vraiment de petits textes de deux pages chacun que nous avons beaucoup repris pour notre travail avec les adolescents dans les écoles. Je vais vous mentionner les textes. Le premier, De la psychologie du lycéen[2], ce sont des adolescents de quinze ans, seize ans au lycée, et l’autre texte, Pour introduire la discussion sur le suicide[3], c’est un texte de 1910

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Vous savez, ce sont deux textes précieux, où Freud, avec beaucoup de simplicité et de précision à la fois, montre comment il pense la fonction de l’école. Vous pouvez dire : “ bon, c’est vieux, nous sommes quatre-vingt-dix ans après ”, mais c’est très intéressant de voir combien c’est actuel. Parce qu’au-delà de la fonction – qu’il considère nécessaire – de transmission de certains éléments de savoir, au-delà de la nécessité de connaître, d’apprendre des choses à l’école, il souligne l’importance d’accomplir une fonction tout à fait différente de celle de

l’apprentissage. Il dit qu’une des tâches de l’école est celle de s’offrir comme point

d’appui, à une époque de la vie où les sujets concernés sont “

distendre leur relation à la maison parentale et à leur famille. ”(p.131) et – il

continue –il faut “

l’extérieur, dans le monde. ”(p.132) N’oublions pas que Freud avait situé très tôt l’idée de la sexualité infantile et par-là que chaque enfant jeune, en tant que sujet, pourrait avoir des fixations de jouissance, on peut dire, qui l’attarderaient dans certains stades de son développement. Freud pensait comme cela à ce moment- là – en termes de stades de développement – et il dit : “ même fâcheux, de développement. ” (p.132).

contraints de

offrir un substitut de la famille et éveiller l’ intérêt pour la vie à

La découverte de la sexualité infantile a scandalisé tous les milieux, à l’époque de Freud, parce que cela situe les enfants par rapport à une jouissance que l’on doit considérer peut-être comme nocive et par rapport à ce que Freud avait appelée, au-delà de tout cela, : “ pulsion de mort ”, et qui était impensable pour l’enfance. Alors, pour l’école, il propose que le sujet, aussi, a le droit de s’attarder et que “ L’école ne doit jamais oublier, dit-il, qu’elle a affaire à des individus encore immatures, auxquels ne peut être dénié le droit de s’attarder ”. (p.132) Et il dit aussi l’école “ ne doit pas revendiquer pour son compte l’inexorabilité de la vie, elle ne doit pas vouloir être plus qu’un jeu de vie. ” (p.132) C’est-à-dire que l’école a quelque chose à supporter. Nous sommes assez habitués à penser que toujours il faut supporter un certain malentendu. On voit cela ici avec mon français ! Vous voyez, vous me corrigez, vous me dites “ non, ce n’est pas ça ! ”. Bon, alors le malentendu est quelque chose à supporter. Eh oui ! C’est quelque chose à supporter, et supporter ce malentendu implique qu’il faut être attentif aux traits subjectifs, particuliers, propres, peut-on dire, à chaque enfant, à chaque enfant qui ne va pas très bien avec l’idéal de la norme. Et cela veut dire que chaque sujet – dans sa particularité, par rapport à la question de la pulsion, du sexuel, peut-on dire – chaque sujet subvertit, dans une certaine mesure, la norme idéale, la norme idéale identificatoire.

Dire cela est énorme ! Parce que ce que nous trouvons dans l’adolescence, ce sont justement les difficultés – parmi les adultes aussi, parfois – de comprendre comment, dans cette époque de la vie, tout cela éclate, se tend encore plus. Et les adolescents demandent aux professeurs, aux adultes, de respecter leur temps, de les aider à dégager des réponses face au réel impossible, ou, dans leurs difficultés

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scolaires, dans leur souffrance, dans leurs actes violents. C’est-à-dire qu’ils demandent de les aider à tirer des conséquences de la valeur de réponse qu’ont ces moments : une difficulté scolaire, un acte violent.

Mais, le problème des normes, des normes qu’on doit soutenir par rapport aux idéaux et tout ça, c’est le problème de pouvoir accueillir, au-delà des normes, cette particularité du détail de chaque sujet. Et moi je le dis comme ça, je dis des jolis ou des mauvais mots, ça n’importe pas, mais ce n’est pas la question de ce qu’on dit, c’est la question de ce que l’on voit cela dans les expériences. Et on peut manifester, on peut venir avec une pancarte : “ Oui, en faveur des normes ! ” ou “ Non, contre les normes ! ”, etc. Mais on n’arrive pas à bien saisir les problèmes et à contrecarrer cela, parce que si on veut faire, par exemple, une norme, une nouvelle norme pour accueillir l’exception, cela va retomber à nouveau dans l’universel. Ce sera une nouvelle norme et vous aurez toujours le petit détail qui échappe à la norme. Et alors si on voit seulement cela du côté du non-accomplissement de la norme, il y a quelque chose qu’on n’arrive pas à saisir de la nécessité structurelle d’avoir toujours une petite place, ce petit lieu vide dont je parlais au commencement, qui, au fond, ce lieu vide, ce non-savoir : c’est justement pour faire entrer là la condition du sujet qui doit élaborer ses propres réponses.

Alors, je vais partager avec vous certaines réponses qui ne sont pas des réponses que je veux vous raconter une par une. Ce ne sont pas des réponses extraites d’un traitement psychanalytique. Cela a la valeur de pouvoir constater quelque chose dans des conversations avec plusieurs adolescents, par exemple, et de voir comment on peut penser certaines réponses qui, bien sûr, ne sont pas complètement typifiables. Ce sont des réponses qui ne nécessitent pas d’être psychanalyste pour pouvoir être écoutées.

Pour moi c’est très important de marquer cela. Mais, je viens dire aujourd’hui que je pense que nous, les psychanalystes, il nous faut être complètement conscients de la responsabilité de pouvoir partager ce que nous disons, notre savoir sur le non-savoir, avec d’autres, parce que si on reste dans son cabinet, on reste toujours à la place de l’oracle. Je ne sais pas comment cela fonctionne ici, mais on entend souvent : “ Eux, les psychanalystes, sont toujours hermétiques. On ne comprend rien de ce qu’ils disent, ils parlent avec des mots que l’on ne comprend pas, pourquoi parlent-ils comme cela ? Ils croient tout savoir ! ” Mais il y a aussi quelque chose qu’il faut pouvoir partager avec d’autres, et à la fois soutenir l’envie

de partager ce que les autres peuvent dire. Et ce “ vouloir partager ”, aboutit à aller chercher, aussi, à partager avec les jeunes eux-mêmes ce qu’ils ont à dire. C’est la raison des conversations avec les adolescents. Peut-être direz-vous que pour vous, les

conversations,

converse depuis toujours ! ” Oui, mais il y a certaines façons de vouloir savoir, d’aller chercher et, vraiment, de dire : “ Bon ! je me dispose à écouter. Voyons ! On

: “ Mais qu’est-ce que vous avez inventé

conversations ? On

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se dispose à écouter. ”

Il s’agit d’une expérience dans une école à Buenos Aires, une école très, très marginale – Buenos Aires, est une très grande ville. Il y a des millions de gens qui n’y ont pas de travail, il y a des pauvres, il y a des riches, il y a des gens aux revenus moyens, etc. Alors j’ai choisi cette expérience parce qu’il s’agit de jeunes qui ont été confrontés très tôt à la souffrance de ce que veut dire “ ce déclin de l’Autre ”. Ce sont des jeunes qui ont eu vraiment, on peut dire, un “ désenchantement ” et qui se

présentent en disant : “ Bon, si on ne peut rien changer

on ne fait rien avec ça ”. C’est la présentation d’une certaine méfiance de l’Autre,

des adultes. Ils ont raison, au fond, ils ont des raisons pour cela.

On nous écoute, mais après

Et cette expérience, c’est une expérience qui a été menée par une

psychologue et une travailleuse sociale. Elles ont pensé à l’idée d’offrir un lieu, une fois par semaine, pour parler avec les adolescents qui voulaient s’y présenter. Parler avec elles, parce qu’il y avait vraiment dans l’école une violence qui montait. Mais, elles ont été très sages, parce qu’elles n’ont pas offert un lieu avec l’étiquette de :

“ lieu pour converser sur les actes violents ”.

Je ne sais pas comment c’est ici, vous pourrez me raconter, mais, par exemple, à Buenos Aires il y a plein d’expériences qui sont menées par le gouvernement sous la forme et le nom de “ programmes ”. Ce sont des

“ programmes ” qu’on s’offre pour se rapprocher des problèmes sociaux qu’on pense

cruciaux. Si on prend, par exemple, un titre de votre journal Le Devoir. Ici, c’est l’édition du 31 octobre. Je vous montre parce que vous le connaissez peut-être :

“ Les suicides ont triplé chez les moins de 14 ans ”. Alors, à Buenos Aires, par

exemple, on inventerait rapidement un programme – toujours interdisciplinaire, parce nous n’avons pas inventé l’idée de l’interdisciplinaire avec le Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant. On inventerait, donc, un programme interdisciplinaire avec une travailleuse sociale, avec un pédiatre, avec un psychologue, bon, pour : “ l’attention et la prévention des suicides des adolescents de moins de 14 ans ”. Alors, ils disent “ Bon, d’accord, on va dans une école ou plusieurs écoles et on propose un lieu pour recevoir tous les jeunes qui veulent parler de ça ou qui sont “à haut risque” ”. Même que, parfois, les “ programmes ” indiquent aux autorités de l’école de choisir les jeunes qui doivent alors aller là de façon obligatoire. Bon, ce qu’on voit d’habitude, c’est que tous ces programmes échouent, ratent, parce qu’immédiatement – il faut penser cela – ce qu’on fait, c’est créer une nouvelle étiquette pour marquer les adolescents, les sujets, peut-on dire, avec ces signifiants. Pour nous, on parle alors de : “ signifiant-maître ”. Il faut penser un “ signifiant-maître ” comme quelque chose qui vous représente dans le champ de l’Autre. C’est très bien, c’est très joli de dire ça, c’est très lacanien aussi, mais les signifiants-maîtres, selon la façon dont on traite cela, c’est une chose qui peut avoir un poids qui vous écrase. Et, il faut savoir repérer cette face du signifiant, qui écrase,

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malgré toute la volonté de faire du bien, que propose la société.

Alors, en ce qui nous concerne, je vous disais que cette psychologue et la travailleuse sociale – il faut dire qu’elles ont rencontré une école très intéressante parce qu’il y avait la directrice qui était très sage aussi – ont décidé de ne pas proposer un titre, une étiquette pour accueillir les enfants. Dans un premier temps, c’était très intéressant cela. Bon. On a commencé à y aller : un, deux, trois, cinq, dix enfants. Et je vous assure que le malentendu a régné dans toute l’expérience naissante : les rencontres ratées : “ Non, je ne savais pas, oh! je me suis trompée, c’était hier ? Non, mais c’est demain, non je ne peux pas arriver parce que justement il me fallait préparer le latin ou la géométrie ”. Alors, les justifications ! Il leur a fallu tout un temps avant de pouvoir faire confiance aux adultes qui leur offraient un lieu pour traiter leurs souffrances, cette inquiétude. Et alors, d’habitude, un adulte peut dire : “ mais comment se fait-il que le jeune ne se rende pas compte de tout le bien que je veux lui faire, que ce que je lui propose c’est la meilleure idée que j’ai eue ? J’ai une équipe ici, qui travaille au gouvernement, pour penser des bonnes idées et des bons programmes et ce jeune, tu vois, il ne comprend rien ! Jamais il n’accepte rien, et ce sont toujours les subversifs, et tout partout c’est toujours la même chose, mais maintenant c’est pire parce qu’ils sont violents. Ils s’en foutent ”.

Alors, c’étaient des professionnelles. C’était bien ce qu’elles faisaient : elles attendaient. Elles se prêtaient à l’expérience aussi, elles attendaient là. Et paradoxalement, en supportant ce malentendu, ce temps de chacun, en se prêtant

sérieusement à ce jeu – je reprends “ jeu ” par rapport au texte de Freud : “ l’école ne doit pas revendiquer pour son compte l’inexorabilité de la vie, elle ne doit pas

vouloir être plus qu’un jeu de vie ”. Ce n’est pas pour rigoler, ça, le jeu

sérieux ! Pour se prêter sérieusement, elles ont ouvert pour ces jeunes la possibilité, en premier lieu, de s’écouter entre eux, en disant des choses, en partageant des choses, en s’intéressant à l’autre. “ Et moi, je ne savais pas que tu écrivais des poésies. – Ah ! bon, mais pourquoi tu n’en parles pas ? ” Vous comprenez ? c’était comme ça ! On a commencé à découvrir qu’on savait très peu sur l’autre, je veux dire de son compagnon, pas de l’adulte seulement.

c’est

Alors on est passé, comme ça, du désenchantement à la surprise et à certaines trouvailles. Et eux, les adolescents, ont proposé, un atelier d’écriture, puis un concours de poésie. Je n’ai pas les résultats encore. Alors, la surprise amène à reconnaître, on peut dire, cet “ élément nouveau ” qu’apporte chacun. Pour chaque enfant et chaque adolescent, c’est une façon de dire les choses. À Bordeaux, ils ont nommé cette expérience “ Le pari de la conversation ” – et ils ont repris un texte de Hannah Arendt : La crise de l’éducation. Elle parle de ce que chaque jeune, chaque enfant, apporte toujours un élément nouveau, et il faut être attentif à ce que veut dire cet élément nouveau par rapport à la norme.

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Dans l’expérience, à Bordeaux, on a fait beaucoup de constatations. Mais je veux vous raconter deux choses très intéressantes. C’est un débat sur la responsabilité et l’autorité authentique, et un autre débat sur la solitude et la fonction

du rêve. Ce sont deux choses qu’ont dégagées les adolescents. Alors, dans ces deux débats, ils ont repris certaines questions freudiennes que nous avons vues ou que nous pouvons voir : c’est le respect, par exemple, gagné par ces professeurs qui se rapprochent des jeunes d’une façon authentique, et non avec autoritarisme. Ils racontaient une petite chose : il y avait un professeur qui, dès le premier jour, était entré et avait dit : “ Je ne veux pas faire la fonction de police ici ! ” Vous savez qu’il

y a une étude faite par Freud de la négation. C’est que là où nous disons justement :

“ non ”, “ ne pas ”, “ ce n’est pas ça ”, alors il faut le remplacer par : “ oui, c’est ça ”. Et c’est une chose qui se passe toujours dans la vie quotidienne. On n’enregistre pas ça tout le temps, mais ces jeunes y ont été très sensibles – ils n’ont pas lu Freud, hein ! – ils n’ont pas lu Freud, mais ils ont été très sensibles là où le professeur

disait : “ Je ne veux pas être

exercer la fonction de la police ”, ils ont dit que

justement, là, il y avait un “ oui ”.

Le second débat traitait de la solitude. La solitude, dans ce temps que nous connaissons, temps de l’individualisme marqué par la dépression, l’angoisse, le manque d’espoir, c’est quelque chose que les jeunes ont beaucoup signalé. On a repris cela et particulièrement par rapport à l’expérience des jeunes à Buenos Aires

qui disaient ne pas beaucoup parler entre eux, ne rien savoir des goûts de l’autre, de ses inventions, de ses préoccupations. Dans ce débat alors, les rêves ont pris cette valeur de faire apparaître sous la forme d’un cauchemar, avec des figures invasives,

l’angoisse de ne pas savoir comment aborder les filles, les garçons

possible d’apparition et d’articulation de cette tension libidinale propre a cette

époque de la vie – tel que l’indiquait Freud.

C’est une voie

Alors, dans l’expérience à Buenos Aires, entre le temps d’offrir l’atelier et la prise de parole de la part de chacun, il y a eu un temps, non pas chronologique, mais un temps logique, différent pour chacun. Et l’atelier a soutenu cela, tout le temps, en respectant justement le plus particulier de chacun. Est venu ce temps où chacun s’est disposé à sortir de sa solitude pour rencontrer l’autre, dans sa petite différence, et construire, après, des choses à plusieurs. Par exemple, cette idée de concours qui fait lien.

Deuxième exemple : Les enfants dans la cité urbaine. Là, je vais prendre l’exemple d’une expérience à Bordeaux, qu’on peut presque penser comme une réponse paradigmatique possible, face aux questions de la défaillance paternelle. Il s’agit de ces nouvelles identifications en bande, ce que vous nommez plutôt les gangs. Ces laboratoires à Bordeaux ont commencé par étudier les problèmes des bandes. Puis ils ont tenté l’expérience, dans un quartier difficile de Bordeaux, où, après une bagarre, un jeune adolescent est mort. Un enseignant de la rue, qui

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travaillait avec ces jeunes, a été tellement commotionné qu’il a repris cela pour dire qu'il fallait faire quelque chose pour comprendre ce qui se passait là, et ce que voulait dire l’acte violent. Ainsi s’est-on rapproché du Centre interdisciplinaire sur l’ENfant.

Alors en se rapprochant de ces jeunes, on a connu le mouvement hip-hop. Vous connaissez le mouvement hip-hop ? C’est tout un mouvement qui est né en Afrique, il y a beaucoup de règles, de normes, il y a la culture du rap, avec leurs rimes et leurs rythmes.

On a vu que c’était une réponse inventée, pour répondre eux-mêmes à différents problèmes. Ils étaient tout à fait, eux, les jeunes, organisés pour faire passer par la parole et par les lettres des chansons du rap – qui sont très violentes, vous l’avez remarqué si vous les avez écoutées – pour faire passer dans le langage quelque chose qui est équivalent à un acte. C’est très important de saisir cette expérience et, dans cette expérience, comment ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont trouvé une façon de faire passer par la parole ce qui était le risque de l’acte violent. Il y a un travail très précieux d’un de mes collègues à Bordeaux, Philippe Lacadée, qui est dans le comité directeur du CIEN, qui raconte bien cette expérience. On a pu saisir, à travers le hip-hop, qu’il y avait là la constitution d’une langue, on peut dire. On peut dire cela, parce qu’il y a des nouvelles langues qu’il faut savoir reconnaître comme telles, et qui permettent à l’adolescent d’aujourd’hui d’attraper une façon particulière, de dire sa façon d’être par une pratique de parole inédite, d’une certaine façon, et qui n’existait pas avant. Elle n’existait pas avant le rap ! Et on peut chercher, dans chaque communauté peut-être, l’équivalent de ces raps ou d’autres choses.

Troisième exemple : Les enfants de la rue. Deux exemples de cela. Ce sont les enfants qui lavent les vitres. Y a-t-il un nom ici pour eux ? Les squeegees ? Bon, nous, nous les appelons limpiavidrios : limpiar : laver ; vidrios : ce sont les vitres. Alors c’est ça. À Córdoba, qui est une province en Argentine, on a rencontré des enfants de la rue qui se sont regroupés dans un coin d’une place très connue de cette ville, pour laver les vitres et vendre une revue, une revue qui est faite par eux. Ils se présentent toujours comme appartenant à une famille, à une grande famille. Ils se soutiennent de ce nom – c’est un Nom-du-Père – et de règles très strictes à accomplir. Ils ont posé les règles eux-mêmes et la règle principale est : “ Respecter pour être respecté ”. On voit apparaître, là, la demande de respect que les adolescents d’aujourd’hui ne cessent de faire valoir.

À Bordeaux, aussi, on a constaté dans plusieurs conversations avec les jeunes, en classe, que les adolescents demandent toujours ce respect, là justement où le déclin du Nom-du-Père les a laissés, au fond très tôt, sans un truc qui peut leur faire une place digne, peut-on dire, dans le monde.

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Alors dans cette expérience à Córdoba, un trait de leur rapport à l’Autre est notable : c’est une certaine ironie face à l’Autre, face aux adultes surtout, une certaine méfiance de l’Autre. Bien sûr, parce qu’ils ont été très tôt très déçus par l’Autre. Alors l’ironie, c’est un trait qui apparaît aussi à Bordeaux. Vous voyez ? Hein ? Je passe de Bordeaux à Buenos Aires, de Buenos Aires à Bordeaux, de Bordeaux à Córdoba, on pourrait passer à Montréal, mais je ne connais pas les expériences ici. Est apparue, aussi à Bordeaux, comme une ironie face au savoir : “ À quoi sert savoir ? ” Il faut écouter cette question qui est posée, par exemple, par le jeune : “ À quoi sert apprendre l’Histoire ? ”. C’est un problème terrible que de l’enseigner ou pas dans les écoles. Je ne sais pas si vous avez ces problèmes. À quoi sert l’histoire ? À quoi servent les “ classiques ” ? Et alors, là-bas, on s’est appuyé sur les lettres des rappeurs pour montrer comment le savoir sur les anciens est quelque chose qui est mis en valeur par le rappeur. Vous voyez, c’est ça, c’est aller chercher parmi les réponses des jeunes ce qui peut nous apprendre quelque chose sur ces réponses.

Dans ces expériences, ce qui apparaît en relief, c’est que pour se rapprocher de ces jeunes et gagner leur confiance, on a dû parler, on peut dire, la langue de la paroisse : la langue des raps, la langue que proposent les squeegees ; la langue du rock, la langue des poètes actuels, parmi les jeunes. On ne peut pas se rapprocher des jeunes si on ne tente pas de parler leur langue.

En conclusion, à partir de toutes ces expériences, on peut mesurer l’importance d’ouvrir des endroits de conversation avec les jeunes. C’est, au fond, une responsabilité qui consiste à offrir un lieu d’adresse pour leurs questions, pour leur confusion, pour leur solitude ; c’est employer les pouvoirs de la parole pour qu’ils s’écoutent eux-mêmes, pour qu’ils écoutent leurs propres réponses, ou pour les aider à les construire ; pour respecter leur parole, pour se soutenir face à eux avec une autorité authentique, pour les aider à affronter avec responsabilité le destin des êtres parlants. Il faut pouvoir s’offrir comme un autre fiable et les aider de cette façon à construire les fictions nécessaires pour affronter ce réel duquel nous parlions au commencement.

Bon ! Un petit mot pour conclure. Je vous ai raconté des expériences interdisciplinaires, où les adultes concernés sont des professionnels de disciplines diverses. Là, chacun d’eux, enseignant, avocat, travailleur social, médecin, sociologue, psychologue, psychanalyste, se rapproche de ces jeunes pour chercher à saisir, au-delà des normes, ce que chacun d’eux a de plus particulier, le petit détail qui échappe à la norme, à la règle, et lui faire une place.

Mais je voudrais dire maintenant un petit mot, pour finir, sur l’actualité des types cliniques, si vous me permettez – c’est ce qu’on va voir dans les journées qui

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vont suivre – même si cette audience n’est pas toute faite de psychanalystes, justement pour chercher à transmettre au grand public pourquoi nous soutenons l’actualité d’une classification des types cliniques.

Dans ce monde actuel, le discours analytique fait l’offre au sujet, à la condition subjective, d’un lieu d’écoute de ce que le sujet dit de lui-même. Il offre cette place, qu’il laisse vide, pour accueillir le sujet et sa question sur le sexe, la mort, l’existence, la souffrance. Le discours analytique, c’est un partenaire approprié pour ces jeunes de notre monde actuel et leurs questions. C’est aussi un partenaire approprié pour les professionnels qui s’intéressent à leur souffrance. Je ne parle pas tout à fait tout le temps du dispositif analytique. Vous suivez ça hein ? C’est un intérêt qui repose sur une lecture de la structure de cette faille inhérente à la condition d’être un être du langage : pas de rapport harmonique entre les sexes ; pas de jouissance complète ; nécessité de faire face et d’élaborer des réponses face à l’irruption du pulsionnel, toujours étranger, toujours “ heteros ” ; élaborer des réponses différentes à celles que la science et la technologie nous donnent. Mais travailler avec la science, on ne peut pas nier cela, on a discuté de cela aujourd’hui, c’est le monde dans lequel on vit. Et on doit penser ses rapports avec la technologie, avec la science de la même façon qu’on doit penser, qu’on doit respecter le rap et tout cela, parce que sinon nous sommes foutus, c’est ça ! Même si, oui, c’est vrai, la science nous offre des objets de consommation en augmentation qui laissent peut- être le sujet encore plus seul et plus muet.

Je vise ici à introduire une différence entre une conception structurelle des problèmes que nous abordons, en opposition avec une conception classificatoire, actuellement en expansion, qui prend son fondement d’une multiplication de nouveaux symptômes, séparant la phénoménologie de la structure. Et c’est la même chose que ce qu’on disait avant, ce sont des étiquettes, plusieurs étiquettes.

Dans notre abord, là où, très tôt, nous pouvons constater, par exemple, l’ennui, le désenchantement, la dépression, l’anorexie, la boulimie, la toxicomanie – en fait, toutes ces pratiques de rupture, de rejet du lien à l’Autre – pouvons-nous offrir une place pour réinstaller la confiance en la parole et la croyance au lien possible à l’Autre ? La force de la “ talking-cure ” dont nous a parlé Freud… Au fond Freud a dit “ talking-cure ”… (vous voyez … en anglais …) et Freud avait été enseigné par Anna O., c’était une femme qui lui a dit : “ Tais-toi ! Je veux parler ”, et la force de ce pouvoir est incontestable. Et, constater auprès de cela l’apparition, par exemple, d’une sorte de désir qu’on nomme “ désir insatisfait ” : “ non, ce n’est pas ça, c’est toujours une autre chose, non ce ne se peut pas, non, je voulais ; non mais justement pas ça, non c’est toujours une autre chose ” – surtout chez les jeunes filles. Ou, la modalité d’un désir impossible (les pensées qui ne cessent pas, qui torturent plutôt les garçons), c’est au fond, déjà, une façon de se situer par rapport à

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l’Autre, car le désir, au fond, de n’importe quelle forme, c’est ce que Freud et Lacan nous ont enseigné, c’est toujours “ désir comme désir de l’Autre ”. Alors, on peut, par exemple, interpréter une “ panic attack ” ou un “ TOC [4] ”, en cherchant à dévoiler leur condition de structure ; en se faisant, par exemple, un partenaire possible pour loger ce que ces symptômes peuvent nous montrer du sujet, et ce qu’ils peuvent montrer au sujet, de la question qu’il met en jeu : la valeur de réponse que ces symptômes peuvent constituer. C’est pour cela, je pense, qu’encore aujourd’hui on pourrait continuer à dire que les types cliniques sont toujours en vigueur. Merci.

[1] Les feuillets du Courtil n o 15, mars 1998, Le désir et la faim, publication du Champ

Freudien en Belgique avec la collaboration de l’ACF-Lille.

Site internet du Courtil : http://www.ch-freudien-be.org/RI3

[2] S. Freud, De la psychologie du lycéen, (1914), paru dans la revue Coq Héron n o 72

(publication du centre Etienne Marcel à Paris), 1979.

[3] S. Freud, Pour introduire la discussion sur le suicide, (1910), in Résultats, idées,

problèmes I, PUF., Paris, 1984.

[4] T.O.C. : trouble obsessif compulsif.

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PÉRIODES DE QUESTIONS

Michèle Lafrance : J’aimerais que vous reveniez sur le paradoxe que vous avez évoqué rapidement. Vous avez parlé du passage à l’acte agressif vers l’autre, mais qui constitue en même temps, si j’ai bien compris, un appel à l’Autre. Est-ce que vous pouvez un peu développer cela ?

B.U. : À vrai dire j’ai repris une expérience que je n’ai pas racontée ici, parce que c’est l’expérience à partir de laquelle on a commencé à penser tout cela. C’est que pour les jeunes qui ont moins de 16 ans, quand ils commettent des délits, dans notre législation, il y une réponse légale possible, c’est de les mettre dans des régimes qu’on nomme en espagnol des “ libertés assistées ”, mais c’est plutôt “ accompagnées . C’est un système par lequel les jeunes ne restent pas en prison. Ils sont dans un système de liberté, mais ils sont toujours accompagnés. C’est ça “ libertad asistida ”, on dit cela en espagnol.

Auditoire : Liberté surveillée.

B.U. : C’est ça. On dit ici “ liberté surveillée ” ? Ah ! mais “ surveillée ” ce n’est pas la même chose…. Il y a un petit malentendu… Bon. Et alors, ce qu’on a repéré, c’était une question qui revenait tous les jours et qui se posait comme cela : plusieurs fois on a pensé au risque de voir les jeunes s’en aller. Ces jeunes menaçaient tout le temps de s’en aller, de fuir. Au fond, ils pouvaient le faire et là, on n’arrivait pas à savoir si c’était vraiment un appel à l’Autre ou un moment où ces jeunes étaient toujours plus près du passage à l’acte, c’est-à-dire de la chute du champ de l’Autre. On voyait ça de cette façon. Mais où a-t-on vu le paradoxe ? C’est que les adultes qui s’en occupaient, quelques adultes – ce n’étaient pas des psychanalystes mais des psychologues, des travailleurs sociaux qui travaillaient avec les psychanalystes dans des expériences pour voir comment agir… et tout ça : c’est l’expérience du CIEN – ont commencé à saisir quelque chose qui faisait comme un petit signal d’alarme, et ont vu se rapprocher, peut-être, ce qu’on pouvait appeler les risques d’un passage à l’acte. Alors c’est plutôt par l’attention de l’adulte, qui pouvait enregistrer cela, que cette conduite du jeune était prise, au fond, comme une façon de se lier à l’Autre, même si ces jeunes eux-mêmes ne le savaient pas. C’est une idée trop difficile à faire passer ? C’est difficile, parce que c’est une expérience. Ce n’est pas que les jeunes disaient : “ bien aujourd’hui je viens vous dire que demain je veux m’enfuir. ” Ce n’est pas comme cela que se passent les choses. Au fond on ne sait pas concrètement si c’est dirigé vers l’Autre, parce que ce sont des jeunes en situation de risque vraiment très graves – je vous raconte des cas très graves – mais c’est l’adulte qui pouvait, là, avoir un signal d’alarme et vraiment faire une lecture de cela comme le

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risque d’un passage à l’acte, mais en considérant qu’il y avait là quelque chose que le jeune avait laissé passer vers l’Autre, même s’il ne le savait pas. Je ne me réfère pas à l’acte agressif comme appel intentionnel à l’Autre – cela peut aussi arriver – mais l’expérience que j’avais, c’était plutôt cette autre expérience que je vous raconte maintenant. Il y a beaucoup d’expériences où on a toujours le risque du jeune en train de fuir l’Autre.

Fabienne Espagnol : C’est une question concernant ce que vous avez dit des choix de l’enfant par rapport à la sexualité. Alors, j’évoque ce que vous avez dit avant les exemples donnés par rapport aux jeunes. Ce qui m’a intriguée c’est quand vous disiez que quand l’enfant se situe par rapport à la sexualité, ce n'est pas définitif. Ça m’a travaillée un peu, puis je me disais : quand est-ce que c’est définitif, la façon dont on se positionne face à l’Autre ? Et, est-ce que quand on arrive à l’adolescence, c’est le moment où ça devient définitif ? Ou bien pas plus que dans l’enfance ?

B.U. : On peut dire, oui, le mot “ définitif ” est un mot dur parce qu’il signe quelque chose, et c’est bien ce que tu viens de dire, parce qu’au fond on voit toujours quelque chose dont on n’est pas très convaincu que ce soit définitif.

Dans l’enfance on peut voir certaines positions de l’enfant face à l’autre sexe, bon, des réponses, des variétés de réponses. Mais c’est tout à fait dans l’adolescence, – c’est Freud qui nous enseigne ça, on le prouve aussi dans la clinique – c’est au moment de la puberté qu’on commence plutôt à voir quels peuvent être les déplacements de la libido narcissique, qui était plutôt orientée sur le sujet, et qui va vers ce qui est le choix d’objet sexuel. Et là se posent les questions du choix. Il faut faire une remarque qui est : si on prend l’adolescence comme symptôme de la puberté – et on peut dire, par exemple, que c’est le temps où le sujet prend son temps jusqu’à arriver à un choix – on pourrait dire qu’il y a beaucoup de sujets qui sont adolescents toute leur vie. Cela peut être une façon de poser les choses. J’ai dit, à un moment, qu’il ne fallait pas penser l’adolescence comme un temps chronologique – bien sûr, il y a un certain ton ironique dans ce que j’ai dit – mais du point de vue de l’adolescence comme symptôme, c’est-à-dire comme quelque chose qui vient répondre de différentes manières à ce réel qui se réactualise dans la puberté ; on peut dire que là, on peut trouver des sujets qui passent beaucoup de temps à ne pas pouvoir sortir de ce carrefour. Et on voit dans la clinique, dans la clinique psychanalytique même, on voit parfois les questions que se posent les jeunes par rapport au choix d’objet sexuel. On voit beaucoup de questions à ce moment-là à savoir, par exemple, si le choix d’objet est hétéro ou homosexuel. Plusieurs fois, il y a un bouleversement de cette question, un choix qui peut être hétérosexuel devient, chez un sujet, un choix homosexuel ou l’inverse. Et tu as un éventail de questions qui s’ouvrent là, qu’il faut voir au cas par cas, qui mettent en évidence que c’est justement un moment où le sujet est poussé à se poser les questions de son rapport à l’Autre, comme Autre sexe, au corps de l’Autre ; et à

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constater qu’il faut y jouer quelques cartes. Et l’étonnant, c’est que ce qui pousse le sujet, au fond, ce n’est pas l’Autre. On pourrait dire – par exemple, les garçons disent beaucoup : “ non, toutes les filles, tu vois, elles viennent, elles collent, je leur réponds : “éloigne-toi de moi ! ” ” – ils ne veulent pas les filles trop près d’eux. Alors, on peut dire : “ voilà, c’est parce que l’Autre, l’Autre sexe commence à se rapprocher du sujet, qu’alors le sujet doit répondre quelque chose ”. Mais ce n’est pas comme ça que cela se passe. Ce que pose Freud c’est : tout cela commence dans le sujet même, dans un garçon, dans une fille, et là, justement, quelque chose dans son propre corps, quelque chose commence à déranger d’une façon nouvelle, quelque chose d’étranger et c’est ça qui pousse le sujet à un questionnement sur les rapports à l’Autre sexe.

Je crois que vous avez parlé de cela dans d’autres séminaires, je pense, avec Graciela Brodsky et peut-être avec Marie-Hélène Brousse. La question que nous avons posée du non-rapport sexuel, cette phrase de Lacan, qu’est-ce que cela a comme conséquence ? Cela fait que pour chaque sujet, au fond, la question d’un sexe Autre se pose toujours, et qu’il y a quelque chose qui est d’emblée comme un problème, et

qu’au fond, à la fois, la question du rapport à l’autre sexe c’est toujours la question du féminin. Que fait-on avec toutes ces choses qu’on nomme la question féminine, les femmes ? Et comment jouissent-elles, les femmes ? C’est autre chose, quelque chose d’inconnu, de mystérieux. C’est la question freudienne, et qu’il a posée d’emblée : “ Que veut la femme ? ” Il y a deux questions : “ Qu’est-ce qu’un père ? ”

“ Que veut la femme ? ”, c’est toute l’œuvre freudienne. C’est lui qui a tenté de

répondre à ces deux questions et on pourrait dire que ces deux questions se renouvellent à l’adolescence. Et c’est vrai, d’une certaine façon, qu’on n’a pas une réponse définitive pour penser cela. On voit arriver parfois des adultes en analyse qui viennent se poser des questions, parce qu’ils ont traversé un événement imprévu, et que cela leur fait repenser, par exemple, à leurs choix d’objets sexuels. Et on pourrait dire : nous sommes comme dans l’adolescence. D’accord, mais c’est que dans l’adolescence, il y a vraiment un moment où toutes ces questions éclatent.

Reine-Marie Bergeron : Merci, Beatriz, c’était très intéressant. Justement, nous, l’analyse qu’on fait des adolescents, des cas qu’on reçoit… parce qu’on a un service de consultation pour adolescents et jeunes adultes où on s’est mis en disponibilité pour l’adolescent qui veut venir, avec ou sans rendez-vous, rencontrer un analyste. Alors après, notre analyse, on a fait le cas par cas et c’est là

qu’on a tiré quelque chose d’assez intéressant à savoir : des névroses, phobiques entre autres, transitoires. C’est-à-dire que ce qu’on peut voir dans l’enfance, au stade de la castration, on le revoit là. C’est-à-dire que l’adolescent est d’abord confronté au réel du corps. Son image, il ne la reconnaît pas. Moi, j’appelle ça une période

“ singe ” : il a les bras à la moitié des genoux et donc il passe par une sorte de

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confrontation à quelque chose, là, où il ne se reconnaît pas. Donc, il faut refaire son image et en refaisant son image, c’est là où il revit tous les stades, la relation d’objet est remise en question. Et les cas dont je parle nous font dire qu’il y a une période, effectivement très spécifique, qu’on peut appeler “ adolescence ”, avec des symptômes qu’on ne retrouve pas dans l’enfance et qui ne se retrouveront pas non plus à l’âge adulte. On est en train de travailler ça, bien sûr, mais on est partis quand même de quelques cas et je pense que cela peut être assez intéressant à savoir. Là, à ce moment-là, on ne parle pas directement de quelque chose qui sera la conclusion de ça, à savoir la rencontre avec l’autre sexe, mais peut-être de quelque chose de préparatoire, c’est-à-dire le va-et-vient entre l’objet, l’objet de la relation imaginaire, qui deviendra l’objet cause du désir, en relation avec le désir lui-même, et là où ça ne colle pas justement, dans ce “ ça ne colle pas ” et donc de quelque chose de très particulier. Alors, je voulais quand même soumettre ça à la discussion… et même chez les squeegees on a vu ça.

B.U. : Je vous remercie de votre question et je veux reprendre une petite chose que vous avez dite et que je considère très importante. Moi, je n’ai pas parlé de la phobie de façon spéciale, mais je peux dire un mot maintenant, grâce à votre intervention. C’est justement une autre manière de travailler les questions, ici, de penser, par exemple, que dans l’adolescence, dans la puberté, – en suivant Freud : dans ce moment de la puberté – quand on dit une rencontre avec un réel, avec quelque chose d’impossible à quoi le sujet ne peut répondre avec les réponses qu’il aurait, disponibles, déjà en main ; on peut dire que le sujet est à nouveau interpellé, une autre fois, comme au moment de sa naissance. On peut dire cela : qu’il constitue le lieu de l’Autre comme le lieu de la parole, le lieu vers lequel il va diriger ses demandes : “ Qui suis-je ? ”, “ que suis-je ? ”, “ comment est-ce que je suis arrivé au monde ? ” et c’est un moment où l’Autre répond : “ Et bon, que veux-tu ? ” C’est le Che Vuoi ? Et alors qu’est-ce que nous apprend la phobie ? On peut penser cela de façon plus élargie, mais vous avez bien posé les choses. Bon, il y a des moments, des réponses transitoires, peut-on dire, mais qu’est-ce que ça nous apprend ? Je pense à cela en échangeant avec vous : la phobie nous apprend qu’elle surgit là, presque comme une façon de se mettre à distance, avant que le désir de l’Autre puisse interroger directement le sujet et dire “ Que veux-tu ? ” C’est un exemple que prend Jacques-Alain Miller, c’est l’exemple de Diane (la chasseresse). Elle va lancer ses chiens avant que quiconque n’arrive, vous voyez ? … Avant ! J’ai pensé à cela parce que c’est une réponse qui sert à prévenir le désir de l’Autre, à faire en sorte qu’il ne se rapproche pas trop près. Vous avez employé le terme freudien de “ castration ”, bien sûr. C’est la castration dans l’Autre, qui produit l’angoisse de castration – la castration de la mère, celle qui est produite dans la mère –, qui produit une série de réponses de la part du petit d’homme, et plus tard, dans l’adolescence. On pourrait dire qu’on peut trouver une réponse qui est plutôt de vraiment maintenir la question de la castration

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de l’Autre bien à distance. Alors, si on peut voir après qu’il y a une petite réponse qui se rapproche un peu plus du côté de l’hystérie ou de la névrose obsessionnelle, ce sont des réponses aussi, mais c’est déjà avoir répondu un peu face au désir de l’Autre, s’être un peu plus “ engagé ”, si on peut dire, je le dis entre guillemets. C’est vrai que c’est difficile de faire quelque chose de typifiable pour la transmission. C’est pour cela que peut-être prendre des travaux interdisciplinaires où l’on voit beaucoup d’adolescents dans les endroits où ils parlent entre eux, c’est plus facile aussi pour une transmission… Et ce n’est pas seulement pour la transmission, je pense que c’est parce que c’est une façon de penser comment la psychanalyse peut avoir aussi une incidence dans le champ social, incidence au sens de pouvoir offrir ce qu’on a pensé, découvert.

Cyrille Béraud : J’ai bien compris que pour l’adolescent c’était à chaque fois une invention qu’il avait à faire et que sa réponse serait toujours à côté des normes, et je me demandais : mais, qu’est-ce qui fait que des fois ça dérape, qu’on “ tombe ” – entre guillemets – dans le pathologique, et puis que des fois ça fonctionne et ça lui permet d’intégrer le social et la rencontre avec l’autre sexe ? Ma deuxième question, c’est : est-ce que la réponse se trouve dans le sujet ? Est-ce que c’est quelque chose qui manque dans le sujet ou est-ce que c’est quelque chose qui manque dans le social ? Parce qu’il y a quelque part, dans le social, des éléments qui ne permettent pas à cet adolescent d’inventer ou est-ce que c’est quelque chose qui lui appartient, à lui, dans son rapport œdipien ou…?

B.U. : Je pense qu’il y a, bien sûr, le côté de la réponse du sujet, ce qu’on souligne et qu’on nomme le symptôme, par exemple, et bien sûr, de ce côté-là on peut dire qu’il y a des symptômes bien différents, des réponses différentes. Et il y a une série de causes qui font qu’un certain adolescent répond d’une certaine façon, que ça se passe bien, sans trop de mal et d’autres, non. Ce qu’on voit aujourd’hui, c’est qu’il y a, bien sûr, beaucoup d’adolescents qui vont bien et alors tu commences à penser : ils sont dans une famille comme ça, ils sont dans un collège comme ça, ils sont dans un endroit comme ça, ils ont une certaine histoire, bla bla bla… Et d’autres qui ne vont pas bien du tout, et à ce moment tu peux faire une petite liste et voir se répéter les réponses que j’ai énoncées ici. Et de ce côté des réponses, on distingue les “ bonnes ” réponses, peut-on dire de notre point de vue, et les autres, des réponses qui s’accordent mal avec la société, qui sont nocives pour le sujet. D’accord, mais il y a un autre côté et l’autre côté c’est un côté très intéressant. La dame qui vient de faire son petit commentaire, nous a appris qu’il y avait une institution, par exemple, qui s’offre pour écouter ces adolescents. C’est une place où on dit : “ Bon si vous voulez, vous pouvez venir parler ici ”. Elle donne un exemple de ce qu’une réponse du sujet dépend, dans une certaine mesure – pour avoir la valeur de réponse au sens de savoir s’en servir – dépend de l’interlocuteur,

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d’un bon interlocuteur. Et quand je vous ai raconté la petite histoire du film The Full Monty, on peut dire que ce petit garçon de douze ans a su se servir de sa réponse, et là, c’est un peu l’interlocution avec son propre père, avec les amis du père, etc. qui a favorisé un peu cela… tu vois ? Tu poses une très bonne question, parce que si on met l’accent seulement sur la singularité, on perd de vue qu’il y a un certain universel, certaines normes et certaines choses qu’il faut faire valoir pour tous les sujets. On pourrait penser que l’appel à la singularité c’est un appel à l’individualisme. Il faut distinguer la singularité du sujet de l’individualisme parce que c’est : “ Bon, arrange-toi par toi- même, tu as tes propres réponses, tu n’as besoin d’aucune autre ! ”. Au fond, ce qu’on constate, par exemple, par rapport aux adultes avec les jeunes, c’est que très souvent, dans notre contemporanéité, il y a un style chez les parents. Par exemple ils disent : “ Je respecte ton autonomie, je respecte ton indépendance ”. Mais dans ce respect, il y a quelque chose qui laisse le jeune complètement seul : “ Fais ce que tu veux parce que tu es indépendant et je respecte très bien ce que tu désires ”. Et on constate que, au contraire, cette manœuvre, cette position – qui n’est pas prise consciemment – aboutit à une sorte de mise à l’écart d’une responsabilité que l’on a, comme adulte, d’accompagner, d’offrir un lieu. C’est que, peut-être, si un sujet ne trouve pas l’Autre, alors il lui est difficile de pouvoir se servir de sa propre réponse. Au fond, la psychanalyse c’est un dispositif où il faut croire en l’Autre , croire en l’inconscient, au fond, c’est-à-dire croire à une “ autre scène ” où il se passe des choses que le sujet, dans sa conscience, ne peut pas comprendre. Mais il indique très bien qu’il faut une croyance et il faut une croyance qui soit soutenue par une présence.

Si on veut penser aux autres problèmes, on pourrait introduire, par exemple, toutes les questions autour de l’Internet et le lien des jeunes avec l’Internet, avec les chat par exemple. Le chat c’est une façon de faire ou non un lien avec l’autre. On ne peut pas répondre par un universel. On peut plutôt dire que c’est une bonne chose de tenter certaines expériences, pour voir, pour ce jeune-là, cet autre-là, dans une classe

de troisième, de quatrième

ce qu’ils font avec le chat. Et on peut constater, peut-être, une série de réponses différentes par lesquelles, pour quelqu’un, c’est vraiment une façon de se lier à un

autre là où, peut-être, s’il n’avait pas ce type de lien avec l’Autre, peut-être n’aurait- il aucun lien. Et, dans d’autres cas, on peut penser que c’est très nocif, que cela entraîne beaucoup de souffrances, que c’est encourager quelque chose de pire que la

drogue, que c’est vraiment la jouissance hors sexe

peut situer qu’il y a là la réponse du sujet, qu’il a besoin de passer par l’Autre pour

pouvoir acquérir, en retour, un outil dont il pourra se servir. Et je pense que si on ne posait pas ça, on ne pourrait pas comprendre pourquoi, par exemple, la psychanalyse peut intervenir dans des débats comme ce débat que nous tenons aujourd’hui ici. Parce que l’expérience analytique n’est pas l’unique expérience où on peut parler d’un rapport d’un sujet à l’Autre, mais, bien

bon, je ne sais pas

ce que pensent les jeunes du chat,

Tu vois, pour quelqu’un, on

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sûr, c’est un rapport particulier, spécial, qui offre beaucoup de possibilités. Ce n’est pas l’unique expérience mais ce que les psychanalystes offrent, dans ce cas, c’est vraiment une façon de pouvoir penser à ce que veut dire le sujet, son rapport à l’Autre, les réponses du sujet, qui parfois sont des réponses qui marchent bien et, d’autres fois, qui ne marchent pas bien du tout.

Fabienne Espaignol : Il y a une pratique qui est de plus en plus courante chez les adolescents et c’est ce qu’on appelle le body piercing ou alors des tatouages. Et je me demandais comment est-ce qu’on peut comprendre cette réponse qui est très importante pour eux ?

B.U. : Justement le piercing, c’est une question qu’on a posée pour faire une recherche par rapport à la clinique avec des adolescents, et par rapport à ce qu’on peut repérer, de façons diverses, concernant la question du corps, de la jouissance dans le corps, et aussi la question de l’image qu’a posée la dame. Il y a un risque à prendre de faire une réponse universelle de cela. Mais on pourrait penser la chose selon deux versants. Un versant : celui de l’identification, celui des nouvelles formes d’inscription dans le corps propre, une certaine modalité de lien. Eh oui ! Parce que là on se reconnaît un peu par cette image trouée de différentes façons. C’est une pratique un peu extrême, peut-on dire, parce que c’est contestataire. Parce que, justement, c’est comme forcer la question de l’image, celle que nous préservons en apparence, comme une image qui doit toujours être bien symétrique. C’est la condition de l’imaginaire humain. Mais je pense que c’est faire une insigne d’un

trou, c’est comme forcer quelque chose pour faire voir : “ voilà

corps, on peut souffrir, on peut supporter tout cela ”. Parce qu’il y a des souffrances

dans certains piercings et pas seulement dans le moment du piercing, mais même après.

Par ce côté-là, alors, tu vois que tu as le côté de l’insigne, on peut dire de l’identification, mais tu as aussi, immédiatement, le versant de la jouissance, parce qu’au fond c’est la jouissance aussi, dans un double versant en même temps : son versant de souffrance, de douleur – ça c’est une question bien repérée par Freud, la douleur comme forme de satisfaction et de jouissance – et toute une question de ce qu’on pourrait nommer la pluralisation de la jouissance. Ce sont de nouvelles façons de trouver des moyens nouveaux, comme si on voulait inventer des nouvelles formes de jouissance qui ne sont pas les formes habituelles par rapport aux bords, que nous connaissons déjà depuis Freud, par rapport à l’oral, à l’anal, et avec Lacan, au regard et à la voix. C’est comme une intention.

on peut trouer le

C’est un débat dans lequel j’aime intervenir. Par exemple, quand on parle de la jouissance toxicomane. Pour moi, c’est un peu compliqué de dire que là, il y a une nouvelle jouissance, qu’on a inventé une nouvelle jouissance. Bien sûr, c’est une façon de jouir avec des objets, mais Freud nous a enseigné que l’objet n’importe pas

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et que ce n’est pas là, la question centrale. La pulsion se satisfait toujours, elle peut chercher des objets divers, cela n’importe pas. Mais ce que je dis c’est qu’il faut prendre garde, dans ces nouvelles pratiques, à penser que ce sont de nouveaux modes de jouir, qu’on peut multiplier les formes de jouissance. Ou plutôt, penser que si elles sont, bien sûr, des pratiques, elles sont aussi différentes façons de répondre face à ce rejet de l’Autre. C’est comme si le jeune disait : “ Tu ne m’importes pas, je vais te démontrer que l’Autre n’existe pas et si l’Autre n’existe pas, alors ça ne m’intéresse pas du tout ! ” Et ça c’est un sujet intéressant. C’est dommage que l’on doive finir ici, aujourd’hui, parce que je crois que ce sont des sujets pour ouvrir une recherche dans tous les champs, même dans le champ de la psychanalyse. Je crois qu’il approfondir les études sur la toxicomanie, l’anorexie-boulimie, les piercing, toutes les pratiques, toutes les réponses du sujet qui ont à voir avec la jouissance et avec un rejet de l’Autre, pour mieux comprendre certains traits différentiels des formes de réponses. Ce ne sont pas des questions fermées.

Ce qu’on peut dire, c’est que, dans ce cas, quand on offre des lieux d’accueil et qu’on s’offre comme interlocuteur, dans une psychanalyse ou dans les écoles, parfois, on voit que les sujets font un lien différent avec l’Autre et qu’il y a un rapport à la jouissance qui prend un autre chemin. Cela, oui, c’est constatable.

Le chemin est ouvert pour continuer à se poser des questions sur ces formes de rupture. Quand ces ruptures sont-elles des appels à l’Autre ? Quelles formes de ruptures et d’appels aurons-nous dorénavant ? Par exemple avec les avancées de la science, par rapport au clonage, au génome et tout ça ? Il est difficile de penser à cela. Eric Laurent, assesseur du CIEN, avait pris l’exemple du Viagra, pour montrer que le Viagra amène d’autres questions, parce qu’il permet, en apparence, de trouver

une solution à la question de ce qu’on doit faire avec une femme, pour éviter l’impuissance par exemple. Et puis après, on ne sait plus quoi faire avec une érection

qui peut durer deux heures

vous avez une solution. Mais ce n’est pas la solution du côté de la réponse subjective, selon laquelle le sujet doit savoir faire avec une certaine impuissance structurelle, avec ce non-rapport, ce manque d’harmonie. Non, la réponse qu’on trouve : c’est le Viagra. Les jeunes connaissent aussi le Viagra, et l’impuissance, même s’ils sont jeunes. Mais ensuite, on a le Viagra et on ne sait pas quoi faire avec ses effets. Les sujets ne savent pas quoi faire. Tu vois ? Il y a quelque chose qui échappe aux réponses de la science.

On a tout ça : on a les normes et ce qui échappe à la norme. On a la technologie et ce qui échappe à la technologie. On a le Ritalin et ce qui échappe au Ritalin. Et ce qui échappe là, c’est une logique qu’il faut suivre.

trois heures. Je ne rigole pas, hein ! On vous dit que

Merci.

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