I - Situation Dans le commencement des LP, cette espèce de roman, comme le définit avec malice celui qui introduit le texte

, et qui se présente comme étant le traducteur , le lecteur commence à apercevoir la chaîne qui […] lie les divers personnages. Les premières lettres présentent le personnage principal, Usbek, mais aussi le motif de son départ de Perse, ou tout du moins, ce qu’il veut bien en révéler. En lisant notre texte, il faut se rappeler des échanges précédents entre Usbek et Rustan : dès la première lettre, adressée déjà à Rustan, resté à Ispahan, le lecteur percevait le dispositif caractéristique du roman épistolaire : c’est en effet l’auteur qui guide le lecteur, qui donne au moment approprié les éléments-clé pour attiser la curiosité du lecteur afin que celui-ci construise au fur et à mesure l’image préconçue par l’auteur. Il exige donc une participation active de la part du lecteur, comme au théâtre. Les personnages disent leur vie en même temps qu’ils la vivent. Le lecteur est contemporain de l’action et le personnage semble se substituer à l’auteur, voire l’évincer. Dans la 1ère Lettre, Usbek donnait comme motif de son départ l'envie de savoir , la volonté de chercher laborieusement la sagesse et demandait à son ami fidèle de lui rapporter comment était interprété son éloignement. La réponse de Rustan, 4 mois plus tard, lui apprend que sa décision fait l’objet de beaucoup d’incompréhension : pourquoi quitter son sérail et attrister ses proches ? La Lettre VIII, 3ème échange entre Usbek et Rustan, va être plus explicative. Nous essaierons de voir comment le lecteur doit interpréter la sincérité du propos d’Usbek, dans la mesure où il traite de vertu — thème polysémique et équivoque qui parcourra les LP —, et surtout parce que ce propos il lui-même inscrit dans un procédé d’écriture lui-même quelque peu artificiel. Lecture Lettre VIII. Usbek à son ami Rustan, à Ispahan Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je suis. Je m'étais bien douté que mon départ ferait du bruit; je ne m'en suis point mis en peine. Que veux-tu que je suive, la prudence de mes ennemis, ou la mienne ? Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse. Je le puis dire: mon cœur ne s'y corrompit point; je formai même un grand dessein: j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai; mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer. Je portai la vérité jusques au pied du trône: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et l'idole. Mais, quand je vis que ma sincérité m'avait fait des ennemis; que je m'étais attiré la jalousie des ministres, sans avoir la faveur du Prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenais plus que par une faible vertu, je résolus de la quitter. Je feignis un grand attachement pour les sciences, et, à force de le feindre, il me vint réellement. Je ne me mêlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai dans une maison de campagne. Mais ce parti même avait ses inconvénients: je restais toujours exposé à la malice de mes ennemis, et je m'étais presque ôté les moyens de m'en garantir. Quelques avis secrets me firent penser à moi sérieusement. Je résolus de m'exiler de ma patrie, et ma retraite même de la cour m'en fournit un prétexte plausible. J'allai au roi; je lui marquai l'envie que j'avais de m'instruire dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai qu'il pourrait tirer de l'utilité de mes voyages. Je trouvai grâce devant ses yeux; je partis, et je dérobai une victime à mes ennemis. Voilà, Rustan, le véritable motif de mon voyage. Laisse parler Ispahan; ne me défends que devant ceux qui m'aiment; laisse à mes ennemis leurs interprétations malignes: je suis trop heureux que ce soit le seul mal qu'ils me puissent faire. On parle de moi à présent. Peut-être ne serai-je que trop oublié, et que mes amis... Non, Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste pensée: je leur serai toujours cher; je compte sur leur fidélité, comme sur la tienne. D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711. I — Le masque de la vertu malheureuse Usbek est un Janus. Il avoue, sitôt franchie la frontière entre la Perse et la Turquie, les réelles causes de son départ. Selon Starobinski, cette révélation, expliquée dans la suite de la lettre, jette la lumière sur les véritables motifs du voyage : l’aspiration à la connaissance de l’Occident, mais aussi la fuite rendue nécessaire par un excès de franchise vertueuse à la cour du despote. Bien que le désir de savoir soit un motif sincère, et non un simple

je cherche cependant à m'entretenir dans l'habitude de plaire : je ne me couche point que je ne me sois parfumée. Mais notre personnage ne dit pas la vérité. Je cours tout le sérail. sans en avoir la faveur du prince" (LP8) anticipe la situation dans laquelle son Premier Eunuque se trouvera lui-même. Je m'arme de refus. faut-il entendre non la Perse mais la France ? Et par Usbek. Elle se prépare pour lui comme s'il pouvait à chaque moment la convoquer au lit : Quoique je ne doive être vue de personne. où "[il] vi[t] que [s]a sincérité [lui] avai[t] fait des ennemis. je ne suis point désabusée.. il n’accepte pas d’entendre des vérités sur lui-même. une déclaration d'amour. Usbek confie à son ami : Quelques avis secrets me firent penser à moi sérieusement. et que les ornements dont je me pare sont inutiles à ton bonheur. il emploie le verbe « feindre » et la feinte qu’il a pour l’attachement des sciences — dit-il — engendre une réalité. je me hérisse de scrupules. Effectivement. Les ennemies de l'Eunuque sont les épouses d'Usbek. La vertu peut paraître la caractéristique morale d’Usbek. Ces phrases ont été imputées à l’auteur.Les impostures de l’écriture Dans cette lettre. le lecteur peut la lire aussi comme un écho sous une forme cachée à la lettre VII. qui ne songent qu'à me perdre (LP9). Dans cette dénonciation de la flatterie. il s’est fait des ennemis en attirant la jalousie. Usbek "feigni[t] un grand attachement pour les sciences" [LP8]. mon imagination [. Par patrie.] se flatte dans ses espérances[ je ne vis que pour t'adorer. son sens dans une critique d’une société de faux-semblants. surgir une même idée à la fois au niveau politique. si on la définit par opposition aux forces contraires qu’elle combat. le lecteur entend avant tout celle de l’auteur. Ainsi. à la fois dans la réalité et dans la fiction. non la voix de Montesquieu.prétexte. II . peut avoir un sens restreint : c’est pourquoi il est entaché d’une équivoque. qui affaiblit le pouvoir en engendrant le vice et la corruption. De même. le mot « vertu ». qu'[il s'] étai[t] attiré la jalousie des ministres. en particulier aux princes et contre les courtisans. et un grand attachement pour elles" (LP9). la situation d'Usbek à la cour de Perse. Je les désespère en leur parlant sans cesse de la faiblesse de leur sexe et de l'autorité du maître. lourde de conséquences : il désigne à la fois ce qui est librement conservé ou ce qui est observé par la contrainte. C’est là le paradoxe du personnage d’Usbek.] me séduit[. où le mensonge. la voix persane d’Usbek. comme si tu es étais . de vertu. mais un des procédés de sa mise en scène diffractée ? Montesquieu va établir des analogies multiples. un goût réel. n’est pas mentionnée la désolation qu’a provoquée son exil — à cause de sa vertu : elle sera sous la plume du Premier Eunuque dans la Lettre suivante : Je me présente toujours à [vos femmes ] comme une barrière inébranlable: elles forment des projets. des ministres. Fatmé avait raconté avoir essayé de se convaincre qu'Usbek n'était pas réellement parti.. la Vème... dans des termes identiques. religieux et social. de pudeur. qui n’avait pas voulu assumer l’écriture de ce manuscrit. et le maître de la faveur duquel il est si incertain est Usbek lui-même. (LP7) Elle fait ceci dans le but de se tromper elle-même en croyant que son amant est encore présent. ce qui semble être une des définitions de la vertu. après le départ de Perse d'Usbek : "je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la faveur de mon maître : j'ai autant d'ennemies dans son cœur . à la fois en Occident et en Orient. Ayant été trop sincère à la cour en voulant combattre la corruption. Dans celle-ci. le Premier Eunuques raconte. en créant des jalousies envers des courtisans vertueux. pour éviter la censure. introduire des renversements. Dans cette lettre. càd les épouses. et je les arrête soudain. Les thèmes d'adoration et de flatterie [présents dans la lettre VIII] étaient déjà convoqués dans la lettre de Fatmé : un songe flatteur [. si on a vu que la lettre VIII était la réponse à celle de Rustan. En expliquant cette attitude. la nécessité d’échapper à l’arbitraire est pour le moins une cause d’égale importance. à la fois dans une ambiance privée et publique. Je résolus de m'exiler de ma patrie. ent re autres. je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir. de modestie.]. Montesquieu n’a . au risque de déplaire... "je semble vouloir leur faire entendre que je n'ai d'autre motif que leur propre intérêt. la flatterie et la dissimulation jouent un rôle majeur.

C’est une prise de conscience qu’il a voulu lui imposer. .probablement jamais voulu que son lecteur change le monde. et l’importance du relativisme.