Vous êtes sur la page 1sur 141

L’ANTIPHILOSOPHIE DE NIETZSCHE

PAR ALAIN BADIOU (1992-1993)

(Notes d’Aimé Thiault et transcription de François Duvert)

1er cours 3
un triple objectif 3
comment questionner le texte de Nietzsche ? 5
statut des énoncés de la folie 8
l’interprétation de Heidegger 12
l’interprétation de Deleuze 15
2ème cours 18
la fonction des noms propres 20
le « contre » 21
l’acte comme événement : casser en 2 l’histoire du monde 23
la question de la révolution 25
complications : l’éternité 27
l’Antéchrist 28
3ème cours 30
rappels 30
le coup de dés : Nietzsche et Mallarmé 32
l’acte, surimposition de la brisure et de l’éternité 33
l’exécration du christianisme 34
la loi contre le christianisme de l’Antéchrist 36
le chien de feu et l’événement silencieux 41
4ème cours 44
Nietzsche et la politique 44
l’équivoque du mot vie 45
Dithyrambes à Dionysos 47
le cercle 48
monde et langage : sophistique historialisée et poétique anti-théâtrale 49
a) le monde.........................................................................................................................49
b) le langage .......................................................................................................................50
4 questions adressées à Nietzsche 51
la question de l’être en 6 propositions (début) 53
a) 1ère proposition : le il y a chez Nietzsche a pour nom le devenir ou la vie. ...................53
b) 2ème proposition : l’être est une désignation fictive : il ne faut pas nommer le il y a.....57
5ème cours 60
l’Etat, la nouvelle idole 60
a) 1ère thèse : disjonction entre peuple et Etat ....................................................................60
b) 2ème thèse : mort de Dieu, mort de l’Etat .......................................................................61
c) 3ème thèse : l’Etat est corruption.....................................................................................62
d) 4ème thèse : l’Etat change l’art, la science et la philosophie en un magma culturel. ......62
e) 5ème thèse : l’humanité est toujours au-delà de l’Etat.....................................................63
l’ontologie de Nietzsche en 6 propositions 64
6ème cours 74
rappel : les 6 propositions ontologiques anti-philosophiques de Nietzsche 74
les 6 énoncés ontologiques philosophiques d’Alain Badiou 75
- 1er énoncé : le nom du il y a est multiplicité ou multiple pur. .........................................75
- 2nd énoncé : nommer être multiple le il y a peut être innocent si on coupe cette désignation,
ie si on coupe être et vérité de toute continuité avec le sens..............................................75
- 3ème énoncé : la logique est ce que la philosophie retrace en elle-même comme effet de la
mathématique.....................................................................................................................76
- 4ème énoncé : puisque le il y a est multiplicité pure, il n’y a pas de rapport. ...................76
- 5ème énoncé : les moyens de la pensée philosophique vont superposer ou combiner ou
articuler l’idéal du langage adéquat et celui de la fiction intense. .....................................76
- 6ème énoncé : l’élément de fiction intense dans chaque philosophie est, en vérité, ce qui se
retrace dans la philosophie de sa condition artistique........................................................77
acte et nihilisme 77
a) introduction....................................................................................................................77
b) rejet de 3 orientations (Hegel, Heidegger et Deleuze)...................................................79
1ère interprétation : l’acte aurait pour essence de créer de nouvelles valeurs contre les valeurs
réactives nihilistes..............................................................................................................80
2ème interprétation : l’acte est de faire valoir dans tout ce qui est l’intensité maximale. ...81
c) 3ème interprétation...........................................................................................................83
Nietzsche par Foucault : la question de l’interprétation 84
a) exposition de la thèse de Foucault .................................................................................84
b) critique de la thèse Foucault ..........................................................................................85
les 3 métamorphoses 88
Nouveau Cours 90

Nouveau cours (Badiou, Nietzsche, l’art) 98

Nouveau cours 104

Nouveau cours 116

Dernier cours 128

Nouveau cours 137


1ER COURS

un triple objectif

Aujourd’hui, je voudrais vous parler de ce qu’on pourrait appeler la stratégie de ce séminaire à la


fois en termes d’enjeux, de problèmes, et à vrai dire, de difficultés, ainsi qu’en termes de
méthode. Comme ce qui a été annoncé, en ce qui nous concerne, le vecteur de ce séminaire va
être Nietzsche. Mais dire que nous allons parler de Nietzsche est en soi assez indifférencié. Ce
qu’il faut voir tout de suite, c’est qu’il y a une complexité de la visée, ie que cet examen de
Nietzsche, cette traversée de Nietzsche a elle-même au moins 3 objectifs, qui ne sont pas
immédiatement superposables.
- le 1er objectif est de tenter une qualification du texte nietzschéen. Quel est le statut exact du
texte de Nietzsche ? Evidemment, ceci sera mesuré en partie par la question de la philosophie et
des éventuelles définitions de la philosophie prenant pour guide la question : en quel sens
Nietzsche est-il philosophe ? Et l’est-il ? on peut d’ailleurs poser la question dans l’autre sens, ie
que doit être la philosophie pour qu’on puisse dire que Nietzsche est un philosophe ? Ou encore :
si Nietzsche est un philosophe, quelles conséquences s’en tirent pour la philosophie ? Du point
de vue du texte immédiat nietzschéen, cette question est extrêmement complexe, parce que, à la
fois, Nietzsche revendique une identité de philosophe dans de nombreux passages et dans de
nombreux autres passages s’en distancie radicalement. Par exemple, il soutiendra qu’en réalité, le
philosophe a toujours été un prêtre masqué, caché. Mais à l’opposé des formules de ce genre, on
en trouve d’autres, qui indiquent à ses yeux ce qu’est le vrai philosophe. Mais il emploiera aussi
quantité d’autres noms. Il est loin de désigner son entreprise par le nom de philosophie. Ainsi,
l’immoraliste sera un des noms du vrai philosophe. C’est donc ce que j’appellerais
l’interrogation topique : de quel lieu procède, d’où s’énonce le texte nietzschéen ?
- la 2ème question pourrait s’intituler : dans quelle mesure le siècle a-t-il été nietzschéen ?
Après l’interrogation topique, nous aurions l’interrogation historique. Y a-t-il eu de manière
essentielle quelque chose de nietzschéen dans le siècle ?
Récemment, un certain nombre de gens se sont rassemblés pour écrire un livre intitulé :
pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens. Un livre qui a fait un bruit léger. Compte de ce
qu’ils sont, c’est une question que personne ne leur posait ! Mais enfin, ils ont trouvé nécessaire
d’y répondre, et de dire, avec un certain fracas, pourquoi ils n’étaient pas nietzschéens. Ce qui,
évidemment, s’enlevait sur la supposition d’un nietzschéisme général auquel ils faisaient une
glorieuse et collective exception. On peut donc dire que la question de savoir ce que signifie être
nietzschéen, ne pas être nietzschéen, est comprise un peu comme une question qui, en effet,
interroge le siècle. Je voudrais que lorsqu’on voit avec une pareille fermeté le groupe en question
énoncer pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, la 1ère idée qu’on a, c’est que peut-être on
doit l’être. C’est pour moi, d’ailleurs, une relative surprise de me découvrir, nolens volens,
nietzschéen. Cela a activé, je dois le dire, mon rapport à Nietzsche, que de toute façon j’avais
anticipé, puisque j’avais annoncé cette traversée de Nietzsche avant la parution de cet ouvrage,
mais cela a accéléré la nécessité d’aller voir de près en quel sens peut-être, en effet, quelque
chose du siècle et de la pensée avait reçu une touche nietzschéenne.
A l’autre extrême, et puisque nous sommes dans l’investigation de situations, je voudrais signaler
le beau livre de Sarah Kofman : Explosion I, qui est un examen extraordinairement attentif de
Ecce Homo, presque un commentaire perpétuel de ce livre, paragraphe par paragraphe, et
presque ligne à ligne. Livre que nous aurons à croiser plusieurs fois. Explosion I n’est d’ailleurs
que la 1ère partie de cette entreprise, qui, à sa manière, elle aussi, restitue ou institue la question
de Nietzsche comme une question immédiatement essentielle et contemporaine.
Donc l’interrogation historique serait : que peut-on penser ou que se laisse-t-il penser sous l’idée
que quelque chose du siècle a été nietzschéen, et qu’il serait nécessaire soit de reformuler cette
disposition, soit de s’y opposer d’une manière ou d’une autre ?
En vérité, dans le cheminement que je vous proposerai, nous trouverons 2 interrogations
essentielles concernant cette question qui sont l’interrogation de Heidegger et celle de Deleuze
sur : dans quelle mesure ce siècle a-t-il été nietzschéen ?
Heidegger, vous le savez, le texte référentiel ce sont les 2 gros volumes parus chez Gallimard :
Nietzsche I et II, et qui restituent, sans doute refaçonnent, les cours donnés par Heidegger entre
1936 et 1946 – époque particulière. Il y a naturellement quantité d’autres allusions dans les textes
de Heidegger sur Nietzsche, en particulier le texte tout à fait remarquable qui a pour titre : Qui
est le Zarathoustra de Nietzsche ? Mais le corpus massif de l’examen heideggerien de Nietzsche
se trouve dans les 2 gros volumes.
Pour Deleuze, le livre principal est Nietzsche et la Philosophie. Et comme nous le verrons,
chemin faisant, je pense que l’interprétation de Heidegger et la reconstruction de Deleuze
dessinent une sorte d’écart maximal autour de la question de la contemporanéité de Nietzsche.

- la 3ème visée concernera la détermination du rapport de la philosophie à l’art comme je l’ai


annoncé à la fin de l’année dernière, ie prendre Nietzsche comme support d’une détermination
active ou actuelle que la philosophie, pour autant qu’elle persiste ou insiste, entretient avec
l’activité artistique. A très gros traits, que s’est-il passé dans l’ordre propre de la philosophie à
cet égard ? Vous savez que Hegel annonçait la fin de l’intérêt spéculatif pour l’art, disons la fin
de l’intérêt philosophique pour l’art. On a souvent concentré cela dans la figure de la fin de l’art,
mais ce n’est pas exactement la fin de l’art en tant que fin factuelle de l’activité artistique, ce
n’est pas ce que Hegel veut dire. Hegel pense que ce qui était en jeu quant à la figure de la
philosophie n’a plus un rapport d’antériorité immédiate à l’art. Donc on peut énoncer que l’art,
comme tel, ne propose plus à la philosophie l’actualité de la question de l’esprit. Ceci étant, c’est
bien vrai que ce jugement hegelien a mis à l’ordre du jour une autre question, qui est la question
de la fin de l’art. Elle l’a mise à l’ordre du jour du biais du type d’intériorité que la philosophie
entretient avec l’art.
En contraposition à ce mouvement hegelien, il y a eu dès le début du 19ème siècle une vigoureuse
promotion de l’art comme condition radicale du penser, voire même, dans certains cas comme
condition exclusive du penser. Position dessinée par un certain romantisme allemand,
certainement continuée par Schopenhauer, et dont Nietzsche est la figure capitale de cette
reconfiguration de la question de l’art dans une intériorité centrale à la philosophie, ne serait-ce
que parce que, en dernier ressort, le type philosophique qui est le sien est, dans ses termes
mêmes, le type du philosophe artiste. Pour Nietzsche, l’art est avant tout un type subjectif. Avant
et plus essentiellement que l’œuvre, l’art c’est la figure de l’artiste, et au regard de ce type
Nietzsche dessine le type du philosophe, à savoir le philosophe artiste qui est fondamentalement
le philosophe qui n’est pas ou qui n’est plus un prêtre. L’art va servir de paradigme crucial, y
compris dans le geste nietzschéen essentiel qui est celui du retournement de toutes les valeurs, en
particulier pour ce qu’on pourrait appeler un changement de type du philosophe. La mutation
nietzschéenne est équivoque au sens où on pourra dire à la fois que Nietzsche est philosophe et
anti-philosophe, parce qu’il propose une détypification et une retypification du philosophe. Donc
dans ce type de philosophe comme philosophe artiste, il y a une reconfiguration de la connexion
de la philosophie et de l’art qui est essentielle, ce pourquoi Nietzsche s’avère un auteur décisif de
la question du rapport de la philosophie et de l’art, question qui se poursuit au-delà jusqu’à
Heidegger et jusqu’à aujourd’hui. Cette question sera pour nous celle-ci : qu’en est-il du mode
propre sur lequel la philosophie re-trace l’art ? Ie qu’en est-il du mode propre sur lequel la
philosophie est sous conditions de l’art, au sens où elle le retrace, le renomme. Par exemple, on
peut dire que Nietzsche re-trace l’art dans la figure de son type et non pas dans la figure de sa
configuration formelle – mais dans la figure de son type. Cette question de l’art comme figure de
vérité – ce qu’on peut dire qu’elle est aux yeux de Nietzsche – comment est-il retracé dans le
geste philosophique contemporain ? Et comme dans mon jargon l’art est une procédure
générique, comme toute procédure de vérité, nous dirons que cette interrogation est une
interrogation générique, ie interrogation sur la généricité de l’art au regard de la disposition
philosophique.

La stratégie de ce séminaire va enchevêtrer 3 interrogations :


- l’interrogation topique : le statut du texte nietzschéen
- l’interrogation historique : le siècle a-t-il été nietzschéen, et en quel sens ?
- l’interrogation générique, centrée sur la question de l’art

comment questionner le texte de Nietzsche ?

Cet enchevêtrement, qui est déjà une problématique assez complexe en elle-même, va se
redoubler d’une autre difficulté, récurrente dans l’examen de Nietzsche, celle liée à Nietzsche,
appropriée à Nietzsche justement, et qui est la question – au fond toute simple – à savoir :
qu’est-ce que veut dire exactement utiliser le texte nietzschéen ? Quel est le protocole
d’usage possible du texte nietzschéen ? Plus précisément : quelle question peut-on adresser à un
tel texte ? Et peut-on même lui adresser une question ? S’agit-il d’un texte qui s’expose
intrinsèquement à la question ? Ceux qui ont véritablement lu Nietzsche savent que son texte ne
se présente pas comme ouvert. Il n’est dans la forme de la proposition : il expose plus qu’il ne
propose. Le texte n’est pas proposé au questionnement comme tel pour des raisons qui lui sont
internes et qui sont essentielles. A le décrire très superficiellement, le texte oscille généralement
entre la destruction pamphlétaire et coléreuse, dont le texte est l’animation, et un registre
affirmatif, qui n’est en rien en relation dialectique avec le régime précédent. Le régime affirmatif
n’est nullement la corrélation dialectique de la destruction. Le montage nietzschéen n’est pas un
montage où la négation précéderait ou constituerait la possibilité de l’affirmation. Au contraire –
et ce point Deleuze le souligne avec une grande pertinence – il y a une sorte de décrochage tout à
fait singulier entre la dimension négative ou critique, mots d’ailleurs faibles pour le travail de
Nietzsche, disons donc la dimension destructive, et puis le régime nommé par Nietzsche le
Grand Midi, ie le régime de la sérénité affirmative du retour. Mais qu’il s’agisse de la destruction
pamphlétaire ou de l’affirmation dionysiaque, ni l’une ni l’autre ne se proposent à l’examen
questionnant. Tel n’est pas leur statut. Ou encore, si vous voulez, le texte nietzschéen n’est
nullement dialogique. Il ne s’inscrit pas dans la figure récurrente platonicienne de la philosophie
comme dialogue. Nietzsche est de manière essentielle un penseur qui expose sa pensée dans une
figure soustraite à la dialogicité comme à la dialectique. A ce propos, on peut rappeler le sous-
titre du Crépuscule des Idoles que tout le monde connaît : « comment on philosophe à coups de
marteau ». Evidemment, un coup de marteau n’est guère ce à quoi s’adresse une question. On
peut certes si on le reçoit dire pourquoi mais la philosophie prise dans l’image du coup de
marteau indique précisément ceci qu’elle n’est pas dialogique. C’est le point essentiel. Le coup
de marteau est à la fois ce qui va détruire ce qui mérite d’être détruit, et éventuellement enfoncer
le clou de l’affirmation primordiale. Ce n’est pas ce qui va être l’objet ou l’enjeu de la figure de
la question. En particulier, il ne saurait, à aucun moment du texte nietzschéen, y avoir examen
des preuves ou même volonté de probation. On peut même dire que le dispositif nietzschéen
consiste à défaire le régime argumentatif. Fondamentalement, même quand il y a en apparence
des arguments ou des enchaînements, la philosophie à coups de marteaux se situe à contre-pente
du régime argumentatif. Là-dessus, la maxime définitive se trouve dans le Crépuscule des
Idoles. Elle est d’une grande force, quand Nietzsche dit : « ce qui a besoin d’être prouvé ne vaut
pas grand-chose » Aphorisme 5. Car effectivement, le régime général de ce qui vaut pour la
pensée ne saurait être le régime de l’argument ou de la preuve. Il faut donc l’entendre au sens
fort : lorsque Nietzsche dit « ce qui a besoin d’être prouvé ne vaut pas grand-chose », c’est un
jugement essentiel, parce que, bien entendu, le valoir, l’évaluation est justement l’opération clé
chez Nietzsche, car – nous le verrons de façon détaillée – la philosophie nietzschéenne est
fondamentalement une philosophie de l’évaluation, de la transvaluation et, en tant que ses 2
opérations sont les 2 opérations clé de cette pensée, elle s’adresse à ce qui vaut de manière
essentielle ou elle interroge tout ce qui est en tant qu’il vaut. On pourrait donc dire – cela est une
anticipation sur ce que nous aurons à dire sur l’ontologie nietzschéenne – que ce qui a besoin
d’être prouvé, plus généralement même la preuve, interroge l’être du biais de ce qui ne vaut pas.
La faiblesse essentielle pour Nietzsche du régime de la preuve, ce n’est pas tellement la question
de savoir si l’argument est fort ou faible, ou chicaneur, mais c’est que dès que vous êtes dans
l’élément de la preuve, vous êtes dans un vis-à-vis au regard de ce qui est, qui a manqué ce qui
vaut. La part de valoir de ce qui est est par elle-même soustraite à la preuve. Par conséquent,
aucun questionnement de Nietzsche ne peut être le questionnement d’un montage argumentatif,
ou d’une logique de la consécution, voire d’une démonstration articulée normée de ce dont il
s’agit.
Mais pour l’instant, en tout cas, ne voyons pas là une thèse d’irrationalisme, sauf à penser que
toute raison est de part en part une raison calculatrice ou argumentative. Disons simplement que
si raison il y a pour Nietzsche, c’est une raison évaluante, ie une raison qui a proposé ou a
disposé de ce qui est sous l’angle de ce qu’il vaut. Et la raison évaluante n’est pas une raison
probante. Mais évidemment, la question de savoir quelle question Nietzsche adresse à la raison
évaluante est une question trouble, parce que, comme nous le verrons, on a toujours ce sentiment
d’être dans le discord de principes d’évaluation irracordables, ie qui n’arrivent même pas à
constituer un espace commun. C’est pourquoi en tant que la raison est évaluante, la philosophie
ne peut pas être dialogique.
Mais il y a encore une raison plus essentielle pour la question il est si difficile d’adresser des
questions au texte nietzschéen, c’est que l’argument central de l’entreprise de Nietzsche n’est
autre que Nietzsche lui-même, ce qui est une singularité philosophique très frappante.
Nietzsche se présente lui-même au cœur de son dispositif comme principe évaluant central de sa
propre entreprise. Et plus le temps passe, plus c’est ainsi. Dans les textes que nous retiendrons
principalement, à savoir les textes de l’année 1888, pour des raisons que je justifierai plus tard,
cette façon de faire est omniprésente. Tout se passe comme si Nietzsche se convoquait lui-même
comme principe d’évaluation de l’entreprise dont, par ailleurs, il nous prend à témoin. Nietzsche
ne fonctionne pas seulement comme un auteur ou comme un auteur plus ou moins soustrait à
l’universalité du texte, mais Nietzsche est une pièce du texte lui-même, et une pièce
stratégiquement centrale. On dira évidemment, et on l’a dit maintes fois : mais cela, c’est la
folie ! Surtout si vous prenez l’année 1888, car c’est une année qui semble se précipiter vers le
désastre de janvier 1889, qui va faire basculer Nietzsche pour finir dans le mutisme, dans la
démence. Or, cet argument, je le crois faible, d’autant que sur cet argument, disons pathologique,
Nietzsche, justement en ces temps là, a dit, à mon sens, ce qu’il fallait dire. Vous le trouvez en
différents points, mais plus particulièrement dans le texte Nietzsche contre Wagner : le
psychologue prend la parole, 3. « la folie peut être le masque d’un savoir funeste et trop
certain ». Cet énoncé par lequel Nietzsche s’inscrit lui-même dans le dispositif évaluant de sa
propre entreprise, autrement dit, ce qui est déposé dans le texte de Nietzsche comme principe
immanent à son évaluation, c’est un certain régime de la certitude subjective absolue, vie une
tension de la pensée, un savoir trop certain, un savoir en excès sur soi pendant sa propre tension,
qui vaut preuve, est l’argument central de la disposition du texte lui-même. Ou, si vous préférez,
on peut dire que le texte nietzschéen est dépositaire d’un excès. Il est proprement ce qui trace ou
ce en quoi cet excès se dépose, et qu’au fond, Nietzsche ne voit pas d’inconvénient à le nommer
folie en tant que ce n’est jamais que « le masque d’un savoir funeste et trop certain ». Cet excès
est une surtension de la vérité, ie une vérité exposée dans un régime d’appropriation si radicale
ou si tendue qu’elle est à elle-même sa propre exposition provocante. Et le texte n’est là que pour
à la fois accueillir et calmer pour part cet excès. Il l’accueille. Ça va être sa dimension de tension
et de preuve interne, mais il va le calmer, ie l’inscrire malgré tout dans le régime de l’adresse, qui
est chez Nietzsche tout à fait particulier – nous y reviendrons.
Et alors, pour autant que le texte est dépositaire d’un excès sur soi de la vérité, qui fait qu’en un
certain sens l’énonciation de la vérité est probante, cette déposition dans le texte de l’excès va
s’attester, aux yeux de Nietzsche même, tout d’abord dans sa forme, ie dans son style. Ce qui est
soustrait à l’argument va se retrouver ou se déporter en tant qu’excès sur soi du vrai dans la
puissance de la forme.
Précédemment, j’ai eu l’occasion d’écrire que tout texte philosophique proprement dit surimpose
dans sa forme une fiction de savoir et une fiction d’art. Ce qui caractérise le régime discursif de
la philosophie et ce qui en fait aussi d’ailleurs l’impureté, c’est qu’il intrique fiction d’art et
fiction de savoir. A cet égard, on peut dire que chez Nietzsche, il y a une brutale rupture et que la
fiction d’art en en emprise radicale sur l’ensemble du texte philosophique. Mais j’indique que
cette emprise est simplement la trace de l’excès probant de la vérité sur soi-même, ie la trace,
non pas de la vérité, mais de la puissance de la vérité. Et ce qui vaudra preuve pour la vérité,
c’est précisément cette puissance telle que la prose la capte ou l’organise dans le registre de sa
forme, tout ceci composant pour une part une folie, qui est le régime même du texte et dont
l’enjeu est de disposer Nietzsche lui-même au cœur de son propre projet. De là l’absolu impératif
du poème sur le texte, la corrélation de la philosophie au poème comme impératif, qui n’est pas
une donnée extérieure ou ornementale, ce n’est pas simplement pour que ce soit beau, mais c’est
dans la logique intime de cette auto-exposition du sujet dans le texte, affirmée dans
d’innombrables passages. Par exemple, dans Ecce Homo : « comment supporterais-je d’être
homme si l’homme n’est aussi poète et déchiffreur de signes et rédempteur du hasard ? ».
Au fond, cette espèce d’ambivalence que je vous signalais tout à l’heure, qui est que la surtension
poétique du texte met à la fois la vérité en excès sur soi, et la constitue comme preuve d’elle-
même, et en même temps, le texte est aussi ce qui permet de supporter cette situation, de la
calmer, de la confier à une adresse. Donc la poésie textuelle nietzschéenne, dans son rôle
organiquement philosophique, est à la fois la possibilité de la vérité et la possibilité de la
supporter. C’est sa puissance et la possibilité d’endurer cette puissance. Et cela va agencer le
texte autour de la figure de Nietzsche comme celui qui, justement, s’expose à ce double
mouvement : être traversé ou porteur par la puissance en excès du vrai, et en même temps
l’endurer, la tolérer, pour en être le dépositaire à la fois fou et patient. Nietzsche en tant que
poète, ie le philosophe artiste, donc Nietzsche en proie à sa propre écriture, on peut dire qu’il est
la vie de la vérité qu’il proclame. C’est pour cela qu’il doit être là en personne : Ecce Homo,
voici l’homme ! Il est là, textuellement là, pas comme auteur, sauf soustrait, mais là, déployé,
déplié dans le texte même en tant que vie de la vérité qu’il proclame. Et la vie de la vérité qu’il
proclame donne du sens, et va donc se substituer au régime de l’argument. L’argument, la
preuve, est ce qui interroge l’être en dehors de la seule chose qui compte, à savoir ce qu’il vaut.
Mais si on l’interroge dans la raison évaluante, ie à partir de ce que vaut l’être, ou selon ce qu’il
peut valoir, alors il faut exposer la vérité comme vie, et non pas comme argument convaincant.
Mais l’exposer comme vie, c’est s’exposer soi-même, il n’y a pas d’autre moyen. Et cette
exposition va consister dans la poétique stylistique comme vie de la vérité. De là que cette
poétique va inscrire Nietzsche comme tel dans son texte, et que lorsqu’on a compris ce point
crucial, il faut, à mon avis, c’est une méthode de lecture, prendre au pied de la lettre les
déclarations les plus emphatiques, les plus stupéfiantes, les plus extraordinaires. Rien, je crois,
n’est plus dommageable à la compréhension en profondeur de Nietzsche et donc de la question :
sommes-nous ou sommes-nous pas nietzschéens ? que de tenter de délimiter les énoncés
excessifs, où le marquage de la folie est patent, des énoncés disons calmés ou ordinaires. En
réalité, ce n’est pas ainsi que ça fonctionne, parce que la folie elle-même ou l’énoncé
emphatique, ou l’énoncé qui paraît extravagant, ou comme on dirait délirant, eh bien cet énoncé
n’est jamais que l’installation de Nietzsche lui-même comme vie de la vérité qu’il proclame. Et
si on le lit ainsi, son caractère apparemment boursouflé, emphatique, prend une tout autre
dimension, dont nous verrons qu’en un certain sens elle peut même être modeste. Même quand
Nietzsche déclare des énoncés de l’ordre : « je porte sur moi le destin du siècle », ils sont moins
– à mon sens – des énoncés délirants, même s’ils le sont – mais en un certain sens, peu
m’importe ! – que des énoncés que j’appellerais des énoncés d’installation du régime du texte, ie
que le texte nietzschéen n’est possible que si de semblables énoncés le sont également. Si
réellement l’approbation d’une vérité est dans sa vie même, il faut que l’exposition subjective
soit radicale, et donc il faut que tels énoncés soient compossibles avec la vérité qu’on déclare,
parce que, en effet, on a la responsabilité absolue – on doit porter solitairement la responsabilité
absolue. Voilà pourquoi je crois qu’il faut prendre ces énoncés au pied de la lettre, et les faire
travailler philosophiquement, plutôt que les faire travailler comme symptômes. Ce point de
méthode est tout à fait crucial à mes yeux. Alors de quoi s’agit-il dans ces énoncés ?

statut des énoncés de la folie

- il s’agit d’abord de parler en son propre nom. Nietzsche est entièrement un philosophe qui a
poussé jusqu’aux extrêmes limites l’impératif de parler rigoureusement en son propre nom, ie de
parler comme soi-même. Il est d’ailleurs tout à fait frappant de voir que entre ce que Nietzsche
entend comme « parler comme soi-même » et ce que Lacan entend par « ne pas céder sur son
désir », la connexion est extrême. De ce point de vue, la maxime « ne pas céder sur son désir », si
elle évoque quelque chose dans l’histoire de la philosophie, c’est bien ce que Nietzsche veut dire
lorsqu’il dit qu’il est lui-même et s’installe au cœur de son propre dire, au point que l’expression
« ne pas céder » va très naturellement venir sous sa plume dans Ecce Homo : « mon instinct
résolut irrévocablement d’en finir avec cette habitude de céder, de faire comme tout le monde, de
me prendre pour un autre ». c’est vraiment de ne pas céder dont il s’agit, de telle sorte qu’on soit
bien convaincu que ce qu’on énonce, on l’énonce en tant que soi, ie dans le désir auquel on est
coextensif. L’enjeu du dire véritable va être de se prendre pour soi, et non pas pour un autre. Or,
bien entendu, ce que Nietzsche sait très bien, c’est que le régime commun de la parole, c’est
toujours le régime du faire comme tout le monde, ie le régime de l’anonymat du on, ou le régime
sériel de l’opinion. Donc, en vérité, conquérir la possibilité de ne pas céder sur son désir de dire,
c’est là qu’est la tension ou l’exception. Le régime ordinaire c’est : je fais comme tout le monde,
et par conséquent je me prends pour un autre. En revanche, conquérir la possibilité de se prendre
pour soi-même, c’est véritablement l’enjeu du « dire philosophique », avec tous les guillemets
qu’on veut.
- la 2ème chose, c’est que la vérité est toujours au régime de la décision. Parler en son propre
nom, se prendre pour soi, va de pair avec ceci qu’on est convoqué au vrai dans la figure du
décider et non pas dans la figure de l’extériorité ou du ralliement. Prenons par exemple cet
énoncé tout à fait emphatique de Ecce Homo : « je suis le 1er à détenir le critère des « vérités »,
je suis le 1er qui puisse en décider ». « Je suis le 1er » : cela, c’est la folie comme « masque d’un
savoir funeste et trop certain », et rien d’autre. Mais le cœur de la question est d’établir que la
vérité est au régime de la possibilité de décision. Et qu’on est, en réalité, dans la question de la
vérité si et seulement si on est au régime de la possibilité de la décision. « je suis le 1er qui puisse
en décider ». Il s’agit bien d’un pouvoir lui-même sous la dépendance de se prendre pour soi, ie
de la possibilité de parler en son propre nom. On dira que chez Nietzsche est projeté dans la
philosophie un régime hystérique de la vérité, antérieurement à l’établissement conceptuel de ce
régime dans le cours du discours analytique. C’est vraiment l’établissement de la vérité à son
régime hystérique : « moi, la vérité, je parle », ce qui veut toujours dire aussi : moi, la vérité, je
parle en premier, ou je suis le premier qui la parle, et je la décide, non pas au régime de
l’approbation ou de l’argumentation, mais au régime de l’énonciation, parce que c’est
l’énonciation qui lie la vérité à sa puissance. Ceci signifie aussi – et c’est un point essentiel – que
Nietzsche est le 1er à établir son discours sous la thèse qu’il n’y a pas de vérité de la vérité. Il y
a une décision de vérité, mais rien ne vient en surplomb de cette décision pour la garantir ou
l’autoriser. La vérité, en tant que décision qui se prononce, dès lors que je me prends pour moi, et
non pas pour un autre, ne s’autorise que d’elle-même en tant précisément que régime pur de la
profération décisive.
- il en résulte que la vérité se donne dans la figure du risque, ie au contraire de toute figure de
sagesse ou de contemplation, et que tout le problème est de savoir ce qu’on est capable d’en
supporter. La question fondamentale de la vérité c’est : qu’est-ce que je peux en supporter ? Ce
n’est pas la question de sa recherche ou de sa contemplation, mais celle de la manière dont on
l’endure, ce qui est aussi extrêmement proche de toute série d’enseignements ultérieurs du
discours analytique. C’est clair que la vérité est pour part une question de souffrance. Nietzsche
le répétera très souvent, bien sûr non pas au sens rédempteur ou chrétien, ie au sens où il faut
souffrir pour que du fond de cette souffrance vienne la rédemption salvatrice, mais au sens de la
question de savoir quel animal suis-je pour supporter, endurer ou souffrir de telle ou telle
quantité de vérité. Une page très claire là-dessus dans Ecce Homo : « quelle dose de vérité un
esprit sait-il supporter, sait-il risquer ? Voilà ce qui de plus en plus devint pour moi le vrai
critère des valeurs ». (préface, 3)
Donc : décision, risque, exposition de soi, se prendre pour soi, tous les thèmes renvoyant à une
connexion poétique de l’énonciation autour d’une configuration textuelle, dont nous verrons que
c’est l’acte philosophique selon Nietzsche, régime qui fait qu’une vérité n’est jamais ce qui
s’argumente ou ce discute, mais une vérité est vraiment ce qui se déclare. Toute vérité est dans la
figure risquée d’une déclaration, dont le principal témoin et la principale preuve est le sujet de
l’énonciation lui-même dans sa capacité à endurer, à supporter ce qu’il déclare. Ecce Homo
concentre tout cela dans cette citation que je prends au plus près de cette projection du schème
hystérique : « c’est la vérité qui parle par ma bouche, mais ma vérité est terrible ». Et, comme
toujours, Nietzsche sous-entend qu’elle est primordialement terrible pour lui. Ce n’est pas
simplement qu’elle va terroriser le monde, le premier pour qui elle s’avère terrible, c’est pour le
sujet qui l’endure dans la modalité du fait même que c’est par sa bouche qu’elle parle.
Voilà pour toute une série de choses à avoir à l’esprit pour se rapporter au texte nietzschéen, pour
savoir ce qu’on peut ou ce qu’on va lui demander :
- être absolument soi, ie rompre avec l’opinion comme série
- décider et risquer quel qu’en soit le prix
- affronter le terrible en tant que c’est de parler la vérité, ie d’être enjoint à la déclarer
On peut dire que pour Nietzsche, une vérité est d’abord une rupture terrible donnée dans une
forme déclarative, dont celui qui rompt et déclare est le véritable témoin. Il est aussi celui qui
témoigne pour la déclaration qu’il fait. Il faut prendre témoignage au sens fort, ie qu’il est le
témoignage probant de la déclaration qu’il fait, parce qu’il expose la façon dont il endure la
rupture qu’il déclare. Nous verrons comment cette figure, en dépit de la ressemblance, est en
réalité à l’opposé de la figure du martyr. Ce n’est pas qu’on soit le martyr de la vérité qu’on
déclare, ce serait une interprétation irrecevable aux yeux de Nietzsche, mais c’est qu’on en est le
joyeux témoin en tant que cette joie est précisément le terrible comme tel. Ce grand midi du
témoignage de la déclaration du vrai est aussi le terrible, qui atteste que cette dose là de vérité est
endurée par le sujet qui a consenti à être soi, à parler en tant que soi et non pas en tant qu’autre.
C’est uniquement qu’en ayant tout cela à l’esprit que l’on peut comprendre des phrases comme,
par exemple, dans Ecce Homo : « je porte sur mes épaules le destin de l’humanité ». On peut
dire a priori : phrase délirante de paranoïaque, et effectivement, elle l’est. Mais comment la
comprendre ? Comment comprendre sa projection philosophique ? C’est cela qui nous intéresse,
ie quel est son fonctionnement non symptômal, si on l’évalue autrement que comme une phrase
de la folie ? Eh bien alors, à mon sens, elle veut dire ceci : d’abord, entre ce qui est dit et celui
qui dit, il n’y a pas d’écart, car le réactif, la prêtrise, la vassalité et l’abaissement commence,
aux yeux de Nietzsche, lorsqu’on établit un écart entre celui qui dit et ce qui est dit. Un tel
interstice est quasiment l’originaire du négatif dans l’histoire de l’humanité en tant que
disjonction, fût-elle infime, entre ce qui est dit et celui qui dit. La thèse radicale de Nietzsche
pose que c’est une seule et même chose, celui qui dit et ce qui est dit. Quand nous parlerons de
l’art, nous verrons l’approche particulière de Nietzsche, pour qui il n’y a pas de différence entre
l’art et l’artiste, ce qui est très difficile à comprendre dans la logique productiviste dans laquelle
on conçoit l’art. Ce n’est pas simplement que l’auteur est dans son œuvre et que seul le
biographique compte, ça ne veut pas du tout dire cela, mais strictement qu’entre le type artiste et
l’art, il n’y a pas d’écart, il ne faut pas instaurer un écart. D’une manière générale, le dire
authentique, véritable, donc le dire philosophique, c’est l’exposition de l’énonciation comme
rupture, ie l’exposition de l’élément du terrible comme rupture interne au dire lui-même. Or, à
chaque fois que ceci se produit, cela engage toute l’humanité : chaque fois qu’il y a exposition
intégrale de l’énonciation comme rupture, alors ceci engage l’humanité tout entière, même si cet
engagement ne porte que sur un seul de ses points. Le fait que cela l’engage en un seul de ses
points n’a pas d’importance, car rien, chez Nietzsche, n’est numérique ou statistique ou
nombreux, mais tout est typique et localisable. Et si en un de ses points il y a réellement absence
d’écart entre ce qui est dit et celui qui dit, où que ce soit que cela se produise, le sort de
l’humanité tout entière est en jeu. Voilà pourquoi Nietzsche peut dire : « je porte sur mes épaules
le destin de l’humanité » sans qu’à ses propres yeux cette phrase soit emphatique ou délirante,
simplement il est en train – spécialement dans Ecce Homo où c’est : me voici ! – d’établir un
régime de discours, en effet, sans écart entre celui qui dit et ce qui est dit. Et Nietzsche a une
profonde, et modeste, et rigoureuse conscience que, faisant cela, en faisant cela, même en un de
ces points, le destin de l’humanité est tout entier en jeu. On peut dire aussi, et cela j’y suis pour
ma part très sensible en tous les sens du terme, c’est que chez Nietzsche rien n’est donné sous la
forme de la généralité. Il n’y a pas de généralité. Ce qui existe, ie ce qui met en jeu le destin de
l’humanité, n’a jamais de statut général, c’est toujours quelque chose qui est en un point, ie
toujours la résorption, en ce point, d’un écart qui régnait par ailleurs. Cet écart est un disjoint
entre ce qui est dit et celui qui dit, et alors, dans l’histoire de l’écriture, de l’art, de la pensée de
l’humanité, il peut se produire qu’en un point cet écart soit circonstantiellement ou
momentanément annulé et qu’il y ait exposition de l’énonciation comme telle. C’est ce que dans
un langage lacanien on appellerait le point de capiton de l’histoire de la pensée, ie ce qui compte
comme un point où l’histoire de la pensée se réaccorde à son réel, parce qu’il y a résiliation de
l’écart et survenue de terrible, si on donne au terrible le statut que lui donne Nietzsche, ie
l’attribut primordial d’une vérité quelle qu’elle soit. Autrement dit, quand il y a exposition
intégrale de l’énonciation, une disjonction est résorbée en un point, le sort de l’humanité est en
jeu, et celui qui est là, ie celui qui est la même chose que le texte, et non pas l’auteur ou le
produit innocent, porte sur ses épaules le destin de l’humanité.
Face à tout cela – et pour en revenir au point de départ de cette toute 1ère traversée – on peut se
dire : comment questionner l’œuvre de Nietzsche ? Au fond, on pourrait être tenté de dire qu’au
regard de Nietzsche, il n’y a qu’à prendre acte de ce qui a lieu. Nietzsche lui-même dira très
brutalement qu’avant toute chose, il est un événement, lui, Nietzsche, ie la même chose que son
texte. Donc on peut dire qu’il n’y a qu’à prendre acte de cet événement, du fait qu’il a lieu. Le
seul rapport qu’on puisse soutenir à Nietzsche, c’est dira-t-on, de prendre acte que
Nietzsche a eu lieu, et d’en faire le libre usage qu’on veut comme on fait d’un événement, ie
de l’inscrire dans son sillage, ou au contraire d’en abolir les effets. Mais je crois qu’il n’y
aurait vraiment aucun sens à être nietzschéen ou anti-nietzschéen de ce point de vue, car
nietzschéen renverrait à l’idée d’une doctrine, dont on partagerait les thèses principales
argumentées. Or le texte nietzschéen ne se tient pas dans une configuration doctrinale, mais
dans une figure déclarative événementielle. Cette déclaration événementielle a eu lieu, donc
elle entre dans le régime général de ce qui a eu lieu. Il n’y a donc pas de sens à être nietzschéen,
mais il y a simplement sens à prendre position au regard de ceci : il y a eu Nietzsche, si on se plie
aux règles nietzschéennes.
A ce moment là, ce qui est advenu, ce qui a eu lieu, est avant tout dans la puissance d’une forme,
ie que la captation de cet avoir lieu n’est pas une captation doctrinale, n’exige pas de nous un
ralliement ou une conviction, elle exige de savoir, comme c’est d’ailleurs le cas de toute situation
événementielle, ce que nous pensons de la puissance formelle de cet avoir eu lieu. Et Nietzsche
aura, outre tout ce que nous venons de dire, pour argument principal de dire qu’il a révélé ce dont
la langue est capable. Nietzsche est l’événement déclaratoire qui révèle ce dont la langue est
capable. Il révèle une capacité antérieurement inaperçue de la langue, qui est donc la même chose
que la déclaration du vrai, que l’absence de toute distance entre le sujet de l’énonciation et le
sujet de l’énoncé. Donc, aux yeux de Nietzsche naturellement et en dernier ressort,
l’événementialité est un avènement déclaratoire du vrai dont le signe le plus flagrant nous a
révélé une dimension inouïe de la capacité de la langue. Je vous donne une toute dernière citation
de Ecce Homo : « avant de m’avoir lu, on ne sait pas ce que l’on peut faire de la langue
allemande, ce que l’on peut faire en général du langage ». Encore une déclaration « folle » et
emphatique, mais qui signifie que l’avoir lieu nietzschéen se manifeste comme événement dans
une capacité inaperçue de la langue. Or, à vrai dire, cela est vrai de tout événement, car à mon
sens, tout événement convoque toujours une capacité inaperçue de la langue, sinon il reste
innommable, donc indécidable, autrement dit non événementiel. Il n’y a que les faits qui peuvent
être nommés dans les ressources disponibles de la langue. Les événements, eux, requièrent –
c’est à cela qu’on en suit les traces – que la langue soit convoquée à son propre vide intérieur, ie
à une ressource nominative d’elle-même, qui est antérieurement inaperçue. Donc, ici, Nietzsche
ne fait que redire qu’il faut le lire comme un événement et non pas comme une doctrine, que le
juste rapport à son intervention est celui-là. Nous dirons donc que la puissance découverte de la
langue, ie ce qu’on découvre de puissance dans la langue, témoigne, indique, l’exposition
absolue du sujet au risque et à la décision pure de la déclaration du vrai. C’est bien le mode sur
lequel Nietzsche vient à nous. Il dit : il y a là une puissance de la langue antérieurement
inaperçue, voilà ce dont elle est capable, et cette capacité inaperçue témoigne pour ceci que moi,
Nietzsche, je suis absolument exposé au risque et à la décision de la déclaration du vrai. Au
regard d’une telle configuration, on peut finalement reconnaître ou ne pas reconnaître
l’événement nietzschéen, ce qui est tout à fait différent d’être ou de ne pas être nietzschéen. On
peut être de cet événement au sens où on le reconnaît, ie où on en reconnaît la dimension
événementielle ou pas. Remarquez que, au vu de ce que nous venons de dire, la reconnaître est
une seule et même chose que de reconnaître ce qui a rendu la langue capable de ce dont elle était
incapable. Autrement dit, là encore, reconnaître que Nietzsche est un événement de la pensée,
c’est, aux yeux de Nietzsche lui-même, la même chose que d’admettre qu’il a rendu la langue
allemande (mais en réalité le langage en général) capable de ce dont il était incapable. Ou
encore : la lecture stylistique ou le rapport artistique à la langue nietzschéenne, c’est la même
chose que la reconnaissance de sa déclaration de vérité ou que son exposition subjective dans la
langue. Du reste, Nietzsche, dans la dernière année, fait absolument intervenir comme argument
en faveur de son texte qu’il est reconnu comme tel par la foule, par n’importe qui.
Ce sont des passages très émouvants, qu’on dira aussi complètement fous, mais vous voyez
comment ils viennent au cœur de ce que nous sommes en train de dire, car Nietzsche a une si
forte conscience que ce qu’il demande est reconnaissance événementielle et pas un ralliement
doctrinal. Il demande qu’on prenne au pied de la lettre la dimension événementielle attestée dans
la langue, qu’il en est venu à penser que n’importe qui dans la rue le reconnaissait comme tel, ie
comme Nietzsche étant indivisiblement celui qui dit et ce qui est dit, reconnaissable même dans
son anonymat, puisque c’est lui comme tel qui s’expose dans son texte. C’est l’argument, en
effet, le plus générique, à savoir que n’importe qui reconnaît en Nietzsche, non pas du tout un
sauveur auquel on se rallie comme à un prophète, mais ce qu’il appelle volontiers un prince de la
vérité, ie rien d’autre que celui qui s’est exposé, nu, dans le texte rendu capable de ce qu’il était
antérieurement incapable, au péril de sa propre déclaration.
Là encore, dans le chapitre de Ecce Homo intitulé Pourquoi j’écris de si bons livres, donc
comme argument en la faveur de son texte. Imaginons Nietzsche à l’époque absolument solitaire,
pratiquement inconnu dans la ville de Turin, fuyant l’Allemagne pour laquelle il a une haine
dévastatrice, au point que lorsqu’on se souvient que le nationalisme allemand s’est réclamé de
lui, on en reste stupéfait, car personne n’a haï l’Allemagne et les allemands à un point si excessif.
Et Nietzsche, seul, dans sa chère Italie, écrit (j’adore cela) : « ce qui m’a jusqu’à présent le plus
flatté, c’est que les vieilles marchandes des quatre saisons n’ont de cesse qu’elles n’aient choisi
à mon intention les grappes les plus mûres. Voilà comment il faut être philosophe ». C’est très
beau, c’est drôle, c’est très fou et c’est très beau, parce que, là, nous avons à nu la vocation
générique de la philosophie elle-même, ie que si elle est réellement ce que Nietzsche en dit, ie
l’exposition de l’énonciation de n’importe qui, qui a simplement consenti à être soi sans céder au
fait de se prendre pour un autre et qui, du coup, a enduré la vérité comme terrible, alors la
philosophie est adressée et reconnue par n’importe qui, indépendamment du fait de savoir si on
l’a lue ou pas, parce que quelque chose est sur Nietzsche lui-même lisible de cette naïve
exposition qu’il endure, non pas, encore une fois, comme personnage extraordinaire par
naissance ou par vocation, mais en tant simplement qu’il a consenti à ne pas faire d’écart entre
celui qui dit et ce qui est dit. Si vous ne faites pas d’écart, eh bien la marchande des quatre
saisons vous donnera ses grappes les plus mûres. Je trouve cela magnifique. Nietzsche dit cela
dans l’hiver 88, et Nietzsche va s’effondrer, si on parle d’effondrement, le 3 janvier 1889,
canoniquement considéré comme la date où Nietzsche entre dans la démence. Eh bien ce point,
qu’il y a une reconnaissance générique de la philosophie, si on la conçoit comme il la conçoit, est
très important, car le 21 décembre 1888 il écrit encore à sa mère : « il n’y a pas de nom qui soit
aujourd’hui prononcé avec plus de considération ni de respect que le mien. Sans nom, sans titre,
sans fortune, je suis traité ici comme un vrai prince et ce par tout le monde, à commencer par les
marchandes des quatre saisons ».
Attardons-nous sur ce texte, et voyons comment les choses se passent dans cette surtension
extrême de la définition générique de la philosophie.
Ça commence par ceci : « il n’y a pas de nom qui soit aujourd’hui prononcé avec plus de
considération ni de respect que le mien », ce qui signifie : aujourd’hui, je suis dans un caractère
si indissociable entre ce que je dis et celui qui le dit, qui a pour nom Nietzsche, que ce nom
même, qui n’est rien, est prononcé par tout le monde avec considération et respect.
A ce 1er élément s’ajoute un 2nd élément, qui est que ce nom, Nietzsche, ce n’est pas autre chose
que le nom de lui-même, ce n’est pas un nom qui le nomme comme s’il était un nom venu vers
lui du dehors, et à cet égard il est sans nom, ie « sans nom, sans titre, sans fortune ». Ce
Nietzsche est un nom sans nom, un nom anonyme, un nom sans marque de reconnaissance
nominale, et c’est ce nom sans nom que reconnaît la marchande des quatre saisons, ie le nom de
celui qui est sans nom parce que son nom n’est absolument rien d’autre que ce qu’il dit, et à ce
point indistingable de lui-même, qu’à l’abri de ce nom sans nom, n’importe qui peut
génériquement le reconnaître comme tel et le constituer comme prince. Cette métaphorique du
prince est très importante : le philosophe comme prince, comme petit prince, est celui qui est
reconnu par tout le monde en tant que nom sans nom, et un nom anonyme c’est un nom qui a
enduré sa propre exposition sans autre récompense que la venue du terrible, le risque et la
décision. Cela est essentiel, parce que ça nous permettra de qualifier progressivement ce que
j’appellerais l’acte philosophique selon Nietzsche, au cœur du texte nietzschéen. Pour l’instant,
nous savons, en tout cas, que cet acte est sans nom, sans titre, cependant il est radicalement
subjectif, ie qu’il établit le sujet au cœur du texte, en quoi il est aussi poétique. Enfin, point très
important, il est génériquement reconnu comme tel. L’emblème du générique est ici, comme le
dit Nietzsche, la marchande des 4 saisons. Disons aussi que le geste de l’acte philosophique n’est
pas susceptible d’être étudié, fondamentalement il est susceptible d’être reconnu, c’est pourquoi
c’est un acte paradoxal qui ne demande pas l’examen, ni le ralliement, mais la reconnaissance. Si
bien que revient notre insistante question : si l’acte philosophique demande la reconnaissance,
quelle question lui adresser ? S’il s’agit d’une événementialité déclarative que finalement la
marchande des 4 saisons sait reconnaître sans la connaître, dont elle sait le nom parce qu’il n’a
pas de nom, en quoi consiste la question adressée à cet acte ? C’est là, à titre préliminaire, que
nous nous intéresserons aux livres de Heidegger et de Deleuze sur Nietzsche.

Nous voyons à quel point ceci est embarrassant, à quel point Nietzsche n’est pas un auteur qui
demande une demande, parce qu’il demande une reconnaissance. C’est très complexe. Je veux
simplement fixer ma propre méthode, par différence, par confrontation.

l’interprétation de Heidegger

La voie de Heidegger est réellement événementielle, c’est le point par lequel elle est fidèle à
Nietzsche. En tout cas, au départ, Heidegger traite réellement de Nietzsche comme un
événement, il accepte de le considérer comme tel, et le mouvement de Heidegger va être
d’interroger cet événement dans son événementialité, ie d’interroger la radicalité de cet
événement. Jusqu’à quel point cet événement est-il réellement un événement pour la pensée, ie
jusqu’à quel point soutient-il la radicalité qu’il s’accorde à lui-même ? Heidegger va donc
interroger l’événement nietzschéen du biais de sa puissance novatrice, de sa singularité
exceptionnelle. La méthode sera immanente à Nietzsche, car elle ne va pas du tout traiter
extérieurement sa philosophie comme un corpus doctrinal, mais va traiter Nietzsche comme il
entend être traité, ie dans la reconnaissance d’une déclaration événementielle, mais Heidegger va
faire porter l’examen de façon de plus en plus serrée sur la question de savoir si cet événement
est autant événementiel qu’il énonce qu’il l’est. Autrement dit, si l’événementialité de cet
événement est à la hauteur de ce qu’il prétend, ie que Heidegger va tenter d’évaluer la rupture :
que vaut, en termes événementiels, la rupture nietzschéenne ?
Cadrons les choses en gros : cette évaluation par Heidegger de l’acte nietzschéen se fait selon
une double approche :
- tenter de décrire et d’évaluer l’acte lui-même sous le nom que lui a donné Nietzsche :
transvaluation de toutes les valeurs. Ce retournement radical est l’acte au nom duquel
Nietzsche s’expose et déclare. Heidegger examine sous ce nom et en tant que ce nom peut être
approprié à l’acte nietzschéen de retournement de toutes les valeurs.
- élucider les conditions de pensée de cet acte, ie la figure de pensée de l’être qui autorise
que l’acte ait ce nom. Ce problème soulevé sera : quel est en réalité le rapport de pensée à l’être
de Nietzsche, pour que l’acte fondamental au nom duquel il demande à être reconnu puisse
s’appeler transvaluation de toutes les valeurs. La chicane est la suivante : on va prendre l’acte, les
conditions de cet acte, et examiner les conditions en pensée du nom de l’acte, examen qui va
tourner autour de 2 concepts, celui de volonté de puissance, et celui d’éternel retour du
même.
On peut dire que le cheminement heideggerien sera d’accueillir la dimension événementielle,
appréhender le nom de cet acte, examiner les conditions en pensée du point de vue du destin de
l’être de ce nom sous la double rubrique de volonté de puissance, d’un côté, éternel retour du
même, de l’autre. Et, comme on le sait, ce mouvement va conclure que la nouveauté
événementielle de Nietzsche reste relative, ie que l’acte de rupture nietzschéen peut être évalué
comme restant encore à l’intérieur de la métaphysique. Mais ce sera, malgré tout, par une
mémorisation de l’événementialité de l’événement que l’acte nietzschéen sera dit rester interne à
ce qu’il prétend ruiner, à savoir la métaphysique occidentale et le platonisme. Heidegger va tout
au plus condescendre à énoncer que Nietzsche est le bord d’achèvement de la métaphysique.
Dans sa conclusion, ceci est cadré par 2 propositions :
- « la pensée de Nietzsche est d’ordre métaphysique, conformément à toute pensée occidentale
depuis Platon ».
- « l’ère de l’achèvement de la métaphysique [est] aperçue dans l’examen des traits
fondamentaux de la métaphysique nietzschéenne ».
1er énoncé : la pensée de Nietzsche est d’ordre métaphysique.
Cependant, 2ème énoncé, l’examen de ses traits fondamentaux permet de dire qu’on se situe dans
l’ère de l’achèvement de la métaphysique. Je ne donne ici que le principe de parcours. Dans
une toute 1ère approche, on peut dire que l’évaluation de l’événement Nietzsche par Heidegger
consiste à l’évaluer dans la figure d’un point limite comme à la fois ce qui est en bord extrême, ie
fin et récapitulation de ce dont c’est le bord. Ce nietzschéisme va être au fond le protocole de ce
que la métaphysique occidentale dessine comme son point limite, point qui n’est pas au-delà,
mais en intériorité récapitulative en même temps qu’en effet de bord. Il faut noter que c’est tout à
fait à l’opposé de la représentation que Nietzsche a de lui-même. Je ne dis pas que cela invalide
l’interprétation heideggerienne, mais le fait est que s’il y a une chose que Nietzsche dit, c’est
bien qu’il n’est pas un point limite, ni une récapitulation, ni un achèvement. La représentation
que Nietzsche a de son acte, et qui sera l’enjeu phénoménologique de la prochaine séance, c’est
d’abord que c’est un bris, une cassure, un casser en deux, et pas du tout quelque chose qui vient
en bord topologique dans une espèce d’effet de clôture, qui serait en même temps la disposition
ultime de tout ce que ça clôt. Cette figure ferait honneur à Nietzsche du point de vue de la
représentation de son acte, même si à la rigueur il y a toutes sortes d’arguments pour dire que
c’est quand même comme cela. Mais, point essentiel à mon avis, quand Nietzsche parle de son
propre acte, il le conçoit comme d’abord un acte politique, et cet acte philosophique conçu
comme un acte politique se tient dans la figure de casser en deux l’histoire tout entière, et pas du
tout comme venir à la transgression de sa limite.
Parmi les nombreux textes sur ce point, peut-être le plus frappant est un brouillon de lettre de
Georg Brandes, l’exégète danois de Nietzsche, daté de décembre 1888, donc quelques jours
avant ce qu’on convient d’appeler l’effondrement : « nous venons d’entrer dans la grande
politique, et même la très grande. Je prépare un événement qui selon toute vraisemblance va
briser l’histoire en 2 tronçons au point qu’il faudra un nouveau calendrier dont 1888 sera l’an
I ». Voilà la représentation nietzschéenne de son acte, ou la folie. Mais tenons, encore une fois,
axiomatiquement, la folie comme étant simplement « le masque d’un savoir funeste et trop
certain ». Et ce qui est certain, c’est que Nietzsche voit son acte philosophique dans l’image de
briser en 2 tronçons l’histoire de l’humanité tout entière, par conséquent il le voit comme une
ouverture absolue d’une n nouvelle ère, comme un « nouveau calendrier », et donc Nietzsche se
mesure à la Révolution Française, seule entreprise précédente à avoir, en effet, constituée un
nouveau calendrier. Il faut recommencer la question de l’an I. Bref, l’acte philosophique est
conçu par Nietzsche comme un acte révolutionnaire, politique, radical et fondateur. C’est un
point essentiel pour moi car, à partir de là, j’aurai l’occasion de soutenir que Nietzsche est sans
doute le penseur qui a essayé de porter la philosophie à hauteur d’une révolution. Il est de
l’époque des révolutions, mais il l’est dans la pensée. Nietzsche déteste la révolution française,
déteste les socialistes, mais en pensée, Nietzsche est tout sauf un contre-révolutionnaire. Dans sa
détestation idéologique des figures de la révolution, ce qu’il leur reproche, c’est d’être des
révolutions avortées, mesquines, empaquetées dans le christianisme, des révolutions manquées.
Et lui, ce qu’il propose, c’est le véritable an I, ie la révolution telle que la pensée de la révolution
est à hauteur de la révolution, ou encore la pensée à hauteur de son acte, ou même la pensée
indiscernable de son acte, et cela va se faire dans le bris en deux de l’histoire du monde.
Nietzsche n’est donc pas du tout la pensée immanente d’une clôture. Je crois que la
représentation que Nietzsche a de lui-même est réellement la pensée d’une brisure. Or,
Heidegger a finalement manqué quelque chose dans son évaluation, si raffinée soit-elle, à savoir
la caractérisation véritable de l’acte philosophique selon Nietzsche – ce point. Qu’Heidegger se
soit posé la question de : pourquoi l’acte avait ce nom, transvaluation de toutes les valeurs, sans
prendre garde que la qualification de l’acte ne soit pas épuisée par le nom qui lui est donnée. Le
fait que Nietzsche dise que l’acte philosophique par lequel il s’apprête à casser en 2 l’histoire du
monde soit la transvaluation de toutes les valeurs, ce qu’Heidegger rattache à l’éternelle pbtique
de la valeur, est finalement bien dans une pbtique de la subjectivité inconditionnée, ce qu’il fait
très fortement du point du nom, comme si, en la matière, le nom de l’acte philosophique selon
Nietzsche supportait ou pourrait endurer la totalité de l’interprétation de cet acte, ce que je ne
crois pas. Je pense qu’il y a dans la configuration nietzschéenne de l’acte quelque chose de
rebelle au nom qu’il lui a donné, ie au nom en transvaluation de toutes les valeurs, ie au nom en
valeurs. Nous essaierons de faire travailler ce point, car la question de la philosophie selon
Nietzsche doit partir de la représentation extraordinaire que Nietzsche a de l’acte. Or, Heidegger
part trop du nom de l’acte et pratique une espèce de nominalisme intra-nietzschéen, en quoi il
reste fidèle à Nietzsche, car c’est bien le nom que Nietzsche énonce, mais ce n’est pas pour cela
que le nom épuise la substance de l’acte par sa circulation dans l’ensemble de la pensée de
Nietzsche.

Pour Heidegger, l’appropriation du nom Nietzsche, puisque c’est de lui toujours qu’il s’agit, se
dispose dans la catégorie métaphysique au sens précis où penser comme philosophie le texte
nietzschéen sera rapporté ou mis en subsomption de la métaphysique. Or, la métaphysique
appropriée par Heidegger au cas « Nietzsche », c’est la métaphysique prise dans la figure de son
achèvement, qui lui-même a pour nom le nihilisme, et on peut dire de façon trop sommaire, mais
en tentant de pointer la voie ouverte, que Nietzsche, c’est le nihilisme achevé dans le surmonter,
encore proprement métaphysique, du nihilisme. C’est le nihilisme achevé dans la séparation de
sa propre essence, puisque Nietzsche prétend disposer des moyens de surmonter le nihilisme de
l’intérieur même du nihilisme, ce qui, pour Heidegger, fait de Nietzsche l’emblème du nihilisme
achevé, au sens où il est ultimement aveugle à sa propre essence.
Dans l’entreprise de pensée que représentent les 2 tomes du Nietzsche de Heidegger, le passage
peut-être le plus synthétique se trouve précisément dans la 6ème partie du tome II : La
Métaphysique de Nietzsche (1940), qui est descriptivement la plus représentative de l’opération
de pensée heideggérienne sur Nietzsche. Et, au regard de la spécification de Nietzsche comme
entreprise qui de l’intérieur du nihilisme l’achève comme aveuglement sur sa propre essence, le
passage le plus frappant se trouve page 301 du tome II, qui se trouve dans la 7ème partie du livre,
intitulée : la détermination ontologico-historiale du nihilisme (1944-46) : « quand la
métaphysique de Nietzsche non seulement interprète l’Etre à partir de l’étant dans le sens de la
volonté de puissance en tant qu’une valeur, mais que Nietzsche va jusqu’à penser la volonté de
puissance en tant que le principe d’une institution de valeurs nouvelles et entend, et veut celle-ci
en tant que ce qui est censé surmonter le nihilisme, c’est alors que l’extrême embarras de la
métaphysique dans l’inauthentique du nihilisme en vient à se prononcer par cette volonté même
de le surmonter, de telle sorte que cet embarras se retranche par rapport à sa propre essence, et
ainsi, sous la forme d’une réduction du nihilisme, ne fait que transposer celui-ci dans
l’efficacité de sa dés-essence déchaînée ».
Le mouvement de ce texte est clair, une fois intériorisé le jargon heideggerien. Il dit que le
surmonter le nihilisme qui, aux yeux de Heidegger, est le programme de pensée nietzschéen, ie le
renversement de toutes les valeurs, mais aussi et surtout l’institution de valeurs nouvelles,
déchaîne le nihilisme lui-même, puisque, prétendant le surmonter, il établit l’opacité de son
essence, à savoir que, précisément, le nihilisme est ce qui ne peut pas être surmonté, car la
détermination historiale essentielle du nihilisme est ce qui, de l’intérieur de soi-même, ne se
laisse pas surmonter. On pourrait presque dire que c’est sa définition, à certains égards. Mais dès
lors que le nihilisme, ie la métaphysique nietzschéenne, s’exprime dans le programme de ce
surmonter, donc énonce comme sa capacité la plus ultime ce dont précisément il est incapable,
alors le nihilisme se trouve effectivement déchaîné, parce qu’il n’est plus même retenu par sa
propre essence, ce que Heidegger appelle « la dés-essence déchaînée » du nihilisme. En ce sens,
pour Heidegger, Nietzsche est celui qui a doté le nihilisme d’un programme, le programme
destructeur du renversement de toutes les valeurs, mais aussi le programme de l’institution des
nouvelles valeurs dans la figure du grand midi de l’affirmation. Et en tant que Nietzsche a doté le
nihilisme d’un tel programme, il l’a délivré de la prescription de la visibilité de sa propre
essence, et en a déchaîné l’efficience. Là où l’essence vient à s’obscurcir au point de se
retrancher de ce dont elle est l’essence, alors est libérée, sous forme de pure efficience, ou
arraisonnement de l’étant, la puissance pure du nihilisme lui-même. Au passage, je voudrais faire
la remarque suivante : Heidegger saisit bien quelque chose de l’essence formellement
révolutionnaire de la pensée de Nietzsche, si l’on entend par révolution une vision
programmatique de la rupture historique, à savoir le programme combiné d’une destruction de ce
qui est et de l’avènement d’une nouveauté radicale. Heidegger saisit et pense chez Nietzsche la
dimension programmatique de l’élément révolutionnaire de la pesée, et ce qui est intéressant,
c’est que c’est proprement ce qu’il critique, à savoir pas tant l’idée générique d’une rupture, car
après tout Heidegger appelle et institue aussi la forme d’un retournement, mais il critique l’idée
que ce retournement puisse prendre la figure ou la forme d’un programme instituant, fût-ce
l’institution de valeurs nouvelles. Heidegger soutient, au contraire, que le nihilisme doté d’un
programme de sortie du nihilisme accomplit essentiellement le principe de déchaînement du
nihilisme. Voilà la voie d’une puissance cohérente dans l’appropriation du texte de Nietzsche. La
question est de savoir si elle est pertinente, ie si le texte nietzschéen se laisse exposer à cette
appropriation, est une autre affaire, sur laquelle nous aurons à revenir.

l’interprétation de Deleuze

Par contraste, ce que Deleuze met au centre de sa perception de Nietzsche, sa qualification


principale, ne met pas au 1er plan l’exposition subjective. Ce n’est pas le point de départ de
Deleuze, qui n’est pas non plus la dimension révolutionnaire de l’acte, mais ce que Deleuze va
tenter de spécifier intégralement, c’est Nietzsche comme philosophe tragique. Deleuze adresse
à Nietzsche la question suivante : que signifie une philosophie tragique, au sens où Nietzsche
entend lui-même une philosophie tragique ? Le contexte de l’évaluation deleuzienne, qui va se
déployer de façon extraordinairement ordonnée – le livre de Deleuze est particulièrement
construit, systématiquement, et serré par rapport au corpus nietzschéen – a pour emblème la
désignation d’un type de philosophie exemplaire, qui est le type tragique, dont Nietzsche
revendique lui-même l’appellation. Donc on part des mots intra-nietzschéens. Ecce Homo : « je
suis en droit de me considérer comme le 1er philosophe tragique, ie comme l’extrême opposé
d’un philosophe pessimiste ». Le couplage essentiel va être celui du tragique et du pessimisme,
qui est aussi bien sûr l’opposition entre Nietzsche et Schopenhauer. Que faut-il entendre par
tragique au sens nietzschéen, mais finalement, aussi, en un sens quasi universel ? Le tragique me
semble avoir 2 références essentielles :
- la première, c’est qu’il y a tragique quand est rencontré un fond inévaluable, un fond sans fond
ou soustrait aux normes qu’il fonde, inaccessible à partir de ce que ce fond fonde. Chez
Nietzsche, le fond inévaluable est d’un bout à l’autre de sa pensée appelé la vie. Et, en un 1er
sens, la philosophie de Nietzsche va être tragique parce que la vie, qui est le principe de toute
évaluation est, elle, inévaluable. Crépuscule des Idoles : « la valeur de la vie ne saurait être
évaluée ». Cette maxime établit malgré tout ce fond soustrait, dénoté en même temps que
totalement affirmé dans le régime de l’évaluation.
- la deuxième référence qui caractérise le tragique, c’est que le hasard est irréductible.
L’occurrence qui advient dans la figure du terrible ne se laisse résorber par rien. Il y a coup de
dés, ce qui donnera de très belles pages comparatives de Deleuze entre Nietzsche et Mallarmé. Et
comme le dira encore Nietzsche dans Ecce Homo : « je suis toujours à la hauteur du hasard ».
Nietzsche est philosophe tragique parce qu’il est « toujours à la hauteur du hasard ».
Le tragique est donc la corrélation d’un inévaluable et d’un hasard qui supplémente.
Du côté du fond, quelque chose se dérobe, soustrait à l’évaluation et, en plus, il y a le hasard à la
hauteur de quoi il faut être de façon incalculée. Si vous voulez, le tragique, c’est la corrélation du
fond et l’excès de hasard, qui constitue le tragique comme fatalité, comme destin en son sens
grec. Il ne faut pas du tout prendre destin en tant que figure de la nécessité, le destin de la
tragédie grecque c’est la corrélation exposée entre le manque d’évaluation de ce qui fonde et
l’excès incalculé du hasard. Tel est le destin qui fonctionne dans la tragédie grecque, et pas du
tout une nécessité formelle qui précède ou un déterminisme. Le héros tragique est celui qui est
dans la double épreuve à la fois exposé à la dérobade de l’évaluation du fond en même temps que
vient le frapper un hasard supplémentaire à la hauteur duquel il essaie désespérément d’être. Le
philosophe tragique est aussi celui dont la déclaration de pensée est que la valeur de la vie ne
saurait être évaluée, mais qu’il est requis d’essayer d’être à la hauteur de la vie. La fatalité
tragique au sens nietzschéen commande 2 énoncés, que vous trouvez dans un chapitre entier de
Ecce Homo, intitulé « pourquoi je suis un destin » - pourquoi JE – et dans le Crépuscule des
Idoles, cherchant à savoir ce que l’on est, ie ce que quiconque est, Nietzsche dira : « on est un
fragment de fatalité ». Si on prend fatalité au sens que je viens de dire - ce que l’on est, lorsqu’on
est quelque chose – c’est un fragment de pensée qui croise la dérobade du fond et la
supplémentation du hasard. Or, bien qu’il ne le dise pas ainsi, c’est moi qui vient de le
reconstituer, c’est le centre de gravité du propos deleuzien, qui déploie à propos de Nietzsche
l’agencement de la philosophie tragique : comment, une fois ceci dit, la philosophie arrive-t-elle
à un montage chez Nietzsche ?

Deleuze examine ce point sur 2 plans.


- 1er plan : il expose d’abord les raisons pour lesquelles toute philosophie tragique substitue la
question du sens à celle de la vérité. Ce sera sa 1ère interprétation essentielle. La phrase qui
ouvre son livre dit ceci : « le projet le plus général de Nietzsche consiste en ceci : introduire en
philosophie les concepts de sens et de valeur ». Nietzsche établit la philosophie au régime de la
question du sens et cela précisément parce que la dérobade du fond et la supplémentation
hasardeuse exigent une pbtique du sens. Donc une philosophie tragique exige une pbtique du
sens.
- le 2ème plan va être que la philosophie tragique va examiner la multiplicité du sens, car à
partir du moment où on abandonne l’unicité de la vérité, on est dans la pluralité du sens.
Donc les questions que Deleuze va adresser à Nietzsche vont être essentiellement des questions
typologiques, ie quels sont les différents types repérables à partir desquels il y a donation de
sens ? Ce sera la question axiale traversée par une logique, autrement dit la question typologique
sera traversée par une logique des forces actives et réactive. Si on veut spécifier les types à partir
desquels il y a donation de sens, il faut utiliser une logique des forces qui distribue les forces
actives et les forces réactives comme 1ère logique binaire des forces. Si bien que si on avait à
résumer en un seul mot la question que Deleuze pose à Nietzsche, l’usage que Deleuze en a, elle
consisterait à dire : Nietzsche, c’est la philosophie tragique comme logique du multiple typique.
- philosophie tragique : hasard et infondation du fond
- logique : logique des forces, l’actif et le réactif
- multiple : il y a des donations de sens, jamais une seule
- typique : cela se cristallise dans des types (le prêtre, Zarathoustra, le surhomme, le dernier
homme) et finalement, Nietzsche lui-même est un type, le type de la philosophie tragique.

Pour Deleuze, l’appropriation du nom Nietzsche se fait sous la catégorie centrale de philosophie
tragique. Donc : le nom Nietzsche désigne la philosophie dans son type tragique, puisque
Deleuze assume le principe typologique de la pensée nietzschéenne. Donc Nietzsche nomme de
façon exemplaire la philosophie dans son type tragique. Or, comme le tragique c’est la
corrélation d’un fond qui se dérobe, ie d’une nomination fondatrice soustraite à cela même
qu’elle fonde, et d’un hasard qui supplémente, doc le croisement du dérobement de ce qui fonde
et de la supplémentation par un hasard qui, naturellement, ne comble pas ce qui fonde, « la valeur
de la vie ne saurait être évaluée », vie étant le nom possible du fond chez Nietzsche, mais
précisément ce à partir de quoi il y a valeur reste absolument inévaluable et, comme toute pensée
est évaluation, en un certain sens, la vie comme telle n’est qu’un nom, le nom dérobé de ce qui
fonde.
Et, dernière maxime, Nietzsche disant de lui-même (mais lui-même est une catégorie de sa
philosophie) : « je suis toujours à la hauteur du hasard ». La pensée tragique se tient donc dans
le croisement de ceci qu’elle ne peut évaluer ce qui la fonde en même temps qu’elle s’efforce
d’être toujours à la hauteur du hasard infondé. De ce point de vue, le tragique, c’est le corrélat
d’un manque et d’un excès, et au point où quelque chose vient à manquer se donne un excès,
excès qui n’est jamais comblement de ce manque. Cette logique du manque et de l’excès trame la
logique de Nietzsche.
A partir de la détermination de la philosophie comme philosophie de type tragique, Nietzsche
s’engage dans une interprétation qui délivre une théorie cohérente du multiple entant que théorie
du multiple de ce qui donne sens, à savoir les types. L’interprétation deleuzienne consiste alors
en un parcours typologique de Nietzsche réglé par la corrélation non dialectique entre forces
actives et forces réactives. Au lieu que, chez Heidegger, tout l’accent porte sur le programme de
pensée attribué à Nietzsche par Heidegger, ie le programme de surmonter le nihilisme, la vision
deleuzienne va s’attacher, dans le style descriptif essentiel à Deleuze, à la description d’un
parcours lié de la multiplicité typologique à l’œuvre chez Nietzsche. Deleuze touche un point
important et réel, non pas seulement en énonçant qu’il y a une grande typologie nietzschéenne
des foyers, des principes ou des intensités de sens, ce qui est évident, mais parce que ceci
l’amène à traiter une question à mon avis fondamentale, qui est chez Nietzsche la question des
noms propres. Quelle est la fonction des noms propres chez Nietzsche, étant entendu que nous en
avons déjà rencontré un principal, qui est Nietzsche, mais il n’est pas le seul. Voilà, eh bien c’est
au regard de tout cela que je tenterai de dessiner ma propre voie en contraposition et en réexamen
de tous ces points à partir de la séance prochaine.
2EME COURS

La dernière fois, j’avais entrepris de vous parler des difficultés tout à fait particulières
d’appropriation des textes de Nietzsche. C’était une manière d’entrer dans la singularité de
Nietzsche, ie de ne pas le traiter d’emblée comme un référent philosophique textuel comme un
autre, mais de saisir ce qu’il y a d’absolument spécifique dès le moment où l’on tente de
développer un protocole quelconque d’appropriation de son texte. Je vous avais dit que la
difficulté centrale convergerait vers ceci que Nietzsche ne demande pas par sa proposition
textuelle sa soumission à un examen ou à un commentaire, ni ne demande à proprement parler un
ralliement. Ce que la nature même du texte nietzschéen exige, c’est une figure de
reconnaissance, ie que du fait même que ce texte a eu lieu, il est nécessaire et suffisant de
prendre acte : la prise d’acte est le véritable rapport que le texte nietzschéen exige et c’est la
figure de ce que j’appellerais sa singulière autorité. Nietzsche demande que soit pris acte de cette
existence, mais on remarque aussitôt que ce dont Nietzsche demande qu’il soit pris acte, c’est de
l’existence même de Nietzsche. Il faudrait ici – c’est ce que suggère Sarah Kofman dans on livre
récent sur Ecce Homo, qui s’intitule Explosion I – distinguer « Nietzsche » et Nietzsche. Il y a
un Nietzsche qui est, au fond, le nom propre circulant auquel nous sommes accoutumés, et puis il
y a le « Nietzsche » que l’on pourrait, en effet, ponctuer ou souligner, et qui est ce dont le texte de
Nietzsche demande qu’il soit pris acte. Ou encore : Nietzsche se présente lui-même, ie Nietzsche
présente « Nietzsche » comme étant le nom d’une puissance infinie de la pensée et ce nom doit
comme tel être reconnu. Indiquons au passage que cette demande de reconnaissance ne se
présente pas réellement comme une demande narcissique, mais bien comme une demande
catégorielle, ie que Nietzsche demande que la catégorie « Nietzsche » soit inscrite comme telle
dans le devenir de la pensée. On peut dire aussi que l’argument principal que Nietzsche exhibe
en faveur de son texte est la validation de ce que recouvre ce nom propre : « Nietzsche », comme
catégorie immanente du dispositif du texte. Ou encore : le nom propre « Nietzsche » est ce qui
vaut preuve immanente pour le texte de Nietzsche. C’est une difficulté d’autant plus grande que
bien sûr il ne faut pas entendre ici « Nietzsche », le « Nietzsche » comme catégorie de la pensée
nietzschéenne, comme une signature d’auteur, ie comme ce à quoi le texte renverrait comme à sa
cause absente, mais il faut entendre « Nietzsche » comme une catégorie centrale de l’œuvre elle-
même. Ou si vous voulez, « Nietzsche » est explicite dans Nietzsche, il n’est pas la sous-jacence
abolie de l’auteur, qui est le mort dont son texte est le vif. « Nietzsche » est présenté dans sa vie
même et non pas dans sa rature ou dans sa mort à l’intérieur du texte nietzschéen.
Enfin, j’avais indiqué que cette reconnaissance que Nietzsche exige, ie de « Nietzsche » comme
catégorie du texte de Nietzsche, est une reconnaissance générique. Elle n’est pas destinée, elle
n’est pas adressée, elle est quelconque au sens où Nietzsche peut et doit être reconnu par
quiconque comme « Nietzsche », et du reste il l’est, en partie indépendamment du texte même,
bien que cette indépendance au regard du texte ne soit pas non plus la reconnaissance d’une
personne ou d’un sujet psychologique. Disons que dans tout ce qu’il fait, texte compris
naturellement, Nietzsche porte les emblèmes de « Nietzsche ». c’est ce qui s’exprime dans le
texte que je vous avais lu : « ce qui m’a jusqu’à présent le plus flatté, c’est que les vieilles
marchandes des quatre saisons n’ont de cesse qu’elles n’aient choisi à mon intention les
grappes les plus mûres ». Par quoi la marchande des quatre saisons atteste qu’elle reconnaît en
Nietzsche les emblèmes de « Nietzsche ». Et Nietzsche ajoute : « voilà comment il faut être
philosophe », qu’être philosophe, c’est non pas être l’auteur d’un texte doctrinal, mais c’est
porter les emblèmes probants de la vie même dont le texte est le texte. Comme il y a un portrait
nietzschéen du philosophe, je dirais que le philosophe, c’est cet anonymat princier qui est
reconnu de façon générique, et qu’on appelle « Nietzsche », que Nietzsche lui-même appelle
« Nietzsche ». Evidemment, cette figure du philosophe et du rapport à son texte, et que, par
exemple, « Nietzsche » soit une catégorie immanente du texte de Nietzsche, entraîner que le
rapport à Nietzsche comme œuvre, comme écriture, comme déposition de la pensée, semble
exclure le commentaire. En tout cas, le texte nietzschéen tel qu’il s’expose et tel qu’il exige que
l’on se rapporte à cette exposition n’est pas une proposition pour le commentaire. En réalité, si
on est nietzschéen, et j’avais remarqué la dernière fois qu’il est aujourd’hui bien porté de ne pas
l’être, on doit au regard du texte de Nietzsche simplement vérifier qu’il est de Nietzsche, ie
vérifier qu’il est homogène à cette catégorie explicite centrale qu’il contient et qui est
« Nietzsche ». Plutôt que le commentaire qu’il exclut, le texte appelle un procès de vérification.
Le texte est à vérifier et non pas à élucider ou à interpréter. D’ailleurs, si on y regarde de près,
Nietzsche lui-même ne cesse pour son propre compte de vérifier que cela même qu’il écrit est de
« Nietzsche », ie homogène, transitif, à la présence immanente de Nietzsche au statut
extraordinairement équivoque de la notion de livre. Qu’est-ce qu’un livre ? On vient de dire que
l’usage d’un livre de Nietzsche est au mieux un usage de type vérifiant. Mais plus généralement
Nietzsche énonce dans Ecce Homo ceci : « personne ne peut tirer des choses, y compris des
livres plus qu’il n’en sait déjà ». Donc, en toute rigueur, le livre n’apprend rien. Et on ne peut,
non plus, forcer le livre à confesser un savoir latent, qui ne serait pas déjà explicite dans son
lecteur. Quand on se rapporte à Nietzsche, il faut donc s’attendre, en effet, à ce qu’on n’en tire
pas autre chose que ce qu’on en sait déjà. Mais qu’est-ce qu’il convient d’en savoir déjà ? Quel
est ce savoir déjà qui rend l’appropriation du livre possible ? On répondra que ce qu’il faut savoir
c’est le sens du mot « Nietzsche » - au moins cela, car ce qui ouvre le livre à la possibilité d’être
vérifié (et la vérification est toujours la vérification de ce qu’on sait déjà, à savoir que c’est de
l’art de Nietzsche qu’il s’agit), c’est une maîtrise minimale du nom propre « Nietzsche » comme
catégorie oeuvrante du livre.
De ce point de vue, la thèse de Nietzsche est extraordinairement opposée à des thèses
postérieures qui soit attestent dans le texte la rature ou la mort du nom propre de l’auteur, soit
font de l’auteur qch que le texte induit, ie font du sujet de l’écriture une induction d’écriture.
Chez Nietzsche les choses marchent en sens inverse : c’est de la maîtrise minimale du nom
propre « Nietzsche » que dépend qu’on puisse vérifier l’écriture du livre nietzschéen et, par
conséquent, en expliciter l’existence. Ajoutons enfin que ce qui rend disponible le nom
« Nietzsche » n’est pas de l’ordre du discours, mais toujours de l’ordre du style. C’est du biais du
style que s’opère la reconnaissance minimale du mot « Nietzsche » comme capacité oeuvrante du
livre. Nietzsche dira ceci : « communiquer par des signes, y compris le tempo de ces signes, un
état ou la tension interne d’une passion, tel est le sens de tout style. Et si l’on songe que la
diversité des états intérieurs est chez moi exceptionnelle, il y a donc chez moi bcp de possibilités
de style ». Il faut donc entendre style comme communication par le tempo des signes d’une
tension interne. Une remarque que j’ai déjà faite : essayons d’entendre, une fois pour toutes, la
2nde phrase de cette citation comme des phrases marquées chez Nietzsche de la plus rigoureuse
modestie. Si on les entend d’emblée comme des énoncés emphatiques ou délirants, je crois qu’on
manque l’intériorité effective de Nietzsche. Quand il dit qu’il y a chez lui « une diversité d’états
intérieurs exceptionnelle », il faut le créditer de la plus grande probité. J’aurai l’occasion de dire
qu’il y a une sainteté intérieure de Nietzsche indiscutable, et c’est dans l’élément de cette probité
exceptionnelle qu’il faut entendre des déclarations de ce que pense Nietzsche, si évidemment
paranoïaques qu’elles puissent d’emblée nous paraître. Mais pour revenir au sens du mot
« Nietzsche » comme principe oeuvrant du livre, l’instruction qu’on peut en avoir tient dans le
style, qui est lui-même la frappe immédiate du livre, ie son commencement rythmé. Il est très
important de retenir que pour Nietzsche, le style, c’est le temps des signes. Il y a un élément
métaphorique, mais aussi un élément rythmique, qui fait qu’entrer dans la compréhension du mot
« Nietzsche », c’est d’abord se laisser prendre au rythme du tempo des signes, et par conséquent,
dans une image très centrale chez Nietzsche, le lecteur potentiel est d’abord un danseur : il faut
que quelque chose de la pensée entre dans la danse du tempo des signes pour que le style soit
existant, et quand le style existe, nous sommes alors dans la capacité de saisir la singularité du
mot « Nietzsche », saisie de singularité qui est l’opération par quoi le livre s’ouvre à sa
vérification. Voilà. Evidemment, tout cela rend extraordinairement difficile une appropriation
philosophante du texte nietzschéen qui soit autre chose que l’entrée dans la catégorie
« Nietzsche » du biais de la danse dans le tempo stylistique des signes, elle-même ouvrant à un
procès simple de vérification de l’homogénéité du livre à la catégorie « Nietzsche » comme
catégorie centrale.

la fonction des noms propres

En réalité, comprendre Nietzsche, c’est pour une bonne part, sinon pour le tout, comprendre la
fonction des noms propres. Pour reprendre le lexique deleuzien, c’est une pensée qui s’avère
exemplairement une philosophie de personnages conceptuels, qui traînent et concentrent les
points cruciaux du dispositif nietzschéen. Il y a une 1ère raison à cela tout à fait évidente, savoir
qu’aux yeux de Nietzsche, un nom propre a l’immense avantage d’être inauguralement sans
idéalité sous-jacente, ie que c’est un nom – propre. Et il va falloir énoncer ce qu’il nomme et que
le nom, propre, ne nomme pas justement dans son propre. Il y a chez Nietzsche une véritable
haine des noms communs de la philosophie : la vérité, le bien, le beau, le juste, l’injuste et tout le
réseau des noms communs de la philosophie, Nietzsche se propose de les anéantir dans le geste
du renversement de toutes les valeurs, qui est en grande partie le renversement des noms
communs de la philosophie. Et il y a de la part de Nietzsche une tentative de substituer à ces
noms communs de nouveaux noms propres. Là où on avait le vrai, le bien, le beau, on aura
Dionysos et Ariane, ou « Nietzsche », bien plus que quoi que ce soit d’autre. Je dirais qu’il y a un
mouvement nietzschéen qui est que le renversement des noms communs se fait au profit du
propre. Le nom commun est infecté de néant. Au yeux de Nietzsche, le nom commun organise le
nihilisme, ie la volonté de néant selon une maxime essentielle chez Nietzsche, à savoir que
l’homme préfère vouloir le néant que ne pas vouloir, d’où résulte qu’à l’âge du nihilisme
l’homme veut sous des noms communs qui ne communiquent que le néant. Seul le propre va
donc pouvoir désigner l’intensité d’un sens, car tous les noms communs sont définitivement
usés, et leur usure c’est précisément l’agrégation néantisante qui désormais les spécifie. On ne
peut donc espérer recoder, renommer les nouvelles intensités à venir que dans la figure du nom
propre. A partir de ce moment là, on est toujours tenté d’interroger le texte nietzschéen à partir
de la question : qui est un tel ? Qui est Dionysos ? Ou comme le dit Heidegger dans un texte
fameux, qui est le Zarathoustra de Nietzsche (Essais et Conférences) ? Il est frappant que lui-
même se soit installé dans cette logique du qui est : qui est Ariane, qui est Socrate, qui est
Wagner. Et puis, évidemment : qui est Nietzsche ?

Seulement, je demanderai en ce point si c’est vraiment la question qui ? qui est pertinente au
regard du propre du nom chez Nietzsche. Au regard de chacun de ces noms, est-ce que la bonne
question est : qui est ? Et je dirais même ces noms propres sont-ils vraiment les noms d’un type ?
Désignent-ils par eux-mêmes la probabilité ou l’intensité d’une figure singulière de la donation
de sens ? Cette question est très importante et, à mon avis, assez difficile.
La 1ère chose qu’il faut remarquer, c’est que les noms propres n’ont pas de fonctionnement
insulaire. Paradoxalement, les noms propres ne fonctionnent pas, dans leur propre, ils
constituent un réseau, et c’est plutôt la corrélation disjonctive des propres qui est le repérage du
sens. Je ne suis pas sûr qu’on puisse répondre dans une entrée opératoire du texte nietzschéen à
partir, par exemple, de la question : qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? Ou même, plus
généralement, à partir de la question : qui est ? parce que ce qui opère vraiment est une
corrélation disjonctive en réseau, qui fait qu’il faut plutôt avoir la toile, ou l’étoilement des noms
propres, ou le blason des noms propres. Pour le dire dans un autre registre d’image, on peut dire
que les noms propres constituent la dimension algébrique de Nietzsche, ie le codage en réseau et
en opérations de ce qui se donne, par ailleurs, en effet, comme des réseaux d’intensité. Il y a dans
le nom propre une récapitulation, un élément de point d’arrêt et aussi, entre les noms, de très
complexes opérations – c’est pour cela que me vient ici l’idée de l’algèbre, ie que la dimension
topologique chez Nietzsche serait alors d’une autre nature, elle relèverait du régime d’intensité
du sens et aussi du régime historial, mais le nom propre est un codage et aussi une coupure ou un
arrêt dans cette circulation du régime d’intensités. Je voudrais en donner quelques exemples
élémentaires, nous en rencontrerons ultérieurement de beaucoup plus compliqués. Vous savez
que Ecce Homo se termine par la célèbre formule : « m’a-t-on compris ? Dionysos contre le
Crucifié… ». Remarquez que « Dionysos contre le Crucifié » aurait pu être le titre du livre de
Nietzsche ou de tous les livres de Nietzsche, ou, si vous voulez, « Dionysos contre le Crucifié »,
c’est Nietzsche lui-même. Donc : si on a compris, c’est cela qu’on a compris, ie qu’on a compris
une corrélation disjonctive de 2 noms propres. C’est bien cela qu’il s’agit de comprendre, car
cette question de la corrélation des noms propres est une instance ultime du texte nietzschéen.
Mais, évidemment, « Dionysos contre le Crucifié », ce n’est pas la question : qui est Dionysos ?
Ou : qui est le Crucifié ? qui est décisive, mais l’appréhension du contre.

le « contre »

C’est pour part de la compréhension du contre que dépend, en vérité, la compréhension des noms
propres qui sont mis, là, en corrélation disjonctive. On sait que ce contre n’est pas le contre de la
contradiction. Ce n’est pas : « Dionysos contre le crucifié » au sens où Dionysos serait l’élément
qui contredit le crucifié, ou l’élément antagonique qui rapporterait Dionysos au Crucifié. Dans la
corrélation des noms propres, il y a donc à entendre un contre non contradictoire. C’est cela
l’opération nietzschéenne : l’opération du contre qu’on trouvera aussi bien dans le titre Nietzsche
contre Wagner, le tout dernier écrit de Nietzsche.
Puisque c’est un exercice d’entrée dans le texte nietzschéen, que dire sur la signification de ce
contre ? Au fond, sont très révélateurs les billets de la folie. On appelle couramment lettres et
billets de la folie le courrier écrit par Nietzsche entre le 3 janvier 1889 et le 6 janvier 1889. Ces
textes ultimes sont considérés dans le bord de l’effondrement de Nietzsche. Or, ce qui est très
frappant dans ces billets, c’est que la plupart sont signés tantôt le Crucifié, tantôt Dionysos. Mais
si l’on se souvient que « Nietzsche » est la catégorie explicite centrale du dispositif nietzschéen,
on peut aussi bien dire que ce que ces billets de la folie attestent, c’est que Nietzsche est
simultanément les 2, en tout cas qu’il est en puissance d’être simultanément le Crucifié ou
Dionysos. Ou disons qu’il peut se mettre sous ces 2 noms. On peut donc dire que Nietzsche est le
contre lui-même. Dans « Dionysos contre le Crucifié », il y a Nietzsche au point du contre. Et il y
a la distinction des 2 noms sous le contre dans les billets de la folie eux-mêmes. Naturellement,
on peut voir des nuances. Quand les billets sont signés Dionysos, il est certain que « Nietzsche »,
puisque c’est « Nietzsche » comme le contre entre Dionysos et le Crucifié, est plus
particulièrement la puissance du créer.
Billet à Paul Deussen du 4 janvier 1889 : « il a été avéré comme une chose irrévocable que j’ai
à proprement parlé créer le monde. Dionysos ». Mais Dionysos est aussi de façon préférentielle
le destructeur de l’infamie. Dionysos, c’est le nom propre de quelque chose qui couple la
puissance de créer et la puissance de détruire.
Billet à Franz Overbeck du 4 janvier 1889, Turin : « … je viens de faire fusiller tous les
antisémites. Dionysos ». En revanche, quand Nietzsche signe « le Crucifié », il est de façon
préférentielle la transfiguration sereine du monde. Ce n’est pas tant le couplage du créer et du
détruire qu’une autre tonalité, une autre couleur.
Billet à Meta von Salis du 3 janvier 1889, Turin : « le monde est transfiguré car Dieu est sur la
terre. Ne voyez-vous pas comme tous les cieux se réjouissent ? Le Crucifié ». Mais peut-être plus
essentiellement, quand Nietzsche signe Le Crucifié, il est celui qui doit être perdu, non pas celui
qui propose ou supporte l’affirmation radicale au-delà de la destruction, mais celui qui est dans le
demi jour de cette surrection qu’il va falloir aussi oublier.
Billet à Georg Brandès le 4 janvier 1889. Entendez la tonalité pascalienne : « après que tu m’as
eu découvert, ce n’était pas compliqué de me trouver : la difficulté maintenant est de me
perdre… Le Crucifié ». C’est un énoncé admirable – admirable. Peut-être surtout son début :
« après que tu m’as eu découvert, ce n’était pas compliqué de me trouver… ». Evidemment, tout
ceci est dans un entrelacs avec la méditation pascalienne.
Profitons-en pour dire, au passage, que Pascal est un des grands noms propres du dispositif
nietzschéen, une interlocution constante. Il est intéressant de voir que Pascal est le nom propre
nietzschéen qui désigne le plus exemplairement une victime aimée, car Pascal nomme le grand
esprit, dont Nietzsche est le frère, et qui a été dévoré vivant par le christianisme. C’est l’exemple
même d’un victimaire chrétien. Mais Pascal ne somme nullement le christianisme, Pascal
nomme ce qui de l’intérieur du christianisme en atteste la puissance de destruction. C’est
évidemment dans ce contrepoint avec Pascal que Nietzsche énonce : « la difficulté maintenant est
de me perdre ». Donc : dans ces billets dits de la folie, il y a une spécification du contre :
« Dionysos contre le crucifié », qui à la fois les apparie, puisque « Nietzsche » peut ainsi signer
tous ces billets sous un nom ou sous l’autre, et en même temps, établir entre eux une nuance
essentielle. Mais le contre qui désigne « Nietzsche » lui-même est une opération très fine de
nuancement entre ce qui s’atteste sous le nom du Crucifié et ce qui s’atteste sous le nom de
Dionysos. Ceci pour dire que lorsqu’on dit : « Dionysos contre le Crucifié » il faut se délivrer
immédiatement de toute perception du contre qui ne la replacerait pas comme opération
nietzschéenne ou comme, dirait Deleuze, opération absolument non dialectique. Si on veut
récapituler cela, on dira que « Nietzsche » étant le contre intime de Dionysos et du Crucifié se
situe dans une référence à d’une part la création destruction et d’autre part la transfiguration
perte : cela c’est Dionysos et le Crucifié en tant que possiblement « Nietzsche », qui peut nommer
à la fois création destruction et transfiguration perte et le contre qui les lie. Aussi ceci va se
développer au régime des autres noms possibles, ceci va migrer dans le système complet des
noms. Dans les billets eux-mêmes, Nietzsche va dire qu’il est aussi Ariane ou avec Ariane.
Billet à Jacob Burckhardt du 4 janvier 1889, Turin : « … car moi, avec Ariane, j’ai seulement à
être la balance d’or de toutes choses… ». On pourrait dire que la pensée de Nietzsche c’est « la
balance d’or » des noms propres – « toutes choses » c’est d’abord cela : « la balance d’or » des
noms propres. Et, dans cette balance d’or, chacun d’entre eux va devenir une délicate pesée du
sens, dont l’évaluation va finalement supposer le réseau complet des noms. Et, en effet,
Nietzsche, à partir de la signature en termes de compte : Dionysos – Le Crucifié, va migrer dans
le réseau intégral de ces noms propres. Vous le trouvez aussi dans les billets de la folie à Cosima
Wagner le 3 janvier 1889 : « A la princesse Ariane, ma bien-aimée ». Je vous lis tout le billet qui
commence par : « c’est un préjugé que je sois un homme », eh oui, parce qu’il est « Nietzsche »,
et « Nietzsche », ce n’est pas un homme, c’est une catégorie. « C’est un préjugé que je sois un
homme. Mais j’ai déjà souvent vécu parmi les hommes, et je connais tout ce que les hommes
peuvent éprouver, du plus bas au plus haut. J’ai été Bouddha chez les Hindous, Dionysos en
Grèce – Alexandre et César sont mes incarnations, de même que le poète de Shakespeare, lord
Bacon. Enfin je fus encore Voltaire et Napoléon, peut-être Richard Wagner… [Rires !] Mais
cette fois, j’arrive tel le Dionysos vainqueur qui va transformer la terre en jour de fête… Non
pas que j’aurai beaucoup de temps… les cieux se réjouissent que je sois là… j’ai aussi été pendu
à la croix… ».
A ma connaissance, ce billet n’est signé ni Dionysos ni le Crucifié, parce qu’il est les deux
intimement dans le texte lui-même : on passe de « j’arrive tel le Dionysos vainqueur qui va
transformer la terre en jour de fête » à « j’ai aussi été pendu à la croix ». Mais ce qui va nous
retenir ici, c’est la migration dans le réseau intégral des noms propres qui fait que l’algèbre
intégrale des noms propres nietzschéens, la migration de nom en nom, qui est ici représentée
comme réincarnations successives, opère un parcours où sont codées au plus près les intensités
de la vie inévaluable, de la vie soustraite à l’évaluation, qui se donne au plus près du propre
fondement soustrait qu’elle est dans le parcours intégral du réseau des noms propres. Voilà
pourquoi je ne suis pas entièrement convaincu qu’on puisse traiter les noms sous la question du
qui est ? Plutôt y a-t-il le réseau des noms comme principe voyageur à travers lequel se donne la
version algébrique de la vie inévaluable, ie son chiffrage en opérations. A partir de là, l’ultime
texte connu, la lettre à Burckhardt du 6 janvier 1889, montre que le « Nietzsche » qui nous
intéresse comme catégorie explicite en est le résultat, la production à l’écart, au-delà de
Nietzsche comme personne ou comme sujet. On peut dire que « Nietzsche » comme nom, c’est le
nom des noms, ie le nom du réseau entier des noms. C’est ce qu’il dit en propres termes : « j’ai
été Dionysos en Grèce – Alexandre et César… » etc… On peut donc construire « Nietzsche » dès
lors qu’on a le réseau intégral des noms propres, qui, lui-même, est finalement l’algèbre de la vie
inévaluable. Il faut donc bien comprendre que « Nietzsche », le « Nietzsche » dont Nietzsche dit
« ecce homo » - le voici ! – c’est quelque chose qui étant lui-même le réseau nominal est ce dont
Nietzsche-personne, le Nietzsche-sujet, est la proie, et non pas du tout la cause. Et c’est ce que
Nietzsche va essayer d’expliquer dans la lettre à J. Burckhardt du 6 janvier 1889, après quoi il
n’y a plus que le silence. Lettre qui commence par : « Finalement, je préférerais de beaucoup
être professeur à Bâle que Dieu ». Alors là, le je qui parle c’est le Nietzsche commun, le
Nietzsche en nom commun, pas le « Nietzsche » en nom propre, celui-ci va, malheureusement,
être dans la position d’avoir à écrire entre autres qu’il est Dieu, Dionysos, le Crucifié, ou le
contre du Crucifié et de Dionysos. Mais il y a un autre Nietzsche, comme vous et moi, tout à fait
sincère, encore une fois, d’une parfaite probité, car je ne connais pas d’énoncé d’une plus grande
probité que « je préférerais de beaucoup être professeur à Bâle que Dieu ». Croyons-le
absolument, quand il dit cela, il le dit parce que c’est bien sa préférence. Ne doutons pas une
seule seconde qu’il préférait de beaucoup être professeur à Bâle que Dieu. En réalité, d’ailleurs,
tout cela n’est pas sa préférence, tout cela est ce qui a constitué le « Nietzsche » catégoriel
comme ce dont le Nietzsche-sujet est finalement la proie. Et l’énoncé qui va balancer celui-là
est : « ce qui désagréable et embarrassant pour ma modestie, [c’est qu’au fond je suis chaque
nom de l’histoire]… ». Je vous cite ces 2 énoncés parce qu’ils indiquent exactement l’écart entre
Nietzsche et « Nietzsche ». Au fond, on peut dire que le Nietzsche en nom commun, qui est
comme il le dit lui-même comme tout le monde ou qui s’abandonne à être comme tout le monde,
c’est celui qui dit : « je préférerais de beaucoup être professeur à Bâle que Dieu ». Par contre, le
« Nietzsche » en nom propre va dire : « je suis chaque nom de l’histoire ». Alors « chaque nom »
signifie que « Nietzsche » en nom propre c’est bien le nom des noms : le nom en capacité d’être
le nom de chaque nom de l’histoire, donc le nom de tous les noms. De ce point de vue,
« Nietzsche » en nom propre n’est pas le nom de la nomination. C’est la nomination elle-même,
ce n’est pas simplement un nom, c’est le nom qui autorise chaque nom de l’histoire, qui est donc
la puissance de la nomination comme telle. Nous voilà devant un 1er statut de la catégorie
« Nietzsche » dans l’œuvre de Nietzsche, c’est la catégorie de la nomination en tant que
puissance de civilisation dans chaque nom de l’histoire, étant entendu que le parcours de tous les
noms de l’histoire est balisé par une algèbre singulière où il y a des noms plus significatifs que
d’autres, et entre les noms des opérations d’une extrême complexité. Dès lors, le problème
ultime va être la question : nomination de quoi ? certes, nomination autorisant les noms, mais de
quoi dont les noms sont le réseau subséquent ? Le nom des noms, oui. Mais de quoi le réseau des
noms est-il l’opération ? Sur quoi, à partie de quoi, et dans quels termes ceci opère ? Au départ,
la vraie porte d’entrée pour saisir Nietzsche, c’est saisir sur quoi opère le réseau nominal tel que
« Nietzsche » en est le nom ou la nomination. Qu’est-ce qui est affecté par ces opérations ? Le
contre, par exemple, sur quoi opère-t-il ? Naturellement, il opère entre les noms, mais opérant
entre les noms, il définit une algèbre qui opère ailleurs – alors où, en quel lieu et selon quoi ?
Cela, c’est la question de l’acte : quel est pour Nietzsche l’acte philosophique comme tel, dont le
réseau nominal est le tracé et dont « Nietzsche » est le nom dernier, le nom de la nomination, et
donc finalement le nom de l’acte lui-même ?

l’acte comme événement : casser en 2 l’histoire du monde

Pour entrer dans cette question, je ne pense pas qu’on puisse partir d’une situation historiale, ie
d’une opération de placement historial. Je veux dire par là que la question de la position de
Nietzsche dans le mouvement de la métaphysique me paraît inéluctablement manquer la nature
singulière de l’acte chez Nietzsche. La puissance d’interprétation de l’opération de placement
historial sur le discours nietzschéen est incontestable, mais cette puissance d’interprétation, outre
que, finalement, elle ne prend pas le texte comme il s’expose, ie soustrait à l’interprétation, elle
en manque, plus essentiellement, l’acte, et manque, par conséquent, ce qu’il faut entendre
ultimement par « Nietzsche » comme nom propre, ie comme nom en opération.
Je ne pense pas non plus qu’on puisse partir d’une logique primordiale, et malgré tout, c’est le
cheminement de Deleuze. Ce qui fait portique à l’interprétation deleuzienne de Nietzsche, c’est
la logique des forces actives et des forces réactives comme organisation logique de la question du
sens comme question primordialement instituée par Nietzsche. Or, curieusement, il y a dans
l’approche deleuzienne un élément que j’appellerais systématique : c’est une reconstruction,
certainement la reconstruction la plus attentive, la plus descriptive qui ait été faite de Nietzsche,
mais elle est en partie par trop commandée par une logique 1ère, par une matrice logique : la
corrélation non dialectique du réactif et de l’actif, qui permet le parcours des types, elle est donc
trop bâtie ainsi pour pouvoir appréhender le discord de l’acte et sa singularité.
Mais je ne pense pas non plus qu’on puisse partir purement et simplement du réseau nominal, ie
partir de la description du parcours des noms, bien que cela je saurais le faire : je vois très bien
comment on pourrait dire : il y a 7 noms primordiaux, par exemple Zarathoustra, le tandem
Dionysos-Ariane, le Christ – le Crucifié, Socrate, St Paul le prêtre, Wagner, et « Nietzsche ». En
partant de ces 7 noms primordiaux et de leurs corrélations internes et des opérations qui en
régissent le réseau, on pourrait très bien montrer comment on entame une traversée de
l’exposition nietzschéenne du texte et comment on peut inférer de cette matrice la manière dont
on rejoint d’autres noms, par exemple allemand, ou juif, ou russe, ou français, ou italien, ou
Bouddha ou Schopenhauer ou Kant. Mais je ne pense pas qu’on puisse le faire, car si on fait cela
on va, en effet très fortement algébriser Nietzsche, ie le réduire au réseau de ses opérations.
Certes, le réseau des opérations nietzschéennes s’avère capital – nous y viendrons – et il est vrai
que sa surface sensible c’est le système des noms propres, mais cette algébrisation nous donnerait
de Nietzsche une version structurale, dont il serait alors très difficile de sortir, car sa puissance
descriptive est elle aussi très grande.
Il faut donc partir de Nietzsche comme nomination d’un acte, ie se demander : qu’est-ce que
Nietzsche entend sous le nom de « Nietzsche », par l’acte du philosophique ou du penseur ou de
l’artiste – peu importent là les noms communs – ce qui importe c’est la détermination de l’acte.
Ce qui veut aussi dire que ce qu’il faut comprendre en 1er, c’est ce que Nietzsche dit de lui-
même, ie pourquoi je suis un destin ?, mais un destin c’est le destin de l’acte, ce n’est pas la
figure ou l’opération du discours. Il faut comprendre l’acte philosophique dont Nietzsche est
pour lui-même le nom propre. Or il y a là un point à mon sens décisif, c’est que cet acte est conçu
comme événement. Nietzsche ne se représente pas l’acte philosophique ni comme interprétation
ni comme discursivité, ni comme accès à une sagesse etc… il le conçoit d’abord et avant tout
comme un événement. L’acte philosophique est un événement et la scène de cet événement c’est
le monde historique total. Il y a chez Nietzsche une définition de l’acte philosophique, qui est à la
fois la plus radicale qui soit, la plus discontinue et aussi celle qui a la plus grande amplitude, ie
dont l’espace d’exercice est conçu comme le plus vaste. Et cet événement comme tout
événement est une rupture radicale.
Lettre à August Strindberg du 8 décembre 1888 : « … car je suis assez fort pour briser 2
l’histoire de l’humanité ». Il est assez fort pour l’acte, pour commettre l’acte. La force est
rapportée, mesurée, par la dimension de l’acte, et l’acte c’est, dans sa forme – rien n’est dit ici de
son contenu – c’est briser l’histoire de l’humanité en 2 tronçons. Ceci est en écho à la lettre à
Brandes de la même époque que je vous avais lue la dernière fois : « je prépare un événement qui
selon toute vraisemblance va briser l’histoire en 2 tronçons… ». Voilà donc la 1ère détermination
ultime de la représentation de l’acte philosophique par Nietzsche. Ça signifie que pour Nietzsche,
la pensée ramassée sur elle-même n’est nullement un discours, et c’est en ce sens qu’il faut
comprendre à mon avis ce qu’il dit dans un fragment posthume au printemps 1888, antérieur à
ces 2 déclarations, à savoir que sa philosophie est expérimentale. Expérimental est ici clairement
opposé, non seulement à conceptuel, chrétien etc… mais à discursif. La philosophie doit d’abord
être saisie dans l’acte de son expérience. Dans ce fragment, Nietzsche dit : « une philosophie
expérimentale telle que je la vis anticipe même à titre d’essai sur les possibilités du nihilisme
radical ». « philosophie expérimentale » signifie 2 choses :
- qu’elle est référée à l’acte, ie pas simplement qu’elle relève de l’expérience, mais que son acte
est dans la figure événementielle de son surgissement.
- qu’elle est ordonnée à la préparation de cet acte, ce qui entraînera des obligations et des
complexités considérables. Notez que déjà dans les formules précédentes, nous avions : « je
prépare un événement », donc la philosophie expérimentale c’est à la fois que l’acte
philosophique est un événement, et qu’on est dans la préparation de cet événement, que
Nietzsche appelle aussi son anticipation.
Donc la philosophie expérimentale, c’est l’événement dans son anticipation. Qu’est-ce que
l’anticipation, qui, finalement, devient un élément essentiel du philosopher selon Nietzsche ?
L’anticipation en tant que cet événement inouï qui va casser en 2 l’histoire du monde.
L’anticipation a lieu dans le nihilisme radical, elle anticipe même les effets les plus avancés du
nihilisme radical. Comme le dit Nietzsche, qui ajoute : « Je vais anticiper sur les possibilités du
nihilisme radical pour parvenir à l’inverse à un acquiescement dionysiaque au monde tel qu’il
est sans rien ôter, en excepter ou en sélectionner ». Donc on anticipe en expérience sur le
nihilisme le plus radical afin qu’événementiellement surgisse l’inverse, ie « l’acquiescement
dionysiaque au monde », le nihilisme étant, grosso modo, l’acquiescement au néant. Le
philosophe est donc à la fois l’auteur de l’événement et celui qui le prépare. Or, cela, c’est
comme si ça ouvrait une petite faille. Je tiens que c’est dans cette faille que Nietzsche s’est
littéralement perdu. Cette faille, c’est la philosophie expérimentale elle-même, en tant qu’elle est
simultanément et conjointement le propos de l’acte et le propos de sa préparation. Nous aurons à
y revenir, mais que veut dire exactement préparer un événement ? L’événement dans la
dimension de bris radical, de casser en 2, qui sont les images sous lesquelles Nietzsche tente de
l’appréhender, l’événement ne paraît pas ordonné ou ordonnable à une préparation. Et pourtant,
c’est cela la philosophie expérimentale, à savoir la préparation de l’événement et, en un certain
sens, l’événement lui-même, car, comme le dit Nietzsche : « je suis assez fort pour briser en 2
l’histoire de l’humanité ». Donc c’est à la fois la force de l’acte et l’exercice préparatoire de cette
force. Ce qui signifie que la philosophie expérimentale est toujours en position d’anticipation
d’elle-même, parce qu’elle est toujours en position d’anticipation de son acte. La philosophie
expérimentale est à la fois son acte et en réalité l’anticipation de cet acte. Cette dimension
d’anticipation de soi-même caractéristique de l’acte philosophique selon Nietzsche est
absolument énoncée comme telle dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans une formule bien
connue du passage qui s’appelle De la Vertu qui amenuise (3ème partie, aphorisme 3 du
passage) : « je suis parmi ce peuple mon propre précurseur, le chant du coq annonce ma venue
dans les ruelles obscures » (trad. Badiou). Eh bien voilà, l’événement vient-il, et s’il vient, est-ce
c’est dans un grandissement ? Pour Nietzsche, le philosophe est son propre précurseur, ie à la
fois sa venue, la venue de l’événement qui brise en 2 l’histoire du monde, mais il est aussi le
chant du coq qui annonce cette venue et qui donc anticipe sur son acte. Le statut de la
philosophie expérimentale au sens de Nietzsche, c’est être son propre précurseur, ie être
l’anticipation de l’événement qu’on est, ce qui nous oriente vers la définition nietzschéenne de
l’événement lui-même, de l’acte philosophique : dans une expérimentation anticipante du
nihilisme le plus radical, faire venir dans un bris, une coupe, une rupture absolue,
l’acquiescement, l’affirmation dionysiaque. Et la philosophie est philosophie de cet événement
en tant qu’elle est l’événement lui-même et le chant du coq qui l’annonce – donc l’anticipation
de soi-même.
Telle est la caractérisation de l’acte philosophique. Or, il y a une chose qu’il faut tout de suite
souligner, c’est évidemment le rapport sous-jacent de tout cela à la question et à la méditation de
la révolution française.

la question de la révolution

L’événement philosophique ainsi conçu : casser en 2 l’histoire du monde dans une expérience
radicale du nihilisme qui s’anticipe elle-même comme acte et qui anticipe l’affirmation qu’elle
est dans le plus extrême nihilisme, est-ce que cela n’est pas une figure révolutionnaire de la
philosophie ? ou de l’acte philosophique comme révolution au sens strict ? Je pense que oui. Je
pense que Nietzsche c’est exemplairement une pensée de l’acte philosophique de l’époque ou
dans l’élément des révolutions. Ou encore que la révolution est ce à quoi la philosophie se
mesure. Et la révolution c’est toujours et encore la révolution française pour Nietzsche. Il y a un
point à noter tout à fait essentiel, c’est que les grands dispositifs systématiques du 19ème siècle se
sont rapportés à la révolution française dans l’élément d’un bilan stabilisateur. Que ce soit Hegel,
qui est la 1ère grande tentative de synthèse de ce type, ou que ce soit Auguste Comte qui est la
2ème. C’est le filtrage franco-allemand de la question. Dans les 2 cas le pb philosophique est de
savoir quelle proposition en pensée on peut faire pour rétablir sur des assises appropriables le
monde que la révolution a fracturé. Quel que soit son degré d’appréciation ou de jugement sur la
révolution, le propos appréhende la révolution comme ce à partir de quoi la philosophie doit
proposer le ferme terrain de l’âge nouveau. On peut donc dire qu’il y a un élément de
restauration, pas au sens de restaurer l’avant, mais d’instaurer la stabilité de l’action à la mesure
de la césure révolutionnaire, mais du tout dans l’imitation de cette césure. Ce n’est pas
révolutionnaire à proprement parler, c’est, en bilan de la révolution, une proposition
systématique en pensée fondatrice d’un ordre nouveau.
Or, il me semble que Nietzsche est un penseur qui entretient à la révolution un tout autre rapport.
Sa question n’est pas du tout de stabiliser les choses après la révolution ou d’en prendre le
contre-pied, ou de prôner l’âge nouveau de la pensée au-delà de la révolution, etc… En réalité, je
soutiendrais que Nietzsche entretient à la révolution un rapport de rivalité, ie que son problème
est de montrer que l’acte philosophique tel qu’il l’entend est la vraie radicalité, dont la révolution
n’est en réalité que le semblant. Et cela est un rapport tout nouveau, c’est un rapport qui n’est pas
du tout de bilan ou d’incorporation à la pensée de la rupture révolutionnaire historique et
politique, mais c’est un rapport à un paradigme supposé, le paradigme révolutionnaire, qu’il
s’agit de renverser ou de destituer, pas du tout parce qu’il est révolutionnaire, mais parce qu’aux
yeux de Nietzsche, il ne l’est pas. Il faut bien comprendre que la dimension contre-
révolutionnaire du texte nietzschéen, qui est flagrante, est une dimension de dépréciation de la
dimension révolutionnaire de la Révolution Française, qui, pour Nietzsche, a été bien en deçà de
ce qu’elle a prétendu être, ou de ce qu’elle annonçait, à savoir, justement, casser en 2 l’histoire
du monde. La thèse de Nietzsche c’est que la Révolution Française n’a pas cassé en 2 l’histoire
du monde, pour la raison fondamentale qu’elle est restée chrétienne, ie qu’elle est restée
fondamentalement dans l’élément des valeurs anciennes. Voilà comment il faut entendre les très
nombreux textes contre ou anti révolutionnaires de Nietzsche. J’en cite un, par exemple, dans
l’Antéchrist, aphorisme 62 : « « l’égalité des âmes devant Dieu », ce faux semblant, ce prétexte
offert aux rancunes de toutes les âmes viles, cette notion explosive, qui finalement s’est faite
révolution, idée moderne et principe de déclin de toute l’organisation sociale, c’est de la
dynamite chrétienne ». Quand on le regarde de près, le texte est, à vrai dire, très compliqué : il
commence par dire qu’il s’agissait bien dans l’égalité d’une notion explosive, que cette notion
explosive s’est faite révolution, que la révolution a été au principe du déclin de toute
l’organisation sociale, mais finalement, le jugement ultime, c’est que cette explosion, cette
dynamite, restait inébranlablement dans l’espace des vieilles valeurs, ce n’était qu’une explosion
interne à ce qu’il s’agissait de faire exploser – ce que concentre l’explosion : « de la dynamite
chrétienne ». Or, tout le problème pour Nietzsche, c’est de trouver de la dynamite non
chrétienne. Nietzsche n’est pas du tout contre-révolutionnaire au sens où il défendrait les valeurs
de la restauration, du vieux monde ou de la stabilité contre les valeurs révolutionnaires, mais
c’est que la révolution française n’a pas été révolutionnaire pour la raison que l’explosion qu’elle
a fait sauter à la tête de l’ancien monde était de l’ancien monde, car la dynamite faisant partie de
ce qu’il y a, tout le problème est de trouver une dynamite qui n’est pas dans l’évaluation de ce
qu’il y a, donc trouver un autre explosif. Et alors, Nietzsche va reprendre et rivaliser avec cette
idée de l’explosion, son problème étant de trouver sa propre notion explosive. Et son acte, l’acte
philosophique, va être lui aussi expressément conçu sur le modèle d’une explosion.
Formellement, il sera identique à l’acte révolutionnaire, sauf que l’acte révolutionnaire a échoué
à casser en 2 l’histoire du monde, parce que son explosion est une figure de ce monde même.
Donc la révolution française n’est pas une révolution, seule la révolution nietzschéenne dans
l’élément de l’acte philosophique va en être une, parce qu’elle va recourir à un explosif inconnu.
De ce point de vue, Sarah Kofman a eu tout à fait raison d’appeler son livre Explosion I, car en
effet, ce qui est en jeu, en destin, dans le Nietzsche terminal, c’est la détection, la construction, la
proposition d’un explosif antérieurement inexistant. Dans Ecce Homo, Nietzsche écrit : « je
conçois la philosophie comme un terrifiant explosif qui met le monde entier en péril ». Voilà à ne
pas s’y tromper une définition maximaliste du philosophe. Le problème nietzschéen est donc
celui de 2 explosifs, de 2 dynamites, de 2 révolutions, de 2 casser en 2 l’histoire du monde, étant
entendu que le 1er explosif, la 1ère dynamite, la 1ère cassure, n’ont fait qu’accomplir un pas
supplémentaire dans la défiguration nihiliste de l’humanité. Du coup, Nietzsche ne va pas
répugner à multiplier les métaphores explosives, par exemple, dans une lettre à Franz Overbeck
du 18 octobre 1888, Turin : « [cette fois, tel un vieux soldat, je sors ma grosse artillerie] : je
crains de faire éclater l’histoire de l’humanité en deux ». La mimétique révolutionnaire va aller
jusqu’à proposer ou indiquer les méthodes de la Terreur en son sens révolutionnaire. Nietzsche
va faire comparaître devant son propre tribunal, tribunal qui est aussi un tribunal révolutionnaire,
lorsqu’il casse en 2 l’histoire du monde, et devant lequel Nietzsche va faire comparaître les noms
de l’ordre ancien. Nous avons déjà vu l’énoncé : « je viens de faire fusiller tous les antisémites »,
ce qui était déjà un 1er nettoyage, et puis, à Metz von Salis, alors là on est plus sur le bord des
billets de la folie, le 3 janvier 1889 à Turin : « je viens juste de prendre possession de ma
propriété, je jette le pape en prison et je fais fusiller Wilhem, Bismarck et Stöcker. Le Crucifié ».
La détermination Fouquier Tinville du nietzschéisme ne fait pas l’ombre d’un doute.
Parvenu à ce point, on pourrait soutenir que l’acte philosophique au sens de Nietzsche est
finalement un processus mimétique au regard de l’acte révolutionnaire stricto sens, que, petit à
petit, en dépit des efforts de Nietzsche pour garder la distance, il en revêt, au moins
formellement, le système des attributs principaux :
- la métaphorique de la rupture radicale
- la stylistique explosive et dynamitante
- la figure implacable et en même temps légitime de la Terreur
L’hypothèse pourrait alors être la suivante : Nietzsche a-t-il été ce cas singulier d’un philosophe
– mettons lui le nom qu’on veut – d’un penseur, entrant en rivalité mimétique avec le thème
révolutionnaire historico-politique, de telle sorte qu’il aurait déterminé l’acte philosophique à
partir des attributs formels de l’acte révolutionnaire ?
Si on soutenait cette hypothèse, on en viendrait à dire qu’il y aurait finalement une perte, chez
Nietzsche, de la singularité de l’acte philosophique, en tant qu’il serait pris aux rets ou à l’image,
ou pris dans le cheminement mimétique d’un rapport de rivalité avec le thème de son siècle, en
tant que thème de la révolution. Beaucoup de choses vont dans ce sens, et permettraient de
soutenir que Nietzsche est une tentative à la fois désespérée et captive de saturer l’acte
philosophique de tous les attributs mimétiquement dégagés de ce que, par ailleurs, on déclare
mépriser, et qui est, exemplairement, à la fin des fins, la révolution française.

complications : l’éternité

Cependant, il y a un certain nombre de grandes complications, qui viennent perturber ce schéma


simple, et qui déterminerait l’acte philosophique chez Nietzsche par une mimétique de la
configuration révolutionnaire. Pourquoi ? Eh bien, parce que à l’idée d’une rupture radicale :
casser en 2 l’histoire du monde, se surimpose un autre thème, un peu décalé, qui est celui d’une
intemporalité conquise quasiment au rebours de l’explosion par indifférence et distance. Je
soutiendrais volontiers que le régime de l’acte philosophique chez Nietzsche, c’est cette
surimposition elle-même : la surimposition du thème de la rupture absolue et du thème de la
distance intemporelle, qui requiert la solitude de l’indifférence.
Prenons le Cas Wagner, et vous allez voir comment ces formules deviennent équivoques et
subtiles (1888 toujours), Avant propos : « qu’exige un philosophe en premier et dernier lieu de
lui-même ? ». On attendrait : d’être assez fort pour briser en 2 tronçons l’histoire de l’humanité.
Mais Nietzsche écrit « de triompher en lui-même de son temps, de se faire intemporel ». Je ne dis
pas que cet énoncé est exactement contradictoire à l’autre, je dis qu’il se surimpose à l’autre
selon manifestement une prescription décalée. Il ne s’agit pas de dire que là où Nietzsche dit : il
faut vaincre son temps en soi-même, et se faire intemporel, et l’autre énoncé où il dit que le
philosophe doit casser en 2 l’histoire du monde, il y a contradiction formelle – du reste le
repérage de la contradiction formelle n’a aucun intérêt chez Nietzsche. La logique du contre n’est
justement pas la logique de la contradiction. Je dis seulement que c’est une surimposition, un
autre thème à concevoir quasiment musicalement comme si 2 thèmes assez hétérogènes venaient
se surimposer dans une séquence transitoire. Il dira aussi dans le Crépuscule des Idoles comme
maxime pour la philosophie : que doit faire le philosophe, et qu’est-ce qu’il désire faire, lui,
Nietzsche : « créer des objets sur lesquels le temps se casserait les dents, tendre par la forme et
la substance à une petite immortalité ». Je dirais que la surimposition opère entre un principe de
rupture, dont l’espace est maximal, et la thématique de l’intemporalité ou de l’immortalité
comme gain de l’œuvre – « créer des objets sur lesquels le temps se casserait les dents » - ie,
nous le verrons, être dans l’élément du retour éternel. Or, cette surimposition, je pense qu’elle est
extraordinairement lisible dans ce livre surprenant qui est l’Antéchrist, en la prenant plus
massivement, moins en prélèvement. Il faut bien voir que l’Antéchrist est un livre absolument
crucial aux yeux de Nietzsche, ce n’est pas un livre parmi les autres.

l’Antéchrist

Rappelons quelques éléments maintenant bien connus de l’histoire du livre inexistant qui s’est
longtemps appelé la Volonté de Puissance, et sur lequel, y compris Heidegger, continue pour
part à bâtir, tout en en déniant l’existence, le propos, son interprétation. Livre enfin auquel
Deleuze continue à se référer dans son ouvrage sur Nietzsche. Il y a donc eu une ténacité
existante exceptionnelle de ce livre inexistant. Aujourd’hui, on sait très bien comment les choses
se sont passées. Je vous les dis en 2 mots, car il vaut mieux les savoir. Nietzsche a eu un temps,
en effet, le projet d’écrire un livre récapitulatif qui devait s’appeler la Volonté de Puissance. Or,
à partir de 1887, 1888, ce titre est explicitement abandonné au profit d’un autre qui est
Renversement de toutes les valeurs. Donc désormais, celui qui va concentrer l’acte de casser en
2 l’histoire du monde, c’est Renversement ou Transvaluation de toutes les valeurs. Le 1er
chapitre ou quasiment l’introduction de ce supposé ou projeté livre s’appelle l’Antéchrist, et
ultimement, il semble bien que Nietzsche considère que l’Antéchrist est le tout de la chose,
comme étant à lui seul le résultat de ce processus labyrinthique, qui a un moment donné s’est
virtuellement appelé Volonté de puissance, puis transvaluation de toutes les valeurs, et qui
s’appelle Antéchrist, et qui finalement est ce qu’il y a à côté de quoi il n’y a que débris.
L’Antéchrist a pour sous-titre « Imprécation contre le christianisme », c’est donc un genre
littéraire particulier : l’imprécation. Et il commence par une introduction qui expose ce qui est
requis par le lecteur pour comprendre l’Antéchrist. Une fois de plus, nous avons de la part de
Nietzsche un descriptif du lecteur : quels sont les réquisits attendus du lecteur, question insistante
dans le texte de Nietzsche. On lit dans le Prologue que le lecteur pour ouvrir le livre, une fois de
plus, doit « … être exercé à se sentir au-dessus du misérable bavardage contemporain du
politique et d’égoïsmes nationaux. Il faut être devenu indifférent… ». Ce qui est donc requis pour
avoir accès à ce livre qui, en un certain sens, concentre lui-même l’acte de rupture radicale en 2
de l’histoire de l’humanité, c’est un principe d’indifférence. Et exactement à la même époque,
Nietzsche écrit dans une lettre : « je vais commettre l’acte si étrangement solitaire de l’inversion
de toutes les valeurs ». Là aussi, à la vision programmatique triomphale de casser en 2 l’histoire
du monde, et à la mimétique révolutionnaire qu’il détient, se surimpose manifestement un autre
régime qui est le régime de la solitude et de l’indifférence, comme ce qui est requis pour être de
cet acte, le comprendre et y participer. Toute une partie du propos que je vais essayer de tenir,
c’est de comprendre cette surimposition. Comment un acte qui est si visiblement une mimétique
de la révolution peut-il, par ailleurs, être déterminé comme une solitude indifférente ? Je pense
que si on peut traiter et résoudre cette question, on se tient dans l’exposition nietzschéenne elle-
même. On est dans ce qui du point de l’acte va en délivrer le sens le plus intime. Une autre
manière de formuler cette question, c’est de dire : pourquoi diable l’Antéchrist se termine-t-il par
une loi ? par un projet de loi ? Finalement, cette proposition tonitruante de l’acte radical qui
casse en 2 l’histoire du monde se donne dans un projet de loi contre le christianisme, qui n’est,
certes, déposé devant aucune assemblée, sinon Nietzsche lui-même, tel que font assemblée ceux
qui reconnaissent qu’il y a Nietzsche lui-même. J’ai toujours pensé à la déception qu’on éprouve
– en tout cas que j’éprouve, n’entrons pas dans le on – quant à la fin du Manifeste du Parti
Communiste de Marx : on trouve le programme final. Ça commence par l’histoire monumentale
de la lutte des classes, les prolétaires qui n’ont à y perdre que leurs chaînes et un monde à y
gagner – puis après, programme (ton très ironique) : diminuer le temps de travail etc… etc… Il y
a une déception. Or, véritablement, je pense qu’entre l’Antéchrist et le projet de loi contre le
christianisme à la fin d’un côté, et les réformes programmatiques finales du Manifeste du Parti
Communiste de Marx, je sens une analogie mimétique, si je puis dire. Nous n’aurons pas le
temps maintenant de le commenter, mais après qu’il y ait eu tout l’Antéchrist, qui est proprement
aux yeux de Nietzsche le concentré de l’explosif nouveau qu’il a trouvé (cela c’est de la
dynamite non chrétienne !), le livre se termine par une loi. Or, quand on fait sauter quelque
chose… ce n’est pas une loi qu’on trouve. Entre la logique de la dynamite et la logique de la loi,
l’appariement n’est pas évident, pas plus qu’entre la prédication de la révolution communiste
dans le Manifeste et le programme gouvernemental qui se situe à la fin. La connexion n’est pas
évidente dans les 2 cas. Je vous lis en abrégé cette loi contre le christianisme, promulguée au jour
du salut, 1er jour de l’an I (le 30 septembre 1888 du faux calendrier).
Guerre à outrance au vice : le vice est le christianisme
Article 1 : est vicieuse toute sorte de contre-nature. L’espèce d’homme la plus vicieuse est le
prêtre.
Article 2 : toute participation à une service divin est un outrage aux bonnes mœurs. On sera plus
dur envers les protestants qu’envers les catholiques, plus dur envers les protestants libéraux
qu’envers ceux de stricte obédience. Etre chrétien est d’autant plus criminel que l’on se
rapproche le plus de la science. Le criminel des criminels est par conséquent le philosophe.
Article 3 : le lieu digne d’exécration où le christianisme a couvé ses œufs de basiliques sera rasé
et cet endroit maudit de la terre inspirera l’horreur aux générations à venir. On y élèvera des
serpents venimeux.
Article 4 : prêcher la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Mépriser la vie
sexuelle, la souiller par la notion d’impureté, c’est le vrai péché contre l’esprit saint de la vie.
Article 5 : manger à la même table qu’un prêtre exclut : on s’excommunie par là de la société
honnête. Le prêtre est notre Tchandala – il faut le mettre en quarantaine, l’affamer, le bannir
dans les pires déserts.
Article 6 : on donnera à l’histoire « sainte » le nom qu’elle mérite, celui d’histoire maudite. On
emploiera les mots de « Dieu », « messie », « rédempteur », « saint » comme des injures et pour
désigner les criminels.
Article 7 : tout le reste en découle.

Eh bien, nous en resterons là !


3EME COURS

rappels

L’acte philosophique tel que Nietzsche le soutient, notamment dans l’année 1888, qui est notre
porte d’entrée dans l’entreprise nietzschéenne, l’acte est rupture absolue, il est événement pur.
Donc la philosophie au sens où Nietzsche entend ce mot est apte à produire une cassure en 2 de
l’histoire de l’humanité et à faire advenir au regard de l’interprétation du vieux monde, ou des
vieilles valeurs, une nouveauté affirmative intégrale. Je rappelle que cet acte philosophique ne
consiste pas, comme le soutient pour part Heidegger, à surmonter le nihilisme. La détermination
de l’acte n’est pas du type d’un surmonter, elle est du type d’une brisure, ou comme le dit
Nietzsche lui-même : « je prépare un événement qui selon toute vraisemblance va briser
l’histoire en 2 tronçons ». J’avais aussi souligné l’évidente dimension de rivalité mimétique avec
la révolution, singulièrement avec la révolution française. Rivalité mimétique veut dire que dans
la détermination de son acte, Nietzsche est à la fois dans un rapport de fascination / rivalité
formelle avec le thème révolutionnaire comme précisément l’histoire brisée en 2, et aussi dans un
rapport de répulsion et de dénégation, qui consiste à estimer que la révolution n’a pas été ce
qu’elle énonce être, ie un briser en 2 de l’histoire de l’humanité. C’est en ce sens qu’on peut dire
que l’acte nietzschéen – j’introduis ici ce mot que je soutiendra de diverses façons – peut être
nommé une conception archi-politique de la philosophie. Par conception archi-politique, il ne
faut pas naturellement entendre le thème, somme toute traditionnel, d’une propos de fondation de
la politique dans l’élément de la philosophie, ni non plus d’une détermination d’une originalité
essentielle immanente à toute politique, ni même une détermination de l’essence de la politique,
fût-ce dans sa détermination révolutionnaire. Par archi-politique, il faut, au contraire, entendre un
arrachement à tout propos fondateur, encore bien plus, naturellement, à tout propos éthique, ie à
tout propos qui serait un propos, disons, de surveillance philosophique de la politique, mais il
faut entendre une détermination de l’acte philosophique lui-même : c’est l’acte lui-même qui,
accomplissant la rupture dans l’histoire de l’humanité, se détermine comme politique en un sens
principiel et radical, que la politique proprement dite ne soutient pas. C’est l’acte lui-même qui
va être brisure de l’histoire sous l’opacité d’un nom propre, nom propre qui est « Nietzsche » lui-
même, en rappelant ce que j’ai déjà dit sur la différence qu’il convient d’introduire entre
Nietzsche comme sujet ou auteur raturé de son entreprise, et « Nietzsche » comme nom propre
catégoriel, ie comme nom propre organisateur à l’intérieur du dispositif de pensée de la pensée
elle-même. Donc sous l’opacité de ce nom propre « Nietzsche », la philosophie est archi-
politique, en ceci qu’elle effectue la cassure en deux de l’histoire de l’humanité.
Mais je voudrais introduire une précision. Le fait que l’acte philosophique soit archi-politique
veut dire à la fois extension inouïe de la puissance ou de la capacité du politique, d’un côté, mais
de l’autre, aussi bien la dissolution de toute politique, au sens non archi-politique du terme. De
sorte que Nietzsche énoncera tantôt que son acte résilie toute politique, tantôt qu’il est lui-même
la suréminence de la politique. Par exemple, dans le brouillon de la lettre à Georg Brandes, nous
avons déjà cité ce texte, il dit : « nous venons d’entrer dans la grande politique, et même la très
grande ». C’est le versant que j’appelle supra-politique ou radicalement politique. Et puis, dans
le brouillon d’une lettre à Guillaume II, il écrit en revanche : « [le concept de la politique s’est
totalement dissous dans une guerre entre esprits, toutes les images de la puissance ont volé en
éclats] - il y aura des guerres comme il n’y en eut encore jamais ». Nous avons donc une sorte
d’oscillation constituante dans la détermination de l’acte archi-politique entre l‘idée d’une
extension en radicalité de la politique elle-même, et un geste qui dissout l’effectivité de la
politique. Notons que ces 2 textes sont des brouillons, ie qu’aucun des 2 n’a été adressé. Et
effectivement, il y a dans l’archi-politique quelque chose d’essentiellement non adressé, parce
que l’archi-politique est le tourment même de l’acte nietzschéen dans son rapport improbable à la
politique. Ceci étant, le côté brouillon dans tous les ses du terme de cette oscillation entre la
supra politique et la dissolution de la politique, cette coexistence événementielle archi-politique
de la grandeur et de la dissolution va contre l’herméneutique heideggerienne sur ce point.
Heidegger comme Nietzsche admettent que sous le nom immédiat de politique ne se présente en
dernier ressort que le nihilisme moderne, point sur lequel il n’y a pas de dissension entre l’un et
l’autre. Nietzsche aura d’ailleurs la lucidité particulière d’assigner provisoirement le nihilisme,
en tant que contenu réel du mot politique, aux allemands. Le nom allemand désigne pour
Nietzsche la rature de tout événement affirmatif, la rature ou le ratage, mais plus précisément la
biffure ou le recouvrement, ou l’occultation de toute événementialité effective. C’est cela qui est
allemand. Par exemple, dans l’Antéchrist, aphorisme 61 : « la réforme, Leibniz et la prétendue
philosophie allemande, « les guerres de libérations », le Reich allemand, c’est chaque fois le mot
en vain écrit sur quelque chose qui existait déjà, sur quelque chose d’irremplaçable ». Parmi le
système général des nominations nietzschéennes, le mot Allemand, c’est en réalité le mot en vain
écrit « sur qch d’irremplaçable ». On peut dire que la politique en son sens courant, ie pour
Nietzsche en son sens allemand, c’est très précisément la rature ou l’occultation de
l’irremplaçable, ie sa dimension de déni infligée à toute affirmation événementielle. Sur ce point,
le sens d’allemand mis à part !, Heidegger et Nietzsche convergent dans la détermination de la
politique comme rature de l’événementialité. Mais Nietzsche ne va pas se proposer de surmonter
ou de relever cette situation. Il va s’excepter de tout traitement dialectique de cette disposition,
car l’acte nietzschéen, on pourrait le définir ainsi, c’est la volonté de réaffirmer
l’irremplaçable, non pas dans la figure d’un contre ou d’un renversement, mais dans la
figure d’un excès dissolvant - ce qui va soutenir dans la dimension d’excès la politique en excès
sur elle-même, ie la politique comme supra-politique, dissolvant désignant le fait que cet excès
est proprement aussi et en même temps la dissolution de toute politique. Et c’est cet excès
dissolvant qui est par soi-même la réaffirmation de l’irremplaçable que la politique courante a
raturé. Heidegger visant Nietzsche a écrit : « l’anti-métaphysique et l’inversion de la
métaphysique, mais aussi la défense de la métaphysique pratiquée jusqu’alors, forment une seule
et même machination par quoi se traduit l’omission advenue depuis longtemps du demeuré
manquant de l’être même ». Donc visant Nietzsche, Heidegger énonce que l’inversion de la
métaphysique, le retournement de toutes les valeurs, l’anti-métaphysique, est au fond
originairement, ou co-originairement, dans le même élément que la métaphysique, ie perpétue du
biais de l’histoire de l’être l’occultation « du demeuré manquant de l’être ». Or, dans cette
description, je pense qu’il y a un point de mécompréhension, qui est que l’acte nietzschéen n’est
pas essentiellement dans la forme de l’anti. En dépit de la métaphorique explicite du
renversement ou du retournement, en dépit de l’anti présent dans l’Antéchrist, la figure agonique
et antagonique de l’anti n’est pas la forme singulière la plus profonde de la représentation
nietzschéenne de l’acte. L’acte n’est pas dans la forme de l’anti, ni dans celle de l’inverse, encore
moins dans celle de la défense. L’acte est une cassure qui réaffirme l’irremplaçable sans avoir à
le remplacer, ie que la réaffirmation de l’irremplaçable à la fois supra-politique et dissolution de
la politique n’est pas dans la figure du remplacement, mais dans la figure de la réaffirmation de
ce qui est déjà là, mais raturé et oblitéré par la politique en son sens allemand. L’acte nietzschéen
va briser en 2 l’histoire de l’humanité, là où la politique a effacé une rupture déjà là. C’est
évidemment en ce sens que le geste est effectué et tenu dans l’élément du retour éternel, parce
que la rupture déjà là, telle qu’oblitérée par la politique, en constitue le site. Et on peut dire que
l’irremplaçable raturé c’est, pour l’acte nietzschéen, le site de l’événement. L’événement est situé
dans un déjà là oblitéré qui fait que la réaffirmation de son caractère irremplaçable n’est pas
tenue d’en passer ni par une relève, ni par un remplacement. Voilà pourquoi on peut dire – c’est
un point sur lequel Deleuze insiste à juste titre - que l’acte archi-politique de Nietzsche est dans
la forme d’un coup de dés.
le coup de dés : Nietzsche et Mallarmé

Le coup de dés est proprement ce qui vient ici faire image ou dénotation pour ce qui n’est pas
justement dans la forme de l’anti, de l’inversion ou du remplacement, mais dans la figure de la
réaffirmation de l’irremplaçable. Deleuze traite la question du coup de dés de Mallarmé avec
rigueur, il suffit que vous vous y reportiez dans Nietzsche et la Philosophie, chapitre 1, §11. On
peut simplement récapituler les caractéristiques du coup de dés nietzschéen selon Deleuze, coup
de dés qui est en un certain sens l’acte lui-même.
- le coup de dés est unique : il n’est pas un coup de dés probabiliste, ie une suite tendancielle de
coups de dés, qui tendraient vers une moyenne ou un résultat statistique. Il est en une seule fois
exactement comme c’est en une seule fois que Nietzsche va, réaffirmant l’irremplaçable, casser
en 2 l’histoire du monde.
- le coup de dés affirme le hasard : il est à la fois affirmation et réaffirmation du hasard, et par là
même il en fait une nécessité, ie que la nécessité n’est rien d’autre que l’élément affirmatif du
hasard, c’est pourquoi le geste du danseur va déployer un nombre, ou comme dira Mallarmé,
« l’unique nombre qui ne peut pas être un autre ».
- le coup de dés est un acte inhumain dans la figure d’un vouloir. De ce point de vue, soutenir
que l’acte nietzschéen est dans la figure du coup de dés aussi comme geste inhumain, qui est le
biface du hasard et de la nécessité qu’il affirme, fait échapper Nietzsche à la prescription
subjective ou à la prescription par la figure métaphysique du sujet où Heidegger tente de le tenir
captif dans sa corrélation destinale à Descartes. Le fait que le coup de dés soit un acte inhumain,
tel qu’en lui le hasard s’affirmer comme nécessité, et finalement vient à réaffirmer
l’irremplaçable, fonde que Nietzsche, comme nous l’avons déjà remarqué, puisse dire
simultanément, nous avons cité les 2 formules, mais disjointes, nous pouvons maintenant les
assembler, d’une part : « je suis toujours à la hauteur du hasard », et d’autre part « je suis un
destin », formules qui veulent dire dans les termes mêmes de l’analyse deleuzienne de Nietzsche,
et ce point me paraît absolument fondé, « je suis un coup de dés », ie je suis l’acte même du coup
de dés par quoi l’irremplaçable oblitéré va être hasardeusement réaffirmé et l’histoire brisée en 2.
C’est aussi pourquoi Nietzsche, nous avons expressément cité ce passage, déclare qu’il « n’est
pas un homme », ce qui ne signifie pas directement ou immédiatement qu’il est le surhomme,
mais que le n’être pas un homme est condition intrinsèque de l’acte inhumain qu’est le coup de
dés. Nietzsche écrit exactement « c’est un préjugé que je sois un homme », ie un préjugé portant
sur le Nietzsche qui n’est pas « Nietzsche ». Il y a toujours cette opération essentielle de bien
représenter que « Nietzsche » est un nom propre opaque pour l’acte, à distinguer naturellement
du Nietzsche que, par préjugé raisonnable, on peut en effet affirmer qu’il est un homme.
Parenthèse : sur ce point, Deleuze établit une ressemblance formelle avec Mallarmé. Elle saute
aux yeux, mais en même temps elle est profonde. Le texte de Deleuze confronte soigneusement
le coup de dés nietzschéen et le coup de dés mallarméen. Dans Nietzsche et la philosophe,
Deleuze est très violent contre Mallarmé. Il variera un peu sur ce point plus tard. Mais là, il
considère que l’interprétation mallarméenne du coup de dés est proprement l’interprétation
nihiliste du coup de dés nietzschéen, ou sa reprise nihiliste. Je cite Deleuze : « Mallarmé, c’est le
coup de dés mais revu par le nihilisme, interprété dans les perspectives de la mauvaise
conscience et du ressentiment ». Vous imaginez bien que cet énoncé me scandalise ! Que
Mallarmé soit assigné aux « perspectives de la mauvaise conscience et du ressentiment » est
quelque chose qui m’est tout à fait désagréable, et je soutiendrai, mais pas tout de suite, la thèse
opposée. Mais que signifie la thèse opposée ? On ne va pas dire que c’est la bonne conscience ou
l’assentiment. La thèse opposée est la suivante, au regard du coup de dés nietzschéen : Mallarmé,
c’est le coup de dés intégralement soustrait à l’impasse folle de sa volonté (car nous verrons que
la trace de la volonté demeure dans ce que j’appellerais le cercle de l’acte nietzschéen) pour être
poétiquement pensé comme pur il y a. Autrement dit, Mallarmé ne va pas supposer sous son nom
propre l’acte lui-même, mais il va poétiquement supposer le il y a de cet acte. Et il faudra
distinguer l’effectivité folle où Nietzsche doit finalement venir lui-même à la place de l’acte, et le
geste mallarméen qui, d’ailleurs, n’est plus ni philosophique, ni anti-philosophique, mais
purement et intégralement poétique, par quoi sera délivré le il y a du coup de dés, sans prétendre
que soit délivré là son effectivité, ie sans prétendre que ce il y a du coup de dés est la cassure en 2
de l’histoire du monde. Autrement dit, Mallarmé dira : il y a de l’acte, ou il y a la possibilité
d’affirmer le hasard, et de cette affirmation résultera, en effet, « l’unique nombre qui ne peut pas
être un autre », ie la constellation, mais l’événement même sera laissé dans le suspens du il y a.
Mallarmé propose le poème de l’événementialité venu à la place de ce que Nietzsche propose ou
suppose, et qui est, il faut bien le dire, la folie d’un acte archi-politique. Disons aussi que le
poème de l’événementialité vient à la place de la détermination archi-politique de l’acte. Nous
reviendrons sur tout cela.
Ceci étant dit, il reste que l’acte nietzschéen n’a, à mon sens, pas grand-chose à voir avec le
vouloir métaphysique d’un renversement de la métaphysique. C’est dans une autre logique qu’il
se situe, en tant que coup de dés ou brisure en 2 de l’histoire de l’humanité. Nous dirons que
l’acte nietzschéen, c’est ce qui, du côté du hasard, va dissoudre toute politique, et, du côté de
l’affirmation du hasard, qui se dira aussi destin, va établir la politique dans son irremplaçable
grandeur. Vous voyez que dans le biface de l’acte en pur coup de dés, nous pouvons y relire cette
détermination apparemment ambiguë entre dissolution de la politique et établissement de sa
grandeur. En réalité, en tant, comme dirait Mallarmé, que le hasard est en jeu, c’est bien de la
dissolution de toute politique qu’il va s’agir, mais en tant que c’est de l’affirmation du hasard
qu’il s’agit, c’est au contraire de son irremplaçable grandeur qu’il est question.

l’acte, surimposition de la brisure et de l’éternité

Cependant, une fois tout ceci rappelé, je dirais que pour Nietzsche, l’acte a aussi une dimension
soustractive de lui-même. Au fond, jusqu’à présent, nous en avons donné la logique intrinsèque :
dans la supposition que l’acte ait lieu, voilà sa détermination. Mais il y a une dimension
purement soustractive à soi, qui est que Nietzsche doit endurer que l’acte n’aura jamais eu lieu
dans son espace général, qui est comme on le sait l’histoire de l’humanité. Et là, nous entrons
dans des chicanes extraordinairement serrées, qui attestent que l’acte a lieu, ie quelle est
l’épreuve de probation de l’acte ? quel est le signe de reconnaissance de l’effectivité de l’acte
archi-politique ? du coup de dés ? C’est à la fois la question de ce qui fait signe en lui de son être
même, c’est aussi, il faut bien le dire, la question de son témoin, ou de son éventuel témoin. Qui
peut, ou qui doit, être convoqué par l’opacité même du nom de « Nietzsche » à être témoin de
l’acte, que ce nom nomme ou surnomme ? En contraste avec une 1ère détermination que nous
venons de rappeler, qui est l’effectivité emphatique ou archi-politique de l’acte, Nietzsche va
aussi soutenir que l’acte est solitaire et silencieux, et que, dans ce silence et dans cette solitude,
on entre dans le pb indéchiffrable de son effectivité ou du témoignage de son réel. Nous avons
cité la dernière fois dans la correspondance « je vais commettre… », toujours ce « je vais »,
toujours cette différence de l’acte, qui est imminent, mais dont l’imminence est aussi toujours
lointaine, donc : « je vais commettre l’acte si étrangement solitaire de l’inversion de toutes les
valeurs », et dans le prologue de l’Antéchrist : « il faut être devenu indifférent » à la fois pour
l’acte et pour en témoigner. Solitude, silence, indifférence et finalement intemporalité ». Ce qui
va être dessiné dans cette autre figure se surimpose à la 1ère figure de l’acte – cette figure
solitaire, silencieuse, inattestée et indifférente – c’est l’intemporalité qui de prime abord paraît
contredire le temps même de l’acte, à savoir casser en 2 l’histoire du monde. Nietzsche va dire
dans l’avant propos du Cas Wagner : « Qu’exige un philosophe en 1er et dernier lieu de lui-
même ? de triompher en lui-même de son temps, de se faire intemporel ». Et dans le prologue de
l’Antéchrist : « … être exercé à se sentir au-dessus du misérable bavardage contemporain du
politique… ». La question est alors la suivante : comment ce qui brise en 2 l’histoire du monde
peut s’attester par de l’intemporel ? comment l’événement explosif (nous avions parlé la
dernière fois de Nietzsche comme le chercheur d’une dynamite non chrétienne par rapport à la
Révolution, y compris française, qui est encore de la dynamite chrétienne) non chrétien, de celui
qui a trouvé la dynamite non chrétienne et qui est au cœur de l’explosion, peut-il être au-dessus
de ce qu’il va ruiner ou excepté de tout ce qui se donne, y compris dans la brisure ? C’est cela
que j’appelle la surimposition. Il semble qu’à la définition immédiate de l’acte comme brisure en
2 de l’histoire du monde, qui assigne à la philosophie la tâche de l’archi-politique, se surimpose
en effet une autre définition, une autre détermination, qui, elle, affecte l’acte au silence de
l’intemporel et à un élément d’invisibilité, ou de latence, ou de différence, qui est absolument
d’un autre ordre que l’historicité brillante ou proclamée de la 1ère figure. Et je voudrais chercher
la clé de cette surimposition, et par là même nous enfoncer plus encore dans le paradoxe de la
détermination nietzschéenne de la philosophie.

l’exécration du christianisme

La surimposition me paraît liée à ceci que l’acte, en tant qu’il est l’acte archi-politique de la
philosophie, a nécessairement une nature déclaratoire, ie que dans son essence – et là, qu’on le
prenne sur les 2 bords de la surimposition – l’acte philosophique est une déclaration : quelque
chose vient à être déclaré, et c’est ce déclaré comme tel qui va, doit casser en 2 l’histoire du
monde. Mais que déclare-t-il, cet acte ? qu’est-ce qui est déclaré ? Nous avons déjà vu à propos
du fait que Zarathoustra soit toujours pensé comme son propre précurseur, ou s’énonce lui-même
comme tel, que d’une certaine façon, ce qui est déclaré, c’est justement l’imminence de l’acte.
Cela, c’est une 1ère version. Donc l’acte comme déclaration se déclare lui-même comme venue.
Zarathoustra dira expressément qu’il est le coq qui précède sa venue. Il est la prévenue de la
survenue, enfin quelque chose de cet ordre. Mais vous voyez bien que cette 1ère possibilité est
circulaire, parce qu’elle installe l’acte philosophique dans l’antécédence à soi. Et comme cette
figure est repérable chez Nietzsche, elle n’est pas satisfaisante, y compris pour lui-même. Il faut
donc en venir à : « qu’est-ce qui est déclaré dans la déclaration philosophique en tant qu’acte ?
». En apparence, en apparence, le contenu de la déclaration c’est le jugement du vieux monde et
de ses vieilles valeurs. Et on sait que le nom générique du vieux monde et de ses vieilles valeurs,
c’est christianisme. Donc le contenu de ce qui est déclaré, c’est le jugement du christianisme, si
bien que l’acte comme déclaration a descriptivement, quasiment phénoménologiquement,
d’abord la forme d’un verdict, ie que le philosopher comme acte se présente comme verdict sur
le système du vieux monde, les vieilles valeurs subsumées sous le nom générique de
christianisme. C’est bien ainsi que se présente la conclusion de l’Antéchrist. Je rappelle que pour
le Nietzsche terminal, l’Antéchrist, le livre ou la brochure qui porte le nom d’Antéchrist est en
un certain sens l’acte lui-même, puisque, la fois dernière, je vous avais retracé l’histoire qui
conduit du projet de la volonté de puissance au projet d’une transvaluation de toutes les valeurs,
à la rédaction de sa 1ère partie qui est l’Antéchrist. La correspondance environnante indique
qu’aux yeux de Nietzsche, l’Antéchrist constitue la déclaration elle-même qui est en un certain
sens l’acte lui-même. Or, comment se conclut l’Antéchrist ? Par cette péroraison : « j’en arrive à
ma conclusion et j’énonce maintenant mon verdict. Je condamne le christianisme, j’élève contre
l’Eglise chrétienne l’accusation la plus terrible qu’accusateur a jamais prononcé. Elle est pour
moi la pire des corruptions concevables, elle a voulu sciemment le comble de la pire corruption
possible. La corruption de l’Eglise chrétienne n’a rien épargné, elle a fait de toute valeur une
non-valeur, de toute vérité un mensonge, de toute sincérité une bassesse ». Voilà pour le verdict.
L’acte semble être finalement dans la dimension publique du verdict ou de la déclaration, parce
que Nietzsche ajoute un peu plus loin un point à mon avis très important, dans le même
aphorisme 62 : « cette éternelle mise en accusation du christianisme, je la veux afficher sur tous
les murs, partout où il y a des murs – j’ai pour cela des lettres qui rendraient la vue aux
aveugles… ». L’archi-politique dans les termes de l’Antéchrist est la proclamation publique de
l’exécration publique ou du verdict. La disposition sur tous les murs de l’exécration ou du
verdict. On peut donc dire que l’acte dans sa détermination 1ère ou descriptive, c’est le jugement
sur le vieux monde porté à la connaissance d’un public générique, parce que « tous les murs »
signifie que l’adresse est universelle ou quelconque – « sur tous les murs ».
On notera 2 choses, qui sont comme une espèce de vacillation problématique de la détermination
de l’acte comme publication du verdict :
- la 1ère : « …j’élève contre l’église chrétienne l’accusation la plus terrible qu’accusateur n’ait
jamais prononcée ». L’acte, ce n’est pas seulement le verdict, l’accusation ou l’exécration, mais
c’est qu’elles puissent être attestées comme la plus terrible qu’il lui ait jamais été porté. Ce point
lui est consubstantiel. Le verdict contre le christianisme et contre le vieux monde doit pouvoir
s’attester comme le plus terrible jugement qui ait jamais eu lieu. Nous reviendrons sur ce point,
où nous retrouvons la dimension d’excès nécessaire, ie que l’accusation n’est la substance de
l’acte que pour autant qu’elle soit l’accusation en archi-politique, ie une accusation distincte et
suréminente au regard de toutes celles qui ont été préalablement portées.
- la 2ème : « cette éternelle mise en accusation du christianisme », où nous retrouvons que l’acte
est toujours dans la figure d’une réaffirmation, ie que l’acte a de toujours déjà eu lieu et dont
Nietzsche est la réaffirmation à la fois hasardeuse et destinale, comme est toute réaffirmation
dans la forme d’un coup de dés.
Mais je dirais qu’à retenir tout cela, à savoir que l’acte philosophique serait finalement de porter
un jugement radical sur le vieux monde, et d’en proclamer publiquement l’exécration éternelle,
j’ai le sentiment que les dés ne sont pas encore vraiment jetés, ie que ce qu’il y a là, et que je
comprends dans sa radicalité et dans sa tension, me paraît plutôt être la figure encore virtuelle du
coup de dés, que le jet véritable des dés. La figure me paraît encore retenue ou, disons,
l’exécration, le verdict, me paraît être la forme du coup de dés, plutôt que son geste ou son lancé.
Je comparerais cela au moment mallarméen du Coup de dés, où les dés sont agités dans le poing
fermé. Voyez dans le poing fermé nietzschéen le poing fermé de l’exécration, de la vitupération
du christianisme effectivement. Mais ce qui va être là affirmé, le nombre stellaire qui va sortir de
là, le geste destinal en quoi le hasard de cette réaffirmation va être destiné, cela ne nous est pas
encore déchiffrable. Nous en sommes encore au moment, dirait Mallarmé, où le maître hésite
ancestralement à « n’ouvrir pas la main crispée par delà l’inutile tête ». Il y a encore de cela. Et
alors, je crois qu’il faut bien le dire, que dans sa figure nietzschéenne, la déclaration est encore
captive du cercle. Elle porte l’exécration des vieilles valeurs, donc elle assigne bien la
philosophie à une rupture radicale, mais elle ne la porte qu’en sorte que ce soit la déclaration
elle-même qui soit le seul contenu actif de cette exécration. Autrement dit, l’élément affirmatif
du verdict, cet élément affirmatif que nous attendons comme l’autre bord de la cassure en 2 de
l’histoire du monde, c’est en fait l’intensité du verdict lui-même, c’est pour cela qu’il est si
important que Nietzsche puisse affirmer que c’est le plus terrible des jugements jamais portés sur
le christianisme. Ou encore : la validité active de la déclaration, c’est d’exister comme
déclaration. Nietzsche lui-même est finalement encore là la seule dimension affirmative de l’acte,
il fait qu’il vienne en personne occuper le bord. Et je pense que c’est pour cela que dans la
disposition nietzschéenne de l’écriture à cette époque, l’Antéchrist et Ecce Homo sont
absolument couplés et sont l’unité de proposition, car comment commence Ecce Homo ? Ainsi :
« prévoyant qu’il me faudra sous peu adresser à l’humanité le plus grave défi qu’elle n’ait
jamais reçue, il me paraît indispensable de dire qui je suis ». « Prévoyant » : nous trouvons
toujours les « je vais, « bientôt », « tout de suite », « ça va être ». Nous sommes toujours au bord
de l’acte. Et le qui je suis vient là comme partie intégrante de l’approbation déclaratoire. Un peu
plus loin, Nietzsche va faire cette déclaration déchirante : « écoutez-moi, car je suis tel et tel ».
Tout se passe comme si entre la déclaration d’exécration du christianisme, de mise à mort du
vieux monde, et l’acte lui-même, ie la puissance active de la déclaration, subsiste encore une
irréductible question du témoin. Témoin, public, audience – quelqu’un – il faut qu’il y ait
quelqu’un. Et il y a quelqu’un au sens où ce quelqu’un comprend qui parle dans la déclaration.
Ce n’est pas la déclaration elle-même qui est en cause, elle est lisible, elle est là. Donc l’acte est
explicite en tant que déclaration, mais qui déclare, il ne suffit pas qu’il le dise, il faut encore que
quelqu’un sache qui est ce qui. Je dirais donc que la question du public ou la question du
quelqu’un, ou la question de l’autre, appelons là comme on veut, s’interpose ultimement, dans la
motivation nietzschéenne, entre la déclaration et la dimension active de la déclaration, donc entre
l’acte et lui-même. La question du public, la question du quelqu’un, n’est pas à rattacher au
contenu de la déclaration, mais elle est à rattacher à : qui déclare ? et cela constitue le cercle de
l’acte comme déclaration, à savoir que le sujet de l’énonciation doit être lui-même déclaré pour
que l’énoncé déclaratoire soit adressé selon une double déclaration. Et par conséquent, toute
déclaration qui se présente comme déclaration archi-politique au sens nietzschéen est double : il
faut incessamment que la déclaration déclare aussi le : qui déclare ? et la déclaration n’est pas en
puissance par elle-même de déclarer le qui déclare. Il faut a doubler d’une déclaration seconde
par quoi le qui je suis est énoncé, mais naturellement cette 2nde déclaration, elle, il est absolument
requis qu’elle soit entendue. L’approbation du qui je suis n’est plus suspendue à l’intelligibilité
des énoncés, elle est adressée ou inexistante, elle est entendue ou nulle, et c’est pourquoi le cri
nietzschéen : « écoutez-moi car je suis tel ou tel » met en jeu l’acte lui-même dans son
effectivité. Il n’est pas possible que l’acte philosophique au sens de Nietzsche ait lieu, si le qui je
suis n’est pas entendu et si la déclaration seconde ne vient pas dans le résultat de son adresse
valider la déclaration 1ère où nous retrouvons un thème que j’avais introduit dès le début, qui est
qu’une reconnaissance est nécessaire. Une reconnaissance est obligée, et cette reconnaissance,
c’est là le point, n’est pas le fait que la déclaration doit être reconnue, mais que pour qu’il y ait la
déclaration, il faut que le qui déclare ait été lui-même reconnu. Du coup, on se demande si cette
reconnaissance d’un qui n’est pas finalement l’événement lui-même, l’événement dans son
surgissement irréductible, le point de cassure véritable de l’histoire de l’humanité. N’est-ce pas
en définitive, non pas finalement l’exécration du christianisme, qui est, si l’on peut dire, un
résultat critique, mais que le qui déclare ? et l’intensité du qui déclare ? soit effectivement
reconnue ? Et comment peut-elle être reconnue ? c’est là que Nietzsche est au rouet, parce que
Ecce Homo est écrit pour obtenir ou pour extorquer cette reconnaissance. Mais en réalité, on voit
bien qu’elle la présuppose, parce que pourquoi s’intéresser à ce qui ? Si ce n’est pas précisément
en tant qu’il est le qui qui déclare ? Mais le qui qui déclare, à son tour, doit être identifié pour
que la déclaration fonctionne, et donc une reconnaissance inconditionnelle est demandée : il faut
que Nietzsche soit reconnu. Or, la reconnaissance de Nietzsche ne peut avoir qu’une figure
événementielle : elle viendra. C’est d’ailleurs ce que Nietzsche finit par dire au tout début du
Prologue de l’Antéchrist : « peut-être mon lecteur n’est pas encore né ». Mais si son lecteur n’est
pas encore né, c’est que la naissance de son lecteur est en réalité l’événement véritable. Le
véritable événement, le véritable surgissement, la véritable novation, ce n’est pas tant qu’il y ait
la déclaration d’exécration du vieux monde, mais que quelqu’un vienne, qui dise que « Nietzsche
a eu lieu », qui dise, qui reconnaisse que « Nietzsche » a eu lieu. Ou encore, on dira : la
reconnaissance est événementielle parce que, elle, est sans loi, incalculable. Elle ne se laisse pas
extorquer, elle n’est pas le produit des faits de la déclaration. Et ce à quoi l’entreprise tout entière
de Nietzsche se trouve dès lors suspendue, c’est que se lève quelqu’un qui dise : il y a Nietzsche,
il y a eu Nietzsche, ou Nietzsche a été, ou voici la déclaration telle qu’elle se suspend à l’identité
irréductible de Nietzsche. En attendant, que faire ? Parce que nous voyons bien qu’il y a là une
attente, une attente que Nietzsche énonce comme un différé ou un suspens irrésolu de la
possibilité de l’acte déclaratoire. Eh bien, en attendant, on va occuper le terrain par la loi,
précisément parce que l’élément de la reconnaissance est sans loi. C’est pourquoi, comme nous
l’avons dit la dernière fois, il y a cette chose surprenante que l’exécration contre le christianisme
se présente aussi comme loi contre le christianisme. Aussi à la question : qu’est-ce qu’une loi ?
On répondra par une définition très générale de la loi : une loi est ce qui vient à être quand une
reconnaissance n’a pas eu lieu. Ie quand un qui n’a pas pu être prononcé par l’autre. Ceci est
proprement la définition générique de la loi. Tant que l’autre ne prononce pas le qui, alors il faut
qu’il y ait la loi, qui vient obturer l’attente, peut-être indéfinie, de la reconnaissance du qui. Ou
encore : la loi, c’est quand nul ne reconnaissant qui je suis, il faut que le partage anonyme se
fasse dans l’élément de la loi. Et c’est dans la lucidité de ce point que Nietzsche, en attendant que
lecteur, qui pourra énoncer qu’il y a eu Nietzsche, va formuler une loi contre le christianisme.
C’est à cette loi que nous en étions restés la dernière fois. Nous allons la réexaminer à la lumière
de tout cela, en en ponctuant les particularités et les problèmes qu’elle soulève.

la loi contre le christianisme de l’Antéchrist

Alors je vous rappelle le titre : loi contre le christianisme.


- Loi : loi semble absolument contredire à l’acte, ie contredire à l’événementialité, car si
l’histoire du monde est cassée en 2, il n’y a certainement pas besoin de loi contre le
christianisme. Cela paraît l’évidence même, mais loi vient, en fait, obturer l’inexistence
provisoire des conditions de l’acte, qui est l’inexistence de la reconnaissance de « Nietzsche ».
- Contre : contre paraît aussi contredire à l’essence affirmative de l’acte, car l’essence de l’acte
tel que Nietzsche le détermine, ce n’est pas anti, ce n’est pas un renversement, ce n’est pas
l’agonique ou l’antagonique, c’est une cassure affirmative, ou ce que j’ai appelé un excès
dissolvant. Je vous rappelle que la définition de la philosophie par « Nietzsche » est la suivante :
« [la philosophie veut parvenir] à un acquiescement dionysiaque au monde tel qu’il est sans rien
en ôter, en excepter ou en sélectionner » (fragment posthume du printemps 1888). C’est la
philosophie sur le bord affirmatif de son acte. Il y a donc un paradoxe du contre.
- Christianisme : christianisme, c’est le nom générique des vieilles valeurs nihilistes. Il n’y a pas
à le prendre autrement. Mais ce qui va gêner dans le texte de la loi ensuite, c’est que
christianisme ne va pas fonctionner dans le texte de la loi comme nom générique des vieilles
valeurs nihilistes, mais dans une acception assez concrètement religieuse. C’est un pb sur lequel
nous reviendrons, mais que je pointe en passant : il y a une question décisive des noms chez
Nietzsche, ou une double figure. C’est un nom ambigu :
- en son sens générique, christianisme est le nom des valeurs nihilistes, ou c’est le nom du
devenir nihiliste de l’évaluation, ie le nom historial de la volonté de néant.
- en un autre sens, christianisme est une configuration singulière, un devenir singulier de la figure
du prêtre. Ce n’est pas tout à fait la même chose, car la loi contre le christianisme va être dans
une certaine mesure une loi contre le prêtre plus qu’une loi contre la volonté de néant. Pourquoi ?
parce que c’est une loi, précisément, et pas l’acte. L’acte lui-même portera ou brisera avec la
volonté de néant. La loi qui est finalement l’acte au défaut de l’acte ou qui est la déclaration
comme encore non active, la loi va plutôt viser la figure concrète de la religion, ie l’appareillage
du prêtre. Voilà pour le titre.

Ensuite : « promulguée au jour du salut, 1er jour de l’an un (le 30 septembre 1888 du faux
calendrier) ». Là, je n’y reviens pas, puisque nous en avons longuement parlé la dernière fois,
soulignons simplement ce que j’ai appelé la mimétique révolutionnaire. Cette loi est entièrement
prise dans la mimétique des décrets conventionnels, y compris la fondation du nouveau
calendrier, et le nouvel an un, dont Nietzsche est le fondateur.
Ceci dit, le pb est de savoir si on peut ouvrir une époque par une loi. Cette loi est promulguée au
jour du salut, 1er jour de l’an un, vous voyez bien le cercle : qu’est-ce qui détermine ce jour
comme le 1er jour de l’an un ? C’est précisément qu’il est le jour de la promulgation de la loi et
rien d’autre – rien d’autre n’atteste que nous soyions au 1er jour de l’an un, sinon que c’est
précisément ce jour là que la loi est promulguée. On a donc un cercle tout à fait net, qui est que
la datation de la loi n’est rien d’autre que l’effet de la loi elle-même. La loi, peut-on dire, se
date elle-même comme initiale. Et là encore, c’est évidemment parce que la loi vient à la place
de l’événement, qu’elle est la suppléance de l’événement encore attendu, et peut être le
fondement de sa propre date, ou l’événement qui la rapporte à sa propre date.

Ensuite, sous-titre : « guerre à outrance au vice : le vice est le christianisme ». Là, il faut
remarquer le vice, qui fait qu’apparemment on n’est pas tout à fait par delà le bien et le mal, car
si cela était, on ne serait dans la proclamation du christianisme comme vice. Il faut bien dire qu’il
y a là un élément de pure et simple commutation : ce qui était sacré est vicieux, et ce qui était
vicieux est sacré, ou ce qui était affirmatif est négatif, et ce qui était négatif est affirmatif. Mais
cet élément de commutation n’est pas du tout homogène à l’idée de briser en 2 l’histoire du
monde. Si nous n’avons affaire qu’à une permutation ou à un renversement terme à terme, nous
sommes, en effet, là, dans une relève ou dans une combinatoire. Donc le fait qu’on ait : guerre à
outrance au vice, ou que le vice soit le christianisme, exprime quoi ? Eh bien, exprime qu’on est
encore dans l’antériorité à l’événement lui-même, ie qu’on est dans le déclaratoire négatif, mais
pas encore dans ce que ce déclaratoire institue comme puissance de l’acte.
Examinons maintenant les 7 articles rapidement, l’un après l’autre, ie la déclaration elle-même
sous sa forme concentrée :
Article 1 : « est vicieuse toute sorte de contre-nature. l’espèce d’homme la plus vicieuse est le
prêtre : il enseigne la contre-nature. contre le prêtre on n’a pas de raisonnement, on a les
travaux forcés ». Passons vite. J’ai dit tout à l’heure l’essentiel, ie que la loi va s’orienter vers la
figure effective du prêtre, et ne pas porter exactement jugement ou rupture sur le générique de la
chose, ie la volonté de néant. Elle va être sous une normativité naturelle : « est vicieuse toute
sorte de contre-nature ». Donc il y a une normativité naturelle inspécifiée. On va être dans des
doublets nature / contre-nature, vice / non vice. Et on va adopter la mimétique terroriste. Je vous
en avais déjà donné des exemples la fois dernière pour vous indiquer comment la mimétique
révolutionnaire assumait la forme de la terreur dans des déclarations comme : « je viens de faire
fusiller tous les antisémites ». Là, c’est la promulgation d’un décret qui condamne le prêtre aux
travaux forcés. Le fait qu’il n’y ait pas de raisonnement – nous reviendrons sur la question du
raisonnement et de la preuve, articulation centrale chez Nietzsche – renvoie à l’énoncé
déterminant chez Nietzsche que : « ce qui a besoin d’être prouvé ne vaut pas grand-chose ». Il
n’y a donc pas à s’étonner que dans le contre le prêtre, il n’y ait pas besoin de prouver sa nature
vicieuse et contre naturelle, il y a les travaux forcés pour cela.

Article 2 : « toute participation à un service divin est un outrage aux bonnes mœurs. On sera
plus dur envers les protestants qu’envers les catholiques, plus dur envers les protestants libéraux
qu’envers les protestants de stricte obédience. Etre chrétien est d’autant plus criminel qu’on se
rapproche le plus de la science. Le criminel des criminels est en csq le philosophe ».
La récupération de la notion d’outrage aux bonnes mœurs est dans la lignée de la récupération du
vice et de tout le reste. On est dans l’inversion nominale. Je reviendrai tout à l’heure sur cette
question du retournement des noms. Puis vient une dimension qui dirige petit à petit la flèche
contre le philosophe au sens idéaliste du terme, accompagné d’un règlement de comptes avec les
allemands. Quant au philosophe, il semble bien que pour lui les travaux forcés soient à peine
suffisants, bien que le texte ne fasse nulle part allusion, j’y reviendrai, à la peine de mort.
Contrairement à Platon dans le Livre X des Lois, quand il règle la question des sophistes,
Nietzsche, quand il examine la question du philosophe, ne brandit pas la peine de mort –
donnons en lui acte. Mais enfin, « le criminel des criminels est en csq le philosophe », ie que
l’article 2 désigne ce que je développerai plus tard sous le nom d’anti-philosophie nietzschéenne.
Nous aurons à distinguer comme une catégorie singulière le mode propre sur lequel Nietzsche est
anti-philosophe. Vous savez que c’est la stratégie générale de ce séminaire de déployer les
figures constituantes de l’anti-philosophie en ce siècle. Et il est certain que Nietzsche est le 1er
fondateur de l’anti-philosophie moderne, contemporaine : contemporaine, parce que le 1er grand
anti-philosophe moderne est Pascal, avec lequel Nietzsche entretient des rapports très fraternels,
très essentiels, très roués et très complexes. Nous avons là une 1ère détermination de ce qu’il faut
entendre par anti-philosophie chez Nietzsche, qui lui-même se déclare, par ailleurs, mais en un
certain sens, philosophe. Ce qu’il faut entendre par philosophie dans anti-philosophie chez
Nietzsche, c’est proprement la religion déguisée en science, en son sens large, disons déguisée en
la rationalité. La philosophie, c’est en réalité la religion déguisée ou revêtue des oripeaux de la
scientificité. C’est donc, et c’est un point très important, la religion indiscernable, ie la religion
dans un élément qui n’est pas elle. Et, depuis Platon, on peut définir la philosophie historique
comme, non pas un service de la religion, non pas quelque chose qui est simplement comme la
religion, non pas même exactement comme une religion travestie, ce qui serait encore trop
imagé, mais comme la religion en quelque manière rendue indiscernable de ce qui n’est pas elle,
la religion logée parasitairement dans un élément qui de prime abord lui est hétérogène. Pour
prendre une image tout à fait contemporaine, la philosophie c’est comme un virus, ie que c’est en
état d’invisibilité dans un organisme que ça parasite, et où son identité n’est plus déchiffrable,
mais empruntée. Aux yeux de Nietzsche, la philosophie, c’est la religion à l’état de virus. Elle est
installée dans une homogénéité apparente à l’organisme de la pensée vivante, alors que c’est
bien, en effet, de la religion, ie du nihilisme qu’il s’agit. De ce point de vue là, l’anti-philosophie,
c’est d’abord ce qui rend visible, ie c’est la mise en visibilité de l’élément religieux tel que la
philosophie le dispose sous une forme dissoute ou absente à soi. C’est en ce sens que Nietzsche
s’auto-désigne toujours comme le plus grand psychologue du christianisme, ie celui qui sait
discerner le christianisme là où il est indiscernable. Voilà sur philosophie dans son acception
nietzschéenne 1ère, descriptive, et anti-philosophie. Et alors, effectivement, quand on l’a
discernée, on va prononcer que « le criminel des criminels, c’est en csq le philosophe ».

Article 3 : « le lieu digne d’exécration où le christianisme a couvé ses œufs de basiliques sera
rasé et cet endroit maudit de la terre inspirera l’horreur aux générations à venir. On y élèvera
des serpents venimeux ».
Je ferai 2 remarques sur cet article 3.
Je n’ai pas cherché, mais « cet endroit maudit », c’est Jérusalem, ou c’est Rome ? Je ne sais pas
trop. En tout cas, ce sera rasé, mais il y a eu une 1ère destruction du temple de Jérusalem… Il y a
vraiment sur la question de savoir où « le christianisme a couvé ses œufs de basilic » une pointe
d’obscurité, c’est une question qui ne m’est pas entièrement claire : la couvaison chrétienne.
La 2ème remarque que je voulais faire c’est qu’évidemment on est aussi là dans la mimétique
révolutionnaire : raser les symboles, marteler les blasons, sortir les tombeaux des rois et en
disperser les ossements se situe proprement dans l’idée de la mimétique révolutionnaire. Or, ceci
contredit expressément un passage de Zarathoustra où Zarathoustra reproche aux
révolutionnaires de se livrer à des choses aussi ridicules que de renverser les statues. Où il prend
même cela comme exemple de la futilité des révolutions politiques, au sens non archi-politique.
Or, dans la loi, et précisément parce que ce n’est qu’une loi au défaut de l’événement, voici que
la mimétique révolutionnaire reprend le dessus, et que « Nietzsche » s’abandonne lui aussi à qch
qui est tout à fait le renversement des statues ou, disons, la destruction des symboles. Nous
verrons tout à l’heure que non seulement ce point est condamné par Zarathoustra comme
caractérisant la frivolité des révolutions politiques, mais qu’en outre Nietzsche soutient la thèse
que ceci renforcera le type dont on a détruit le symbole, ie que l’Eglise est constamment
régénérée par les persécutions de ce genre, que toute persécution symbolique est toujours une
revitalisation essentielle de son dispositif. Il est donc très curieux de voir que non seulement il y
a là une contradiction, mais comme un changement de dispositif. J’y verrai pour ma part le signe
de l’instabilité mimétique du rapport nietzschéen de l’acte philosophique tel qu’il le conçoit au
paradigme révolutionnaire qui continue à être pour lui la révolution française.

(Alain Badiou saute l’article 4 : oubli ou volontairement ?)

Article 5 : « manger à la même table qu’un prêtre exclut. On s’excommunie par là de la société
honnête. Le prêtre est notre Tchandala, il faut le mettre en quarantaine, l’affamer, le bannir
dans les pires déserts ».
On revient sur le prêtre. Ce qui me frappe dans cet article 5, c’est sa relative modération, stt si
l’on songe à ce qu’aux yeux de Nietzsche il s’agit de porter l’accusation la plus radicale et la plus
terrible qui ait jamais été portée contre le christianisme. Or, honnêtement, cet article 5, à côté des
textes des anti-chrétiens de la révolution française, ce n’est pas grand-chose, il faut bien le dire.
Car s’il s’agit du prêtre et du bannissement du prêtre, il est certain que la révolution française
dans son aile anti-cléricale, qui n’a pas reculé devant l’exil, la guillotine et la persécution
systématique, est d’une violence au regard de quoi il y a finalement une certaine bonhomie
nietzschéenne : manger à la même table qu’un prêtre, ce n’est pas bien, ce n’est pas la société
honnête, on va le mettre en quarantaine, bon, après ça se durcit un peu : l’affamer, le bannir dans
les pires déserts, mais on sent très bien que la métaphorique de la chose reste en partie dans la
métaphorique de qui veut prononcer un énoncé scandaleux plutôt qu’un énoncé meurtrier. Or, les
énoncés meurtriers adéquats à la figure du prêtre, on les a trouvé dans la littérature du Père
Duchesne, et d’ailleurs pas seulement dans ce journal publié par Hébert de 1790 à 1794. A côté
de Marat et d’autres, c’est très peu. On a donc là une mimétique révolutionnaire affaiblie qui se
situe dans un scandale restreint et qui renvoie à quoi ? c’est peut-être anecdotique mais il faut le
rappeler, qui renvoie à l’extrême bonté de Nietzsche. En réalité, à qui lit Nietzsche attentivement,
et j’ai parlé précédemment de la sainteté intérieure de Nietzsche, mais en réalité il y a chez cet
homme, y compris dans le mouvement par lequel il s’expose de plus en plus lui-même à la folie
de son acte, une très grande bonté. Et chaque invective est conquise par « Nietzsche » sur la
bonté de Nietzsche. Chaque fureur est une fureur qui dispose d’un arrière-plan toujours inépuisé
de bonté fondamentale. Et là, je la sens, cette bonté, quand il faut vraiment prononcer, il y a
finalement une retenue de l’énoncé juste au moment où sa logique interne serait de l’installer
comme énoncé meurtrier. Or, jamais l’énoncé nietzschéen ne parvient à être un énoncé meurtrier
même lorsqu’il est dans l’élément de l’apologie apparente de la cruauté.

Article 6 : « on donnera à l’histoire « sainte » le nom qu’elle mérite, celui d’histoire maudite.
On emploiera les mots « Dieu », « Messie », « rédempteur », « saint », comme des injures et
pour désigner les criminels ».
Bon, alors : « espèce de messie, sale rédempteur, cochon de Dieu ». C’est la tradition du juron.
On a toujours utilisé ces mots là dans l’exclamation et dans l’insulte. Finalement, Nietzsche se
situe là dans la classique ambivalence nominale entre les noms sacrés et les noms excrémentiels,
qui sont toujours dans des rapports de commutation ou d’identité, ce qui fait que Dieu est à la
fois ce qu’on prie et que devant un acte horrible on va s’exclamer : nom de Dieu, qu’a-t-il fait
(ou : qu’ai-je fait !) ! Voilà, Nietzsche se tient dans ce fil, ie dans l’équivoque des noms. Il
propose simplement de manier unilatéralement l’équivoque des noms, ie de faire basculer une
fois pour toutes les noms sacrés dans leur versant excrémentiel.

Article 7 : « tout le reste en découle ».


Alors c’est vraiment l’énigme de cette loi contre le christianisme, ie qu’est-ce que c’est que ce
tout le reste, qui vient après le système général de ses arguments ? j’ai tendance à penser ceci :
c’est que le tout le reste qui en découle, c’est l’événement lui-même, ie la chose même. Ce ne
sont pas les conséquences de la loi, ce n’est pas que de l’exécution des articles1, 2, 3, 4, 5, 6
résulterait… quoi, d’ailleurs ? tout le reste en découle, c’est le nom silencieux de l’événement
par quoi la loi cesserait d’être loi. Ce qui peut découler en reste d’une loi, c’est l’événement
comme non loi, ou l’événement comme incise de la loi, ou l’événement comme effectivité de ce
dont la loi ne donne que la loi. Donc ce qui en découle, de tout cela, c’est l’avoir lieu de tout
cela, que la loi laisse absolument en suspens. Ou encore : c’est la venue réelle du 1er jour de l’an
I. Nous avons vu tout à l’heure que le fait que nous soyions au 1er jour de l’an I, ceci ne peut pas
se gager sans cercle sur la promulgation de la loi. Il faut que l’an I survienne : le I de l’an I, c’est
sa venue. Et peut-être que lorsque l’an I viendra, viendra aussi avec la loi et tout ce qui en
découle. Mais là, rien n’est venu, rien n’est venu que la déclaration, qui n’est pas à elle-même
l’acte déclaré. Je dirais donc que « tout le reste en découle », ie l’article 7, est l’article
événementiel, qui dit : l’effectivité de tout cela suppose une venue. Il faut que l’an I vienne.
Mais, précisément, l’an I en tant qu’il viendrait ou en tant qu’il aura été venu, cela c’est purement
et simplement ce qui est en reste de la loi.

On peut récapituler tout cela sous une forme relativement stabilisée : dans la conception
nietzschéenne de l’acte philosophique, il faut d’abord prendre en compte :
- 1er point : l’énoncé. Ce qui est énoncé ne peut être que l’exécration du vieux monde. Je vous
rappelle que c’est le sous-titre de l’Antéchrist : imprécations contre le christianisme. Ce qui est
déclaré c’est l’imprécation.
- 2nd point : qui énonce ? Cette imprécation ne fait acte que sous la condition de l’identification
du qui. Il faut que : qui énonce ? soit à son tour déclaré. Mais le qui énonce ne peut être
valablement déclaré que par un autre. Il y a donc un tiers anonyme, qui doit prononcer que la
déclaration a été déclarée. Et ce quelconque, qui l’identifie, lui, Nietzsche, se promenant à Turin,
comme celui qui déclare, Nietzsche finit par le voir partout, jusqu’à dans les marchands des 4
saisons qui lui réservent leurs fruits les plus mûrs. L’anecdote est admirable. Là se lit ce point
essentiel qui est que celui qui déclare doit à son tour être déclaré par l’autre. Et comme Nietzsche
attend l’autre dans une telle tension, dans une telle nécessité, qu’il le voit dans le geste ordinaire
de quiconque à son égard.
Ces 2 premiers points constituent le versant déclaratoire de l’acte, ie l’ensemble de l’énoncé de
l’imprécation contre le vieux monde et de la résolution éventuelle de la question : qui déclare ?
pour autant qu’elle suppose un tiers. Ce tiers qui n’est peut-être pas né comme Nietzsche le dit
lui-même, mais à qui on a dit tout ce qu’on pouvait dire pour qu’il y ait la reconnaissance dans
Ecce Homo. Le versant déclaratoire de l’acte, c’est le couplage dans l’œuvre de Nietzsche de
l’Antéchrist et de Ecce Homo. L’Antéchrist, c’est l’imprécation elle-même, donc le contenu
immédiat de la déclaration. Ecce Homo, c’est le dossier du qui ? Ce n’est pas la reconnaissance
du qui, car elle exige l’autre, mais c’est au moins le dossier du qui.
- 3ème point : l’événement non encore constitué. Mais on est encore dans l’antécédence à soi de
l’acte : l’événement échappe encore, comme le montre l’article 7 de la Loi contre le
christianisme. Mais comment le montrent les innombrables clausules du type : « je vais », « c’est
pour », « je vais bientôt », « je prépare » etc…, ie ce qui met l’acte à distance même de la
déclaration de l’acte.
Donc dans ce triplet il y a :
- un terme constitué : l’imprécation
- un terme à constituer : le qui va déclarer ? dans l’élément de la reconnaissance
- un point de réel différé : la dimension événementielle de l’acte.
Ou encore, disons qu’il y a :
- la déclaration
- la reconnaissance de son intensité
- l’avoir lieu
Ceci constitue, je crois, dans la sincérité la plus radicale et dans l’engagement allant jusqu’à la
folie, donc dans son épreuve la plus pure, le dispositif de toute archi-politique au sens où je l’ai
nommée, ie toute disposition qui assigne la politique à la préparation principielle d’un événement
radical ou qui assigne la politique à la pensée, ie à la philosophie. Si donc on entend ainsi archi-
politique, on peut dire que son dispositif inéluctable c’est celui du triplet d’une déclaration,
d’une reconnaissance et d’un point de fuite événementiel.
Ou encore, on peut dire que l’archi-politique articule une loi et un qui ? sans pour autant parvenir
à prescrire l’acte. Et cette articulation va dessiner une représentation particulière de l’événement.
En tant qu’il est ce qui échappe, l’événement va être repris ou ressaisi dans une théorie singulière
de l’événement, qui va être là pour rendre raison de son échappée. Je dirais donc que le dispositif
de l’archi-politique dans la figure du triplet de l’énoncé, de la loi, de l’imprécation ou du qui, et
de l’événement inattesté et inattestable, va finalement produire en légitimation de soi-même une
figure elle-même inattestable de l’événement. La démarche consiste à dire que finalement tout
événement est en réalité inattestable et que c’est pour cela que la figure événementielle de
l’archi-politique n’est jamais attestée. Ou encore : que la validation de la déclaration est
principiellement invisible. Ou que l’avoir lieu est sans trait de reconnaissance, ie que l’avoir lieu
est lui-même, en un certain sens, indiscernable du ne pas avoir lieu. Ce qui, chez Nietzsche, va
prendre la forme très spéciale suivante : l’événement est par excellence ce qui est silencieux. Le
silence va être la métaphorique nietzschéenne du caractère toujours inattestable de l’événement.
Nous le trouvons un peu partout chez « Nietzsche », mais on le trouve de manière concentrée
dans le chant de Zarathoustra (2nde partie) intitulé : « des grands événements ». C’est l’apologue
du chien de feu que Zarathoustra rencontre au seuil de l’enfer.

le chien de feu et l’événement silencieux

Qui est le chien de feu ? Le chien de feu, c’est l’événement populaire révolté, ie la figure
plébéienne de l’événement, donc si vous voulez sa figure révolutionnaire classique. Le chien de
feu, dira Zarathoustra, c’est le « démon de la révolte et de la lie ». C’est l’éructation du
soulèvement, ce devant quoi les bourgeois tremblent. Zarathoustra dira aussi que c’est « le
ventriloque de la terre », donc c’est la terre elle-même parlant son soulèvement apparent, la terre
en tant qu’elle est malade de l’homme, comme dit aussi Zarathoustra. Mais la terre malade de
l’homme, et montrant en fureur cette maladie humaine d’elle-même : c’est le chien de feu. Voilà
comment Zarathoustra invective le chien de feu :
« vous vous entendez à hurler, à jeter de la poudre aux yeux. Vous êtes les plus grands vantards
qui soient et vous connaissez à fond l’art de mettre la fange en ébullition […] « liberté ! », c’est
le mot que vous aimez hurler entre tous : mais j’ai cessé de croire aux grands événements qui
s’accompagnent de hurlements et de fumée. Et crois moi, je t’en prie, cher vacarme d’enfer, les
plus grands événements nous surprennent non dans nos heures les plus bruyantes, mais à l’heure
du plus grand silence. Ce n’est pas autour des inventeurs de vacarmes nouveaux, c’est autour
des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde, mais il gravite en silence. Et tu peux
bien l’avouer ! Une fois dissipé ton vacarme et ta fumée, on s’aperçoit toujours qu’il n’est pas
arrivé grand-chose ! Qu’importe qu’une ville ait été pétrifiée ou qu’une statue gise renversée
dans la fange ! »
2 remarques sur ce 1er passage :
- toute l’opposition sur la question de l’événement se fait entre vacarme et silence. Le chien de
feu, c’est l’emblème de ce que Nietzsche appelle le grand événement, en tant qu’il se signale de
lui-même par vacarme et fumée. C’est l’événement en tant que son advenue est signe de lui-
même : vacarme et fumée signifient que l’événement est là dans le phénomène lui-même. A quoi
Zarathoustra va opposer sa propre figure de l’événement, qui est silencieuse, ie qui n’est pas
l’invention « de vacarmes nouveaux », mais qui dans l’énoncé des valeurs nouvelles s’atteste
dans un monde qui « gravite en silence ». Le point soutenu va être qu’aucun signe extérieur ou
phénoménal n’atteste l’événement comme tel dans la conception que s’en fait Zarathoustra, et
qu’il oppose expressément, rompant la mimétique, au vacarme révolutionnaire en tant qu’auto-
proclamation ou auto-signalement de l’événementialité ou de la rupture. C’est la 1ère remarque.
- la 2ème remarque qu’il faut faire, c’est à propos « d’inventeurs de valeurs nouvelles ». « Ce n’est
pas autour des inventeurs de vacarmes nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs
nouvelles que gravite le monde, mais il gravite en silence… ». Cela veut dire que l’inventeur des
valeurs nouvelles, opposé ici au révolutionnaire plébéien, ne va pas être signalé dans sa venue,
autrement dit, rien dans le monde comme monde ne va à proprement parler signaler sa venue,
mais ce qui va être le « coq » de sa propre venue c’est lui-même. Une fois de plus, nous
retrouvons cette figure singulière du cercle qui est l’antécédence à soi. Zarathoustra étant
proprement celui qui annonce la venue de Zarathoustra. Et voilà pourquoi tout autour le monde
peut faire silence.
- enfin, au regard de ce que nous avons vu dans la loi contre le christianisme, toute entière tissée
de la brutale volonté de détruire les symboles et de persécuter le prêtre, nous trouvons ici la
position inverse. C’est la 3ème remarque, à savoir que cela, apparemment, c’est justement la
caractéristique de la révolution plébéienne : « qu’importe qu’une ville ait été pétrifiée ou qu’une
statue gise renversée dans la fange ! ». Après tout, on pourrait dire : qu’importe dans ce cas
qu’on rase les lieux où le christianisme a couvé ses œufs. D’autant que Zarathoustra continue
ainsi : « et quant aux démolisseurs de statues, voici ce que je te dirai d’eux : il n’y a pas pire
folie que de jeter du sel dans la mer et des statues dans la fange. La statue gît dans la fange de
notre mépris, mais sa loi veut justement qu’elle renaisse de notre mépris plus vivante et plus
belle. Elle se relèvera plus divine, plus séduisante, d’avoir souffert et, en vérité, elle vous rendra
grâce de l’avoir jetée par terre, briseurs de statues ! mais voici le conseil que je donne aux
églises et à tout ce qui est affaibli par l’âge et pauvre en vertu : faites vous renverser afin que
vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne ».
Là, nous sommes dans un paradoxe très frappant, qui est que le renversement de toutes les
valeurs, programme nietzschéen par excellence, est ici énoncé par Zarathoustra comme le vœu le
plus profond de l’Eglise elle-même. Il faut précisément donner aux vieilles valeurs le conseil de
se faire renverser, parce qu’elles renaîtront plus glorieuses et plus vivantes qu’elles n’étaient
auparavant. Zarathoustra est donc parfaitement conscient que rien ne sert de promulguer une loi
contre le christianisme. Il y en a déjà eu beaucoup, des lois contre lui, mais le christianisme a
toujours trouvé vertu et régénération dans le système de ces lois. On retrouve ici cette indécision
extraordinaire de l’acte nietzschéen, qui est prise ou comme écartelée entre une mimétique
révolutionnaire dans son versant déclaration, qui est le renversement des statues et des idoles, et
la loi de persécution, et puis, dans son versant antécédent à soi-même, ie annonçant, mais comme
en silence, l’événement qui a toujours fui ou qui se dérobe, prise dans un versant tout à fait
contraire, qui est que rien ne sert de promulguer la loi d’exécration ou de détruire l’édifice ou la
statue, car cela est le renversement – mais le renversement c’est finalement toujours le
renforcement. De ce point de vue là, la conscience nietzschéenne n’est pas du tout, comme le
veut Heidegger, sa conscience la plus profonde, ici, celle de Zarathoustra, n’est pas du tout celle
d’un renversement de la métaphysique, parce que Zarathoustra sait fort bien que ce qui est
renversé est toujours, en réalité, renaissant, ie que tout renversement est une régénération. Il sait
donc très bien que le programme du renversement de la métaphysique est, comme le lui imputera
Heidegger, un accomplissement de la métaphysique, que le renversement du nihilisme, c’est le
nihilisme séparé de sa propre essence, et par conséquent le nihilisme déchaîné. Zarathoustra ne
dit pas autre chose, il dit : tout renversement est une surrection, toute persécution est une
renaissance. Mais, dans ce cas, qu’est-ce que l’acte ? parce que ce qu’on lit dans la déclaration de
l’Antéchrist est précisément de cet ordre.
Il faut donc forcément penser que le doublage de la déclaration négative, destructive, du décret
d’abolition qu’est l’Antéchrist par autre chose, est requis. Il faut que quelque chose vienne dire,
autrement ou ailleurs, l’événement lui-même comme n’étant pas dans son essence la déclaration
imprécative, ie le renversement des statues dans la fange. Où se soutient que l’Antéchrist ne soit
pas finalement le Christ lui-même, ie la régénération ultime du Christ dans la figure de son
renversement moderne ? Dans la figure que Nietzsche assume sous la signature de
« l’Antéchrist » ? Ce problème est véritablement le même que celui que nous avions rencontré à
un autre stade d’élaboration, lorsque nous avions constaté que Nietzsche signait indifféremment
les billets de la folie Dionysos ou le Crucifié, qui étaient les 2 bords de la cassure en 2 de
l’histoire du monde. Et nous avions dit : comment se fait-il que le nom propre « Nietzsche »
puisse surplomber ou renommer les 2 bords à la fois, Dionysos et le Crucifié ? Et maintenant,
nous retrouvons cette question sous une autre forme : qu’est-ce qu’il y a d’autre que
l’Antéchrist ? Qu’est-ce qui vient doubler l’Antéchrist de telle sorte qu’il s’agisse de Dionysos ?
Ou encore, et c’est la question qui gouvernera notre reprise de ce séminaire, la grande question
qu’il faut adresser à « Nietzsche », au-delà de ce que nous avons vu, c’est la question : où est
Dionysos ? Et nous verrons que c’est véritablement la question du labyrinthe. Et nous nous
souviendrons alors que Nietzsche a dit qu’il est le seul à avoir compris Ariane parce qu’il était un
être prédestiné au labyrinthe. Voilà !
4EME COURS

Bonne année 1993 à vous tous, si tant est qu’il y ait sens à engager cette année sous le signe du
« bon ». En termes nietzschéens, de toute façon problématique, puisque bon il n’y a pas. Mais
même en termes non nietzschéens, le phénomène des choses rend ce jugement difficile, reste à
nous demander ce que peut de toutes manières être une « bonne année »… En tout cas, pour ce
qui nous concerne, et ce qui vous concerne, disons que je souhaite que les modalités propres de
notre inscription dans cet espace de temps soient celles que vous souhaitez.
Je rappelle que dans ce séminaire sur Nietzsche, nous poursuivons une stratégie qui se fixe 3
objectifs intriqués :
- premièrement, la détermination du statut même du discours de Nietzsche, qui ouvre à la
question de la philosophie elle-même. Plus précisément, cette question nous amènera à la
catégorie d’anti-philosophie, catégorie qui dans sa forme contemporaine est de provenance
lacanienne, mais que je compte traiter d’une façon plus large comme une catégorie elle-même
intra-philosophique. Nous ne sommes pas en état de le faire, mais pour faire court, nous
conclurons sur ce point que le véritable statut du discours de Nietzsche, ou que son énonciation
relève de l’anti-philosophie, étant entendu que tout le pb est alors de situer l’anti-philosophie au
regard de ce qu’on conviendra d’appeler philosophie.
- deuxièmement, il faut savoir en quel sens le siècle a-t-il été nietzschéen, ou a pu prétendre
l’être, ou en quel sens on a pu prétendre qu’il le fut. Cet objectif d’évaluation plus historisante
prendra la forme de l’examen de l’anti-platonisme de Nietzsche.
- troisièmement, et à vrai dire principalement, il s’agira de déterminer avec Nietzsche comme
vecteur le rapport contemporain possible entre la philosophie et l’art, et à travers ce rapport,
déterminer ce qu’il en est de la mise de la philosophie sous condition de l’art dans des termes
qui ne soient pas ceux d’une suture ou d’une identification. Voilà pour les objectifs.
Je rappelle que nous avons commencé par l’examen de l’acte anti-philosophique chez Nietzsche,
non pas exactement de la configuration discursive nietzschéenne, mais de la détermination
immanente de l’acte philosophique ou / et anti-philosophique, tel que Nietzsche se le représente.
Et comme il faut trouver des noms, nous avons dit que l’acte philosophique ou anti-
philosophique pour Nietzsche doit être conçu comme acte archi-politique, dont la maxime est
casser en 2 l’histoire du monde par les ressources affirmatives de la pensée elle-même. Sur ce
point, nous en avons suffisamment dit, je voudrais seulement ajouter quelque chose, qui est à la
fois une parenthèse et une anticipation, qui concerne dans archi-politique le statut du mot
politique.

Nietzsche et la politique

L’année dernière, nous avons largement étudié cette question, mais je ne peux pas supposer la
connaissance de ce qui a été dit l’année dernière, et qui était la question de savoir ce que, en
philosophie, il est possible d’entendre par politique, car, en la matière, une simple détermination
immédiate ou empirique est insuffisante. Il s’agit de savoir ce qui, de l’intérieur de la
philosophie, se trace ou se retrace, sous une condition qui est affectée, du mot politique. Je vous
rappelle très très fugitivement ce que nous avions dit, à savoir que le mot politique peut
fondamentalement être pris en 2 sens pour ce qui nous occupe ici.
- d’une part, on peut entendre par politique les modalités de la pensée de la souveraineté, et dans
ce cas on place le mot sous le schème de l’Etat. Le rapport de la politique à la philosophie se
trouve réglé par la manière dont la question de l’Etat est retracée de l’intérieur de la philosophie.
C’est l’orientation qui donne en gros la philosophie politique, et j’avais soutenu, pour des raisons
que je ne peux pas rappeler ici, que la philosophie politique est, en réalité, une abdication de la
philosophie au regard du schème de l’Etat.
- d’autre part, l’autre sens du mot politique qui est, à mon sens celui sous lequel la philosophie
peut être authentiquement sous condition de la politique, est de concevoir la politique comme
procès de vérité de l’infinité intrinsèque des situations collectives. Dès lors, la politique est la
procédure événementielle, fidèle, qui produit quelques vérités sur les situations collectives saisies
du biais de leur infinité. Dans ce cas, nous ne sommes pas renvoyés au schème de l’Etat comme
figure du schème de la souveraineté, mais à une fidélité événementielle immanente au procès de
vérité, qui au contraire enregistre dans le collectif la distance à l’Etat, ie la capacité ou la
possibilité d’une distance à l’Etat où est rendue possible la pensée de l’infinité intrinsèque des
situations collectives.
Tout cela est très bref, mais c’est pour indiquer cette profonde ambivalence du mot politique
entre la figure de la souveraineté d’un côté et de l’autre, la procédure toujours singulière qui
produit quelques vérités sur l’infinité intrinsèque des situations collectives.
La question est alors de savoir en quel sens Nietzsche lui-même prend politique, ou, en tout cas,
nous prenons, nous, politique, lorsque nous disons que l’acte philosophique nietzschéen est
archi-politique ? Là-dessus, ce qui me frappe est une évidente ambivalence du propos
nietzschéen, qui, en un certain sens, reproduit l’ambivalence du mot politique lui-même.
- Il y a un texte tout à fait intéressant, qui est un fragment posthume du printemps 1888, titré par
Nietzsche lui-même – titré au sens fort, car la note donne le titre en milieu de page et le nom de
l’auteur en dessous, comme si c’était la reproduction d’un livre existant, alors qu’évidemment
rien de tel n’existe. Donc on trouve en pleine page ceci : un tractatus politicus de frédéric
Nietzsche. Où nous retrouvons naturellement le fait que pour Nietzsche, « Nietzsche » est une
catégorie et pas simplement son nom, c’est le nom et plus que le nom. Là nous avons un traité
politique. Mais de quoi s’agit-il ? Eh bien, dans le programme qu’en trace Nietzsche, il s’agit
explicitement d’une généalogie de la souveraineté. En l’occurrence, il s’agit de la généalogie de
la souveraineté de la vertu, mais le titrage : « tractatus politicus » indique bien qu’aux yeux de
Nietzsche, mérite le nom de politique une généalogie des figures de la souveraineté. On pourrait
donc dire que Nietzsche prend politique au 1er sens, ie au sens où véritablement politique, c’est la
pensée de la souveraineté.
- cependant, on balance cela par un autre fragment qui est aussi du Printemps 1888 et où
s’énonce de la part de Nietzsche un désenchaînement radical au regard de l’Etat, ie l’idée que
l’Etat ne peut pas être précisément le centre de gravité de la pensée ou de l’acte archi-politique.
Je cite : « tout ce qu’un homme fait au service de l’Etat est contraire à sa nature […] de même,
tout ce qu’il apprend en vue du futur service de l’Etat est contraire à sa nature ». De ce point de
vue, politique semble basculer dans son autre identification possible, qui est qu’il n’y a politique,
et a fortiori, archi-politique, que dans un déliement essentiel au regard de la figure de l’Etat, non
seulement dans l’ordre du faire, mais même dans celui du savoir. Tout ce qu’un homme fait,
apprend, dans la visée de l’Etat, entraîne une contrariété essentielle à la nature, et, eu égard à la
valeur nietzschéenne du mot nature, cela signifie identiquement que ce que l’on fait au service de
l’Etat ou ce qu’on apprend en vue du service de l’Etat est extérieur à toute figure de la pensée
authentique.
Pour trancher cette question de la politique au sens de Nietzsche et de son ambivalence entre
souveraineté, d’un côté, et distance radicale au regard de la forme effective qu’est la souveraineté
de l’Etat, de l’autre, il faut mettre en mouvement l’équivoque du mot nature ou de la vie.

l’équivoque du mot vie

Nous avons déjà parlé de cette équivoque qui tient – il faut toujours le rappeler, nous y
reviendrons souvent parce que c’est essentiel – à ce que la vie est le fond inévaluable de toute
évaluation. L’attribut essentiel de la vie, mais ultimement de la nature, et – nous le verrons – ce
qui tient lieu d’être, c’est d’être inévaluable. Et l’inévaluable est ce qui fait fond pour toute
évaluation. C’est cette dimension inévaluable de la nature qui soutient l’équivoque du mot
politique. C’est la dimension de fond inévaluable pour toute évaluation qui fait que l’évaluation
du mot politique est elle-même suspendue, parce qu’on peut dire que la souveraineté, au sens de
Nietzsche, est ce vers quoi tend toute intensification de la puissance vitale. La souveraineté est
tendanciellement le phénomène du fond inévaluable. La souveraineté sera toujours, elle,
évaluable, mais elle est en un certain sens le phénomène du fond inévaluable, parce qu’elle est ce
vers quoi tend toute intensification de la puissance vitale, ie toute intensification de la nature
comme telle. Et voilà pourquoi à l’automne 1887 Nietzsche pourra fixer le programme suivant,
tout à fait significatif pour ce qui nous occupe ici : « à la place de la sociologie, une doctrine des
formations de souveraineté ». Il est donc vrai que politique, en pensée, peut désigner une doctrine
des formations de souveraineté, ie une doctrine des types d’intensification de la puissance vitale.
Mais en un autre sens, et là nous payons le prix, si je puis dire, de l’inévaluable, la souveraineté
est toujours réactive Elle est à la fois l’activation de la puissance vitale, mais comme telle elle est
réactive. Et, en particulier, dans la modalité de l’Etat elle fait violence à l’affirmation vitale
nouvelle, ie à celle qui est en voie d’intensification.
Il y a donc une balance ou une indécision que le mot politique va exprimer ou retenir, entre le
fait que :
- d’un côté, la souveraineté est pour part le phénomène du fond inévaluable qu’est la vie ou la
nature
- et de l’autre côté, la souveraineté en tant qu’elle se laisse évaluer, ie en tant qu’elle est une
souveraineté établie, ie évaluable, elle, comme phénomène, a une essence réactive inéluctable au
regard de tout ce qui est en voie d’intensification et dont l’intensification ne peut se faire que
puissance contre puissance, donc contre la souveraineté établie.
Archi-politique devra toujours être entendu dans cette équivoque, qui sera aussi, comme nous
l’avons déjà vu, l’équivoque de l’acte lui-même, ie de l’acte archi-politique. Donc pour
compléter ce que nous avons déjà dit sur l’acte, une dernière chose que je voudrais ponctuer,
c’est que l’acte archi-politique, qui est la même chose que l’acte anti-philosophique ou
philosophique, n’est pas conçu par Nietzsche comme destiné à établir une nouvelle souveraineté.
Il est certain qu’il y a là-dessus des textes de Nietzsche profondément équivoques, et comme
toujours d’apparence contradictoires. Mais pour ce qui est du mouvement essentiel de la pensée,
je crois qu’il faut bien saisir que lorsqu’il est dit qu’on va casser en 2 l’histoire du monde, à la
différence du schème révolutionnaire, dont il y a, par ailleurs, imitation, il ne s’agit pas de faire
succéder une souveraineté à une autre ou de remplacer une souveraineté réactive par une
souveraineté active, ce qui serait une vision simplifiante du programme de l’acte philosophique
selon Nietzsche. Cet acte n’est pas créateur d’une nouvelle souveraineté, et je dirais même,
en dépit, alors là, de déclarations absolument contraires de Nietzsche lui-même, fortement
reprises par Heidegger, que l’essence de l’acte n’est pas véritablement l’institution de valeurs
nouvelles : le renversement de toutes les valeurs n’a pas pour essence l’institution de nouvelles
valeurs, pas plus qu’il n’a pour essence de remplacer la souveraineté du christianisme ou du
prêtre par une autre figure de la souveraineté établie. En réalité, ce que l’acte archi-politique
doit créer, c’est une capacité d’affirmer le monde. Et la capacité d’affirmer le monde n’a pas
son phénomène dans une nouvelle souveraineté. Finalement, ce qui tranche sur l’équivoque du
mot politique, entre évaluation des figures de la souveraineté d’un côté, et de l’autre distance au
regard de toute souveraineté, en particulier au regard de l’Etat, c’est que l’acte archi-politique est
la délivrance d’une capacité affirmative immanente à toute souveraineté virtuelle. C’est ce que
Nietzsche appellera « mon nouveau chemin vers le oui ». La question centrale, c’est la question
du oui. A quelles conditions peut-on dire oui ? oui à quoi ? Dire oui au monde, ie dire oui au il y
a, instituer le il y a, oui pour le il y a. ou encore, dans le même passage, ce qu’il s’agit d’instituer,
c’est « la forme d’un dire oui dionysiaque au monde tel qu’il est ». Finalement : archi-politique,
comme détermination de l’acte philosophique nietzschéen, ne doit pas être pris du côté de la
souveraineté. Ce qui a à être pris du côté de la souveraineté, c’est l’évaluation destructrice des
souverainetés existantes, ce pourquoi cela vient à la place de la sociologie : « à la place de la
sociologie, une doctrine de la souveraineté ». Mais la sociologie c’est ce qui rend compte de
l’ordre des choses. Et ce que Nietzsche veut dire, c’est qu’au lieu d’une sociologie positiviste, il
faut une sociologie de l’évaluation des formations de souveraineté, donc, disons, une sociologie
interprétative. Nietzsche se propose donc, dans l’espace des souverainetés les mieux établies, de
remplacer la description analytique par un protocole d’évaluation, mais cela concerne les
souverainetés établies. Quant au programme de l’acte, à mon sens, il n’est pas la substitution
d’une souveraineté à une autre, l’acte est un régime nouveau de l’affirmation du monde, dont
l’acte est l’enjeu. L’affirmation travaillera sur l’espace entier des figures d’intensification, donc
sur l’espace entier des souverainetés virtuelles ou possibles. C’est pour cela que c’est « un dire
oui dionysiaque au monde tel qu’il est », paradoxalement. Donc vous voyez que l’acte n’est pas
à proprement parler un changement de monde, c’est aussi en ce sens qu’il n’est pas pris –
sauf dans sa forme mimétique, où il est en rivalité avec le schème révolutionnaire – dans le
schème révolutionnaire, parce que c’est le monde tel qu’il est, et il ne sera pas autrement, sauf
que son évaluation affirmative sera rendue intégralement possible et que le oui sera possible.
Je signale d’ailleurs une chose qui m’a soudain frappée, qui est qu’au fond cette possibilité du
oui est une question qui traverse toute la période, toute la bascule du 19ème siècle au 20ème siècle.
J’en citerai simplement un autre indice, dans une contexture qui n’est pas nietzschéenne. C’est la
fin de Ulysse, de Joyce : le monologue de Molly Bloom à la fond est tout entier polarisé vers le
oui terminal. Et tout se passe comme si cette gigantesque construction qu’est Ulysse était sous le
destin du oui, ie sous la figure terminale du oui. Comme si la machination littéraire, prosodique,
était la machination d’où surgit la possibilité improbable du oui intégral. Quand on lit le
monologue de Molly Bloom, on voit qu’en effet, ce qu’il s’agit de reprendre dans la dimension
du oui, c’est bien la totalité de l’expérience, telle qu’elle est. Ce n’est pas une transformation de
cette expérience, c’est une ressaisie de cette expérience dans un oui intégral. Après tout, on
pourrait dire que la péroraison de l’Ulysse de Joyce a une dimension nietzschéenne du point de
l’acte, ie du point de ce qu’il s’agit de rendre possible – le oui intégral – dans la genèse même de
l’acte.
On peut dire cela autrement : la partie destructive du nietzschéisme, qui est une morphologie de
la souveraineté et une mise en pièces du christianisme par le biais de son interprétation, puisque
le christianisme c’est le nom général des formations de souverainetés réactives, eh bien cette
mise en pièces destructrice ne fait que donner la composition multiple de l’affirmation. Elle ne
peut pas être remplacée par une autre composition, elle va délivrer à l’état d’effets, ie à l’état
multiple, un monde qu’il s’agit de réaffirmer. Ou encore : le débris des anciennes valeurs est ce
qui compose l’affirmation, ie qu’on ne va pas lui substituer de nouvelles valeurs au sens des
anciennes. Par csqt, ce qu’on va affirmer, ou réaffirmer, se compose, en tant que multiple
mondain, de cela même qui est, par ailleurs, le débris des anciennes valeurs. Ou encore : pour
Nietzsche, il n’y a pas de nouveau dans le multiple. Le multiple, ie le il y a dans son devenir
multiple, est identique à soi - c’est d’ailleurs une des significations du retour éternel – et cette
identité à soi le propose dans la figure du débris à un nouveau oui dionysiaque, qui le recompose
à partir de lui-même, et non pas dans la figure fictionnée d’un autre monde, ou d’une autre
souveraineté.

Dithyrambes à Dionysos

Je pense à ce passage de l’été 1888 qui va être d’ailleurs réarticulé dans les Dithyrambes à
Dionysos : « débris d’étoiles, de ces débris j’ai bâti un univers ». c’est bien la maxime de ce qui
est en jeu dans l’acte affirmatif : « débris d’étoiles », ce qui a régné de manière stellaire dans le
ciel des hommes, et qui est les anciennes valeurs à l’état de débris – on a suffisamment
philosophé à coups de marteau, n’est-ce pas, pour qu’il n’y ait plus d’étoiles, que des débris –
mais le bâtir ou le composer un univers se fait de ces débris, il ne se fait pas autrement, il est
donc l’affirmation du débris comme débris. La composition du nouvel univers, c’est la possibilité
à dire oui aux débris du vieux monde, au sens où les débris du vieux monde nous donnent le
monde lui-même. Et le débris du monde en tant que monde, c’est cela qu’il s’agit d’affirmer ou
de réaffirmer dans le oui dionysiaque. Et je crois que c’est pour cette raison que lorsque
Nietzsche tente de trouver une métaphore pour l’acte, cette métaphore est celle du saut. L’image
du saut qui va de pair avec l’image de la danse appartient à l’imagerie la plus essentielle de
Nietzsche.
Le saut, pourquoi un saut ? parce que, finalement, si l’acte c’est réaffirmer ou affirmer dans un
oui dionysiaque la totalité du monde tel qu’il est, ie tel qu’il est dans le débris, puisque son être
même n’est lisible que dans le débris, si l’acte c’est au-delà du bris et du débris de dire oui à ce
qui, là, a été brisé, alors l’acte est simplement un bondissement ou un saut par-dessus un obstacle
que la vie elle-même a créé. L’acte va se présenter comme bondissement sur ou dans le débris de
telle sorte qu’on se trouve, en effet, au-delà, mais cet au-delà n’est l’au-delà que de soi-même
comme l’univers n’est bâti ou rebâti que du point du débris. On peut dire que l’acte, c’est la
puissance vitale se franchissant elle-même. C’est cela qu’indique le saut. Les anciennes valeurs
et leurs débris ne sont rien d’autre que l’instance de la puissance vitale, elle s’est donnée comme
formation de souveraineté, y compris comme formation de souveraineté réactive. C’est elle qui a
créé, inventé cela, parce qu’il n’y a rien d’autre qu’elle. Et le oui au bris de cette création, c’est
comme une espèce de bondissement de la vie au-delà de l’obstacle que la puissance vitale a elle-
même créé et dans le bris de cet obstacle. On peut donc dire – et je suis en accord assez profond
avec cela – que l’acte philosophique comme événement de la pensée est un excès immanent. Ça
excède la figure des anciennes valeurs, mais cet excès est intérieur à ce qu’il excède. Ce n’est pas
une négativité, un dépassement hegelien, car ce qui est dit dans le saut signifie que ça saute au-
dessus de soi-même, par-dessus sa propre ombre. Et sautant par-dessus l’ombre, ou le débris –
c’est pareil – cela donne une instance irréductiblement nouvelle de l’affirmation.

Je vois cela un peu partout, mais un autre fragment des Dithyrambes à Dionysos mérite d’être
fixé, car il est particulièrement dense et significatif : « cet obstacle suprême, cette pensée
dépensée, qui se l’est créée ? c’est la vie elle-même qui s’est créée son suprême obstacle.
Maintenant, elle saute à pieds joints par-dessus sa pensée ».
Juste 2 ponctuations de ce texte.
- « l’obstacle suprême » : la pensée dépensée, c’est évidemment l’institution de la souveraineté
réactive, qui porte plusieurs noms, retenons celui que nous avons pris jusqu’à maintenant,
christianisme, comme nom générique. Et qui s’est créé cet obstacle, et qui a créé pour l’acte
archi-politique cet obstacle politique particulier qu’est la formation de souveraineté ? Eh bien,
c’est la vie elle-même qui a créé ce suprême obstacle.
- et « maintenant », ie dans le maintenant de l’acte, la vie va donc avoir à sauter par-dessus sa
pensée. L’acte est une pensée sautant à pieds joints par-dessus la pensée. c’est cela que j’appelle
l’excès immanent. L’acte est donné dans cette figure du saut par-dessus soi-même dans
l’immanence à la pensée comme création vitale.
Voilà ce que je voulais ajouter sur les configurations de l’acte.

le cercle

Je rappelle enfin que l’acte archi-politique nietzschéen est pris dans un cercle. Nous y avons
longtemps insisté, je ne fais donc que résumer en disant que pour que l’acte survienne, ie pour
que survienne cet excès immanent, il faut qu’il soit déclaré, annoncé – il n’y a pas d’autre
possibilité ou indice de sa survenue que son annonce – mais cette annonce le suppose, ie qu’elle
est dans la supposition du caractère inéluctable et nécessaire de l’acte. Ou encore : cette annonce
de l’événement radical qui doit casser en 2 l’histoire du monde n’est que la nomination
anticipante de cet événement comme n’ayant pas eu lieu. Je ne peux pas revenir là-dessus, car
c’est toute la figure de Zarathoustra, qui est la figure de l’antécédence à soi. Zarathoustra est le
précurseur de lui-même, ou, comme le dira dans un autre passage Nietzsche, celui qui se présente
comme « l’ombre de celui qui doit venir ». La figure de Zarathoustra est en un certain sens la
figure même du cercle, c’est pourquoi d’ailleurs son animal est le serpent. Mais le pb générique
qui est soutenu dans cette circularité de l’acte nietzschéen est un problème tout à fait
fondamental, qui est dans mon propre vocabulaire le problème du rapport entre l’événement et sa
nomination. Je dirais volontiers que ce problème est proprement la croix de la pensée
nietzschéenne, et qu’elle est la véritable figure que désigne Zarathoustra. Parce qu’évidemment,
comme un événement, quel qu’il soit, n’a pour être que son disparaître – que c’est cela qui
l’institue comme excès sur l’être même – il n’est retenu que par sa nomination. La possibilité que
l’événement soit représentable en situation ou de l’intérieur de ce qui continue à être au-delà de
la supplémentation événementielle, suppose l’opération d’un nom. On peut dire que l’avenir de
l’événement est suspendu à son nom. Il y a donc toujours la question de savoir d’où provient et
comment procède cette nomination, problème d’une extraordinaire difficulté, qui suppose la
réquisition à la fois d’une circularité et d’une coupure de cette circularité. Je ne peux pas ici
détailler le problème auquel je me suis beaucoup frotté, si je puis dire, mais je voudrais
simplement marquer que chez Nietzsche, le problème fondamental est qu’il y a toujours une
antécédence de la nomination. Chez Nietzsche, tout se passe comme si la nomination précédait
l’événement, et comme si, du même coup, il y avait une équivoque ou une indécidabilité
essentielle entre l’événement même et son nom. Ce n’est pas simplement le fait que le disparaître
événementiel n’est retracé que par son nom, c’est que devient indécidable la question de savoir si
on a affaire à l’événement ou à son nom. C’est à mon avis le cœur du paradoxe nietzschéen, et
mon hypothèse, vous le savez, c’est que ce qu’on appelle la folie de Nietzsche, c’est de venir à la
place de la coupure du cercle : de payer de sa personne au point où ce cercle pourrait s’ouvrir. La
folie nietzschéenne, c’est en effet une coupure, mais une coupure qui n’est que lui-même scindé
de lui-même – « Nietzsche » scindé de Nietzsche – dans une scission finalement démente et
mutique. Mais c’est véritablement parce que Nietzsche vient sous son propre nom et en tant que
son propre corps au point où le cercle doit être rompu, et où le nom de l’événement et
l’événement ne s’écartent qu’au prix de sa propre folie. Je rappelle comment ceci se dit :
« Nietzsche » a créé le monde, parce que, finalement, le mode propre sur lequel il est possible
d’annoncer qu’on va casser en 2 l’histoire du monde, ie le mode propre sur lequel on peut
annoncer une réaffirmation du monde, renvoie, ultimement, au fait qu’on l’a déjà créé, et que le
cercle est traité dans la folie de la façon suivante : j’ai droit de recréer le monde, parce que je l’ai
créé. C’est cela qui à la fois énonce le cercle en création et recréation, mais fait passer aussi la
coupure du 2, puisque celui qui a créé le monde peut le réaffirmer. Notons que de ce point de vue
là, la folie de Nietzsche c’est le retour éternel lui-même, ie son effectivité, à savoir le mode
propre sur lequel celui dont l’acte est de réaffirmer le monde doit aussi être celui qui l’a affirmé.
La réaffirmation doit finalement renvoyer à une affirmation 1ère, qui est que l’acte par lequel
l’histoire du monde est cassée en 2 est légitimé d’être sous le nom de « Nietzsche » de ce que
« Nietzsche » est déjà celui qui a créé le monde.

monde et langage : sophistique historialisée et poétique anti-théâtrale

En réalité, sous ces conditions que nous venons de rappeler, l’acte archi-politique nietzschéen
suppose dans ses moyens, ses méthodes, son argumentaire, sa prose, 2 dispositions essentielles :
l’une au regard du monde, l’autre au regard du langage. On ne peut s’engager dans cette
entreprise, ie dans le discours de nomination de cet acte, dans la possibilité de nommer cet acte
sous le nom de « Nietzsche », qu’à des conditions rigoureuses, qui concernent à la fois le monde
et le langage.

a) le monde
Le monde ne doit pas être le lieu des vérités et des opinions, mais il doit être le lieu des
types. C’est la thèse axiale concernant le monde. Le monde est un réseau de types d’énonciations
ou de types de ce qui est en puissance d’énoncer, et cela de façon à ce que « Nietzsche » puisse
être le nom propre d’un type, type ultime où le monde va être à la fois brisé et réaffirmé :
« débris d’étoiles » et « bâti d’univers ». D’où toute une doctrine, qui est la partie la plus connue
de Nietzsche, et celle dont nous parlerons le moins, qui est la typologie nietzschéenne, la
généalogie nietzschéenne, la doctrine de la composition des souverainetés, la question de la
distribution entre les forces actives et les forces réactives, donc tout le protocole descriptif
nietzschéen sur lequel, du reste, il est d’autant moins nécessaire de gloser longuement que le
rapport, si je puis dire, qu’en fait Deleuze, est excellent à tous égards.
Pour l’instant, je veux souligner un point. Le cœur de la question est le suivant : pour Nietzsche,
un énoncé ne peut être évalué qu’à partir du type de puissance de l’énonciation. Cette
maxime centrale dit que si vous voulez évaluer un énoncé historiquement existant, vous ne
pouvez le faire qu’à dégager le type de puissance qui en soutient l’énonciation. Par csqt, point clé
de la polémique anti-philosophique de Nietzsche, il n’existe aucun protocole d’évaluation
intrinsèque des énoncés, quels qu’ils soient. Toute évaluation d’énoncé suppose le repérage du
type d’énonciation qui le soutient, et par conséquent, du type de puissance de l’énonciation qui
s’y engage. Un énoncé, c’est toujours le récapitulatif d’un investissement de puissance, et le type
d’investissement de puissance dans le multiple quelconque dont il s’agit est ce à partir de quoi on
peut évaluer l’énoncé. Ou encore, on peut dire que le critère du dire, quel que soit ce dire, est
toujours renvoyé à sa force contre un autre dire. De ce point de vue, la figure de l’évaluation est
intrinsèquement polémique. La métaphore de la guerre va couvrir cela : la pbtique de la guerre
est au lieu même où la philosophie situe la pbtique de la vérité. Le remplacement d’un principe
intrinsèque d’évaluation des énoncés sous le nom de vérité ou tout autre nom équivalent est
remplacé par un principe d’évaluation de puissance de l’énonciation, elle-même toujours donnée
dans une figure antagonique. Elle ne peut se laisser capter isolément : toute puissance s’affirme
ou se contrapose à une autre puissance – et ce qui la mesure est toujours un rapport de puissance.
Donc : la description d’un type d’énonciation va toujours être la description d’un rapport, ie
d’une figure historiale d’un rapport de puissance. C’est de ce point de vue là que je dirais que la
typologique nietzschéenne est une sophistique généralisée. On entendra par sophistique toute
doctrine qui considère qu’il n’existe pas d’évaluation intrinsèque des énoncés, ie toute doctrine
qui renvoie l’évaluation d’un énoncé quelconque au type de puissance qui le soutient. Voilà. Je
ne veux pas traiter tout de suite la question du rapport de Nietzsche à la sophistique, qui est une
question complexe, puisque c’est la question réglée du rapport entre anti-philosophie et
sophistique, je voulais simplement dire que la généalogie, ou la typologie sont bien une
sophistique généralisée. Du reste, nous y reviendrons, les hommages explicites que Nietzsche
rend à la sophistique en témoignent tout aussi bien. Nietzsche n’a pas hésité à dire que la
sophistique était la seule partie saine de la philosophie grecque à l’époque de Platon, parce
qu’elle affirmait que l’évaluation des énoncés n’avait précisément pas de lieu partagé ou
partageable, mais qu’elle renvoyait toujours à des régimes polémiques d’évaluation de
puissances. Disons que, concernant la loi du monde, qui est aussi la loi du devenir ou la loi de
l’histoire, la généalogie nietzschéenne, qui est la doctrine des formations de souveraineté ou la
typologie des types de puissance, est une sophistique historialisée.
Elle est une sophistique au sens où elle soutient que le régime d’évaluation des énoncés doit être
pris dans le rapport de puissance.
Historialisée parce qu’il s’agit de la généalogie des types, ie que tout type est saisi dans son
devenir ou dans l’histoire de son rapport aux arts types.

b) le langage
Du côté du langage, là aussi, il est clair que le langage ne peut pas être le lieu du partage des
évaluations. Il ne peut pas être le lieu de l’argument ou de l’exposition de l’énoncé sous la loi de
l’autre, car précisément il n’y a pas de loi de l’autre, donc il n’y a pas d’évaluation intrinsèque
des énoncés en quelque lieu qu’on se situe. Le langage est fondamentalement la ressource de la
puissance d’affirmer. Il s’ordonne à l’acte déclaratoire ou à l’attestation de ce dont la langue est
capable. La question du langage, c’est la question de sa puissance, et non pas du tout la
question de son adéquation. Et ce dont la langue est capable, on sait qu’il y en a toujours une
investigation poétique dans son principe. C’est le poème qui prend en charge la question propre
de la puissance de la langue. Donc le langage va être tiré du côté de son type artistique. Et on
touche là un point très important de la conception nietzschéenne de l’art comme surabondance
réservée ou encore comme gratitude. Ce que la langue a en charge lorsqu’elle est la langue de
l’évaluation, ce n’est pas la validation correcte ou adéquate de l’énoncé, c’est la délivrance d’une
capacité de la langue à être surabondante par rapport à elle-même, ie à être en surcapacité au
regard de ce dont elle apparaissait être précédemment capable. La langue de l’évaluation va donc
nécessairement être une langue créatrice. Mais elle ne peut pas être une langue disponible, elle
est une langue qui invente, et qui fait don de cette invention dans l’espace de la guerre, qui en fait
don comme on fait don d’une arme. C’est dans ce sens qu’il faut entendre ce que dit Nietzsche,
par exemple dans le Cas Wagner : « Tout art vraiment beau, tout art vraiment grand a pour
essence la gratitude ». Chez Nietzsche, ce qui s’oppose à l’idée d’exactitude, c’est l’idée de
gratitude. A l’idée de la langue exacte est substituée l’idée de la langue généreuse et de la langue
qui fait montre de ce dont elle est capable, qui distribue généreusement cette capacité. Voilà
pourquoi c’est aussi une langue qui renvoie à son type artiste, car c’est l’art, « vraiment grand »,
qui a pour essence la gratitude. Evidemment, ce serait une assez belle définition du poème que de
dire : le poème, c’est la langue comme gratitude, ou la monstration de la gratitude la langue, non
pas de son exactitude, mais justement de sa gratitude. En ce sens, l’essence du langage de
l’évaluation et, finalement, l’essence du langage de l’acte philosophique est connexe au poème.
Disons que le style nietzschéen, qui est partie intégrante de sa pensée pour toutes les raisons que
je viens de dire, est une sorte de poétique polémique. Poétique parce que son essence doit être la
surabondance et la gratitude. Polémique parce que cet acte de puissance est toujours mésusé par
une autre puissance.

Parenthèse d’une importance considérable, sur laquelle on reviendra : de ce point de vue là, le
style nietzschéen a un adversaire singularisable : le théâtre. Aux yeux de Nietzsche, la langue
comme gratitude est proprement ce qui s’oppose à la langue comme représentation. Et, à tort ou à
raison, ce qui figure pour Nietzsche la langue comme représentation, c’est le théâtre. On peut
dire qu’il y a une polarité nietzschéenne sur la question de la langue, qui distribue, d’un côté la
gratitude polémique, dont la ressource dernière est le poème, et de l’autre, la langue captive de la
représentation et de l’histrionisme, qui est tout entière donnée dans la figure du théâtre. Je cite le
Cas Wagner : « Mais il ne faut pas se lasser de clamer à la face des wagnériens ce qu’est le
théâtre : toujours un en-deça de l’art, toujours quelque chose de secondaire, de grossi et de
gauchi ». Et je ne cite qu’une de ces déclarations, il y en a des quantités, Nietzsche (qui a
commencé par l’Origine de la Tragédie en montrant que l’origine de la tragédie était musicale)
n’a cessé de polémiquer contre la théâtralité et contre le théâtre. Mais, si cette polémique contre
le théâtre a plusieurs sens, ici nous pouvons la prendre au sens où pour Nietzsche, le théâtre c’est
l’ingratitude de la langue. Autant le poème en est la gratitude, autant le théâtre en est
l’ingratitude, parce que c’est la langue, le poème, et donc, finalement, aussi, la musique, en tant
que le poème c’est aussi la musique comme ressource de la langue, restent, au théâtre, captifs de
la représentation, captifs d’une monstration en extériorité. Je laisse de côté la question de savoir
si Nietzsche appréhende réellement ainsi l’essence du théâtre. Ce n’est pas mon sentiment, mais
toujours est-il que les choses sont ainsi distribuées.
En récapitulation, nous dirons ceci : le discours de Nietzsche, là où nous ne sommes plus dans
son acte, c’est la composition d’une sophistique historialisée et d’une poétique anti-
théâtrale.
L’agencement de cette combinaison est assez complexe : la sophistique historialisée, c’est le
sort fait au monde, la poétique anti-théâtrale, c’est le sort fait à la langue. Tels sont les
ressorts par lesquels Nietzsche en vient à se disposer lui-même dans l’après de sa propre création,
les ressorts à travers lesquels il tente ce saut de la pensée et de la vie par-dessus elle-même, le
saut par-dessus soi-même, qui est l’essence de l’antécédence de l’acte.
Tout ceci va tramer le système de nos questions pour ce qui va suivre, et je les énoncerai sous la
forme de 4 questions qui seront ensuite les nôtres.

4 questions adressées à Nietzsche

- 1ère question : est-ce que tout propos archi-politique est nécessairement une sophistique
dans ses moyens critiques ?
S’agit-il là d’une singularité nietzschéenne, qui est la singularité de sa généalogie, de sa
typologie, de son dispositif au régime de la puissance, ou bien peut-on énoncer de manière plus
générale que c’est le projet archi-politique, ie le projet de casser en 2 l’histoire du monde, quelle
qu’en soit la provenance ou la légitimation, qui, dans ses moyens critiques, ie dans le protocole
de description qu’il fait du vieux monde, est nécessairement une sophistique ? En prenant
sophistique au sens où je l’ai prise : l’évaluation d’un énoncé au régime de puissance de
l’énonciation.
- 2ème question : est-ce que tout projet archi-politique est nécessairement une poétique dans
ses ressources affirmatives ?
2ème généralisation que nous examinons : est-ce que tout propos de mutation radicale obtenue par
les moyens de pensée est nécessairement une poétique dans ses ressources affirmatives ? Ou, là
encore, ne s’agit-il que d’une singularité nietzschéenne ?
On peut, si vous voulez, recoller l’une à l’autre ces 2 questions en disant : sophistique
historialisée et poétique anti-théâtrale, est-ce un récapitulatif du style nietzschéen, qui est aussi le
style de sa pensée elle-même dans son effectivité, ou bien est-ce que cela désigne, au-delà de
Nietzsche, mais à travers lui, une caractéristique de tout projet de type archi-politique, ie de tout
projet qui assignerait à la pensée la fonction d’une rupture radicale ou l’outrepassement d’une
fin ?
- 3ème question : est-ce que tout propos archi-politique est nécessairement une haine du
théâtre ?
Question plus singulière, et d’autant plus importante qu’après tout, il y a une haine platonicienne
du théâtre. D’ailleurs, comme nous le verrons à PAGE 143 MANQUENT QUELQUES MOTS
COUPES et à beaucoup d’autres propos, l’anti-platonisme de Nietzsche est équivoque, ie qu’il y
a un platonisme latent de l’anti-platonisme nietzschéen, dont le théâtre est l’un des analyseurs.
Mais ce n’est pas le seul, et Heidegger pousse très loin dans ce sens là. Il y a quelques énoncés
heideggeriens qui déclarent expressément que nul n’a jamais été aussi platonicien que Nietzsche.
Sans aller jusqu’à cette disposition un peu agressive de la part de Heidegger, on peut traiter la
question tout à fait précise de savoir si tout projet de la pensée qui l’ordonne à l’idée d’un
outrepassement ou d’une fin, d’une mutation radicale, ou d’une clôture absolue, véhicule
nécessairement une haine du théâtre ? Et qu’est-ce que cela nous enseigne sur le théâtre – que
vient-il faire là, finalement, ce malheureux théâtre ?
Il est quand même frappant de voir que la polémique contre le théâtre est suffisamment
importante aux yeux de Nietzsche pour qu’il y consacre une bonne partie de l’année de l’acte ou
de la folie, qui sont une seule et même chose. Le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner, sont
écrits d’abord et avant tout contre le théâtre. Ce point est donc essentiel, pas du tout dérivé.
- 4ème question : est-ce que l’archi-politique exige de l’art ?
En un certain sens, cette question résume les 3 premières. De quelles fonctions l’art se trouve ici
chargé, ou investi, dans l’élément de l’archi-politique ? Pour illustrer cette question, que
signifient des énoncés comme celui-là : « A quelque moment que l’homme se réjouisse, il reste
toujours le même dans sa joie, il se réjouit en tant qu’artiste, il jouit de lui-même en tant que
puissance, le mensonge est la puissance […] L’art et rien que l’art. il est le grand
possibilisateur de la vie ».
L’archi-politique exige de l’art de le convoquer au point où « à quelque moment que l’homme se
réjouisse, il reste toujours le même dans sa joie, il se réjouit en tant qu’artiste, il jouit de lui-
même en tant que puissance », mais vous voyez que ces 2 derniers énoncés sont équivalents,
synonymes, puis « le mensonge est la puissance », mais le mensonge c’est l’art lui-même, car
l’art est un autre nom du mensonge, nous y reviendrons. Enfin, vient la maxime : « l’art et rien
que l’art », comme « grand possibilisateur de la vie ». Qu’est-ce que doit être l’art pour
supporter une pareille réquisition ? Voilà la 4ème question, qui récapitule toutes les autres. Que
doit être l’art pour que la philosophie ou l’anti-philosophie puisse énoncer « l’art, rien que
l’art » ? ou encore, quand on sait ce que signifie le mot vie pour Nietzsche, imaginez ce que peut
signifier « le grand possibilisateur de la vie », non pas simplement ce qui l’intensifie, mais ce qui
en un certain sens la rend possible, en consonance avec un autre texte biographique où Nietzsche
dit que sans la musique, ce n’est pas la peine de vivre. Il y a donc une réquisition de l’art
emphatique, car il y a une telle question de savoir ce qu’il en est de l’art pour qu’on puisse lui
demander cela, qui fait que la question : qu’est-ce que l’archi-politique demande à l’art ? C’est
vraiment : qu’est-ce que l’art pour qu’il puisse endurer ou supporter de pareilles questions ?
Voilà les 4 grandes rubriques sous lesquelles nous allons poursuivre, mais je vais les aborder
d’un peu loin avant de les reconstituer.

la question de l’être en 6 propositions (début)

Puisque l’art est donné comme « le grand possibilisateur de la vie », puisque la maxime est à ce
point générale qu’elle nous dit « l’art et rien que l’art », puisque finalement par ces 4 questions il
s’agit de savoir ce que sont le monde et le langage, rien moins que cela, nous allons, quant à
l’investigation de l’anti-philosophie, nous allons prendre le biais le plus strictement
philosophique du rapport anti-philosophique de Nietzsche à la question suprême par excellence,
à savoir la question de l’être.
Tramons ces 4 questions particulières à partir d’une investigation typiquement philosophique,
mais typiquement philosophique de l’anti-philosophique nietzschéenne, qui est : quel est le
rapport de l’anti-philosophie de Nietzsche à la question philosophique par excellence, celle
que lui-même déclare être la question par excellence, à savoir la question de l’être. Je vais
énoncer là-dessus quelques propositions. Il n’est pas question de faire un cours d’ontologie
nietzschéenne, mais de poser quelques propositions affectées à notre propre stratégie.

a) 1ère proposition : le il y a chez Nietzsche a pour nom le devenir ou la vie.


Cette 1ère proposition est, si je puis dire, évidente, textuellement empirique : vie ou devenir ne
sont pas autre chose, au départ, que les noms du il y a. Il faut les prendre en ce sens même avant
de les faire jouer dans leurs connotations latérales ou dans leurs acceptions prédonnées. Avant
d’être biologique pour l’un ou dynamique pour l’autre, vie ou devenir sont les noms nietzschéens
du il y a. Une chose que nous avons déjà dite, mais tellement importante qu’il faut y revenir de
façon détaillée, que ces noms – vie, devenir – n’ont pas de corrélats dans le sens : ce ne sont pas
les noms d’un sens, ce sont les noms du il y a qui, comme tel, n’est pas un sens car il est soustrait
à l’évaluation : tout sens est une évaluation, or le il y a comme tel est inévaluable. De ce fait, le il
y a nommé par devenir ou vie ne renvoie donc, à proprement parler, à aucun sens. Enfin,
prudence supplémentaire quant à toute interprétation trop métaphorisante de vie ou de devenir,
dans la nudité de la chose, ceci renvoie au il y a pur, qui n’est connectable à aucun sens.
Jalonnons ce point de départ décisif par un fragment du début de 1888 que nous utiliserons à
maintes reprises, car il est, à mon avis, tout à fait central : « il faut que le devenir apparaisse
justifié à tout instant (ou inévaluable, ce qui revient au même) ». Retenons bien que la
justification intégrale, qui est le fondement de la pbtique du oui dionysiaque, donc l’enjeu de
l’acte, et qui est que le « devenir soit justifié à tout instant », est elle-même suspendue à ceci que
le devenir est inévaluable. Ce qui, et ce point s’avère à mon avis capital, ramène à ce que je vous
disais tout à l’heure sur ceci que le oui n’est pas une évaluation, le oui dionysiaque n’est pas une
figure de la souveraineté, au sens où toute évaluation de sens est une puissance contre une autre
puissance, parce que le oui au monde tel qu’il est c’est le oui au devenir, ie le oui à sa
justification « à tout instant » qui, précisément, signifie simplement que le devenir est
inévaluable. Par csqt, la capacité à dire oui qu’il s’agit de délivrer c’est le oui de l’inévaluable, ie
non pas le oui au sens, mais le oui à ce qui n’a pas de sens.
Retenons que dès lors que le il y a est nommé sous le signe du devenir ou de la vie, et que c’est
cela qui doit être « justifié à tout instant » par le oui dionysiaque, l’affirmation nietzschéenne
n’est pas une figure de souveraineté parce qu’elle n’est pas une figure de sens, elle est, en réalité,
un oui à ce qui est soustrait au sens. L’inévaluable est donc soustrait au sens, mais aussi au non
sens, car l’inévaluable n’a ni valeur de sens, ni valeur de non sens, ie sans valeur de négativité
non plus. Donc l’inévaluable, c’est le oui au il y a en tant qu’il y a sous le nom de devenir ou de
vie, et tel qu’il demeure soustrait à l’opposition du sens et du non-sens, bien que ce soit à partir
de l’inévaluable et dans sa propre création qu’il y ait sens ou non sens.
Je cite encore Nietzsche, parce qu’il faut vraiment renforcer ce point sans lequel tout le reste
s’effrite. Même fragment du début 1888 : « le devenir est d’égale valeur à tout instant. La somme
de sa valeur demeure égale à elle-même. En d’autres termes, il n’a aucune valeur, car il manque
quelque chose selon quoi il serait évaluable et relativement à quoi le mot valeur aurait un sens.
La valeur totale du monde est inévaluable. Par csqt, le pessimisme philosophique est au nombre
des choses comiques ».
C’est un passage où s’intriquent les mots devenir, valeur, sens, non-sens, pris dans des équations
apparemment complexes. Ce texte est pris dans des métaphores d’égalité et de sommations,
etc… mais qui ne sont que des métaphores, et qui font finalement de ce texte un texte clair, qui
nous dit ceci : si nous acceptons devenir ou vie comme nom du il y a, il faudra payer le prix
suivant que le il y a n’a aucune valeur, car toute valeur est dépendante d’une évaluation et donc
d’un il y a localisé, singulier, particulier, et non pas du il y a comme tel, donc le total du il y a est
soustrait à toute valeur, ou au regard du il y a, le mot valeur n’a pas de sens. Notons, d’ailleurs,
que dire : « le mot valeur n’a pas de sens au regard du il y a », comme tout sens est lui-même
une évaluation, cela signifie aussi qu’il n’y a pas de valeur de la valeur. Le fait que le il y a soit
inévaluable revient à dire que ce que le il y a crée, ie justement, des évaluations, il n’en relève
pas lui-même, donc qu’il n’y a pas de valeur de la valeur, il n’y a que des évaluations et pas de
sens du il y a. En particulier, il n’y a aucun sens destinal selon lequel l’évaluation totale du
monde pourrait se faire en fonction de son destin ou d’une figure destinale liée au sens historial
de l’être. Nietzsche polémique sans relâche contre toutes ces intentions ou toutes ces protentions
qui sont exclues par Nietzsche, à partir du moment où le il y a est inévaluable, donc dépourvu de
sens et où finalement le sens lui-même n’a pas de sens, la valeur n’a pas de valeur, ce qui est la
même chose. Nous trouvons là les énoncés qui ont un destin très important et que nous
retrouvons, mutatis mutandis, jusqu’à chez Lacan, dans la proposition selon laquelle « il n’y a
pas de métalangage » ou « il n’y a pas d’Autre de l’Autre », ce qui dans la configuration
particulière de Nietzsche se dira : « il n’y a pas de sens du sens ». Et en fait, « Dieu est mort »
signifie d’abord il n’y a pas de sens du sens, ou encore le monde total est inévaluable. Tous ces
énoncés sont équivalents.
2ème ponctuation : pourquoi est-ce « le pessimisme philosophique [qui] est au nombre des choses
comiques » ? Eh bien, parce qu’il prétend que le non sens du monde est une valeur. Il évalue le
monde comme non sens. Mais dire que « le pessimisme philosophique est au nombre des choses
comiques », cela signifie cette chose très important : dire que le monde est un non sens est un
réalité une évaluation, et par conséquent suppose le monde évaluable, alors que le fait qu’il soit
inévaluable soustrait le monde à l’opposition du sens et du non sens. Si bien que le pessimisme
se livre à cette comédie particulière, qui est que venant au plus près de ceci que le il y a est
soustrait au sens, il fait de cette soustraction un sens, qui est le sens du non sens, ie le sens du
pessimisme. Le pessimiste est celui qui fait sens de ceci qu’il n’y a pas de sens. Le pessimiste est
drôle parce que si, quand on pense qu’il y a un sens, ce n’est pas trop comique de dire : ce sens
me plaît ou me déplaît, le pessimisme sera de dire que le sens est déplaisant. Par contre, quand on
dit qu’il n’y a pas de sens, continuer à macérer dans le fait que ce non sens n’a pas de sens on
devient, comme Schopenhauer, un personnage de comédie. Schopenhauer est l’exhibition
scénique d’un pessimisme comique. Est-ce que ce comique est théâtral, c’est évidemment la
question qu’on peut poser. La question, que nous aurons peut-être à recroiser, de savoir en quel
sens Nietzsche prend « comique », est une question tout à fait intéressante, puisque la métaphore
du rire est essentielle : « les dieux sont morts de rire » de ceci qu’on croyait en eux.
Et, en un certain sens, la formation réactive ascétique est quasiment définie par l’hostilité au rire,
la condamnation de ceux qui rient. Mais, en même temps, je dois vous dire que lorsqu’on lit
longuement Nietzsche, on n’a pas l’impression qu’il rit réellement, ce qui se voit à ceci qu’il y a
chez Nietzsche une très violente ironie, mais pas bcp d’humour ni sur soi ni sur les autres. La
question de savoir ce qu’est le comique quand il est assigné de façon unilatérale à la figure de
l’ironie est une question très intéressante, y compris dans son croisement à la question de savoir
qu’est-ce que le comique de théâtre par exemple – humour, ironie, rire, comique de répétition, il
y a là des filiations de positions, dont on sait très bien que ce sont des prises de position sur l’être
lui-même. Nietzsche n’a pas tort, là-dessus de dire que la question du rire est une question, si je
puis dire, extrêmement sérieuse. Mais chez Nietzsche, on a souvent l’impression que le sérieux
de la question coiffe sérieusement l’importance qu’il accorde lui-même cependant au rire. En
tout cas, il y a lieu de rire du pessimisme philosophique pour toutes les raisons que nous venons
de dire.

Sur la 1ère proposition d’ontologie nietzschéenne, je voudrais la commenter pour mon propre
compte. Il y a un élément de cette doctrine avec lequel je me sens en accord assez profond, qui
est qu’au fond une situation d’être du monde, le il y a pur, n’a par lui-même aucun sens, ie
que la question du sens est impertinente au regard du il y a. Cet énoncé nietzschéen me semble
tout à fait important et nécessaire à partager. D’une part, on peut dire que c’est l’accord sur ceci
que « Dieu est mort » ou l’accord sur le fait qu’il n’y a pas de sens du sens, ou pas d’Autre de
l’Autre, mais cela peut se dire aussi : nous ne donnerons pas de sens au fait que le il y a n’a pas
de sens, donc nous soustrairons le il y a à l’opposition du sens et du non-sens. Je crois qu’il y a là
un verdict nietzschéen très significatif et dont nous sommes contemporains. D’autre part, la
conséquence que Nietzsche en tire et qui me semble très judicieuse, à savoir que l’événement, le
supplément, non pas seulement le il y a, mais le surgir, l’advenu, ne doit jamais être saisi comme
une figure de la conscience, le surgir doit absolument être pensé indépendamment de toute
conscience du surgir. A propos du devenir, Nietzsche le dit ainsi, toujours dans ce fragment du
début de 1888 : « Il faut nier une conscience globale du devenir, un Dieu, pour ne pas rapporter
l’événement au point de vue d’un être solidairement sensible et conscient ». Cet énoncé est à
mon avis tout à fait important, car il dit ceci : si l’on veut saisir l’événement comme tel, ie penser
l’événementialité de l’événement, ou se rapporter au surgir comme surgissement, alors il ne faut
pas le rapporter au point de vue d’un être conscient, ie qu’il ne faut jamais présupposer un sujet.
Il n’est possible de sauver la pure événementialité de ce qui arrive qu’en le soustrayant à la
préexistence d’un sujet. Ce qui veut aussi dire que si sujet il y a, ce sera sous la condition de
l’événement, mais inversement. Le sujet sera lui-même événementiel, il ne sera pas structural. Il
n’y aura jamais événement pour un sujet supposé, qui serait la conscience ou le sensible de cet
événement. Et ce que Nietzsche ajoute de manière tout à fait juste c’est que, pour ne pas
supposer à tout événement un sujet de l’événement, il faut d’abord nier que le devenir relève de
la catégorie du sens, il faut neutraliser le il y a au regard de la question du sens ou de la valeur, ie
poser que le il y a est inévaluable. Vous voyez la connexion, à mes yeux très forte, établie entre
une position au regard du il y a ou de l’être pur, qui est qu’il est soustrait à la question du sens, et
la préservation de l’événementialité de l’événement, ie la possibilité de se rapporte au surgir en
tant que tel. Il y a une connexion entre les 2 : à la fois nous pouvons originer le sujet dans
l’événement, et pas l’inverse, si préalablement, et seulement si nous neutralisons la question du
sens de l’être. Cette connexion que Nietzsche indique très clairement me paraît ontologiquement
décisive, car l’idée d’une pensée de l’événementialité de l’événement est suspendue à ce que
l’être soit soustrait à la question du sens.
Donc : non seulement je manifeste profondément mon accord, mais je constate une profondeur
nietzschéenne très grande, une très grande modernité nietzschéenne. Par contre, la question qui
se pose est celle de l’innocence des noms. A supposer qu’il y ait tout cela, pourquoi vie, et
pourquoi devenir ? La question revient malgré tout. Je l’ai neutralisée autant que faire se peut,
mais au bout du compte, en solde de tout compte, on finit toujours par demander : pourquoi
quand même ces mots là, plutôt que d’autres ? Après tout, on pourrait dire : le il y a,
l’événement, la soustraction au sens, nous ne sommes pas contraintes de nommer cela vie ou
devenir, car quand vous dites : le devenir doit être justifié à chaque instant et il est inévaluable,
on pourrait dire que sa dimension de devenir est dès lors raturée, parce que : qu’est-ce qui
devient, si l’évaluation est toujours identique en tant que, justement, elle évalue de
l’inévaluable ? Donc pourquoi devenir si, en fin de compte, chaque instant équivaut à tout
autre - puisqu’en tant qu’il est l’instant d’un il y a, il est inévaluable ? Or, vous ne pouvez
introduire de la différence que par l’évaluation. Si le il y a est inévaluable à proprement parler, il
ne devient pas, parce que quelle que soit la pensée qu’on ait du devenir, elle suppose une pensée
de la différence. Et si toute différence est une évaluation différentielle, alors le il y a en tant qu’il
est inévaluable à proprement parler ne devient pas. Alors vous me direz : oui, c’est que le devenir
ne devient pas. Mais alors, comment stabiliser le fait que Nietzsche va tout de même nommer vie
et devenir ce il y a d’inévaluable ? Autrement dit, nommer cela vie et devenir, n’est-ce pas, en
réalité, sournoisement, une évaluation ? Au point même de l’inévaluable, dire que cet
inévaluable on doit le nommer vie, en réalité, l’évalue, ie l’évalue à travers les catégories
latentes, qui vont être finalement le vivant contre l’inerte, la création contre le même, la diversité
contre l’unité etc… Après tout, appeler le il y a vie et devenir est peut-être une évaluation
différentielle masquée, tout simplement. C’est le procès qu’on pourrait faire sur ce point à
Nietzsche.
Pour être équitable, je pense que Nietzsche en a parfaitement conscience, et que c’est ce qui est
précisément corrigé par la doctrine de l’éternel retour. C’est précisément cette possible
inclinaison évaluante des mots vie et devenir qui se trouve rebasculée dans sa neutralité par la
doctrine de l’éternel retour, qui va, en effet, nous dire que le devenir ne devient pas. La doctrine
de l’éternel retour va, en effet, nous dire que ce qui est affirmé est aussi bien réaffirmé, ou que le
il y a peut à la fois être dit venir et revenir. Cette superposition du venir et du revenir ou du tour
et du retour est finalement ce qui maintient le il y a dans l’inévaluable, parce que le il y a
demeurera inévaluable, y compris sous les noms de vie et de devenir, dès lors que sous la pensée
de l’éternel retour, on saura que l’affirmation du il y a est aussi une réaffirmation, et que ce qui
est devenu est aussi le Même ou que ce qui vient revient. Sauvons le mot vie, en tant que nom
ontologique essentiel, qui désigne à la fois le fond inévaluable du pluriel des évaluations : le
monde, et aussi, sous la loi de l’éternel retour, le principe du même. C’est le fond inévaluable des
évaluations mouvantes, mais c’est aussi le principe du même ou le principe de l’identité de
l’inévaluable. De ce point de vue, je ne pense pas, je ne vais pas le développer longuement, parce
que c’est très complexe – que Heidegger ait raison de dire que chez Nietzsche la volonté de
puissance c’est le nom de l’étant, et que l’éternel retour c’est le nom de l’être, car c’est bien le
schème interprétatif massif de Heidegger s’agissant de Nietzsche. Le cadre d’investigation est
que, d’un côté, il y a une tension, souvent considérée comme un paradoxe absolu chez Nietzsche,
la volonté de puissance comme paraissant être un régime d’intensification dynamiques, et, de
l’autre, un éternel retour, qui paraît être un principe d’identité. Comment cela peut se concilier ?
Heidegger remarque très justement que le pb n’est pas une conciliation, mais que les registrations
sont différentes. Ce qui est pensé sous le nom de volonté de puissance c’est l’étant comme tel,
tandis que ce qui pensé ou tente de l’être sous le nom de l’éternel retour, c’est l’être, et en ce
sens, l'éternel retour est l’être oublié ou raturé, dont l’étant manifeste sera nommé volonté de
puissance. La dialectique heideggerienne est plus sophistiquée, mais le cadre d’investigation est
celui là. Moi, je ne dirais pas cela. Je dirais que éternel retour et volonté de puissance, si on
reprend ce mot là, qui, à mon avis, n’est pas si important qu’on le dit chez Nietzsche, enfin peu
importe. Ou disons, éternel retour et évaluations, je préférerais, éternel retour et multiplicité des
évaluations sont les noms sous lesquels se balance ou se tient la soustraction au sens de la vie.
Eternel retour et pluralité des évaluations ou des intensifications constituent un régime de double
nomination, qui tient ou détient ceci qu’ultimement la vie est soustraite à la question du sens,
car pour dire cela, il faut, en effet, corriger ce que vie détient d’intensifications dynamiques et de
pluralité sous-jacente par l’éternel retour, qui indique l’inévaluable en tant que figure du même.
Il faut donc dire à la fois le tour et le retour, ou la venue et la revenue, donc il faut absolument
entendre les évaluations et l’éternel retour en même temps, et c’est cela qui constitue la pensée
nietzschéenne de l’être, non pas dans une distribution entre pensée et être, mais que c’est le
dispositif de la volonté de puissance et de l’éternel retour qui compose, et qui, seul, peut
composer la pensée de l’être, parce que le prédicat fondamental de l’être pour Nietzsche, c’est sa
soustraction à la question du sens, d’être inévaluable.
Là est le véritable litige avec Heidegger, car pour Heidegger, en dernier ressort, l’être est
destinalement affecté ou affectable par le sens : il y a un sens destinal de l’être, fût-ce le sens
réglé ou régi par l’oubli de ce sens. Or, pour Nietzsche, il n’y en a pas. C’est un point central. Et,
au fond, la balance apparemment paradoxale entre éternel retour de l’identique, d’un côté, et
métaphorique de l’intensification vitale, de l’autre, et de la pluralité antagonique ou polémique
des évaluations, s’éclaircit si l’on voit qu’elle n’est que la double nomination par quoi tente
d’être maintenue dans son équilibre la soustraction au sens de l’originarité vitale. On pourrait
aussi dire que le problème de Nietzsche soit que vie nomme bien la circularité du même et de
l’autre, ie que le il y a soit indécidable quant à la question de savoir su il est même ou autre. On
peut dire : retour éternel du côté du même, volonté de puissance du côté de l’autre, c’est vrai
puisque volonté de puissance s’incarne dans la multiplicité des types, qui sont toujours corrélés
les uns aux autres. Mais finalement, ce qui importe, c’est que l’inévaluable, en son fond, n’est ni
même ni autre, ou il est de façon indécidable même et autre.
C’est là où se tient le fond héraclitéen de Nietzsche, parce que ce qu’il y a d’essentiel dans son
rapport, d’ailleurs explicite, à Héraclite, c’est précisément que la pensée de l’être chez Héraclite
se fait un peu du même biais de la reconnaissance d’une soustraction aux configurations
signifiantes du fond lui-même – ce qui chez Héraclite est sous la métaphorique du feu. Or,
mutatis mutandis, ce qu’Héraclite appelle le feu est très voisin de ce que Nietzsche appelle la vie,
si on prend son dispositif dans sa nudité ontologique. Par exemple, Héraclite, Fragment 30 : « ce
monde, pour tous le même, nul dieu, nul homme ne l’a façonné, mais éternellement il fut, il est et
sera, feu toujours vivant » (trad. Badiou). Ce fragment est absolument nietzschéen, et Nietzsche
reconnaît qu’Héraclite et les sophistes constituent sa référence primordiale grecque. Le il y a dans
la balance de l’identité et de l’altérité, telle que cette balance est indécidable, parce qu’en fin de
compte, pour la décider, il faudrait du sens et qu’il n’y en a pas, c’est proprement cela qui est
appelé par Nietzsche la vie et par Héraclite le feu. Voilà pour la 1ère proposition concernant
l’ontologie nietzschéenne.

b) 2ème proposition : l’être est une désignation fictive : il ne faut pas nommer le il y a.
Nous l’avons vu, sous des conditions très compliquées, il faut nommer le il y a devenir ou vie,
mais il ne convient pas de le nommer être. On pourrait presque dire : l’être est un mauvais nom
pour l’être. Ou encore : le il y a n’a pas à être présenté dans la forme de l’être. Là, on entre dans
la typologie parce que la thèse de Nietzsche est que nommer le il y a être ou étant est une
évaluation. Tout à l’heure, je posais la question : dans quelle mesure vie n’est pas une
évaluation ? Réponse : on ne s’en sort qu’en introduisant à tout le moins le retour éternel. Par
contre, il est certain que pour Nietzsche, nommer le il y a étant ou être est une évaluation
réactive. Il faut donc se demander (s’il ne faut pas nommer être le il y a), c’est parce qu’on sait
qui a intérêt à le nommer ainsi. Qui ? des gens pas bien ! Il faut donc se demander qui,
généalogiquement, a un intérêt à nommer être ou étant la pure puissance du il y a. Bien entendu,
quand Nietzsche énonce : il ne faut pas nommer être le il y a, comprenons aussitôt qu’il ne faut
pas non plus le nommer non être : si être est un mauvais nom, non-être est aussi un mauvais nom
pour le il y a. Il faut bien comprendre cette logique des noms. A chaque fois qu’un nom est
discrédité, le nom contradictoire l’est aussi, c’est en ce sens que la pensée de Nietzsche n’est
jamais dialectique. Il ne s’agit jamais de relever une nomination par la nomination contradictoire.
Dès que vous dites : être est un mauvais nom, parce que finalement c’est un nom qui soutient des
intérêts de puissance réactifs, vous dites aussi bien que le nommer non-être n’est pas bien non
plus. Il va donc falloir le nommer autrement que dans le couplage de l’être et du non être, ce qui
est aussi très héraclitéen. Fragment 49 a : « nous sommes et nous ne sommes pas » (trad
Badiou). Dire : « nous sommes et nous ne sommes pas » signifie : de toutes façons, la question
n’est pas là. En disant « nous sommes et nous ne sommes pas », Héraclite dit bien qu’être ou non
être n’est pas, de toute façon, le nom pertinent de la question, puisqu’au regard du il y a, on peut
tout au mieux dire : « nous sommes et nous ne sommes pas », énoncé qui, d’une certaine manière,
laisse la question du il y a dans un suspens nominal. Ce qui est tout à fait la position de
Nietzsche.
Fragment du début 1888 : « d’une manière générale, on ne doit admettre rien d’étant, parce
qu’alors le devenir perd sa valeur [ce qui, au regard de tout ce que nous venons de dire, est une
phrase extraordinairement tordue]. Par csqt, il reste à se demander comment l’illusion de l’étant
a pu naître ». Autrement dit, si on appelle le il y a étant, on fait perdre au devenir sa valeur. Là,
tout le monde sursaute, vous devriez tous sursauter, bien évidemment, en disant : on vient de dire
que le devenir est inévaluable. Mais c’est ce que veut dire Nietzsche, ie que si on nomme le il y
a, on fait perdre au devenir cette valeur particulière que, justement, il est inévaluable, ie qu’on
procède à une évaluation. Il faut entendre la phrase ainsi : quiconque nomme le il y a étant, ie
admet qu’il y a de l’étant, quelque chose qui est, celui-là soustrait le devenir au fait qu’il est
inévaluable. Il entre dans la figure particulière de l’évaluation, et c’est pourquoi Nietzsche
enchaîne immédiatement, sinon on ne comprendrait pas pourquoi il enchaîne ainsi : « par csqt, il
reste à se demander comment l’illusion de l’étant a pu naître ». Et le passage est parfaitement
cohérent si on l’entend ainsi : « quiconque appelle le il y a du nom de l’être procède à une
évaluation, et on a alors le droit de se demander qui évalue. Et donc quel est l’intérêt de
l’évaluation ontologique du il y a ».
On dira aussi, Crépuscule des Idoles : « l’être est une fiction vide de sens ». L’être est une fiction
vide de sens, mais c’est une évaluation – justement, une évaluation sur la vie. Et, comme pour
toute fiction, il faut immédiatement se demander quel est le vouloir qui l’anime. Dès qu’on saisit
une nomination fictive, elle est une évaluation, dont il faut chercher le type. Or, point essentiel, le
diagnostic de Nietzsche est que le type de vouloir investi dans qui appelle être ou étant le il y a
est un type de vouloir réactif, ie c’est s’opposer au oui au devenir, ie au oui au non sens, ou à la
soustraction de sens. Vous voyez la chicane : inauguralement, la philosophie qui a choisi sous le
nom de Parménide – un nom à opposer à Héraclite – d’appeler être le il y a, ne s’est nullement
livrée à une opération innocente, elle a procédé à une évaluation, elle a engagé le il y a dans une
évaluation. Or, le il y a est inévaluable, par csqt cette évaluation est intéressée, elle relève d’un
certain type : le philosophe parménidien est originellement un type qui prononce sur le il y a le
nom de l’être, et le vouloir qui est investi là est un vouloir réactif, pace que donner au il y a le
nom de l’être, et l’engager dans la chicane de l’être et du non-être, c’est une évaluation réactive,
ie une évaluation qui interdit le oui dionysiaque intégral au devenir, puisque ce oui suppose que
le devenir soit inévaluable.
Donc : si on appelle ontologie le fait de donner au il y a le nom de l’être, l’ontologie est une
fiction réactive, une hypothèse faite originellement par la philosophie contre le oui dionysiaque,
ie contre le oui à l’inévaluable ou contre le oui à ce qui n’a pas de sens, ou comme le dit
Nietzsche, dans une phrase remarquable : « cette hypothèse de l’étant est une source de toutes les
calomnies à l’égard du monde ». Voilà la figure de la 2ème proposition qui éclaircit la 1ère
proposition. Si on nomme le il y a devenir ou vie, au moins on préserve, sous des conditions
complexes, la possibilité du oui dionysiaque. Tandis que si on donne au il y a le nom de l’être, et
par csqt si on l’engage dans la chicane dialectique de l’être et du non être, on l’a déjà évalué dans
une opposition, dans un interdit au oui dionysiaque, parce qu’on a prétendu fictivement évaluer
l’inévaluable. Et on a donc autorisé – et la philosophie est cette autorisation – « toutes les
calomnies à l’égard du monde ». La calomnie prenant tout simplement la forme qui consiste à se
réserver le droit d’évaluer quelque chose comme non être à partir du moment où vous avez
évalué le il y a en termes d’être. Dès lors, vous êtes dans la matrice « de toutes les calomnies à
l’égard du monde », qui consiste toujours à dire que ceci n’est pas, n’Ets pas vraiment, ne devrait
pas être, qu’il est malheureux que ça soit etc… Et c’est la logique du phénomène contre
l’essence, de l’apparence contre la vérité etc… Donc la matrice de toutes les calomnies sur le
monde, ie l’impossibilité ou l’interdit jeté sur le oui dionysiaque au monde intégral tel qu’il est, a
finalement sa source dans la nomination philosophique première, qui a choisi d’annexer le il y a
au nom de l’être. Et alors – et j’en resterai là pour aujourd’hui – je pense que nous touchons un
élément constituant de ce que j’appellerai ultérieurement l’anti-philosophie en un sens générique.
L’anti-philosophie est toujours un propos qui énonce que la philosophie est responsable de la
dépréciation du il y a. Que le il y a a été évalué philosophiquement de telle sorte que sa
dépréciation est désormais possible. L’anti-philosophie est cette position sur la philosophie qui
fait de la philosophie la responsable du système général de la dépréciation et par csqt aussi de
l’impossibilité de l’affirmatif, de l’affirmatif au sens radical, Nietzsche dira dionysiaque. Ou
encore, que la philosophie est originairement responsable de la difficulté du oui. Vous retrouvez
cette matrice anti-philosophique cruciale chez tous les grands anti-philosophes. Par exemple,
Lacan dit : l’ontologie, il faudrait l’appeler hontologie, la honte au logis. Or, Nietzsche ne dit pas
autre chose que Lacan sur ce point particulier, à savoir qu’il y a une honte dans ceci que la
philosophie a nommé être le il y a, que cette opération engageant originellement la philosophie
est ce à partir de quoi il nous est aujourd’hui aussi difficile de dire oui au monde.
Mais si je prends un autre anti-philosophe notoire, à savoir Pascal, auquel Nietzsche ne cesse
d’adresser des saluts amicaux, il ne dit pas autre chose. Pascal dit que finalement la philosophie
rend obscur le oui à Dieu et qui, nous encombrant d’un « Dieu des philosophes et des savants »,
nous interdit de voir que tout le problème est de dire oui au « Dieu d’Isaac et de Jacob ». Et cela,
c’est une disposition anti-philosophique nodale. Voilà. Eh bien, nous en resterons là pour
aujourd’hui.
5EME COURS

l’Etat, la nouvelle idole

Pour commencer la séance de ce soir, je voudrais revenir un tout petit peu sur un point traité la
fois dernière, qui est le point qui concerne la désignation d’archi-politique que j’ai adoptée pour
qualifier le geste nietzschéen. A propos de cette qualification, dont vous savez que le contenu est
l’annonce d’une rupture radicale dans l’histoire du monde, je m’étais demandé en quel sens il
fallait, au moins en 1ère approximation, prendre politique, et qu’est-ce qu’il fallait entendre par
politique lorsqu’on dit que le geste nietzschéen est un geste de type archi-politique. Je rappelle la
nature exacte de la question : au fond, elle porte sur le type de conjonction ou de disjonction
qu’on établit entre politique et Etat. Ou bien la politique est pensée comme ordonnée à la
question de l’Etat ou du pouvoir, ou bien elle est ordonnée à un autre principe, qui requiert une
distance par rapport au principe étatique ou de souveraineté. Je vous avais dit qu’on pouvait
discerner une hésitation de Nietzsche sur ce point, ou, en tout cas, une complexité de Nietzsche,
puisque d’un côté est essentielle, chez lui, ce qu’il appelle une doctrine des formations de
souveraineté, et que la question de la domination est une question centrale dans la généalogie
nietzschéenne, de sorte que, de ce biais là, on pourrait penser que Nietzsche inclinait vers une
connexion entre politique et souveraineté, donc, disons métaphoriquement, une vision étatiste de
la politique. Mais que, d’un autre côté, on constatait une distance résolue prise au regard de
l’Etat, et la thèse selon laquelle aussi bien le service de l’Etat que le savoir sans règle ou en vue
de l’Etat sont des dispositions réactives. On pourrait donc dire qu’on retrouvait chez Nietzsche la
complexité entière du sens du mot politique, pris ou écartelé entre son assignation à la question
de la souveraineté, et son assignation à la question de l’émancipation. Sur ce point, j’avais,
comme c’est ma règle, ici, et je crois avoir dit pourquoi, pris appui sur le Nietzsche terminal des
textes de 1888, voire même des textes dits de la folie, puisque je soutiens que c’est de ce lieu là
qu’il faut entrer dans Nietzsche. Toutefois, réflexion faite, je crois qu’on ne peut pas laisser de
côté ce qui, après tout, constitue le texte le plus explicite sur la question de l’Etat, à savoir le
chant de la 1ère partie d’Ainsi Parlait Zarathoustra : de la Nouvelle Idole. Je vais donc
compléter ce qui avait été dit à partir d’un examen de ce chant.
La nouvelle idole, c’est précisément l’Etat. Quand Zarathoustra entreprend de polémiquer contre
la nouvelle idole, et d’énoncer l’impératif « détournez-vous de la nouvelle idole », c’est
expressément de l’Etat qu’il s’agit, et ce texte, de la nouvelle idole, est un texte d’un violent anti-
étatisme, qui a pu autoriser depuis longtemps à parler d’un anarchisme nietzschéen. En ce sens,
et en dépit de la doctrine des formations de souveraineté, un anarchisme nietzschéen connecté à
la violence et à l’imprécation anti-étatique. C’est là qu’on trouve la formule devenue quasiment
un lieu commun, on la trouve dès le début du texte : « l’Etat, c’est le plus froid des monstres
froids », formule que le général de Gaulle aimait bien citer – et beaucoup d’autres, et beaucoup
d’autres. Il est certain que froideur et monstruosité sont, dans la métaphorique nietzschéenne, des
imputations graves. A partir de quoi on peut se demander quelles sont dans ce texte les thèses de
Nietzsche sur l’Etat, ce qu’on peut dégager de cette imprécation métaphorique contre le plus
froid des monstres froids, comme indications décisives sur le rapport de Nietzsche à la question
de l’Etat et, à partir de là, éclairer la signification de politique dans archi-politique. Je voudrais
en prélever quelques unes, et rendre ainsi lisibles ce texte qui, comme tous les textes de
Zarathoustra, est par lui-même pour part énigmatique.

a) 1ère thèse : disjonction entre peuple et Etat


La 1ère thèse essentielle, c’est que l’Etat, aux yeux de Nietzsche, ne saurait se réclamer du
peuple. C’est une thèse de disjonction entre ce qui est désigné par peuple et ce dont l’Etat peut
légitimement se réclamer. Plus précisément, on pourrait dire qu’il n’y a pas de figuration étatique
possible d’un peuple. L’Etat ne peut se présenter comme figuration du peuple et, par csqt, c’est
en vérité le thème qui circule en dessous de tout le texte, l’Etat est toujours proprement une dé-
figuration du peuple. Il y a un élément défigurant essentiel à l’Etat. En ce sens, l’Etat n’est pas
une figure où le peuple puisse être énoncé. Evidemment, ceci peut être pris dans bien des sens,
mais c’est aussi, au passage, une critique de toute théorie représentative de l’Etat : l’Etat n’est
jamais fondé à se déclarer représentatif, au sens où il serait une figuration représentative du
peuple. Les raisons fondamentales que Nietzsche met en avant pour soutenir cette thèse
essentielle que l’Etat n’est jamais une figuration possible d’un peuple sont les suivantes aux yeux
de Nietzsche :
- un peuple, c’est toujours une création. C’est le terme qu’il emploie. Un peuple n’est justement
pas un Etat au sens élémentaire du mot : il n’est pas un état de chose, il est une création, et par
voie de csq, il y a une dimension d’invention que nomme le nom peuple et qui est perdue ou
oblitérée dans la figure étatique. Tout peuple, dira Nietzsche, relève de ce qui lui a été proposé
dans l’auto-invention de lui-même comme foi et comme amour. Foi et amour. « ce sont des
créateurs qui ont formé les peuples et qui ont suspendu au-dessus des peuples une foi et un
amour : ainsi ont-ils servi la vie ». Les 2 mots qui désignent le peuple comme création. De ce
point de vue, il est important de la signaler, on va le voir par contraposition à l’Etat, c’est qu’un
peuple est toujours une création désintéressée, ie une création qui vaut pour elle-même. Donc :
un peuple doit être pris dans la dimension du créer et de l’inventer. L’énergie sous laquelle cette
invention se déploie relève de la foi et de l’amour. Et elle est appropriée à elle-même ou en
évaluation de soi-même, et non pas ordonné à autre chose que soi.
- par contre, un Etat, dira Nietzsche, est de l’ordre du piège. L’Etat est un piège tendu à la foule.
Et ce qui va être opposé du point de vue de la maxime de l’Etat à la foi et à l’amour, c’est, dira
Nietzsche, le glaive et l’intérêt. « mais ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au
grand nombre et qui appellent cela un Etat. Ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et 100
appétits ». La proposition en création à un peuple de type foi et amour est en affirmation de soi-
même, tandis que l’Etat est un « piège tendu à la foule », donc tendu à cette création elle-même,
où les propositions sont de l’ordre du glaive, donc de l’ordre de la violence, et de l’expansion de
l’intérêt : une capture d’intérêt.
Si nous récapitulons, nous dirons : un peuple est une création désintéressée, tandis qu’un Etat est
une capture d’intérêts, voilà pour la thèse axiale.

b) 2ème thèse : mort de Dieu, mort de l’Etat


La 2ème thèse est généalogique : elle demande pourquoi l’Etat existe. Pourquoi ce piège tendu à la
création populaire dans sa figure désintéressée, qui la soumet ou la filtre dans le réseau des
intérêts ? Bref, pourquoi l’Etat advient-il cependant ? Quelle est la puissance qui le soutient,
même si c’est une puissance réactive ?
Nietzsche va répondre – et en ce sens il en fait une donnée moderne : il s’agit bien de l’Etat
moderne – que l’Etat capte à son profit la victoire sur les dieux, ce pourquoi il le nomme la
nouvelle idole. L’Etat est l’idole de rechange, dans l’élément ou sur l’horizon de la mort de Dieu.
Et l’énergie qu’il capte est cette énergie fatiguée, déjà en partie désinvestie ou résiduelle, par
rapport à ce qui a été engagé contre le combat ou le thème de Dieu : « l’Etat vous devine
vainqueurs du Dieu d’autrefois. Vous vous êtes lassés de la lutte, et à présent votre lassitude
s’est mise au service de la nouvelle idole ». Donc : l’Etat moderne en tant que nouvelle idole, ie
en tant qu’évaluation, autrement dit, en tant que subjectivité, ce n’est pas simplement la
construction ou l’appareillage étatique, car ce qui intéresse Nietzsche, c’est pourquoi y a-t-il un
ralliement ou une idolâtrie de l’Etat ? Pourquoi y a-t-il soumission à l’Etat ? c’est donc l’Etat
comme subjectivité ou comme vouloir qui l’intéresse. Eh bien, la clé de cette interrogation c’est
que le vouloir défait, dont l’Etat tire sa puissance d’idole, c’est cette lassitude qui a gagné les
esprits au-delà ou après la victoire sur le Dieu d’autrefois. De sorte qu’il faut bien comprendre
que la maxime « Dieu est mort », si on la prend du point de vue du vouloir qui la soutient, ie de
la lutte qui l’autorisée ou rendue possible, est cela même dont l’Etat tire la possibilité de son
piège. L’Etat est bâti sur la fatigue du combat anti-religieux, ie sur l’événement de la mort de
Dieu ou dans sa figure de lassitude. Au fond, l’Etat est ce qui vient après toute victoire et dans la
fatigue qui suit toute victoire : « l’Etat vous devine vainqueurs du Dieu d’autrefois » et c’est vous
qui en construisez l’autorité réactive. Il en résulte que la maxime « Dieu est mort » ne sera portée
à sa puissance affirmative que si on peut aussi dire « l’Etat est mort ». La possibilité de l’énoncé
« l’Etat est mort » est le seul à pouvoir parachever, autrement que dans une lassitude récupérée,
réédifiée, la maxime « Dieu est mort ». c’est dire que la nécessité de l’imprécation contre l’Etat
est étroitement chevillée dans la logique nietzschéenne à la question de la mort de Dieu, dont on
peut dire que l’Etat capte l’énergie résiduelle.

c) 3ème thèse : l’Etat est corruption


3ème thèse – qui après tout peut nous intéresser aujourd’hui (janvier 93) – l’Etat est
intrinsèquement corruption. Corruption doit être pris au sens où l’Etat, comme énergie de
corruption, si je puis dire, est aussi et essentiellement superflu. Vous voyez à quel point nous
sommes éloignés, dans le dispositif nietzschéen, de toute vision fonctionnaliste de l’Etat. Du
point de vue de la captation subjective par l’Etat, il y a une superfluité essentielle, ou dans mon
jargon (qui sur ce point recoupe l’intuition de Nietzsche) que l’Etat se présente comme une
excroissance. Au regard de toute situation, l’état de la situation est toujours dans la figure d’une
excroissance. Au fond, l’idée nietzschéenne du caractère superflu de l’Etat désigne quasi-
ontologiquement le fait que l’Etat soit, au regard de la situation affirmative, toujours dans une
situation parasitaire, ou comme une excroissance. Ceci se manifeste ou a son phénomène dans
son caractère essentiellement corrompu, qui signifie simplement qu’il est corruption de la force
affirmative : « [tous ces superflus] veulent accéder au trône : c’est leur folie – comme si le
bonheur était sur le trône ! souvent c’est la boue qui est sur le trône – et souvent c’est le trône
qui est planté dans la boue ». Au regard de quoi l’impératif nietzschéen va être, je cite : « évitez
de tomber dans l’idolâtrie de ces superflus ». le caractère boueux de l’autorité étatique est le
phénomène de son essence excédentaire ou superflue. Tout cela renvoyant, en fin de compte, en
1ère ligne, au fait que l’Etat moderne se bâtisse sur la captation de l’énergie résiduelle engagée
dans la mort de Dieu, et ultimement, à ceci qu’en tout cas, l’Etat n’a aucune légitimité à se
présenter comme une figuration du vouloir d’un peuple.

d) 4ème thèse : l’Etat change l’art, la science et la philosophie en un magma culturel.


« voyez donc ces superflus ! ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages : ils
appellent leur vol civilisation – et tout leur devient maladie et revers ! ». Il y a chez Nietzsche
une critique générale de la culture dans une définition, somme toute implicite, extrêmement
intéressante de la culture, qui est que la culture, c’est l’art (prenons le comme paradigme, mais
c’est aussi la science, la philosophie, les sagesses) saisi par l’Etat. Mais attention : la culture,
c’est l’art saisi par l’Etat, comprenons le toujours en subjectivité. Cela ne signifie pas l’art d’Etat,
qui existe aussi, mais c’est secondaire. Ça signifie l’art pratiqué ou appréhendé en subjectivité du
point de la nouvelle idole, ie en rapport subjectif et de vouloir fatigué à la nouvelle idole, ie à
l’Etat.
De ce point de vue, le culturel – c’est une proportion mathématique – s’oppose à l’artistique,
mais aussi, en vérité, au scientifique, au philosophique. Le culturel s’oppose à l’artistique
comme, mutatis mutandis, l’Etat s’oppose au peuple. Il y a une égalité de proportion. La
disjonction, le non rapport, qui se présente cependant comme rapport entre peuple et Etat, a son
analogue dans le non rapport qui se présente comme rapport entre l’art et la culture. « culture »
c’est bildung, ie au sens de cultiver la formation culturelle. Je cite : « voyez moi ces superflus ! ils
dérobent les œuvres aux inventeurs et les trésors des sages : cette rapine c’est ce qu’ils appellent
leur culture ». Ces supeflus, c’est le nom que Nietzsche attache aux Etats ou aux hommes d’Etat.
Si on essaye d’appréhender les choses dans la dimension du vouloir ou de la subjectivité, nous
dirons que culture désigne, là aussi, la figure fatiguée de l’Etat. Toute culture est une fatigue,
parce que seule la fatigue rend possible subjectivement l’appropriation étatique. Souvenons-nous
toujours de ce point. Originellement, c’est l’appropriation étatique générale de l’énergie
résiduelle investie dans la mort de Dieu, mais ce qu’il y a de vouloir affirmatif dans l’art, c’est en
son point de fatigue que ça se laisse voler, dérober, qu’il peut y avoir de la rapine qui est,
précisément, proprement ce qui constitue l’élément culturel. Notons que, de ce point de vue là,
tout Etat, aux yeux de Nietzsche, est culturel, et réciproquement, toute culture est étatique. Il y a
une corrélation essentielle entre la figure de l’Etat comme figure de la nouvelle idole pour un
vouloir fatigué et la culture.

e) 5ème thèse : l’humanité est toujours au-delà de l’Etat


Enfin, 5ème thèse, qui est la récapitulation de toutes les autres : l’humanité est toujours au-delà de
l’Etat. Je vous donne le texte essentiel, qui d’ailleurs clôt le chant de la nouvelle idole : « où finit
l’Etat commence l’homme qui n’est pas superflu. Où finit l’Etat commence le chant de la
nécessité, la mélodie unique, irremplaçable. Où finit l’Etat – n’apercevez vous pas l’arc en ciel
et les ponts qui mènent au surhumain ? ». Ce qu’il faut retenir de central dans ce passage d’une
grande densité doit être raccordé à la thématique du surhomme. Au fond, le texte dit : qu’est-ce
que le surhomme ? Ce thème, si je puis dire, d’opinion nietzschéenne, eh bien le surhomme c’est
l’homme, naturellement, mais comme affirmation irremplaçable. Le surhomme, c’est l’homme
en état d’être une affirmation irremplaçable. Là aussi, nous avons une logique que nous avons
souvent déployée. Pas plus que quand on casse en 2 l’histoire du monde, on ne fait succéder une
bonne souveraineté à une mauvaise souveraineté, pas plus le passage de l’homme au surhomme
n’est le remplacement d’un type par un autre type au sens d’une substitution. En réalité, le
surhomme, c’est l’affirmation de l’homme même comme « mélodie unique, irremplaçable ». Et
il est vrai que le geste archi-politique nietzschéen annonce le surhomme, mais précisément ceci
doit être pris dans la logique générale du geste archi-politique, qui est la possibilité du oui. Le
surhomme, c’est l’homme en capacité du oui irremplaçable à lui-même. Bien. Or, ce que nous dit
le texte, c’est que le surhomme est ce qui est là où finit l’Etat. « où finit l’Etat – n’apercevez-
vous pas l’arc en ciel et les ponts qui mènent au surhumain ? ».
1ère remarque : l’idée d’un Etat du surhomme est une idée nietzschéennement absurde. Il n’y a
surtout pas de configuration étatique possible de la surhumanité. Le texte est absolument
explicite : la condition du surhumain est d’être là où finit l’Etat. La figure de la surhumanité est
précisément ce qui n’est pas étatisable. Elle se tient irréductiblement là où finit l’Etat, et elle ne
peut se tenir ailleurs, en particulier sous quelque figure que ce soit de l’Etat. Cette 1ère remarque
est essentielle sans entrer dans les chicanes du rapport généalogique entre Nietzsche et le
nazisme, prises dans leurs extensions, en tout cas, il y a un point absolument assuré, c’est qu’il
est proprement absurde, impensable, aux yeux de Nietzsche, qu’il y ait une figure étatique de la
surhumanité. A partir de quoi on peut peut-être trancher, et c’est là que je voulais en venir,
trancher ou éclairer un peu différemment l’oscillation dont je suis reparti aujourd’hui,
l’oscillation entre politique comme généalogie des figures de souveraineté, d’un côté, politique
comme irréductiblement anti-étatique, de l’autre côté comment politique chez Nietzsche peut
arriver à tenir les 2 ensembles, ie à tenir une règle des configurations de souveraineté en même
temps qu’une distance, dont vous voyez qu’elle est absolument radicale à la figure même de
l’Etat. On pourrait dire que ce qui est en jeu dans le geste archi-politique, ie ce que Nietzsche
comme nom propre propose au siècle, c’est l’idée de l’homme comme formation de souveraineté
non étatique. Formation de souveraineté parce que c’est un régime de l’affirmation, donc c’est le
comble de la force active, donc c’est bien l’homme lui-même comme formation de souveraineté.
Non pas une formation de souveraineté sur l’homme et sur la vie, donc une formation de
souveraineté sur l’homme et sur la vie, donc une formation de souveraineté réactive, mais
l’homme lui-même comme formation de souveraineté réactive, mais l’homme lui-même comme
formation de souveraineté non étatique avec cette idée que l’homme ne peut pas être une
formation de souveraineté s’il est sous la règle de l’Etat – c’est là où finit l’Etat que ceci est
possible.
Le nom de l’homme comme formation de souveraineté non étatique c’est le surhumain, ce qui
recoupe l’homme en capacité du oui, mais plus précisément l’homme en capacité du oui à lui-
même, ce qui suppose que soit entièrement résiliée aussi la nouvelle idole, à savoir l’Etat. Sans
m’y attarder, je voudrais simplement indiquer que l’homme comme formation de souveraineté
non étatique porte au 19ème siècle un autre nom, qui a été le nom de communisme. Dans son sens
générique – pas dans son sens politico-contemporain – communisme a originellement désigné
l’homme comme formation de souveraineté collective non étatique. Formation de souveraineté
sur la nature, sur les besoins, donc régulation de souveraineté de la nécessité non étatique. Donc :
nous dirions que le surhumain chez Nietzsche nomme cela même qui – dans un tout autre
dispositif, un dispositif entièrement hétérogène – a été nommé communisme en son sens
générique. Et, l’épreuve du siècle au regard de cette double nomination a, en vérité, été de poser
la question suivante : peut-il y avoir une formation de souveraineté non étatique ? L’homme
peut-il être défini comme capacité à être lui-même une formation de souveraineté non étatique ?
L’homme peut-il être cela qui désétatise sa propre souveraineté ? et cette question a eu le nom de
communisme, elle a eu aussi le nom de surhumain. Et, pour part, le 20ème siècle a été l’épreuve
de ces 2 noms à travers une question, en dernier ressort plus essentielle que toute question
empirique, et qui est la question suivante : peut-on ordonner l’essence de la réalité humaine au
thème d’une formation de souveraineté non étatique ? Je voulais simplement rappeler que tel
était indubitablement le propos de Nietzsche. De ce point de vue, il est, lui aussi, dans un propos
essentiel de tout le 19ème siècle, qui est : « peut-il exister une essence générique de l’homme qui
soit désignable comme une formation de souveraineté soustraite à la figure de l’Etat ? ». Voilà
pour réélucider le point de l’archi-politique, dont on pourrait peut-être dire de façon générale –
nous réexaminerons ce point – que toute archi-politique (qui s’est appelée révolution) est un
geste où est mise en jeu la possibilité de l’homme comme formation de souveraineté non
étatique. Je reviens maintenant au cours principal des choses.

l’ontologie de Nietzsche en 6 propositions

Nous étions en train d’interroger la détermination anti-philosophique de Nietzsche et les 4


questions principales que nous lui adressions :
- est-ce que tout propos archi-politique est nécessairement une sophistique dans ses moyens
critiques ?
- est-ce que tout projet archi-politique est nécessairement une poétique dans ses ressources
affirmatives ?
- est-ce que tout propos archi-politique est nécessairement une haine du théâtre ?
- qu’est-ce que l’archi-politique exige de l’art ?
A partir de la manière dont il pose lui-même ce qui traditionnellement la question organique de
la philosophique, ie la question de l‘être. Nous nous interrogions avec tous les guillemets
nécessaires sur « l’ontologie » nietzschéenne. Finalement, quelle est la doctrine de fond, ou de
l’absence de fond, ou de la présentation en général, qui est à l’œuvre dans le texte nietzschéen ?
J’avais dit que j’allais énoncer là-dessus 6 propositions, et nous avions examiné les 2 premières.
Je les rappelle très brièvement.

a) la 1ère proposition c’est que pour Nietzsche, le il y a, ce qu’il y a – appelons le ainsi pour être
dans l’indétermination absolue – le il y a a pour nom le devenir ou la vie. Devenir, vie – et
c’est aussi, j’y insiste, une question de méthode – doivent être pris au départ comme n’étant rien
d’autre que les noms du il y a, quelle que soit leur connotation ou le contexte, par ailleurs. Il faut
les prendre d’abord en immanence à Nietzsche, comme étant les noms que Nietzsche choisit pour
désigner le il y a. Nous avions amplement développé le fait que ces noms n’ont pas
immédiatement de corrélat dans le sens, ie qu’ils ne sont pas donateurs de sens au il y a, puisque
tout sens est une évaluation et que la vie en tant que nom du il y a est expressément posée comme
inévaluable. Si on construisait cela en termes heideggeriens, cela se dirait exactement ainsi :
l’étant en totalité n’a pas de sens. L’étant en totalité est proprement ce que Nietzsche nomme la
vie totale. Donc l’étant en totalité n’a pas de sens ou, dans le lexique nietzschéen, la vie est
inévaluable. Vous voyez que cette 1ère proposition commence à nouer de manière relativement
complexe le il y a qui demeure entièrement indéterminé, les noms du il y a : devenir ou vie, et la
question du sens.

b) 2ème proposition, négative, celle-là : l’être est une mauvaise désignation pour le il y a.
Là aussi, Nietzsche va construire la légitimité de la nomination du il y a par vie ou devenir, entre
autres choses, par des procès en légitimité pour les autres nominations. Il instruit le procès en
illégitimité de la nomination du il y a dans la figure de l’être ou de l’étant. Le couple lui-même
est ici congédié : le il y a n’a pas à être présenté dans la forme de l’être ou de l’étant. L’être est
une désignation fictive : « l’être est une fiction vide de sens » est-il dit dans le Crépuscule des
Idoles, mais ce qui est important, c’est que dès qu’on repère une désignation fictive et
inadéquate, il faut se demander – c’est la grande procédure nietzschéenne – qui a intérêt à cette
nomination ? Qui a intérêt à nommer être ou étant la puissance du il y a ? Ce point est pris dans
la singularité historique. Il se trouve que depuis Parménide, toute une série de gens ont nommé
être ou étant la puissance du il y a et pas vie ou devenir. On demandera alors quel but ils
poursuivaient, quel était leur intérêt dans cette affaire. Nietzsche va conclure à un intérêt réactif,
ie que toute désignation du il y a sous le nom de l’être est une interdiction du oui au il y a lui-
même, ie dans les noms de Nietzsche une interdiction du devenir et à la vie. Mais, en profondeur,
c’est une interdiction du oui à ce qu’il y a. Donc : nommer être ou étant n’a aucune innocence,
mais consiste à engager la machinerie philosophique, la machinerie qui va dominer l’espace
philosophique, qui est une machinerie d’interdiction, d’oblitération ou d’incapacité concernant le
oui au il y a, qui en réalité est un oui au devenir, un oui à la vie. Et je vous rappelle la formule
parmi d’autres de Nietzsche : « cette hypothèse de l’étant est la source de toutes les calomnies à
l’égard du monde ». J’avais remarqué, en passant, que là, nous entrions dans des caractérisations
plus précises de l’anti-philosophie, puisque anti-philosophie va être une catégorie que nous
soumettons à l’épreuve de notre enquête sur Nietzsche. On peut dire que ce que déclare l’anti-
philosophie, c’est que la philosophie assure sa maîtrise par sa dépréciation ontologique du
phénomène du il y a, et ceci est originellement déjà contenu dans la sélection des mots être et
étant. Il y a donc une dépréciation parménidienne de la puissance du il y a dans son assignation
nominale à l’être. Il y a là le procès intrinsèque du programme ontologique comme tel. La
différence avec Heidegger, c’est que cette dépréciation critique du il y a est engagée dès
Parménide, et par conséquent, il n’y a pas à proprement parler chez Nietzsche de figure
innocentée des présocratiques. Il n’est pas vrai qu’il y ait chez les présocratiques pris dans leur
ensemble une pensée authentique de l’être qui aurait été oubliée ou oblitérée. Dès Parménide, le
combat entre la philosophie et l’anti-philosophie s’engage : il y a connaissance, si je puis dire, de
la philosophie et de l’anti-philosophie : le philosophe, c’est Parménide, l’anti-philosophe, c’est
Héraclite. Le couplage de Parménide et d’Héraclite est pour Nietzsche le couplage originaire de
la philosophie et de l’anti-philosophie, qui se donne sous sa forme inaugurale dans le choix des
noms, dans l’acte même de nomination. Nommer le il y a sous le signe de l’être engage depuis
Parménide la philosophie comme maîtrise dépréciative de la puissance du il y a. Par contre,
nommer le il y a dans la figure du devenir comme le fait Héraclite c’est préserver la chance du
oui, préserver la chance de l’affirmation dionysiaque.

c) 3ème proposition : la logique est dépendante de la doctrine réactive de l’être.


Nous entrons dans les parages de ce qu’on pourrait appeler l’anti-épistémologie nietzschéenne.
Aux yeux de Nietzsche, la logique proprement dite est dépendante de la nomination du il y a sous
le signe de l’être. De ce point de vue, la logique est une création philosophique : l’option qui
consiste à mutiler originairement la puissance du il y a en la nommant être ou étant est ce qui
fonde l’espace de possibilité de la logique. La logique est créée par l’option réactive première de
la maîtrise philosophique qui asservit la puissance du il y a à la nomination ontologique. Je vous
cite un fragment de l’automne 1887. « la logique (telle la géométrie et l’arithmétique) n’est
valable que pour des vérités fictives que nous avons créées. La logique est la tentative pour
comprendre le monde réel selon un schème de l’être posé par nous-mêmes ». Ce texte est assez
explicite. 2 remarques :

- 1ère remarque : la logique est dépendante du schème de l’être. Il n’y a la logique que sous
l’option onto-logique elle-même. Pour faire court, on pourrait dire que toute logique est
parménidienne, ie qu’elle suppose ou qu’elle se soutient de la nomination du il y a sous le nom
de l’être. La logique cherche simplement à approprier au monde réel ce schème de l’être que
nous avons posé dans un geste essentiellement réactif. Une csq qu’on peut tirer de ce point, c’est
qu’évidemment il n’est pas possible de se servir de la logique, en quelque sens qu’on la prenne,
pour l’acte ou le geste archi-politique nietzschéen. La logique est originellement corrompue par
l’option ontologique. Elle est donc disqualifiée comme recours pour l’acte anti-philosophie
nietzschéen. Je dis cela, parce que le thème récurrent de l’irrationalisme nietzschéen est une
question très complexe. En réalité, nous aurons maintes fois l’occasion de le voir, la position de
Nietzsche ne se situe pas entre raison et irrationalisme. Il y a aussi des textes qui exaltent, par
exemple, la froideur rationaliste classique chez Nietzsche La question n’est pas là. La question
centrale est : la logique telle que nous en héritons dans son dispositif historial est-elle
appropriable à l’acte philosophique ou anti-philosophique, à l’acte nietzschéen ? ce que
Nietzsche va dire, c’est qu’il y a une inappropriation essentielle, qui n’a rien à voir avec le débat
sur rationalité ou non rationalité, mais qui est lié à la condition de possibilité de la logique, ie à
sa généalogie : ce qui est en jeu, c’est l’option ontologique sous jacente à toute logique. Option
ontologique qui se laisse résumer sous les espèces de la nomination du il y a dans la figure de
l’être. A partir de quoi la logique est un calcul de ce schème : la logique est un calcul
ontologique. La logique n’est jamais qu’un calcul ontologique. Et donc, si on vise à la
réappropriation affirmative, ie à la possibilité de l’homme comme formation de souveraineté non
étatique, on ne peut pas, et ce n’est même pas une question d’évaluation, mais de nécessité, le
faire dans l’élément de la logique. On va donc traiter la logique pour ce qu’elle est, ie non pas du
tout un moyen ou un instrument de l’acte archi-politique, ce qu’elle ne saurait être, mais comme
une pure et simple théorie des signes ou du calcul, adéquate à la thèse fictive de l’étant ou de
l’être. C’est ainsi qu’on va à la fois la délimiter, la circonscrire et en montrer la raison d’être.
Après tout, on dit oui à tout ce qu’il y a, on dira aussi oui à la logique. Donc irrationalisme ne
doit pas être pris au sens d’un nom qualifiant la logique à proprement parler, car on lui dira oui
d’un autre point qu’elle-même, naturellement. On lui dira ce oui qu’elle n’autorise pas, ie qu’on
lui dira oui en tant qu’elle est une théorie des signes adéquates au calcul du schème de l’être.
Dans le Crépuscule des Idoles, ceci est dit très clairement : « une théorie des signes comme la
logique et cette logique appliquée que sont les mathématiques : en elles la réalité n’est jamais
présente, pas même en tant que problème ». c’est cela la logique : ce qui fait que la réalité, ie le il
y a est hors d’état de s’y présenter, y compris même comme problème, parce que c’est en réalité
un calcul d’une ontologie préformée déjà décidée au niveau des noms primordiaux que sont l’être
et l’étant, noms distribués au il y a. Finalement, la position de Nietzsche sur la question de la
logique, c’est que la logique a sa raison d’être en tant que théorie des signes adéquate à la théorie
fictive de l’étant, que dans ce registre il faut bien comprendre que la réalité, ie le il y a lui-même
n’est jamais présent à titre de pb, et que, par csqt, la logique peut être tout sauf un moyen adéquat
de l’acte archi-politique, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est rien, ou même qu’elle n’est pas
utile, reconnaissable, voire essentielle, dans le champ ou dans le domaine qui est le sien propre, à
savoir la théorie des signes sous prescription du choix ontologique originaire en faveur de l’être.
Voilà pour la 1ère remarque.

- 2ème remarque : la 2ème remarque que je voulais faire, apparemment plus technique, mais à
mon avis très importante, c’est que Nietzsche identifie constamment logique et
mathématique. Les textes cités le disent : « la logique (telle la géométrie et l’arithmétique) » ie
que l’exemple de ce qui est, ici, appelé logique, c’est directement la mathématique : géométrie et
arithmétique. Et : « une théorie des signes comme la logique et cette logique appliquée que sont
les mathématiques… » marque une nuance entre les 2, mais en fin de compte, tout cela est dans
le même sac : il y a une identification essentielle de la logique et de la mathématique. Par csqt,
pour Nietzsche, la mathématique elle-même est en réalité un calcul ontologique. Entendons par
là un calcul de l’option ontologique de type parménidien, ie d’une oblitération du il y a sous le
nom de l’être. Je pense qu’il y a là dans cette identification contrainte, si je puis dire, de la
logique et de la mathématique, toute une chaîne d’inférences qui caractérise la subjectivité anti-
philosophique en général, au-delà donc de Nietzsche. Je la déplierai ainsi :
1° la subjectivité anti-philosophique enveloppe toujours une dépréciation de la logique
j’insiste sur le point que cette dépréciation reste relative. Ce n’est pas le débat rationalisme /
irrationalisme. Cette dépréciation vise ceci : que la logique est inappropriée à l’acte. Je rappelle
qu’il y a dans l’anti-philosophie ou dans l’archi-politique centration sur l’acte. La dépréciation
prendra volontiers l’allure de la thèse selon laquelle la logique n’est justement qu’une théorie des
signes sans option ontologique primordiale.
2° la position anti-philosophique identifie logique et mathématique
Ce 2ème point s’enchaîne au 1er de l’intérieur de cette dépréciation 1ère et selon des raisons qui, si
on les dépliait, nous mèneraient très loin. Ce qui veut dire que la subjectivité anti-philosophique
aura tendance à traiter la mathématique elle-même comme une pure théorie des signes, et non pas
seulement, disons, le formalisme logique. De ce point de vue, je dirais qu’il y a une complicité
organique entre l’anti-philosophie et la thèse couramment connue sous le nom de logicisme.
Toute anti-philosophie enveloppe un logicisme, ie ce qui a été entendu dans les débats du
tournant du siècle, à savoir une thèse qui consiste à soutenir que l’essence de la mathématique est
la logique. Le logicisme soutient qu’il y a continuité et possibilité fondationnelle, transitive, entre
la logique et la mathématique. Donc que la mathématique est réductible à la figure logique ou
que la mathématique est une logique. C’est cela le logicisme, en ce sens qu’il ne reconnaît pas de
discontinuité véritable, en aucun point, entre ce dont il est question dans une grammaire logique
et ce dont il est question en mathématique. De l’intérieur de la dépréciation de la logique, au nom
de l’acte, qu’il y a dans toute anti-philosophie, on trouve l’englobement d’une thèse ou d’une
complicité d’une thèse logiciste, très frappante chez Nietzsche, allant à identifier la
mathématique et la logique.
3° l’objectif ultime de la position anti-philosophique c’est d’énoncer que la mathématique
ne pense rien, ie qu’elle n’est pas une pensée.
Ceci est énoncé explicitement par Nietzsche : « … en elles [la logique et les mathématiques] la
réalité n’est jamais présente, pas même à titre de pb », ce qui signifie que nous n’avons pas
affaire à un dispositif de pensée, mais a une théorie des signes justement. Tout ceci conduisant à
la thèse selon laquelle la mathématique ne doit pas être considérée comme une pensée, mais
comme une grammaire formelle. Et vous voyez que ceci passe par l’identification logiciste entre
la logique elle-même considérée comme sous-option ontologique et la mathématique.
4° il y a donc une complicité du logicisme (ie de la thèse : les mathématiques ne pensent rien)
avec la sophistique (ie la thèse selon laquelle le langage, dans son genre, n’est pas prescriptif de
vérités).
Or, et c’est le 4ème chaînon de cette inférence, il y a, à mon avis de façon récurrente, une
complicité du logicisme avec la sophistique. Je soutiendrais que nous saisissons ici – ce qui va
devenir une question cruciale dans cette investigation – un point de complicité ou d’homogénéité
indirecte entre anti-philosophie et sophistique. Ce point transite par une conception logiciste de
la mathématique, ie une conception selon laquelle la mathématique n’est pas une pensée.
Pourquoi ce point de complicité indirecte entre anti-philosophie et sophistique occupe-t-il une
position stratégique ? Réponse : parce que la question de savoir si la mathématique est ou non
une pensée est originairement une question fondamentale débattue entre la philosophie et la
sophistique. C’est une question dont il se trouve, quasiment factuellement, mais aussi
originellement, qu’elle est paradigmatique en dernier ressort de la question de savoir s’il y a de la
pensée ou pas, de la vérité ou pas, et elle l’est, naturellement, depuis, au moins, la controverse
entre Platon et les sophistes. La question de savoir si la mathématique pense ou si elle n’est
qu’une grammaire, ou une rhétorique des signes formels, mais des signes quand même, cette
question est depuis l’origine une question qui trace une ligne de front, et en même temps, une
ligne de rapport en miroir entre la disposition philosophique instituée par le platonisme et la
résistance sophistique, et la contestation sophistique, sur le même point. Et cette affaire transite
jusqu’à aujourd’hui, où le débat est entièrement reconstitué de façon tout à fait active, tout au
long de l’histoire des options philosophiques successives. Je dirais simplement ceci, puisque
nous allons retrouver ce pb, qu’il y a dans la subjectivité anti-philosophique – que nous allons
petit à petit nommer, construire, édifier (c’est le but de cette enquête sur Nietzsche, puis
Wittgenstein) – il y a dans cette subjectivité anti-philosophique un élément, qui pour de toutes
autres raisons, prend sur cette question le parti sophistique, ie sur la question de savoir si la
mathématique pense ou ne pense pas. Cela est un point qu’il faut absolument remarquer. Ceci,
encore une fois, ne transforme pas la position anti-philosophique en sophistique, pas du tout,
pourquoi ? parce que dans la position anti-philosophique, la clé reste la question de l’acte, et la
thèse qu’il puisse y avoir un acte radical est absolument non sophistique par elle-même. Elle est
même, en un certain sens, à l’extrême opposé de tout ce que la sophistique envisage, car la thèse
nietzschéenne d’une rupture radicale dans l’ordre de la pensée, de l’avènement d’un oui
dionysiaque, n’a rien à voir avec la sophistique. Et cependant, et cependant, dans cette
disjonction essentielle, il y a ce point de complicité récurrent d’une dépréciation inéluctable de la
mathématique comme pensée, et sa relégation grammairienne, voilà il y a la relégation
grammairienne de la mathématique considérée comme de la non pensée. Ce sera aussi une tâche
que de comprendre ce point : les mathématiques sont-elles ou ne sont-elles pas une pensée ? Je
crois que c’est une bonne question à se poser. Et trouver une bonne question, ce n’est déjà pas
mal. Voilà qui clôt la 3ème proposition sur le rapport de « l’ontologie » nietzschéenne et la
logique.

d) la 4ème proposition : il n’y a que des relations


La 4ème proposition concernant l’ontologie nietzschéenne est un certain sens une csq des 2
premières stt, mais il faut lui donner son autonomie – je l’introduirai de la façon suivante avant
de l’énoncer : comment éviter de retomber dans la nomination ontologique ? C’est le grand péril,
qui va régler le rapport extraordinairement complexe de l’anti-philosophie à la philosophie au-
delà du fait que, comme vous le savez, l’anti-philosophe qu’est Nietzsche déclare que le
philosophe c’est le plus grand des criminels. Mais de cela on est, si je puis dire, averti. Mais, au-
delà de cet avertissement, la régulation du rapport est complexe tant que Nietzsche n’a pas les
moyens de faire fusiller tous les philosophes. Le point est de savoir comment l’anti-philosophie,
qui pose que le nom du il y a est vie et devenir, va-t-elle résister à la pression originelle exercée
par l’option ontologique ? Appelons option ontologique la nomination du il y a sous le nom de
l’être. La seule ligne de tenace résistance à l’option ontologique est de tenir absolument que le il
y a est sans être. Il faut tenir fidèlement, et c’est très difficile, que étant, être, sont de pures
fictions. Ou encore que rien n’est, non pas au sens du nihilisme, mais au sens de la soustraction
du il y a à la désignation par l’être. Alors comment tenir que rien n’est, que l’étant pas dans la
figure de la présentation ? Eh bien il va falloir s’engager dans l’idée qu’il n’y a que des relations.
Puisqu’il n’y a pas d’être, sous le nom générique de vie ou de devenir, il n’y a que des relations,
il n’y a que des rapports de puissances. Mais il faut le prendre au sens strict : il n’y a que des
rapports veut dire : il n’y a pas d’entité engagée dans ces rapports. Il n’y a strictement que des
rapports, des relations ou des rapports de puissances. La 4ème proposition va se dire ainsi : il n’y a
que des rapports de puissances. Le il y a n’est qu’il n’y a que des rapports sans entité rapportée,
autrement dit il n’y a que des rapports de rapports, sinon il faudrait introduire une atomistique de
base entre quoi il y aurait des rapports. Or, non, il n’y a que des rapports de rapports, et
l’investigation du il y a ne peut se faire que comme investigation des types de rapports, étant
entendu qu’un rapport est toujours un rapport de rapports.
Il y a là dessus de très nombreux textes, en plus cette question est très bien investie par Deleuze,
mais je vous cite un fragment de 1888 : « le monde est essentiellement un monde de relations, il
peut avoir à l’occasion vu de chaque point un aspect différent. « son être » est essentiellement
différent en chaque point, il pèse sur chaque point, chaque point lui résiste, et en tout cas, tout
cela s’additionnant ne concorde absolument pas. La quantité de puissance détermine quel être a
l’autre quantité de puissance, sous quelle forme, avec quelle violence et nécessité il agit ou
résiste ».
La 1ère phrase donne la formule majeure. Les formules qui suivent sont très intriquées, car ce
texte central est compliqué comme tous les textes nodaux de Nietzsche. Ce texte essaie de tenir
le fil d’une pensée qui serait fidèle au fait que le il y a ne se nomme pas comme être. Nietzsche
ne dissimule pas l’extrême difficulté de ce point, car en conformité avec son analyse, il y a eu
une longue hégémonie de l’option ontologique, nous y avons été dressé, donc nous voyons de
l’être partout, alors même que justement le il y a n’est pas apte à recevoir ce nom. On peut le dire
autrement : si vous voulez changer les noms – appeler vie ce qui était appelé être, et puis, de
proche en proche, appeler rapports ce qui a été appelé entité, et puis déterminer le même et
l’autre du point des rapports de puissances – il faut vous engager dans une résistance de pensée
extraordinairement difficile. Changer les noms est une opération, qui est aussi un acte de
résistance de pensée à l’option ontologique. Cette résistance est toujours difficultueuse, menacée,
conflictuelle etc… « le monde est essentiellement un monde de relations », voilà ce qu’il s’agit
de dire. Mais si l’énoncer abstraitement est une chose, tenir cet énoncé, tenir cette déclaration, en
est une autre très difficile. Finalement, Nietzsche va étaler cela en 2 points principaux :
- premièrement, cet énoncé interdit de déterminer une totalité, donc qu’il n’y a pas d’être du
monde. Si on prend au sérieux le fait que « le monde est essentiellement un monde de relations »,
il faut en conclure qu’il n’y a pas d’être du monde. Ou encore, que le monde est sa présentation,
mais n’est pas présenté, ie que « tout cela ne concorde absolument pas » parce qu’il n’y a pas de
présentation en être du monde. Donc 1er axiome : il n’y a pas d’être du monde.
- deuxième maxime : tout rapport est rapport de rapports, ce qui se dit : « la quantité de
puissance détermine quel être a l’autre quantité de puissance », et bien évidemment, l’autre
quantité de puissance va aussi déterminer quel être a la 1ère quantité de puissance. Cela se
spécifie dans un rapport qui ne se laisse mesurer que comme rapport de rapports. Vous ne
saisissez pas une entité engagée dans le rapport. Le seul être qui est attestée c’est celui que le
rapport détermine comme son rapport ou comme ce qu’il rapporte.
Les 2 grandes maximes sont :
- il n’y a pas d’être du monde : il n’y en a que des aspects, mais aspects doit être pris dans un
sens plus « ontologique » que phénoménal, ie il n’y a que des pesées (image préférable à celle de
l’aspect) différentes et stt il n’y a pas de raccordement, donc il n’y a pas d’être présenté du
monde, et cela de manière nécessaire.
- le rapport est rapport de rapports dans la figure de pesées de puissances qui sont toujours
localisées. Cela rappellera certainement quelque chose à ceux qui suivent, par ailleurs, ce que je
fais à mon séminaire du samedi, parce qu’en fait on pourrait dire que, pour Nietzsche, pour
autant qu’il y ait une pensée de l’être, mais de l’être pas pris au sens de l’option ontologique,
disons pour autant qu’il y a une pensée du il y a, cette pensée a 2 caractéristiques essentielles : la
pensée du il y a chez Nietzsche ne donne aucun tout. Elle est originairement détotalisée. Et, mais
c’est le point le plus difficile à percevoir, ceci n’est pas une impuissance : il n’y a pas
impuissance à saisir la figure en totalité du il y a. c’est le il y a lui-même qui a pour être de ne
jamais se donner autrement que de façon détotalisée. Cela est un très bon exemple de ce qu’est
une puissance d’option de pensée. Si vous pensez que l’être ne se donne pas en totalité en tant
que vous pensez que nous n’avons pas accès à la totalité – qu’elle se refuse, se dérobe à nous,
qu’elle nous est occultée – vous êtes en réalité dans l’option ontologique. Vous n’échapperez à
l’option ontologique que si vous posez que le caractère détotalisé de la présentation est organique
à la présentation elle-même, et n’a rien à voir avec une impuissance du sujet, un oubli du sujet,
ou un destin historial du sujet, ou de la réalité humaine, ou de la pensée, du Dasein, peu importe.
Chez Nietzsche, nous avons affaire à une détotalisation qui se donne du côté de la donation, ie
que rien ne se présente en figure de tout. Ou encore : il n’y a de totalités données que dans
l’instance de la détotalisation. Et, encore une fois, ce n’est pas une limite, au sens critique, de la
pensée. Ce n’est que nous n’avons pas accès ou que la constitution de notre raison nous en
rendrait incapable, que nous ne pourrions pas trancher la question. Non. Il est de l’essence du il y
a de ne pas concorder : « tout cela s’additionnant ne concorde absolument pas ». L’absolu, c’est
justement la non concordance, justement. Il s’ensuit que toute évaluation de rapports est locale.
Le texte le dit ainsi : « la quantité de puissance détermine quel être a l’autre quantité de
puissance », mais une quantité de puissance c’est, ici, toujours une quantité de puissance
particulière. Donc toute évaluation est locale, puisqu’il est de l’essence du il y a de se donner
sans concordance. Ce qui se dira aussi : il n’y a de vérité que locale, ie que nous avons une
topologie localisante de la vérité. Nous reviendrons sur cette question axiale de la vérité pour
Nietzsche. Mais si on regarde ses textes sur la question, textes extraordinairement broussailleux,
contradictoires qui donnent de prime abord l’impression que tout est dit et le contraire, mais qui
ont en réalité un fil conducteur, à savoir que ce contre quoi Nietzsche polémique, c’est contre un
concept de la vérité subordonné à l’option ontologique primordiale, ie soumis à l’idée que le nom
du il y a c’est l’être. Si le nom du il y a c’est l’être, alors s’ensuit une catégorie de vérité contre
laquelle Nietzsche polémiquera sans relâche, parce qu’elle est appariée nécessairement à l’idée
d’une donation totale ou en totalité, même quand elle se présente comme vérité particulière ou
fragmentaire. Par contre, Nietzsche soutiendra l’idée qu’il y a un protocole local possible de
quelque chose qu’il appellera aussi vérité, sous l’autre option ontologique, ie une vérité soustraite
à la prescription de l’être, qui nomme le il y a vie, devenir, autrement dit une vérité qui admet
que ça ne concorde absolument pas, sans pourtant soutenir qu’il n’y a pas de vérité du tout.
Simplement, il est de l’essence de la vérité d’être localisable. Elle sera donc toujours
généalogique et historialisée, et elle concernera des types. Toute vérité sera située dans une
typologie. On peut donc dire, bien que ce ne soit pas du tout les mots de Nietzsche, qu’on a
affaire à une conception typologique de la vérité : le point est d’en trouver le lieu. Il n’y a pas de
vérité hors lieu. Vous voyez bien que pour une part c’est la polémique contre la transcendance,
les arrières-mondes, Dieu etc… mais cela c’est la machine à vapeur nietzschéenne, l’élémentaire.
En profondeur, ça désigne ce point que même quand on prétend énoncé une vérité localisée, si on
est sous la prescription ontologique, en réalité on a une conception hors lieu de la vérité, hors lieu
dont la transcendance, la religion etc… n’est qu’une des figures possibles, peut-être la figure
dominante, mais le point décisif c’est : a-t-on ou n’a-t-on pas une topologie qui filtre et situe la
question des vérités ? Et, chez Nietzsche, cette topologie est aussi une typologie, ie que tout lieu
est aussi un type. Il n’y aura de vérités qu’en regard de ces lieux et de ces types.
Je reviens sur ce que je disais au début – à part les fidèles de mes séminaires du samedi, la
remarque que je vais faire va être ésotérique pour la plupart d’entre vous, mais peu importe -
ceci signifie que le dispositif nietzschéen sur la question de la vérité est plus catégoriel
qu’ensembliste. La prescription d’univers est plus sous le signe d’une doctrine particulière qui
s’appelle la théorie des catégories, qu’elle ne l’est sous la registration du dispositif avec lequel
vous êtes plus familiers, qui est celui de la théorie des ensembles. On y retrouve les 2 idées qu’il
y a des univers non concordants d’un côté, et de l’autre la vraie question de la vérité est toujours
locale, ou topologique (c’est le problème de son lieu).
Voilà sur la 4ème proposition, dans sa forme simple : il n’y a que des rapports.

e) 5ème proposition : pas de langage adéquat


Je l’énonce : les moyens de la pensée ne peuvent donc être recherchés du côté d’un langage
adéquat.
Cela est évidemment une généralisation de l’énoncé 3 qui disait : la logique est sous option
ontologique, et ne peut pas, par csqt, servir à l’acte. Plus généralement, nous dirons : à l’acte et à
la pensée ne peut pas servir l’idéal d’un langage adéquat, ie l’idée qu’il y aurait un langage
adéquat à l’acte. C’est aussi la critique de toute théorie de l’adéquation, y compris au sens de la
définition aristotélicienne de la vérité. Le propos de la pensée ne peut être l’adéquation, en
particulier ça ne peut pas être la tentative de détermination d’un langage adéquat. Fragment de
1888 : « demander un mode d’expression adéquat est absurde. Il est inhérent à la nature d’une
langue, d’un mode d’expression, de n’exprimer qu’une simple relation [Et Nietzsche enchaîne
avec cette espèce de bondissement de pensée auquel nous commençons à être rompu]. La notion
de « vérité » est dénuée de tout sens ».
Ceci commence à faire nœud d’un peu tous les énoncés précédents, convergents vers la question
des moyens, y compris langagiers, de l’acte anti-philosophique. En tout cas, ils ne seront pas de
l’ordre de l’adéquation. « demander un mode d’expression adéquat est absurde ». Rien n’est
adéquat à l’acte, et la demande même d’une adéquation à l’acte dans le langage n’a pas de sens.
Pourquoi ? parce qu’il est « inhérent à la nature d’une langue […] de n’exprimer qu’une simple
relation ». Il faut l’entendre en 2 sens :
- premièrement, parce qu’il n’y a que des relations, donc une langue est elle-même toujours un
rapport de rapports, elle fait rapport d’un rapport en prenant là rapport dans son équivoque :
elle rapporte un rapport.
- deuxièmement : parce qu’une langue, c’est aussi délocalisé, ie c’est aussi sous une prescription
topologique et typologique, donc cela va exprimer une relation singulière, cela va être pris dans
une relation spécifique. Le langage, la langue, ne surplombent pas le réseau des rapports.
Comprenons aussi que nous ne pouvons pas espérer que la langue fasse concorder ce qui ne
concorde pas. La langue elle-même ne concorde pas. Nous ne pouvons espérer unifier dans un
concordat langagier ce qui ne concorde pas : il n’y a pas de concordat langagier. La langue est
elle-même prise, tenue dans les localisations de rapport de rapports qui la tissent, et elle n’est
nullement en surplomb unificateur de ce qui se donne de non concordant ou de non rapporté.
Voilà pourquoi il faut entendre qu’il est inhérent à la nature d’une langue […] de n’exprimer
qu’une simple relation ». « La notion de « vérité » est dénuée de tout sens ». « Vérité » entre
guillemets désigne toujours la vérité sous prescription globale d’une hypothèse tenable de la
totalité. Et c’est dénué de tout sens parce que, précisément, il n’y a pas de mode d’expression
adéquat. Donc il n’y a même pas de lieu possible pour vérité en ce sens là. Le langage n’est pas
un tel lieu. On dit : il y a vérité si, mettons, le langage concorde avec la chose, ou avec le rapport,
oui, mais le problème c’est qu’il n’y a pas le langage, le langage lui-même ne concorde pas. Il va
y avoir des langages non concordants ou des modes d’expression hétérogènes pris dans des
rapports de rapports. Ce qui est ici éliminé, c’est l’idée d’un pacte langagier concernant la
thématique de la vérité. Il n’y a pas de pacte langagier possible : la langue n’est pas autorisée à
régler un consensus. Elle n’est pas un recours consensuel possible. Si vous voulez, elle n’est pas
ce qui est en face de l’hétérogénéité de l’expérience comme un horizon consensuel possible. La
vision nietzschéenne de la langue, c’est qu’elle est tout aussi non concordante ou inadéquate que
le reste. Voilà pourquoi « demander un mode d’expression adéquat est absurde » et donc l’acte
philosophique ne sera pas sous la règle de l’adéquation ou sous la règle du mode d’expression
concordataire ou contractuel. L’opération langagière est elle-même une opération de puissance,
donc elle-même un rapport de rapports pris dans les déterminations de puissance. Ce qui nous
amène à la 6ème proposition.

f) 6ème proposition : la fiction intense comme ressource de la pensée


Si les moyens de la pensée ne sont pas du côté d’un langage adéquat, où sont-ils ? Eh bien, les
moyens de la pensée vont être ceux de la fiction intense, de l’intensification fictionnelle. Ils vont
se présenter comme des intensifications fictionnelles elles-mêmes typées, ie prises dans le réseau
non concordant des sites ou des types. Là aussi, plus tard, nous nous poserons la question de
savoir, comme nous le faisions tout à l’heure à propos de cette histoire de mathématique /
logique, qui nous conduisait finalement à la complicité de l’anti-philosophie et de la sophistique
– nous nous poserons la question suivante : est-ce que cette thèse est anti-philosophique au sens
large, ie est-ce que toute anti-philosophie s’oppose à la doctrine d’un langage adéquat et entre
dans la logique du moyen de la pensée comme toujours de l’ordre de la fiction intense ?
Je serais tenté de répondre que oui, n’est-ce pas ? Toute anti-philosophie détermine le thème du
langage adéquat comme pris sous option ontologique. L’ultime recours de la nomination du il y a
comme être, lorsque cette nomination a été mal secouée ou chavirée par l’histoire, c’est le
langage, qui est, dans sa forme concordataire ou virtuelle, l’abri dernier de l’option ontologique.
Telle est bien déjà la construction nietzschéenne. On peut soutenir que le caractère central de la
question du langage dans la philosophie contemporaine depuis le début du siècle serait
nietzschéennement interprétée comme un ultime sursaut de l’option ontologique, ie comme la
détermination du lieu où peut-être l’être trouve son abri, ie le lieu où le nom de l’être en tant que
nom fictif du il y a trouve ultimement son abri : ce serait le langage. Et voilà pourquoi le langage
serait le transcendantal de notre époque. Après la destitution des figures de la transcendance
divine, du sujet constituant etc… le langage serait le point où trouve abri dans sa forme dernière,
et que Nietzsche dirait nihiliste, l’option ontologique parménidienne primordiale. Ce serait sans
doute ce que je proposerais comme interprétation nietzschéenne de Heidegger. Après tout,
comme les morts sont livrés aux vivants, il faut qu’ils aient leur revanche ! Nietzsche a été
interprété par Heidegger.
On peut imaginer ou rêver à ce que serait l’interprétation nietzschéenne de Heidegger.
Je pense que Nietzsche dirait : Heidegger est celui qui a bien vu que cette nomination originelle
du il y a sous la forme de l’être était malade depuis longtemps – depuis toujours, peut-être – et il
lui donne un abri virtuel, ou un abri en promesse dans la ressource de la langue prise elle-même
en équivoque avec le poème. Et il dirait que ce n’est pas un hasard si, lui, Heidegger, met en un
certain sens Parménide et Héraclite dans le même sac, ce qui est une erreur originelle. Heidegger
n’a pas vu qu’en réalité, originellement, Héraclite, c’est l’option ontologique adverse, qui donne
et propose d’autres noms. Il y aurait donc un diagnostic nietzschéen chez Heidegger, qui
oscillerait entre les subtilités sur le caractère sournoisement concordataire de la vision
heideggerienne du langage sous la norme du poème, jusqu’aux insultes inéluctables du type :
« j’ai fait fusiller Heidegger hier » ! Ça se déploierait dans cet écart là. Mais je pense que ce
serait de cet ordre. Et l’idée profonde que j’illustre de cette fable, c’est que, en effet, l’option
anti-philosophique ne peut pas entrer, fût-ce sous une forme extraordinairement sophistiquée,
dans aucune hypothèse du langage adéquat, ie du langage qui serait supposé être adéquat à la
désoccultation, un langage qui serait celui de l’aletheia, un langage qui se tiendrait dans l’ouvert
du poème impossible. Ce serait l’ultime refuge du langage adéquat que Nietzsche débusquerait
comme tenant encore l’option ontologique première et la mettant à l’abri de cette proposition
langagière.
En revanche, ce que propose l’anti-philosophie, c’est une thèse localisée de la fiction intense,
dont elle assumer qu’elle soit particulière, ie que le langage n’est jamais que lui-même rapport de
rapports, et qu’il ne donne abri à aucune adéquation première – il est l’aggravation du non
concordant. C’est ce que Nietzsche dira souvent dans les métaphores de la guerre, quand il dit,
par exemple, sortir « sa grosse artillerie », mais ça c’est la métaphore du caractère non
concordant du langage lui-même, qui, de ce point de vue, ne fait pas régner la paix, mais la
guerre. Il y a un anti-pacifisme langagier dans l’option nietzschéenne. Je pense donc que c’est
une thèse de l’anti-philosophie, au moins pour des raisons négatives. A mon avis, toute anti-
philosophie récuse l’hypothèse du langage adéquat sous quelque forme qu’elle se donne, allant
depuis les longues chaînes de raisons cartésiennes, jusqu’à la cryptopoétique heideggerienne. Il
peut y avoir une bascule, mais c’est toujours, aux yeux d’un nietzschéen, l’hypothèse sournoise
du langage adéquat, du concordat langagier. Donc si on rompt avec le concordat langagier, on va
être nécessairement au régime de la fiction intense localisée, dont on pourrait montrer que c’est
déjà la thématique, par exemple, d’un Pascal : le rapport de Pascal à la question du rapport du
langage, au non rapport rapport qu’il s’agit de rapporter Mais si les moyens de la pensée sont
ceux de la fiction intense, il y a un point, c’est vrai, où ils vont à leur tour devenir indiscernables
de ceux de l’art. On va avoir une équivoque extrême avec ce que je viens de dire concernant
Heidegger, précisément parce que l’art se présente aussi comme la discipline de la puissance de
la langue, ou l’art se présente comme la monstration interne à la langue de la puissance de la
langue. Or, décisions opposées à celles de Heidegger, il y a chez Nietzsche une promotion de la
figure de l’art en tant que l’art est indiscernable du régime de fiction intense auquel est
nécessairement conduit quiconque refuse pour l’acte philosophique un langage adéquat, en
quelque sorte qu’on prenne langage adéquat. Evidemment, il y a une chose certaines, c’est qu’il
est nécessaire, sinon on retomberait dans l’option ontologique, que cet art, qu’on convoque, là,
analogiquement, ne soit pas celui d’une représentation. S’il prétendait être celui d’une
représentation, on tomberait inévitablement dans la figure ontologique, ie dans l’option de l’être
et l’imitation de l’être. Les pb, par csqt, des moyens de la pensée, vont être les moyens d’une
fiction intense pourvu qu’elle ne soit en aucun sens théâtrale, en prenant théâtre comme le
paradigme de l’intensification représentative, donc vont être les moyens d’un art non compromis
avec la représentation, ie d’un art radicalement non théâtral. Ainsi va se disposer la polémique
nietzschéenne contre le théâtre, non pas comme un élément accessoire ou second, mais comme
un élément central. En réalité, dans cette affaire, sont en jeu la possibilité des moyens de la
pensée : peut-il exister une fiction intense absolument non théâtrale ? Tel est le problème. C’est
là que se situe la question du débat avec Wagner, et l’importance apparemment exorbitante de
Wagner. Je dis exorbitante parce que d’un bout à l’autre de l’œuvre nietzschéenne, cette question
de Wagner circule comme une véritable obsession, obsession emphatique et admirative au début,
obsession destructrice et haineuse à la fin. Wagner, c’est véritablement un nom propre essentiel
du dispositif nietzschéen. Mais qu’est-ce que Wagner, le nom Wagner ? Comme toujours, la
vraie question chez Nietzsche, c’est la question des noms. Que nomme Wagner ? De quoi
Wagner est-il le nom pour Nietzsche ? A soi seule, c’est une question d’une complication
philosophique, ou anti-philosophique, extraordinaire. Je ne suis pas sûr d’être venu à bout de
résoudre le problème : de quoi Wagner est-il le nom, parce qu’il est le nom équivoque de la
possibilité d’une fiction intense non théâtrale, en même temps qu’il est le nom de la corruption
de cette possibilité. Wagner a été le nom d’une fiction intense non théâtrale au sens que nous
reprendrons de théâtre comme essence de la représentation. Wagner a été le nom de la possibilité
– contemporaine pour Nietzsche – d’une fiction intense non théâtrale, en même temps qu’il a été
le nom de la corruption théâtrale de cette possibilité. Et donc il a été le nom de la revanche de la
représentation. Mais c’est terrible ! C’est terrible ! Si le paradigme inaugural de la possibilité
d’une fiction intense non théâtrale s’avère lui-même être en dernier ressort ce qu’il y a de plus
théâtralement corrompu, alors la question des moyens de la pensée est en jeu. Il faut bien le
comprendre, car c’est pour cela que ce n’est pas une question de paranoïaque à la manière d’un
Schreber qui a trouvé son Flechsig. C’est une question d’un tout autre ordre. S’il n’y a que
Wagner, cela indique qu’en vérité, la fiction intense ne se libère pas de la théâtralité, et donc on
est encore dans la revanche de la représentation, donc encore à l’époque parménidienne, parce
que la revanche de la représentation, c’est l’option ontologique elle-même. Voilà pourquoi
Nietzsche se débat avec la question : est-ce qu’il n’y a que Wagner, ou est-ce qu’il y a autre
chose, puisque Wagner s’est trouvé être à la fois le nom de la possibilité d’une fiction intense
non théâtrale, et le nom de sa corruption. Evidemment, quand il nous dit : il y a Bizet, on se sent
précaire ! Et quand il nous dit : il y a aussi Offenbach, alors là on est accablé ! Parce que, si
finalement le prix à payer pour qu’il y ait des moyens de la pensée c’est de trouver qu’Offenbach,
c’est vraiment formidable – « c’est une ascèse »… On reprendra la prochaine fois au point de
cette question de la manière suivante : nous reviendrons un tout petit peu sur : que faut-il
entendre par fiction intense ? On le spécifiera à travers le style de Zarathoustra. Qu’est-ce que
Nietzsche tente dans le Zarathoustra du point de la langue ? Ce qui nous conduira à la question
du type de l’artiste, parce que la question : y a-t-il autre chose que Wagner, c’est la question :
quel est le type de l’artiste ? Qu’est-ce que c’est que l’artiste, puisqu’il s’avère qu’il peut être à la
fois la possibilité de la fiction intense non théâtrale, et aussi la possibilité, voire la nécessité, de
l’histrionisme, à savoir la revanche de la représentation – le théâtral dans l’art. Et, à travers cette
question, qu’est-ce que l’artiste comme type ? Nous traiterons avec les moyens du bord de la
véritable histoire du contentieux avec Wagner : Nietzsche et Wagner. Voilà !
6EME COURS

Reprenons précisément ce que nous pourrions appeler les 6 énoncés primordiaux de l’anti-
philosophie nietzschéenne, tous dépendant de cette conviction primordiale qu’au cœur des
choses, il y a l’acte, ie une césure irréductible au dispositif discursif.
Je fais une parenthèse : probablement cette conviction qu’au cœur du dispositif de la pensée il y
a un geste ou un acte radicalement irréductible ou hétéronome au dispositif discursif s’avère une
caractérisation de tout dispositif anti-philosophique, ou de tout dispositif qui inscrit dans la
philosophie cette figure singulière que nous choisirons de nommer anti-philosophie.
Pour donner 2 autres exemples, on sait que pour Pascal, qui est un anti-philosophe exemplaire,
cet acte a pour nom le pari encadré, cerné par le dispositif discursif, mais qui lui demeure
absolument hétérogène. Et que pour Kierkegaard, autre figure exemplaire de l’anti-philosophie,
on peut dire que l’acte a pour nom l’alternative, ou ce qui se nomme « ou bien… ou bien ». Pour
Nietzsche, nous l’avons vu, l’acte a pour désignation soit dans son geste même de casser en 2
l’histoire du monde, soit dans sa nomination plus retenue transmutation, retournement ou
transvaluation de toutes les valeurs.
Les 6 énoncés de l’anti-philosophie nietzschéenne doivent toujours être entendues avec, présent à
l’esprit, le fait qu’ils se regroupent autour de cette sorte de puit central qu’est l’acte comme tel.
Enfin, avant de les rappeler – je ne ferai que les citer – il est clair que ce que nous cherchons, ici,
à interroger, c’est si ces énoncés de l’anti-philosophie nietzschéenne sont des énoncés de toute
anti-philosophie. C’est cela qui, en dernier ressort, nous intéresse dans cette enquête.

rappel : les 6 propositions ontologiques anti-philosophiques de Nietzsche

Je récapitule ces 6 énoncés de l’anti-philosophie nietzschéenne, qui sont aussi des propositions
sur « l’être » :
- 1er énoncé : le nom du il y a est vie, ce nom est inévaluable, et, par csqt, on peut aussi bien dire
que le pur il y a est chaos, puisque le sens et / ou le non sens surgit à partir des évaluations de
l’inévaluable vie, et donc l’évaluation du sens renvoie à de l’inévaluable, ie au chaos.
- 2nd énoncé : nommer être ou étant le il y a est une nomination réactive. Ou encore : l’option
ontologique, ie le choix de nommer être le il y a, récuse le chaos, impose originellement un sens
d’être, qui oblitère le oui au il y a. On notera que l’anti-philosophie est d’abord et avant tout une
anti-ontologie.
- 3ème énoncé : la logique est identique à la mathématique et les 2 subsumés dans cette identité ne
sont qu’une csq langagière de l’option ontologique.
- 4ème énoncé : puisque le il y a est sans être, une pensée, quelle qu’elle soit, ne découvre que des
rapports de puissances, sans qu’il y ait un fond déterminé ou des entités spécifiables engagées
dans ces rapports. Il n’y a que des rapports de puissances.
- 5ème énoncé : les moyens de la pensée anti-philosophique ne peuvent être sous l’idéal normatif
du langage adéquat.
- 6ème énoncé : les moyens de la pensée anti-philosophique sont ceux de la fiction intense : ce
sont donc les moyens de l’art pour autant que l’art soit délivré de la représentation, ou que l’art
ne soit pas sous le théâtre comme volonté de puissance, ou sous la volonté de puissance du
théâtre. Tout est rapport de puissance, par csqt l’art soumis à la représentation est, en réalité, l’art
qui supporte ou endure la volonté de puissance du théâtre. Je signale cette csq bien connue, c’est
qu’aux yeux de Nietzsche, sur ce point continuant à être fidèle disciple de Schopenhauer, l’art le
plus délivré de la représentation est la musique, d’où, évidemment, la question absolument
centrale de Wagner.
Voilà le corps organique de l’anti-philosophie nietzschéenne, au stade où nous en sommes, et
sous juridiction de l’acte.
Je voudrais, c’est une parenthèse subjective, contraposer à ces 6 énoncés de l’anti-philosophie
nietzschéenne, ce que pourraient être 6 énoncés de la philosophie – par exemple de la mienne, si
vous me permettez – mais, en vérité, il y aurait sans doute 6 énoncés contraposables aux énoncés
de l’anti-philosophie nietzschéenne qu’on pourrait prélever sur tout dispositif philosophique qui
n’est pas dans la figure de l’anti-philosophie. Là aussi, je ne fais que citer mes énoncés
contraposables, mon intention n’est pas de les déployer.

les 6 énoncés ontologiques philosophiques d’Alain Badiou

- 1er énoncé : le nom du il y a est multiplicité ou multiple pur.


Parenthèse dans la parenthèse : une des difficultés de l’interprétation deleuzienne de Nietzsche
et, ultimement, une des tensions de la philosophie de Deleuze, c’est que tout son propos est de
faire s’équivaloir ou de faire se copénétrer la nomination de l’être en multiple et la nomination de
l’être sous le nom de la vie. Là est l’option ontologique de Deleuze, en quoi elle est
nietzschéenne, mais créatrice en même temps. Le point de création consiste à tenir ultimement
que le nom du il y a est multiple tout en arraisonnant, si je puis dire, cette nomination par la
nomination nietzschéenne, ce qui conduit Deleuze à une doctrine du caractère vivant de la
multiplicité comme telle. On peut dire que les catégories conceptuelles de Deleuze – peut-être
centralement le concept de pli, sans doute son apport le plus dense – couvrent cet arraisonnement
du multiple par la désignation nietzschéenne vitale, et ordonnent la pensée à la considération, en
toute situation, de la multiplicité comme pli vivant sur elle-même. Fin de cette considération.
Le nom du il y a est multiplicité, ce que je complèterais ainsi, pour prendre une expression
lacanienne, le point de capiton au il y a comme tel est le vide. Et l’effectuation de la pensée du
multiple pur est la mathématique elle-même comme doctrine historisée du multiple et du vide.
Ce serait la contraposition au 1er énoncé anti-philosophique. J’ajoute, évidemment, que le procès
latent qui serait fait à la thèse nietzschéenne, c’est que nommer le il y a vie au lieu de le nommer
simplement multiplicité pure, est déjà de l’ordre d’une interprétation, ie ne neutralise pas
suffisamment la nomination du il y a. Multiple étant pris, ici, comme la désignation la plus
radicalement neutralisée au regard du champ interprétatif.

- 2nd énoncé : nommer être multiple le il y a peut être innocent si on coupe cette
désignation, ie si on coupe être et vérité de toute continuité avec le sens.
Vous savez que pour Nietzsche, la nomination du il y a sous le nom de l’être, c’est la calomnie
contre le monde. On ne dira pas que la nomination du il y a par la figure de l’être est l’imposition
inéluctable d’un sens qui dénature ou mutile la vie, on dira que toute la question est de savoir
quelle est la corrélation latente ou explicite entre être et sens. Le point décisif est de savoir si
cette imposition nominale investit le il y a de la présupposition d’un sens. Si, dans leur
appariement fondamental, être et vérité sont pris dans une discontinuité essentielle ou
ininterprétable avec la figure du sens, on dira que cette nomination peut être innocente. Cette
innocence est accomplie quand on nomme l’être multiple pur, car le multiple pur ne préjuge ou
ne présuppose aucun sens, pour autant que ce multiple soit tissé du vide ; sinon l’imposition d’un
sens, s’il est tissé par autre chose que du vide, est inéluctable. Je dirais cela en d’autres termes en
soutenant que : ce n’est pas l’option ontologique qui est réactive, mais l’option herméneutique.
Ce n’est pas l’option ontologique comme telle qui est réactive, par exemple, comme telle, dans
sa figure parménidienne, et encore moins dans sa figure démocritéenne, mais c’est l’option
herméneutique où l’imposition du nom être est, en réalité, le fourrier du sens. Et nous
conviendrons avec Nietzsche que, d’une manière ou d’une autre, l’option herméneutique est liée
organiquement au religieux, si l’on prend la définition que je propose toujours de la religion : on
appellera religion toute présupposition d’une continuité entre la vérité et le sens. Ou toute idée
selon laquelle la vérité doit, en outre, avoir un sens. C’est cela qui est religion. On peut donc dire
que ce n’est pas l’option ontologique qui est réactive, mais l’option religieuse, ie l’option
ontologique sous une précondition spirituelle latente ou explicite, qui investit de sens la
désignation ontologique.

- 3ème énoncé : la logique est ce que la philosophie retrace en elle-même comme effet de la
mathématique.
Sous le il y a de la mathématique, la philosophie est, en effet, astreinte à re-tracer en elle-même
la disposition logique, que d’ailleurs elle invente. On peut même dire que l’invention de la
logique, c’est la trace intra-philosophique du il y a de la mathématique. Ceci suppose
naturellement que mathématique et logique sont originairement non identifiables et pose une
thèse non logiciste.

- 4ème énoncé : puisque le il y a est multiplicité pure, il n’y a pas de rapport.


L’opposition va croissant : rien n’est rapporté, ni rapportable. Le il y a n’est pas dans l’élément
du rapport. C’est donc une contraposition explicite, mais pour des raisons assez claires : c’est le
point où s’avèrent en csq les effets considérablement divergents de la nomination primordiale du
il y a en termes de vie ou de sa nomination primordiale neutralisée en termes de multiple pur.
Ces csq divergentes se donnent dans le fait qu’à proprement parler, il n’y a pas de rapport, en réel
il n’y a pas de rapport, ou le réel est non rapporté. On dira que : le rapport est toujours une fiction
constitutive d’un savoir. On ordonnera la question du savoir à la fiction des rapports, et
corrélativement, on soutiendra que les vérités relèvent elles-mêmes de la pure multiplicité. Elles
ne sont d’aucune façon des appréhensions de rapports. Toute vérité fait trou ou déchirure dans les
rapports de savoir.
Je fais une autre parenthèse, qui est en même temps une anticipation. On pourrait dire que pour
Nietzsche, il n’y a que des rapports de puissances, et donc que vérité ou bien ne veut rien dire (ce
qui est tout un pan de la polémique nietzschéenne), ou bien veut toujours dire ce qui s’institue du
point du rapport de puissance, ie une injection de sens déterminée par un rapport de puissance. Si
on réexamine cela du point de ce que je suis en train de dire, cela signifie qu’en réalité, la
doctrine nietzschéenne du sens est elle-même tenue dans la fiction des rapports de savoir, ie
qu’elle est de l’ordre du savoir et non pas de l’ordre de la vérité. On pourrait alors soutenir que
Nietzsche manque l’élément de faille, de déchirure ou de trouvée dans les rapports de savoir, que
le non rapporté du il y a institue dans l’élément de la vérité. Le caractère non rapporté du il y a
est précisément ce qui se donne en vérité toujours dans la figure de l’échancrure, de la déchirure
ou de la trouée d’un rapport de savoir. Oui, on pourrait dire cela, mais comme nous le verrons, la
probité nietzschéenne est en torsion de son propre dispositif, car toute la question de l’acte chez
Nietzsche est tout de même dans les parages d’une telle appréhension, ie que l’acte est lui-même,
en fin de compte, autre chose qu’un rapport de puissances et fait apparaître – et c’est la tension
extrême dans lequel il se trouve pour Nietzsche lui-même, puisque cet acte est nommé sous son
nom – ce qui, ici, est nommé vérité, à savoir ce qui n’est qu’en déchirure ou en trouée de ce qui
est rapporté ou rapportable, et qui demeure par soi-même inrapporté.

- 5ème énoncé : les moyens de la pensée philosophique vont superposer ou combiner ou


articuler l’idéal du langage adéquat et celui de la fiction intense.
C’est une question que je ne retraiterai pas ici, mais vous pouvez en avoir une image à partir de
ce qui vient d’être dit. Admettons qu’une vérité soit ce qui fasse advenir en déchirure d’un
rapport de savoir la multiplicité pure du il y a. Donnons en cette définition. Une vérité procède
toujours dans un ordre génétique particulier, et elle laisse venir le non rapport primordial du il y
a, ie sa multiplicité sans lien ou sa déliaison essentielle dans une trouée, une déchirure des
rapports de savoir.
Mettons que cela soit ça, une vérité, alors si la philosophie est pensée de la vérité, ie si elle se
rapporte à cette catégorie comme à sa catégorie centrale, elle va toujours se situer dans la
description du bord de trouée qu’elle va tenter de penser. Ou encore : la faille, mais la faille ne
peut être donnée sans ses bords. Donc : elle va être toujours à la fois dans une appréhension
langagière qui tient du savoir, ie du rapport par un certain biais : sur la face ou les bords déchiré
des rapports, et en même temps, elle va tenter de restituer la trouée comme telle, ce qui fait que le
langage de la philosophie est nécessairement équivoque, parce qu’il est en effet de bord ou plutôt
parce qu’il tente de penser un bord. C’est cette équivoque que je nomme en disant que pour part
la philosophie est sous la norme du langage adéquat, norme qui relève de la fiction des rapports
de savoir ; pour part sous celle de la fiction intense, ie du langage de l’acte, ou de la trouée, ou du
langage sans rapport, ie du langage qui ne fait pas advenir du rapport, mais du non rapporté.
Dans mon lexique, cela se dira : la philosophie est sous la norme conjointe du mathème et du
poème. Si on récapitule sous le nom de mathème l’idéal du langage adéquat, ie l’idéal de la
transmission intégrale, qui est aussi l’idéal de la formalisation, et si l’on entend par poème le
langage qui, précisément, est en ressource de sa propre puissance, ie le langage qui va donner,
non pas du rapport ou du savoir mais de l’intensité non rapportée, ce qui est, à mon avis, la
fonction évidente du poème, quelle que soit, par ailleurs, son architecture, ultimement il s’agit de
délivrer quelque chose qui est soustrait à la fiction du rapport. Voilà pourquoi il me semble que
les moyens de la pensée philosophique vont superposer, intriquer, dans des combinaisons, des
alchimies à chaque fois singulières, la norme du langage adéquat et la norme de la fiction intense.

- 6ème énoncé : l’élément de fiction intense dans chaque philosophie est, en vérité, ce qui
se retrace dans la philosophie de sa condition artistique.
On peut dire, en un certain sens, exactement comme la logique est ce qui se retrace dans la
philosophie de sa condition mathématique. On dira : en effet, la philosophie est toujours dans
l’opération d’une fiction intense. Cela ne signifie pas que la philosophie soit un art, c’est
pourquoi je dis quelquefois qu’elle est une fiction d’art, parce que cette opération ne fait que
retracer de façon immanente l’inéluctable condition artistique ordonnée au traitement de la vérité
comme limite ou comme trou. Ce qui, bien évidemment, ne renverra pas la philosophie à la
subjectivité artiste ou au sujet artiste, comme c’est par contre nécessairement le cas, le renvoi au
type artiste, dans le dispositif nietzschéen.

Voilà, eh bien vous disposez maintenant de 6 énoncés de l’anti-philosophie et de 6 énoncés


possibles de la philosophie. Ceci dit, nous rétrogradons vers Nietzsche.

acte et nihilisme

Ce qui va maintenant faire pivoter notre investigation de Nietzsche va s’attacher au 6ème énoncé,
ie à la réquisition par l’anti-philosophie des moyens de la fiction intense, et va nous orienter, par
csqt, vers la question de l’art et du rapport entre art et philosophie.

a) introduction
Le point de départ est au fond très simple, et maintes fois articulé chez Nietzsche. Finalement,
seule ce que j’appelle la fiction intense, ie le langage saisi dans sa puissance et non pas dans son
adéquation, peut saisir la relation ou le rapport de puissance. Je rappelle que tout le pensable est
de l’ordre du rapport de puissance. En un certain sens, on peut dire que l’appréhension d’un
rapport de puissance requiert le langage comme puissance. On peut même dire que le langage
comme puissance est à son tour une imposition de puissance ou établit un rapport de puissance
avec le rapport qu’il appréhende. Voilà pourquoi le langage du maître, quel qu’il soit, est de
l’ordre de la puissance, ie de l’ordre de l’ordre, de l’ordre du commandement, mais le
commandement doit s’attester comme puissance langagière. Il ne s’autorise de lui-même que
comme puissance langagière. La question est de savoir quel est le rapport fondamental que
Nietzsche entreprend de saisir, et auquel il va ordonner la concentration maximale de ses moyens
ou des ressources langagières qui sont les siennes.
Bon : tout est rapport de puissances, et vous savez parfaitement que Nietzsche en décrit un très
grand nombre. Il saisit généalogiquement et typologiquement toute une série de corrélations de
rapport de puissance : discours du maître, discours de l’esclave, discours de l’artiste, discours du
dernier des hommes, Zarathoustra lui-même relève d’une typologie du rapport de puissance. Or,
encore une fois, cette articulation descriptive des types de rapport de puissance, qui constituent la
généalogie et la typologie nietzschéenne, nous en avons une relation descriptive exemplaire dans
le livre de Deleuze, Nietzsche et la philosophie, mais ce n’est pas immédiatement ce qui nous
occupe. Ce qui nous occupe, c’est : de tous ces rapports de puissance, lequel est le plus difficile à
saisir ? par csqt, lequel requiert l’imposition de puissance maximale ? où le dispositif langagier
nietzschéen est-il à l’épreuve de sa réquisition essentielle ? où va-t-il s’avérer requérir le type
artiste dans sa pureté et dans son intensité ? Il y a des moments où le type ironiste, ou le type de
la grande prose allemande sont adéquats. Mais il y a peut-être une relation ou un rapport de
puissance, qui est si récapitulatif de tous les autres, si engagé dans l’acte nietzschéen, que, lui, va
vraiment demander une concentration de moyens tout particuliers. Je crois que la relation
fondamentale à saisir, c’est pour Nietzsche la relation entre le nihilisme et l’acte lui-même. Tel
est le point où, à mon avis, se filtre et se concentre le système général de la difficulté
nietzschéenne, et j’entends pas là, non pas une difficulté extrinsèque ou une question qui lui
serait adressée du dehors, mais une difficulté intrinsèque : le plus difficile, ie ce qui demande
l’imposition de puissance maximale. Quelle est la corrélation, quel est le rapport, et s’agit-il
ultimement d’un rapport de puissance, c’est vraiment toute la question, entre le nihilisme,
nihilisme qui est la figure de puissance à la fois dominante et obsolète que le nom de
christianisme récapitule, et l’acte nietzschéen, qui se propose en ce point même de casser en 2
l’histoire du monde ? A mon sens, ce point est crucial dans toute interprétation de Nietzsche. Je
dirais même que c’est la réponse à la question : comment Nietzsche appréhende-t-il ou saisit-il la
relation (qui est peut-être une non relation) entre nihilisme, d’un côté, et son acte, de l’autre, au
centre de sa disposition de pensée ? qui commande le régime même de l’interprétation de
Nietzsche.
Soit dit en passant, je soutiens que c’est la substance véritable du rapport entre volonté de
puissance et éternel retour. Je dis cela, parce que, comme j’ai eu l’occasion de le rappeler, le
rapport entre volonté de puissance et éternel retour est l’arche, l’entrée dans Nietzsche choisie ou
instituée par Heidegger, et qui a déterminée une large partie de l’exégèse subséquente. Notons
factuellement, le relevé a été fait, que le mot, l’expression éternel retour disparaît du vocabulaire
nietzschéen dans l’hiver 1886-87. Ces questions de datation sont à la fois érudites et cruciales,
puisque vous savez que toute ma tentative est de renommer Nietzsche à partir de l’année 1888.
Or, le fait est que l’expression éternel retour disparaît dans l’hiver 1886-87, et que l’expression
volonté de puissance disparaît fin 87, ie que l’ensemble de ce qui a été écrit par Nietzsche en
1888 fait l’économie des 2. Cela a entraîné très souvent le jugement qu’en fin de compte, ce qui
avait lieu en 1999 n’avait pas eu lieu, ie que le livre nietzschéen n’avait pas été écrit, ce qui est
incontestable, et qui a fait l’objet de commentaires innombrables. En tout cas, éternel retour et
volonté de puissance sont des termes qui s’auto-effacent à l’aube de l’année décisive 1888, qui
va être à la fois l’année préliminaire à ce qui a été appelé l’effondrement ou la folie de Nietzsche,
et aussi l’année où Nietzsche a le plus écrit et le plus publié. A l’aube de cette année là, les
catégories d’éternel retour et de volonté de puissance semblent, aux yeux de Nietzsche même,
n’être plus décisives. Signalons aussi, parce que c’est le 3ème concept souvent invoqué, que
surhomme disparaît du lexique nietzschéen beaucoup plus tôt, dès après Ainsi parlait
Zarathoustra, donc dès 1884-85.
Donc, à vrai dire, à prendre Nietzsche du biais de l’année 1888, on a :
- ni éternel retour
- ni volonté de puissance
- ni surhomme
C’est un décapage important !

Par contre, ce qu’on a certainement, c’est la question du rapport entre nihilisme, décadence,
d’une part, et d’autre part, le projet de casser en 2 l’histoire du monde. Et je pense que cela est la
substance véritable de ce qui s’est précédemment articulé sous les noms de volonté de puissance
et éternel retour. En dernier ressort, tout le point est de savoir comment un acte radical est-il
possible, quand le dispositif de souveraineté établi est nihiliste ? Nihiliste voulant dire qu’il est à
la fois commandé par la volonté de néant et, en même temps, en état de faiblesse par rapport à
lui-même.
Nihilisme a 2 sens auxquels il faut être bien attentif :
- premièrement, ce dispositif est nihiliste parce qu’il est commandé organiquement par une
volonté de néant. Telle est la pensée qu’on peut en avoir. Et je rappelle que volonté de néant est
absolument différent de néant de volonté. Cela, c’est le contenu vital du nihilisme : l’essence du
vouloir en jeu est d’être vouloir de rien.
- deuxièmement, et en un 2nd sens, ce vouloir du rien est faible à l’égard de lui-même, il n’est
pas dans la force de son propre vouloir, et cela sera plutôt nommé décadence. La volonté du rien,
qui caractérise le nihilisme est, en outre, une volonté affaiblie ou qui s’affaiblit, donc son rapport
de puissance est affaibli, ce qui est autre chose que de dire que c’est une volonté du rien. Cela dit,
elle est loin d’être un rien de volonté. Elle est encore un vouloir que, dans le lexique nietzschéen,
on dira un vouloir établi, ie qu’elle est encore une formation de souveraineté.
Toute la question est alors de savoir comment s’articule possiblement et comment on pense la
relation entre cette figure particulière de la souveraineté qu’est le nihilisme contemporain, d’un
côté, et, de l’autre, l’échéance de l’acte par quoi advient ou semble devoir advenir l’affirmation
dionysiaque. Le régime de l’affirmation, dont Zarathoustra est le prophète, mais dont, petit à
petit, Nietzsche, de façon de plus en plus impatiente, annonce l’advenue imminente dans la
forme de casser en 2 l’histoire du monde, comment cela se pense-t-il en rapport ou en non
rapport, mais, en tout cas, comment commence un acte d’une telle nature ? Se laisse-t-il décrire
ou nommer de l’intérieur de la figure de souveraineté, qui est celle du nihilisme dans les 2 sens
que je viens de rappeler ?
Donc : tout repose sur la détermination de l’acte, sur le nom qu’on va lui donner, étant entendu
que l’acte doit être forcément pensé dans une articulation / désarticulation au nihilisme. Là est la
concentration extrême du propos nietzschéen, et il n’est pas étonnant que l’expression directe de
ce propos ait remplacée l’expression thématique, et probablement encore, aux yeux de Nietzsche,
philosophante, qui se donnait dans la volonté de puissance ou dans éternel retour. Je dis cela,
parce qu’à mon sens, revenir à volonté de puissance ou à éternel retour comme constituant le
rapport à penser à Nietzsche, est reconduire l’anti-philosophie nietzschéenne à quelque chose de
plus appropriable par le philosophique. J’y vois cela, ie ce qui se donne dans la tension de
l’année 1888 comme anti-philosophie extrême, ie comme désir archi-politique radical, lorsqu’on
le prend dans la dimension volonté de puissance / éternel retour, est déjà retourné au catégoriel –
apprivoisé par le philosophique. Or, je tente ici bien évidemment d’être dans l’épreuve difficile et
pénible du moindre apprivoisement possible, ie de saisir l’anti-philosophie dans son état sauvage.
Or, dans son état sauvage, le rapport se dira bcp plus entre la configuration nihiliste d’un côté, et
la possibilité de l’acte de l’autre, que sous le régime catégoriel du rapport, éventuellement
contradictoire ou non contradictoire, entre volonté de puissance et éternel retour. Et je pense que
c’est la raison pour laquelle Nietzsche a délaissé ces catégories après les avoir créées, inventées
et déployées. Le régime des interprétations de Nietzsche va se centrer sur ce problème : comment
peut-on saisir la relation essentielle – et peut-être la déliaison essentielle – entre la configuration
nihiliste comme diagnostic sur la modernité (la modernité étant cette figure très étrange qu’est le
nihilisme) et l’acte qui annonce l’affirmatif dionysiaque, ie la possibilité du oui ? Pour le dire
simplement : toute la question est de savoir du biais de quel acte le nihilisme peut accoucher d’un
oui alors que son essence prédominante et hégémonique est précisément le vouloir du rien.
Evidemment, il va y avoir là-dessus diverses orientations, qui commandent le régime
d’interprétation du dispositif nietzschéen.

b) rejet de 3 orientations (Hegel, Heidegger et Deleuze)


Celle que nous écarterons et que nous appellerons la figure zéro serait le rabattement immédiat
sur un schème dialectique, à savoir l’extrême négativité du nihilisme se renverse en affirmation
intégrale dans son mouvement immanent. Nous écarterons donc une hegelianisation massive de
la configuration nietzschéenne où, là où l’on est dans le vouloir du rien, surgit le vouloir du tout,
car le tout est l’essence du rien comme l’être est le retournement du néant. Cette tentation, qui
règle les choses assez bien, nous la laisserons de côté, mais elle ne donne pas à penser ce que
cherche à penser Nietzsche, c’est certain. On sera d’accord aussi bien avec Heidegger que surtout
avec Deleuze pour dire qu’il faut écarter le schème d’un retournement dialectique par quoi l’acte
ne ferait que donner l’être intime caché du nihilisme lui-même dans la figure de l’affirmation
absolue. Ou disons : nous écartons l’interprétation en termes de négativité. Il est clair qu’il n’y a
pas chez Nietzsche, bien que la question de la négation et de la destruction soit très complexe
chez lui, quoique ce soit d’analogue au travail du négatif. Le négatif ne travaille pas, ou s’il
travaille, c’est à coup de marteaux, et non pas à coup de ruse de la raison.
A partir de là, si nous revenons au grand cadre exégétique que nous connaissons, nous avons
affaire à 2 interprétations principales concernant l’acte, et par voie de conséquence, concernant la
pensée de cette relation paradoxale et décisive entre le nihilisme et l’acte.

1ère interprétation : l’acte aurait pour essence de créer de nouvelles valeurs contre les
valeurs réactives nihilistes.
Nietzsche semble se prêter très longtemps, jusqu’à très tard, à cette 1ère interprétation. L’acte
aurait pour essence de créer de nouvelles valeurs. Il aurait à être pris dans la figure de la création,
qui n’est, en effet, pas une figure du retournement ou de l’accomplissement, mais qui est une
figure de l’invention, et l’acte serait par lui-même création de nouvelles valeurs en contraposition
aux valeurs réactives, qui triomphent dans le nihilisme. En toute rigueur, cela signifie, et nous
avons déjà examiné ce point, que l’acte fait advenir une autre formation de souveraineté, car qui
dit nouvelles valeurs, quelle que soit l’évaluation de ces valeurs, dit nécessairement formation de
souveraineté, et donc nous serions expressément dans la mimétique révolutionnaire. Comme
toujours, cette 1ère interprétation est autorisée par de nombreux aphorismes nietzschéens. Je vais
créer de nouvelles valeurs, la création de nouvelles valeurs et, finalement, la transvaluation ou le
retournement de toutes les valeurs aurait pour solde actif l’avènement de nouvelles valeurs non
nihilistes, affirmatives, actives et non pas réactives, mais elles définiraient une autre formation de
souveraineté.
Au regard de cette interprétation possible, nous avons déjà dit que le rapport entre l’acte et le
nihilisme est un rapport de type révolutionnaire au sens classique : l’acte est ce qui détruit à la
fois les formations de souveraineté fatiguées et établit la formation de souveraineté affirmative.
Nous avons déjà dit que ce n’était pas ce qui se disait de plus profond chez Nietzsche lui-même
et, en un certain sens, c’est ce qui se dit de moins en moins au fur et à mesure que l’on approche,
de quoi ?, eh bien, de l’acte, l’acte étant ultimement la folie de Nietzsche : il faut prendre les
choses, à la rigueur, comme cela. Au fur et à mesure qu’on approche de l’acte, il ne s’agit pas
réellement de faire succéder une formation de souveraineté à une autre. Nous avions déjà parlé
de ce point à propos de la doctrine nietzschéenne de l’Etat. Mais nous ajouterons que cette thèse
se heurte à une objection décisive de Heidegger. Je veux dire par là que si Nietzsche a pour
essence ce rapport au nihilisme qu’est le vouloir créer de nouvelles valeurs, alors l’objection
heideggerienne à Nietzsche est fondée, à savoir, comme le dit Heidegger, que Nietzsche ne fait
que séparer le nihilisme de sa propre essence, car l’essence du nihilisme c’est justement le
déchaînement du vouloir sans nouveauté, c’est donc le déchaînement du vouloir vouloir. La
pensée profonde du nihilisme, c’est d’y déceler le déchaînement du vouloir comme oblitération
ou comme oubli irréversible, de telle sorte que prétendre que le déchaînement de ce vouloir
puisse s’ordonner à une institution ou à une création de nouvelles valeurs, c’est le comble du
nihilisme, parce que c’est le nihilisme aveugle à sa propre puissance, ou séparé de sa propre
essence dans un aveuglement. Je crois que si réellement la nature de l’acte nietzschéen se résume
à ceci qu’il s’agit d’instituer de nouvelles valeurs, donc se résume à une mimétique
révolutionnaire spéculative, Heidegger a tout à fait raison de lui objecter que c’est en deçà du
diagnostic de nihilisme : l’acte serait en deçà de ce que porte le diagnostic de nihilisme, à savoir
que le nihilisme c’est proprement l’incapacité à instituer quoique ce soit, non pas que ça ne soit
pas une puissance, mais parce que, justement, c’est le déchaînement de la puissance comme telle,
qui se donne, pour Heidegger, dans l’arraisonnement technique de l’être mais qui, en termes
nietzschéens, se donne dans la perception que le vouloir nihiliste est ordonné au vouloir du rien
et que telle est, justement, l’essence de la modernité. A quoi dire : on ne va pas vouloir rien, on
va vouloir quelque chose, est évidemment en deçà de l’appréhension du vouloir du rien comme
tel - ce que Heidegger dit en substance, et sur ce point il a raison.
Voilà pour cette 1ère interprétation élémentaire de l’acte, qui serait l’acte comme création de
nouvelles valeurs.

2ème interprétation : l’acte est de faire valoir dans tout ce qui est l’intensité maximale.
La 2ème interprétation est en réalité celle de Deleuze. Je la résume à l’extrême, mais Deleuze dit
ceci : l’acte, ou, en tout cas, ce qui est en jeu dans la proposition nietzschéenne, c’est de faire
valoir dans tout ce qui est la forme supérieure, ie l’intensité maximale. Là même où il y a
nihilisme, il y a et il y a toujours aussi et corrélativement création. On distinguera donc ce qui est
établi, ie le vouloir de puissance comme établissement, lequel est toujours le triomphe de la
dimension réactive du vouloir, et le vouloir actif, y compris d’ailleurs le nihilisme actif – et, en
effet, Nietzsche distingue nihilisme actif et nihilisme passif – comme susceptible d’être voulu, ie
susceptible d’être réaffirmé. Il y a toujours de l’affirmatif qui peut être investi d’un vouloir et qui
peut être réaffirmé. On ne verra donc pas, pour la question qui nous occupe : nihilisme et acte, de
difficulté à dire qu’on fond s’affirme le nihilisme lui-même dans ce qu’il recèle de création
locale ou de nouveauté contrariante. Par csqt, la corrélation de l’acte et du nihilisme, au plus loin
d’être une corrélation dialectique, est en réalité une corrélation affirmative intrinsèque, qui
détecte et décèle l’actif du réactif. Elle est capable de déceler et d’affirmer, ou de réaffirmer, la
plupart du temps, de réaffirmer la dimension active à l’œuvre dans l’actif lui-même, par exemple
d’affirmer l’élément de volonté, y compris dans la volonté du rien, car dans la volonté du rien il y
a ceci qui demeure affirmatif qui est l’élément de volonté. Et si on veut cette volonté, ie si on
veut ce vouloir, alors on réactive le réactif. Et cela, c’est la corrélation effective du nihilisme et
de l’acte.
Je voudrais vous lire un très beau texte de Deleuze à ce sujet, ce qui me permet une parenthèse
biographique. En 1964, il s’est tenu un grand colloque sur Nietzsche, dont les actes sont parus
aux Editions de Minuit : Cahier de Royaumont, Philosophie n°6, Nietzsche. Je voulais vous dire
que ce colloque est très bien. C’est très bien, parce que c’est véritablement les cartes disposées
sur la table quant à la question dont on s’occupe ici, à savoir le régime des interprétations de
Nietzsche. Dans ce colloque, il y avait Foucault, Deleuze, Jean Wahl, Gianni Vattimo, Jean
Beaufret (donc il y avait Heidegger !), il y avait Karl Löwith, il y avait Henri Birault (donc
Heidegger encore !) etc… Et c’est vraiment très bien, parce que c’est au régime 1964 des textes
d’une densité et d’une clarté exceptionnelles sur les modes d’appropriations contemporaines de
Nietzsche. C’est cela qui est vraiment tout à fait remarquable. Alors Deleuze conclut le colloque.
C’est un exercice de style absolument extraordinaire, car la manière dont il arrive à faire servir la
totalité des interventions disparates à son propre propos est quelque chose d’absolument
extraordinaire. Comment l’interprétation heideggerienne, l’interprétation humaniste,
l’interprétation sceptique etc… convergent et trouvent leur lieu absolument naturel dans
l’interprétation deleuzienne, à laquelle tout concourt, comme finalement la vie concourt à tous
ses effets de pliures. Je vous lis un passage de cette conclusion de Deleuze, qui dit beaucoup
mieux ce que je suis en train d’essayer de vous dire. Ça commence par : « Mr Birault avait donc
raison » (tout le monde a raison, c’est très nietzschéen !). On peut dire que Deleuze a affirmé le
colloque de Royaumont, comme Nietzsche demande qu’on affirme le monde dans toutes ses
parties, sans en rien négliger !
« Mr Birault avait donc raison de rappeler qu’entre les formes extrêmes et les formes moyennes,
il y a selon Nietzsche une différence de nature. Et il en est de même de la distinction
nietzschéenne entre la création des valeurs nouvelles et la recognition des valeurs établies ».
Nous sommes au cœur de notre question, n’est-ce pas ? « une telle distinction perdrait tout sens
si on l’interprétait dans les perspectives d’un relativisme historique : les valeurs établies
reconnues aurait été des valeurs nouvelles à leur époque, et les nouvelles seraient appelées à
devenir établies, à leur tour. Cette interprétation négligerait l’essentiel. Nous l’avons vu déjà au
niveau de la volonté de puissance, il y a une différence de nature entre « se faire attribuer des
valeurs en cours » et « créer des valeurs nouvelles ». Cette différence, c’est celle-là même de
l’éternel retour, celle qui constitue l’essence de l’éternel retour : à savoir que les valeurs
« nouvelle » sont précisément les formes supérieures de tout ce qui est. Il y a donc des valeurs
qui naissent établies, et qui n’apparaissent qu’en sollicitant un ordre de la recognition, même si
elles doivent attendre des conditions historiques favorables pour être effectivement reconnues.
Au contraire, il y a des valeurs éternellement nouvelles, éternellement intempestives, toujours
contemporaines de leur création, et qui, même quand elles semblent reconnues, assimilées en
apparence par une société, s’adressent en fait à d’autres forces et sollicitent dans cette société
même des puissances anarchiques d’une autre nature. Seules ces valeurs nouvelles sont
transhistoriques, supra-historiques, témoignent d’un chaos génial, désordre créateur
irréductible à tout ordre. C’est ce chaos dont Nietzsche disait qu’il n’était pas le contraire de
l’éternel retour, mais l’éternel retour en personne. De ce fond supra-historique, de ce chaos
intempestif, partent les grandes créations, à la limite de ce qui est vivable ».
Le texte est d’une limpidité et d’une force exemplaire. En réalité, l’affirmation est radicalement
immanente. On retrouve la n nécessaire apparition de la logique deleuzienne du plan
d’immanence, ici appropriée à Nietzsche. Tout le pb étant précisément qu’il va falloir penser
création de valeurs nouvelles comme un élément immanent, qui contrarie l’établissement dans un
rapport de puissance qui est toujours déjà là. Par csqt, les valeurs nouvelles sont intrinsèquement
nouvelles, ie que la nouveauté d’une valeur, ie l’activité de la force qui la soutient, n’est pas
destinée à dépérir ou à se dévaluer dans la figure de l’établissement, elle est éternellement
nouvelle, de même que les valeurs réactive et établies sont, si je puis dire, éternellement
anciennes. Et tout cela co-appartient dans un régime d’immanence, qui fait que l’acte, pour
autant d’ailleurs qu’il y ait acte, consiste à détecter et à réaffirmer la nouveauté du nouveau. Mais
la nouveauté du nouveau est un stigmate immanent de la création ou du créé, qui s’attache
éternellement à cela même qui est créé. A l’arrière-plan, évidemment, vous avez le paradigme de
l’œuvre d’art. C’est lui qui donne l’intelligence de cela, à savoir que l’œuvre d’art, en tant que
création, se laisse toujours réquisitionner comme nouveauté. Elle ne sombre pas dans
l’établissement ou dans le réactif, elle peut toujours et éternellement être reconvoquée comme
création et valeur nouvelle. La nouveauté d’une valeur est donc un attribut intrinsèque ou
organique de cette valeur. Par csqt, elle soutient, par exemple au nihilisme, un rapport
d’immanence, qui est simplement le rapport de distribution entre l’actif et le réactif dans toute
formation de souveraineté complexe. Le nouveau est renvoyé à l’éternité immanente de sa
novation. L’essence du nouveau c’est la novation, mais la novation est éternellement immanente
dans son régime d’évaluation.

Cette interprétation est extrêmement forte à ceci près, indubitablement, qu’elle dissout l’acte. La
singularité de l’acte est, comme telle, dissoute, ou plus exactement l’acte est radicalement
disséminé. Il est évident que la formule casser en 2 l’histoire du monde doit être mise de côté
avec ce régime d’interprétation. En fait, on est convoqué à l’affirmation par un système
d’évaluations possibles liées à ce que toute formation de souveraineté complexe comporte de la
novation latente, réactivable par affirmation. A mon sens, l’interprétation deleuzienne est
structurelle – j’en dirais cela, bizarrement – ie qu’elle détermine la corrélation du nihilisme et de
l’acte comme régime structurel de la configuration elle-même. Fût-elle nihiliste, ie sous
formation d’une souveraineté réactive, il y a toujours de quoi affirmer, dans l’immanence même,
à la disposition de souveraineté. Et il y a donc un régime éternel et structural de l’affirmation, qui
règle, en immanence, le pb de la corrélation entre l’acte et le nihilisme. Mais qui, à mon sens, le
règle soit en annulant l’acte, soit plus particulièrement en le disséminant dans la surface entière
de la configuration nihiliste. C’est la doctrine deleuzienne de l’omniprésence de l’événement.
L’événement n’est jamais une singularité, qui se donne dans la rareté d’une césure, ou d’une
fracture, mais il est partout convocable, étant entendu que par ailleurs il est aussi aux prises avec
les figures du réactif et de l’inerte. Mais le descellement interprétatif de la nouveauté est toujours
possible, de même que l’accueil de l’événement est toujours possible, et que l’événementialité
est finalement la loi de l’être. Or, si l’événementialité est la loi de l’être, c’est, en un certain sens,
qu’il n’y a pas d’événément. Il y a donc une réversibilité absolue entre dissémination de l’acte
nietzschéen et dissolution de cette figure de l’acte. Or, il est indubitable, en tout cas dans la
figure terminale, qui est celle qui nous sert de porte d’entrée à Nietzsche, que Nietzsche raisonne
tout autrement : Nietzsche énonce expressément que l’acte est une singularité radicale, qu’il est,
comme il le dira lui-même, « un explosif situé à la charnière de 2 millénaires », que par
conséquent, à supposer même que quelque chose ait à être réaffirmé, cette réaffirmation n’est pas
immédiatement disséminable dans l’éternelle disponibilité du nouveau. Le nouveau, et Nietzsche
emploiera plusieurs fois l’expression, est en l’occurrence sans précédent. La question de savoir
comment du « sans précédent » peut être sous la loi de l’éternel retour est une question très
complexe, mais peut-être n’y a-t-il plus ici de loi de l’éternel retour, peut-être le « sans
précédent » l’a-t-il justement emporté sur la figure de l’éternel retour dans le Nietzsche ultime.
On peut le dire dans d’autres termes, à savoir qu’il y a dans l’interprétation deleuzienne une
rature de la dimension archi-politique de l’acte ou, en tout cas, la détermination archi-politique
de l’acte est raturée par une compréhension immanente, extensive ou disséminante de sa
singularité. C’est ce que, pour ma part, j’objecterais à ce régime d’interprétation qui, cependant,
comme vous le voyez, traite avec une extraordinaire force et habileté l’objection qu’on peut faire,
de type heideggerien, à l’idée de création de valeurs nouvelles, puisqu’il s’établit entièrement
dans l’élément où il n’y a pas de contradiction ou de contraposition entre nouveauté et
établissement.

c) 3ème interprétation
Je proposerais une 3ème interprétation : l’acte crée la possibilité d’un oui composé avec les
débris du nihilisme.
Cette 3ème interprétation est présente de façon éparse ou singulière dans de nombreux
prédécesseurs. Je dirais ceci : l’acte crée la possibilité d’un oui, qui est composé avec les débris
du nihilisme. J’ai déjà avancé cette formule en commentant le petit fragment des Dithyrambes à
Dionysos, qui dit : « débris d’étoiles, de ces débris j’ai créé un univers ». Je dirais que l’acte
s’articule au nihilisme de cette manière là : ni il ne le surmonte, ni il ne l’affirme lui-même, ni il
ne crée une autre figure de souveraineté, il dispose la possibilité d’un ou intégral, mais ce oui est
lui-même composé avec tous les débris du nihilisme. Par csqt, il faut une explosion, il faut une
imprécation destructrice. Et il faut prendre de façon plus sérieuse la métaphore de la dynamite
récurrente dans le Nietzsche terminal. De même, je le redis, le titre choisi par Sarah Kofman pour
son analyse de Ecce Homo, à savoir Explosion I, est absolument pertinent. Il faut une explosion,
parce que le oui ne se compose que d’un nihilisme en débris, ie d’un nihilisme explosé. Ce n’est
pas du tout une figure du travail du négatif, ce n’est pas l’avènement de l’essence dans l’au-delà
négatif de la configuration, c’est véritablement une composition affirmative sur débris.
Pourquoi ? parce qu’il faut que la formation de souveraineté nihiliste soit renvoyée au chaos, ie
atteste le fond inévaluable. Le débris, c’est cela. Le débris, ce n’est pas le nihilisme maintenu
dans la formation de souveraineté, ie maintenu comme vouloir du rien. Tant qu’on reste dans
cette figure, on ne comprend pas comment l’acte peut s’articuler au nihilisme, ou comment le oui
peut sortir du rien. Le oui peut sortir du rien dès lors que la configuration de souveraineté
nihiliste a explosé, ie n’atteste plus que le chaos, qui est un autre nom pour la vie elle-même
comme fonds inévaluable. Et le oui va se composer comme oui au regard de cela. De sorte que ce
qu’il est très important de comprendre ultimement, c’est que le oui est le oui à l’inévaulable. Et
c’est pour cela que ce n’est pas une nouvelle évaluation ou une nouvelle formation de
souveraineté, parce que ce n’est rien d’autre que le oui à l’inévaluable, donc le oui au chaos.
Mais pour qu’on puisse lui dire oui, cet inévaluable doit être disposé, et ce qui le dispose, c’est
l’explosion du nihilisme, ie son exposition dans la figure du débris. Appelons explosion du
nihilisme ce qui en expose la pure multiplicité. Je ne dis pas que cela ne pose pas d’immenses
problèmes, que nous allons essayer d’envisager, mais la composition de l’articulation entre
diagnostic du nihilisme comme caractérisation de la modernité, et acte, et affirmation
dionysiaque, au cœur de la proposition anti-philosophique de Nietzsche, c’est que le oui
dionysiaque ne peut pas être un oui partiel, qui serait alors une évaluation, un rapport de
puissance, donc une nouvelle formation de souveraineté. Le oui dionysiaque ne doit pas être pris
dans une certaine perspective, en un point, mais il faut que le oui dionysiaque soit un oui au fond
inévaluable. La métaphore de la totalité est à la fois juste et trompeuse. Nietzsche dit très souvent
qu’il s’agit de dire oui au monde tel qu’il est, intégralement, sans rien en laisser etc… Mais un tel
monde est avant tout quelque chose qui n’est pas une formation de souveraineté, donc qui n’est
pas un rapport de puissance, sinon vous êtes toujours dans une perspective. Il le dit aussi : vous
êtes toujours en un point, mais en un point, vous êtes en réalité dans un rapport de puissance, qui
définit une formation de souveraineté active ou réactive, peu importe, au regard d’une autre
volonté de puissance etc… Le oui dionysiaque n’est possible que si ce n’est pas à cela qu’on a
affaire, mais à l’inévaluable, qui ne peut pas, lui, être l’objet d’une évaluation. La totalité signifie
donc l’inévaluable, ie la vie comme telle, le nom du il y a. Le nom du il y a est ce à quoi on va
pouvoir dire oui, à condition qu’il nous soit exposé, parce qu’on ne peut pas constituer le oui si
on est pris dans le réseau des formations de souveraineté. Quelque chose doit nous exposer le pur
fonds pour qu’on soit dans l’assentiment à la donation inévaluable du oui. Et qu’est-ce qui peut
nous exposer au pur fond ? Voilà tout le problème. Ce qui le peut, c’est que le nihilisme, qui est
la formation de souveraineté existante, est explosée, ie qu’il soit donné en débris dans le détruit
radical de sa composition. Cette rupture du nihilisme – en prenant rupture au sens de l’explosion,
de la réduction au chaos – est ce qui finalement expose les ingrédients du nihilisme lui-même, ie
le il y a pur, à la possibilité de l’affirmation complète. Autrement dit, on ne peut dire réellement
oui qu’à ce qui est radicalement exposé comme inévaluable, parce que si c’est de l’évaluable, ce
n’est pas oui qu’on dira – on prononcera une évaluation, ie qu’on construira une formation de
souveraineté ou on instituera des nouvelles valeurs, mais l’institution de nouvelles valeurs et
l’institution du oui dionysiaque ne sont pas identifiables, à mon avis, comme le montre le texte
nietzschéen de façon de plus en plus serrée au fur et à mesure qu’il se précipite vers l’acte.

Nietzsche par Foucault : la question de l’interprétation

a) exposition de la thèse de Foucault


Une autre manière de le dire, c’est que ce qui me frappe beaucoup à la relecture de cet excellent
colloque de Royaumont, on trouve au cœur du livre la notion d’interprétation. Pour les modernes
non heideggeriens, ie finalement, dans ces essais : Foucault, Deleuze, Klossowski et même, en
partie, Henri Birault, disons cela, eh bien ce dont ils créditent Nietzsche – ce qui vaut
particulièrement pour l’extraordinaire intervention de Foucault – c’est d’avoir proposé un
nouveau régime de l’interprétation, d’avoir réordonné la philosophie à la question du sens, du
biais d’un régime novateur de l’interprétation. Et c’est là que Foucault y va de son triptyque :
Nietzsche, Marx, Freud, en disant qu’ils ont en commun d’avoir proposé au 19ème siècle, et
finalement à la pensée toute entière, lui infligeant ainsi, dit-il, une sorte de blessure, un régime de
l’interprétation dont la grande force est qu’il n’y a rien à interpréter, ie que toute interprétation
est, en dernier ressort, interprétation d’interprétation. Où nous reconnaissons ce qui dans le
langage de Deleuze se dira : il n’y a que du rapport de volonté de puissance, et pas d’entité
dernière qui servirait de chiffre, ou de mesure, à ce rapport. Avec Foucault, cela se dit plus
directement en ces termes : il y a un régime infini d’interprétations où toute interprétation décode
le régime d’une autre interprétation, et où le monde se constitue comme réseaux d’interprétations
sans qu’on touche jamais le ce qu’il y a à interpréter. Dans ce colloque, c’est cela qui est ressenti
comme la modernité radicale de Nietzsche, mais aussi de Freud et de Marx. La conclusion qu’en
tire Foucault, c’est que ce travail est au régime du travail infini. Evidemment, si toute
interprétation est interprétation d’interprétation, ie s’il n’y a pas de fond, l’interprétation reste
sous l’impératif de la tâche infinie. Et tout cela est renvoyé à Nietzsche avec grand soin et assez
de textes de Nietzsche pour valider absolument cette hypothèse comme la modernité de
Nietzsche. Au regard de ce débat de l’époque des années 60, qui met en scène Nietzsche dans
une espèce d’intertextualité généralisée, ou de discursivité qui renvoie toujours horizontalement
à elle-même sans qu’il y ait jamais un fondement aux couches d’interprétations successives. Au
regard de ce débat, ce qui me frappe, c’est qu’on y fasse, en tout cas, objection à ceci : c’est que
le oui n’est pas une interprétation. L’affirmation du oui dionysiaque n’est pas une interprétation.
Je crois que c’est un point essentiel, car si on la conçoit comme une interprétation, comme une
interprétation, pour Nietzsche c’est une évaluation, ie une donation de sens, et que, finalement,
une évaluation c’est un rapport de puissance, on sera nécessairement reconduit à la thèse selon
laquelle le oui est une nouvelle formation de souveraineté, à savoir l’institution de nouvelles
valeurs, et on fera de Nietzsche le prophète des valeurs nouvelles, et on retombera sur les
objections heideggeriennes à mon sens décisives sur ce point. Ce qu’il y a c’est que le oui n’est
pas une interprétation, ce dont Nietzsche a eu une conscience de plus en plus aigue. C’est aussi
pour cela que tout se centre de façon de plus en plus pressante sur la question de l’acte, qui
justement n’est pas une interprétation. Le oui n’est pas une interprétation, parce qu’encore une
fois, on ne peut dire oui qu’à l’inévaluable, mais l’inévaluable, c’est aussi l’ininterprétable. Le il
y a de la vie est ininterprétable. Il n’y en a pas d’interprétation. Dès que vous êtes dans
l’interprétation, vous êtes au régime du rapport de puissance, et par csqt aussi le oui ne peut
absolument pas résulter d’une interprétation. Foucault a parfaitement raison de dire que si on est
au régime de l’interprétation, c’est une tâche infinie. Il n’en résulte aucun oui. Il n’en résulte
aucune affirmation. Certes, toute interprétation est sa propre affirmation, mais on se situe là dans
un régime tout à fait transposable en termes de : il n’y a que des rapports de puissances.

b) critique de la thèse Foucault


Or, je soutiens, et je crois que c’est tout à fait argumentable, que le oui nietzschéen propose de
faire advenir autre chose qu’une interprétation, je dirais même que le oui dionysiaque, c’est la
cessation du régime interprétatif de la pensée. C’est cela, l’acte ! L’acte c’est que nous n’ayons
plus à interpréter. L’assentiment au monde tout entier, sans rien soustraire, est évidemment
impossible quand on est dans l’évaluation, ie dans le rapport de puissances, puisqu’un rapport de
puissance consiste toujours à soustraire quelque chose, à affirmer une particularité contre une
autre. En revanche, si vous êtes dans le oui dionysiaque, vous êtes dans la cessation de toute
interprétation, ie dans la possibilité de n’avoir plus à interpréter. Et c’est normal puisque le oui
est un oui à l’inévaluable. C’est pourquoi je rapprocherais, moi aussi, Marx et Nietzsche, mais
absolument au rebours de Foucault. Foucault rapproche Marx et Nietzsche sous la catégorie
d’interprétation. Il montre de façon admirable que, finalement, le régime interprétatif des
formations de souveraineté chez Nietzsche est tout à fait comparable au régime d’interprétation,
par exemple le statut de la monnaie, chez Marx. Et c’est absolument convaincant. En plus, je
dirais : c’est vrai. Il est vrai que le régime d’interprétation nietzschéen concernant les formations
de souveraineté et le régime d’interprétation marxien concernant le principe monétaire peuvent
être rassemblés sous une catégorie moderne de l’interprétation, qui est tout à fait consistante.
Enfin, qu’on y adjoigne le régime d’interprétation des symptômes par Freud, et on retrouvera
notre triptyque, qui fonctionne parfaitement bien. Mais je crois qu’y fait obstacle la figure
nietzschéenne du oui. Il y aurait d’ailleurs des obstacles du même ordre du côté de la pulsion du
mort chez Freud et du côté de la révolution chez Marx.
Moi, je rapprocherais Nietzsche de Marx qui dit : « les philosophes ont jusqu’ici interprété le
monde, il s’agit maintenant de la transformer ». Cela n’est pas une interprétation. Cette
dernière thèse sur Feuerbach suggère un tout autre rapprochement, qui est le rapprochement anti-
philosophique et non pas le rapprochement herméneutique. C’est un rapprochement qui ne se fait
pas sous le signe de la catégorie herméneutique d’interprétation, mais qui se fait au contraire sous
le signe de la volonté d’une cessation de ce régime. On a jusqu’ici interprété le monde, et au fond
Nietzsche serait bien d’accord que les philosophes n’ont jusqu’ici fait qu’interpréter le monde. Il
dirait, en plus, qu’ils l’ont toujours interprété de façon réactive. Dans le cadre de l’option
ontologique, ils ont toujours calomnié le monde. Et leurs interprétations, c’était cela leurs
calomnies. Mais qu’il s’agisse maintenant de le transformer, je crois que c’est aussi
profondément la conviction terminale nietzschéenne. Le transformer, non pas au sens de
substituer une formation de souveraineté par une autre, mais au sens de rendre possible le oui à
l’inévaluable, ie ne plus pouvoir interpréter, car la dernière thèse de Marx sur Feuerbach veut
d’abord dire : il s’agit de ne pas interpréter le monde, de ne plus avoir à l’interpréter. C’est une
autre manière de nommer le surhomme. La dernière fois, nous disions : le surhomme – si c’est
quelque chose – c’est la formation de souveraineté non étatique, ie la formation de souveraineté
sans souveraineté. J’ajouterais 2 points.
Premièrement, si surhomme disparaît après Ainsi parlait Zarathoustra, c’est que surhomme
reste encore, aux yeux de Nietzsche, trop lié à la pbtique des formations de souveraineté. J’en
suis convaincu. Surhomme laisse trop entendre qu’il s’agit de faire advenir une autre formation
de souveraineté, ou, comme le dit Nietzsche, de surmonter l’homme : « l’homme est ce qui doit
être surmonté » - mais qu’est-ce que c’est que cet impératif ? Trop de dialectique là dedans !
Insuffisamment affirmatif ! Insuffisamment radical ! Encore interprétatif ! Dire : « l’homme est
ce qui doit être surmonté », c’est encore une interprétation de l’homme. Donc : pour autant que
nous garderions le surhomme – si on le garde, ce que Nietzsche n’a pas fait – on dira : le
surhomme c’est l’homme qui n’interprète plus. C’est l’homme comme non interprétant. Nous y
reviendrons, et nous verrons pourquoi la vraie métaphore du surhomme, c’est l’enfant, ie celui
qui est encore en deçà du régime de l’interprétation, et qui de ce fait même a encore rapport à
l’inévaluable. En revanche, et pour serrer de plus près la question acte et nihilisme, on dira : le
nihilisme, c’est le règne déchaîné de l’interprétation sous option ontologique. A mon sens, la
confusion est venue de ceci que le nihilisme étant le règne de l’interprétation sous option
ontologique, il est vrai que la critique nietzschéenne du nihilisme est une interprétation de
l’interprétation, ce qui entre très bien dans la matrice de Foucault, à savoir qu’il n’y a que des
interprétations, et on est toujours en train d’interpréter une interprétation. Il est vrai que pour
autant que le nihilisme comme formation de souveraineté est au régime de l’interprétation sous
option ontologique, toute la part de Nietzsche qui est critique ou description du nihilisme va se
présenter comme interprétation des interprétations. Mais cela, c’est la figure nietzschéenne du
Nietzsche critique. Quand Nietzsche est critique, il se donne à lui-même un certain nombre de
noms. Cela, c’est le Nietzsche qui s’appelle l’immoraliste, le psychologue, ou l’esprit libre. Nous
autres immoralistes, nous autres psychologues, nous autres esprits libres. Quand Nietzsche parle
ainsi, il parle, en effet, au régime de l’interprétation, ie qu’il est interprète de l’interprétation
qu’est le nihilisme ou la formation nihiliste réactive. Mais ce n’est pas cela le surhomme, encore
bien moins Dionysos. Quand il signera les lettres de la folie Dionysos ou le Crucifié, nous y
reviendrons, on peut dire qu’est advenu autre chose que le Nietzsche qui signe l’immoraliste, le
psychologue ou l’esprit libre. Celui-là, je veux bien qu’en effet il soit celui qui propose un
régime de l’interprétation comme interprétation des interprétations. Mais celui qui signe
Dionysos ou le Crucifié, voire même celui qui annonce le surhomme, c’est autre chose que
l’immoraliste. De ce point de vue, je dirais même que Zarathoustra est une figure équivoque
entre l’immoraliste et Dionysos, ou entre le psychologue et Dionysos. Pour une part, c’est une
figure qui tient de l’interprétation, et qui, de l’autre, annonce la possibilité de sa cessation.
Disons que Zarathoustra est un esprit libre qui annonce le surhomme, ou Zarathoustra est un
psychologue en charge de Dionysos. Voilà pourquoi, comme nous l’avions dit dès le début,
Zarathoustra est le précurseur de soi-même. Cette ambivalence essentielle du personnage de
Zarathoustra d’être le précurseur de soi-même doit être finalement pensée comme une équivoque
entre le régime ou le règne de l’interprétation, et le règne de l’affirmation. Mais l’affirmation est
ce qui est cessation de la contrainte interprétative. Du coup, le lien à capter, à énoncer, pour
Nietzsche, est le suivant : c’est le lien entre l’interprétation du nihilisme, laquelle est
interprétation de l’interprétation, et le oui dionysiaque. Comment penser cette corrélation
entre l’interprétation et l’interruption de l’interprétation ? Le vrai problème est là :
comment un régime interprétatif de la pensée peut-il délivrer une affirmation, dont tout le
contenu est de ne pas avoir à interpréter - de ne plus avoir à interpréter ? Comment l’infini de
l’interprétation s’interrompt ? Car Foucault a raison de dire que l’interprétation, c’est un régime
infini, mais comment son infinité s’interrompt-elle ? C’est le pb de Freud sur Analyse finie,
Analyse infinie, soit dit en passant. Comment une cure s’interrompt-elle ? Ie qui et à quoi va dire
oui dans cette affaire à un moment quelconque, de telle sorte qu’on ne reste pas sur le divan
pendant 45 ans en interprétant et en interprétant l’interprétation, et en interprétant l’interprétation
de l’interprétation ! C’est infini, c’est principiellement infini. Il faut le dire ! Donc lorsque ça
s’arrête, ce n’est pas qu’on ait une interprétation ultime ou dernière. Foucault a raison de soutenir
que dans le régime moderne de l’interprétation, il n’y a pas le ce qu’il a à interpréter, donc on est
toujours infiniment dans l’interprétation de l’interprétation. Le problème freudien ou nietzschéen,
mais aussi marxiste, pour prendre le triplet de Foucault, c’est qu’à la fin des fins il faut qu’il y ait
un oui. Un oui à quoi ? C’est tout le problème. Il faut qu’il y ait un oui. Nietzsche appelle ce oui
Dionysos, et il a parfaitement conscience que le oui ne peut être qu’un oui à l’inévaluable, sinon
l’interprétation continuerait. Et là, Nietzsche est dans une impasse très forte, très dramatique, et
la médiation de cela, c’est l’idée du débris. L’idée que les formations interprétatives peuvent sous
certaines conditions se donner dans la figure de leurs débris. C’est la seule solution qu’il trouve,
ie renvoyer à la multiplicité pure qui les constitue. Là, en effet, l’interprétation s’interrompt, et
l’affirmation est possible, parce qu’elle est affirmation du multiple pur comme inévaluable. Donc
entre l’interruption de l’interprétation et la possibilité de l’affirmation, il y a l’explosion au point
de l’acte, ie le oui au fonds inévaluable.
J’ai toujours le sentiment que cette explosion du régime interprétatif est ce que Lacan appelle le
Réel, voire, éventuellement l’objet a. C’est ce dont il est fait à un moment donné rencontre, au
régime de l’interprétation comme débris. Et c’est à quoi il sera dit…
alors ? oui… ça je ne sais pas. En tout cas, ça n’a pas l’air dionysiaque – ça n’a pas l’air
dionysiaque ! mais il est dit quelque chose qui n’est pas de l’ordre de l’interprétation, et cela
semble bien être dans la figure de la pulvérulence, le Réel. Le Réel semble bien être ce qui est
insymbolisable comme tel, donc ininterprétable, malgré tout, comme tel. Et quand ça advient,
quand on met le nez dessus, eh bien c’est fini. Voilà. On dit oui à autre chose qu’à
l’interprétation, ie que, concrètement, on dit oui à autre chose qu’au divan.
C’est vrai qu’il y a une analogie sur ce point. Donc on peut dire aussi que la question du oui,
c’est la question, si on navigue d’un langage à un autre, de la touche du Réel, avec cette
profondeur extrême chez Nietzsche que le Réel ne se laisse toucher comme inévaluable que dans
la ruine de l’interprétation. On peut se demander si Nietzsche n’a pas pensé tout un temps qu’à
force d’interpréter, on userait les interprétations jusqu’à ce qu’elles soient ruinées. Il y a toute
une partie de l’œuvre de Nietzsche qui consiste à frotter les interprétations en les interprétant, et
on sent que c’est comme une pierre ponce : qu’il y avait cette idée qu’à la fin des fins, ça allait se
disséminer sous le criblage interprétatif, que l’interprétation allait se disséminer elle-même dans
l’action puissante d’une surinterprétation inlassable, courageuse et en situation de maîtrise.
Je crois que pendant tout un temps, Nietzsche a cru pouvoir en finir avec l’interprétation en
tant que le vrai maître de l’interprétation. Il y a des textes où il salue en lui le plus éminent
psychologue. Or, le psychologue au sens de Nietzsche n’est pas celui connaît les gens, le
psychologue, c’est le maître de l’interprétation, et Nietzsche a cru que dans la position de
maîtrise de l’interprétation, on pouvait faire advenir l’exposition ruinée de l’interprétation elle-
même, ou en tout cas, l’effondrement de la configuration nihiliste. Et puis je crois qu’il a
compris que non, comme a du être aussi compris que la position de l’analyste ce n’était pas la
position du maître, si nous poursuivons notre analogie. La définition de l’analyste n’est pas d’être
le maître de l’interprétation. Chez Freud, c’est encore équivoque, il faut bien le dire. De
nombreux textes de Freud pourraient laisser entendre que l’analyste, c’est le maître de
l’interprétation. Or, ce qui est dit en clair, au-delà, en particulier par Lacan, c’est justement que
l’analyste n’est pas le maître de l’interprétation. Alors, s’il n’est pas le maître de l’interprétation,
c’est qu’il y a un acte. Et Nietzsche, dans ses catégories, car vous voyez bien que tout cela est
analogique, en est venu au même point que Lacan. Il en est venu à dire : si être le maître de
l’interprétation, nous psychologues, nous immoralistes, ne nous permet pas d’exposer
l’inévaluable, il doit y avoir autre chose – le principe du Réel n’est pas là, donc il est dans un
acte. Et l’acte, c’est la vie comme multiplicité ininterprétée, non soumise à un régime
d’interprétation et fondamentalement ininterprétable, exactement comme le réel est
insymbolisable. Oui, mais que le Réel soit insymbolisable ne veut pas dire que c’est facile de le
toucher comme tel ou de le rencontrer comme tel. C’est toute affaire – possible ? impossible ? on
ne sait pas…
Et alors, quant au oui, il est rendu possible par cela, ie par le fait que l’inévaluable comme réel
disséminé et ininterprétable est donné. Et c’est pour cela que ce oui, c’est l’innocence.
L’innocence nietzschéenne, c’est : ne pas interpréter. Il faut bien comprendre que tout ce qui est
le thème de l’innocence et de l’enfant, son essence chez Nietzsche c’est : ne pas interpréter.
L’enfant, c’est le contraire du maître d’interprétation. C’est celui qui non seulement n’est pas le
maître de l’interprétation, mais c’est celui qui n’a pas à interpréter. L’enfant est la métaphore de
ce point, c’est pourquoi il est la métaphore essentielle du oui dionysiaque dans son attribut
d’innocence. Donc le lien à penser, c’est le lien entre la 2ème et la 3ème métamorphose du début du
Zarathoustra, ie entre le lion et l’enfant. Comment passe-t-on du lion à l’enfant ? Le lion, c’est
celui qui dit non, qui a le courage de dire non, parce qu’il est le maître de l’interprétation,
naturellement. Et l’enfant, c’est celui qui dit oui parce que, justement, il est en dehors du registre
de l’interprétation.

les 3 métamorphoses

Lisons ce fragment titré des 3 Métamorphoses, qui ouvre Zarathoustra, et qui est tout à fait
célèbre, en écoutant la question extraordinairement difficile de l’acte tel qu’il est, dans le
Zarathoustra, implicitement détenu entre le lion et l’enfant, ie que le lieu de l’acte a pour bords le
lion et l’enfant. Le Zarathoustra l’appelle une métamorphose, mais toute la question est de savoir
comment on se métamorphose, quel est l’acte d’une métamorphose. Voilà le passage : « Créer de
nouvelles valeurs – le lion lui-même n’y est pas encore apte : mais s’affranchir afin de devenir
apte à créer de nouvelles valeurs, voilà ce que peut la force du lion. Pour conquérir sa propre
liberté et le droit sacré de dire non, même au devoir, pour cela, mes frères, il faut être lion.
Conquérir le droit à des valeurs nouvelles, c’est pour un esprit patient et laborieux l’entreprise
la plus redoutable, et certes il y voit un acte de brigandage et de proie. Ce qu’il aimait naguère
comme son bien le plus sacré, c’est le « Tu dois », il lui faut à présent découvrir l’illusion et
l’arbitraire au fond même de ce qu’il y a de plus sacré au monde, et conquérir ainsi de haute
lutte le droit de s’affranchir de cet attachement. Pour exercer une pareille violence, il faut être
lion ».
Le lion est dans le versant du dire non interprétatif. C’est la figure du maître de l’interprétation,
c’est celui qui découvre « l’illusion et l’arbitraire au fond même de ce qu’il y a de plus sacré au
monde », donc c’est celui qui interprète les valeurs réactives de la religion et du christianisme, ie
l’interprète du nihilisme, qui détient le courage de se soustraire à la fatigue nihiliste elle-même,
et pour cela il faut être fort et lion.
« Mais dites moi, mes frères, que peut encore l’enfant dont le lion lui-même a été incapable ?
Pourquoi le lion ravisseur doit-il encore devenir enfant ? C’est que l’enfant est innocence et
oubli, commencement nouveau, jeu, roue qui se meut d’elle-même, 1er mobile, affirmation sainte
[on pourrait commenter chacun des termes, mais tous désignent le oui comme autre chose que
l’interprétation]. En vérité, mes frères, pour jouer le jeu des créateurs, il faut être une
affirmation sainte. L’esprit a présent veut son propre vouloir, ayant perdu le monde, il conquiert
son propre monde. Je vous ai dit les 3 métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit s’est changé
en chameau, le chameau en lion, et le lion en enfant pour finir ».
La transformation du chameau en lion n’est pas un gros problème, c’est une métamorphose qui,
somme toute, si on ne la voit pas tous les jours, est interprétativement décelable. Par contre, la
métamorphose du lion en enfant est le problème central de Nietzsche. On peut dire que la
question de la précipitation centrale de Nietzsche vers son acte, ie vers sa folie, est entièrement
attachée à la question : comment le lion se métamorphose-t-il en enfant ? ie comment
l’interprète violent du nihilisme, le maître violent de l’interprétation des valeurs réactives,
devient-il celui qui oublie toute interprétation ? C’est ce point exact que la fiction intense
nietzschéenne doit tenter de présenter sans le représenter, ie doit tenter de montrer sans en faire
une simple représentation. Là est évidemment le propos, la convocation ultime de l’art, qui rend
possible la présentation de la métamorphose du lion en enfant – métamorphose qui doit franchir
la dissémination intégrale de toutes les formations de souveraineté. Voilà pour ce soir !
NOUVEAU COURS

Quelques indications de lecture, disparates, qui m’ont touché, et qui ne figurent pas dans les
recensions quotidiennes courantes.
Je commence par un élément publicitaire : Casser en 2 l’histoire du monde, petite brochure sous
mon nom.
A paru par ailleurs chez Belin un recueil qui s’appelle le millénaire Rimbaud. C’est le titre
donné à la recension d’un colloque sur Rimbaud organisé par le Collège de Philosophie, et par
Rancière Borreil et moi-même. Au fond, c’est un recueil qui prend Rimbaud comme dans la
figure d’une pensée. ie qui se tient à égale distance de la considération de Rimbaud comme figure
allégorique, personnage, symbole existentiel, mais aussi de Rimbaud considéré comme
strictement littéraire, ie dans une vision limitée de la fonction du poème. Rimbaud pris dans
l’élément de la pensée, malgré les différentes interventions, et Rimbaud pris comme un poète
dont la scansion singulière est déclarative. Le régime de déclaration de pensée dans le poème a
requis en vérité la quasi-totalité des intervenants, déclaration dans le poème qui par ailleurs est
très prise dans la lettre, pas éloignée de la textualité, mais qui cherche à déchiffrer dans cette
proximité littérale les opérations déclaratives de Rimbaud.
Toujours dans le registre du poème, le dernier livre de Michel Deguy, paru au Seuil, qui s’appelle
Aux heures d’affluence. Mon sentiment, c’est que en tant que livre, je le trouve pour ma part un
petit peu disparate, non nécessaire, car il rassemble des textes qui ont tous été sauf un publiés,
dans une connexion parfois difficile à saisir. Il n’y a pas qch qui le fonderait comme livre. Mais
le texte Liminaire m’a retenu. En quelques pages il a rassemblé et ordonné sa conception du
poème et plus que cela, la vocation qu’il attribue au poème. C’est un de ses textes les plus
synthétiques et les plus rassemblés. Je voudrais dégager quelques maximes de ce liminaire.
Un énoncé est : « je vous dois la vérité en poème ». Ça commande un peut tout le reste. Le poème
est sous un régime de vérité qui est à la fois impératif et adressé. Je vous dois. La formule est
simple et dense : cet impératif est de l’ordre de la vérité, que cet impératif est sous la règle d’une
adresse (je vous dois), et que ensuite cette vérité est en poème, ie en un ordre strictement
immanent, le poème n’est pas l’instrument de la vérité qui est due, mais c’est la vérité elle-même
en poème, et c’est ce que le poème nous doit.
2ème énoncé : le poème fait des propositions. Proposition est pris en équivoque entre le verbe
proposer et le sens grammatical. Mais cette maxime renvoie à la fonction déclarative : le poème
contient ou détient qch qui est ç tous proposé. Il est autre chose que dans une dimension
expression en quelque sens qu’on la prenne. Ce que le poème fait n’est pas de l’ordre de
l’expression mais de la proposition.
En 3ème lieu on relèvera le rôle de la fonction comparative : le poème destiné se meut dans ce
qu’on peut appeler la semblance des choses, qui est précisément ce qui s’oppose à leur semblant.
Les choses ne sont pas dans l’ordre du semblant qd le poème les capte dans leur semblance ie
dans leur renvoi aux autres choses comme attestation de leur présence. En enfin il y a ce que
Deguy appelle la propension du proche. La vision qu’il se fait du monde contemporain est son
abstraction éloignée, ie un primat du lointain qui n’est pas un lointain d’horizon, mais de
dissémination abstraite recollée en image ou simulacre. Le poème est destiné à une sorte de
trouée qui restitue autant que faire se peut le proche et sa propension, ie qui introduit une
commensurabilité. Voilà pour ces raisons et bien d’autres je trouve intéressant ce liminaire.
Je voudrais vous signaler un recueil de Esther Kellerman, distance de fuite, chez Flammarion.
Quelques mots sur ce recueil. J’en dirais ceci : on pourrait penser que ces poèmes, par leur
brièveté, leur densité, et stt leur sens de la cassure douce, ie qch qui rompu dans une sourde et
âpre tendresse du rompu, tout cela pourrait évoquer Paul Celan. Par exemple, dans un des
poèmes, intéressant car il est comme une figure dans le multiple des chiffres 1, 2, et 4 et cette
numéricité poétique, cette fonction du 1, 2, 3, 4 et l’ordre dans lequel le poème est en figure de
cela, la question de l’adresse, de l’altérité, du repli, est qch qui a une analogie lointaine avec
Celan. Je lis le poème « … neige d’été, pas 2 réalités, une trouée blanche, 4 plantes ». Mais en
réalité ce poème s’écarte bcp de Celan, par le type d’enchevêtrement pronominal, leur ordre et
leur fonctionnement dans le poème. Je tu, ils, ie la disposition pronominale de l’adresse poétique.
On sait que chez Celan le tu de l’adresse est essentielle. Il y a une fonction emblématique de la
2nde personne, qui commande le régime de l’adresse. Ici c’est enchevêtré : un nous, singulier,
dont l’écoute est particulière. J’en donne un exemple : « quels colliers pareraient nos nuits, quel
acacia lisse.. » . Et bien entendu il y a un elle, dont ce qui me frappe est qu’il est un inducteur de
soustraction légère, de décentrement. Par exemple ceci : « elle tombe sans l’ombre des signes, et
si le ciel ne l’a pas partagé, colonne ou décentré », et ce elle en soustraction légère, en
décentrement, est distinct d’un il qui est souvent clairement séparateur. Je terminerai sur cette
question du il : « il tranche… juste et de l’injuste. Ceci… ». Voilà, et pour terminer, à l’autre
extrémité de la langue, je veux vous souligner les Paradoxes de l’Infini par Bolzano, traduit et
présenté par Sinaceur. Je vous rappelle que Bolzano est un penseur capital car il ouvre la voie à
Cantor dans la mathématisation de l’infini actuel. Il assume pour la 1ère fois l’inscription en
mathème la possibilité de l’infini actuel. Bolzano, dans la généalogie moderne de la pensée de
l’infini, occupe une place déterminante, même s’il ne va pas jusqu’au bout de ce que sa position
détient.

Maintenant nous allons revenir à Nietzsche, à notre suspens nietzschéen, et je voudrais d’abord
évidemment dans des formules ou d’un biais non définitif, reparcourir ou reconfigurer un certain
nb des choses dites.
1° quel a été notre point de départ ? notre point de départ a été : tenter de saisir la pensée de
Nietzsche du pont de son ace, ie du point de sa folie, et non pas l’inverse, ie disposer la folie à
artir de la pensée ou considérer que a folie interrompt simpemet la pensée. mais saisir le bord
dans lequel se décide ou s’abime l’acte nietzschéen pour en déterminer les arêtes, les points de
forces, les ligens directrices, le désir esssentiel
Ceci fait résonner autrement bcp de signifiants nietzschéens. En particulier si on procède ainsi, il
ne peut être tenu que volonté de puissance et retour étenrel sont les catégories organisatrices
essentielles de la pensée de Nietzsche. Ce n’est pas ça qui, vu de ce point, apparaît destinal en ce
qui concerne l’acte philosophique nietzschéen. On pourrait le dire en ces termes : il y a un
nietzschéisme, et il y a d’autant plus un nietzschéisme qu’il y a eu un nietzschéisme commun pdt
tout le début du siècle, et peut-être jusqu’à aujourd’hui. Et on peut dire que saisir Nietzsche du
point de l’acte, c’est en un sens le séparer de son propre nietzschéisme. Le nietzschéisme n’a pas
été de part en part une tromperie. Il l’a été pour part mais n’a pas été que cela. La méthode qu’on
adopte est de séparer Nietzsche de son nietzschéisme immanent, ce qui réordonne autrement et
les accentue autrement qt à leur importance et leur fonction organisatrice centrale. Je voudrais
signaler que il y a un texte de Nancy où on trouve une entreprise un peu comparable. Il est publié
dans une Pensée Finie Deus paralysis progressiva. Paralysie progressive de Dieu. Je voudrais en
dire ceci. Ce que Nancy voit parfaitement, et avec quoi je suis en plein accord, c’est que ce qui
est appelé la folie de Nietzsche est en quelque manière la prise sur soi de ce qui antérieurement
n’était qu’une annonce, qu’une nouvelle. Dès le moment où il y a une précicpitation de l’acte que
Nietzsche doit prendre sur son propre corps car il n’en supporte plus l’état d’annonce. Il doit
payer de sa personne et venir là où l’annonce restait indéfiniment ouverte. Nancy dira ceci, qui
est tout à fait fort : « Dieu est mort, mais cette fois (= qd N est paralysé et muet), ce n’est plus
une nouvelle, c’est la présentation du mort ». ie que N va se faire être le cadavre de Dieu. Vous
savez qu’il énonce qu’il est Dieu, on a commenté ces textes. Et ce Dieu est immédiatement
paralytique et muet, il est la forme en anticipation du cadavre de Dieu. La thèse de Nancy est que
Nietzsche a présentifié la mort de Dieu, ie en réalité indiqué que Dieu est mort doit se prendre au
pied de la lettre. Dieu n’est autre que mort. Ou que Dieu est mort, entendez le verbe être dans sa
résonnance ontologique. Mort n’est plus l’adjectif qui convient à Dieu, Dieu est la mort même et
c’est ce que présentifie, sous la forme de la paralysie progressive le corps même de Nietzsche. Il
ne peut plus rien dire car nul ne peut dire sa propre mort, nul ne peut dire je suis mort. On peut
dire Dieu est mort, mais c’est une nouvelle, une annonce. Qui le dit ? Un témoin, qln qui
l’annonce ? Est-ce une bonne nouvelle entendue quelque part ? Nietzsche montre le Dieu comme
mort, il est lui-même le Dieu mort qd il sombre. Nous retrouvons évidemment ce que nous avons
essayé de dire à propos de l’art, et qui est que Nietzsche, sous le nom de Nietzsche, devient le
nom de tous les noms possibles, de tous les noms de l’histoire, sous ce nom là ce qui advient
c’est l’être mort du Dieu. Nietzsche est plus qu’une preuve, c’est la présentation de ce que Dieu
est mort. Et donc on retrouve cette idée fdtale que la pensée de Nietzschene peut se satsiifaire de
l’nnonce, de la nouvelle ou du témoignage. Il n’est pas suffisant de témoigner que D est lmort. Il
faut que ceci soit présenté et c’est sous le nom anonyme de Nietzsche que ceci va se présenter.
Le point de discussion est d’assigner cela strictement à la formule Dieu est mort. Nous l’avons
assigné, nous à autre, qui était la nécessité du bris en 2 du monde et de l’affirmatoin comme telle.
Sa folie vient quand on rompt l’annonce, on la brose, mais en assumant les 2 morts de la rupture.
N dit qu’il a créé le monde, pas celui qui va venir, mais celui qui était là. Nancy prend la chose
dans un défilé plus étroit, qui est la formule Dieu est mort, ce qui donne une fonction décisive à
la formule Dieu est mort. Ce qui est en jeu dans la folie, c’est la présentation de la mortalité
comme telle, de l’être mort de Dieu, que Nietzsche va interpréter comme l’être mort du sujet. Ou,
comme il le dira, l’ultime soubresaut mortel de la métaphysique. Ce que présentifie N
philosophiquement, c’est le cadavre de la figure cartésienne de la philosophie, ce Dieu qui n’est
même plus en état d’énoncer son être car son être n’est rien d’autre que la mort est finalement
l’exaspération dernière du cogito, ou encore de l’autoposition du sujet. C’est la thèse
fondamentale de Nancy : ce que Nietzsche nous révèle, c’est que l’essence de l’autoposition c’est
la mort, et que par conséquent le sujet lui-même est présentifié par Nietzsche, la catégorie de
sujet, dans son essence mortelle. Un sujet ultimement n’est que sa propre mort ou encore le
propre de sa ort, et le propre de sa mort est évidemment indicible. Cela il y aura matière à le
contester, à contetser que la figrue nietzschéenne de la paralysie de l’acte soit la présentation de
l’essence mortelle du sujet. Ce que je crois, c’est que Nietzsche cède ici à une assomption du
finitude, à une disposition finie de la pensée, il est ce qui là finit mais dans le double sens
d’achever qch, ie d’achever la figure du cogito mais auss d’institution un régime fini essentiel de
la pensée, ie d’établir la pensée dans la considération élémentaire, au sens de son élément,d ans
la finitude. Je voulais signaler cette autre tentative, cette autre voie de saisir la pensée de
Nietzsche du point de ce qui a été appelé sa folie.
2° nous nous avons dit : saisir la pensée de N du point de vue de la folie et non l’inverse, c’est la
sisir du point de vue de son acte. Comment se détermine l’acte philosophique ?
3° nous avons dit, troisièmement, cet acte c’est casser en 2 l’histoire du monde. C’est en ce sens
que nous l’avons déclaré archipolitique. En ce sens là, Nietzsche sans doute est la pensée la plus
radicalemnt contemporaine de la pensée de la révolutoin, bien qu’il soit en rivalité avec elle.
Casser en 2 l’histoire du monde, ce qui nous a amené à dire
4° qu’en est-il de la vieille histoire du monde, celle qu’il s’agitt de briser ? La vieille histoire du
monde est l’histoire de la vlonté de néant. Plus précisément elle est l’histoire de la domination
des types de la volonté de néant. Et le nom générique de la domination des types de la volonté de
néant, c’est le christianisme. On peut dire de façon équivalente que l’histoire du vieux monde est
l’histoire du nihilisme, et que c’est cette histore qui va être brisée en 2 par la profération
nietzschéenne.
5° la nouvelle historie, celle qui est en jeu dans l’acte, est celle d’un oui. On a essayé de montrer,
point complexe, que ce oui est composé avec les débris du nihilisme lui-même. Thèse
essentielle : le oui est un oui à l’inévaluable, ie un oui au fond même de la vie comme vie qui ne
se laisse pas évaluer. Et seule la rupture du nihilisme expose sous forme rompue la pure et
égalitaire multiplicité. L’inévaluable est exposé comme tel au oui dans l’élément de la rupture du
nihilisme qui en dispose la multiplicité égalitaire. Il faut une explosion, ce qui n’est pas
métaphorique, c’est le réel même de l’acte. Il faut que la multiplicité égalitaire résulte de
l’explosion du nihilisme car seule cette mult égalitaire se propose au oui affirmatif.
6° le oui, la nouvelle histoire, n’est pas une nouvelle valeur : toute interprétation de Nietzsche en
termes de créaion de nouvelles valeurs est restrictive et finalement inexacte. Il s’agit de créer de
nouvelles valeurs, mais de créer ou de faire exploser les possibilités d’affirmer l’inévaluable vie.
Précisément comme elle est inévaluable, elle n’est pas comme telle prononcée sous une valeur.
On dira aussi, c’est une variante, que le oui n’est pas une interprétation ou une nouvelle
interprétation, mais qu’il est la fin des interprétations. Le oui est précisément ce qui n’interprète
pas. On soutiendra même que le surhomme est l’homme du non interprétable, l’homme si je
peuis dire qui n’a plus besoin d’interpréter, dont la puissance dionysiaque est non interprétative.
7° nous avons remarqué que l’acte, qui est cette explosion qui dispose le multiple égalitaire pour
l’exposer à l’affirmation pure, l’acte est effectivement lui préparé par l’interprétation
généalogique du nihilisme. L’acte est si je puis dire infiniment ou indéfiniment préparé par
l’interprétation généalogique du nihilisme, avec ce point très connu que puisqu’on est dans
l’interprétation on est dans le nihilisme lui-même. L’interprétation nietzschéenne du nihilisme est
en effet extraite du nihilisme lui-même, comme tout régime interprétant. Donc on peut dire que
l’acte va être préparé de l’intérieur du nihilisme par son interprétation généalogique qui est le
nihilisme extrême. Mais l’acte ne réside pas dans l’interprétation. Tout au plus y trouverons nous
sa pédagogie, voire sa propagande. Non pas son archipolitique, mais sa politique. C’est ici que
vont être mobilisées les ressources de la sophistique, disponibles depuis les grecs et qui peuvent
par csqt être réaffirmées. A la question qui est Zarathoustra, posée aussi par Heidegger, nous
avons dit : c’est une figure équivoque, figrue équivique entre l’interprtation du nihilisme et le oui
dionysiaque. Entre celui qui a la capacité interprétante, poussée jusqu’à la possibilité de dire non,
de dire un non radical, et celui qui aurait la possibilité de dire oui. Cette équivoque est
représentée par N dans la figure de celui qu iest son propre précurseur, définition même de
Zarathoustra. Il est son propre précurseur en tant qu’il est un maître de l’interprétation et que
l’interpétation elle-meme demeure interne à l’interprété, ie au nihilisme. Et ce qui lui donne
ultimement sens ets l’acte même où le oui dionysiaque est possible. Zarathoustra se meut de part
en part dirabelemnt dans cette équivoque essentielle. C’est toute la question de la 2nde
métamorphose. La 1ère métamorphose est celle du chameau en lion, ie de celui qui supporte en
celui qui a puissance d’interpréter, cela d’une certaine façon n’est qu’une énigme interne au
nihilisme lui-même. Car être le lion du nihilisme c’est être la figure la plus violente du nihilisme.
C’est une énigme relative car c’est une énigme immanente. On peut imaginer ou composer la
fogure du lion comme figure extrême ou extrémisme. On pourrait dire le nihilisme en tant que
nihilisme de proie. La 2nde létamorphose met en jeu la bascule du maûtre de l’interprétation en
figure de l’innocence affirmative. C’est la transformation du lion en enfant. Ce n’est pas une
énigme interprétative. C’est l’énigme même de l’acte. Ou encore il y a une intelligibilité
herméneutique de la métamorphose du chameau en lion, mais il n’y a pas d’intelligibilité
herméneutique possible du lion en enfant. Cela est non interprétable. Nous avions dit : là gît en
vérité tout le pb, là est le cœur véritable de la question nietzschéenne. On peut le formuler
abstraitement ainsi : comment nommer, simplement nommer, la rupture avec un régime du non,
qui fasse avènement du oui, sans qu’il s’agisse d’une double négation ? sans que l’avènement du
oui soit simplement la négation du régime du non. Deleuze a raison : la pensée de Nietzsche
n’est pas dialectique mais a la dialectique comme adversaire : comment en venir au oui
autrement que dans la figure de la négation de la négation ? Comment adveenir à l’aff de
l’inévaluiableautreent qu’un rompant avec un 1er régime de la critique. C’est ça : la critique ne
génère pas l’affirmation. L’interprétation paroxystique ne donne pas l’innocence affirmative.
L’enfant n’est pas la négation du lin alors que le lion est la négation du chameau. Le chameau est
celui qui supporte, et le lion celui que tout cela insupporte. Mais entre celui que tout cela
insupporte et qui ets le maître d el’interprétation furieuse du nihilisme chrétien, et puis
l’affirmation sainte, l’innocence et l’oubli, il n’y a pas de négation. Donc la centration deernière
de la question de N est celle de savoir comment le oui dionysiaque advient comme autre monde,
qui est un monde j’y insiste sans valeur. Ce n’est pas le monde d’autres valeurs, c’est le monde
de l’inévaluable. Comment advient-il ? Autremnt que par négation, que par négation dialectique,
ie de la génalogie sophistique du vieux monde, dont on sait qu’elle est elle-même le nihilisme
extrême. C’est là qu’entre en scène la question de l’art, c’est là qu’elle doit être placée comme
question radicale. L’art au moins doit pouvoir présenter cette métamorphose, faire capture de son
énergie propre, autrement justement que dans l’élément de la négation. On pourrait dire ceci : la
fonction de l’art c’est d’affirmer l’affirmation. L’art est convoqué ici en tant qu’il a pusisance
d’affirmer l’affirmation. Il n’est pas l’affirmation elle-même. Nietzsche n’a jamais renoncé à
énoncer que l’acte est archipolitique, ce n’est pas une esthétique nouvelle ou un art nouveau.
L’acte n’est pas esthétique. Il n’est pas juste de rendre Nietzsche responsable d’une vision
esthétique de la politique, y compris dans l’usage nazi de Nietzsche. Il n’a pas de lacte une
représenttaion directement esth. Il est archipolitique. Ce qu’il y a, c’est que le pb de présenter
l’aff autrement que comme négation de la négation est un pb qui requiert l’art dans sa didactique.
Seul l’art est capable de dire ce dont il s’agit dahnd l’affirmation. ça ne veut pas dire que c’est lui
qui est ou rend effective l’affirmation. Ce n’est pas une révolution artistique. Mais l’art au moins
peut faire comprendre comment l’affirmation peut être autre chose que la négation de la
négation. C’est en ce sens que j’ai dit que l’art peut affirmer l’affiration. On pourrait dire aussi
ceci : l’art c’est par excellece ce qui n’est pas dialectique. L’art c’est la non dialecticité, ie la
capacité de se brancher sur l’aff autreet que dans la modalité de la négation de la négation. Par
conséquent, la question de l’art est centrale dans une délimitation qu’il faut bien saisir. Elle est
centrale en tat que ce qu’il s’agit de faire saisir, de donner à l apensée, c’est la possibilité de
l’affirmation, non pas son réel (cela relève de l’effectivité de l’archi-politique, casser en 2 l’hist
du monde) mais au moins l’art peut donner à penser la possibilité de l’affirmation, autrement
encore ue fois que comme résultante de l’etrémisme critique, ie dans un régime soustrait à
l’interprétation. On pourrait dire que l’art ets non interprétant ou qu’il y a qch de non interprétant
dans l’art. Là-dessus les textes sont labyrinthiques. Mais on peut suivre dans ce labyrinthe un fil
d’Ariane : il y a de l’interprétation dans l’art, mais il y a aussi un élément non interprétant, donc
qch qui nous branche sur la présentation de l’affirmation. Ça, c’est l’art en tant que art non
dialectique. Car c’est là qu’il y a le litige avec Wagner. Pourquoi devient-elle une obsession ? Au
point qu’il y consacre ses dernières forces. Le registre des explications psychanalytiques est
ouvert à satiété, donc je n’y entrerai pas. c’est absolument vrai et absolument inutile. Si on essaie
de ne pas s’engager trop dans l’interprétation, que nomme Wagner, de quoi est-il le nom, en
essayant d’éviter de répondre tout de suite qu’il a été le nom du père. Moi je dirais : Wagner a été
d’abord pour Nietzsche, incontestablement, le nom du retour du grand art, ie le nom du grand art,
ie en effet le nom par csqt de la possible dimension affirmative de l’art. Il ne faut pas s’y
tromper : le gd art soit être pris de façon rigoureuse. C’est l’art qui est en état d’affirmer
l’affirmation. C’est l’art qui n’est pas embarassé dans sa propre dialectique. Il est certain que
Wagner a à un moment donné nommé cela pour Nietzsche. Et puis finalement, Wagner a nommé
la responsabilité d’une dialectisation du gd art lui-même. Le fond du procès est là. En un certain
sens, Nietzsche n’a jamais complètement renoncé à la 1ère thèse selon laquelle Wagner était le
nom du grand art dans le siècle. Il a constamment maintenu qu’il était ce qu’il y avait de plus
grand. Il n’a jamais dit que Bizet était plus grand, que Carmen était plus grande que la
Tétralogie. Il lui a reproché d’avoir dialectisé le grand art lui-même, de l’avoir trempé ou
détrempé dans la dialectique. Cette dialectisation du grand art a un nom chez lui : c’est la
théâtralisation. Wagner est celui qui a théâtralisé le grand art. Or le théâtre pour Nietzsche, c’est
l’art dialectique par excellence. C’est par excellence le paradigme de l’art non affirmatif, ou le
plus éloigné d’affirmer l’affirmation. D’où les diatribes acharnées de Nietzsche contre le théâtre.
Le théâtre n’est littéralement et de part en part que négation de la négation. Il est même dans cet
ordre propre, artistiquement extrémiste. Il est de part en part typologique, il est l’art dévoué à la
présentation de la nomination des types. Et Wagner a soumis à cette règle le gd art lui-même. Il
l’a immergé dans la théâtralisation dialectique. Alors la question se pose à partir de là de savoir
la : puisque le gd art, dont W est resté l’emblème, par son génie propre, jeté dans la dialecticité
non affirmative, ou dans l’interprétation infini, quels peuvent être les appuis artistiques de l’art ?
c’est pour ça qu’il y a une crise terrible autour de Wagner. C’est une historie qui met en cause la
possibilité même de l’acte. L’alliance avec Wagner était décisive dans la stratégie de N pendant
toute une période, car elle attestait qu’il y avait la ressource affirmative du retour du gd art, à
l’intérieur de la nomination… Mais la compromission dans la théâtralsiation, ie ultimement avec
le christianisme lui-même, est un coup terrible quant à la plausibilité de l’acte. C’est ce qui
s’exprime avec une terrible acuité dès le passage du Zarathoustra sur l’enchanteur. Regardons
quelques passages de ce dialogue entre Zarathoustra et l’enchanteur. L’enchanteur c’est Wagner.
Il est constamment traité d’enchanteur, sorcier, rusé… il a enchanté le gd art, il lui a jeté un sort,
il était le gd art et l’a enchenté de manière immanente. Il a été le sorcier de lui-même, il a jeté un
maléfice sur ce dont il état par ailleur l’emblème. Il est le magicien qui finit par tourner contre soi
même son esprit, l’homme qui, s’étant transformé intérieurement, se congèle au contacte de sa
mauvaise science, de sa mauvaise consciene, lui qui était le grand art. Zarathoustra le rencontre,
se demnade s’il n’est pas en train de rencontrer un gd homme. Il chante un chant et Zarathoustra
lui donne du bâton. Voilà ce que dit Wagner à Zarathoustra : « O Zarathousra je suis là de tout
cela, j’ai le dégoût de mes artifcies. Je ne suis pas gd à quoi bon feindre mais tu le sais je
cherche la grandeur. J’ai voulu agir en gd homme et j’ai séduit bcp de gens mais c’était un
mensonge au dessus de mes forces. J’en suis brisé. O Zarathoustra Tout est mensonge en moi
mais j’en suis brisé c’est la seul vérité qui reste en moi. Cela te fait honneur, dit Z d’un air
sombre, abaissant et détournant le regard. Chercher la grandeur, cela te fait honneur mais aussi
cela te trahit, tu n’es pas grand. Vieil enchanteur sinisitre, e que tu as de meilleur en toi, ce que
je respecte en toi, c’est que tu t’es lassé de toi-même et que tu as déclaré je ne suis pas grand. En
cela je t’honore, en cela tu es bien le pénitent de l’esprit, ne fut ce que le temps d’un souffle ou
d’un clin d’œil. Un instant tu as été vrai ».
Que dire de ce texte compliqué ?
Wagner a attesté le retour du gd art, il a été dans la recherche de la grandeur, authentiquement. Et
puis il a injecté là dedans le mensonge et l’artifice. La thèe c’est que legd art, s’il est dialectisé,
théâtralisé, histrionisé devient en réalité le simulacre de lui-même. Donc W en théâtralisant la
gde musique a installé dans l’art même l’artifice et le mensonge, ce faisant il a corrompu et perdu
la gdeur dont il était le nom et l’emblème, et Zarathoustra lui donne acte de ce qu’il a dit « je ne
suis pas grand ». ça m’étonnerait que Wagner l’ai dit, mais ça fait plaisir à Nietzsche de lui
fzaire dire dans Zarathoustra ! Ce drame de la discussion avec le vieil enchanteur, remarquez
comme il est traité ici : Zarathoustra est sombre, baisse les yeux, il est lui-même défait en partie.
La discussion est très étrange, ce n’est pas une affirmation orgueilleuse de Zarathoustra face à
l’enchanteur défait dans artifice. Il y a qch d’atteint et de défait dans Zarathoustra même. La
conscience nietzschéenne que finalement l’art wagnérien est la dialectisation du grand art, son
renoncement, son extrémisme nihlisme effectué, l’a laissé désemparé, sur la question suivante :
comment présenter l’affirmation, comment l’affirmatioin va-t-elle être affirmée, si ce n’est pas
dans la guise du grand art ?
Il y a des pistes, des recherches sur ce point.
- il y a la question du poème, en langue allemande, ie l’idée d’une rupture inouïe dans la langue,
une langue soustrait à la dialecticité. Nietzsche oppose son allemand à sa dialectivité nâtive, une
langue allemande redevenue caoable d’affirlation. Ce n’est pas un mince travail C’est la 1ère
piste, la piste du poème comme figure nâtive de la présentation de l’acte.
- et puis, et c’est un 2nd thème important, il est allé cherché du côté de la danse, comme figrue
emblématique de l’art non théâtral ou non dialectique. Sur cette question de Nietzsche et de la
danse, qui est une piste à la fois conjointe et alternative au poème, j’ai prononcé un texte, je vous
le donne ici.
La question était : pourquoi la danse vient-elle à Nietzsche comme métaphore obligé de la
pensée, de sa pensée ? C’est notre question : quelle puissance de l’art peut être convoquée qui au
moins affirmera l’affirmation ? C’est que la danse s’oppose au grand ennemi de Zarathoustra-
Nietzsche, ennemi qu’il désigne comme l’esprit de pesanteur. La danse, c’est avant tout l’image
d’une pensée soustraite à tout esprit de pesanteur. Il faut comprendre, quand Nietzsche parle de
l’esprit de pesanteur, que c’est ce qui interdit l’affirmation, essentiellement. Ce n’est pas
seulement ce qui est lourdaud, allemand. C’est ce qui paralyse la possibilité aériennne de
l’affirmation. On peut dire, si on le rattache aux considérations ontologiques, que l’esprit de
pesanteur c’est le contraire du débris d’étoile, comme on avait vu (là encore métaphore aérienne).
C’est ce qui colle au type, à la typologie, ce qui fait qu’on est astreint au type généralement
réactif auquel on est assigné. Je disais qu’il est important de repérer les autres images de
soustraction, car elles inscrivent ou mettent la dans dans un réseau métaphorique dense.
Il y a l’oiseau. Z dira : « c’est parce que je hais l’esprit de pesanteur que je tiens de l’oiseau ». Il
y a une connexion métaphorique essentielle entre danse et oiseau. La danse c’est ce qui fait venir
l’oiseau intérieur au corps.
Il y a plus généralement l’image de l’envol. Z dit ; « celui qui apprendre à voler donnera à la
terre un nom nouveau. Il l’appellera la légère ». On pourrait dire que la définition nietzschéenne
de la danse ce serait ça : la dabse, c’est un nom nouveau donné à la terre.
Il y a aussi bien entendu l’enfant. C’est aussi pour ça que la danse va être présentation de la 2nde
métamorphose, notre énigme essentielle. La 2nde métamorphose se danse, elle n’est pas négation
de la négation, elle est figurée dans le bondissement de la danse. L’enfant, nous le savons, est
innocence et oubli, commenceement nouveau, 3ème métamorphose après le chameau et le lion. La
danse, oiseau et envol est aussi tout ce que désigne l’enfant.
La danse est innocence car c’est le corps d’avant le corps, le corps d’avant le poids du corps.
Comme l’enfant la danse est oubli car c’es un corps qu ioublie son astreinte ou son poids, c’est
un corps oublieux de lui-même. La danse est aussi un commencement nouveau : le geste dansant
doit toujours être comme s’il onventait son prorpe commencement.
Et jeu : elle libère le corps de toute mimique sociale, de tout sérieux, de toute convenance.
Nietzsche dit de l’enfant : roue qui se meut d’elle-même . c’ets aussi une définition possible de la
danse. Elel est comme un cercle dans l’espace, mais comme un cercle qui est là lui-même son
prorpe principe, un cercle qui n’est pas dessiné de l’extéireu, mais qui se dessine. Et l’enfant est
1er mobile, ais l’enfant aussi : chaque geste ou tracé de la danse doit se présenter non pas comme
une csq ou un effet mécanique, mais comme source de la mobilité ; et puis affirmation simple, la
danse l’est aussi car la danse peut-on dire c’est ce qui absente radieusement le corps négatif, ie le
corps honteux. La danse est ce qui met en absence le corps honteux.
Nietzsche parlera aussi des fontaines, dans la même ligne d’images : « mon âme est comme une
fontaine jaillissante ». Le corps dansant est en état de jailir hors du sol mais aussi hors de lui-
même. Je crois que finalement Bachelard l’a bien vu dans l’interprétation de la poétique de
Nietzsche, cette question de la figuration de l’affirmation conduit à une métaphorique de
l’élément aérien. Dans la disposition des éléments, c’est l’air qui vient nommer l’énigme de la
dernière métamorphose. La danse est ce qui autorise qu’on nomme aérienne la terre elle-même,
c’est ce qui aère la terre ou permet de penser la terre comme dotée d’une constante aératoin. Ou
encore elle suppose le souffle ou la respiration de la terre.
Car la question centrale de la danse est le rapport entre verticalité et attraction. C’est au fond le
pb même de la présentation de l’acte. C’est pour ça que la danse en est une métaphore pertinente.
Cest le moment où une verticalité dissout une attraction. Non pas au sens où elle la nie de façon
visible, mais au sens où fût ce le temps d’un éclair elle est comme si l’attraction était dissoute. Le
corps dansant est un corps vertical de ce point de vue là, mais en dissolution d’une attraction et
qu itransite apr elle. La danse au fond maninfeste ce possible qui est le possible de l’affirmation
que terre et air échangent leur position, que terre et air passent l’un dans l’autre. Sous la question
de la transformation du lion en enfant, il y a la question d’une permutation de position entre air et
terre. C’est pour ces raisons que la pensée nietzschéenne va trouver sa métaphore dans la danse,
laquelle va récapitulerla série de l’oiseau, l’envol, la fontaine, l’enfant, l’air impalpable.
On pourrait dire : cette série est un peu trop innocente, un peu mièvre finalement. Elle donndrait
de Nietzsche une image où l’innocence est gagée par une surabondance de métaphores. Mais il
faut comprendre que cette série, Nietzsche la donne comme traversée par la danse dans son lien à
une puissance et à une rage. C’est le point. On peut dire que l’acte est la traversée en puissante
d’une série métaphorique d’innoncence. La danse est à la fois un des termes de la série et en
même temps la traversée violente de cette série. Zarathoustra dit qu’ « il a des pieds de danseur
enragé ». Dans la danse, on a qch comme la traversée en puissance de l’innocence. C’est le lion
qui affirme l’enfant, car c’est lui qui en quelque manière le traverse en puissance, si bien que
métamorphose n’est pas exactement le bon mot. Il faudrait imaginer comme une sorte de bond de
danseur dans la trajectoire duquel la pusisance du bon c’est le lion mais la grace aérienne
suspendue de la chsoe même c’est linnnocence, c’est l’enfant. Mais ce n’est pas représentatible
autrement que dans une captation artistique dont la danse est l’emblème. Tout ça est lié à la
conviction de Nietzsche que la pensée est une intensification. Il faut comprendre comment la
danse est convoquée comme spectacle si je puis dire ou visibilité de la pensée comme
intensification. Il faudrait aussi pouvoir comprendre que l’enfant c’est une intensification du lion,
bient plutôt que sa négation, l’intensification dansante du lion. Pour Nietzsche, rappelons le cest
essentiel, la pensée ne s’effectue pas ailleurs que là où elle se donne, elle est effective sur place,
elle est ce qui s’intensifie sur soi-même, elle est le mouvement de sa propre intensité pourrait on
dire. Et c’est en ce point où la pensée doit être purement donnée comme mouvement de sa propre
intensité, où c’est cela qui doit être affirmé, contrairement aux typologies réactives, c’est là que
l’image de la danse est naturelle. Au fond on pourrait dire que la danse nous transmet
visiblement la pensée comme figure immanente, dans la figrue du corps. C’est le corps comme
visibilité d’une intensification immanente. Bien sûr, ceci impose une certaine vision de la danse,
en particulier Nietzsche s’oppose à toute vision de la danse comme contrainte extérieure, ie
comme gymnastique réglée, ie comme corps souple obéissant à une configuration prescrite, y
comprisà une configuration prescrite par la musique. La danse n’est pas du tout un corps
obéissant et musclé, ie un corps qui serait à la fois capable et soumis. C’est le contraire du corps
dansant. Le corps dansant est le corps qui échange intérieurement l’air et la terre. D’ailleurs, ce
contraire de la danse qu’est ce corps capable et soumis, il a un nom, c’est l’allemand, le mauvais
allemand. On avait dit la définition de l’allemand : de l’obéissance et de bonnes jambes. Mais
c’est une définition possible du dzanseur, après tout. Il peut y avoir ue vision de la danse, une
vision tyrannique de la danse, qui exige du danseur de l’obéissance et de bonnes jambes. Qu’il
soit capable, avec les bonnes jambes nécessaires, ce que soit la musique soit le chorégraphe lui
impose, lui inflige. Evidemment une telle image de la danse ne correspond au propos auquel on
la destine ici, ie je le rappelle donner la visbilité de la pensée comme intensification pure, et au-
delà de ça par csqt nous donner fugitivement la pédagogie du oui, ie la pédagogie du règne de
l’affirmatoin pure. De l’obéissance et des bonnes jambes, ce n’est pas du tout la danse, c’est le
défilé militaire. Pour comprendre la pensée de la danse, il faut comprendre qu’elle a pour exact
contraire le rapport au corps qui se manifeste dans le défilé militaire. C’est intéressant car c’est
les 2 cas où on a des corps qui exécutent qch sous l’horizon d’un rythme musical ou militaire.
L’allemand, c’est le militaire. Le défilé, c’est le corps aligné et martelant, pas un corps vertical,
en dépit des apparences c’est un corps horizontal, horizontal et sonore, de la cadence frappée.
Alors que la danse c’est le corps aérien et rompu, c’est le corps vertical. Ce n’est pasle corps
martelant, c’est le corps sur pointes, ie qui pique le sol comme si c’était un nuage. C’est le corps
silencieux, pas de la cadence frappée. Le défilé c’est le corps prescrit par le tonnerre de sa propre
frappe. Finalement la danse indique pour Nietzsche la pensée verticale, la pensée tendue vers sa
propre hauteur. On sait bien que à l’extrême de sa tension vers sa propre hauteur, il y a le midi du
oui dionysiaque, dont la danse est une espèce d’allégorie terrestre. Au fond, la danse
communique avec le midi, aussi. Le midi c’est quand le soleil est au zénith. On pourrait donner
une définition de la danse : la danse, c’est le corps dédié au zénith, à son propre zénith. Si on
entre profondément dans les raisons de ce soulignement de la danse, au défaut du gd art dont
Wagner est l’emblème corrompu, Nietzsche voit dans la danse le thème du mobilité qui serait
rattachée à elle-même, ie qui se meut sans se détacher de son propre centre. Une mobilité qui se
déplie elle-même, comme si elle était l’expansion de son centre. Il y a une interprétation
élémentaire, qui est que la danse correspond à l’idée de N de la pensée comme devenir…
NOUVEAU COURS (BADIOU, NIETZSCHE, L’ART)

Nous avions en quelque manière laissé Nietzsche dans la chicane suivante concernant l’art. On
peut la résumer ainsi :
1° l’art a la puissance requise pour la coupure archipolitique, le geste fdtal, pour l’acte, seulement
s’il est ce que N appellera le grand art ou l’art de grand style, étant entendu pour faire court que
grand art ou grand style désigne un art commensurable aux origines grecques.
2° Wagner est le contemporain de Nietzsche qui aux yeux de Nietzsche est le détenteur unique
d’un projet de grand art. Il est celui qui dans le siècle reformule, ou repropose le thème du gd art.
3° Nietzsche se persuade progressivement et à la fin de sa vie furieusement que W n’est pas la
grandeur, que le projet wagnérien, que l’opéra wagnérien ne réalisent pas avec le grand art mais
plutôt son imitation théâtrale. Donc en dernier ressort il y a une imposture wagnérienne de la
question de l’art qui est de présenter un simulacre sous le thème du gd art.
Il résulte de cela que le destin et la fonction de l’art s’obscurcissent. Ou plus précisément que la
liaison entre l’acte philosophique et la figure de puissance du grand art doit être réexaminée à la
lumière précisément de l’imposture wagnérienne enfin découverte. C’est ce qui fait l’importance
du cas Wagner. C’est la raison pour laquelle il emploie cette expression : i ly a un Cas Wagner,
qui est à la fois un syptôme et un pb, à la lumière duquel il faut réeaminer la corrélation
fondatrice entre art et acte philosophique. Au reste, Le Cas W est sous-titré : un pb pour
musicien. Il faut bien entendre au sens où ce n’est pas simplement un pb pour musicien, mais
c’est un pb tout court. Le cas W est un pb, et il reformule le pb de la relation entre art et acte
philosophque.
On peut reprendre cette tension ou ce pb à la lumière de 2 énoncés de Nieztsche, tous 2 présents
dans le Cas W :
1er énoncé : « Wagner résume la modernité, rien n’y fait, il faut commencer par être wagnérien ».
2nd énoncé : « Wagner n’est qu’une de mes maladies ».
Donc d’un côté W résume la modernité, et de l’autre W n’est qu’une de mes maladies. De tsq la
modernité, telle que N ici la pense, se présente elle-même maladie. L’essence de la modernité est
d’être une maladie de la pensée. Ou encore la modernité est ce dont il faut guérir. On a vu
souvent dans N un prophète de la modernité, mais comprenons bien que modernité est ici un
signifiant univoque. En un certain sens ce que N annonce, ce qu’il veut, la coupure dont il est
l’instigateur est une coupure avec la modernité, une guérison de la modernité, une sortie de la
mdernité. On dira aussi sur la question propre de l’art que la modernité se définit comme « la
transformation générale de l’art dans le sens de l’histrionisme ». On peut donc dire aussi que la
modernité c’est l’impossibilité du grand art. C’est en ce sens que le cas Wagner est exemplaire :
il atteste ou figure l’impossibilité du grand art. Le grand art, par voie de csq, de façon
contraposée, qu’est-ce que c’est ? Le grand art eh bien c’est l’art non histrion, ie l’art non
théâtral.
cf N contre W : "j’ai pour le théâtre, l’art de masse par excellence, le mépris outrageant que lui
vaut aujourd’hui du fond du cœur l’artiste… ". La modernité, c’est le processus de la
dialectisation théâtrale de l’art. Cela indique un point lié : l’acte archipolitique, qui doit casser en
2 l’histoire du monde, il est essentiel que ce ne soit pas un acte théâtral. Il y a dans la révolution
politique qch de l’ordre de l’histrionisme. La révolution est sur la scène de l’histoire dans une
posture théâtrale. Contre cela, Nietzsche propose une explosion non théâtrale (// explosif non
chrétien). Il faut concevoir un bris du monde dans une figure distincte de la théâtralité. C’est ce
qu’il entend en soulignant le caractère silencieux de l’événement véritable ; il ne doit rien devoir
au théâtre, contrairement à la révolution. Il doit abolir la théâtralité, rompre avec elle. Le geste
archi politique est le geste à travers lequel la pensée sort de scène, elle n’habite plus le lieu de sa
puissance, mais elle est en sortie de scène, dans le silence de sa cassure. Dans le N terminal, le
versant négatif de la question de l’art est celle de la sortie de scène, de la mise à mort de la
soumission de l’art à la théâtralité ou à l’histrionisme.
Le problème sur lequel on tombe est celui-là : la matrice originaire du grand art est la
tragédie. Il se réfère de façon permanente à la tragédie grecque comme matrice ou figure 1ère du
grand art. Or la tragédie n’est-elle pas fondatrice du théâtre ? Ce point est crucial.
L’impératif de rupture avec la modernité est d’en finir d’une certaine façon avec la
théâtralité, mais le paradigme du grand art se trouve dans la tragédie grecque dont on peut
soupçonner qu’elle est instauratrice du théâtrale. Comment le théâtre peut-il être à la fois
le stigmate de la modernité et la matrice du grand art ? Comment peut-il être ce qui
interdit le grand art dans l cas W et ce qui par ailleurs a donné figure au thème du grand
art ? Contradiction apparente, grande difficulté de ce point. Ceci nous amène à examiner les
thèses 1ère de N sur la tragédie et sur le tragique dans NT. Il y a amphibologie du théâtre : figure à
travers quoi le grand art est devenu impossible, et son modèle 1er. Sur cette question du théâtre,
on a la plus puissante continuité dans la pensée de N. C’est un des points où N n’a pas varié, en
dépit du paradoxe spécifié. La thèse fondamentale de la NT est la thèse suivante : la tragédie ne
relève pas du théâtre, elle n’est pas théâtre, son essence est en exception de toute théâtralité.
Le paradoxe va être levé dès lors que théâtre va être absous de son ambiguïté, la théâtralité va
être ce qui corrompt le grand art, la tragédie reste le grand art, mais au prix de la non théâtralité
de la tragédie. Ce point est essentiel pour pénétrer le thème du grand art. Il y a disjonction entre
tragédie et théâtre. Pour autant que sa pensée est tragique, le tragique ne relève pas de la
tragédie au sens théâtral. On peut donc dire que l’acte archi politique a une connotation tragique
en même temps qu’on soutiendra qu’il est sortie de scène, ie soustraction à la théâtralité. On peut
même aller jusqu’à dire que la tragédie grecque est grand art car elle n’est pas théâtre. Le théâtre
a été créé par Euripide, et pas par les grands tragiques, que sont Eschyle de façon essentielle et
Sophocle de façon subséquente. Euripide l’invente, et c’est la corruption de la tragédie, une
oblitération de son essence. Pour comprendre il faut se demander ce qu’est la tragédie, le grand
art et le tragique comme détermination de la pensée et de l’acte archipolitique. De façon
ordonnée :
- esthétiquement, la tragédie est l’appariement de la musique et du mythe. Il y a tragédie
quand il y a conjonction réglée et rigoureuse de la musique et du mythe. C’est pourquoi N
appellera volontiers la tragédie le drame musical, expression typiquement wagnérienne. N
identifie la tragédie comme appariement de la musique et du mythe, c’est lisible dans
l’expression drame musical. Ce qui est déterminant est l’esthétique de la tragédie comme
conjonction de la musique et du mythe, sous juridiction de la musique comme abri et création du
mythe. "dans la tragédie, nous possédons le mythe tragique à nouveau ressurgi du génie de la
musique". Le mythe, pour autant qu’il surgit de la musique : donc appariement mythe /
musique sous juridiction de la musique.
- figuralement, en termes de figures (grand noms propres), la tragédie est l’appariement
d’Apollon et de Dionysos sous la juridiction de Dionysos. "Les 2 divinités protectrices de
l’art, A et D, nous suggèrent que dans le monde grec il existe un contraste dans l’origine et les
fins entre l’art du sculpteur et l’art de dionysos. Ces 2 instincts marchent côté à côté, s’excitant
mutuellement afin de perpétuer ce conflit des contraires que recouvre ce nom d’art, jusqu’à ce
qu’enfin ils apparaissent unis". L’art est distribué sous 2 noms et non pas un seul : il y a 2
divinités tutélaires de la puissance artistiques, et en régime normal il y a disjonction. Ce qui
caractérise la tragédie est de les conjoindre. Ce n’est pas une résolution dialectique, une unité des
contraires, c’est une mise en tension immanente. Le principe qui est sous le nom de D et celui qui
est sous le nom d’A, dans la tragédie, sont mis en tension immanente et cette tension constitue la
tragédie comme telle. C’est une création du vouloir, ce qui a été voulu c’est cette conjonction,
que N appelle "miracle métaphysique". il y a qch en deçà de quoi l’explication ne remontre pas,
ie cette conjonction miraculeuse. L’existence miraculeuse de ce miracle, c’est la tragédie comme
telle.
- vitalement, d’un point de vue ontologique, ie comment s’exerce là la puissance inévaluable de
la vie. La tragédie est l’appariement du rêve et de l’ivresse. Rêve et Ivresse sont des attributs
préartistiques ou transartistiques, ce sont des attributs de la nature elle-même, de la vitalité
comme telle. "il s’agit d’énergies d’art qui jaillissent directement de la nature sans
l’intermédiaire de l’artiste humain". En tant que simultanéité du rêve et de l’ivresse, la tragédie
est le conjointement d’énergies d’art prodiguées par la nature. Le rêve est ce qui délivre
l’apparaître comme apparaître, c’est la figure ou la vision de l’apparaître, c’est la nécessité
heureuse de l’image qui se sait image, et qui n’est pas dans le discrédit d’elle-même comme
image mais se prodigue au contraire sereinement comme image. C’est l’apparence comme
apparence, non en tant que dégradé du faux qui apparaît, ou subordonnée au voilement de
l’essence, c’est son rayonnement solaire son autosuffisance, l’apparence reposant en elle-même
dans le calme de sa vision. "la vision contemplée et comprise", cela est dans la sculpture : c’est la
dimension du rêve ainsi conçu, la gloire autosuffisante de l’apparence. C’est une énergie vitale, à
concevoir non dans la figure des philo de la connaissance où l’apparence renvoie à ce qui n’est
pas elle et vient à l’apparence. C’est ce qui est en tant qu’il est, ce qui éclôt dans la gloire solaire
de son apparaître, sans fond dérobé, caché. La sculpture prodigue dans son élan la possibilité de
l’apparaître solaire comme autosuffisant ; c’est le rêve tel que donné dans l’œuvre, la sculpture
est l’œuvre-rêve ou le rêve investi dans la figure de l’oeuvre qui ne découvre rien d’autre que son
apparaître.
L’ivresse, c’est la manifestation de l’énergie artiste de la nature. C’est l’offrande de la terre prise
dans son mouvement créateur ? C’est ce qui n’est pas individué (le rêve propose l’individuation
de l’apparence, qch de sereinement détaché). Dans l’ivresse, abolition de l’individuation, dans la
totalisation immédiate du vital comme tel, c’est la terre "offrant elle-même ses dons", c’est donc
le pur mouvement d’offrande de ce qu’i y a. Le rêve, d’une certaine manière, c’est l’offert.
Chant, danse, musique. Musique désigne génériquement comme la danse, le chant, ce qui capte
l’offrande, la façon dont la terre prodigue de façon immanente ses dons. La tragédie va être le
conjointement du rêve et de l’ivresse, le rêve investi par l’ivresse. La tragédie, c’est l’offert
comme offrande, dans le mouvement de l’offrande. C’est le moment d’équilibre miraculeux,
miracle métaphysique, où la capacité est de délivrer l’offert comme offrande.
- génériquement, la tragédie c’est l’appariement du sculpteur et du rhapsode (le rêve) d’un
coté, et du musicien (ivresse) de l’autre, ie de l’apollinien et du dionysiaque. "l’artiste
plastique et le poète épique qui lui est proche se plongent dans la contemplation pure des
images, le musicien dionysiaque, sans faire appel aux images, s’identifie à la douleur elle-
même… ". La tragédie est la contemplation de l’image sous la règle de l’absence de toute image.
L’image est sous la loi de la non image. Il n’y a là que de l’image, mais en tant que l’image est
l’offert comme offrande, la règle profonde de l’image (sculpture) est d’être sous la juridiction de
ce qui n’utilise aucune image (musique). Ce qui utilise pas d’image = musique, l’image =
sculpture. La tragédie est le moment où dans le flux des images, le mouvement sans image passe,
ou encore où l’image n’est que le transit de la non image. On peut dire que la tragédie est cet art
où la représentation est en fait sous la loi de l’irreprésentable, le mode où l’irreprésentable est en
transit dans la représentation. Ça donne la définition du grand art. Disons le mythe des dieux,
l’imagerie des dieux, mais donné ou transi par l’intensification musicale, parcouru, transi,
désimagé dans la musique. Le grand art est la désimagination de l’image. Le rêve est parcouru
par une désimagination intense. Rien dans cela n’est théâtre, ne l’invoque, l’évoque ou le
convoque. Pas de scène, acteur, représentation qui touche à l’essence de la tragédie. Elle n’est
représentation que par accident, elle est oblitération de l’image dans le mouvement de sa propre
intensité. Le théâtre est une création d’Euripide aux yeux de N, "le criminel Euripide", il a
sacrifié la tragédie, a accompli son "suicide". Elle s’est sacrifiée elle-même à autre chose qu’elle-
même, et l’acteur de ce sacrifice en tous les sens a été Euripide.

Qu’est-ce qu’Euripide ? Le procès d’Euripide est une anticipation du procès de W par la suite.
Le système des arguments qui destituent W sont ceux qui identifient E comme destituant le grand
art. E est une dislocation socratique de la tragédie. N appelle le philosophe le criminel des
criminels. Ici, E est le criminel, ie il subordonne l’art à la philosophie (telle est l’essence de
son crime). Du point de vue de l’essence de la tragédie, que fait E ?
- esthétiquement, c’est la naissance criminelle du théâtre qui est rature ou oblitération de la
tragédie. Il prétend soumettre le mythe non plus à la musique mais au discours. Par csqt,
ultimement, il est celui qui est homogène à la destruction du mythe par la science. Thèse
essentielle de N : la science a détruit le mythe à partir de S et de Platon, et E est celui qui
théâtralise cette destruction du biais propre par lequel il soumet l’allusion au mythe ou le mythe
lui-même à la logique discursive au lieu de le capter dans ‘intensification et l’ivresse de la
musique. « la science a détruit le mythe et cette destruction a expulsé la poésie de sa patrie
idéale pour en faire désormais une exilée » Allusion au bannissement par Platon du poète de la
cité idéale. L’essence de l’exil dont E est l’instrument et l’artiste, c’est la destruction de la poésie
« Euripide penseur et non poète ».
Parenthèse : la destruction du mythe, de l’enracinement mythique de la pensée, est constitutif de
la philo. Il n’y a pu y avoir de philo qu’au prix de la fin de la prégnance du mythe. La philo
s’origine de la fin de la puissance du mythe, sous condition ou au regard du paradigme de la
science. Si E est la théâtralisation de ce geste, il est le tragique contemporain de la philo. C’est ce
que dit N : « la pensée philo domine l’art et l’oblige à se cramponner au tronc de la
dialectique ». On peut donc dire en effet que Euripide va créer le théâtre dans la figure d’une
oblitération de la tragédie par la philo. La création du théâtre s’inscrit fallacieusement dans la
généalogie tragique (le 3ème tragique), mais effectue son oblitération dans l’élément dominant de
la philo. Le mythe est simulé et effacé. Ce qui est mis en place dans cette oblitération, c’est un
simulacre de mythe, il n’est plus là, effacé. Ces griefs sont repris contre Wagner par la suite. N a
conscience d’une coappartenance originaire du théâtre et de la philo. Pas de la tragédie et de la
philo, mais du théâtre. Il y a une responsabilité de la philo dans la théâtralisation de la tragédie, ie
dans sa fin. Ce qui nous indiquerait que en réalité il y a un élément de théâtralité dans la philo,
constitutif. La philo est coprésente ua théâtre, et le théâtre coprésent à la philo. Il y a un nouage
originaire entre les 2. Le théâtre est l’oubli de la tragédie (l’oubli de l’être !), E est le la patron de
cette oblitération, et ceci est connexe au mode propre sous lequel la philo se soumet l’art. Le
théâtre est exemplairement l’art qui atteste la figure de soumission de l’art à la philo. Point de
vue intéressant sur la philo et sur le théâtre. Coappartenance originaire. C’est pourquoi
esthétiquement E ne nomme plus la tragédie, l’appariement de la musique et du mythe, mais la
soumission du mythe au discours, et à travers cela le passage à un mythe simulé ou masqué sous
juridiction de la philo.
- figuralement, le projet d’E est de renverser le rapport entre D et A, de mettre leur
conjointement sous la loi d’Apollon, voire d’éradiquer par cette soumission même la figure de D,
de réapproprier intégralement la tragédie à A. « éliminer de la tragédie sa tension primitive, voilà
l’intention d’E ». Voulant renverser le couplage dans la domination d’A, il élimine les 2, il ne
peut être apollinien. …au sens de la conjonction du rêve et de l’ivrsse, ie au sens où une
opération ontologique opération est redevenue au moins possible. Et si l’acte est l’effectuation
de cette possibilité nouvelle, il est absolument central dans le dispositif nietzschéen, saisie
autrement que du autre biais généalogique et critique, mais saisi du biais de l’affirmation.
Alors Wagner : comment Nietzsche l’a-t-il perçu ? Il se proposait de recéer les mythes sous la
juridiction de la musique. C’était son propos explicite, car son propos est de recréer le mythe
sous l’abri de la musique, sous l’abri de l’ivresse musicale. Il a été d’abord perçu par Nietzsche
comme celui qui allait instituer pour les Allemands l’équivalent de ce que la tragédie a été pour
les Grecs. La 1ère perception est celle de héros de l’acte archi politique lui-même. Ou encore, si
vous voulez, Wagner est perçu par Nietzsche au départ comme l’attestation du retour du grand
art, mais aussi, selon un vieux thème qui remonte à Hölderlin, comme celui qui atteste que
l’Allemagne va être à la hauteur de la Grèce. Celui qui, car il va doter le peuple allemand de la
figure du gd art en tant que réconciliation du mythe et la musique, du rêve et l’ivresse, va être
pour l’Allemagne ce que Eschyle et la tragédie a été pour les Grecs. Wagner est ce qui annonce
l’Allemagne comme nouvelle Grèce, dans les catégories de Nietzsche..
cf Naissance de la Tragédie : « ainsi donc pour rendre justice au don dionysiaque d’un peuple,
le mythe et le musique, étant donné leur étroite parenté, la décadence de l’une entraîne la
décadence de l’autre. Dans l’Allemagne d’aujourd’hui : nature ennemie de l’art et de la vie de
l’optimisme socratique ». La situation de l’Allemagne est Euripidienne : interruption de la
conjonction entre mythe fondateur et musique dionysiaque. « Mais il y a des symptômes
consolants .. gardons de croire que l’âme allemande… un jour elle s’éveillera, elle tuera le
dragon, anéantira… la lance de Brunhilde. En la tragédie, nous possédons le mythe tragique, et
il doit nous faire espérer… la pire douleur, au service des nains perfides ».
Je vais faire 5 ponctuations :
1er point : la détermination de l’opéra wagnérien comme mythe dionysiaque. Il n’est pas
caractérisé comme théâtre. Ce que retient N de la résurrection wagnérienne ne concerne pas la
représentation théâtrale, mais le conjointement de la musique et du mythe sous la juridiction de la
musique, de ce que le mythe porte de dionysiaque.
2nd point : à supposer qu’il y ait un tel art, que le mythe dionysiaque se réalise, se déploie,
s’effectue, il est le geste archi politique lui-même, pas son instrument ou son appui. Il va
réapproprier l’Allemagne à elle-même, réveiller son âme endormie. Le fond inévaluable est
aboli, raturé, disparu, et pour autant que ce grand art resurgit, c’est l’archi politique elle-même.
3ème point : le site de l’archi-politique elle-même, possible, est l’Allemagne. Pas d’universalité,
ce n’est pas casser en 2 l’histoire du monde mais de casser en 2 l’histoire de l’Allemagne.
4ème point : N ne parle pas du grand art comme étant effectivement revenu. Il déclare qu’il y a un
ou des symptômes. Le mythe dionysiaque est dans le régime du symptôme consolant. Dans
l’Origine de la Tragédie, Nietzsche ne soutient pas exactement que la création musicale de
Wagner effectue la réappropriation. Il déclare seulement qu’il y a là une promesse, mais
finalement le grand art est encore à venir. Wagner est au bord de possibilité, et pas en
effectuation de cette possibilité.
5ème point : Wagner peut être ponctuellement identifié comme l’Eschyle de l’Allemagne, mais
sous condition. Ce n’est pas encore le cas. Il faut qu’il soit aidé par Nietzsche, qu’il soit pénétré
de la propre essence de son acte. Il faudrait faire l’histoire de leurs rapports : N s’est présenté
comme celui qui allait énoncer son destin (il a à être l’Eschyle de l’Allemagne), et Wagner a
pensé que ce dont il était capable, il en avait la mesure sans Nietzsche ! Le grand art est-il effectif
ou en promesse, a donné lieu à des querelles : Nietzsche ne conçoit pas que le retour puisse se
faire sans son appui. Le retour n’est pas la répétition, il n’y aura pas la même innocence. Wagner
ne peut pas prétendre être Eschyle revenu en Allemagne. Il faut en un certain sens avoir
conscience de ce retour. Il faut que le retour se fasse dans l’élément de la doctrine du retour. Si
elle revient la tragédie ne reviendra vraiment que dans la logique de la puissance de son retour ;
Wagner a besoin de Nietzsche, car le retour du grand art exige la philo de ce retour. Le retour ne
s’accomplit que dans l’élément de la pensée du retour ; N s’est pensé comme celui qui pensait le
retour, il fallait que l’innocence soit nommée pour advenir dans son retour. Mais Wagner a laissé
entendre qu’il se suffisait à lui-même. En réalité N montre qu’il n’y a là qu’une promesse, c’est
penser l’essence de la promesse qui va permettre son accomplissement dans le retour de la
tragédie.
Donc question complexe que le retour du grand art, car elle inclut Nietzsche non comme artiste
au sens de Wagner, mais comme celui qui délivre l’essence du retour comme retour.
A partir de cette faille, le dispositif s’effondre. De la Naissance au Cas Wagner, ce n’est pas
qu’une rupture individuelle, mais un effondrement du dispositif de pensée.
Voici les chapitres :
- Nietzsche va découvrir que la musique de W n’institue pas de mythe. Elle n’est pas l’abri, du
rêve et de , c’est un simulacre de mythe dont l’essence est psychologique. Ceci se dira : la
musique est dissociation et non conjonction. Sa musique est dissociante. La grandeur de W est
uniquement dans le détail, car l’essence de cette musique n’est pas l’institution de mythe.
- Nietzsche découvre que l’art de Wagner est en deçà de toute rupture, c’est un accomplissement.
Sa grandeur est d’accomplir, pas de rompre. L’essence de la musique n’est pas de l’ordre de la
césure. Ce qu’on croyait être la guérison est la maladie, la maladie dans sa santé, dans son
épanouissement. W est la maladie à son comble
- Nietzsche va découvrir que le site de l’archi politique ne peut pas être l’Allemagne. Il lui
substitue la maxime "casser en 2 l’histoire du monde". L’Allemagne devient une cible.
Récapitulant cela, Wagner dont on imaginait qu’il pouvait être Eschyle est en réalité Euripide.
C’est l’Euripide de la modernité. L’enjeu est le suivant : si Wagner est Euripide, il n’y a pas
d’Eschyle ! C’était le seul qui pouvait peut-être l’être. C’est un diagnostic radical sur la question
de l’art, ça ne fait de Wagner qu’un cas. La modernité ne connaît qu’Euripide. Euripide est un
modèle dit - OT - devient que la modernité est Euripide, si la modernité est en défaut du grand
art, l’événement archi politique ne peut pas être de nature artistique. L’enjeu est considérable : si
réellement Wagner est Euripide, alors il n’y a pas de geste archipolitique de type artistique ou
esthétique (il faudrait le grand art ou le pur artiste). Et donc, par un retournement extraordinaire,
l’acte archi politique est Nietzsche contre Wagner, ie la philosophie contre l’art, en dépit de tout.
Dans le dispositif terminal, compliqué, on a la philosophie contre la soumission de l’art à la
philosophie. L’idée était l’art délivré de la philosophie, le grand art, délivré d’Euripide, contre
l’art soumis à la philosophie, variante du christianisme. Ceci était suspendu à la possibilité du
grand art. Mais si Wagner n’est pas le grand art, ça va devenir, la philosophie orpheline de l’art
ou orpheline du grand art, contre l’art soumis à la philosophie. C’est là qu’il y a rupture. C’est là
où sous son propre nom, Nietzsche et pas sous le nom de Dionysos ou de grand art, qch s’engage
contre l'art soumis à la philo, dans l’ordre de l’acte, mais qui ne s’autorise que de soi, sans appui
ou référent du côté du grand art. Cette autorisation donnée à soi-même indépendamment de toute
référence au grand art… la politique est venue là où il n’y avait pas le grand art, là où il n’y avait
que W. Elle est venue là om W atteste l’absence du grand art. La précipitation vers la folie et le
caractère exorbitant du conflit avec W est l’index de ceci que la folie est venue obturer la carence
du grand art.

Le grand art est grec. Bien qu’il soit nommé tragédie, non seulement i ne s’agit pas du théâtre,
mais du contraire du théâtre en un sens : toute l’histoire de la tragédie et de sa cessation est celle
de sa théâtralisation. Euripide opère le suicide de la tragédie avec le théâtre. La théâtralisation
c’est le remplacement de la conjonction rêve ivresse par la conjonction pensée passion, instituant
la juridiction de la philosophie sur l’art au sens socratique et platonicien.

Voilà pour le rappel.


De là la question du grand art tel que Nietzsche en a estimé le retour possible à un moment
donné, autour de Wagner, ie la possibilité du retour de la tragédie. L’en jeu de cette question du
retour possible du grand art chez un musicien est légitime : dans la tragédie comme art non
théâtral, ce qui prime c’est la musique (conjonction de la musique et du mythe, sous la juridiction
de la musique). C’est le miracle grec, de la volonté hellénique : avoir su investir la puissance du
mythe par la puissance dionysiaque de la musique.
Nietzsche est convaincu que le retour du grand art est à l’ordre du jour. Dès l’Origine de la
Tragédie, Wagner est moins le retour que le signe du retour du grand art. Wagner est un
symptôme une promesse, et pas une effectuation. Le retour n’a pas encore eu lieu : c’est de la
conjonction entre Nietzsche et Wagner que N attend le retour proprement dit. Si on laisse de côté
le récit de N sur le récit de l’éternel retour à Sils Maria, le retour du grand art soutient l’éternel
retour : que le grand art puisse faire retour. Le réel sur lequel se joue pour N l’éternel retour est
précisément ceci que la tragédie puisse faire retour, et avant d’être un principe ontologique, une
loi détemporalisante de l’affirmation (elle affirme le transtemporel du temps, elle tourne le temps
vers l’éternité). Le protocole de validation du retour éternel est le retour du grand art.
La tragédie ne peut revenir réellement que sous la pensée du retour éternel. Le retour de la
tragédie n’est retour que s’il est énoncé et pensé comme retour éternel : il incombe à N de dire si
W est l’attestation du retour de la tragédie. Le retour sera aussi le retour dans l’élément de pensée
du retour, c’est ce qui le rendra affirmatif pleinement, non pas dans une forme réactive de sa
répétition. On peut dire que au fond, il y a une proposition de N à W, pas seulement un
enthousiasme du jeune N pour W. La proposition de N est que par W, mais aussi par N, la
tragédie fasse un retour affirmatif, ie un retour qui est l’effectivité de lui-même en même temps.
C’est pourquoi il a du s’intéresser à l’origine de la tragédie.
NOUVEAU COURS

Ce que nous avions indiqué, c’est que dans l’OT, Nietzsche propose à la fois une généalogie et
une définition du grand art, ie de l’art tel qu’il sert de mesure à tout art véritable, ie à tout art
capable d’instituer une nouvelle figure de la souveraineté.
Je rappelle brièvement que le grand art, et par là même l’artiste, l’artiste comme type véritable,
comme type de la VP, le grand art est défini comme point de conjonction. C’est le point qu’il
faut à mon sens retenir. Cette conjonction se dit de plusieurs manières :
- elle se dit conjonction de Dionysos et Apollon
- elle se dit conjonction de la musique et du mythe
- elle se dit peut-être plus essentiellement conjonction de l’ivresse et du rêve
Et tout cela signifie que finalement dans l’art, dans le grand art, l’individuation formelle, ie le
principe pur de l’apparence, est en même temps donation de la vie inévaluable. Ou encore que la
distinction de la gloire de l’apparaître comme tel est de part en part investie par la totalité
indistincte de la vie inévaluable. Sous les noms successifs Apollon, Dionysos, myhe et musique
ou ivresse rêve. On peut dire aussi que l’art est l’inévaluable vie présentée dans la multiplicité
pure de l’apparaître.
Enfin, autre point décisif : la localisation reconnaissable du grand art est grecque. Le grand art
ainsi pensé est d’abord et avant tout le grand art grec, et nous avions insisté sur ceci que bien que
le grand art grec soit nommé tragédie, non seulement il ne s’agit pas du théâtre mais il s’agit en
un certain sens du contraire du théâtre. Puisque pour Nietzsche, on l’a souligné, toute l’histoire
de la tragédie et de sa cessation, son interruption, est en un certain sens l’histoire de sa
théâtralisation. Avec Euripide, s’accomplit la théatralisation de la tragédie. La tragédie avec
Euripide se suicide, la rature de la tragédie ou la catastrophe dela tragédie comme grand art est
une seule et même chose que sa théâtralisation. Je rappelle que la théâtralisation, c’est le
remplament de la conjonction de l’ivresse et du rêve par la conjonction de la passion et de la
pensée. Le théâtre, lui, c’est l’effet propre d’une toute autre conjonction, qui n’est en un sens que
l’imitation dégradée de la 1ère, et qui substiute la passion à l’ivresse, et la pensée au rêve,
instituant d’ailleurs de ce point de vue là la juridication ultime de la philosophie sur l’art, de la
philo en son sens socratique et platonicien.
A partir de quoi se présente la question du grand art tel que Nietzsche en a à un moment donné, à
un moment donné, estimé le retour possible. On peut dire que ce qui s’est joué autour de
Wagner, c’est précisément la question de la poss du retour du grand art ainsi conçu, ainsi défini,
ie aussi si vous voulez la possibilité du retour de la tragédie. Je rappelle que l’enjeu de cette
question de retour possible se fase à propose d’un musiciene est légitime puisque précisément
dans la tragédie, ce que Nietzsche identifie c’est le primat de la musique, c’est la tragédie en tant
qu’art non théâtral, dont le théâtre n’est que la dégradation le simluacre, la tragédie c’est la
conjonction de la musique et du mythe sous la puissance ou dans l’abri de la musique. C’est le
mythe du rhapsode habité et soutenu par le génie dionysiaque du musicien. C’est proprement ce
que Nietzsche appelle le mircale grec, le miracle de la volonté héllénique. Ce mircale c’est
d’avoir su investir la puisance du myth par l’abri dionysiaque de la musique. Que cette question
de rteour se joue autour de la musique en général etde W en particulier n’a rien d’étonnant. Et
encore 20 après, Nietzsche est convaincu que le retour du grand art est à l’ordre du jour, et que en
un certain sens Wagne est le signe de ce retour.
Il est clair dès l’OT que pour Nietzsche Wagner est plutôt le signe de ce retour que ce retour lui-
même. Si on regarde de près même les textes les plus prowagnériens du 1er Nietzsche on
s’aperçoit que ce qui valide W est encore de l’ordre du symptôme et de la promesse et non pas
véritablement de l’ordre de l’effectuation, de la réalisation. Donc le retour n’a pas encore eu lieu
absolument. C’est en un certain sens de la collaboration entre N et W que Nietzsche attend
l’accomplissement effectif. Je vous avais dit pourquoi : c’est parce que il s’agirait là d’un retour
sous le signe. En fait je suis profondément convaincu que si on laisse le côté le récit nietzschéen
d’une frappe éblouissante et révélant à Sils Maria la doctrine du retour éternel, s’il ne faut pas
prendre cela très au sérieux, je suis convaincu que la perspective du retour du grand art est ce qui
soutient en profondeur la doctrine du retrou éternel. En dernier ressort, l’attestation essentielle de
ce qu’il y a, c’est que le grand art puisse faire retour. Je dirais que le réel sur lequel pendant pour
un temps pour N se joue la question du retour éternel est précisément ceci que la tragédie puisse
faire retour. Et avant d’être un principe si je puis dire ontologique, une loi détemporalisante de
l’affirmation (le retour c’ets cela : l’aff comem elle ne fait jamais que evenir, elle n’est pas
porteuse d’une décomposition temporelle), elle affirme en un sens le transtemporel du temps, elle
est ce qui tourne le temps vers l’éternité (d’où le nom retour éternel). Mais en un certain sens, du
point de vue de la situation, de la situation de la pensée et des schèmes de la volonté de
puissance, le véritable protocole de validation du retour éternel c’est la possibilité du retour du
grand art. Il n’y a pas à s’en étonner quand le vouloir philosophique est comparé par N au au
vouloir artistique. Le retour éternel se présente, s’atteste ou s’avère d’abord comme retour de la
grandeur de l’art, laquelle a son stigmate essentiel dans le grand art grec. Ceci n’est pas
surprenant. Donc quand je disais que c’est dans le couple, le couplage N / W que N voit en fait la
vraie condition du retour du grand art, ça veut dire que la tragédie ne peut réellement revenir que
sous la pensée du retour éternel. Ie le retour de la T n’est pleinement retour que pour autant que
ce retour est pensé et énoncé comme figure du retour éternel. Voilà pourquoi c’est à Nietzsche
qu’il incombe de dire si Wagner est effectivement l’attestation du retour de la tragédie. On peut
dire que ceci est intrinsèque : le retour sera aussi le retour dans l’élément de du retour, de la
pensée du retour, et c’est ce qui d’une certaine façon le rendra pleinement affirmatif, non pas
aveugle, non pas tiré vers les formes réactives ou passives de sa répétition, mais pleinement
affirmatif car pris et révélé dans le sentiment et la pensée de son propre rôle. On pourrait dire que
au fond (et ceci s’éclairecit pou N lui-même progressievemnt) il y a une proposition de N à W, ce
n’est pas seulement un ethousisasme du jeune N pour le grandiose partiarche, ce n’est pas
simplement la découverte d’un n père, qu’il faudar ensuite meurtrir et assassiner. Il y a une
proposition. Si Nietzsche est dans la figure du fils, il est dans la figure du fils singulier qui fait
une proposition au père quant à son destin. Et sa proposition, c’est que par W mais aussi par
Nietzsche la tragédie fasse un retour affirmatif, ie un retour qui est aussi et en même temps
l’effectivité de lui-même. Voilà pourquoi à propos et à partir de la rencontre de Wagner il a fallu
que N s’interroge sur l’origine de la tragédie. Ie dispose W lui-même dans l’élément du retour.
Car l’OT n’est pas consacrée véritablement à Wagner. Elle s’origine dans W comme poss du
retour, mais ce dont elle traite c’est l’origine. Ce qui est ouvert, c’est le retour de l’origine.
L’origine de la T orientée et pensée comme poss de son retour. Donc l’OT dispose déjà Wagner
et dispose en un certain sens de W comme figure possible de ce qui revient, et cette proposition
(c’est l’élément subjectif des choses), j’ai suggéré que Wagner l’avait en un certain sens
repoussé. En un sens qui d’ailleurs, nous y reviendrons, c’est un débat complexe, mais en un sens
ce n’est pas W le coupable. Après tout peut-être est-ce lui en réalité qui... Mais le fait est qu’on
peut dire que l’origine de ce drame qui a fini par faire de W un signifiant à la fois impraticable et
obsédant, c’est que W n’a pas su trop quoi faire, dans son élément propre, l’élément artistique, de
la proposition de Nietzsche d’avoir à se penser dansl’élément du retour de la tragédie.
Parvenu à ce point, on avait dégagé le détail de cette proposition. Quel était le dispositif de
pensée de de l’intérieur de cette proposition qu’il faisait à W ? Il y avait 4 points princpiaux :
- on pouvait identifier comme figure générique de la tragédie, dans l’éventualité de son retour, ce
que Nietzsche appelle le lied dionysiaque, ie un certain sens une nouvelle musique, puisque c’est
toujours dans l’abri de la musique que doit advenir sa conjonction au mythe.
- le fait qu’un tel art, s’il existe, s’il vient à exister, sera l’archipolitique elle-même, ie un
processus global de réidentification. Un tel art est absolument réidentifiant, ie fait revenir
l’identité de ce qui est perdu, comme un retour de l’origine.
- que le site, le site, n’est plus la Grèce mais serait l’Allemagne. A preuve à la fin des Maître
Chanteurs de Nuremberg, le grand cantique au St Art allemand, mais c’est dans les termes de
Nietzsche le retour de la tragédie en site allemand. Ce qui fait d’une certaine façon de l’All le
retour de l Grèce. L’Allemagne, c’est en elle-même ce par quoi la Grèce revient. La véritable
Grèce, celle d’Eschyle et de Sophocle, pas celle d’Euripide et de Socrate.
- j’avais rassmeblé cela dans la formule : à cet égard Wagner disposé dans la proposition de
Nietzsche peut être, mais à vrai dire n’est pas encore, peut être l’Eschyle de l’Allemagne.

A partir de là il se passe un certain nombre de choses : constitutivement Wagner n’entérine pas la


proposition de Nietzsche. Il le défend avec loyauté cependant. Pour l’anecdote, les philologues
(l’Allemagne c’est peut-être le grand art mais d’abord et avant c’est l’Université !) tombent sur N
à bras raccourci et disent que le livre de N ne tient pas une seconde devant l’enquête hist et
scientfique. Moellendorf, jeune philologue montant, s’étend là dessu. Et Wagner visiblement
avait cru avec N passer une alliance avec l’Université. Ça intéressait W. La proposition de N
c’était compliqué. Mais l’idée que l’université dans la personne d’une de ses jeunes et brillants
représentants entérine l’art wagnérien, ça ça l’intéressait. Wagner était à la fois en voie de
canonisation singulière avec l’appui du roi de Bavière et la cour, et de l’appui intellectuels
européens, et que l’Allemagne consistante, solide, et immémoriale le prenait fort mal. Et W
aurait souhaité une alliance, un pacte, une armistice avec justement ce qu’on pourrait appeler
l’Allemagne philologique. C’était une autre conjonction, conjonction de la musique et de la
philologie. Et il s’aperçoit que Nietzsche en réalité n’est pas du tout représentatif del’université
allemande ! A partir du moment où les grands philologues commencent à dire que c’est un
hurluberlu, un excité, tout est subjectif là dedans. Wagner se rend compte que s’il croit que à
travers N il passe une alliance avec cette autre Allemagne qui n’est pas celle du romantisme du
grand art, mais celle du positivisme, de la science philologique, académique, installée, et bien il y
a qch qui rend encore plus obscur à ses yeux ce que Nietzsche lui veut. Qu’est-ce qu’il lui veut,
ce Nietzsche ? La question grandit. Cependant, il le défend loyalement, il intervient dans la
presse pour le soutenir en son propre nom, Wagner, la qualité de ce que N a écrit dans OT. Et
puis ajoutons que à la question qu’est-ce que me veut ce Nietzsche joue certainement le fait
qu’on peut répondre : ce qu’il me veut ce Nietzsche c’est ma femme ! La situation, on en a parlé,
est triangulaire : il ne faut pas oublier Cosima dans cette affaire. Cosima dont nous avons vu que
dans les billets de la folie Nietzsche l’appellera Ariane, ce qui n’est pas rien quand on se prend
pour Dionysos. Il dit « Ariane mon amour » : il y a qch de déclaré. Et alors il y a des textes où N
fait de la séduction de Cosima par le biais de l’enchanteur Wagner un des griefs essentiel contre
Wagner. Aux yeux de Wagner, la question que me veut-il est trouble, complexe. Question dont il
n’a pas l’usage et que Nietzsche va rendre de plus en plus venimeuse. Si on emploie des termes
un peu descriptivement lacanien : à partir d’un certain omment, Nietzsche a angoissé Wagner,
sous la forme propre qui lie l’angoisse à la question que me veut-il ?
- est-ce qu’il veut que je lui donne ma femme
- _____________que je lui donne une part de ma gloire
- ____________ que je lui donne de quoi pouvoir énoncer que la T est revenue ?
- _____________que je lui donne mon nom propre, que nos noms soient couplés ?
Je pense qu’il y a eu une angoisse de W à quoi d’une certaine façon N a répondu par une
agressivité grandissante, ie couplage de l’angoisse et de l’agressivité. C’est une figure complexe,
et le point central est le système des questions. La question est resté suspendue plutôt comme une
question menaçante que comme une question qui ordonnait le protocole de sa réponse. Mais tout
cela, qu’on peut suivre cela à la trace, il y a une littérature gigantesque essayant de distribuer les
torts dans l’affaire, Wagne a-t-il a rebuté découragé N indument, par gloriole, car il voulait qu’un
jeune homme chante un cantique à sa gloire, ou est-ce que Nietzsche a essayé de parasiter la
gloire de W etc… ce n’est pas d’une grande importance sauf que il faut ajouter que N n’était pas
en matière d’une élégance éblouissante. J’assume ce que j’ai appele la sainteté intéireure de N,
car sous le mode prorpe sous lequel il s’est exposé est assez radical. Mais enfin il n’était pas
toujours très élégant dans cette affaire. Ça a un coté comme ça où on ne mesure plus la présence
et l’absence des critères simples.
Par exemple, une anecdote, mais elle est comme un symbole : il savait pertinemment que
Wagner détestait Brahms, pour de mauvaises raisons, et un jour il avait considéré comme un
exploit, obtenant la dernière partition de B, de la poser sur le piano de W ! C’est el dernier
cadeau, un cadeau emposonné. Il ne s’agit pas d’en faire grief. Tout est signifiant : au moment où
en un certain sens Nietzsche, qui n’aimait pas Brahms non plus (ce n’était pas propagande), fait
ça, ça signifie le protocole par lequeil il commence à s’engager dans la contestation de Wagner.
Ie la capacité de W à être le représentant du retour du grand art. On pourrait parler longtemps de
cela. Moi je dis, finalement le récapituler de ces ingrédients complexes, de ce triangle Ariane
Dionysos Thésée, qui sont en réalité Cosima, Nietzsche, Wagner qui fait de ce trio untrio
symbolique maximal, en vérité le dipositif philsopique, le dispositif de pensée de N s’est
effondré.
Je pense de ce point de vue là qu’il faut absolument soutenir qu’il y a dans Nietzsche avant la
folie un 1er moment, qui n’est pas donné dans les termes d’effondrement psychique, mêe s’il y a
des troubles constants, que la maladie rôde, mais qui est un effondrement, l’effondrement d’un
1er dispositif de pensée. Effondrement qui va donner à la séquence terminale de Nietzsche sa
couleur particulière, couleur que j’appellerais la couleur d’un rattrapage en catastrophe. Il y a cela
dans le dernier N, une espèce de précipitation qui n’est pas seulement précipitation vers la
cucifixion finale, ie l’abolition finale sous le nom propre N, nom autosuffisant, mais qui est
qu’un 1er effondrement commande la nécessité de tout revoir, de tout reprendre, comme uand une
1ère systématisation ou une 1ère vision générique est remise en cause au point où tous les
éléments qu’elles dominaient (et où elle faisait circuler les éléments de pensée) doivent être
repris ou réarticulés. Rattrape en catastrophe car le 1er dispositif de pensée s’est effondré. Ça
antérieurement à 1889.
Donc c’est bien vrai qu’il y a 2 Nietzsche, je pense qu’il y a 2 Nietzsche, en un sens qui n’est pas
celui des traditionnelles périodisations de l’œuvre d’un grand penseur : du 3 Platon successifs,
des 3 Nietzsche etc… Je pense qu’il y a 2 N en un sens plus essentiel : un 2nd N tente de rattraper
dans des conditions dramatiques pour la pensée l’effondrement d’un 1er dispositif de pensée.
Effondrement qui encore une fois renvoie à une faille 1ère. Ie n’est pas pris ou absolutment subi.
Il y a un cheminement mais il y a un moment donné où rien de tout cela ne fonctionne plus. Je
pense que il y a au cœur de cet effondrement le thème du grand art, et c’est ce thème qui va
s’effondrer et d’une certaine façon va casser en 2 non l’histoire du monde mais l’histoire de la
pensée de N. 1ère cassure en 2.
Je vous avais dit comment à mon sens les 4 points se donnent dans le dispositif nietzschéen, je
les redis :
- la musique de W n’est nullement l’abri d’une création mythique véritable, mais au contraire
l’ornement d’une psychologie décadente. Ou encore que la musique de W est dissociation, elle
est dissociante. C’est une dissociation et pas une conjonction dans la figure du grand art entre
rêve et ivresse. Ou encore que sa grandeur est petite. Il y a une grandeur, mais c’est la grandeur
du petit.
Nietzsche va penser que l’art wagnérien est en deçà de toute rupture, ie qu’il n’est pas retour
mais accomplissement. Il n’est pas retour de la tragédie, retour du grand art, mais
accomplissement du nihilisme. Ie il ne commence pas mais achève. Toujours ce problème
fondamental de ceux qui rêvent d’une cassure en 2 qui est le caractère typiquement indiscernable
entre ce qui achève et ce qui commence. Il y a une bascule très fine. Là Nietzsche en vient à
penser que ce qu’il a pris pour un commencement, ou au moins comme une promesse de
commencement, était en réalité un achèvement, l’accomplisssement du nihilisme.
- Nietzsche en vient à penser que en aucun cas la localisation du grand art ne peut être
l’Allemagne. Il va entrer dans une séquence de germanophobie déchaînée. L’Allemagne est le
nom de l’obstcale au retour de la tragédie. Tout cela est commandé parle fait que W est
l’Euripide de l’Europe, au plus loin d’être l’Eschyle de l’Allemagne. C’est l’Euripide des
wagnériennes, d’ailleurs. L’Euripide des femmes européennes. Des hystériques, dit N, qui s’y
connaît.
Chacun de ces points va prescrire le dernier N, celui qui me retient davantage que 1er. Je voudrais
chacun de ces points :
- sur le fait que la musique de W n’instute pas de mythe mais est en corrélation avec un
psychologie décadente.
Regardez un peu le Cas Wagner : c’est un programme que ce soit un cas. Là où on avait le retour
de la tragédie on a un cas. Un cas de nihilisme, précisément. Je vous donne sur ce point (à propos
précisément la volonté wagnérienne d’instituer le mythe dans l’abri de la création musicale).
« mais direz vous, le contenu des textes wagnériens , leur contenu mythique, leur contenu
éternel. Question : comment analyser le contenu ? Le chimiste répond : en transposant Wagner
dans la vie réelle moderne. Soyons encore plus cruel dans la vue bouregoise. Qu’advient-il alors
de Wagner ? Entre nous, j’ai fai cette exp. Rien n’est plus divertissant, recommandé pour la
promenade, que de se raconter les œuvres de Wagner rajeuni. Par exemple, Parsifal, étudiant en
théologie après de bonnes études secondaires, nécessaires pour expliquer sa pure niaisieroie on
ourt alors de surprise en surprise. Me croyez vous s je vous dit que toutes les heoeins sans
exceptions … dépouillées de leur héorique atours ressemlbkent à s’y mpérendre à Mme Bovary.
Inbersement il n’aurait tenu qu’à Flaubert de transposer son héroïne en style scandinave ou
carthaginois et après l’avoir myhtologisé de l’foffrir à W sous forme de livret d’opéra. Oui il
semble grosso modo que Wagner ne se soit jamais intéressé à d’autres pb que ceux qui
passionnent les petits décadents parisiens. Wagner, toujours à 2 pas de… ».
Juste un point sur ce texte : la thèse de N (entre nous, il faut dire que l’est l’exercice est tentant,
dans Tristan et Yseut, qu’est-ce que c’est que ce grand monologue du cocu). Mais quelle
thèse est en jeu ? La thèse qui est en jeu est la suivante : c’est que la création d’un mythe, au sens
de l’origine de la tragédie, n’est jamais une figure de la sublimation. Ce n’est pas la sublimation
d’une donnée concrète disponible. C’est un processus irréductible qui est à lui-même sa propre
apparence. La grandeur du mythe est innocente, elle est native, elle se donne comme apparence et
dans l’apparence, elle ne renvoie pas au grandissement de quoi que ce soit. Ou encore si vous
voulez, ce qui fait la grandeur en général, en l’occurrence la grandeur du mythe, c’est qu’il n’est
en rien un grandissement ou agrandissement. Il y a dans le vrai mythe quelque chose qui fait qu’il
est ce qu’il est, et sa figure de propagation ou d’enseignement est dans la dérivation de cet être.
Wagner n’est pas un créateur de mythe en ce sens là, parce que selon Nietzsche on voit
parfaitement qu’il s’agit en réalité d’un agrandissement. Ie il s’agit d’une transposition ou
sublimation des données élémentaires de la vie bourgeoise au 19ème siècle. Ce qui va se donner
dans épreuve et contre épreuve. ie on peut chimiquement dissoudre le mythe wagnérien et
trouver le noyau bouregois élémentaire qu’il y a dedans.. Et on peut inversement imaginer à
l’inverse comment un noyau bourgeois élémentaire, soumis à un traiterment d’agrandissement,
pourrait se présenter comme un mythe wagnérien. On viot déjà poindre cette idée que peut-être il
n’y a pas tout simplement pas de mythe moderne. ie une chose est le procès de W, à savoir
finalement c’est Mme Bovary déguisée en scandinave, dans des oripeaux scandinaves. Et donc
pas du tout ce qui fait la force ou la singularité du mythe, qui est d’être dans la naïveté de son
être ou de sa proposition, mais à l’arrière plan il y a le fait que le moderne se caractérise par ceci
qu’il est en incapacité mythique. Peut-être que toute création mythique finalement relève du
symptôme qu’est toujours cette figure de l’agrandissement.
Alors, toujours sur ce point, nous touchons à la question du diagnostic sur la modernité.
« Répétons-le : Wagner n’est admirable, n’est aimable que dans d’infimes trouvailles, dans
l’invention de détails. On est parfaitement justifié à le proclamer en cela un maître de tout 1er
ordre, notre plus grand miniaturiste, qui dans l’espace exigu concentre tout un infini de sens et
de douceur ». Tout à l’heure, nous traitions la question du mythe dans son rapport de sublimation
exagérée à la réalité bourgeoise, donc come faux mythe, comme simulacre du mythe. Là c’est
autre chose. Le problème est celui de la grande forme. Le grand art c’est aussi et toujours une
grande forme. Que faut-il entendre par grande forme ? Par grande forme il faut entendre une
certaine évidence de la totalité. Pourquoi ? Car l’autorité du principe dionysiaque sur le principe
apollinien, ou l’autorité de l’ivresse sur le rêve (qui est principe du grand art), c’est ce qui
donnne un apparaître glorieux à… comme tel l’inévaluable vie, à ce qui fait fond. Et donc le
grand art va de pair avec une forme qui est en totalité dans l’évidence d’elle-même. Ce que
Nietzsche va dire c’est : finalement en Wagner la grande forme ne vaut rien, la grande forme est
du genre Victor Hugo, ie des grands blocs contrastés, des effets mastocs, des contradictions
massives qui excitent le spectateur et dont la finesse n’a aucune évidence. C’est des trucages.
Donc pas plus qu’il n’y a de mythe chez W, il n’y a de tenue grande forme. Elle est bricolée,
cuisinée, elle n’a pas d’autenticité formelle, elle ne constitue pas une autosuffisance de
l’apparaîre musical ou artstique. Par contre W est excellent dans le détail, c’est un maûtre de
l’inflexion, de l’infime, qch qui peut captiver et enivrer par une brusque inflexion du détail
muscial. C’est qln dont l’unité artistique n’est pas du tout dans la grande forme, qui est le cadre
de l’effet, mais dans l’inflexion minutieuse, dans le registre du détail. Le plus grand miniaturiste
de la musique, cet omme qu is’est présente comme… instituant de colossauxopéra pour donner
abri à la résurrection des mythes est en réalité le pus grand miniaturiste de l’histoire musicale.
Celui qui fait tenir dans l’espace exigu un infnin de sens et de douceur. L’infini est local chez W,
pour N : l’infini est donné en un point et pas comme puissance de la totalité, mais en un point
fugitif.
Comme je vous l’ai déjà dit je crois ceci correspond à l’analyse la plus contemporaine de
Wagner. C’est exactement ce que pense Boulez par exemple. L’analyse du génie musical de
Wagner par Boulez c’est précisément le maniement extraordinairement flexible et virtuose de
microcellulles dont Wagner arrive à tirer un parti extraordinaire dans la variabilité, la tonalité,
dans la coloration, l’inflexion. Voyons qch d’extraoridinarement aigu dans l’intuition de N.
Seulement à l’arrière plan il y a aussi, comme tout à l’heure, la question : est-ce que avec l’art
moderne, nous ne serions pas devenu incapables de grande forme. Ça va fonctionner contre
Wagner à raison de la déception nietzschéenne par rapport à W. On a cru avec Wagner au retour
du rand art, mais c’est en fin de compte l’art moderne. Et l’art moderne est en incapacité de
mythe pour N, et peut-être aussi (c’est le jgt que N essaie à la fois formuler et de retenier, car
douloureux) que l’art moderne ets incapable de grande forme, peut-être est-il de l’essence de l’art
moderne de n’avoir sa puissance que dans l’infime. Nietzsche dira aussi que Wagner est « le
meilleur connaisseur en infimes infinis ». Et symétriquement à cela que « Wagner pratique le
faux monnayage dans l’imitation des… »
La thèse de Nietzsche c’est que chez Wagner la grande forme est une imposture. Par contre tout
n’est pas imposture. En matière d’infime infini il est le meilleur connaisseur. Mais peut-être en
effet la modernité est-elle en matière artistique impuissante au regard de la grand forme. C’est la
thèse du génie du détail. Peut-être est-il vrai que « ce qui de nos jours peut être bien fait,
magistralement fait, c’est, et c’est exclusivement, tout ce qui est petit ». Small is beautiful ! C’est
la maxime que déjà Nietzsche énonce comme la maxime de la modernité. Notez le
« exclusivement », et c’est un énoncé général. Notez que l’énoncé ne porte pas seulement sur
Wagner. Ce qui de nos jours, c’est et c’est exclusivement ce qui est petit. Vous voyeze thème
petit s’oppose au thème du grand art.
Finalement Nietzsche en vient à soutenir la thèse que ce qui caractérise l’art moderne c’est le
génie de la petitesse. On peut utliser une formule dont N est proche : l’art moderne c’est le plus
grand petit art. Il a une grandeur, mais cette grandeur c’est la grandeur du petit. Ce 1er point est
aux antipodes de l’identification de la modernité comme ressource du grand art ou retour de la
tragédie. La tragédie est absolument ce qui ne peut pas être fait, aujourd’hui. Le grand art ne peut
pas être fait aujourd’hui. Il n’y a pas de retour de la tragédie. Voilà le constat de Nietzsche. Ce
constat passe par Wagner et l’excède : notre époque n’est pas celle du retour de la tragédie, de
retour du grand art.
Je soutiens que ceci a entraîné une crise du thème retour étenrel. A la fin de 1886, on l’a souvent
remarqué, le thème du retour éternel s’estompe et disparaît quasiment. On peut réellement se
demander si la problématique constituante, révélée, zarathoustrienne, du retour éternel appartient
vraiment encore au N tardif, au N terminal. Je pense qu’elle est gravement mise en crise par le
constat que en tout cas notre temps n’est pas celui du retour du grand art, pour les raisons que j’ai
dite. A savoir que la persepctive du retour du grand art était ce qui soutenait et vitalisait la
perspective du retour étenrel. Donc en un certain sens on peut dire que pour le N terminal
l’affirmation, qui reste la norme, ie la possibilité d’affirmer intégralement l’inévaluable, le midi
affirmatif, se sépare pour part de la question du retour éternel. Et cette séparation est induite par
le fait que Wagner est hors d’état de fonctionner comme l’emblème du grand art mais que du
coup la question même du retour du grand art est abandonnée. Donc le schème du retour n’est
pas ce qui commande l’acte, n’est plus ce qui commande l’acte. ça c’est très important. Dans la
1ère vision, qu’on peut appeler nietzschéo-wagnérienne (ce que N croit que Wagner est), la
perspective de l’acte est sous tendue par le retour. L’acte, leffectivité de l’acte est en un certain
sens le retour de la traégdie, ou encore la fondation de nouveaux mythes, ce que H aurait appelé
le retour des dieux. On est encore dans la pbtique du retour des dieux, dans le nietzchoé
wagnérisme. Les dieux grecs vont revenir, dans la figure de la puissance tragique de l’abri donné
par la musique à des mythes nouveaux. Mais si ce n’est pas cela, en réalité la perspective de
l’acte n’est plus soutenue par la logique du retour et je crois que la logique finale de Nietzsche
est d’abandonner la persepctive du retour éternel au profit d’autre chose, ie de la maxime casser
en 2 l’histoire du monde, mais casser 2 l’histoire sans l’abri que cette cassure fait retour ou est
dans le paradigme du retour. Cela parce que finalement la loi de l’art moderne est la miniature et
non pas la grandeur, ou que sa grandeur a son lieu dans la petitesse. Voilà sur ce point ce qu’on
peut en tirer. L’essentiel étant qu’à mon sens le rattrapage en catastrophe du N terminal porterait
centralement sur le rapport entre acte et retour, acte et retour de l’origine. L’acte pourrait être
pensé sans l’abri du retour de l’origine, et encore une fois l’induction de ça serait que la tragédie
ne revient pas. D’ailleurs ceci explique soit dit en passant pourquoi il est si important de parler
constamment de Wagner. On peut le prendre comme un symptôme obsessionnel, N est vraiment
obsédé par Wagner en 87-88. En 88 : le Cas Wagner, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo y
revient constamment. Wagner occupe et obsède la pensée N. Mais si on admet que ce qui est en
jeu (je rappelle que Wagner est mort en 83, il y a 5 ans, ce n’est pas une vindicte polémique,
Wagner ne répond plus, Wagner ne peut plus se prononcer sur la proposition de Nietzsche, qu’il
a rejetée). Ce qui est en jeu dans W c’est ceci que l’acte doit se passer du retour. C’est la question
clé, la question centrale. Il fait prendre à témoin la terre entière de ce point, car en fin de compte
tous ceux qui sont wagnériens, le public des wagnériens, c’est ceux qui font perdurer l’illusion
du retour de la tragédie, ceux qui communient dans la thématique du retour de la tragédie. Il faut
leur montrer que ce n’est pas ça, que c’est une propédeutique nécessaire à un acte qui ne pourra
plus se réclamer de ce retour. Il est donc nécessaire d’anéantir le camp wagnérien pour que soit
mise à nu que la condition de l’acte n’est pas dans la figure esthétique du retour de la tragédie.
J’esquisse juste ce point. On peut aussi dire que ce qui est en jeu là dedans c’est la rupture avec
la vision esthétique de l’acte ou encore avec l’archipolitique comme esthétique. On soutiendra
que par csqt c’est aussi si je puis dore une rupture anticipée avec le système générale des
fondements idéolgiques. du nazisme, ie la politique comme esthétique allemande. S’il y a un
thème dont Nietzsche se débarasse avec violence, précipitation et quasiment angoisse, c’est
l’idée que l’acte pourrait être dans la figure de l’Allemagne comme une nouvelle Grèce, ie dans
la figure de l’esthétisation de l’archipolitique. Mais on voit que les moyens font quasiment
défaut, que la réorganisation de tout cela est très difficile, que cette précipitation, cet
effondrement, cet effondrement des dispo, cette sincérité aussi, précipite évidemment N vers sa
propre catastrophe.

Point 2 : l’art wagnérien n’est pas rupture et fondation mais accomplissement du nihilisme.
Les textes sont innombrables. Je prends un texte dans l’Epilogue du Cas Wagner. Cela veut dire
que Wagner est une imposture, au sens assez précis que c’est Euripide se présentant comme
étant Eschyle. C’est Euripide acteur, jouant le rôle d’Eschyle. Là aussi Nietzsche va généraliser :
« mais l’imposture comme celle de Bayreuth n’a de nos jours rien d’exceptionnel Nous
connnaissons tous la notion éminemment de hobereau chrétien. Cette inconscience dans la
contradidction des termes, cette bonne conscience dans le mensonge est par exellence moderne.
Elle suffit presque à définir la moderité. Biologiquement l’homme moderne incarne une
contradiction des valeurs, il est assis entre 2 chaises. Il dit oui et non d’un seul souffle. Faut-il
s’étonner que ce soit précisément de nos jours que la fausseté se soit fait chair et même génie,
que Wagner est agité parmi nous. Ce n’est sans raison que j’ai appelé Wagner le Cagliostro de
la modernité Mais nous avons tous 2 dans les veines à notre insu et malgré nous des velléités,
des valeurs, un vocabulaire, des formes et des formules, des normes et des morales d’origine
diverses et adverses, nous sommes biologiquement parlant faux. Pour porter un diagnostic sur
l’art moderne, par où devrait-on commencer ? Par un coup de bistouri résolu dans cette
inconciliable opposition des instincts, par une mise à nu de leur valeur en conflit, par une
vivissection entreprise sur le cas clinique le plus révélateur, le Cas W, pour le philosophe c’est
plus un cas espèce, c’est une véritable aubaine. Ces pages sont dictées par la reconnaissance ».
C’est la reconnaissance, la dette ultime de N envers Wagner : Wagner c’est le cas clinique
exemplaire de la modernité. Car l’essence de la modernité est imposture, l’imposture de
Bayreuth, n’en est que le théâtre ou la figure théâtrâle. En quoi consiste cette imposture ? Quelle
est son essence ? C’est compliqué, l’essence de l’imposture moderne, mais elle a 2 descriptions
possibles.
La 1ère, élémentaire, déjà donnée, c’est que l’imposture moderne c’est de présenter comme
grandeur la petitesse elle-même, ie de présenter le génie de la petitesse comme figure du retour
de la grandeur. C’est ce qui est analysé constamment sur la musique de W.
Mais il y a une 2ème thèse : qu’et-sce que c’est le petit ? qu’est-ce qui est petit ? La grande forme
de la tragédie originelle, c’est la simplicité de l’apparaître. Et donc le petit c’est la duplicité, la
vraie déd de la petitese c’est une duplicité constitutive, l’incapacité au simple, au simple en tant
qu’il est la donation par la terre de ses dons (comme dit Nietzsche jeune), la simple donation par
la terre de ses dons, l’affirmation simple (je rappele que dans 3ème métamorphose l’enfant est
l’emblème de la grandeur, et affirmation simple). La grandeur artistique c’est l’affirmation
simple, aussi bien. Et la modernité artistique est incapable d’affirmation simple. Elle installe l’art
dans la flexibilité duplice. L’art moderne est astreint à la ruse, c’est un art duplice. Et ça c’est son
essence. Et au fond, W est le plus rusé des rusés, il demeure emblématique, Cagliostro, le vieil
enchanteur, et en tant qu’il est le plus rusé des rusés, il est le cas clinique exemplaire qui révèle la
ruse fondamentale de l’art moderne qui est cette fois de présenter la duplicité comme une
simplicité. C’est une fonction propre de l’art. L’art moderne, l’art de la modernité, est celui dont
la ruse extrême est de maquiller sa duplicité constituante en simplicité, en apparence de
simplicité. Evidemment ceci en fait le symptôme même du nihilisme, ie de l’incapacité à
l’affirmation. Ou encore le révélateur de la modernité comme le règne du faux.

Point 3 : le site de l’archipolitique ne saurait être l’Allemagne.


Les diatribes contre l’Allemagne du N terminal abondent.
Le Cas Wagner : « ni goût, ni voix, ni talent, la scène wagnérienne n’a besoin que d’une chose,
des teutons, ie de l’obéissance et de bonnes jamabes. Il est profondément significatif
que l’avènement de Wagner ait coïncidé avec celui du Reich, ces 2 faits attestent la même chose,
jamais on n’a si bien obéi, jamais si bien commandé. Les chefs d’orchestre wagnérienes en
particulier sont dignes d’une époque que la postérité appellera avec un respect apeuré l’âge
classique de la guerre »
Là encore en 2 mots, W est pensé comme strictement contemporain de Bismarck, ie la figure de
l’obéissance, la figure allemande de l’obéissance. Ie le moment où l’art ne peut même pas se
présenter dans l’innocence dune figure de souveraineté. Il n’est même pas une svté au sens de la
VP, une simple souveranieté. Il est inducteur d’oébissance et de soumission. C’est un art
captieux, et un art de captif finalement. L’art allemand est ce qui est captif de l’Allemagne (au
sens historico-étatique). On avait abordé ce versant un peu.
Il y a dans l’art wagnérien, et finalement dans l’art de la modrnité, outre son incapacité au mythe,
son incapacité à la grande forme, son caractère duplice constituant, il y a un élément
profondément étatique. N diagnostique ce point. Ie c’est un art qui est en un certain sens étatisé
dans son être, ie un art qui est lui-même inscrit dans une dialectique du commandement et de
l’obéissance. Alors, on a fait un développement sur Nietzsche et la danse : on peut dire que c’est
un art qui a cessé de danser, un art qui est en rupture avec ce qui de la nature est autre chose que
la dialectique du commandement et de l’obéissance. Cet art allemand, ce st art allemand ne
représente aucune figure du retour de la tragédie, et aucune figure de l’émancipation. C’est un art
qui asservit ou ensorcelle en dernier ressort au profit dela figure du Reich, et non pas un art qui
libère ou émancipe. Mais du coup il en va de même de l’Allemagne. Dans un 1er temps elle est
présentée comme le site même du retour de la tragédie. Et elle devient là l’obstcale essentielà ce
retour. Autrement dit si vous voulez l’Allemagne est ce qui ne peut pas être un site pour la
pensée. C’est certainement chez N une grande rupture, difficile, douloureuse et violente en même
temps. Symptômale par sa violence même. On lit de nombreux commentaires dans lesquels les
diatribes de N contre l’Allemagne sont mis au compte de la folie, considérés comme aberrant, de
l’ordre de l’injure déchaînée et mnstrueuse. Moi je crois qu’il y a une raison profonde à
l’acharnement antiallemand de N, qui est en même temps conflictuelle, contraductoire.
La 1ère raison est la même que celle qui touchait l’imposture : il est nécessaire de détruire la
théorie de l’All comme lieu privilégié du retour de la tragédie. Il fatu dénoncer l’Allemagne,
publiqement, non pas l’All en soiou les allemands comme réalité empirique. Il faut dénoncer le
faux mythe de l’Allemagne. Car il est dans l’obstruction de l’acte, désormais. Quiconque pense
que l’Allemagne est une nouvelle Grèce, ou que l’Allemagne est identifiable comme la figrue
même où se prépare l’acte, celui là est une obstruction à la possibilité de l’acte dans sa nouvelle
définition, qui n’est justement pas le retour de la tragéide en Allemagne. Et donc il faut là aussi
réellement, c’est une vindicte, une violence nécessaire, il faut publiquement, et à l’échelle de
l’Europe (où on identifie les français, l’Italie…). Tout cela devient très importatn pour N. Il faut
que l’All soit ruinée dans sa prétentino mythique. C’est ambigu car N a partagé cette conviction,
tout simplement, ce mythe allemand. Il en est même coauteur. C’est donc une renonciation
intime, une rupture avec soi-me^me, c’est pour ça qu’elle est si véhémente, mais elle est logique.
Il faut une intense propagande intellectuelle pour ruiner, tourner en dérision l’autosuffisance
allemande comme prétention à être le site de la nouvelle Grèce. C’était important. De quoi ce
mythe était capable, on l’a vu. L’acharnement précipité, paroxystique et désespéré aussi en un
sens de N à faire comparaître l’Allemagne devant le tribunal de sa grossière suffisance et de la
dénoncer comome un obstcle à une conception vivante de l’archipolitique était je crois
finalement bien ciblée, qch qui finalement était pertinent, et que N ait du se l’arracher à lui-même
est d’une grande intensité mais encore une fois d’une exceptionnelle probité. Ce que N dit : c’est
moi qui suis allemand et je dis l’impossibilité qu’il y a à être cela. Il s’est inventé une biographie
polonaise, dégoûté d’être allemand. Peu importe, c’est embélmatique. Emblématique que lui en
un certain sens plus all que quiconque, coauteur de l’All du retour ddes dieux, de l’All comme
comme site arcipolitique privilégié, il a arraché l’All de lui-même et est devenu N. L’avèneent du
nom propre Nietzsche comme nomination de l’acte archipolitique a été si je puis dire pour part
fait de son arrachement à l’Allamgnae. Que son nom ne soit pas allemand. Il était allemand bien
sûr. A travers N passe une figure extraordinaire d’arrachement de l’All à elle-même. C’est un
point vital. Il faut que l’All extirpée d’elle-même, et une All extirpée d’elle-même, c’est pour N
une Allemagne qui se dispose dans une certaine corrélation improbale de la France et de l’Italie.
Tous les derniers textes de N rôdent autour de la mise au point de cette figure improbable qui
serait une ALL hors All (comme lui, à Turin) qui serait connoté en même temps de façon
italienne et de façon française. C’est l’idée nietzchéenne d’une Europe, N est un prophère de
l’Europe, ainsi conçue, comme phénomène de la pensée, l’Europe qui finalement se constitue de
l’Italie, de la France et d’une Alle extirpée d’elle-même. C’est l confiiguration européenne pour
N.

Point 4 : Wagner c’est le théâtre.


Nous revenons à la quetsion du théâtre. Je vous rappelle que si on dit que W c’est Euripide et
non pas Eschyle, on dit finalement que W est celui qui a soumis l’art au théâtre, plus précisément
qui a soumis la musique au théêtra. Au lieu du retour de la tragédie, il a simplement continué le
théâtre. Sur la théâtralité wagnérienne, son caractère déterminant, le mode sur lequel il entame et
ruine la grande forme musicale, voilà un passage caractéristique sur la théâtralité, sur la question
de l’effet « sur ce qu’il faut avant toute chose W porterait en gros le même jugement que tous les
hommes de théâtre d’aujourd’hui : une série de scènes fortes, toutes plus fortes les unes que les
autres, et dans les intervalles bcp d’habiles niaiseries. Il cherche d’abord à se garantir l’effet de
son œuvre et commence par le 3ème acte. Il se prouve à lui-même la valeur de son œuvre par son
effet final. Conduit par un tel sens du théâtre, on ne court pas le risque d’écrire un vrai drame
sans le vouloir. Le drame exige une logique rigoureuse, et W ne s’est jamais soucié de ogique, ce
n’est pas public de Corneille qu’il avait à se concilier, ce n’était que des allemands »
Alors sur ce texte :
1° le point essentiel peut-être c’est que N continue à opposer le théâtre au drame. Phrase
décisive : « Conduit par un tel sens du théâtre on ne trouve pas le risque d’écrire un vrai drame
sans le vouloir ». Un vrai drame sans le vouloir, c’est quoi ? le vrai drame c’est la même chose
que la tragédie. Ecrire un vrai drame sans le vouloir ce serait précisément être dans l’élément du
reyour et de son innocence. A vrai dire un vrai drame ne purrait être écrit que sans le vouloi, car
ce que l’on veut au sens du calcul est toujours du théâtre. La tragédie n’est pas voulue, car elle
est dans un certain sens une manif artistique de l’apparaîte. Elle n’est pas voulue au sens strict, ie
un objet d’un calcul de l’effet. Le vrai drame involontaire c’est ce qui prodigue la conjonction du
rêve et de l’ivresse indépendamment de la volonté d’un effet. L’art véritable est un art indifférent
à son effet. On pourrait donner une définition très générale du théatre (pas seulement scènes,
acteurs etc…) : c’est tout art qui veut son effet. C’est une forme de la volonté, comme toute
chose. Le théâtre est l’art qui veut son effet et W en ce sens est d’abord et avant tout homme de
théâtre y compris dans la musique. Il soutient et prend en considération son effet. Et alors c’est
très intéressant de voir que quand on veut l’effet, on ne peut pas soumettre l’art à ce que j’appelle
une logique rigoureus. Et alors c’est paradoxal mais important la logique rigoureuse de l’art ne
surgit que quand on cesse de vouloir son effet. C’est une maxime nietzcchéenne typique. La
logique rigoureuse ne surgi tque quand on cesse de vouloir effet, calculer son effet, être attentif à
son effet. En un certain sens, peut-être que ce serait une def de l’art, la logique de l’art, sa rigueur
est essentiellement involontaire, car toute volonté artistique ne peut être qu’une volonté de l’effet
de l’art. Et tant qu’on est dans le cacul de l’effet il n’y a pas de rigueur ou de logique artistique.
Et alors évidemment, dernier point l’effet est aussi la représentation du public. Vouloir l’effet,
c’est vouloir se concilier le public. Le développement ultime serait un pb suivant : il y aurait en
réalité, si N avait formalisé cela, 3 époques de l’art. C’est plus l’ancienne périodisation. C’est
une périodisation d’un autre ordre :
- on pourrait dire qu’il y a l’époque du grand art grec, peut-être N serait revenu sur la définition
qu’il en donne. Mais conservons là : la tragédie, la conjonction rêve ivresse, dionysos et apollon.
Ceci identifie l’art grec.
- il y aurait Wagner : cas clinique exemplaire de la modernité. Wagner c’est le théâtre, mais le
théâtre a commencé dès Euripide. Le théâtre est plié a une modernité lointaine, c’est le théâtre en
tant que calcul de son effet, ce qui en un sens va diviser le théâtre en 2. Ce que dit Nietzsche, au
fond, c’est ceci : le théâtre vaut finalement ce que vaut le public (pas comme le gd art, qui est
autosuffisant, le public n’entre pas en ligne de compte, il n’est pas calcul de l’effet mais il est
surgissement de son propre apparaître), puisque le thépatre dès Euripide est construit sur le calcul
de l’effet. Il est pensé pour cela, et pas ivresse. Mais il se concilie le public. Le calcul de l’effet
est plus ou moins sordide selon que le public l’est plus ou moins. Nietzsche va identifier l’art
classique (pas au sens grec) comme l’art de l’époque d’un public exigeant sur la nature même de
l’effet (public de Corneille). C’est du théâtre, ce n’est pas le retour, la tragédie, c’est du théâtre,
mais du théâtre tel que le public qui est impliqué dans sa détermination, en donne une mesure
forte. Donc c’est vrai qu’il s’agit d’un art qui se concilie le public, et quand le publi est difficile à
se concilier, c’est un art estimable. Ça va devenir petit petit pour N une référence essentielle, que
cette référence au classicisme français. Il y aurait finalement 3 paradigmes :
- l’art grec, si tant est qu’on en soutienne encore la proposition
- l’art classique dont le paradigme est français
- l’art moderne, dont le paradigme reste W.
Ce qui va se passer, c’est visible et assez étrange, c’est la chose suivante. C’est que au fond, au
fond, finalement, l’écroulement du thème du retour du grand art va être aussi petit à petit
l’abandon du thème de l’art lui-même. Il se passe ceci : ce n‘est pas seulement la thèse du retou
du grand art qui va s’effondrer, mais l’identification du grand art grec va elle-même petit à petit
devenir ineffective, inopérante, ou va s’absenter. Cette figure d’un art originaire qui malgré tout
induit toujours la possibilité de son retour, finalement cette figure va s’absenter. N va considérer
cette Grèce comme mythique ou comme étant déjà une création allemande. L’All ce n’était pas
seulement de se croire la nouvelle Grèce, mais c’était peut-être la Grèce elle-même. Ie cette
Grèce était rêvée par l’All comme paradigme de son retour. Cette identification là était déjà trop
allemande (art de conjonction, D / A, rêve / ivresse, dégradatino dès Euripide, c’était déjà
allemand).
Parenthèse : ce qui est remarquable, à quoi on reconnaissait la grèce allemande, c’est qu’elle est
toujours en position d’identifier une Grèce plus fondamentale que la Grèce apparente. C’est un
schéma fdtal de la pense allemande à la Grèce. On peut penser la Grèce, mais ce n’est pas la
Grèce classique avec Socrate et Platon, dit N, mais la Grèce à l’arrière plan, oubliée, dont la
Grèce classique est la dégradation ou l’oubli. Il faut toujours reconstituer dans le paysage
allemand une Grèce perdue. Pas la Grèce comme archéologie constituée, totale, qui est en
question, mais il est de l’essence de la Grèce d’avoir été oubliée par quoi ? oubliée par les
Grecs ! C’est le point essentiel. Les grecs, les mauvais grecs ont oublié leur propre essence
originelle. La grèce a toujours traversé une épreuve d’oubli d’elle-me^me dans ce qui apparaît
come sa fondation classique. Il faut identifie ce qu’on a appelé les préso dit Heidegger comme
l’authentique de la Grèce dans son éclosion, avant la rature (Socrate et Platon en portent le
chapeau ! les grands et les suspects emblèmes de cette rature de l’origine). C’est assez allemand.
L’All s’identifie elle-même en pensée à partir de l’opération par quoi la gRèce s’est oubliée elle-
même. C’est un schéma singulier : ce n’et pas seulement que l’All dit qu’elle va répéter la Gr-ce,
nouvelle patrie intellectuelle. Les allemands modernes ont besoin pour dientifier l’All non
seulement de la Grèce, dont l’Allemagne serait la répétition, mais d’une Grèce oublieuse d’elle-
même, déjà ensevelie une 1ère fois dans l’oblitération de son passé.

… déjà une construction allemande dans cette vision de la Grèce, si on admet que en un certain
sens ce qui est en jeu dans tout ça c’est une identification philosophique de l’Allemagne, qui a
beosin de la thèse selon laquelle une grèce originaire, primordialede l’accueil de l’être, qu’était
le grand art, de l’accointaine du poème et de la pensée, ou la conjonction du mythe et de la
musique. Une grèce a été ossifiée, raturée. L’Allemagne apparaît comme l’opérateur et le lieu où
se révèle et s’opère la description pensée de cette occultation et la promesse de la décoccultation.
N écrit la NT parce que il y a la promesse allemande du st art de Wagner. Je pense que Nietzsche
à un moment donné n’a plus cru à ça. Pas seulement l’idée que l’Allemagne allait être le retour,
mais le montage lui-même, l’identification de la Grèce elle-même s’est précarisée. Si
l’identification de l’Allemagne donne la clé du montage grec, et à l’inverse la
désintidentficiatoiun de l’Allemagne remet en cause le montage grec. Ça c’est sûr. Il y a en
réalité une déperdition du thème du grand art qui nommait la grèce rêve, mythifiée, pensée. Le
thème du gd art s’estompe chez N petit à petit, et ce qui du coup prend force c’est l’art classique,
l’art de la France classique. Car si d’une certaine façon la théâtralité n’est plus mesurée par le
grand art tragique, alors ce qui compte c’est l’histoire de la théâtralité elle-même. Ce qui compte
c’est le grand théâtre. Qu’est-ce que c’est le grand théâtre ? c’est ce qui a un grand public,
puisque le théâtre est toujours dans la logique du calcul de l’effet. Donc la recherche tourmentée
de Nietzsche serait celle-là : y a-t-il un théâtre non histrion, après qu’on ait dit que l’essence de la
théâtralité, c’était l’histrionisme. Un théâtre non histrion, ie un théâtre commensurable aux
classiques. Effectivement Wagner a comme public des allemands ! L’énoncé veut dire : somme
toute, s’il n’y a pas retour de la tragédie, s’il n’y a peut-être même la tarégdie elle-même
(montage alle de la Grcèe) force est de convenir qe ce qu’il y a, en un certain sens depuis
toujours, c’est le théâtre, et s’il n’y a que le théâtre, alors finalement le principe d’évaluation est
le grand théâtre, c’est donc le théâtre auquel le public donne dignité. Le théâtre tel que son public
fait que ce n’est pas en état d’être un théâtre histrion. Il y a une figure de cela qui est en effet
l’époque de la tragédie française classique. Je soutieindrais volontiers que dans le Nietzsche
terminal, la tragédie française classique n’est certes pas une tragédie au sens de OT mais tend à
devenir le vrai paradigme de ce dont l’art est capable. C’est un renoncement en vérité à sa
capacité mythique. L’art est capable de cela, à condition que le public le constitue comme tel. Ce
qui naturellement (nous anticipons sur la prochaine fois) veut dire que ce qu’il faut changer
d’abord, c’est les Allemands. Le pb est de réconcilier les teutons ! Tant que le théâtre sera
dévoué à avoir un public teuton, il sera wagnérien. Il se les conciliera en faisnat croire qu’il est le
gd art, ie dans le régime du simulacre et de l’imposture. Je conclurai aujourd’hui sur ce point.
On pourrait dire ceci : si on abandonne le thème de l’identification de l’époque par le retour du
grand art, alors on ne peut plus non plus complètement tenir la critique de la théâtralité. Puisque
précisément la théâtralité était définie par le renoncement à la tragédie. La théatralité c’est ce
qu’il y a, dans la sphère de l’art. Donc il faut chercher des nouvelles normes du côté de la
théâtralité elle-même. C’est la signification au fond de cette histoire de Bizet. Carmen, ça a pu
faire rire, les français contre les allemands, mais c’est une couche inférieure. La vraie couche
c’est pourquoi Nietzsche dit Carmen et pas Wagner ? La vraie signficaion c’est que Carmen de
Bizet c’est du meilleur théâtre, c’est du théâtre français. On le verra plus en détail. C’est cimenté
par un public qui est, ou dont la dignité est plus grande parce que ça ne prétend êyte autre chose
que ce que c’est. Ce n’est pas une imopstyre, vraiment ça ne se prend pas pour du grand art. Et
même dire que ce n’est pas le grand art, c’est même en sa faveur. Il y avait le caractère normatif
du grand art, oblique à la théâytralitré. Encore une fois si on se rallier à la théâtralité, tout est une
questino de public : le public est-il captif ou asservi par l’entreprise allemande, le public est-il
contemporain de ce qu’il y a là ? Mais si la question est celle du public, alors la question ultime
n’est pas esthétique mais politique. Ça ça a un coût. donc pour N c’est archipolitique,
directement archipolitique.
Je conclurai ainsi : la tragédie, le thème de la tragédie conduisait à une conception esthétique de
l’acte. C’est sûr. Mais la théâtralité conduit à une vision politique de l’acte. Et c’est à cela que N
s’est trouvé être en proie. La défaillance de la possibilité esthétique de l’acte, parce que la
thématique du grand art a été affectée. Obligation par csqt d’une médiation de la norme par le
public : c’est le public qu’il faut changer. ça relève d’une conception politique de l’acte.
Finalement le théâtre a été, est l’intermédiaire entre esthétique et politique. C’est le vecteur d’une
translation aveugle de la représentation de l’acte philosophique de l’esthétique à la politique. Et
encore une fois cette translation est aussi le passage de l’acte garanti par le retour à un acte que je
dirais, à tous les sens du terme, sans retour. Evidemment, la folie de Nietzsche c’est le sans
retour.
NOUVEAU COURS

En termes conceptuels je le rappelle, ce point est important, ça veut dire que


1° en réalité la musique de W n’a pas pour essence la conjonction (essence du grand art), la
conjonction de l’ivresse et du reve, la conjonction de Apollon et de dionysso mais elle est par
elle-même dissociation. Il en résulte je le rappelle que sa grandeur est dans le détail, et pas dans
l’opération manifeste qu’elle explicite ou déploie, mais bien plutôt dans la minaiture musicale
saisie dans l’infime du discours.
2° l’art wagnérien est en deça de toute rupture : il n’est pas la réinstitution ou le retour en rupture
du grand art, mais il est au contraire dans la forme de l’accomplissement. Il accomplit le
nihilisme. Ce qu’on croyait être la guérison est la madadie, dans sa forme développée ou
suprême, et ce qu’on croyait être une novation n’est qu’un accomplisement.
3° il en résulte qu’il y a une destitution de l’Allemagne comme site possible du retour, ie comme
nouvelle Grèce possible. En un certain sens l’Allemagne s’effondre avec Wagner, l’Allemagne
comme site de la réinstauration mythique d’un peuple est destituée en même temps que Wagner
l’est. Ce qui ouvre à la question : quel est le site de l’acte archipolitique, de l’acte philosophique
dans son essence archipolitique ? quel est le site véritable de l’acte philosophique dans son
essence archipolitique. il y a sur ce point une complexité de la question nationale du dernier
Nietzsche : on voit simultanément une allégeance italienne, de plus en plus prononcée,
notamment sur la musique, des références françaises extrêmement soutenues, en ce qui concerne
notamment la référence à l’art classique français, théâtral ou prosodique, la consolidation d’une
généalogie fictive de Nietzsche lui-même comme polonais, comme venant de l’Est. A l’arrière
plan de cette Pologne rêvée, une Russie essentielle, il dit quelque part qu’il y a une forme de
gaieté dans la manière russe d’être triste. Sur l’inscription musicale ou artistique du fond russe. Il
y a aussi finalement une thématique de l’Europe qui se développe de plus en plus, thématique qui
lie dans une anticipation remarquable l’idée de l’Europe à l’idée de contenir l’Allemagne, je vais
mettre l’Allemagne dit-il dans un corset de fer.
4° finalement Wagner qu’on croyait être l’Eschyle de l’Allemagne est en réalité son Euripide.
Alors sur cet ultime point, nous en avons développé son extrême complexité la dernière fois, car
ça engage la question finalement du rapport de la philosophie au théâtre. Puisque je vous rappelle
que ce qu’est essentiellement Euripide pour Nietzsche c’est le fondateur théâtre, la tragédie
n’étant pas en son essence téhâtre, la théatralité advient commr corruption du tragique dans la
figure de Euripide. On pourrait dire finalement que Wagner soit Euripide maintient la haine
antithéâtrale de Nietzsche et de fait le caractère histrion, théâtral, comédien, de Wagner est un
ressort de la polémique de Nietzsche contre lui. Mais finalement la question est plus intriquée
que cela cela. Si on prend la question d’un autre biais : si l’Allemagne n’est pas le site du retour
du grand art qu’en est-il de l’art ? Quelle est la réserve de puissance de l‘art, dès lors finalement
que Wagner est un imposteur, ie un miniaturiste là où attendait un fondateur de mythe. Il est
Euripide où on attendait Eschyle. Mais il faut souligner qu’il n’y a pas d’hypothèse de rechange.
La destitution de Wagner est la destituion de l’hypothèse même du retour du gd art. Quand
Nietzsche nomme d’autres musciens, qu’il s’agisse de tel ou tel italien, de Peter Gast, de Bizet,
on voit qu’il ne s’agit pas de proposer une alternative à Wagner en termes de retour du grand art.
c’est autre chose. La destitution de W ets la destitution de l’hyp du retur du gd art, et elle laisse
ouverte complètement la question de la figure de l’artiste à l’époque du nihilisme ou à l’époque
de la décadence. Elle laisse ouverte par csqt l’hypothèse que la critique de la théâtralité soit
ambiguë. Elle peut être critique au vu de l’imposture du grand art, mais ouvre la poss que la
théâtralité soit inévitable dans les conditins du nihilisme (ie que le grand art soit une reverie
inconsistante) et elle ouvre aussi à l‘idée qu’il faudrait distinguer 2 théâtralités : une théâtralité
complètement corrompue, et une vivante plus affirmative. On comprend bien cela : la théâtralité
de Wagner est une imposture au regard du fait qu’elle s’est présentée comme figrue du grand art.
C’est le point essentiel. Il y a une théâtralité qui se subordonne la musique, Il y a une t qui se la
conjonction de l’ivresse et du rêve est une théâtralité d’imposteur, et à ce titre elle sera
condaméne intérgalement. Mais la plce est aussi dégagée pour une réévaluation de la théatralté
elle-même et ceci donne lieu à une ouverture de la réévaluation de l’art classique français. Art
classique français qui serait le paradigme possible d’un art qui n’est plus concevable sous le
règne du grand art. Si l’art n’est plus à penser sous l’injonction du retour grec du grand art, il faut
changer de paradigme. Sinon on va être un imposteur. C’est ce que montre le Cas Wagner : à se
cramponner au paradigme du grand art, il n’en donne qu’une caricature théâtrale. Si on délivre du
fantasme du grand art (fantasme grec) la question de l’art on va peut-être trouver un paradigme
théâtrale en réalité, mais d’une théâtralité qui n’est plus enchaînée à la mythologie du grabnd art.
c’est ce que désignerait le classicisme français, et au delà du classicisme, l’art littéraire, la prose,
les références de plus en plus chaleureuses à Goethe, qui est aussi en un certain sens une
réévaluation, une remontée en puissance d’un certain…. Peut-être que finalement se serait ouvert
le dernier Nietzsche, avant la précipitation la folie comme nom de l’acte, aurait sans doute été
une division de la théâtralité elle-même que le strict maintien de l’objection faite à Wagner (dans
le cadre de l’imposture) d’avoir asservi la question du grand art à la question du théâtre.
Ceci étant il est vrai que le procès de Wagner comme Euripide, Euripide du grand art,
exactement comme Euripide est l’Euripide d’Eschyle et de Sophocle. Il accomplit il ne peut pas
être un paradigme. Si on dit que Wagner est Euripide, on le voit dans le détail. Je veux le
reprendre dans le détail. Il y a chez Nietzsche des définitions très précises d’Euripide. C’est
précis. Je rappelle que la tragédie pour Nietzsche est une conjonction, ie sa puissance est
proprement la puissance d’une conjonction, et que la puissance se donne dans l’acocmplissement
d’une conjonction, et cette conjonction est la conjonction de l’ivresse et du rêve, avec d’une
certaine façon dans cette idée (je vais y revenir) la conjonction singulière de l’infini et du fini. Si
on regarde de près, on voit que le caractère orgiaque du dionysisme qui se donne dans la figure
de l’ivresse est une levée, elle délivre l’infinité de la vie elle-même, alors que le rêve apollinien
est la figure finie de la forme. Il est vrai que la puissance conjonctive du grand art est de faire
tenir ensemble dans une alchimie créatrice tout à fait singulière dans la figure du rêve le fini de la
forme et dans la figure de l’ivresse l’infini de la vie. Euripide est une autre conjonction, à savoir
la conjonction de la pensée et de la passion. Autrement dit Euripide est celui qui substitue la
pensée au rêve et la passion à l’ivresse. Dans une opération qui est une opération socratique.
Nietzsche va donc entreprendre de montrer que en un certain sens Wagner fait la même chose, ie
il est aussi primordialement un homme de l’idée et non pas un homme du rêve, et il est un
homme de la passion et non pas un homme de l’ivresse. 2 textes là-dessus, tirés du Cas Wagner.
Sur le fait que Wagner est un homme de l’idée, ceci va entraîner un rapprochement systématique
tout à fait intéressant entre Wagner et Hegel. Wagner est d’une certaine façon aux yeux de
Nietzsche le Hegel de la musique, ie celui subordonne la continuité productive du flux muscial
au principe du devenir d’une idée. En ce sens, il est l’Hegel de la musique. Je vous lis dans le
Cas Wagner : « Hegel est un fou mais pas seulement un fou all mais un fou européen. Un fou
que W a compris, sentis, a immortalisé, il n’a fait que l’appliquer à la musique. Il s’est inventé un
style qui garde une signification infinie ; il s’est fait l’héritier de hegel. L’idée faite musique. Et
comme on l’a compris Wagner ! la même espèce d’homme qui s’est engouée de H s’engoie de
Wagner. A son école on va jusqu’à écrire comme Hegel. C’est stt l’adoscecent qui l’a compris il
a suffi de ces 2 mots : infini et signification pour qu’il s’est senti incomparaibelment à l’aise. Ce
n’est pas par la musique que W s’est gagné les adolescents, c’est par l’idée. C’est ce qu’il y a de
plus équivoque dans son art : sa manière de jouer à cache cache derrière 100 symboles, la
polychromie de son idéal qui a conduit et arriré irrésistiblement les adolescents vers Wagner.
C’est le génie wagnérien de cultiver le trouble, son art de se cramponner aux nuages, de planer et
de voguer dans les airs, bref exactement ce par quoi Hegel en son temps les avait séduit et
suborné». Hegel comme Wagner ont séduit et suborné les ado par leur talent exceptionnel à être
simultanément partout et nulle part. ce partout et nulle part il faut l’interpréter de la façon
suivante : c’est ce par quoi l’idée feint de ressembler au rêve ou à l’ivresse, la nébulosité c’est
l’ubiquité de l’idée, son caractère vague et multiforme, ce par quoi elle simule, elle est le
simulacre de la…Wagner est comme Euripide qln qui substitue la puissance de l’ubiquité de
lidée à la véritable expansion musciale. La musique est de ce point de vue asservie aux figures
multiformes de l’idée.
De même Wagner est aussi un homme de la passion. Donc il fait les 2 substitutions
caractéristiques d’Euripide. Je vous lis le passage, toujours dans le Cas Wagner : « mais c’est
avant tout la passion qui renverse. Entendons nous bien sur la passion. Rien n’est plus
avantageux que la passion ! on peut ignorer toutes les vertus du contrepoint, nul besoin d’être
savant – la passion ça marche à tous les coups ! La beauté est chose difficle, gardons-nous la
beauté. Et précisément, la mélodie. Dénigrons, mes amis, dénigrons si par ailleurs nous prenons
l’idéal au sérieux, dénigrons la mélodie. Rien n’est plus périlleux qu’une belle mélodie. Rien ne
corrompt plus sûrement le goût ! nous sommes perdus si on se remet à aimer les belles mélodies.
Théorème : la mélodie est immorale. Démonstration : Palestrina. Aplication : Parsifal. Mieux,
l’absence de mélodie sanctifie. Et voici la définition de la passion : la passion les acrobaties de la
laideur sur la corde raide de la dysharmonie. Osons être laid, Wagner l’a bien osé. Repoussons
courageusement la boue de l’harmonie dégoûtante ! N’ayons pas peur de nous salir les mains, ce
n’est qu’ainsi que nous deviendrons naturels ». Dans cette charge canonique contre la dimension
passionnelle du wagnériesme. Il faut la décoder, il faut la décoder un peu, au-delà de son ironie.
En réalité, ce qui est appelé passion dans cette affaire (et qui vient je le rappelle) se substituer à
l’ivresse, c’est la subordination de la construction musicale à son effet immédiat. Comme
toujours : il faut bien comprendre idée et passinos doivent être pensées de l’intérieur de la
question musique, ce ne sont pas des attributs extérieurs. Si Wagner est à la fois l’homme de
l’idée et de la passion au lieu d’être l’homme du rêve et l’homme de l’ivresse, sa musique même
en témoigne (et non les dclarations à son propos) c’est immanent à la musique. L’idée règne sur
la musique car c’est elle qui cnoduit la dramaturgie musicale, elle subordonne la conduite
musiclae à une théâtralité. La passion règne sur la musique car elle subordonnne la construction
musciale à l’effet de la dysharmonie ou du moment passionnel de la musique. Ça conduira
Nietzsche à souligner que dans Wagner ce qui compte fondamentalement en musique c’est sa
couleur, sa tonalité, et plus précisément même le timbre. Il y a une théorie de Nietzsche selon
laquelle Wagner est celui qui a placé la singularité du timbre au cœur de l’effet musical, par quoi
il s’est détrourné de l’enseignement des maîtres classiques qui tissaient la question de la mélodie
et la question de la construction harmonique. Il le dit juste avant : « la couleur du son est ici
décisivie, la nature exacte du son importe peu. C’est là-dessus qu’il faut raffiner. A quoi bon
gaspiller nos efforts ? Soyons singuliers dans la sonorité, jusqu’à l’obsession. Plus on introduira
de timbre, plus on trouveara d’esprit. Agaçons les nerfs, battons les à mort, manions l’éclair et
le tonnerre, tout cela bouleverse ». Esthétiquement, c’est l’idée que ceà quoi ouvre W en
musique c’est à la dictature de la tonalité au sens du ton, de la couleur, du timbrage, ce contre la
régulation en quelque manière architectonique du discours muscial. Pour récapituler, on peut dire
qu’au cœur de sa musique Wagner est euripidien d’une part car il subordonne la conduite du
discours musical à la figure de l’idée. Ie en un certain sens la musique elle-même va devenir
illustrative au lieu de inntrinsèqe, elle va cesser d’être musique pure. D’autre part il est l’homme
de la passion dans sa musique car il va privilégier progressivement le timbre sur les autres
paramètres de la configuration musciale. Voilà. Pour conclure sur ce point, on peut dire que
Wagner se livre aux même opérations qu’Euripide, double substitution de la pensée au rêve et de
la passion à l’ivrese, mais en un certain sens ce que dira Nietzsche c’est qu’il ne s’agirait même
pas d’une conjonction. Il y a la substiutino mais il n’y a pas vraiment la conjonction. Entre la
passion et l’idée, il y a en réalité dans le discours wagnérien qch de dissocié. On ne va pas rentrer
dans les détails (il faudrait du Wagner). La critique nietzschéenne ne reconnnaît même pas à
Wagner le statut d’Euripide en tant que Euripide effectuerait une certaine conjonction théâtrale
de la pensée et de la passion, mais d’une certaine façon et c’est en quoi il est un décadent,
Wagner produit bien lui-même la subordination de la musique à l’idée d’un côté et à l’immédiat
passionnel de l’autre, mais dans des figures dissociées. C’est pourquoi c’est une musique qui est
toujours ne train de promettre, ie qui diffère toujours sa récolution. N analyse bien comment
l’organisation du duscours musical de W consiste à accumuler des tensinos sans jamais vraiment
les résoude. Il y a des raisons intrinsèques à ça : si la musique de Wagner accumule les tensions
sans les résoudre, si elle est une promesse non tenue, si elle tient en haleine, mais sans finalement
solder ce suspens, c’est précisément parce quelle ne réalise pas réellement la conjonction de la
pensée et de la passion, elle les laisse dans une dissociation que la musique ne peut qu’énerver.
La musique est cette dissociation elle-même. On pourrait dire que Wagner, finalement, c’est à
l’état dissocié le timbre de l’idée, le timbral de l’idée. L’idée, certes, investie dans le sonore,
investie dans la singularité du son, du timbre, mai ce timbre de l’idée ne produit pas une
conjonction architectonique véritable. Il est en quelque manière la promesse qu’on va réellement
avoir l’idée, mais l’idée elle-même est toujours dérobée, en suspens de la tension accumulée dans
la tonalité ou dans le timbre. Et alors c’est pour ça qu’on porrait dire que ce qui est finalement
visé par Nietzsche dans Wagner c’est une théâtralité dissociée. La musique de W est le réel de la
théâtralité dissociée qui s’effectue comme timbre de l’idée ou comme promesse cumulative sans
résolution. Alors finalement c’est au regard de ça que Nietzsche va en appeler de plus en plus à
une théâtralité au moins non dissociée, ie qu’il appellera simple, droite. Mais une théâtralité
simple, droite, est certes une théâtralité, toujours dans la registration de l’idée et des passions, et
pas de l’ivresse et du rêve le grand art, mais au moins elle ne laisse pas dans l’état dissociation,
d’énervement et de promesse. On peut dire qu’il en appellera à un théâtre sobre. Il appelle ça une
théâtralité non hystérisée. Il y aurait un long développement à faire sur la catégorie d’hystérie
chez Nietzsche. On peut dire que Nietzsche est réellement parmi les philosophes celui qui a tenté
de faire de l’hystérie une catégorie, ie la désignation d’un type. La typologie nietzschéenne, ça
désigne les ambivalences de puissance de ce type. Comme toujours, même l’hystérisation de la
musique par W est une opoération compliquée. L’hystérie est une catégorie de la typologie
nietzschéenne. C’est sûr que ça désigne pour part ce qu’il appelle une petite bonne femme, mais
pas seulement, ça désigne aussi Wagner. Il y a même des passages où la catégorie sert à
Nietzsche à se désigner lui-même. La registration de leur définition en puissance est toujours
ambivalente. Alors la théâtralité à laquelle il va faire appel est une théâtralité qui aurait été
déshystéricisée, ie où éclate la dissociation. La théâtralité hystérisée de Wagner laisse la
dissociation, l’idée comme timbre. D’où la contrevalorisation de ce que serait une théâtralité
sobre et aussi une musique sobre. Le pb étant que de toute évidence le paradigme de la théâtralité
sobre, ou ce qu’il faut entendre sous le nom de Bizet par exemple, n’est certainement pas en état
de soutenir l’acte philosophique comme acte archipolitique. C’est mieux que la dissociation
wagnérienne, mais ce mieux n’est pas un mieux tel qu’on puisse (comme on espérait le faire avec
Wagner) s’en soutenir dans l’échéance de l’acte. Ce n’est pas sur le même plan. C’est dans un
circuit plus compliqué qui contraignant à constater que de toute façon il y a la théâtralité, sobre
ou dissociée, hystérisée et conclure que la théâtralité sobre est supérieure. Mais ça ça ne donne
pas à l’entrerise archipolitique de Nietzsche le soutien qu’il pouvait attendre de la perspetive du
retour du grand art. Ce n’est pas sur même plan, ça ce constitue pas le même appui. Alors il en
résulte qu’il y a dans le Nietzsche terminal une espèce d’errance rapide si je puis dire dans la
détermination de la question de savoir s’il y a une chose autre. Si l’artiste du grand art n’est pas
le type de la rupture archipolitique (le Cas Wagner : le type de l’artiste au sens wagnérien se
révèle être une imposture), et si d’autre part non plus l’Allemagne ne peut pas en être le site, il y
a 2 questions : y a-t-il un autre type, y a-t-il un autre site ? C’est là que N va errer, au sens strict.
Il va devenir un nomade européen. Il navigue en Italie comme figrue de cette distance. Il va
devenir le nomade de sa propre pensée, ce qui indique la doube question : y a-t-il un site de cet
acte (que nation ?quelle configuration des nations) et y a-t-il un appui autre que la figure du
grand art qui investirait en un certain sens la possibilité de l’acte ? Stt dans les ultimes textes
posthumes, Nietzsche établit toutes les poss à cet égard. Par exemple il tourne autour de la
science. Le rapport de Nietzsche à la science, à la scientificité est une question par elle-même
très complexe. Il y a la question de avoir si la science ou une certaine science, au-delà même des
positions du Nietzsche intermédiaire, proche de la science, si la scientificité ne produit pas une
figure de puissance qui finalement serait au relais de la défaillance du grand art. Je vous cite un
texte de l’année 88 pour indiquer les complexités de la pensée de Nietzsche sur ce point :
« comparé à l’artiste, l’apparition de l’homme de science est en vérité signe d’un certain
endiguement, d’une certaine baisse du niveau de la vie. Mais également d’un gain de force,
d’une rigueur, d’une force volontaire ». Très compliqué, ie que l’apparition de l’homme de
scinece est le signe d’endiguement ou d’une certaine baisse du niveau de vie (en Grèce après
l’époque de la tragédie), mais également d’un gain de force. Donc baisse du niveau de la vie,
gain de force, rigueur, force volontaire. Donc il y aurait une balance : si le type de l’artiste vient
défaillir, l’homem de science peut venir. Globalement il est certaint que l’avènement du type de
l’homme de science est une inflexion, courbure légèrement négative du mouvement de
l’instiutuion des valeurs par la vie. Ce que la vie crée dans la figrue ou le type de l’homme de
science n’est pas du même degré de puissance large que ce qu’elle crée dans le type de l’artiste
(pas au sens histrionique wagnérien, mais au sens du grand art). Mais par ailleurs il y a une force
plus grande, un gain de force. Donc c’est comme si c’était si vous voulez plus étroit (la science
par rapport à l’art), mais du même coup plus concerntré. Et en termes d’évaluation large, l’artiste
est supérieur. En terme de force locale, ie de puissance investie, l’homme de science peut être
supérieur. Mais finalement Nietzsche en restera là, il n’optera pas, il ne reconstruira pas un
dispositif dans lequel ultimement la figure du scientifique viendra au relais de la figure du type
l’artiste. Il conservera l’idée que la figure aurait été l’artiste s’il avait été dans la figure du retour
du grand art. Il se tourne également du côté de la question de la puissance amoureuse. En ce qui
concerne cette puissance, Nietzsche l’interroge (il l’a souvent fait, avec la figure de Lou Andrea
Salome par exemple), mais dans les textes de la fin, il y a une évaluation de la question de
l’amour du point de vue de l’énergie dont il s’agit. Il y a des textes où il prononce d’une certaine
façon que l’amour rend généreux, ie gaspilleur. La force de l’amour cest qu’on peut y gaspiller
l’énergie vitale, pour rien en quelque sorte. Mais ce sont des esquisses et elles sont toujours
repliées ou reployées par l’idée que ce gaspillage, donc cette dimension affirmative malgré tout
(la dilapidation comme telle échappe à l’ascétisme) mais c’est plutôt une sorte de dissémination,
une perte en un autre sens, il y a qch qui s’égare par défaut de point d’application. Notre voie est
d’examiner l’amour dans sa comparaison avec les ressources de la guerre. Nietzsche parle de
Bizet : finalement Bizet finalement est sobre. Et puis il y a l’amour, mais pas au sens de
Wagner : « enfin l’amour, l’amour retransposé dans sa nature originelle, non pas l’amour d’une
vierge idéale, d’une sancta sentimentale mais l’amour concçu comme un fatum, une fatalité,
l’amour cynique, innocent, cruel, et c’est justement qu’est la nature. L’amour dans ses moyens :
la guerre. Dans son principe : la haine mortelle des sexes ». La guerre, la haine mortelle n’est
pas un élément de dépréciation de ce dont il s’agit. Il y a des passages où la guerre est relevée en
quelque sorte comme figure de l’affirmation. On voit ça dans la Carmen de Bizet, « Carmen
adorée, c’est moi qui t’ai tuée ». C’est pas l’indication qu’il y a là une détestation intrinsèque de
l’amour. Car au fond, l’amour cynique, innicent, cruel, en tant qu’il est un élément de guerre
inexpiable entre les sexes, c’est en un sens une figure de l’enfance, c’est qch comme dionysos
enfant. Ça pourrait être par csqt aussi une figure… mais ce qui ne convient pas, ce qui ne
convient pas et ce qui fait que là aussi tout cela est repris dans un reploiement sur soi qui fait
qu’on n’a pas là de quo soutenir au sens du grand art le geste archipolitique, c’est que la haine
entre les sexes, dans sa dimension cynique, innocente et cruelle, d’une certaine façon ne trouve
pas son principe d’affirmation inévaluable. Qch comme ça. Ie l’amour de ce point de vue peut
être une force, et une grande force, mais est astreint à la répétition, elle insiste dans sa propre
guerre, mais elle n’est pas créatrice de son affirmation immanente comme rupture ou odyssée
d’un autre monde. Ie c’est une force qui en effet se gaspille dans sa propre assistance. C’est
finalement très supérieur pour Nietzsche à la sentimentalité idéalisée qu’on trouve dans la pseudo
mythologie wagnérienne. Le cynisme, l’innocence et la cruauté c’est un principe de réel, de vie,
qui est rendu asphyxié et délétère dans le princinpe de la musique de Wagner. C’est pas une
sentimentalité idéale, c’est véritablement le réel nu d’une guerre. Mais ça n’a pas d’espace
d’ouverture universel. Car finalement c’est dans l’insistance de sa propre rupture. Alors
évidemment la science, l’amour, Nietzsche interroge ensuite la politique elle-même en 88 de
façon pressante, ça va être ce qu’il va appeler la thématique de la grande politique. Nous en
avons parlé dès le début de l’année. En un certain sens le mot même de politique est
foncièrement équivoque. Ce qu’il faut entendre par grande politique c’est aussi bien la résiliation
complète de toute politique, que une supra ou une archipolitique. Donc en un sens là aussi N ne
trouve pas dans la politique dans dans aucun des sens immédiat du mot la figure typique d’un
appui possible pour le geste philosophique. C’est évident puisqu’il a disqualifié la révolution
politique. Nous en avions parlé de manière détaillée. Il l’a disqualifiée, dans laquelle il a vu
ultimement une figure du ressentiment égalitaire, et donc en un sens en matière de politique,l
l’histoire ne propose rien, pas plus finalement que Wagner ne propose de grand art, l’histoire ne
propose la grande politique. En son temps une figure possible aurait été au registre de la
révolution, c’est certain. Mais comme cette thématique historique de révolution est destituée par
lui dans la catégroei du ressentiment (évnt trop bruyant dira Zarathoustra), la politique est pour
Nietzsche entièrement à venir. Il va devoir lui la fonder. Donc la politique en son sens à lui se
dissout dans l’archipolitique et ne peut donc pas en être un appui. Il l’annonce.
Alors vous voyez en un certain sens si on cherche à se représenter le paysage intellectuel de
Nietzsche dans cette année 88, ie qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il n’y a pas, pour cet homme
qui est seul à Turin, et qui tout seul à Turin annonce qu’il va casser en 2 l’histoie du monde ?
Qu’est-ce qu’il y a, et qu’est-ce qu’il n’y a pas, comme ressource possible de cet acte ? Il y a dans
les fragments posthumes des listes, presque désespérées à vrai dire, de ce qui peut servir d’appui.
Il y a le thème général du triomphe de la volonté de néant, et puis il y a qd même des listes de
choses à quoi se raccrocher : il y a l’esprit païen, il y a l’art, il y a les sophistes grecs. Il y a des
choses, mais il y en a très peu. Si on essaie de constituer l’ossature, la vertébration de ce paysage
de pensée à l’extrême fin de la lucidité de Nietzsche, on peut dire ceci :
- il n’y a pas de garnd art (c’est un point clé)
- l’amour est une figure de consummation insistante – c’est une guerre sans paix, une guerre
sans fin.
- la science est trop restreinte (c’est ça son… sa force ou sa rigueur se paie d’un manque de
généralité ou d’extension).
- la grand epolitique est à venir, elle est ce dont il s’agit de faire advenir la possibilité dans l’acte.
De sorte que ce qu’il y a, on y reviendra, c’est Nietzsche, véritablement. Ce qu’il y a c’est N à la
fois en un sens très noble, très désintéressé. Et Nietzsche traque les signes qui montreraient que
c’est bien Nietzsche qu’il y a. Comme quand il se réjouit d’être reconnu dans la rue. Quand son
tailleur s’est montré très poli avec lui. Vous voyez jusqu’où va la recherche de ce qu’il y a : ce
qu’il y a, c’est éventuellement quelques traces que ce qu’il y a, c’est qu’il y a Nietzsche. Et
Nietzsche est évidemment probe, sincère, pour enregistrer ces traces. Pas du tout comme de la
gloriole ou des vanités ridicules, mais comme la quête désespérée de la question de savoir que
puisqu’il n’y a rien d’autre et en particulier pas Wagner, il faut bien qu’il y ait N, au moins. La
folie est venue là, naturellement. La folie est venue dans le moment où finalement le fait que ce
qu’il y avait c’était Nietzsche, un surinvestissement absolue de cette cingualrité. C’est ainsi qu’il
fait entendre le titre Nietzsche contre Wagner. Nietzsche contre Wagner, c’est un recueil
extraordinaire. Au fond c’est le dernier ouvrage sur lequel il ait travaillé, c’est la dernière chose
qu’il ait composée. Il avait écrit le Cas Wagner, il fallait encore Nietzsche contre Wagner. C’est
un dossier, c’est un texte extraordinairement émouvant car on ne peut pas s’empêcher de le lire
comme le texte qln qui range ses papiers avant la folie. C’est entièrement fait de fragments de
livres antérieurs, ce n’est pas une création, c’est un classement : il prend les textes qu’il a
consacrés à Wagner depuis l’origine de la Tragédie jusqu’au cas Wagner et veut montrer qu’en
classant on voit une logique fondamentale qui se donne Nietzsche contre Wagner. Cet homme est
donc en train de classer à la fois sa vie et son œuvre du strict point de vue de la question N contre
W. Mais ça veut dire quoi, finalement, Nietzsche contre Wagner ? 1er sens élémentaire : montre
que depuis toujours il y a eu un écart entre Nietzsche et Wagner, bien sûr. Mlais ce n’est pas
intéressant. Mais en réalité ce qu’il veut dire, c’est il n’y a pas Wagner et donc regardez bien, il
faut qu’il y ait N. C’est N en lieu et place de W, tout contre W, à la place où il aurait du être, où
il aurai du se trouver lors du retour du garnd art. il y a un point à évoquer en passant qui est que
Nietzsche contre Wagner désigne aussi un changtement complet de perspective. Ça désigne unc
changement complet de perspective. Parce que Nietzsche ne peut pas venir exactement à la place
où est Wagner, car Wagner n’était identifiable que du point de la spécificité de l’artiste, ie du
point de la question du grand art. Donc c’est autre chose, autre chose parce que Nietzsche lui-
même sait bien que lui, Nietzsche, n’est pas non plus l’artiste du retour du grand art, et que, au
moins sur ce point, il est comme Wagner. Il est tout aussi impuissant à faire advenir le retour du
grad art grec que Wagner. Il se gardera tout au plus de l’imposture qu’il y aurait à le coire. Si on
dit Nietzsche contre Wagner, en rangeant les papiers de cette formidable histoire, si c’est la
denrière chose qu’on a à dire aux gens, à savoir i ln’y a pas W donc il n’y a que N il faut voir
qu’on indique que l’acte archipolitique ne sera pas de caractère artistique en réalité. Il ne sera pas
soutenu ou investi par la puissance du grand art, il ne sera pas la dotation à un peuple de sa
mythogie reocnstituante ou fondatrice. Il ne sera rien de tout cela. Il ne sera que la flie de
Nietzsche. Mais peu nous importe. Car ce qui compte c’est que en réalité ça veut dire, ce
Nietzsche contre Wagner, que finalement il faut compter sur la philosophie elle-même. Et même
pour Nietzsche cest une grande conversion. Il écrit en même temps le philo c’est le criminel des
cirminels. C’est un antiphilosophe forcené. Mais si ce n’est aps l’art, l’amour, la science etc…
finalement c’est quoi qui donne support ou matière ou effectivité à l’acte qui consiste à casser en
2 l’historie du monde ? Qu’est-ce qui vient sous le nom de Nietzsche ? Nous le savons, quand il
aura été investi ou transi par la folie, ce sera tous les noms, tous les noms possibles, il sera le
nom de tous les noms, il sera la nomination elle-même. Mais ça c’est dans la bascule ultime.
Mais sinon qu’est-ce qui vient sous son nom ? On l’a vu au début de l’année, c’est la question de
la nature même, du statut de son entreprise. Cette question fait retour sur Nietzsche quand on a
Nietzsche contre Wagner. Wagner on sait ce que c’est, peut-être que c’est une imposture, le
grand art corrompu par la théâtralité, mais on sait ce que c’est. Mais Nietzsche qu’est-ce que
c’est, pour N lui-même. Le nom « N » nomme quoi pur N lui-même ? il ne nomme pas un artiste,
un homme de science etc… aucun type répertorié. comme le sont les autres… exmainée.
Et donc je soutiendrais que Nietzsche contre Wagner c’est à la fin des fins la revnache de la philo
contre l’art du point de ce que le nom Nietzsche est en état de soutenir. La grande politique elle
sera initiée par la délcaration philosophante et soutenue exclusivement par cela. Elle sera en ce
sens réellement silencieuse, ie non musicale, non musicale. Et cependant Nietzsche jusqu’au bout
va, va, va maintenir la nostalgie de l’art. Il va laisse une espèce d’adhérence intime à la
domination des choses par l’art, on sent bien cela, bien que Nietzsche contre Wagner d’une
certaine façon donne ou désigne par soi-même la nudité de la philosophie. Pour le N ultime la
philo déssaisie de la pbtique de retour du gd art, déssaisie des figures typiques d’appu isur
lesquelles elle comptait, elle est à même sa propre déclaration et sa prorpe déclaration c’est
l’archipol elle-même. Elle est solitaire, aussi solitaire que N à Turin, en effet. Je voudrais dire de
ce point de vue quasiment la dernière page de Nietzsche contre Wagner, le dernier passage de
l’épilogue de Nietzsche contre Wagner, donc véritablement qch qu’on peut dire si on veut dire
testamentaire, juste au bord de l’acte, puisque c’est le dernier passage du dernier texte composé
par Nietzsche. On ne peut qu’être saisi d’émotion en pensant à cela. Nous avons au fond les
derniers feuillets que Nietzsche. estimait devoir classer en vue du public, pour le public, avant
d’être dans le silence, dans l’impuissance à dire, ie finalement dans l’acte dont lequel on ne se
sort plus, l’acte dans lequelon est figé.
Je vous l’ai dit, Nietzsche contre Wagner est une compilation, texte classé, qu’on classe. C’est
un texte tiré du Gai Savoir. On pourrait dire qu’on n’a pas affaire à un texte réellement terminal
(GS de 82), mais le texte est tité de l’avant-propos du GS. C’est étrange de vori ce texte de
l’avant propos passer en épilogue. Ce texte de déclaration et ouverture, devient terminal et
testamentaire. Il change de statut. Il est d’ocobre 86 et publié en juin 87. C’est un texte que je
considère comme le leg de l’avant-denière période. Je considère que à partir de 86, ie après le
4ème livre de Zarathoustra (85), qui est le commencement de la fin (différence de tonalité vaec
les 3 autres livres). Sont données dans le 4ème livre toutes les compilcations qui vont entraîner la
rupture terminale nietzschéenne. A partir de 86, après le 4ème chant de Zarathousta, les catégories
du nietzschéisme classique ou courant s’absentent : ce poin test très important. Elles ne
disparaissent pas dans leur mention ou leur nomination mais s’absentent comme catégories
vivants ou susceptibles de souteninr la pensée. Quelles catgéories ? Celle du retour éternel
(mentionné dans des plans, c’est tout). Elle n’est plus active. Vous connnaissez mon
interprétation sur ce point : je pense que cette catégorie du retour éternel était organiquement liée
à l’hypoyhèse du retour du grand art. Je pense que l’effectivité, la subjectivation de la catégorie
du retour éternel était d’abord et avant tout la promesse et la posisbilité du retour du grand art, et
qu’avec l’écroulement du dispositif du retour du garnd art. Cette catégoriue devient non pas
fausse mais abstraite. Et Nietzsche ne se cramponne jamais à une abstraction. Quand une
catégorie devient abstraite elle est morte en un certain sens. De même la catégorie de VP.
Imposture de construire un livre sous ce titre, comme l’a fait sa sœur, qui sous ce titre est censé
concentrer le N terminal. Elle passe elle aussi au statut d’abstration. A mon sens c’est car le
concept même de volonté, fut ce dans VP, n’est pas en état de désigne l’expérience du N
terminal. Le caractère proprement involontaire de la folie est en préparation est en préparation, en
réflexion anticipée, dans l’abstration morte porgessive que devient la catégorie de VP. Casser en
2 l’histoire du monde n’est plus un programme de la volonté, ne se nomme plus volonté. Sarah
Koffman dit explosion, la question dynamuqye non chréteinne, casser en 2, c’est un
événement…, ie une pbtique de son propre en acte non plus en terme de VP mais en terme
d’évent qui transit ou saist son acte. La catégorie de surhomme disparaît, car lié à la pbtique de
nouvelles valeurs, ce qu’indiquait le triomphe des forces active sur les forces réactives. Il ne
s’agit plus de ça dans le N terminal : le maintien du terme de l’aff ne signifie plus la création de
nouvelles valeurs. L’affirmation est au contraire l’acquiescement à l’inévaluable, qui ne se donne
pas dans la figure de la création de nouvelles valeurs. Ou pour autant qu’il y ait une perspective
du surhomme, on peut le définir comme l’homme délivré de toute figure de svté, dépris de toute
cnfiguratio de svté. Mais cet homme il n’y a pas de raison de l’appeler le surhomme.
Donc à partir de 86, retour éternel, VP, surhomme sont abandonnées. Et le texte du GS de 86
appartient bien à qch de la séquence terminale de ce point de vue. « moralité : on n’est pas
impunément l’esprit le plus profond de tous les temps, mais on ne l’est pas non plus sans
récompense. Je vais le prouver par un exemple. O quelle horreur nous inspire alors la
jouissance, la grossière jouissance épaisse et sombre telle que le jouisseur, notre public cultivé,
nos riches et nos puissants la conçoivent. Avec quelle méprisante ironie nous écoutons
désormais les flons flons de la grande foire, où l’homme cultivé, le citadine d’aujourd’hui, se fait
violenter par l’art, la lecture et la musique pour atteindre à des jouissances spirituelles à grands
renforts de spiritueux. Comme les considérations théâtrale de la passions nous déchirent les
oreilles ; cette agitation des sens qu’aime plèbe culivée, avec sa confuses aspiration au sublime
à la grandiloquence éclatée, à la surcharge contournée, comme cela est étranger à notre goût.
Non, si à nous qui sommes convalescents, il nous faut encore un art, c’est un art différent, un art
moqueur, léger, fugace, divinement intact, diviniment artificiel qui monte droit comme une pure
flamme dans un ciel sans nuage ; Surtout un art pour artiste et pour artiste seulement. Après ça
nous savons à quoi nous en tenir sur ce qu’il exige : la gaieté toute la gaieté. Nous qui savons
nous savons trop bien crtaines choses, o comme nous apprenons désormais à bien oublier, à
bien ne rien savoir dans notre art. Peut être la vérité est-elle une femme qui a des raison de ne
pas laisser voir ses raisons. Peut être son nom est il en grec… . O ces grecs ils s’y entendaient à
la vie. Il est indispensable de s’en tenir courageusement à la surface, à l’aride, à l’apparence,
aux sons, aux paroles à tout l’olympe de l’apparence. Les grecs superficiels à force de
profondeur et l’espace même où nous revenons, nous, les casse cou de l’sprit, qui avons escaladé
la cime la plus haute et périlleuse de la pensée conteporaine, et qui de là avons un regard
circulaire, un regard condescendant à nos pieds ne sommes nous pas en cela des grecs,
adorateur des formes, des sons, des mots, et par là même des artistes ». Ainsi s’achève la
dernière page du dernier livre de Nietzsche.
Je voulais sur ce texte faire quelques ponctuations :
- d’abord, il comporte une attaque subjective typique de ce que nous disions : désormais
Nietzsche va devoir prendre sur lui la grandeur intégrale de l’acte. « on n’est pas impunément
l’esprit profond de tous les temps » : pas seulement ce temps, mais de tous les temps, puisque
l’acte, je vous le rappelle, c’est casser en 2 l’histoire du monde, et non pas simplement surmonter
la décadence nihiliste actuelle. Le texte est sous le signe de cette attaque subjective qui fait venir
le nom N en position d’exécutant de l’acte.
- deuxièmement, tout le début du passage qui suit est une dérision de ce qu’on peut appeler l’art
sublime, la dérision de la sublimité subjective dans l’art. Autrement dit l’attachement qui
subsiste l’idée qu’il y a du grand art est ici moquée, tournée en dérision et considérée comme
une grande foire. La grande foire, ce n’est pas tant l’art lui-même, l’art contemporain de
Nietzsche, que l’idéologie de l’art (« l’homme cultivé, le citadin… »). C’est la forme concrète de
l’absence ou du renoncement au retour du grand art. Concrètement, le fait qu’il n’y ait pas le
grand art, et bien c’est la grande foire. On pourrait lui donner son nom moderne, la grande foire,
c’est la culture. La culture, c’est ce qui reste non pas quand on a tout oublié (comme dit ce brave
Herriot, lui-même oublié), mais la culture c’est ce qui reste quand il n’y a pas le retour du grand
art. C’est la trace, c’est la trace publique de la promesse non tenue du retour du grand art. c’est la
grande foire. On voit bien que Nietzche s’acharne là-dessus d’autant plus qu’il y a contribué,
pour un temps à l’annonce du retour du gd art. Il y a là une manière de se déchirer soi-même.
- ensuite, il faut remarquer que passe dans le texte le caractère douteux de la nécessité même
d’un art (« si à nous qui sommes convalescents il faut encore un art… »). Il n’est pas évident
qu’il faille encore un art. S’il n’y a pas le grand art, on peut s’en passer complètement peut-être,
en tout cas il faudra se passer de l’art dans la forme qu’il prend dans la culture. Donc caractère
douteux de la nécessité de l’art lui-même. Et pour autant qu’il y en aura un, cet un art qui aura
des caractéristiques tout à fait différentes de celles annoncées par le grand art. C’est un art qui ne
porte plus trace de la conjonction. Sa forme typique n’est plus la conjonction (rêve ivresse,
Dionysos Apollon). Ce n’est plus la forme de la conjonction mais c’est un art essentiellement
simple, mais pas au sens de niais ou pas complexe, mais simple au sens où précisément il n’est
pas de l’ordre de la conjonction (non plus dissociation wagnérienne). Un art droit, c’est un art qui
monte droit comme une pure flamme dans un ciel ans nuage. Un art marqué d’une simplicité
essentielle, dont l’attribut décisif est la légèreté (aérien, fugace, léger, moqueur). C’est un art qui
ne convoque plus les puissances de la nature comme elles étaient convoquées sous la figure de
Dionysos dans le grand art : un art divinement artificiel. C’est, point essentiel, un art qui ne
convoque plus aucun peuple : ce n’est plus l’art qui a la fonction organique de doter un peuple de
ses mythes. C’est un art pour artiste, pour artiste seulement : c’est proprement un art qui n’est
plus destiné à la communauté. Le nom subjectif de cette simplicité de l’art va être la gaieté. Il est
subjectivé dans la gaieté. La gaieté, toute la gaieté. Entre nous, ce texte n’a rien de gai, c’est
ironique. Cette tonalité subjective du Nietzsche terminal : c’est un virage qui fait que tout va
s’alléger, primis à la gaieté, à la simplicité essentielle, à la pure flamme, au ciel bleu, en même
temps que ce qui se prépare c’est une catastrophe absolue, sa propre catastrophe. C’est vrai qu’il
y a chez lui un sacrifice. Cette dévolution du monde à la gaieté, ancienne, mais qui là affecte
jusqu’au cœur de la question de lart, sa fonction, sa nécessité, ce qu’il peut faire, ce thème est
porté jusqu’à la folie. Jusqu’au moment où Nietzsche est devenu une espèce de loque indicible.
Donc la gaieté comme subjectivation de la simlicité essentielle. Un art pour artiste, entendons
qu’il ne convoque plus le rassemblement d’un peuple. C’est un art aussi insu, un art dont la
simplicité est faite d’oubli. C’est un art oublieux. Nous apprenons à bien ne rien savoir, à bien
oublier. Il va être aveugle à lui-même, tout entier consummé dans sa simplicité. Ce n’est plus un
art de du retour de l’origine mais un art de l’actuel. De ce point de vue là va se produire (peut-
être est-ce la métaphore la plus profonde) un changement de statut du mot grec. Que veut dire
grec, être grec ? La nomination grecque continue. Ah ces grecs ! L’avant dernière phrase, il est
extraordinaire que cette phrase de ce Nietzsche est « ne sommes nous pas des grecs » au dernier
moment, tous les papiers classés, encore cela. Nietzsche dit qu’il va massacrer l’Allemagne, mais
il restera allemand si on entend par Allemagne le caractère indestructible d’être grec. Il est encore
là, mais grec a changé de sens. Grec ce n’est plus la convocation d’un peuple par la conjonction d
urêve et de l’ivresse, du mythe et de la musique. Ce que c’était originellement, dans une tradition
allemande, le peuple, la communauté rassemblée sous l’emblème de son façonnage mythique lui-
même soutenu par l’intensité de l’ivresse et de la musique. Ie le mythe qui configure le peuple en
lui donnant une énergie aveugle, c’était ça grec. Or là grec veut dire le pur consentement à
l’apparence. C’est l’apparaître comme radieusement pris dans son apparaître, c’est tout. Aucune
fonction d’institution de l’origine, de convication de la communauté, de fondation de l’esprut
mythique d’un peuple, de régénéation esthétique d’une race. Tout cela est complètement tombé.
Etre grec c’est aimer ce qu’il y a, en tant que c’est ce qu’il y a. on peut dire que grec bascule
entièrement du côté d’Apollon. Après tout, Apollon c’était la gloire de l’apparaître comme tel.
Dionysos était le fond de l’inévaluable, la puissance multiple de la vie. Apollon était l’apparence
solaire prise dans sa forme pure. Je dirais donc que grec c’est devenu au fond la solitude
d’Apollon, mais solitude en un double sens :
- d’abord, solitude d’Apollon car il est découplé de Dionysos
- ensuite, solitude d’Apollon car tout ceci est délié du thème de la configuration d’un peuple
Ceci vaut pour soi, en soi même, pour quiconque. Et qui était plus quiconque que le Nietzsche de
Turin, un exilé entre tous, dont personne ne se soucie. C’est pour lui que ça vaut, pour
quiconque. Il y a qch comme le devenir quiconque de Nietzsche dans ce texte sur Apollon. C’est
son côté princier, son vrai côté princier, le prince de l’acte comme n’importe qui partageant la
solitude d’Apollon. Alors, l’artiste, là aussi le dernier mot : ne sommes nous des grecs, des
artistes ? Jusqu’au dernier moment il y a eu cette idée. Mais grec et artiste changent de sens.
Artiste, c’est un adorateur de l’apparaître, c’est tout. C’est synonyme de grec, mais comme
Apollon. Adorateur de l’apparaître, de l’apparaître sensible. C’est le tenant d’un classicisme
rayonnant. En effet adorateur des sons et des mots.
Voilà ce que dit ce texte.
Seulement, le pb c’est quel rapport entre cela qui est dit et la question de l’acte, ie de l’explosif
non chrétien, de casser en 2 l’histoire du monde ? Il classe et met ça en dernier, mais quel rapport
entre l’art comme solitude apolininenne de l’adoration de l’apparaître et l’assurance de casser en
2 l’histoire du monde dans l’archipolitique ? Finalement la question c’est quel est le rapport enter
l’être artiste et l’être philosophe ? Entre l’etre artiste et l’être philosophe, il y a disjonction,
fissure chez le Nietzsche terminal. On a dit que Nietzsche dépoie le thème du philosophe artiste.
N seriat inventeur de cette figrue dit on souvent ; mais en réalit on a plutôt à la fin une déchirure
de ce thème, et même une désintégation. Philosophe artiste est pris dans une disjonction
essentielel qui fait que artiste au fond est devenu le deuil du gd art, ie le renoncement à la
conjonction, ou si vous voulez la solitude d’Apollon. Le philosophe lui a en chargé l’acte, sans la
ressource de l’art, qui est une solitude blessée. Voilà. Et finalement l’ultime question que nous
pose Nietzsche, c’est à mon sens une énigme concernant l’art, une énigme concernant la nature
des rapports entre art et philosophie. Il y a un leg de Nietzsche sur ce point : quelle est la nature
des rapports entre art et philosophie ? C’est légué par l’explosion même du thème du philosophe
artiste, par sa disjonction élcatée dans le Nietzsche terminal. On peut récapituler finalement ce
qu’on a convenu de ce legs. Quel est le contenu de ce legs ? Que nous lègue Nietzsche, là dessus,
à l’état disjoint ?
- le thème du grand art dont le paradigme est grec. Ça a été initié avant lui, ça a transité après lui
mais il en est un moment essentiel. La philosophie, nous dit Nietzsche, le philo, esprit libre et
hyperboréen (pas le chrétien ascétique), l’antiphilosohe (version nietzschéenne du philosophe), le
philosophe discerne le principe du grand art et soutient son retour. Le lien est clair, sous
l’hypothèse du gd art : en discerner le principe et en soutenir le retour. C’est le Nietzsche de
l’Origine de la Tragédie. L’équivoque du rapport à Wagner est déjà là. Le pirnicpe de l’art c’est
une conjonction paradoxale, mais où on peut dire qu’elle est celle en dernier ressort de l’infini et
du fini. La tâche de la philosophie est de discerner dans le gd art le mode propre de conjonction
entre entre le fini et l’infini qu’il propose et d’en soutenir le retour. Je propose de nommer cette
disposition là la disposition romantique. Ie Nietzsche a été romantique, et a proposé une sortie du
romantisme (il a nommé le rmanisme une gdr foire). On conviendra d’appeller romantique cette
figure du lien entre art et philosophie qui fixe à la philosophie pour tâche de repérer dans l’art
une forme de conjonction singulière entre le fini et le fini. Nietzsche a donné toutes sortee de
noms : tragédie… il y a chez Nietzsche cette disposition.
- il y a la thématique de l’art comme unité ou comme intensité radieuse de l’apparaître, l’art
comme principe formel concentré de l’intensité de l’apparaître. Ie en un sens comem captation
formeelle de la vie elle-même, comme réaffirmation de la vie dans l’élément de l’apparaître pris
dans sa forme. Quel est le devoir de la philosophie dans ce cas là ? Le devoir c’est de montrer
que dans ce cas, l’art ne doit pas être encombré, écrasé par la question de la vérité. La tâche du
philosophe c’est de délivrer l’art qui n’est que la proposition radieuse de l’apparaître lui-même,
de toutes les menaces que font peser sur lui la philo dans sa figure ascétique, critique, chrétienne,
qui prétend charger l’art de tache, devoir, capacité éducative, volonté instructive. Le philosophe
soutient l’art dans sa pure vocation vitale, ie dans la pure itensité de son apparaître, et de le
délivrer d’une destination au vrai, bon, bien. La philosophie est au service du laisser être l’art tel
qu’il est. Le principe subjectif est un principe de simplicité et de gaieté, principe de
subjectivation. C’est le principe du plaire : la destination de l’art c’est de plaire, ce n’est pas
d’instruire, d’éduquer, de diriger vers la vérité le bien, d’être profond. C’est de plaire, au sens
justement où plaire à la pure flamme qui monte au ciel bleu. Je propose d’appeler cette
disposition la disposition classique. En ce sens là, Nietzsche a été aussi un classique, il a aussi
soutenu cela une fois qu’il a épuise l’inconséquence ou l’imposture de l’art.
De Nietzsche à lui seul nous héritons d’une configuration classique et d’une configuration
romantique, intriquées, nouées.
Finalement ceci va se concentrer dans l’énigme de l’artiste. C’est une figrue foncièrement
équivoque, versatile. L’artiste comme type récapitule la complexité de Nietzsche :
- en tant qu’il est pensé comme homme de la conjonction, ie comme artiste du grand art (il y en
a, Eschyle par exemple), pour autant que l’artiste est un homme de la conjonction, il est un
homme de la vérité, malgré tout. Car somme toute s’il y a un concept nietzschéen de la vérité,
c’est bien celui là, celui de la tragédie. La vérité c’ets la tragédie. Pas seuleemnt que la vérité est
tragique mais la tragédie est la vérité : par un miracle, la volonté grecque arrive à être tenu en
conjonction ce dont la séparation fait la damnation ascétique et le fourvoiement de l’humanité.
Car en fin de compte le déchaînement des forces réactives est lié à la dissociatoin de ce que la
tragédie conjoint Ce n’est qu’en travaillant à cette disssociation que le socratisme puis le
christianisme vont pouvoir asservir l’humanité dans le déchaînement des forces réactives. C’est
la morale, ie essentiellement la non vérité au sens de Nietzsche (affirmation vitale). Donc la
tragédie c’est la vérité. Donc l’artiste tragique, le vrai artiste tragqique, est bien un homme de la
vérité en tant qu’homme dela conjonction. C’est peut-être le seul homme de la vérité reocnnu
par Nietzsche.
- d’un autre côté, en un autre sens, qui est lui délié du grand art, l’artiste c’est la solitude
d’Apollon ie l’homme de l’apparaître simple, ie au contraire l’homme de l’illusion vitale.
L’homme de l’illusion vitale utile, celle qui renforce circonstanticellement la puissance, sans
conjonction (ie la vérté). De là que Nietzsche dira tnatôt que l’artiste est un t ype de la vérité et
tantôt un type de l’illusion, ce qui lui permet de reconnaître à Wagner son identité d’artiste. Mais
W ne peut être reconnue comme artiste (imposteur) que car la figure de l’artiste est équivoque,
tirée entre 2 significations hétérogènes.
Donc dispositions romantique, disposition classique, équivoque de la figrue de l’artiste, où en
sommes nous dans les rapports art philo, comment avons-nous traversé le champ de Nietzsche ?
La question clé est qu’est-ce qui fait que l’art est, au regard de la philo, dans la poss de rapports
aussi intriqué et évasifs, contraductoire ? La question est quest-ce l’unité pertinente ? Qu’ets-ce
que la philo appelle art, quelle et l’unité pertinente. Ce n’est pas simple, chez Nietzsche il y a :
Wagner, la tragédie, l’artiste, Carmen. Il y a une variabilité de nomination : l’auteur, l’œuvre, une
séquence ou un genre. Cette question est primordiale. Si on veut après N examiner la question
des rapports art et philo, il y a une question de déterintaion de l’unité pertienet de ce raopport ;
est-ce l’oerve d’art qui done l’art, l’ieuvre d’un artiste, ou l’artiyste ? Souvent c’est l’artiste, dans
un sens plus important que l’œuvre. Est-ce autre chose ? (la tragédie).
Il y a un 1er élément de repérage, et on pourrait décider chez Nietzsche lui-même que selon qu’on
adopte la thématique de l’œuvre comme unité pertinente pour la philo ou le type de l’artiste, ou
des séquences singulières (la tragédie), on noue l’art et la phiol de façon différente. On ouvre à
des hypothèses différentes sur le rapport art philo. Je repartirai de cetet question la fois
prochaine, frontalement : si on cherche à penser la question du rapport entre l’art et la
philosophie, quelle est la spécification du lode propre de présence d el’art ? Qu’est-ce que philo
nomme art ? Chez Nietzsche lui-même il y a eu une grande complexité de la question de la
nomination philo de l’art antérieure à la question du rapport, qui initie le rapport. Ce sera notre
prochaine fois…
DERNIER COURS

… d’avoir tout dit, ou dit l’essentiel, mais elle nous a conduit au legs de N sur la question de
l’art, et plus précisément sur la question du nœud entre art et philosophie, dans la guise
contemporaine de cette question. Je pense que c’est tout de même pour part à partir de N ou de
l’antiphilosophiei de N, que s’instruit la question dans le siècle qui est : où en est-on du rapport
entre art et philosophie, question complexe et controversée. Nous avons montré que la question
de l’art était chez Nietzsche à la fois de toute évidence centrale et profondément divisée. Pour
rappeler à quel point elle est, et est demeurée jusqu’au bout centrale, je voudrais tout de même
vous lire un fragment de 88, un fragment du printemps 88, qui est somme toute un véritable
cantique à l’art : « l’art, et rien que l’art, c’est lui seul qui rend possible la vie, c’est la grand
tentation qui entraîne à vivre, le grand stimulant qui pousse à vivre. L’art, seule force
antagonique supérieure à toute négation de la vie. L’art, l’antichistianisme, l’antibouddhisme,
l’antinhihilisme par excellence. L’art, rédemption de celui qui sait, de celui voit, qui veut voir le
caractère terrible et problématique de l’existence, de celui qui sait tragiquement. L’art,
rédemption de celui aui agit, de celui qui non seulement voit, mais vit, veut vivre le caractère
terrible et problématique de l’existence, de l’homme tragique et guerrier, du héros. L’art,
rédemption de celui qui souffre, donne accès à des états où la souffrance est voulue,
transfigurée, divinisé, où la souffrance est une forme de la grande volupté ». Voilà !
Il y a tout de même jusqu’au bout l’art, rien que l’art. Cette thèse, en un certain sens, on pourrait
dire en un certain sens qu’elle est pour part le dernier mot de l’antihphilosophie de N. C’est au
moment même où il écrit que « le philosophe est le criminel des criminel » qu’il écrit
conjoinctement « l’art et rien que l’art ». On peut soutenir qu’il y a un mouvement d’ensemble
qui en quelque manière sacrifie la philosophie à l’art, au nom de sa puissance supériure,
transfiguration de la vie, et y compris et essentiellement de la vie souffrante. Et en même temps
on a vu que de l‘intérieur de cette généralité puissante qui finalement dévoue l’existence à l’art,
et inversement sauve ou relève l’existence par l’art, il y a une scission, division, complexité
d’élaboration extrême qui fait que le mot d’ordre « l’art et rien que l’art » achoppe en réalité sur
une question encore plus essentielle qui est « qu’est-ce que l’art ». L’art et rien que l’art, certes.
Mais l’art, finalement. Dans ce cantique, l’art est supposé quant à son existence. Pour autant qu’il
y a l’art, alors oui l’art et rien que lui. Mais qu’est-il, quel art et y a-t-il de l’art ? Voilà les
questions que le philosophe masqué doit traité, quelle que soit la dévioion pour l’art de
l’antiphilophe.
Sur cette question, il y a finalement chez N
- d’une part un 1er montage, un 1er dispositif, tournant autour de la thémétique du grand art
- et l’effondrement de ce dispostif, autour du cas Wagner
- et il y a l’esquisse hâtive d’autre chose, mais qui d’une certaine façon demeure pour part
indécise.
Donc N nous lègue, 1er point, la question de l’art, de l’art contemporain, y a-t-il de l’art, comme
une question redoutable et nullement évidente. Nullement évidente, et même prise dans l’ombre
de la quasi-certitude qu’en tout cas il n’y a pas le grand art, ie l’art qui serait la figure en retour
éternel de l’art grec (c’est la revenu de l’art grec ou de la tragédie primordiale).
Et nous avions dit la dernière fois finalement cette scission fait que le legs de Nietzsche sur la
question de l’art pour nous est un legs complexe, qui ne se résout nullement dans un cantique
pour l’art, dans une forme, au 20ème siècle, est un leg supérieure, qui ne se résout pas dans un
cantique pour l’art, dans une forme supérieure d’esthétique de l’existence, masi qui entre dans
des considérations plus difficiles à trancher et à décider.

On avait dit :
- il y a chez Nietzsche le legs d’une possible disposition romantique, retransformée, réélaborée,
qui serait la disposition tragiquement proprement dite, la disposition tragique moderne, dont la
philosophie cernerait le principe, soutiendrait le retour, comme Nietzsche l’a fait longuement
autour et à propos de Wagner. Et dont on peut dire que la maxime centrale est que l’artiste du
grand art est celui qui procède à la conjonction paradoxale du fini et de l’infini.
Parenthèse : j’emploie « conjonction », au sens de conjonction du rêve et de l’ivresse, de
l’apollinien et du dionysiaque, pour bien indiquer qu’il ne s’agit pas d’une dialectique. Je suis
bien d’accord avec Deleuze (ce n’est pas une configuration contradictoire, au sens du
mouvement hegelien, mais c’est une conjonction et quasiment une conjonction forcée, et dans
cette force on retrouve le concept nietzschéen de la puissance, ie que la puissance de l’artiste est
précisément de conjoincre en force ce qui de soi même ne se laisse pas conjoindre. C’est d’vaoir
la pusisance de la conjonctione elle-même. Tel est ce qui fait le grand tragique. Il est dans la
puissance de cette conjonction. Conjonction du fini et l’infinini, c’est réellement conjonction et
non pas le devenir ou la relève de l’un par l’autre ou le mouvement de la contradiction.
- se fait jour dans le Nietzsche tardif une disposition classique (avec une généalogie), où l’art est
pris non dans la puissance de la conjonction mais au contraire dans le principe aérien de la
simplicité et de la gaieté. Il est l’absentement de toute profondeur, et au fond par rapport à la
conjonction précédente, il basculerait dans la figure apollinienne comme tel, ie le goût et
l’attachement de l’apparaître pris dans sa forme. Dans ce cas on pourrait dire l’art est
essentiellement fini. On pourrait même dire : l’art, c’est l’affirmation heureuse de la finitude.
Donc il y a cela, il y a cette double disposition.
- et puis l’artiste, l’artiste est une figure qui est laissée par Nietzsche dans un état foncièrement
équivoque. Je voudrais signaler que cette idée du caractère foncièrement équivoque a une
descendance dans l’artiste moderne. Parce que précisément elle n’est plus prise dans la simple
puissance de la conjoncion, du grand art, elle est prise dans un mouvment simple, qui est mui-
même pour part introubable dans l’art morderne, cette idée que l’artiste est foncièrement
équivoque aura une postérité artistique très grande. Je pense par ailleurs à l’univers romanesque
de Thomas Mann. Réellement, cet univers est hanté ou habité par une méditation ou de reprise
immanente du thème du caractère équivoque ou confièrement équivoque de la figure de l’artiste,
distribué en quelque manière métaphoriquement entre santé et maladie, comme s’il y avait qch de
l’artiste qui est toujours dans l’imposture à faire valoir comme santé une maladie essentielle. Ie
de déployer dans la figure de la splendeur formelle qch qui est en réalité dans son être intime est
pathologique ou pervers. Et l’artiste, y compris chez Mann, sera débusqué avec une sincérité
créatrice jusqu’au point où au fond il est la gloire possible dans l’apparaître artistique, et lui seul,
d’une donnée immanente qui est justement dépourvue de toute santé. Il est par conséquent en un
certain sens la puissance de l’impuissance.
Alors en réalité il faudrait rattacher ce point à l’équivoque chez Nietzsche du rapport entre l’art et
la sexualité (cf la dernière fois). Cette question du rapport entre art et sexualité est omniprésente
chez Mann, métaphoriquement ou directement. Il est vrai qu’il y a chez Nietzsche une sorte de
grande ambivalence sur ce point : il soutient là aussi simultanément ou dans des diachroies
courtes que :
- le grand art a pour principe d’assumer joyeusement et affirmativement l’orgiaque sexuel, dès
l’OT (et puis cela est escorté par la polémique antiascétique, le christianisme comme dispsitif
fondamental de répression des instincts)
- et il soutient en même temps que l’artiste est essentiellement une figure chaste, ie une figure qui
ne s’abandonne pas à l’immédiateté du désir sexuel. C’est un thème assez freudien, ie que
somme toute il y a une seule énergie libidinale, une seule réserve de puissance. Et si on la
dilapide dans la volupté, c’est autant de perdu pour l’art. Si on effectue, on ne sublime pas.
Alors 2 exemples sur ce point :
- Fragments Posthumes, mais dans les moments où Nietzsche revisite l’ensemble de son œuvre,
à la fois pour écrire Ecce Homo, sa biographie en pensée, et pour écrire Nietzsche contre
Wagner (j’avais dit la dernière fois qu’il y a dans le Nietzsche terminal cet aspect émouvant de
classement des papiers ou certains de ses papiers). Malheureusement le reste de ses papiers, c’est
sa sœur qui les a classés. Elle ne l’a pas fait sans arrière pensée. Il en a classé quelques uns qd
même. Et ce qu’il a classé gravite autour du reparcours de son œuvre. Je reponctue sur ce point :
il le fait en partie parce qu’il lui est devenu essentiel d’énoncer qu’il y a Nietzsche. Le point ne
doit pas être perdu de vue. Ce n’est pas du tout testamentaire à proprement parler. C’est
l’ensemble de l’ordonnancement de la preuve, publique, qu’il y a Nietzsche. Nietzsche est lui-
même une catégorie de la pensée dans le Nietzsche terminal, et non pas une personne à
psychologie. Il s’agit donc d’instruire la validation publique de la catégorie Nietzsche dont j’ai
dit qu’elle venait là où le grand art était en défaillance, la catégorie venait occulter avais je dit la
béance ouverte par l’effondrement du thème du grand art. C’est le sens profond du titre
Nietzsche contre Wagner.
- dans un de ces textes où il revisite Origine de la Tragédie, c’est terminal, en novembre 88, il
parle du mystère orgiaque : « que s’assurait l’hellène grâce à ces mystères ? La vie éternelle, le
retour éternel de la vie, la promesse et la consécration de l’avenir dans la procréation, un oui
triomphant à la vie audelà de la mort et du changement, la vrai vie, survie globale dans la cité,
dans la commnuauté, le rapport des sexes, le symbole sexuel conçu comme le symbole le plus
vénérable en soi, la vraie quintessence symbolique de la…». Donc le rapport des sexes et le
symbole sexuel conçu comme le concentré même de l’héritage hellène, qui par ailleurs se donne
comme grand art. et il ajoute « je ne connais pas de symbolique plus haute que la symbolique
sexuelle. Il a fallu du christianisme pour faire de la sexualitéune une saleté. La notion
d’immaculée conception a été la pire bassesse psychologique jamais atteinte sur terre. Elle a
sali le… » Donc 1er versant : l’idée que finalement le grand art dans l’origien grecque est associé
de manière cruciale à la quetsion du rapport des sexes, de la symbolique des sexes, et qu’il y a un
nouage essentiel entre pouvoir assumer la dimension sexuelle de l’existence, sans la figure du
péché, sans qu’elle soit marquée par la figure du péché, et la capacité à affirmer la vie dans la
figure du grand art. Donc l’absence d’ascétisme, l’absence de figure répressive, l’absence de
défiguration du sexuel comme tel par Nietzsche est assigné à l’affirmation la plus haute de la
puissance vitale. C’est un texte dionysien.
- mais en octobre 88, donc en même temps, et dans les passages laissés ou corrélés : on trouve
ceci à propos de l’artiste « pourtant, en moyenne, l’ariste est en fait sous la contrainte de sa
mission, de sa volonté de maîtrise, un homme tempérant, souvent même un homme chaste. Son
instint dominant l’exige de lui, il ne lui permet pas de se dépenser à sa guise. C’est une seule et
même force que l’on dépense dans la conception artistique et dans l’acte sexuel. Il n’y a qu’une
espèce de force. Succomber en cela, se gaspiller en cela, c’est pour un artiste une trahison. Cela
trahit le manque d’instinct, de volonté même, cela peut être signe de décadence, cela dévalorise
en tout cas son art jusqu’à un point incalculable. Je prends le cas le plus déplaisant, le cas
Wagner. Wagner, ensorcelé par cette sexualité incroyablement maladive qui fut la malédiction
de sa vie, ne savait que trop ce qu’un artiste perd quand il perd à ses propres yeux sa liberté, son
respect de lui-même. Il est condamné à être comédien. Son art même devient pour lui une
constante tentative d’évasion, un moyen de s’oublier, de s’étourdir. Cela altère, cema détermine
finalement le caractère de son art. Un tel homme non libre a besoin d’un monde de haschich, de
brumes étranges, lourdes et enveloppantes, de toutes sortes d’exotisme et de symbolisme de
l’idéal, ne serait-ce que pour se débarasser de sa propre réalité, un tel homme a besoin de
musique wagnérienne ».
Alors, je ne veux pas m’attarder sur cette question mais elle est tout de même significative. En un
certain sens le partage que je propose de percevoir dans la doctrine de Nietzsche de l’art peut
aussi se dire dans ces termes. C’est un texte purement apollinien, ie un texte tout entier côté de la
maîtrise de la forme. Il ne faut pas oublier que la figure dionysiaque de l’art c’est sa figure
abandonnée, abandonnée mais abandonné affirmativement : c’est celle de l’abandon affirmatif à
la figure de la vie. Tandis que la figure apollinienne est la figure en maîtrise. Naturellement l’une
comme l’autre ont leur dmension affirmative et leur dimension réactive (cf Deleuze sur ce point,
analyses excellentes). Mais l’affirmation dionysiaque est dans un certain sens justement dans
l’abandon ou le oui quasi inconscient à la puissance vitale. Tandis que la dimension affirmative
du côté apollinien, c’est de fait la maîtrise formelle qui se soumet l’apparaître pour en affirmer le
pur apparaître. Alors on voit bien, on l’a dit la dernière fois, que la conjonction ne tient plus dans
le Nietzsche terminal. D’une certaine façon, on continue à trouver des valorisations de l’élément
dionysiaque, on trouve aussi des valorisations de l’élément apollinien, de plus en plus
considérables en effet, c’est le versant classique l’emporte peu à peu, mais la conceptualité de la
conjonction (qui réglait dans le principe de l’art dans l’OT) est affaibli. Il y a qch de scindé, qui
n’arrive plus à tenir ensemble non seuelment dans l’art lui-même mais aussi dans la pensée de
l’art. ça se dit aussi dans le nœud de l’art et de la sexualité. La sexualité va être considérée à la
fois du côté dionysiaque comme la symbolique supérieure dont l’art s’alimente, et du côté
apollinien, de la maîtrise des formes, comme une pure et simple dilapidation d’énergie (comme
une perte de puissance). Ceci aura une grande fortune littéraire et artistique après Nietzsche, chez
Mann et d’autres, avec un nappage psychanalytique par dessus. Mais finalement la
question s’instituera dans les termes suivants : qu’est-ce que l’art a à faire avec le sexuel ? La
question devient explicite, et vous voyez qu’elle n’a pas attendu à proprement parler le dispositif
psychanalytique de Freud. Elle est explicite chez Nietzsche, mais c’est une question qui en réalité
va prendre non pas seulement la figure du rapport entre le sexuel, l’énergie sexuelle ou la libido,
et l’art mais de façon plus insistante, elle est entièrement déjà présente dans le texte de Nietzsche
sur Wagner, va prendre la forme d’une question qui est celle du rapport entre la perversion et
l’art. C’est ça qui va devenir la question insistante, comme si d’une certaine façon la thématique
de la sexualité affirmative grecque dont Nietzsche parle, dans le 1er texte, était une question qui
n’arrivait plus à être moderne, et était en réalité mythique. Il faut voir que cette symbolique
sexuelle est ordonnée à la procréation, c’est la sexualité civique, c’est la sexualité dans les rêts de
sa destination collective, même quand elle est célébrée de façon orgiaque c’est cette sexualité là
qui est célébrée. Pour Nietzsche c’est comme ça.
Et par contre, dans Wagner c’est la thématique d’une sexualité maladive, contournée, c’est en
dernier ressort une sexualité pervertie ou perverse. Je pense que de ce point de vue là, l’art
devient lui-même un analyseur du sexuel, il se présente ou se propose aussi comme un analyseur
du sexuel et en particulier comme un analyseur de sa versatilité, ie de son caractère non
univoque. Il n’y a pas d’univocité du sexuel, soit sous forme de norme soit sous forme interdit.
Donc on dirait l’art du début du siècle sous diverses formes (très frappantes en peinture) a été
hanté par la question du rapport de la ressource artistique elle-même, non pas exactement au
sexuel - en termes d’énergie simple - mais à la versatilité de ses effets. Et à vrai dire sur un
terrain que je ne crois pas être exactement celui d’une problématique de la sublimation. C’est ça
le point : ce n’était pas exactement dans les termes de l’énergie à ne pas gaspiller dans des
bizarrerie de tous ordres, mais qu’il faut réserver pour la simplicité formelle de l’art apollinien,
ce n’est pas dans cette vision classique, mais dans cette vision qui intriquait ou nouait la question
de la capacité artistique elle-même à la question de la versatilité des figures de la sexualité. Pour
donner un exemple, on peut dire que la Mort à Venise de Thomas Mann est une sorte emblème
de cela. C’est son sujet. C’est pour ça que c’est un texte exemplaire sur ce point (Visconti l’a
compris ainsi). Le sujet n’est pas tant la mort, comme le dit le titre, que la question de savoir :
qu’est-ce que l’artiste est en état de penser, du point de son art, de son propre désir ? C’est cette
question là. Je pense que cette question a été une question en effet tout à fait centrale. Elle est
souvent prise sous le schème de l’intrusion de la psychanalyse dans la figure de l’art. Je crois que
ceci est 2nd. J mentionnais cela chez Nietzsche pour montrer que, plus originellement avant la
psy, et de façon plus immédiate que la méditation en pensée quelle en propose, il y a une
destination de l’art lui-même, de l’art post-nietzschen, qui s’approprie, comme enjeu interne de
son devenir, la question de son rapport à la versatilité du sexuel. C’est présent et pointé
absolulment chez Nietzsche. Voilà !
Nous avions conclu cela en disant : finalement, la question peut-être la plus insistante que lègue
Nietzsche, dans ce panorama complexe, c’est finalement la question : qu’est-ce que la
philosophie est en état d’entendre sous le nom art ? C’est trop facile de dire quelle est l’esssence
de l’art ou qu’est-ce que l’art ? C’est une question intemporelle et générale. La question
nietzschéenne, son tourment à travers cette question du grand art est plus spécifié : il y a l’art
rien que l’art, et il sauve la vie. D’accord, mais qu’est-ce qui est entendu sous ce nom art ? Cette
question est d’autant plus troublante quand on essaie de la ressaisir chez Nietzsche que, au fond,
il y a une circularité chez N sur ce point. Il y a une circularité car à bien y regarder, l’énoncé l’art
c’est ce qui sauve la vie, c’est ce qui relève la souffrance etc… est aussi bien à vrai dire la seule
définition de l’art que ultimement il propose. Ie que l’art sauve la vie, mais qu’est-ce que l’art ?
Ce qui sauve la vie. Il n’y a pas tellement d’autre définition. C’est la forme non chrétienne, non
nihiliste, du rapport à la vie. C’est la seule réelle puissance antinihiliste. Mais si on demande
l’assignation de cette puissance, quel est son trait, sa singularité, de quel geste ou de procédure il
s’agit, il y a très peu de chose. En un certain sens, je soutiendrais que une des énigmes que lègue
Nietzsche est que l’art est omniprésent dans son œuvre sans d’une certaine manière y être
aucunement identifié, ou identifié dans des protocoles très disparates et fugitifs. A cause de cette
circularité essentielle qui est que on le reconnaît à ceci que il permet de vivre, mais en un sens,
c’est justement ça qu’il est, la puissance qui donne, pour permet de vivre. Mais c’est ce qu’il est,
c’est la puissance qui permet de vivre. Mais sous la question qu’est-ce qui est entendu réllement
sous ce nom, la pbtique de Nietzsche est très difficile à reconstituer.
Or je pense que sur ce point il lègue une vraie question, même avec cette circularité un peu
obscure. Une vraie question qui est que précisément, ce que la philosophie est en état d’entendre
sous le nom art est en effet devenu problématique, tout à fait problématique, c’est une question
qui n’a nulle évidence. Je ne dirais pas que ceci atteste d’une crise de l’art, par exemple, bien que
chez Nietzsche il en aille ainsi dans la mesure où il y a l’effondrement du principe du grand art.
Mais je crois que la question de l’identification philosophique de l’art est une question qui s’est,
elle, considérablement embrouillée. Elle s’est embrouillée probablement à partir du moment où il
est devenu patent que cette identification ne pouvait se faire dans le registre d’une esthétique. Et
on soutiendra que la dernière esthétique est effectivement celle de Hegel. Que faut-il entendre par
esthétique ? On appellera esthétique précisément un mode de fonctionnement du nom art dans la
philosophie. C’est un certain mode de fonctionnement du nom art dans la philosophie. Et ce
fonctionnement, très originaire, dont on peut penser que en ce sens Hegel est la dernière figure,
consiste à identifier l’art dans son rapport à l’idée. L’art comme l’instance spécifique de l’idée.
L’idée au sens par aileurs que par ailleurs tel ou tel philosophe va lui donner (l’Idée chez Platon,
l’Absolu chez Hegel). Mais là d’une façon générale la philosophie se noue à l’art en examinant
l’art comme figure singulière au fond de présentation de l’idée. L’art est un des modes sous
lesquels l’idée se présente. Même l’esthétique de Kant est encore sous cette maxime, de façon
complexe, notamment dans la registration du fait qu’il s’agit en quelque manière de la
présentation de l’idée sans concept. Le thème général d’une esthétique finalement en ce sens là
est quand même le thème selon lequel l’art est la forme sensible de l’idée. Qch comme ça. En
tout cas c’est un nouage du le sensible et de l’idée, qui peut être présentatif, dévalué, ou au
contraire révalué, mais c’est un nouage sensible / idée. C’est le rapport entre art et philosophie en
terme d’esthétique. Au fond, vous voyez qu’une esthétique c’est ce qui place l’art, ie ce qui
constitue sa place, du point de la philosophie, c’est une opération de placement philosophique de
l’art. Et comme tout placement ça se fait dans un espace des places, et donc toujours
virtuellement dans une hiérarchie des présentations de l’idée. D’où finalement le fait qu’on
reconnaît presque toujours une esthétique au fait qu’entre autre chose elle propose une hiérarchie
des arts eux-mêmes, parce que le placement de l’art par la philosophie est aussi un placement
intrinsèque des arts dans l’espace laissé à l’art. On aurait des critères assez simples. On aurait des
critères assez simples, par exemple dans une esthétique, l’art est toujours placé, ie en réalité
comparé à autre chose, disposé dans un espace de placement qui institue sa singularité ou sa
différence par rapport justement à d’autres figure de l’idée (la philosophie, ou la science), et puis
finalement ce placement se raffine, se singularise ou s’effectue dans une disposition hiérarchique
des arts, dans une classification des arts, classification philosophique des arts, parce que
évidemment les arts c’est le mode propre propre sous lequel est remplie la place de l’art. La place
de l’art n’est jamais remplie que par le déploiement des arts. Donc il y va y avoir une topologie,
toute esthétique est une topologie des arts. Sur un bord un art, un autre art sur un autre bord.
Finalement on peut dire dans le lexique de la métaphysique qu’il va y avoir un art supérieur et
des arts moins supérieurs. Ça va disposer une hiérarchie. Le mode de nouage de l’art suprême à
l’idée est l’antichambre d’autre chose, tandis que au contraire il y a un art plus inférieur qui se
noue lui à encore autre chose. Donc j’appelle ici esthétique une figure générique du nouage entre
philosophie et art dont on peut dire qu’elle est au régime du placement. Et encore une fois, le
signe empirique du régime du placement, c’est la capacité philosophique à proposer une
classification des beaux-arts. Et donc dans une esthétique il faut voir que la philosophie
intervient de façon évaluante, elle propose une évaluation des arts, tout placement est aussi une
évalution, une évaluation comparative, hiérarchisée, de telle sorte que l’esthétique est aussi
normative. On ne peut pas dire qu’elle distribue nécessairement un principe de … concernant les
œuvres, mais elle est normative catégoriellement, concernant le système général des beaux-arts.
Si on examine grossièrement la doctrinre de hegel, c’est une esthétique, en ce sens, peut-être la
plus accomplie, on y trouve ce qu’on vient de dire : classement, classification et en même temps
histoire des arts, et comme vous le savez, c’est accompagné de la thèse selon laquelle l’art est
fini. La thèse l’art fini, il faut la comprendre. Il ne veut pass dire il n’y a pas ou il n’y aura plus
d’oeuvre dart : pour la pensée l’art n’apportera plus rien de nouveau. Ce dont l’art est désormais
capable, la philosophie en est capable de façon suréminente. L’art est relevé de ses tâches. Ça ne
veut pas dire qu’il ne continue pas de façon empirique. La thèse de Hegel, c’est une thèse de
placement mais comme il est historicisé, c’est une thèse de fin. En réalité, je pense que ce que
Hegel énonce, et à juste titre, c’est à mon sens la fin de l’esthétique, pas la fin de l’art, mais la fin
de la disposition esthétique du rapport de la philosophie à l’art. Il y a qch qui là s’achève, mais ce
n’est pas l’art, pas même au sens où Hegel le dit. Je ne ciors pas, nous ne pourrons pas croire que
l’art ait achevé le destin de pensée qui est le sien, la singularité novatrice de son invention, la
proposition qui est la sienne, qu’il ait été relevé par l’approrpiation philosophie de l’idée absolue,
mais ce que nous pouvons croire c’est que le nouage esthétique de l’art avec la philosophique
atteint son bord terminal. Donc le cadre hérité d’intelligibilité philosophique de l’art serait avec
Hegel devenu obsolète, aurait achevé ses vertus de pensée avec Hegel. On peut le soutenir. Hegel
marque non pas la fin de l’art mais la fin de cette disposition particulière de la philosophique à
l’art qu’est l’esthétique. Ce serait la dernière esthétique, qch comme ça. Pour Hegel, il y a
identification entre fin de l’esthétique et fin de l’art puisque sa thèse c’est que l’appropriation
philosophique de l’art épuise son essence. Pour Hegel, l’etshétique est la pensée dernière de ce
dont l’art est capable. Donc la fin de l’esthétique peut être interprétée comme fin de l’art. ce n’est
pas incohérent. Pour nous il faut dissocier les 2 choses, si on ne pense pas que le placement
philosophique épuise l’essence de l’art. Il n’y a pas fin de lart, mais fin du montage esthétique du
rapport de la philo à l’art… Nietzsche est un penseur moderne de l’art, parce que son approche
de l’art ne relève pas d’une esthétique. Nietzsche c’est celui qui prend acte dans la pensée de la
fin de l’esthétique comme figure héritée du nouage de la philosophie à l’art. C’est donc une
dimension qu’on pourrait dire post-esthétique du rapport nietzschéen à l’art. Prendre acte de ce
que on ne peut plus rapporter la philosophie à l’art dans les catégories d’une esthétique. Je vous
signale au passage que ceci vaut en réalité pour le rapport de la philosophie au système de ses
conditions tout entières. On ne peut pas non plus soutenir dans la modernité que le rapport de la
philosophie à la science peut se faire dans le schème d’une théorie de la connaissance.Or en un
sens la thé de la connaissance joue dans le rapport de la philo à la science le même rapport que la
philosophie à l’art. Il y a là une crise d’ensemble qui ne concerne pas les procédures concernées,
l’art la science, mais qui concerne la manière dont la philosophie se noue à ces procdures. Elle
est grosso modo la mise à mal de l’esthétique, de la théorie de la connaissance, ou de
l’épistémolgie, mais aussi la mise à mal de la philosophie politique. Sur la question particulière
de l’art, l’importance de Nietzsche c’est de tenter de s’établir dans un rapport non esthétique à
l’art. C’est sa grandeur. Et alors, ce qu’il nous lègue sur ce point, si nous partageons ce pb, et je
crois profondément que nous le partageons, en effet, nous sommes orphelins de toute esthétique.
La tentative de la refabriquer, de la rabibocher est réactive. Il n’y a pas et il n‘y aura pas
d’esthétique, dans la modernité, pas plus qu’il n’y aura d’épistémologie ou de philosophie
politique. C’est bon pour l’appareil académique. Donc Nietzsche nous lègue ce point, mais il
nous en indique ou nous en spécifie les difficultés. Cette difficulté, elle est double.
- on peut la prendre du côté de la philosophie : ie la philosophie comme telle est-elle capable
d’un rapport à l’art autre qu’esthétique ? N’est-elle pas si je puis dire viscéralement esthétisante
sur ce point ? ça c’est la 1ère question. Vous en voyez l’importance : c’estt que si en un certain
sens la philosophie est en réalité incapable d’un rapport à l’art autre qu’esthétique,
l’effondrement de l’esthétique après Hegel n’est que le symptôme de l’effondrement de la
philosophie, à l’épreuve de l’art. En fin de compte, la modernité serait un moment où la
philosophe s’avère incapable de soutenir l’épreuve de l’art. Et ce serait un symptôme de sa
propre déréliction : l’épreuve de l’art serait en réalité mortelle pour la philo. Elle montrerait son
incapacité, car comme l’esth est obsolète, elle n’arriverait pas à s’établir dans un rapport
quelconque inventif et renouvelé à l’art. Or il est évident que Nietzsche partage pour part cette
conviction. C’est ça le problème. Il ne la partage pas entièrement, mais il la partage pour part. ie
pour part il est réellement un antiphilosophe, et il dit que que la nécessité de l’antiphilosophie, de
la polémique contre la philo, est éduquée par l’art. L’épreuve de l’art organise l’antiphilosophie
et non pas la philosophie. On aura la maxime : l’art, rien que l’art, ce qui ne veut pas dire autre
chose que : pas la philosophie. Donc 1ère question : si on suppose que en fin de compte la
philosophie est pour part identifiée par l’esthétique, alors la thèse de l’effondrement de
l’esthétique est une thèse sur la philosophie, et pas simplement sur le rapport art / philo. Si on
soumet la philo à l’épreuve de l’art moderne, ce qu’on cnostate, c’est son incapacité à soutenir
cette épreuve, car elle tente toujours de ramener la catégorie ruinée d’esthétique. Un autre
manière de le dire est la suivante : l’esthétique est une position de maîtrise. La philosophie c’est
la maîtrise, et en particulier la maîtrise de l’art. L’esthétique c’est la philosophie tenant sur l’art
le discours du maître. On indique la place, on hiérarchise. On pourrait dire que Nietzsche est
emblématique de la destitution de toute capacité à exercer une maîtrise sur lart. Ce serait ça : ce
serait au fond la philosophie a toujours tenté d‘avoir à l’art un rapport de maîtrise, avec l’énoncé
de la fin de l’art on arrive au comble de cette maîtrise, mais c’est aussi bien son effondrement.
Destitéue de sa position de maîtrise possible sur l’art dans sa configuration esthétique, finalement
la philosophie est destituée de son identitée, s’il est vrai que l’identité de son discours est le
discours du maître. Ce qui donne la question suivante : la philosophie est-elle en état de soutenir
à l’art un rapport qui ne soit pas un rapport de maîtrise ? La philosophie peut-elle vouloir autre
chose à l’art que de le maîtriser ? On sait très bien que une solution proposée dans le siècle a été
le renversement, ie c’est l’art qui est le maître de la philo. Tendance dépolyée dans le siècle :
puisque la philo doit être destituée de sa figure de maîtrise au regard de l’art, c’est que dans cette
destitution c’est l’art qui est l‘éducateur véritable, la figure d’invention, de percée, de révélation
fulgurante, et la philosophie court derrière. Il y a aussi de ça chez Nietzsche. L’art est la grande
éducation de celui qui sait, l’art est le maître véritable, le maître de la vie. Ça nous lèguerait une
2nde question : est-ce que la philosophie peut avoir à l’art qui n’est ni de maîtrise ni de
soumission ? ie au fond où on renonce en effet au projet esthétique, sans pour autant avoir à crier
« l’art, rien que l’art », ce qui est un peu divinisant. Le mot diviniser figure dans le texte de
Nietzsche : l’art est une divinisation de la vie et de la souffrance. On dirait cela : la philosophie
est-elle en état de proposer dans les conditions contemporaines, et de l’art et d’elle-même, ce
qu’on pourrait appeler un rapport libre à l’art ? Ce serait sans doute la question que Nietzsche
nous lègue. En entendant par rapport libre, un rapport qui n’est pas pris d’un côté ou de l’autre
dans la figure de la maîtrise. Qu’est-ce qu’un rapport libre autrement que négativement,
autrement que dans la figure de la maîtrise ?
- c’est la 1ère question sur le bord de la philsoophie. On y reviendra dans notre ultime séance.
Mais vous voyez que le point est comme toujours quand il s’agit de liberté est celui de l’égalité.
Qu’est-ce qu’un rapport égalitaire entre la philosophie et l’art, rapport égalitaire qui enveloppe le
principe de différenciation radicale des 2. Alors bizarrement, le point clé est de bien comprendre
que dans l’un et dans l’autre il ne s’agit en rien de la même chose. C’est la condition absolue de
l’égalité. S’il s’agit de la même chose, vous êtes dans une figure qui est inéluctablement une
figure de rivalité. Si c’est la même chose qui circule entre art et philosophie, on se demande
lequel l’effectue le plus complètement, radicalement. En fin de compte, eu égard au devenir
dialectique de l’idée absolue, la philosophie relève l’art, il y a eu l’époque de l’art mais c’est fini.
Donc la clé, qui est obscure chez Nietzsche, c’est finalement l’intelligibilité du fait que les
opérations en pensée qui sont en jeu dans les 2 cas ne sont pas les mêmes.
- du côté de l’art, ce qui entraîne la question suivante, qui serait la question : que pense l’art ?
avec comme arrière plan le fait que ce qu’il pense n’est pas en rivalité, susomption, placement
de ce que pense la philo par exemple. Un rapport libre suppose qu’à un moment donné on n’ait
pas une catégorie circulante, qch qui circule entre les 2, qui est en partage entre les 2, qui est
exprimé par les 2, et qui rend en un certain sensleur nouage inextricable ou alors captif d’une
procdéure de maîtrise.
Donc le 1er travail serait de délivrer l’art des catégories circulantes qui le rendent homogènes à la
philosophie, et réciproquement débarasser la philo des catgéories qui la rendent homogène à lart,
et établir de façon radicale une disjonction. Cette disjonction n’est pas établie par Nietzsche. Il
renverse la hiérarchie. En fin de compte, pour Nietzsche c’est la philosophie qui est finie. Mais
alors, qu’est-ce qui advient ? L’art, rien que l’art ! Mais sur ce point particulier, à mon sens,
Heidegger ne dit pas vraiment autre chose. Il dit la métaphysique est finie. Et provisoirement en
tout cas ce qu’il y a c’est le poème, mais c’est un renversement du le thème hegelien selon lequel
l’art est fini et lié à la philosophie. Le rapport libre dont je parle ne peut pas s’établir dans un
renversement, mais il faut plutôt d’abord une disjonction. Et donc la question serait : si c’est
disjoint, la question que pense l’art, que pense la philosophie, il faut faire valoir l’hétérogène. La
difficulté est alors la suivante : qui pose la question « que pense l’art » ? Si c’est la philosophie
qui pose cette question, elle se réétablit dans sa maîtrise et enfin de compte elle bva proposer une
nouvelle figure esthétique. On est donc absolument astreint à la thèse suivante qui est de soutenir
que l’art lui-même pense ce que pense l’art. L’art va être appréhendé non seulement comme une
pensée, mais aussi nécessairement comme le lieu de pensée de cette pensée. Et cela, c’est la
condition sine qua non du rapport égalitaire. Il ne s’agit pas simplement de la disjonction et de
dire que la philosophie pense l’art : on rétablit la pensée en maîtrise et finalement l’esthétique.
Donc la csq véritable de la ruine de l’éthique dont Nietzsche ets un témoin fondamental, c’est
que l’art doit être appréhendé comme pensée, et comme pensée de la pensée qu’il est. Ce n’est
pas une réflexion, ça doit être intrinsèque, ie que l’art doit dans son effectivité être pensée de ce
qu’il est, pensée de ce qu’il pense. Et naturellement pas en tant qu’i lproposerait une esthétique.
On voit bien que l’art et les artistes peuvent emprunter des philososphèmes et fabriquer des
esthétiques. C’est pas ça la question. Au sens rigorueux de esthétique, il ne s’agit pas de cela. Le
processus de l’art lui-même doit être l’élément de l’identification de sa propre pensée. En outre,
il est tout à fait essentiel de soutenir que telle est l’identité de l’art depuis toujours et non pas de
réserver cet attribut à l’art contemporain. Il faut insister sur ce point car il est à mes yeux
important. Vous savez que la doctrine selon lequel l’art contemporain serait conscient, un art qui
montrerait sa propre opoération, un art dont le sujet serait l’art etc… est un lieu commun de la
modernité. On dirait : oui, la modernité artistique, c’est un art parvenu à la conscience de soi
suffisante pour témoigner lui-même de son protocole. Donc une peinture qui se montre comme
peinture, une musique qui véhicule la dialectique de ses propres opérations, une litétrare qui se
met en abîme dans son propre texte. Ça caractériserait la modernité artistique. Ce n’est pas la
thèse que je soutiens ici. Je soutiens une thèse sur l’art contemporain en tant que figure d’avant-
garde portant l’art à une conscience immanente de lui-même. Ou encore si vous voulez : s’il
s’agit d’établir un rapport nouveau entre philosophie et art, ce rapport ne doit pas être fondé sur
une thèse qui singularise la séquence artistique elle-même. Mais doit comme toujours rétroagir
sur l’ensemble de la question, en assumant que l’art a toujours été pensée de la pensée. Pourquoi
est-ce important ? Car sinon on fait de cette caratéristique une conséquence de la ruine de
l’esthétique. Si on pense que seul l’art contemporain est parvenu à la figure de conscience de soi,
ou de la figure de la pensée qu’il est on dira que c’est car il a cessé d’être pensé par la philo dans
l’élément de l’esthétique. Donc c’est une csq du dénouage que l’intériorité de l’art à sa propre
pensée. Donc figure de modernité dont le temps de scansion serait lui-même philosophique, à
savoir la ruine du dispositif esthétique serait l’ouverture véritable de la modernité artistique. On
aurait l’histoire d’une libération : vec l’effondrement de l’esthétique, l’art serait libéré de la
maîtrise et par conséquent s’approprierait les catégories immanentes de son destin. Ce qui se dira
en d’autres termes que l’art est délivré ou reconduit à lui-même par la fin de la métaphysique.
Mais ce n’est pas cela. Moi je ne pense pas cela, je ne pense pas dans la fidélité au dernier
Nietzsche, que ce soit un événement négatif de l’histoire de la philosophie, ie l’effondrement de
l’esth, voire l’effondrment de la métaphysique, qui commande le destin interne de l’art. Je pense
que la figure d’une nouveau nouage entre art et philosophie propose une identification
immanente de l’art comme caractéristique de l’art tout simplement, et pas comme caractéristique
de l’art à l’époque de l’effondrment de la métaphysique. C’est une caractéristique intemporelle,
comme toute caractérisation véritable. Alors si on resserrre maintenant ultimemnt la question, on
dirait ainsi :
- du côté de la philosophie, il s’agit de faire un bilan du rôle joué par l’esthétique. Quel rôle a
joué l’esthétique ? on peut dire : c’était maîtriser l’art, d’accord, mais pourquoi était-ce si
important pour la philosophie ? de quoi s’agissait-il dans cette affaire ? Platon pour maîtriser
l’art en élimine les ¾. Il exile le poète, et n’admet que le chant patriotique et encore pas
n’importe lequel. Dans le bilan de cette affaire, et si on donne à ça une forme technique : quel
rôle a l’esthétique dans la disposition philosophie classique. Et il y a à assumer les catégories
d’un rapport à l’art non esthétique. Et qui ne soient pas vassalité ou agenouillement devant l’art.
On n’aurait rien gagné, finalement, on aurait redistribué la maîtrise. Je crois que l’élément de
bilan est non négligeable. On n’est pas au bout de savoir quel rôle a joué l’esthétique, quel était
le sens de ce nouage. Nietzsche témoigne de son effondrement, il a témoigné, il a pris sur lui-
même d’être le témoin historique d’une époque où le rapport en pensée à l’art ne pouvait plus
être esthétique, et pour part a basculé dans l’apologie illimité de l’art.
- si on prend la question du côté de l’art, le point est de savoir quel est, comment procède, que
doit être la procédure artistique pour qu’elle soit pensée de la pensée qu’ell est ? ça nous ramène
à la question de la dernière fois : pour penser cela, que l’art est une pensée mais est aussi de
manière immanente la pensée de ce qu’il est, quelle est l’unité d’examen ? quelle est l’unité
véritable ? On avait vu qu’il y avait 3 possibilités là-dessus. Qu’est-ce que Nietzsche entend par
art ? Il y a au moins 3 possibilités : on peut entendre par art l’œuvre d’art ou les œuvres d’art, or
en fait chez lui il y a très peu de choses là-dessus chez Nietzsche. Son découpage de l’art se fait
assez peu autour de l’œuvre. Quand il parle de Wagner ce n’est pas la singularisation d’une
texture ou d’une œuvre qui l’intéresse. Il y a l’artiste, autre figure d’unité possible, ça c’est une
catégorie très importante, mais foncièrement équivoque. Et puis il y a des catégories d’un autre
type, par exemple la tragédie. Ce n’est ni réductible à une ou ds œuvres, c’est une catégorie en
soi, mais ce n’est pas non plus réductible à l’artiste ou des artistes, une unité subjective
constituée. C’est une unité d’examen de toute évidence constituée. C’est une catégorie
d’investigation. Qu’estce qui est en jeu là dedans comme pensée ?
Donc je dirais que pour établir, ce qui est une condition encore une fois d’un pacte égalitaire
entre art et philosophie, pour établir l’unité d’exmaen de la question du côté de l’art, il faut
examiner ces différentes possibilités. Il faut revenir sur ces possibilités. L’identification de l’art
sous le signe strict de l’œuvre (on entendrait par art des œuvres d’art et rien d’(autre), l’artiste
(l’auteur, le génie, le créateur) serait une autre unité pertinente, avec un complexe d’œuvre, ses
œuvres et autre chose aussi, qui ne se résout pas dans le simple total des œuvres considérées, et
puis en 3ème lieu des catégories séquentielles, finalement, comme tragédie pour Nietzsche.
Tragédie, c’est une séquence d’existene de ce qu’il appelle l’art. Séquenec qui a sa naissance, son
apogée ou son centre de gravité et sa figrue de corruption interne (Euripide). Cela définit qch
qu’on appellera l’art mais du bisais d’une catégorie qui ne se laisse dissoudre ni en terme
d’œuvre ni en termes d’artiste. Qui n’est pas non plus un genre au sens de la classification
académique, mais une singularité.

Voilà ! la prochaine fois je voudrais faire quelques hypothèses sur ces questions, sur les 2 bords,
ie
1° à quelles conditions la philo peut-elle, tout en se maintenant être désesthétisiée, ie délivrée de
l’esthétique, du projet esthé, ie nouer avec l’art un rapport autre que celui contenu dans l’esth,
tout en se maintenant, ie pas « l’art rien que l’art ».
2° à quelles conditions peut-on identfitier l’art comme étant à la fois une pensée et une pensée
immanente de cette pensée ? j’esquisserai.
NOUVEAU COURS

… l’acte nietzschéen est la dissolution de toute figure de souveraineté que l’émergence d’une
figure de souveraineté de substitution. Dans ce thème de l‘artiste-roi, auquel Borreil a consacré
un livre, on retrouve cette situation historique singulière, qui marque à la fois le romantisme et le
post-romantisme, ie qui couvre de sa large strate presque tout le 19ème siècle, où la fonction de
l’art et de l’artiste devient en quelque manière suréminente, et où comme j’ai proposé de le dire
toute une partie de la philosophie enttreprend de se suturer ou de se conjoindre à la procédure
artistique d’une façon toute particulière.
Voilà pour les annonces.
J’ai corrigé vos devoirs. Il ne s’agit pas de travaux purement formalistes ou académiques. Mais
dans la pluspart d’entre eux on sent un engagement, une décision personnelle de s’intéresser à
cela, à la corrélation tentée ou pratiquée entre Nietzsche et nous. Cette 1ère actualité, dont au fond
la thématique centrale était bien le Nietzsche disons de la vitalité des peuples, ou disons le
Nietzsche critique du nihilisme, ou pensé comme celui à partir duquel s’indiquent des voies ou
des moyens de surmonter le nihilisme, de répapproprier les peuples à leur origine mythique etc…
Alors ce qu’il me semble, c’est qu’il y aurait peut-être une 2nde séquence de convocation de
Nietzsche, tout à fait différente, reconvoquant ou reponctuant Nietzsche d’un tout autre biais,
s’intéressant moins en un certain sens à la thématique conceptuelle forgée progressivement du 1er
Nietzsche, qui gravite autour de la VP, mais s’intéressant davantage à ce que j’appellerais
strictement le noyau de l’antiphilosophie nietzschéenne. ie en un certain sens convoquant la philo
à endurer l’antiphilosophie de N et à trouver là des indications sur le protocole de sa propre
reconstitution. Donc il ne s’agirait pas d’un nietzschéisme à proprement parler. La figure du
nietzschéisme a toujours été indécidable. Il s’agirait plutôt, et comme nous le verrons l’année
prochaine, de la même chose comme on verra chez Wittgenstein, mais du mode propre sur lequel
l’incertitude philosophique convoque les figures éminentes de son adversaire apparent, ie celui
qui depuis toujours en dénonce l’illusion ou s’en propose la thérapeutique. Non pour se rallier à
cette perspective antiphilosophique mais pour la constituer en plan d’épreuve pour la
reconstitution, dans une perspective nouvelle, dont la philosophie pourrait s’avérer capable. Je
pense que qch comme cela passe, y compris dans les travaux que vous m’avez soumis sur
Nietzsche, c’est bien aiutour de la signification véritable de l’acte nietzschéen que se jouait la
question, plus que dans la tentative de restituer une conceptualité nietzschéenne dans la modalité
de la généalogie critique ou dans la destruction de la figure ascétique du nihilisme. C’était la 1ère
Remarque.
La 2nde, qui m’a bcp intéressé, est une question de sondage involontaire, qui est de quels textes
avez-vous parlé ? J’avais interdit qu’on prenne des ouvrages de 188. Donc de quels textes alliez
vous parler ? Le sondage a donné ceci : quasiment le seul livre dont vous avez parlé est l’Origine
de la Tragédie, c’est un livre qui soutient de façon organique et déployée un certain nombre de
thèses. Ça a joué. Et puis peut-être enfin le fait que la question de l’art est appréhendée
frontalement comme enjeu constitué et pas diagonale et complexe. Donc d’abord la NT.
Et puis après la NT il y a la 2nde Considération Inactuelle. La 2nde Considération Inactuelle est
un texte sur l’histoire. Et c’est le 2nd des textes interrogés avec saveur par vous. Alors là semble-
t-il à raison directement de l’opportunité de revenir sur la question de l’histoire. Ces
commentaires sur cette 2nde Inactuelle sont expressément orientés vers la question de la pbtique
de l’histoire. Ceci indiquait que la question « qu’est-ce que penser l’histoire ? », « peut-on
penser l’histoire ? », qu’est-ce que ça signifie, en effet est une question tout à fait importante et
difficile de notre actualité. Et somme toute dans l’effondrement circonstanciel de l’effondrement
de la vision hegeliano-marxiste de l’histoire, la thématique ou l’interrogation antihistoriciste de
Nietzsche a retenu votre attenion. Ou disons-le autrement, on peut imaginer que nous sommes
dans une époque qui se débat avec l’héritage de l’historicisme, dans sa grande figure héritée,
malgré tout, du dispositif hegelien. Il est certaine que la 2nde considération inactuelle a pour
cible explicite certaines figures de l’historicisme, qu’elle développe la nécessité vitale du
suprahistorique. Et que sans doute est-ce là quant au fond ce dont l’attention portée par vous à ce
texte est le symptôme.
Le 3ème texte traité est la Généalogie de la Morale. Ce qu’on peut dire sur la Généalogie, c’est
que là, c’est beaucoup plus si je puis dire un examen attentif et critique du Nietzsche classique
qu’il s’agit. La GM peut être considérée, en particulier du point de vue de l’interprétation
deleuzienne de Nietzsche, qui met au cœur de tout l’opposition non dialectique des forces
réactives et des forces actives. C’est aussi d’ailleurs un quasi-livre, un texte fortement construit,
et ceux qui se sont attachés à la Généalogie la questionnent du point de vue de ses figures
internes, de sa conceptualité et de sa consistance. C’est pourquoi il s’agit là davantage me
semble-t-il d’un examen critique, critique au bon sens, du terme du dispostif nietzschéen
classique, ie le disposotif généalogique et critique.
C’était les remarques. Nous allons non pas conclure mais clore à partir du point où nous en
étions arrivés.

Je vous rappelle que la question que nous considérions comme la question léguée par N était
celle du nouage entre art et philosophie, nouage entre art et philosophie que l’on pouvait
envisager
- soit du côté de l’art (sous la question que peut être ce nouage si l’art n’est pas le retour du grand
art)
- soit du côté de la philo (en se demandant quelles peuvent être les catégroeis de la saisiede l’art
par la philosophie, qui ne sont pas de l’ordre ni de l’exclusion platonicienne ni non plus de la
suture ou du conjointement qu’on pointe chez N).
Sur ces questions je vais m’efforcer de vous donner quelques pistes, de vous indiquer quelques
hypothèses. Je vous indique que j’ai déjà dit ça ailleurs (vous les reconnaîtrez peut-être), et que
finalement la question centrale aussi me paraît être qu’est-ce qu’il faut entendre par art du point
de vue de la philo. Quelle est l’unité pertinente d’exposition du processus artisique, telle que
la philo comme telle s’en saisisse ? S’en saisisse sans que ni l’art ni la philo ne viennent
occuper une question de maîtrise dans cette corrélation.

Sur ce point je voudrais commencer par faire une espèce de recensement des figures héritées de
ce nouage. La ligne d’invstigation sur cette question me parait devoir être prise de la façon
suivante. Finalement, tout sse joue dans l’histoire de la question sur le point de savoir quelle est
la position de l’art au regard de la vérité, vérité étant pris comme catgéorie organique de la
philosophie classique. Autrement dit, quel jugt la philosophie a-t-elle porté sur le rapport du
phénomène artistique à ce qu’elle considérait elle-même comme sa catégorie organique ou
constituante (en l’occurrence, la vérité) ? C’est pourquoi je distinguerais 2 rapports essentiels,
macroscopiques de la philo à l’art, selon que finalement la philo tient que la vérité est
absolument extérieure à l’art (ie que l’art n’est au plus qu’une imitation), ou selon qu’elle tient au
contraire que la vérité est au contraire proprement exposée par l’art lui-même (ie l’art est
l’instance figurale si l’on peut dire de l’infinité du vrai). Alors ce qui nous intéresse c’est ce que
ces dispositions entraînenet quant à la prescription philosophique sur l’art même, le système des
énoncés de la philo concernant l’art.
Dans le 1er cas, si on pose que l’art est au fond irréductiblement lié à la figure du semblant, ou
encore intrinsèquement mimétique, on aura classiquement 2 csq :
- la 1ère est un soupçon philo porté sur l’art, un soupçon philosophique porté sur l’art.
Naturellement lié au fait qu’il se présente comme disons comme étant le charme du vrai, ou la
vérité sous forme sensible, et par csqt il se présente comme la vérité sous forme capable de
captiver l’émotion, alors que fdtalt la vérité lu ireste extérieure. Ce sera la 1ère csq, dans la
tradition inaugurée par Platon ; l’art sera soupçonné de détourner de la vérité, de détourner du
détour nécessaire qui conduit au vrai, car il est le semblant d’une imméduateté, ue d’un vrai qui
opère dans l’immédiat de la trame sensible. Le cœur du procès est là, élaboré en critique de la
mimétique de façon 2nde. L’art se présente comme s’i pouvait exister ne frappe immédiate du
vrai, et par csqt il est ce qui détourne de la dialectique, au sens du labeur du vrai, du grand détour
comme dit Platon. Et donc on considérera que c’est de l’art qu’il faut se détourner pour retrouver
le détour véritable. Ce qui est en jeu est moins l’imitation (elle dit simplement que la vérité est
ext, mais si ça se voyait ce serait pas si grave). Ce qui est grave c’est que l’art en réalité
fonctionne comme s’il existait une instance immédiate du vrai. Il faut le frapper d’un soupçon
d’examen rigoureux afin de regagner le territoire du détour dialectyique, qui seul permet l’accès
à la vérité proprement dite, avec son mvt.
- la 2nde csq c’est que sur le fond de cette suspicion, l’art va être mis en surveillance. Ie l’art est
ce qui singulièrement doit être du point de vue de la philo surveillé. Alors surveillé veut dire
quoi ? Surveillé veut exacement dire que pour autant que l’art est semblant semblant de
l’immédiateté du vrai, il faut surveiller que le vrau dont il est le semblant soit vaiment le vrai. Il
faut appropier la figure immédiate au résultat des détour. Autrement di il faut (et c’ets l eproipre
de la surveillance) que l’immédiateté soit en réalité un résultat, le résultat de ce que le détour
permet de conquérir, et à quoi on consentira à donner l’appatrence de l’immédiat, qui est en
réalité l’appatrence du rédultat du détour dans le semblant de l’art.
c’est poru ça que k’appellerai ce rapport un raport didactique. Ultimement il y a une vication
didcatque de l’art, l’art est sous le contrôle possible des effets de semblant qui lu isont propre,
comme effets de emblan articulés à une vérité extrins_que, dont le vrai prniicpe n’est pas dans
l’art. L’art est une immédiateté surveillée, ou immédiateté seconde. IL faut ajouter que l’instance
du contrôle, o la territorialité du contr^pole est possible car on va mesurer l’art à ses effets
duplices. A partir du moment où la vérité est extrinsque, ie où le semblant est contr^olée, où
l’imémdiaité est 2nd, on va la révéler par ses effets réels, public. Le rapport public inclut toujours
ultimement de rapporter la question de l’art à la question de ses effets. Rousseau par exemple, qu
iest dans cette tradution platonicienne, écrit : « les spectacles sont faits pour le peuple et ce n’est
que par leurs effets sur lu iqu’on peut déterminer leur qualiét absolue ». Dans le nouage
didatcique entre philo et art, l’absolu de l’art, effet ou qualité absolu, est sous lecontrôle des
effets publics du semblant. Effets public qui sont eux-me^mes normés par une véroté
extrinsèque. Ce schème n’est pas seulement une configuration dépassée, platonicienne et
rousseauiste. C’est évidemment la diposition que soutient Brecht par exemple. Je n’entre pas
dans le détail mais ce cas es tintéressant : il a une conceptionexpressement didactique du théâtre
ce qui veut dire exactement que en réliaté le lieu de la véerité est extrinsèque, et que le théâtre a
pour fonction en quelque manière de montrer lextrinsèque lui-me^me, de montrer que la vérité
est extrinsèque ; c’est ç ael régime de contrôle du smeblant ; Finalement le théâtre va prsenter les
figrues poss de subjectivation de cette véritré extrinsqèei. Comment cette vérité extrinsèque va
êtye approopriée ou non appropriée, c’est précisément ce que la configuration théâtrale va
dessiner. Le phénomène de distance est crucial : c’est précisément le mode d’écart qui permet la
lisibilité de la subjectivation de la vérité en tant que extrinsèque. Il en résute d’aileurs que la
thépatralité n’est nullement la présentation typique du vrai. En ce sens l’invention de Brecht n’est
pas dogmatique, elle ne consiste pas à organiser la totalité hors sembkant du vrai. Au contraire
elle va montrer le syst d’écart et de subjectivation multiple à travers quoi va s’indiquer quoi ? et
bien non pas la vérité (qu iest ext à la configuration artisytique comme telle) mais les figrues de
son courage. Le sujet de Brecht c’est quelles sont les conditions du courage de la vérité, ou les
conditions de la lâcheté au regard du vrai. Parce que le courage de la vérité est la figure de
subjectivation également théâtrale. C’est pour ça évidemment que la figrue de Galilée est
centrale : Galilée est proprement le perso à propos et à trevres lequel lui et ce qui l’entour est
discuté et débattue non pas la vérité (science extrinsèque au théatre, le thpéatre ne va pas mettre
en semblant cette vérité concernant le mouvement), ce n’et pas un sembant de vérité mais c’est
lorganisation artistique de la question décisisve de la subjectivation de la vérité extrinsèque et
notamment des conditions de son courage. Tout le point où l’art se faufile c’est que la vérité en
sujet ne va pas de soi. C’est ce ne pas aller de soi du vrai qui est finalement la figure théâtrale
agencée à des fins didactiques. Le but ultime est de transmettre cette fgure du courage, de donner
le ssystème visible de conditions. Donc je rappelle que Brechet avait conscience de ce point de
vue là d’une certaine subordination du théâtre à ce qu’il appelait la philosophie. Le maître du jeu
dans les dialogues didactiques s’appelle généralement le philosophe, c’est lui qui est le maître de
la procédure. Brecht avait comme rêve fondamental de fonder ce qu’il appelait une sociéét des
amis de la dialedctique. Finalement le théatre convoquait à une telle société, moins à plaire qu’à
donner à chacun le courage de la vérité ie de devenir un ami de la vérité, de la dial. Faire entrer
en amitié pour le vrai. C’est le 1er nouage.

Il y en a un 2nd, à l’extrême opposé, et qui soutient que l’art seul est réellement capable de vérité.
A ce propos Nietzsche appartient pour part. On peut appeler ce schème, ce nouage, le nouage
romantique. La yhèse axile est que l’art seul est réellement capable de vérité et en ce sens l’art
qccomplit ce que la philo ne peut qu’indiquer. L’art est l’auto accomplisstement de l’indication
abstraite de la philo. Ou encore que l’art est le coprs réel du vrai ou prodigue ce corps réel d vrai.
On peut dire aussi que l’art est la descente de l’ifini dans le fini de la forme, qch comme ça. Dans
cette optique, l’art est la délivrance de la stérilité subjective du concept. C’est l’art lui-même qui
est en fait l’absolu comme sujet pour reprendre la formule de Hegel. Ou encore, formule dont N
s’éloignerait tout en la fréquentant, l’art est l’incarnation. Disons que l’art est la figure
effectivement réelle du vrai en tant que advenue dans le sensible, ie dans la forme identifiable de
la vérité qui sinon n’est jamais que la promesse abstraite du concept.
Donc nous aurions 2 nouages opposés. A propos de Nietzsche, on peut dire ceci : dans la figure
didactique, finalement vérité et art sont dans une figure de disjonction, et cette figure de
dsjonction exige de la part de la ophilo une régulation singulière. Cette réglation peut aller
jusqu’à la disjonction absolue (exclusion, bannissement de Platon). Il ne reste que la musique
patriotique. La nature du schème didactique n’implique pas cette disjonction mais propose une
norme. Dans les conceptions raffinées de Brecht on a la norme, ie la disjonction qui se nomme
comme distanciation. La distanciation est propremnet le montrer de la dicjontino. Tandis que
dans le schème romanique on a une conjonction (c’est ce que N retiendra) sauf que pour
l’essentiel c’est une conjonction dialectique. Car si on dit que l’art est la descente de l’infini dans
le fini, ou l’assomption en finitude sensible de l’infini d el’idée, on est quand même dans le
processus de la relève dialectique. Donc on aurait d’un côté schème disjonctif normé, et d’un
autre côté un thème conjonctif mais généralement dialectique.
Dans les 2 cas, l’art est pbtique pour la philosophie. Il est une question véritable et insistante, et
même il est au cœur du dispositif constituant de la philo. Même pour Platon, il est frappant de
voir que en République X il finit par dire : tout ce qu’on a fait c’était bien, mais ce qui est
particulièrment bien c’est ce qu’on a fait sur la poésie, ça c’est vraiment formidable c’est ce
qu’on a fait de mieux (ie exclusion des poètes). Dans la figure romantique, c’est décisif. Si c’est
l’art qui est véritablement capable de l’avenue du vrai, il est central, et la philo est en dénégation
de son abstraction au réel de l’art.
Dans les 2 nouages, on a une attention, focalisation sur la procédure artistique, soit dans la
modalité d’une disjonction normée, soit dans la modalité d’une conjonction dialectique.
Le pb c’est que après tout il y a des philosophies que l’art a laissé tranquille. Séquence classique,
ouverte avec Aristote : ce n’est pas un pb déchirant, on n’est pas acculé au dilemme de les
expulser tous ou de s’agenouiller devant eux. L’art n’est ni une onstance de la sacralisation
cporporelle du vrai ni un péril que le semblant exerce sur l’immédiaeté du vrai. L’art ne tracasse
pas bcp D, Sp, L. C’est tranquille, ils ne sont pas dans le péril. CONtraire au romantisme d’un
côté (qui est un platonisme rentourné en un sens) et un trouble pour la philo. Les classiques ne
sont pas troubéls : il y a un 3ème nouage, ni didactique ni romantqiue. Ce nouage je pense
s’origine dans Aristote ; qui déjà écrit tranquillement une politique sans considérer qu’il faut
prendre des mesures extrêmes. L’honnête homme peut aller au théâtre, lire des poèmes, ça va pas
dévaster en lui le détour du vrai. Quelle est la nature du dispositif que j’appellerai dispositif
classique ?
Je crois que le noyau en est le suivant. Manifestement, dans ce nouage là, on considère aussi que
l’art est essentiellement mimétique. On entérine la conception de l’art comme mimesis et comme
semblant. Donc à proprement parler la vérté n’est pas immanente à l’art mais extrrinsèque, au
mieux elle pet être un semblant. Ce dispositif partage la conviction platonicienne, mais conclut
autrement : la concluision est que c’est pas grave. L’art est dans la dimesnio mimétique, du
semblant mais ce n’est pas grave. Pourquoi ? 40 min.

–––––––