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Défis de l'écologie aux religions

José María VIGIL

La spiritualité écologique est une dette impayée des religions monothéistes envers l’Humanité et envers la Terre et un défi pressant, car la société ne va pas résoudre la crise écologique rien qu’avec des solu- tions techniques et politiques, aussi importantes soient-elles. Pour sauver la planète et la communauté de vie, il faut une espèce de pacte spirituel de respect et de souci écologiques qui implique toutes les traditions spi- rituelles et les organisations éthiques de l’humanité. Aujourd’hui, racheter la sacralité de la Terre est un défi théologique et spirituel, mais c’est surtout une question de vie ou de mort. Vandana Shiva, écologiste et penseuse indienne, a écrit que le plus grand défi actuel pour la planète consiste à «survivre au modèle de développement social, politique et scientifique que la société occidentale a consacré comme si c’était l’unique». La Bible sur le banc des accusés Plusieurs auteurs d’études, européens et nord-américains, ont rejeté la faute sur la culture judéo-chrétienne en raison de la mentalité qui a pré- dominé dans la société occidentale et qui l’a rendue responsable du man- que de respect à l’environnement et de la destruction de la nature. Lynn White a écrit sur «Les racines historiques de la crise écologique». Il a dit que les environnementalistes doivent rompre avec l’héritage judéo-chré- tien, qui serait le principal coupable de la destruction de la nature. Il pro- pose de s’approprier les anciennes religions animistes et des éléments des religions orientales. L’argument le plus grave est que les religions juive et chrétienne ont pris trop au sérieux l’anthropocentrisme de la Bible, selon laquelle Dieu créa l’être humain comme « seigneur de la Création », avec l’ordre de domestiquer la nature et de la soumettre à ses désirs. C’est aussi la Bible qui dit que l’être humain est, entre tous, le seul créé «à l’image de Dieu», le seul qui puisse être considéré comme «sem- blable à Dieu» (cf. Gn 1,27-28 et 9,1-7). Cette conception biblique aurait

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fourni la base pour que l’être humain exploite la terre et la détruise, au lieu de se lier avec elle amoureusement. Quelques écologistes féminis- tes comparent les récits de la création dans la Bible avec les mythes de l’ancienne Egypte et de Babylone, et elles pensent que, comme dans ces mythes orientaux, dans la Bible aussi les récits de la création contiennent la victoire du dieu masculin ordonnateur, qui met en déroute un principe féminin chaotique.

Fondements d’une spiritualité écologique

Spiritualité est un mot étranger à la Bible et aux cultures antiques. Dans certains cercles, « spiritualité » se confond avec « spiritualisme », mouvement qui oppose la matière à l’esprit et donne la priorité à ce der- nier. Dans les 50 dernières années, beaucoup se sont efforcés de dépasser le dualisme entre le corps et l’âme, entre matière et esprit. Si « spirituel » est entendu comme ce qui n’est pas matériel, nous ne pourrions pas parler de « spiritualité écologique ». Dans des langues anciennes comme l’hébreu, « esprit », ruah, signifie vent, souffle. Il fait référence à tout ce qui respire. Tout être vivant, tout être qui respire, est esprit, ou porteur d’esprit. Ce principe de vie n’est pas seulement le point de départ de la vie animale. C’est la source de l’amour, des sentiments et de l’unité entre les êtres. Avoir l’esprit signifie avoir la capacité de relation véritable et celle de créer l’unité. Selon l’investigation scientifique la plus actuelle, la vie est ce tissu de relations. Selon Fritjof Capra, physicien et théoricien des systèmes, il y a déjà vie et esprit quand les premiers protons se mettent en relation et se constituent en ébauche de l’unité primordiale: «Même dans les plus minuscules cellules -bactéries appelées micro plasma-, un

La

réseau complexe de processus métaboliques opère sans interruption

vie en continu n’est pas propriété d’un seul organisme ou d’une espèce,

mais d’un système écologique

Aucun organisme ne vit isolé» (Capra, «

Connexions invisibles»). Déjà dans les premières décennies du XXème siècle, Teilhard de

Chardin disait qu’au fur et à mesure que ce processus de vie évolue, il se fait de plus en plus complexe avec des degrés d’unité toujours plus pro- fonds, jusqu’à ce que l’esprit humain atteigne le niveau cosmique. Cela signifie que tous les êtres sont des expressions de cette énergie de rela-

tion cosmique que nous pouvons appeler «esprit»

Ils ont une certaine

intériorité. Ils sont gravides d’Esprit, de cet amour divin que les religions reconnaissent comme la base de tout l’Univers

L’Univers nous renvoie constamment à son mystère le plus intime:

un principe divin qui est Amour créateur, opérant et rénovateur en per- manence, énergie qui est vie et nous donne vie. Nous, nous voyons dans

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cette source de vie un être personnel que nous appelons Dieu

Une spiritualité écologique se propose d’aller au-delà des religions (sans les rejeter), comme attitude d’amour capable de redécouvrir l’en- chantement de la vie présente en nous-mêmes, en tout être humain, et dans l’Univers. Défendre la nature agressée et méprisée n’est déjà pas une attitude «naturelle» ou spontanée, comme cela a pu l’être dans des cultures ancestrales. Même les cultures encore très rurales ou peu liées à la technique moderne se sentent aujourd’hui moins dépendantes de leur milieu environnemental et ont appris qu’elles peuvent le transformer. Elles pouvaient le faire aussi autrefois, mais elles devaient avant deman- der la permission aux dieux. Aujourd’hui elles se demandent si les dieux continuent à tenir les comptes de l’agression des humains contre les élé- ments naturels. La réaction commune est la déception et une certaine dis- tanciation par rapport à une attitude révérencielle vis-à-vis de la nature. Spiritualité écologique ne signifie pas revenir à une religion de

crainte ou de dépendance des forces cosmiques

mais instaurer une

communion révérencielle avec le mystère le plus profond, présent en cha- que être. Cela exige de chaque personne une continuelle conversion dans sa manière de se comporter avec elle-même, avec les autres et avec la nature. Il ne s’agit pas de travailler d’abord le niveau individuel et intime, pour passer ensuite au niveau social; la relation entre le personnel et le social est dialectique: l’une ne s’établit pas en profondeur sans l’autre.

La spiritualité doit nous rendre capables de saisir en toutes créa- tures, dans leur dynamique évolutive, dans leur immense diversité et dans leur complexité, un message spirituel de beauté et d’irradiation de l’amour universel. La mission de l’être humain est d’être capable d’écou- ter les milliers d’échos qui viennent de cette grande Voix, de célébrer sa grandeur et de s’unir au chant de louange que toutes choses entonnent à la Vie et à sa Source Maternelle, attraction unificatrice de tout. Seul l’être humain peut réaliser ce dont témoignait le poète mystique anglais William Blake: «voir le monde dans un grain de sable, sentir le ciel dans une fleur sylvestre, contenir l’infini dans la paume de la main et l’éternité dans une heure».

Pistes pour une spiritualité écologique

1) Bon médecin est celui qui soigne ses patients. De même, vivre une spiritualité écologique exige: 1, la préoccupation de bien connaître ce dont on s’occupe; 2, une volonté réelle d’agir, même au niveau micro et presque insignifiant ; et 3, le plus important: un engagement affectif, positif et amoureux. 2) Aucune hypothèse ne permet de croire en une spiritualité éco- logique si celle-ci n’inclut pas une écologie sociale. Qui détruit la nature,

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c’est bien l’humanité, et en même temps, l’être humain s’est révélé comme le plus fragile de tous les êtres. Annuellement, 30 millions d’êtres humains meurent de faim, tandis

que la production annuelle d’aliments excède de 10% les besoins de tous

les habitants de la Terre. Pour que le prix ne baisse pas et que le sacro-

saint lucre des propriétaires ne diminue pas, les pays riches préfèrent brûler ce qu’ils ne peuvent vendre, ou bien laissent pourrir l’excédent dans les entrepôts. Cette crise de civilisation ne sera pas résolue sans un souci tout

spécial de la vie sur la planète. De fait, les recherches révèlent que la Terre a, environ, 4 500 millions d’années, que plusieurs fois elle a subi

des

crises et catastrophes très sérieuses. Pourtant, sept biologistes sur

dix

croient que la menace qui aujourd’hui pèse sur la vie par toute la

planète est plus grave et terrible que le cataclysme survenu il y a 65 mil- lions d’années, quand les dinosaures disparurent. Maintenant le problème ne va pas être provoqué par quelque comète qui percute la Terre, ni

par

des tragédies climatiques

La destruction de la planète sera causée

par

l’activité de l’être humain lui-même. On calcule que dans les trente

prochaines années, jusqu’à un cinquième de toutes les espèces vivantes disparaîtra

Il faut que le soin et une manière affectueuse de se comporter se transforment en chemin spirituel pour chacun de nous, en un projet poli- tique pour choisir nos représentants politiques, et en des critères pour établir dans le monde une nouvelle Ethique. L’avenir mérite que nous rassemblions tout cela sur un chemin d’engagement au bénéfice de notre

vie

et de celle des générations futures. 3) La crise écologique mondiale provient de nos «déserts spirituels»,

des

déserts personnels et sociaux de l’Occident. Pour cette raison, il est

urgent de reprendre l’intuition de Helder Camara de former de petites communautés alternatives, partout, qui essaient de prendre soin de la Vie, de la Terre et de l’Eau. Il y en a déjà, et elles tentent de vivre de manière sobre de nouveaux styles de vie. Là s’épanouit la dimension de

la spiritualité écologique, toujours liée à l’engagement de transformer la société et de défendre la nature menacée. Comme disait Gandhi: «Il nous

faut vivre et être le chemin que nous proposons au monde».

José María VIGIL

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