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Adèle Carlos FERNANDEZ

LES HERITIERS DE LA CLE

Aux petits-fils de
Carlos FERNANDEZ,
Héritiers de la clé
PREMIERE PARTIE
- 2 -

CHAPITRE l

Don Carlos Enriquez Fernandez, condé de Casa Grande s'en-


nuie.

Il a quitté le château pour ne plus entendre les criaille-


ries de sa femme, Dona Maria Ascension, toujours en butte aux
maladresses des domestiques. Il a regardé son fils, Carlos
Martin et sa fille, Maria Anunciada, prendre leur leçon d'équi-
tation. Il les a trouvés lourds et maladroits mais, à leur âge, on- .
ze e t huit ans! .. Il a échangé deux phrases sans intérêt, avec
Jésus, le cocher et il traverse le parc pour aller derrièr e la
haie des arbousiers retrouver son potier, Isaac 11 Hébréo ~ ~

Avec lui, Carlos Enriquez ne s'ennuie jamais. Il prend au-


tant de plaisir à bavarder qu'à admirer les poteries et toutes
les merveilles qui naissent des doigts habiles d'Isaac.

Carlos Enriquez pousse la porte et jure: "Por Dios!1I Il


n'y a personne dans l'atelier. Il avait oublié qu'on est samedi.
Ce jour-là, tous les Juifs de Tolède sont à leur temple et ils
ne travailleraient pas pour tout l'or du monde,Hébreos de Mierda

Carlos Enriquez oublie, un instant, sa déception en regar-


dant l a belle amphore posée sur l'une des tables. Elle est à
peine sèche et porte encore sur son col, l'empreinte des doigts
du potier. Plus loin, une série d'assiettes et de bols déjà cuits,
attendent d'être émaillés. La jardinière et les deux bougeoirs
commandés par Dona Maria Ascension sont terminés. Ils sont d'un
beau bleu brillant, cerclé d'or. Ce bleu, comment Isaac arrive-
t-il à l'obtenir avec la sorcellerie de ses mélanges?

Carlos Enriquez se penche sur les cuves à émailler où na-


gent des poussières et des matières huileuses peu appétissantes

... / ...
- 3 -

et de c o u l e u r s impré cises. Comment c e s immondes soupes peuvent-


elles devenir, après cuissons, ces émaux magnifiques? Carlos
Enriquez regarde tous les objets qui emplissent les étagères
et pense, avec satisfa ction, que tous seront pour lui, pour ses
amis, pour sa table, pour l'embellissement de sa maison.

C'est pour Isaac qu'il a fait construire sur ses terres ce


bel atelier, la réser ve de bois et, dans le champ à quelques
mètres, les deux grands fours dont on peut voir, les jours de
cuisson, la fumée s'envoler, portée par le vent, jusqu'aux tours
du château. C'est ainsi que Carlos Enriquez s'est offert le meil-
leur potier de toute la Castille. Désormais, on ne dit plus à
Tolède Isaacrhébtéo.,mais Isaa c de la Casa Fernandez. Carlos
Enriquez lui a donné une maison pour lui et toute sa famille. Pas
dans la Juderia, non, une des belles maisons de la Ca l l e deI Sol,
près de la fontaine, peu éloignée de la Casa Fernandez.

Si ce n'était pas Samedi, il irait leur faire une visite,


bavarder a vec Isaac, son aîné Abel qui est un savant, le jeune
Esaü qui travaille à la poterie et promet d'être un artiste aussi
doué que son père. La Senora Evelina lui servirait des pâtés au
fromage qu'elle fait à merveille, une boisson fraî che, des pâtis-
series aux amandes et au miel . La belle Bethsabée, trop belle
pour ses treize ans, le regarderait de s es yeux sombres, aux
longs cils et elle lui sourirait. Quel sourire ! Quelles dents
Quels cheveux bouclés, au ref let chaudron l "Judia que lastima" (1.)
murmurent les hommes qui la v o i e n t remplir les cruches à la fon-
taine. Il y aurait aussi la petite Sarah qui rit toujours. Ah !
c'est une joyeuse maison que celle d'Isaac .

Les vieux sont à l'étage du haut. Quand ils des cendent pour
le saluer, ils racontent des choses de leur jeunesse, parfois,
très intéressantes.

Mais impossible d'y aller un Samedi. Pas de pâtés chauds,


ils n'allument pas le feu, ce jour-là, pas de bavardages, seule-
ment des prières en hébreu, des allées et v e n u e s à leur "kal"(2)

(1) "Juive, quel dommage !"


(2) synagogue ... / ...
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et ça jusqu' au coucher du solei 1. "Perros de Hébréos !" (1).


Pourtant, ils lui doivent leur fortune.

Déçu, Carlos Enriquez referme la porte et regagne l'enclos


où ses enfants, descendus de leurs poneys, s'en vont vers le châ-
teau. Ils regardent leur père avec un peu de méfiance. Est-il de
bonne humeur ou vaut-il mieux ne pas lui parler? C'est lui qui
va à leur rencontre et leur parle.

- Tu ne te tiens pas assez droit sur ta selle, Martin, tu


es comme un sac de pois chiches ! Toi, Anunciada, on di-
rait que tu as peur de ton cheval.

La petite fille lève sur son père un visage boudeur.

- Oui, j'ai peur, il galope trop sec.

Elle soulève, à deux mains, sa longue jupe d'amazone et


s'avance, à petits pas, vers le château.

- N'oubliez jamais, dit Carlos Enriquez, sentencieux, que


vous êtes des grands, des grands d'Espagne, vous devez
vous tenir droits et marcher la tête haute.

- Et "les petits d'Espagne" comment marchent-ils? demande


Anunciada.

- Comme ça, dit Carlos Enriquez, en courbant son grand corps


maigre. Ils marchent en regardant leurs pieds, le front
vers la terre et les bras qui pendent.

Anunciada rit puis elle se rembrunit.

Ah ! Voilà la Senora Arcangela, elle ne me laisse jamais


tranquille.

La duegne vient d'apparaître sur les marches du perron. Elle


avance, en secouant son voile et appelle =

- Senorita Anu,nciada ! Veuillez vous apprêter pour le dé-


jeûner.

Ort dirait un gros oiseau noir, dit Carlos Martin, en pre-


nant la main de son père, vous ne trouvez pas ? Elle est
aussi triste et ennuyeuse que le padre !

(1) rhie:>nc:: rl 1 h 6. h r e:> 1l


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Carlos Enriquez trouve que ses enfants ne manquent pas


d'esprit mais son rôle de père ne lui permet pas de rire.

- Allons, allons, Martin ne parle pas ainsi du padre et


étudie bien tout ce qu'il t'enseigne.

- Il me bat aussi, réplique l'enfant.

- Ca ne fait rien, la science rentre mieux avec les coups


et je veux que tu sois savant. Tu as onze ans, tu sais
à peine lire, tu n'écris pas, tu ne sais pas compter.

- Oui, compter je sais!

- Alors, c1est bien, continue et va te changer pour venir


à table.

Carlos Enriquez s'attarde un instant sur les marches du per-


ron pour admirer les céramiques et les mosaiques qui ornent le
mur autour de la grande porte. Quelles couleurs dans ce soleil
Comme les rouges et les ors d'Isaac brillent. Malheureusement
cet hébreu, maudite soit sa mère, n'a pas voulu orner le haut,
avec les armes des seigneurs Conde de Casa Grande. Et cela, parce
que le blason est fait de deux lions et d'une branche de grena-
dier en fleurs et fruits. Les lettres, ça ne lui fait rien à
Isaac, qu'elles soient latines, grecques, arabes ou hébraiques
mais pas de figures, ni hommes, ni bêtes, ni rien de ce que Dieu
a mis sur la terre ne doit être représenté. Il ne dessinerait
pas un poisson, un escargot, une libellule, un pou ! même si on
en payait trois fois le prix et avec de l'or! Voilà pourquoi
au-dessus de la porte, les armes de la famille sont en fer forgé,
historié et doré par les meilleurs artistes de Tolède. C'est très
beau, mais Carlos Ertriquez trouve que cela écrase et assombrit
le haut de porte. Il ne regarde jamais le blason, sans maudire
tout le peuple Juif.

Dona Maria Ascension, qui l'a entendu rentrer, secoue la tê-


te avec tristesse.

- Je ne comprendrai jamais, s upire-t-elle, ni tes gros-


siers blasphèmes, ni ton amitié pour Isaac, car tu l'ai-

... / ...
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mes, tu l'admires, tu trouves toute sa famille merveil-


leuse.

- Et alors ! . . .

Dona Maria Ascension enfonce dans le fauteuil ses chairs


trop épanouies, enveloppées de Soie et de dentelle. Sur sa poi-
trine brille une croix d'or qu'elle touche à chaque instant pour
se protéger de tout mal. Car tout peut attirer le diable : les
vilaines paroles, les vilains gestes, les mauvaises pensées,
aussi bien que les actes interdits par l'Eglise.

- Et alors ! je ne comprends pas, répète la Senora Maria


Ascension, en secouant son gros visage pâle et ses lon-
gues mèches blondes. Car Maria Ascension est blonde ce
qui ne se voit guère en Castille. Et la petite Maria
Anunciada a hérité de cette blondeur.

- Tu n'as pas besoin de comprendre, dit Don Carlos, Isaac


est mon ami et j'aime sa famille. Je voudrais que Martin
soit aussi intelligent que leur fils Abel et notre Anun-
ciada aussi belle que leur Bethsabée

- Belle ... cette juive, belle comme un corbeau. Elle ne sera


jamais blonde comme notre Anunciada ! Cet or-là, c'est un
don du ciel !

- Oh ! du Ciel! Don Carlos hausse les épaules. C'est un


reste des Wisigoths.

- Je ne connais pas ces gens-là, dit Dona Maria Ascension,


irritée.

- Ah ! bien sûr ! Toi non, mais tes lointains ancêtres ont


bien pu les connaître !

- Ne ris pas, dit Dona Maria Ascension, en caressant sa


croix. Dans mes ancêtres, il n'y a eu que des femmes ver-
tueuses.

Mais Carlos Enriquez ne l'écoute plus. Il regarde le domes-


tique qui se tient devant la porte, immobile comme une statue,

... / ...
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et il s ' i r r i t e de sa laideur. Vraiment, il ne fait pas honneur


à la maison.
- J'aurais aimé un petit nègre, dit-il rêveur, avec un
beau costume rouge et des c o l l ie r s d'argent ... Oui, cela
m'aurait plu mais notre reine, Que Dieu la garde 1, ne
veut p a s qU'on les vende.

- Heureusement! s'écrie Dona Maria As cension, nous a vons


déjà assez dtennuis avec les chevaux, les c h i e n s , les v a -
ches. Il ne nous manquerait plus qutun sauvage.

Elle se lève a vec dignité, pour suivre le v a l e t dans la sal-


le des re pas.

- Appelez le Senorito Carlos Martin et la Senorita !

Lthomme s'incline e t disparaît. Carlos Enriquez caresse sa


belle écuelle émaillé e d'un violet délicat et son bol irisé. Il
regarde les cruches ventrues au long c o l et murmure :

- Isaac, quel artiste tu e s, mon ami!


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CHAPITRE II

Rachèle, l'abuela (1) n'a jamais été aussi heureuse que


dans cette riche maison, don du généreux Senor Don Carlos Enri-
quez, que Dieu le garde! Il Y a dix ans qu'il les a fait démé-
nager de leur ancienne Casa del Campo (2), près du Tage où l'a-
telier de poterie prenait toute la place, tandis que la famille
s'entassait dans l'aile presque ruinée et d'où l'on ne voyait
rien de la ville.

Toute sa vie, Rachèle avait vécu dans cette maison humide


et froide. Quand le fleuve en crue débordait, l'eau entrait
dans l'atelier et dans la cuisine.

Toute petite, elle aidait sa mère aux travaux du ménage et


ramassait du bois pour le jour où son père cuisait les cruches
et les écuelles. Quand elle avait un peu de temps, elle le re-
gardait travailler. Le tour grinçait comme chantent certains oi-
seaux, sous le pied du potier et ses mains avaient l'air de vo-
ler autour du bloc d'argile qui se transformait miraculeusement
en cruches, en pots à sel, en marmites à cuire la soupe. Ses
frères, et celui qu'on appelait "l'apprenti"f maniaient d'autres
tours, taillaient des carreaux, et de minuscules cub e s de mosai-
ques.

Les samedis et les jours consacrés aux fêtes, les hommes


s'en allaient à la ville et rentraient tard du kal.

A quinze ans, elle avait épousé l'apprenti, Esaü, qui se ré-


vélait être encore meilleur potier que son maître.

Les années passaient. Elle avait mis au monde Isaac, puis

(1) qrand-mère /
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Ismaël et d'autres enfants encore qui n'avaient pas vécu. Dieu


les avait donnés et repris très vite. Elle avait vu mourir ses
parents, ses frères étaient partis. Elle était restée avec Esaü
et leurs deux fils. Bénis soient-ils! Deux artistes, l'un pour
le fer, l'autre pour la terre.

Isaac était devenu le meilleur potier et Ismaël était à To-


lède, l'un des plus riches et fameux forgerons d'armes blanches
et de ferrures.

Elle pensait bien mourir là, sans rien connaître d'autre


que son potager noyé par les crues du Tage, son brasero où cui-
saient les pois chiches et la poterie où travaillait Isaac, ses
mains toujours rouges comme llargile, ses ongles rongés par la
chimie de ses émaux. Et puis, El Senor Don Carlos était venu.
Shema Israël (1). Merci Seigneur de tes bontés! La vieille Ra-
chèle avait enfin connu la ville, le magnifique kal, les rues
pleines de monde et de boutiques, la fontaine qui coulait tout
près de la maison et ne s'arrêtait jamais. Béni soit le Seigneur

Son fils, sa bru et leurs enfants occupent la grande salle


et la chambre du bas. Elle et son mari n'ont qu'une dizaine de
marches à monter pour se trouver chez eux dans la pièce où rou-
git le braséro, où leur petite fille Bethsabée, monte chaque ma-
tin remplir les pots à eau et refaire leurs provisions de fari-
ne, d'oignons, de courges, de pois chiches et d'herbes à cuire.

Et puis, il y a l e balcon. C'est là que la vieille Rachèle


pousse sa chaise et tout le jour elle regarde à travers les bois
croisés des jalousies le spectacle de la Calle del Sol. Elle
voit tout, entend tout, connaît tous ceux qui passent et tend
l'oreille à leurs propos. Que les discussions soient en castil-
lan ou en hébreu, peu lui importe. Il n'y a que ceux qui parlent
l'arabe qu'elle ne peut comprendre.

Le vieil Esaü reste au fond de la salle. Il récite les


prières, commente la Bible ou le Talmud, surveille les noyaux

(1) Ecoute Israël (début de prière) .... / ....


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d'olives qui alimentent le bra~éro. Mais il écoute aussi les


commentaires de Rachèle et y ajoute, parfois, les réponses
qu'elle attend de sa sage~se et de ses connaissances.

L'oeil collé aux croisillons, Rachèle regarde, constate,


réfléchit. Elle voit Mohamed, le marchand d'huile poser ses jar-
res devant son échoppe et attacher son âne au ferré du mur.
Voilà Carmen avec son panier d'oranges sur la tête et son pain
sous le bras. Elle avance, bien droite, le cou raide et elle
chante, rit, appelle les amateurs d'oranges, injurie les mauvais
payeurs. Moïse, le vendeur d'habits, a ouvert son magasin. Sur
la porte, il accroche des robes à peine usées, des châles bro-
dés, des capes de Senores, des coiffures pour toutes les têtes,
des gilets pour soldats, des bottes, des babouches, des ceintu-
res en laine, en soie, en cuir. Il a même des bijoux, Moïse,
des bijoux d'argent, de cuivre ou de nacre. Quelle richesse dans
ce magasin

Rachèle entend les cris du laitier et ceux des vendeurs de


cruches. Des enfants passent en courant derrière des chiens,
des femmes se disputent pour gagner une place devant la boulan-
gerie. Les mendiants fouillent dans les ordures, en traînant
leurs béquilles ou en faisant étalage de leurs moignons et de
leurs plaies. Le lépreux traverse en agitant sa crécelle. Ra-
chèle soupire, murmure une rapide prière pour éloigner le mal,
la misère, le malheur ... Shéma Israël ... Elle voudrait les pro-
téger tous, qu'ils soient Juifs, Musulmans ou Chrétiens, qu'ils
soient de ceux qui les ont humiliés, elle et les siens, ou de
ceux qui les ont en amitié. Ils sont de sa rue, son spectacle,
ils la font sourire ou verser une larme de pitié. Bons ou mau-
vais, elle les aime tous ... Que Dieu les garde!

Elle voit sa petite-fille Bethsabée sortir de la maison


pour remplir les cruches. Deux, qu'elle va leur monter puis
deux pour la famille. Rachèle, l'abuela, regarde les jeunes hom-
mes s'attarder près de la fontaine. Ah les coquins! les vi-
lains drôles! Nlont-ils pas fini de regarder notre Bethsabée

... / ...
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Mais Bethsabée n'a pas peur. Petite fille, elle a joué


dans la rue avec tous ces gamins castillan~, juif~, arabe~,

elle les connaît et sait répondre par un silence plein de froi-


deur et de dignité à leur~ parole~ impudiques.

Tout de même, commente Ra chèle, je dirai à ma bru de ne


plus laisser Bethsabée sortir seule de la maison. Rachèle lè-
ve la main, deux doigts t endus vers le ciel pour chasser le
mau vais oeil. Elle est belle, Que Dieu la protège ! Son châle
ne couvre pas assez ses cheveux, elle relève ses manches pour ne
pas les mouiller, on voit ses braS. Les hommes la regardent. Nos
garçons avec malice osent murmurer : "Tu seras pour moi Bethsa-
bé e !" alors qu'ils viennent à peine de faire "mignan" (1) Les
Chrétien~ soupirent: "Judia que lastima !", les Arabes ne di-
sent rien mais leurs yeux brillent.

- Esaü ! Tu diras à ton fils de ne plus lai~ser sortir


notre Bethsabée. Les garçons la regardent et osent lui
parler.

Je le lui dirai promet Esaü. Mais que veux-tu, nous vi-


vons un autre temps. Autrefois les jeunes .é t a i e n t di~­

crets, ils marchaient sans lever les yeux. Mais aujour-


d'hui ... Shéma Israël ... où va le monde?

Rachèle s'anime, elle a vu Son fils qui revient du kal, son


taled (2) bien plié sur son bras. Que Dieu le garde! Comme il
est beau et marche a vec dignité. Beaucoup le saluent, même des
Chrétiens qui avant, c r a c h a i e n t quand ils le voyaient passer,
mais depuis qu'il est le riche potier de la Casa Fernandez, per-
sonne ne crache sur ses p a s .

Isaac tra verse la rue étroite, il a sorti sa grande clé


forgée par son frère Ismaël qui a orné toute la porte de ferru-
res.

Rachèle ne le v o i t plu~, elle écoute l e bruit de la porte


qui s'ouvre et se referme a vec lourdeur. Elle sait qu'I~aac va

(1) initiation des garçons de treize ans qui les fait entrer
dans la communauté des hommes
/
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poser ses doigts sur la "mezuza" (1) clouée sur le battant avant
de monter les saluer. Puis, il descendra embrasser e t bénir sa
femme et ses enfants.

Shéma Israël ... Qu'ils vivent tous! Qu1ils v i v e nt ! Et


l'abuela les deux doigts écartés éloigne le mauvail oeil d'un
g este vigoureux.

(1) petit rouleau de prières encastré dans les portes

... / ...
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CHAPITRE III

Don Carlos est assis au fond de l'atelier. Il regard e


Isaac affiner l'anse d'une cruche e n mouillant ses doigts dans
une crème argileuse, tachant son tablier de rouge. Don Carlos
pense tout à coup à des robes ensanglantées, à des flammes é-
clairant un bûcher.

- Isaac ! crie-t-il brusquement, il faut que tu deviennes


chrétien !

- Senor Don Carlos, tu sais bien qu'un bon juif ne peut


faire qu'un mauvais chrétien, répond calmement Isaac
toujours penché sur son tra vail.

Don Carlos se lève et s'approche d'Isaac pour ne pas trou-


bler le jeune Esaü qui pétrit et frappe un bloc de terre à
l'autre e xtrémité de l'atelier.

Bon ou mauvais peu m'importe, Isaac mon ami, je v e u x que


tu v ive s ! Je veux v o u s sauver toi, et toute ta famille

- Merci Se n o r Don Carlos! Mais il est écrit dan s nos li-


vres :HTu aimeras ton Dieu de toute ton âme, de toutes
tes for ces et avant tout H! Comment pourrai s-je le renier?

- Eh ! tu feras semblant, le baptême n'a jamais fait lire


dans le coeur des hommes.

- Mentir ? Mentir la main posée sur la Bible ? Shéma Is-


raël Que me demandes-tu là ?

Esaü a entendu, il crie :

- Senor Don Carlos, nous sommes juifs et voulons le rester !

Puis il lance son bloc de terre sur la planche avec une for-

... / ...
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ce rageuse.

Ne crie pas, Esaü! dit doucement Isaac puis, tourné


vers Don Carlos, la reine, Que le Seigneur la protège,
a gagné. Elle est entrée à Grenade et Boabdil, les larmes
aux yeux, a quitté la ville pour la terre d'Afrique.
Notre grande reine, Bénie soit-elle a permis aux mu-
sulmans de vivre selon leur croyance, alors peut-être
que nous aussi pourrons honorer notre Dieu.

- Détrompe-toi Isaac, cette promesse nia pas été tenue.


Ordre a été donné aux Maures comme aux Juifs de se con-
vertir ou de quitter l'Espagne.

Shéma Israël Et la reine, Isabelle, Que Dieu la protège


a signé cela ?

- Oui Isaac, Torquemada, le grand inquisiteur a obtenu d'I-


sabelle que le décret soit signé. L'Espagne se veut une
grande nation chrétienne. Pour v o u s , clest la conversion,
le départ ou la mort. Tu as une famille, tu n'as pas le
droit de la condamner.

Un long silence suit les paroles de Don Carlos. Isaac a


terminé son travail, il pose délicatement la cruche sur une éta-
gère, enlève son tablier et va s'asseoir sur la marche du tour,
la tête dans ses mains. Don Carlos se lève et s'approche de lui.

- Pense bien à ce que tu dois faire dit-il doucement.

Mais, Isaac ne pense pas, il prie. Quand il se lève, deux


larmes dessinent un sillon sur ses joues poudrées d'argile. Esaü
a posé un chiffon mouillé sur son bloc de terre. Il se lave les
mains dans un seau et prend son père par le bras.

- Viens, dit-il, c'est l'heure de rentrer. Puis, les dents


serrées. Merci Senor Don Carlos. Je voudrais a voir comme
vous une belle épée et le droit de me défendre

Don Carlos soupire, il regarde Isaac et son fils s'éloigner.


Que faire avec ce peuple à la nuque raide? La reine lia nommé

... / ...
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corregidor, il doit maintenir la paix dans la bonne ville de


Tolède, veiller à ce que tous reSpectent leS ordres de notre
Sainte Eglise, du Roi Ferdinand et de notre grande Isabelle,
notre Reine très catholique.

Isaac et Esaü sortent du parc et prennent la rue du Tran-


site

- Notre kal, dit Isaac en prenant le bras de son filS, a été


construit au temps de Pierre le Cruel par son trésorier,
le juif Samuel Lévy. Il y a plus de cent ans de cela. Il
est de style mude jar , il est beau, très beau. Pierre le
Cruel n'était donc pas si cruel. Notre reine, Que Dieu la
garde !, le serait-elle davantage? Shéma Israël! Dieu
ne peut pas abandonner son peuple, n'est-ce pas Esaü?

Esaü ne répond pas, il croit avoir entendu crier.

- Ecoute père, il y a du bruit, là-bas verS le quartier de


la Hermandade.

Is~aC a entendu lui aussi. Le bruit se r~ pp r oeh e . Cri3,


piétinements de foule. Peut-être un échappé de la prison? Mais
non, c'est tout près d'eux que quelque chose se passe. Un homme
appelle, se débat, essaye d'échapper à ceux qui le poursuivent.

- MaiS c'est Samuel! dit Esaü, Samuel le renégat, le conver-


ti. Que lui veut-on?

Samuel est par terre, piétiné, souillé de boue et de cra-


chats, son sang coule à travers les pavés de la rue. Il ne bouge
plus.

Ils llont tué, murmure Isaac, la gorge serrée, mais pour-


quoi? Il leur a obéi, il a renié sa foi, lui, sa femme,
ses enfants sont entrés dans l'église et se sont mis à
genoux.

Chaque Dimanche, lui Isaac, tournait la tête pour ne pas


les voir, vêtus comme des chrétiens, s'en aller vers l'église
Saint-Jacques Santiago de Arrabel. Alors pourquoi Esaü, expli-

... / ...
- 16 -

qu e-moi pourquoi ?

- Je sais père ; ils c r i a i e n t tous que Samuel é t a i t re-


v e n u à son ancienne foi. Qu'il se cachait dans sa ca ve
a ve c sa femme e t ses enfants pour prier devant le grand
Li vre et le bougeoir aux sept branches. Un voisin l'a
vu et l'a dénoncé.

La foule s'est éloignée en criant qu'il fallait trouver la


femme et les enfants. Esaü siest approché du corps r ecroquevil-
lé de Samuel.

- Ils l'ont tué, dit-il, e n remontant un pan d'étoffe dé-


chirée sur le v i s a g e sanglant de Samuel. Ils llont tué!

Il écoute son père murmurer la prière des morts.

- Il faut partir, p ère, ne restons pas ici.

- Amen ...

Isaa c a terminé, il est pâle sous sa poussière d'argile,


mouillée d e larmes. Ses mains tremblent, il s'accroche au bras
de son fils e t s'en v a lentement vers sa rue où rien n'est chan-
gé, où la vie continue c o mme chaque jour. Mais Isaac ne regarde
ni la marchande d'oranges, ni les colliers brillants du magasin
de Moise, ni les enfants qui jouent autour de la fontaine. Il
pense à la femme e t aux deux filles de Samuel. Où sont-elles ca-
chées ? Et s'il les trouve •.. Shéma Israël!
- 17 -

CHAPITRE IV

Rachèle, l'abuela, l'oeil collé au croisillon de bois, re-


garde la foule marcher vers la place du Jugement.

- Où vont-ils ? Où vont-ils tous ? demande-t-elle au vieil


Esaü qui surveille les noyaux rougis du braséro en murmu-
rant ses prières.

Rachèle attend puis elle répète la question :

- Où vont-ils ? Ils chantent, ils crient, ils dansent et se


bousculent.

Ils vont à la fête, ma chère épouse, répond tristement


Esaü, ils vont au spectacle, ils vont assister au jugement
et à la mort des nôtres. Monseigneur l'Archevêque est déjà
sur la place, entouré des serviteurs de l'Eglise. Aujour-
d'hui, seront jugés les uconvertisU, mauvais chrétiens qui
officiaient en cachette pour garder leur foi, récitaient le
Kadish (1), bénissaient leurs enfants en les couvrant de
leur talet, cuisaient, la nuit, le pain sans levain de la
Pâques. On les a surpris. On va les condamner. L'Eternel,
notre Dieu ne les protège plus et le Dieu des chrétiens ne
les a pas aimés. Ils vont mourir. Tu verras bientôt le ciel
se couvrir de la fumée du bûcher et l'odeur des corps brû-
lés viendra jusqu'à notre rue.

- Shéma Israël ! Shéma Israël ! murmure Rachèle à travers ses


pleurs. Tais-toi Esaü! Je t'honore mais ne veux plus t'en-
tendre, c'est trop affreux.

Mais le vieil Esaü n'est pas homme à se taire.

- Ecoute Rachèle, écoute la foule chrétienne chanter, prier,

(1) prière des morts ... / ...


- 18 -

rire et se bousculer pour voir passer ceux que l'on va


condamner. Ils sont là-bas sur la place. Ils avancent vers
leurs juges. On les a revêtus du SanbenitD, la robe jaune,
parsemée de croix rousses. Ils vont écouter la sentence.
Les condamnés au supplice auront le Sanbenito noir, garni
de flammes et de diables rouges. Ils porteront sur leurs
têtes rasées le Coroza pointu. La foule écoutera la lectu-
re du jugement puis, tous ces malheureux seront liés et
conduits au bûcher. Ceux qui demanderont à mourir en chré-
tiens seront étranglés avant d'être brûlés. Les autres
seront brûlés vifs, sans avoir le temps de finir leurs
prières. Et la foule dansera, rira, chantera jusqu'à la
nuit, sous le ciel rouge, au son des guitares et des tam-
bourins.

Tais-toi, Esaü, mon Maître bien-aimé, je t'en supplie ne


parle plus, sanglote Rachèle, recroquevillée sur sa chai-
se. Je suis vieille, je veux mourir dans notre maison, dans
cette maison bénie où j'ai connu tant de bonheur, je veux
mourir dans mon lit, vêtue de la chemise de mes noces dé-
chirée jusqu'à mes pieds car nous sommes poussière et nous
devons retourner à la poussière. Promets-moi Esaü! ...

- Je voudrais te faire cette promesse, Rachèle, ma femme


bien-aimée, mais seul l'Eternel connaît le destin des hom-
mes, répond lentement l'abuelo. Ne pleure pas, viens près
de moi, nous allons prier pour ceux qui vont mourir.

Il est tard, dans la grande salle des savants, Abel s'est ar-
rêté d'écrire. Traduire en espagnol les travaux d'Hippocrate sur
l'altération des humeurs n'est pas un travail facile, même pour lui
qui connaît le grec et le latin aussi bien que l'hébreu, l'arabe et
le castillan. Il a vingt ans ' et tous l'appellent déjà, Docteur,
Maître, et font l'éloge de Sa science. Abel, s'il a de l'ambition,
n'est pas vaniteux. Etudier, savoir, comprendre, tels sont ses
désirs. Que ce soit au Kal, penché sur les éternelles questions

... / ...
- 19 -

du Talmud ou sur l'étude de la Tora, ou ici, avec tous ceux qui


étudient et pensent à Tolède.

Abel regarde autour de lui. Quelques parchemins traînent


sur les tabl es mais il n'y a plus tout ce monde silencieux des
volontaires du "Savoir". La salle est presque vide. Quelques étu-
diants s'attardent sur la porte avant de se séparer. Les maîtres
sont partis. Le gardien range les manuscrits, les ouvrages pré-
cieux aux enluminures de couleurs et d'or.

Ali, debout à côté de lui, murmure, la voix tremblante:

- Abel, mon ami, mon frère par le coeur, il faut nous dire
adieu. Demain, je pars pour l'Afrique. Tu sais bien que
tous les maures doivent quitter l'Espagne. Ce pays n'est
plus le nôtre. Vous autres juifs partirez aussi.

Abel regarde son ami. Depuis l'enfance ils ont travaillé


côté à côte et se ressemblent comme des frères. Même teint bron-
zé, mêmes cheveux noirs et bouclés, mêmes yeux sombres. Les
boucles d'Ali s'enroulent autour du turban, descendent sur ses
joues. Celles d'Abel disparaissent derrière l'écharpe de lin
blanc qui entoure ses épaules.

Abel a posé sa main sur celle de son ami, une maln comme la
sienne aux doigts minces, effilés, agiles. Il voudrait parler
mais ne trouve plus les mots qu'il voudrait dire. Il entend Ali
murmurer :

- Pars avec moi, les juifs eux-aussi, doivent quitter l'Es-


pagne. Viens, tu as des coréligionnaires en Afrique, ils
t'accueilleront.
Et là-bas aussi, murmure Abel, là-bas aussi, nous serons
des étrangers. A la première dispute, pour quelques ar-
pents de terre ou quelque concurrence dans le commerce,
on nous chassera. On ne brandira pas la croix mais le
Coran. Nous connaîtrons le mépris, l'insulte et puis la
haine. Personne ne nous attend, personne ne nous désire.

- J'aurais tant voulu que tu partes avec moi, répète Ali .

. . . / ...
- 20 -

Ils sont debout et se regardent sans rien dire, les larmes


aux yeux. Puis brusquement Ali ouvre ses bras et serre Abel
contre lui l'enveloppant dans les plis de son burnous. Abel ne
sait plus si c'est son propre coeur ou celui de son ami qu'il
sent battre. Quelque chose en lui se déchire comme une plaie qui
le viderait de son sang. Tout son corps s'enfièvre et brûle. Il
ne sait plus où il est quand Ali desserre ses bras et dit très
vite

- Adieu mon frère bien-aimé.

Abel étourdi le voit sortir comme s'il fuyait. Qu'a-t-il


dit, lui, quels mots ont prononcé ses lèvres quand les lèvres
d'Ali tou chaient les siennes et que leurs larmes inondèrent
leurs joues. Ces mots, Abel se les répète avec terreur, ces mots
tendres, ces poèmes d'amour du Cantique des Cantiques que l'hom-
me ne murmure qu'à la femme aimée. Ali ... son ami ... il l'a donc
aimé de cet amour interdit, de cet abominable amour qui fit pé-
rir dans les flammes ceux de Sodome et de Gomorrhe ! Abel se sau-
ve, il est en sueur et tout son corps brûle comme si les flammes
de Gomorrhe étaient en lui.

- Pitié, Adonai Qu'ai-je fait pour mériter d'être maudit?


de ni être pas un homme parmi les hommes, ceux-là qui ne
se sentent troublés que par le corps des femmes, le goût
de leurs lèvres et le parfum de leurs cheveux !

Abel court à travers les rues obscures, il va vers le kal


du Transit mais s'arrête sur les marches. Non, il ne peut pas
entrer, il est impur, il recule, se sauve.

L'idée de la mort occupe un instant son esprit mais l'heure


de la mort, il n'appartient qu'à l'Eternel d'en décider.

Dans la nuit, peu de passants se promènent encore, pourtant


Abel frôle les murs, il croit entendre chuchoter derrière lui
les mots railleurs et injurieux, les mots de la honte: "Maricon!".
Il doit rentrer, mais comment pourra-t-il baiser la main de son
père et celle de l'abuelo ? Comment osera-t-il saluer sa mère,
poser son r egard sur l es visages purs de s es soeurs ?

Oh Ali ! Mon amour pour toi me déchire. Je ne connaîtrai ja-


- 21 -

mais un autre amour. Pourquoi ce malheur? Quel mal ai-je


fait? J'ai honoré mes parents, aimé mon pro chain. J'ai
prié l'Eternel de toute mon âme. J'ai écouté, oh ! Adonai
tous tes commandements, étudié nos li vres et porté les
rouleaux, ouvert et refermé les portes du Tabernacle. Je
voulais honorer mes parents et mes maîtres, aider et pro-
téger mon frère et mes soeurs puisque je suis l'aîné.

Abel s'est arrêté à la fontaine, il se lave les mains, le


visage.

Dans l'entrée de la maison, il referme la porte, sans oser


poser ses doigts sur la mezuza et il va dans l'obscurité de
l'étroit patio se laver tout entier avant de monter chez lui.

- Ah ! te v o i l à enfin mon fils ! dit Isaac qui v i e n t de ter-


miner la prière d'a vant le repas. Tu as tra vaillé bien .
tard ! Assie ds-toi.

Mais Abel est resté debout . Il dit très vite :

- Je ne d i n e r a i pas, je désire observer un jeûne jusqu'à


demain.

Evelina regarde son fils ave c inquiétude. Comme il est pâle


et v o i l à qu'il v e u t jeûner.

- Pourquoi mon grand? Nous avons tous observé le hKipour"(l)


N'est-ce pas suffisant? Et moi, j'observerai encore le
jeûne d'Esther comme j e le fais chaqu e année. Mange avec
nous, je t'en prie.

- Non, mère ...

- Laisse l e faire ce qu'il désire, dit Isaac, et il regarde


son fils s'éloigner vers sa chambre.

- Mais pourquoi? s'inquiète l'abuela.

- Sans doute, Abel a-t-il vu le bûcher, le martyr de nos


frères. Il v e u t prier pour tous les péchés d'Iraël et
implorer l'Eternel. Notre fils est une âme noble, sa

(1) jeûne et fête du grand pardon ... / ...


- 22 -

science nous dépasse et son coeur est pur. Il faut le laisser


v ivr e selon sa v o l o n t é .

- Béni soit-il, chuchota Evelina, tandis que la vieille


Rachèle éloigne le mauvais oeil d'un geste manquant. (~
yy'\ L-v-- Ct- r-: DVV'- t::
1
- 23 -

CHAPITRE V

Esaü, mon vénéré mari, il se passe quelque chose chez les


Moise. Je les ai vus sortir, lui, Rébecca sa femme et
leurs cinq enfants. Ils marchaient tristement, en regardant
leurs pieds et voilà qu'un homme est venu avec une échelle
et il est en train de gratter sur le mur les belles let-
tres de notre écriture. Maintenant, il passe une couche
blanche, Comme de la farine et le voilà descendu. Il est
assis sur la marche du magasin . ,

- Eh bien, il attend que le plâtre sèche, répond le vieil


Esaü et il reprend ses prières.

- Pourquoi Isaac nra-t-il pas apporté la viande? demande


l'abuela. Je voulais saler une langue et je n'entends pas
Evelina allumer son four.

Evelina est allée au kal et puis il n'y aura plus de Vlan-


de répond ESaü. Nathaniel, le sacrificateur, s re s t conver-
ti, la boucherie "Kachere" (1:) est fermée.

- Un renégat 1 Quelle infamie ! crie la vieille Rachèle.


Plus de viande Kachère, plus de viande pour nous, plus un
agneau, plus un poulet Maudit soit Nathaniel et toute
Sa descendance 1 ••• Ah l'homme a fini ~~~, il
#emonte sur l'échelle avec de la peinture noire. Il va é-
crire des lettres toutes fraîches. Mais ... qurest-ce qu'il
écrit? Viens voir Esaü, des lettres de lralphabet castil-
lan !

L'abuelo sIest levé, il baise la page du livre, le referme,


enlève et plie son Taleth puis, il s'approche du balcon, colle
son visage contre les croisillons de bois. Il lit ce que le

(1) pur. (bête tuée selon le rite) ... / ...


- 24 -

peintre écrit.

- "Tienda ll (1) Manuel ... Tienda Manuel.

- Mais qu'est-ce que ça veut dire Esaü, qu'est-ce que ça


veut dire? répète l'abuela éberluée. Ah ! regarde, re-
garde, voilà Moïse et sa famille, ils reviennent. Shéma
Israël! Les enfants n'ont plus leur coiffure, Moïse
est habillé comme un chrétien, Rébecca au lieu de cacher
sa chevelure sous la "Kofia" (2) porte la mantille noire
des femmes chrétiennes.

Après un silence, Esaü dit tristement:

- Ils reviennent de l'église. Il n'y a plus de Moïse, désor-


mais il sera Manuel, le nom que les pères de l'Eglise lui
ont donné avec le baptême. Il a renié son père, son grand-
père, Moïse, fils d'Ezechiel. Il n'est plus qu'un orphe-
lin, sans Dieu et sans famille.

Esaü s'écarte de la fenêtre, et essuie les larmes qui descen-


dent dans sa barbe.

- Ne pleure pas crie Rachèle furieuse, il n'est plus ton


ami, il n'est plus ton frère, il ne fait plus partie des
enfants d'Israël. Qui connaît Manuel? Manuel, fils de
personne! Que sa Tienda s'écroule sur lui, sur son épou-
se et ses enfants! Que l'or et les perles de ses colliers
se changent en crachats ! Que ses beaux habits soient man-
gés par les mites! Que ses parfums prennent l'odeur du
bouc, que toute sa vaisselle se brise ! Que ses cruches re-
deviennent argile, que ses verreries redeviennent sable

Brusquement, Rachèle arrête ses imprécations. Un bruit con-


fus remplit la rue, puis se précise. On court, on se bouscule, on
crie. Un mélange confus de prières, d'injures, de supplications
arrive aux oreilles de Rachèle et d'Esaü. Maintenant cette foule
est là. Leur porte s'ouvre et se referme, tandis que le flot con-
tinue de descendre vers la Puerta del Sol.

(1) boutique
(2) coiffure des femmes mariées ... / ...
- 25 -

Est-ce toi mon fils? dit la voix angoissée d'Esaü qui


va vers l'entrée et s'arrête comme pétrifié.

c'est bien Isaac qui monte lentement et courbé comme un


vieillard, soutenu par ses fils. Leurs vêtements sont déchirés,
leurs visages ensanglantés. Derrière eux, Evelina, Bethsabée et
la petite Sarah se traînent, en sanglotant. Ils entrent dans la
salle, si essoufflés, qu'ils ne peuvent prononcer une parole.

- Shéma Israël ... balbutie l'abuelo qui tremble, tandis que


Rachèle se met à pousser les lamentations des jours de
deuil.

Evelina est la seule qui ne se soit pas jetée sur le divan.


Elle pleure, mais elle agit, apporte la cuvette d'eau chaude, les
serviettes, les onguents, prépare les tisanes d'herbes, casse le
sucre, y verse une goutte de liqueur de mûres. Elle lave le visa-
ge tuméfié d'Isaac, pose une compresse de feuilles de saule sur
la plaie qui a rougi sa chevelure et sa barbe. Puis, elle soigne
ses fils, fait boire ses filles, glisse une cassure de sucre
entre leurs lèvres.

- Remerciez l'Eternel dit-elle, les enfants courent vite.


Vous n'avez rien.

Elle essuie les larmes qui coulent sur son visage, rajuste
sa robe déchirée et peut enfin s'asseoir pour boire la tisane
que sa belle-mère lui tend d'une main tremblante.

- Nous étions au Kal, explique-t-elle enfin, c'était la


bénédiction quand des guardias, des soldats, des hommes
fous sont entrés, ont profané le temple et nous ont tous
chassés. Ils sont montés chez nous, les femmes, ils nous
ont arrachées de nos bancs et poussées verS les portes.
Ils criaient, nous poursuivaient avec des coups et des
injures. Ils ont assommé notre grand Rabbin, les Lévy et
les Cohen qui voulaient les empêcher de toucher aux rou-
leaux sacrés. Ils nous ont jetées dehors, brutalisant les
hommes, bousculant les femmes et les enfants, piétinant

... / ...
- 26 -

ceux qui tombaient. Shéma Israël ... nous SOmmes tous là,
vivants. Que ton nom soit béni et sanctifié .!

Rachèle a cessé les lamentations pour maudire ceux qui ont


osé chasser les fidèles de la maison d'Israël.

- Qu'ils deviennent aveugles! Que leurs jambes s'arrêtent


de marcher, que leurs têtes s'égarent! Que leurs langues
s'embrouillent! Que les cauchemars remplissent leurs
nuits ! .•• Arrête-toi de trembler ainsi, Esaü, mon maître
bien-aimé, assieds-toi, bois la tisane, mange du sucre.
Puis, penchée sur ses petites-filles qui se sont laissées
tomber sur le tapis : Mes anges ! Mes trésors ! Ces hom-
mes dévorés de haine, ont-ils posé leurs mains impures
sur 'vo u s , ont-ils osé vous salir ?

- Non, abuela, répond la petite Sarah, j'ai pris la main


de Bethsabée et nous avons couru, couru. J'ai pleuré par-
ce que j'ai vu les hommes qui battaient mon père, Esaü
et Abel. Puis, Maman est venue et nous nous SOmmes tous
retrouvés dans notre rue, dans notre porte. Ils criaient
de vilains mots, ces hommes, ils étaient méchants .•. Don-
ne-moi encore un sucre, abuela. Tu me laisseras dormir
avec toi cette nuit parce que j'aurai peur. Ils criaient
Assassin ! Assassin du Christ ! Vous avez tué notre Sei-
gneur Jésus! Mais nous on n'a jamais tué personne, n'est-
ee-pas abuela ?

Bien sûr, ma chérie, "Estrella de mi Corazon"(l) ! Quand


ce Jésus est mort même le grand-père de l'abuelo n'était
pas né ! Et puis, n'est-ce pas écrit dans nos commande-
ments "Tu ne tueras point".

Esaü le jeune, serre les poings. Il éponge sa lèvre qui sal-


gne et murmure :

- Moi, j'aurais voulu tuer ce soir, OUl les tuer, ceux-là


qui nous chassaient comme des chiens !

(1) Etoile de mon coeur ... / ...


- 27 -

- Hier, nous a vions encore des amis parmi les chrétiens,


soupire Abel. Sommes-nous maudits?

Evelina essuie la table, emporte les serviettes tachées de


sang, range le s u c r e , les herbes, les onguents et la liqueur de
mûres. Puis, tourné e vers son mari et ses fils, elle dit:

- Al l e z vous laver, changez de vêtements, ne laissez rien


sur vous de ces mains impures. Le s filles et moi nous
descendrons au patio après vous. Il y a de l'eau dans les
baquets.

Remercions d'abord l'Eternel de nous avoir protégés, dit


l'abuelo.

Shéma Israël Ad on a i eloeno Adonai errath ... (1)

(1) Ecoute Israël Adonai, Notre Dieu, Adonai est un.


1
- 28 -

CHAPITRE VI

- On dirait que toute la ville est en fête, dit la vi~ille

Rüchèle penchée à Sa fenêtre et elle soupire car à cêtte


fête aucun juif de To lède ne prendra part.

Ceux qui ne sont pas encore partis ne sortent presque plus


de chez eux. En a-t-elle vu défiler leur paillasse sur le dos,
car on ne leur laisse rien emporter d'autre et même ceS paillas-
ses sont palpées par les guardias pour voir si elles ne contien-
nent bien que de la paille.

Une chose console un peu Rachèle : depuis qu'ils ne sortent


presque plus, elle a toute sa famille autour d'elle et cela fait
un bruit de paroles, de prières, de discussions et de rires, car
les enfants rient toujours, surtout la petite Sarah, bruits très
doux aux oreilles de l'abuela. Mais elle fait signe qu'il faut
se taire. Deux hommes se sont approchés de leur porte, suivis
d'un Senor qu'elle reconnaît aussitôt.

- Ouvrez, dit-elle, c'est le Senor Don Carlos!

Esaü, le jeune, descend ouvrir la porte. Il s'incline de-


vant Don Carlos qui commande à ses serviteurs de laisser les
sacs qu 1 i l s portent et de revenir le soir.

- Prends ces sacs Esaü et monte avec moi. Je viens voir


Isaac, j'ai à vous parler.

Toute la famille salue Don Carlos avec respect et on lui of-


fre le meilleur fauteuil.

- Je vous ai apporté du blé et du poisson salé, dit Don


Carlos qui fait signe d'un geste qu'il ne veut pas de re-
merciements. Et je suis venu vous dire qu'il faut préparer

... / ...
- 29 -

très vite votre départ.

Un long silence a suivi les paroles de Don Carlos.

- Ce n'est pas la première fois qu'on nous a chassés du


temple, soupire l'abuelo. Autrefois, en suivant la rive
du fleuve, nous avions le joli kal, dit "la blanche ll •

Mon père y avait fait sa barmitsva (1). Maintenant, vous


y mettez les pauvres femmes privées de raison. Qu'allez-
vous faire du kal que construisit Samuel Lévy? Y met-
trez-vous les fous qui nous ont battus et piétinés et qui
font la fête en ce moment, je ne sais pourquoi?

Don Carlos regarde Evelina écraser le blé qu'il vient d'ap-


porter. Ils pourront toujours se faire du pain, pense-t-il, un
peu ému et il dit pour changer le cours de la conversation :

- La fête, c'est parce que Christopher Colomb a trouvé la


nouvelle route des Indes

Esaü le jeune et Abel se sont levés d'un bond.

- Il l'a trouvée! Il est revenu! Mais c'est merveilleux

- Oui, c'est merveilleux continue Don Carlos, Christopher


est arrivé dans une partie des Indes qu'on n'avait jamais
vue. Les Indiens de ces régions sont des sauvages de
moeurs ~~s, qui se coiffent de plumes, peignent
leur corps en rouge et ignorent les v ê t e me n t s . La Reine
Isabelle et le Roi Ferdinand ont fait à Christopher une
réception magnifique bien qu'il n'ait pas trouvé là-bas
tout l'or, les pierres précieuses et les épices qu'il es-
pérait. Mais il nia pas eu le temps d'explorer toute cette
terre nouvelle. Notre Espagne va devenir le grand pays
chrétien le plus riche du monde, nous pousserons les fron-
tières de la France et celles de l'Italie!

Emporté par son e n t h o u s i a s me , Don Carlos a oubli é que pour


ceux qui l'écoutent, cette Espagne qui va jusqu'aux Indes ne sera
pas pour eux. Il continue :

(1) 1ère communion ... / ...


- 30 -

- Il faudra faire une seconde expédition. Christopher y


est prêt. La reine Isabelle hésite. Ces caravelles, ces
équipages coûtent cher, très très cher . !

Esaü le jeune et Abel voudraient d'autres explications mais


Don Carlos revient au but de sa visite.

- Bon, il faut préparer votre départ.

Il pose sa main sur le bras d'Isaac et dit:

J'en suis bien triste, Isaac, mon ami mais je suis Corré-
gidor et dois obéir aux ordres de la reine. Presque tous
vos coréligionnaires sont partis, vous serez les derniers.

- Moi, je n e partirai pas dit la petite voix algUe de l'a-


buela, cette maison est la maison de mon bonheur, je ne la
quitterai que dans mon cercueil! Mais personne ne l'écou-
te.

Voici ce que je vais faire pour toi Isaac, to n frère


Ismaël et vos familles. Vous n'avez le droit d'emporter ni
or, ni argent, ni aucun objet de prix et dès votre départ,
la maison sera vide de tout ce que vous possédez. Alors
voilà ce que je puis faire. Nous commerçons avec le sultan
de Turquie, Bayazet II. Je m'occupe pour mon compte d'en-
voyer des épées, poignards et autres ferronneries et a-
ciers de Tolède, contre les épices, étoffes et tapis de
ces pays d'Orient. Je ferai donc des caisses pour le port
de Salonique où le pacha est mon client. Sur deux d'entre
elles, je mettrai t on nom: Isaac de la maison Fernandez.
Confiez-moi, donc, votre or, votre argent, vos bijoux,
les objets auxquels vous tenez le plus et ils seront em-
barqués avec vous, par le prochain bateau. Mettez tout
dans les sacs que je vous ai apportés. Dites à Ismaël de
faire de même ainsi vous sauverez quelques objets. Je te
donnerai une lettre pour le pacha. Je dirai vos qualités
et vous serez accueillis. C'est tout ce que je puis faire.

Dôn Carlos sIest tu, il regarde ses hôtes, tous muets et

... / ...
- 31 -

il voit des larmes couler sur les joues du v i e i l Esaü, d'Isaa c


et d 'Evelina qui tamise sa farine sans le ver les y e u x . Les deux
garçons se rrent les poings sans pa r l e r . Bethsabée les regarde
sans comprendre, elle pensait que l'idée d'un voyage leur ferait
plaisir. Ils admirent tant Christopher Colomb

La petite Sarah s'est a pprochée de Don Carlos, étonnée


qu'il ne parle plus. Il lui sourit, carresse doucement ses bou-
cles. Evelina a posé son tamis, elle essuie ses joues, d'une main
qui les marque d'une traînée blanche et dit d'une voix qu'elle
essaie de r a f f e r mi r .

- Merci, Senor Don Carlos, nous ferons ainsi. Puis, s'adres-


sant à Isaac et à ses fils : allez prendre ce qui rentre-
ra dans ces sacs. L'argent et les bijoux sont dans le cof-
fret de ma chambre, n'oubliez pas le chandelier, les li-
vres saints et les cahiers de tous tes travaux, Abel

- Faites-le tout de suite, dit Don Carlos, mes serviteurs


viendront les prendre ce soir. Je vais aller prévenir, Is-
maël. Je ne sais pas quand le bateau touchera Valencia,
quand il repartira. Une de mes voitures à foin v o u s con-
duira jusqu'au port.

Don Carlos siest levé. Il a embrassé la petite Sarah.

- N'ouvrez qu'à mes valets, dit-il d'une voix un peu rauque


et il sort sans écouter les salutations et bénédictions
de ces hôtes mêlées aux prières chuchotées par le vieil
Esaü.

Il entend seulement la petite v o i x de l'abuela qui répète

- Moi, je ne partirai pas !

.... / ...
- 32 -

CHAPITRE VII

Don Carlos Enriquez Fernandez, Conde de Casa Grande, est


là, avec quelques guardias . Aujourd'hui, il est le Corrégidor
et ne doit rien laisser paraître des sentiments qui agitent son
âme.

Isaac et son frère Ismaël, le forgeron, sont là, avec leurs


familles, tous vêtus de leurs meilleurs habits, une petite saco-
ch e de peau pendue à leur épaule. Ils entourent le lit de l'abue-
la et la supplie de se lever.

- VO yez les paillasses et les ourlets des couvertures com-


mande Don Carlos à ses guardias. Fouillez-les tous, même
les enfants. Soyez sans brutalité avec les femmes, veil-
lez à ce qu'ils n'emportent rlen.

Le vieil Esaü a interrompu sa prière et il s'approche de


l'abuela.

- Elle n e veut pas disent les brus en pleurs, elle refuse


de s ' ha b i l le r .

Rachèle ! commande Esaü d'une voix ferme. Il faut te le-


ver, t'habiller et partir. Tu vois, nouS sommes tous prêts
et le Corrégidor attend.

L'abuela ferme les yeux avec obstination. Elle a fendu sa


chemise du haut en bas pour être enterrée nue comme il se doit,
pour ret ourner à la poussière.

- Je veux mourir, ici, dans ma maison, répète-t-elle, in-


lassablement.

- Lève-toi, gronde Esaü, et tout de suite.

Cette f ois, Ra c h è l e ou vre les yeux et regarde son mari .

. . . / .. .
- 33 -

- Esaü, dit-elle d'une VOlX ferme, tu es mon maître véné-


ré. Je t'ai aimé et servi avec amour depuis le jour où
le rabbin Cohen, Béni soit son nom l, nous a unis. J'ai
obéi en bénissant chacune de tes paroles, chaque jour de
ma vie, j'ai obéi. Mais aujourd'hui, je te vénère et
t'aime encore de tout mon amour mais je n'obéis plus,
plus jamais 1 ni à toi, ni à personne! Partez tous, je
ne quitterai cette maison que dans mon cercueil 1

Le vieil Esaü reste muet. Il nIa jamais vu Rachèle avec un


visage aussi dur, des yeux si brillants, il ne l'a jamais enten-
due prononcer des paroles aussi fermes. Sa douce Rachèle, si
tendre et attentive, guettant sur ses lèvres le moindre désir.

- Mais ils te tueront Rachèle 1

C'est bon, qu'ils viennent me tuer ici

Don Carlos presse ses hommes.

- Il n'y a rien, disent les guardias, ils peuvent rouler


leurs paillasses et leurs couvertures. Sur eux, dans les
sacoches, quelques "maravedis" (1), nous les avons pri-
ses. Qu'est-ce qulon fait avec la vieille?

Don Carlos regarde toute cette famille éplorée et il s'é-


nerve.

- Roulez-la dans sa couverture, serrez bien qu'elle ne puis-


se remuer et descendez-la dans la voiture sans brusquerie.
Allez avec elle et empêchez-là de crier, dit-il, tourné
vers Isaac et son frère.

C'est lui qui crie, pour cacher son angoisse et refouler les
larmes qu'il doit dissimuler à tout prix. Il est le Corrégidor, il
débarrasse Tolède de ses derniers juifs, comme il l'a débarrassée
de ses derniers Maures. Il est le ferme, dur et obéissant servi-
teur du roi et de la reine ... Que la Vierge les ait en sa sainte-
té.

- Pressons, dit-il. Que les guardias écartent les curieux •

(1) petite monnaie . . . / ...


- 34 -

Ils auront le temps plus tard de piller la maison.

Isaac et Ismaël descendent avec les guardias qui emportent


leur mère. Isaac, appuie sa main sur la bouche de l'abuela pour
l'empêcher de crier. Les hommes la jettent sur la paille de la
charrette et Ismaël monte près d'elle. Dans la rue, des voisins
et quelques curieux se sont approchés mais les guardias les
tiennent à distance. On n'entend plus ni injures, ni bravos. Les
gens se taisent, un peu blasés. Ils en ont tant vu partir de ces
e.;.
juifs et puis, Isaac, le potier et sa famille, ils/connaissent
et ne crachent plus sur leur passage. Et la vieille, qu'on a je-
tée comme un paquet dans le char à foin, est-ce une vivante ou
une morte ?

Non, Rachèle n'est pas morte. Elle laisse son fils l'instal-
ler sur les paillasses, desserrer la couverture et ne plus pres-
ser sa main contre ses lèvres. Elle ne crie plus. Elle regarde
fixement ses enfants et petits-enfants sortir de la maison et
se hisser près d'elle. Le vieil Esaü est le dernier. Il décroche
la mezuza du battant, ferme la porte et d'un geste instinctif,
répété depuis tant d'années, il glisse la grosse clé dans sa sa-
coche. Puis, aidé de ses filS, il monte dans la charrette. Ra-
chèle n'a pas un regard pour lui. C'est la maiSon qu'elle regar-
de, la fenêtre de son bonheur, de son spectacle perdu et la por-
te ornée des belles ferrures de son fils Ismaël.

- Allez crie Don Carlos.

Le cocher fouette les chevaux, les roues frappent bruyam-


ment le pavé, la charrette grince de tous ses bois, remuant bru-
talement sa charge humaine, tassée, cahotée, enfoncée dans le
foin les couvertures et les paillasses.

Ils sont tous là ceux de la tribu du vieil Esaü. Ils s'en


vont, la tête baissée pour cacher leurs larmes. Don Carlos, sur
un demi-sang arabe, richement harnaché, retient difficilement
son cheval pour attendre les voyageurs.

Il a décidé de les accompagner jusqu'au port de Valencia

... / ...
- 35 -

et de veiller à l'embarquement. Quatre jours plus tôt, il a en-


voyé l'autre char à foin tiré par ses boeufs, chargé, cette
fois, des caisses destinées au pacha et au sultan. Quatre jours
plus tôt, parce que les boeufs sont lents. Avec les chevaux, ils
iront plus vite mais les routes sont mauvaises, défoncées, par
endroits, le voyage sera long.

Dans la charrette, il a fait mettre une jarre d'eau, un


grand sac de pain, une corbeille d'oranges et une bâche en cas
de pluie.

L'abuela s'est assise sur sa paillasse. Ses deux brus sont


arrivées malgré les chocs qui les secouent, à lui enfiler ses ju-
pes, ses bas et ses pantoufles. Evelina coiffe les cheveux blancs
et les recouvre d'un châle.

- La chemise, dit-elle à sa belle-soeur Lia, nous lui ferons


une couture quand nous serons arrivés.

- Arrivés où ? soupire Lia.

Mais personne ne lui répond. Bethsabée, Sarah et les six


enfants d'Ismaël ont très vite chassé leur tristesse. Ils sont
debout, agrippés aux montants de bois, ils se réjouissent de
cette promenade, admirent le paysage et rient quand une secousse
plus forte les jette les uns contre les autres.

Le vieil Esaü regarde l'abuela avec inquiétude. Est-elle de-


venue folle sa pauvre Rachèle ? Sa douce Rachèle. Elle criait
tout à l'heure "Je n'obéis plus! Plus jamais !If. Il faut que
sa raison se soit égarée. Maintenant elle ne parle plus. Les yeux
ouverts, mais les lèvres closes, elle n'a pas eu un mot pour ses
brus qui l'ont habillée et enveloppée de ses châles. Brusquement,
elle se soulève et dit :

- Esaü ! Tu as pris la clé ?

L'abuelo sursaute.

- Oui! oui! Rachèle ! Et il pense que cela n'a pas beaucoup


d'importance, Don Carlos en possède une autre. Oui Rachèle,
voici la clé ... mais pourquoi faire, désormais?

... / ...
- 36 -

L'abuela le regarde sévèrement et elle crie d'une voix for-


te

- Volverernos !" (1)

Puis elle s'allonge sur la paille, étonnée de la fraîcheur


de l'air, il y a si longtemps qu'elle ne sortait plus, surprise
de voir tant d'arbres, de verdure, de soleil et un ciel aussi
bleu.

Don Carlos a laissé galoper son cheval puis il est revenu


sur ses pas, pour regarder ses voyageurs et encourager les co-
chers à pousser l'allure.

Il Y a peu de monde sur les chemins. Le grand exode est fi-


ni. Du reste tous les juifs ne sont pas partis par Valencia et
ceux-ci sont bien les derniers.

Don Carlos soupire. Tolède est maintenant une ville chré-


tienne, purifiée de tous ses maures et de tous ses juifs. Mais
il y avait chez eux tant de savants, de docteurs, tous ces hom-
mes de chiffres et de science, ne vont-ils pas nous manquer?
se demande Don Carlos qui croit voir s'obscurcir le ciel pur de
l'Espagne. Peu importe, pense-t-il avec un sursaut d'orgueil.
Nous en referons d'autres. Le peuple espagnol est intelligent,
il étudiera. Nous ne nous Sommes pas trop penchés sur les livres,
nous sommes des conquistadors ! Il a lui-même combattu au siège
de Grenados, dans l'armée de la reine. Oui, nous sommes des con-
quistadors, nous avons l'Inde de Christopher et grande sera l'Es-
pagne chrétienne

Don Carlos laisse son cheval faire un temps de galop, puis


il revient vers la voiture. Son impatience est à rude épreuve.
Deux fois déjà, quand l'épaisseur des buissons leur paraissait
propice, ses voyageurs ont fait arrêter pour descendre:

- Même les juifs ont des besoins naturels a soupiré le co-


cher.

L'abuela, soutenue par Evelina et Lia, les quatre filles


d'Ismaël, Bethsabée et la petite Sarah, ont disparu derrière

(1) nous reviendrons ... / ...


- 37 -

l es haies, d'un côté du chemin, l es hommes de l'autre.

Il f era nuit a vant que nous n'ayons quitté Giguela, pense


Don Carlos. Combien d e jours va durer ce vo yage? Il songe aux
paroles de sa femme "Pourquoi t'embarrass er de tous ces juifs
criait la Sen ôra Maria Ascensi on. Ils ont assez profité de tes
bontés. Du reste, il est interdit par l'Eglise d'avoir des amis
juifs. Laisse-les aller seuls. Reste avec n ous !". Pourquoi ne
l'a-t-il pas é c outé e? On doit quelquefois écouter les femmes.
Mais vo i l à ... manger tous les jours dans la belle vaisselle d'I-
saac et oublier leur amitié? Les bons moments passés dans l'a-
telier à regarder travailler son potier, à discuter de tout?
Il s'ennuie tellement depuis que l'atelier est fermé, que les
fours éteints ne lancent plus v e r s le ciel leur nuage de fumée

Beaucoup d'arabes et de juifs sont morts sur les routes


a vant d'arriver ve r s les ports. Don Carlos ne v e u t pas qu'un
malheur arri ve à ses amis. Il v e u t les v o i r s'embarquer, v iva nt s ,
tous v iva n t s . Après ... après tant pis, que leur Dieu les prenne
en charge !

En remontant dans la voiture, Isaac lui fait un signe ami-


cal. Don Carlos regarde les cheveux et la barbe blanche du v i e i l
Esaü décoiffés par le vent. Il a le coeur serré. Comment v o n t -
ils passer les nuits, entassés dans la charrette à foin a vec la
bâche qui n'abrite qu'à moitié? A Cabriel, lui et l es cochers
pourront aller à "l'hacienda" ( 1 ) , changer de chevaux, manger,
d ormir. Mais nulle part, on ne v o u d r a loger des juifs même pas
dans les écuries ! Et puis ces juifs ils ne v e u l e n t rien manger
de ce q u e tout l e monde mange. Ah ! ils sont assommants, il faut
l'a vouer.

- Ils ne te seront même pas reconnaissants ! disait Dona


Maria Asc ension. Elle a peut-être raison. Certaines fem-
mes ont du bon sens. Nous autres, les hommes écoutons
trop notre coeur, pense Don Carlos en ramenant son che-
v a l près des v o y a g e u r s .

(1) domaine rural, auberge ... / ...


- 38 -

CHAPITRE VIII

L'aube du sixième jour se lève quand le char à foin arrive


à Valencia.

Sont-ils encore vivants ? se demande Don Carlos en soule-


vant la bâche. Le foin humide pourrit sous les corps entassés
qui ont transpiré sous le soleil et grelotté les nuits, sans
autre possibilité que de se mouiller le visage, de tremper hâ-
tivement leurs mains et leurs pieds au bord de quelque rivière
et encore ne leur en avait-on guère laissé le temps. Une odeur
fétide, d'haleine, de sueur, de vêtements souillés fait reculer
Don Carlos. Les cochers, qui ont paisiblement dormi dans les ha-
ciendas, se mettent à rire.

- Eh ! les juifs puent, c'est bien vrai

- Mes amis êtes-vous vivants? demande Don Carlos, debout


sur ses étriers pour voir les voyageurs sans trop les ap-
procher.

Les enfants sont les premiers à ouvrir les yeux. Puis lla-
buela secoue ses membres rompus, lève sa tête décoiffée et salue
poliment Don Carlos.

- Buenos Dias, Senor

- Buenos Dias, à todos, (1) murmure Don Carlos, surpris de


voir se soulever les visages exangues de ses voyageurs.

Il les regarde rejeter leurs couvertures, se débattre, sou-


pirer contre leurs courbatures et, accrochés à la charrette, es-
sayer de soulever leurs corps meurtris. Brusquement, leurs visa-
ges s'éclairent, leurs yeux s'agrandissent d'émerveillement et
un cri jaillit de leurs lèvres.

(1) bonjour à tous. . .. / ...


- 39 -

- El Mar! El Mar! (1)

Seul Ismaël a déjà vu la mer car il a voyagé jusqu'à Ca-


di x pour forger la grille d'un palais. Les autres ne peuvent
s'arracher à ce spectacle.

- C1est encore plus grand que le Tage dit enfin la petite


Sarah, plus bleu e t il y des bateaux qui v on t très loin.
Mais où s'arrête-t-elle donc cette mer? Je ne vois pas
l'autre bord.

Son bavardage et la c o n t e mp l a t i o n de tous sont interrompus


par la voix profonde de l'abuelo, psalmodiant la prière du ma-
tin. Isaac, Ismaël et leurs fils, la tête et les épaules couver-
tes de leur Taled, chantent ave c lui et peu à peu, les femmes
et les jeunes filles accompagnent leurs v o i x jusqu'à l'Amen fi-
nal. Don Carlos et les cochers stupéfaits n'osent pas lâcher
les chevaux.

- Au port crie enfin Don Carlos et il éperonne son cheval


pour prendre la tête du convoi.

Rejetés sur leurs p a i l l a s s e s , les voyageurs, après les cris


que leur arrachent leurs membres meurtris, se partagent le pain
humide, tâché de moisissure, les quelques oignons et poireaux
sauvages arrachés dans les champs où on avait été obligé de les
arrêter parfois.

Ils sont in crevables pense Don Carlos, enfin tant mieux


qu'est-ce que j'aurais fait de leurs cadavres! Vi v e me n t qu'ils
s' embarquent.

Muets mais attentifs, les voyageurs regardent les rues, les


maisons, les éventaires qui s'installent aux premières heures
du matin.

- C'est moins beau que notre Tolède,grogne l'abuela et il


y a trop de bruit. Je ne veux pas vivr e ici, Esaü

- Non, ma Rachèle, nous allons aller sur la mer.

- Sur la mer! A notre âge c'est ridicule, nous ne savons

(1) la mer la mer ... / ...


- 40 -

ni ramer, ni nager. Nous ne sommes pas des pêcheurs.


Voyons, Esaü, qu'est-ce-que tu dis? Rentrons vite à la
maison !

Esaü soupire, il caresse la main de l'abuela sans répondre


et des larmes glissent le long de ses rides, se perdent dans la
broussaille de sa barbe.

Au port, les voyageurs, assourdis par le bruit, restent


stupéfaits devant cette foule, ces hommes qui crient, s'agitent,
les uns courbés sous des charges qui leur ploient le dos, d'au-
tres courant, criant, se ruant vers les navires à quai aux pas-
serelles branlantes.

Don Carlos, debout sur ses étriers, cherche dans la foule


le visage de son homme d'affaires. Il le voit enfin qui vient
vers lui et le salue très cérémonieusement.

- Les caisses? s'inquiète Don Carlos.

Tout est à bord SenorConde, tout. Ce qui est arrivé pour


vous est dans notre entrepôt. Le dernier envoi d'épicœ a été
important, aucun sac n'a été crevé. ,Les affaires ont bien
marché, d'autant plUS que nous n'avons pas eu à rembour-
ser notre prêteur Ezéchiel. Il a dû se sauver très vite
avec sa famille.

- Ezéchiel, soupire Don Carlos c'était un honnête homme.


Qui va s'occuper de nos affaires?

- J'ai pensé aux frères Lévy. Ils ont eu la bonne idée de


se faire chrétiens et ils savent faire travailler l'ar-
gent. Ils sont bons prêteurs et bons chrétiens. Ils ne
s'appellent plus Lévy mais Martinez comme tout le monde.
Le bateau est juste en face, vous pouvez y faire embar-
quer vos juifs, Senor Corregidor. J'ai donné des ordres
pour qu'on ne les lapide pas. Du reste, cela n'intéresse
plus personne, on en a tant vu partir !

- Ils sont très affaiblis, il faudra les aider dit Don Car-
los.

. .. / ...
- 41 -

- C'est bon, le Cara Denis en a déjà embarqués, ils ont


l'habitude. Leurs marins sont complaisants. Avec quel-
ques "maravedis ll , ils feront tout ce que vous voudrez.
Je vais les chercher.

Don Carlos s'approche du char à foin, il dit:

- Préparez-vous à descendre. Le bateau est là, tout près,


les Turcs vous aideront à monter à bord.

Il voudrait ajouter un mot d'encouragement, quelques paro-


les d'amitié, mais il ne peut pas. Ici, devant cette foule, il
est le Corrégidor. Il débarrasse l'Espagne chrétienne des juifs.
On n'attend de lui que sévérité et froideur. Tout ce qu'il a pu
faire c'est d'envoyer les cochers acheter du pain, des olives
et des oranges pour ses voyageurs.

Les enfants sont les premiers à descendre. Un peu hagards,


les genoux mous, ils n'osent pas avancer mais regardent émer-
veillés les barques et les caravelles entrer dans le port. Les
mâts, leurs fanions flottant au vent, leurs voiles enroulées,
ces étages de bois lavés à l'eau de mer qui brillent dans le
soleil, ces proues sculptées en buste de sirènes, gueules de
monstres marins ou têtes de lions. Toute une ville qui flotte,
où s'agitent des hommes torse nu, le crâne rasé que recouvre
parfois un fez rouge informe. Une ceinture d'étoffe retient leurs
pantalons en loques et une sorte de poignard recourbé.

- Ca, des marins? s'inquiète le vieil Esaü que ses fils


aident à descendre du char à foin, ma parole, ce sont des
pirates !

- Non, abuelo explique Abel, ce sont des Turcs.

Les deux frères sortent l'abuela du tas de paille où elle


est enfouie. Ils la posent sur le sol et la soutiennent.

- Oh ! mes reins soupire la vieille Rachèle, incapable de


faire un pas. Qu'est-ce-que nous faisons ici? Esaü, ra-
mène-moi à la maison, je t'en supplie!

... / ...
- 42 -

- Abuela, explique Abel, nous devons monter sur leur cara-


velle. Nous sommes obligés de partir.

- Pas moi! s'obstine l'abuela, moi je n'obéis plus Qui


va m'obliger?

Don Carlos s'est approché, accompagné d'un marin aux mus-


cles énormes et au buste velu, luisant de sueur. Il prend l'a-
buela, la soulève comme une plume et l'emporte vers le bateau
sans s'inquièter de ses menaces qu'il ne peut comprendre et des
poings de la vieille qui lui martèlent les épaules et qu'il ne
sent pas plus que si elle le caressait.

- Rachèle l crie l'abuelo affolé. Allez vite mes fils


Ne la laissez pas seule

- Le Turc l'a enlevée! crie la petite Sarah. C'est ainsi


qu'ils font! Ils enlèvent les femmes et en font leurs
esclaves. Et elle éclate de rire, en esquivant la gifle
que sa mère essaie de lui donner.

- Ne la bats pas dit Abel, son rire est notre seul courage.

Le marin est revenu, il veut se charger du vieil Esaü mais


celui-ci refuse avec énergie. Monter à bord de cette façon n'est
pas de sa dignité. Soutenu par ses fils, il s'agrippe à la corde
et gravit la planche branlante qui sert d'échelle de coupée. Ra-
chèle est là, sur le pont, assise sur des cordages et des sacs,
furieuse, elle invective tous ceux qui passent près d'elle.

- Chiens puants ! Que se repente la mère qui vous a enfan-


tés ! Mangeurs de cochon !

Esaü arrivé près d'elle essaie de la calmer.

- Non, ma Rachèle, non, les Turcs ne mangent pas de cochon


Ils sont de la mosquée comme les Baures.

- Les maures de Tolède n'allaient pas demi-nus crie l'a-


buela, tu vois bien que ce sont des sauvages, pas un che-
veu sur leur tête Et leur poitrine comme celle d'Un
ours! Emmène-moi d'ici! Ils font un bruit d'enfer et

... / ...
- 43 -

leur maison bouge.

- C'est un bateau, Rachèle, calme-t-oi. Tu vas faire un


voyage, c'est la volonté de Dieu et il nous protègera si
nous le méritons.

L'abuela ne vocifère plus, elle pleure:

- Et en quoi avons-nous mérité sa colère murmure-t-elle à


travers ses larmes.

Maintenant, ils sont tous à bord. Quelques voyageurs arri-


vent encore en se hâtant. La planche a été retirée. Un vacarme
assourdissant, un grand branle-bas laisse les passagers comme
hébétés. Les marins se bousculent, répondant aux ordres hurlés
par un capitaine à peine moins loqueteux que son équipage. L'an-
cre s'arrache. Les câbles détachés des bites d'amarrage s'entas-
sent sur le pont. Les hommes grimpent aux mâts, les voiles pen-
dent, déroulées. Bruits de poulies grinçantes, de bois qui cra-
quent, d'objets mal arrimés, qui roulent et s'entre-choquent.
Le Cara Denis, doucement s'écarte du quai.

Le vent s'est levé, gonflant les voiles, le vacarme s'apai-


se.

Sur le port, la foule regarde sans un adieu sans une main


qui se lève.

Agrippés àù leurs doigts peuvent s'accrocher, ahuris, déso-


lés, les juifs regardent s'éloigner cette terre, ce pays, cette
ville, ces maisons qui ne sont plus leur terre, leurs villes,
leurs maisons. Alors brusquement, un grand cri s'élève, monte
comme une vague vers cette foule qui les rejette :

- Volveremos !

... / ...
- 44 -

CHAPITRE IX

Le capitaine est venu saluer ses passagers. Il est accompa-


gné de deux jeunes hommes qui, contrairement à tout l'équipage,
sont vêtus comme des seigneurs. L'Un dieux est porteur d'un re-
gistre, d'une plume taillée et d'Un encrier. Il échange quel-
ques mots avec son compagnon et Abel sursaute.

- Ce sont des latins, dit-il à son frère, des Italiens, je


crois, en tous cas je puis les comprendre.

Il s'avance vers eux et les salue.

-"Ben véniste a todo"(l) dit celui qui paraît être le plus


âgé. Ce sont en effet des Italiens qui connaissent quel-
ques mots de castillan et le dialogue s'établit entre eux
et Abel.

-rrPor a qui rr ( 2 ) ... On leur fait signe d'avancer.

Les jeunes aident Esaü et Rachèle à faire quelques pas puis


à descendre, non sans peine, une échelle qui les conduit dans une
salle éclairée seulement par quelques ouvertures étroites donnant
sur le pont arrière du bateau.

On les invite à installer leurs paillasses, leurs couvertu-


res et leurs maigres bagages sur le sol. Ils ne sont pas seuls
et reconnaissent, dès que leurs yeux s'habituent à la demi-obs-
curité, des coréligionnaires entassés au fond de la même salle.

-" Sha lom ! Shalom ! Buenos Dias ! Il (3)

On se salue, se présente

- D'où viens-tu?

- De Valencia, de Tolède, de Saguto, de Castellon ...

(1) Bienvenue à tous!


(2) Par ici!
(3) BOnjour! (hébreu) Bonjou (espagnol) ... / ...
- 45 -

Les Italiens ont demandé le silence. Celui à llécritoire


s'est installé sur une caisse. L'autre s'adresse à Abel. Cha-
cun doit donner son nom et présenter les membres de sa famille.
Abel présente d'abord son grand-père.

- Esaü, fils de Mardoché.

- liNo basta" ... (1)

Isaac a compris, il dit très vite

- De la Casa Fernandez.

Le jeune Italien marque sur son registre Esaü Fernandez.

- "I la vieha ? Su mujer ? ll (2)

- Si

- "Bimbi ... Ninos ?" ( 3)

Isaac est inscrit, sa femme, ses fils, Bethsabée ( q u e les


Italiens regardent longtemps) et la petite Sarah qui rit de ce
mélange d 'Italien et de Castillan.

C'est au tour d'Ismaël:

- Ismaël ... De que? De donde ? .. Autro Fernandez ... Va


bene, scri ve (4)

Ismaël, Lia et les six enfants sont donc inscrits. Abel sert
de traducteur pour les autres e xilés :

Moise, fils de Moise, fils de Jacob ...

- No Basta (5)

- Il faut donner un nom, traduit Abel, d'où viens-tu?

- De Valencia.

- Moise Valenci, répond Abel.

Et ainsi, chaque passager, du plus v i e u x au p l u s jeune est


inscr it a vec un nom de famille choisi selon la fantaisie, l'or-

(1) Ca ne suffit pas!


(2) Et la v i e i l l e , sa femme ?
( 3) Enfants ...
(4) Ismaël, d'où? Un autre Fernandez ... Ca va, écris
(5) Ca ne suffit pas! .. ./ ...
- 46 -

tographe ou l'entendement des deux Italiens. Chacun essaie de


s'en souvenir. Familles Fernandez, Toledo, Valensi, Carmona ...

Les Italiens partent, emportant re~istre et écritoire. Ils


serrent la main d'Abel, le remercient pour sa collaboration et
annoncent aux v o y a g e u r s qu'ils auront tout à l'heure de la soupe
et du biscuit.

- Et quelle soupe? s'inquiète le s femmes. Et s'ils y met-


tent du cochon ou quelque graisse impure ?

- Non, les rassure Abel, les Turcs ne mangent pas de cochon


et puis, il est écrit dans nos livres qu'en voyage, le
"Kacher" (1) peut ne pas être rigoureusement obser vé.

- Ah ! Mon Dieu, soupirent les femmes, nous qui a vions nos


vaisselles pour le gras et celles p o u r le maigre et cel-
les pour la Pâques. Qu'allons-nous de venir? Déjà ce ba-
teau qui bouge tout le temps nous donne mal au coeur.

En v é r i t é , le Cara Denis glisse sur une eau calme, à peine


caressée par un vënt lége r qui gonfle les voiles, sans secou er la
caravelle.

Le vieil Esaü, après s'être assuré que l'abuela est bien


installée sur les paillas ses et qu'elle ne gémit plus, s'est a-
vancé au mili eu d e la salle. Il couvre ses épaules de son talet
et invite ses compagnons à la prière. Tous les hommes le rejoi-
gnent . Les femmes sont restées assises contre les parois, elles
se taisent, sèchent leurs larmes et accompagnent d'un murmure la
prière de ceu x qui partent en voyage sous la p rote ction de l'E-
ternel tout-puissant. Shéma Israël ... La p rière terminée, les
conversations s'engagent. Chacun se présente et se découvre des
liens de famille .plus ou moins l ointains, avec ceux de Tolède,
de Valen cia ou de Barcelone.

- Est-ce qu'on pourra se laver? s'inquiète Bethsabée.

Il y a sur le morceau de pont qui leur est réser vé une toi-


lette à la turque: deux planches de chaque côté d'un trou d'é-
vacuation. Le sol est en pente et un seau d'eau de mer, dont la

(1) la pureté des aliments selon le rituel. ... / ...


- 47 -

corde est arrimée au bord de la caravelle, permet de renouveler


la pro vision d'eau. Un marin complaisant apprend aux v o y a g e u r s
les plus valides, de quelle façon il faut lancer le seau pour
qu'il se r emplisse au lieu de flotter. Esaü le jeune, s'y montre
particulièrement adroit. Les femmes se chargent de maintenir
des couvertures autour de cet appareil p eu commode, pour permet-
tre à l'une d'elles d'y demeurer le temps voulu pour ses besoins
et ses ablutions. Les fillettes d'abord ave c leur mère. Madame
Carmona, puisqu'il faut l'appeler ainsi, a un bébé de quatre
mois, le petit David, p our lequel les toilettes seront aussi ra-
res et légères que possible. Les autres trépignent et pleurent
sous le rinçage glacé et salé, mais sortent presque propres et
les cheveux englués de sel. On les sèche rapid ement. Les rechan-
ges de linge sont un luxe dont il faudra apprendre à se passer,
le bagage permis ayant été trop pauvre. On rince quelques robes
qui sèchent rapidement au sol eil.

L'abuela, furieuse, est prise en mains par ses belles-fil-


les. Pui s, c'est le tour des hommes de maintenir les couvertu-
res et de se laver le plus rapidement p o s s i b l e . En dehors de s
imprécations de la vieille Rachèle et de quelques autres abue-
las, on entend le rire de la petite Sarah gagner d'autres enfants,
apportant un peu de ré confort à cette population de "despera-
dos"(l)

Tous finissent par se décider à mang er la soupe dont on leur


apporte un seau noirci de suie. Mais elle les ré chauffe, c e t t e
soupe et ne c o n t i e n t v isiblement que de s fèves. Pourtant, que
d'hésitations et de soupirs de déses poir avant d'en avaler une
gorgée.

Shéma Israël! N'auront-ils pas fait cuire là-dedans quel-


que chose de "taref"(2) avant cette soupe ? Que l e péché
retombe sur eux !

Chacun tend son bol, une écuelle ou une mesure à grains,


avec timidité et une grimac e de dégoût. Mais il y a dans l'as-

(1) désespérés
(2) impur ... / ...
- 48 -

semblée, deux docteurs de la loi : un Cohen et un Lévy, grands


rabbins de Valence qui autorisent à briser, pour le temps du
voyage, les exigences du kacher. Les biscuits sont durs et noirs
comme du charbon et Dieu seul sait de quelle farine ils sont
faits et de quelles mains ils ont été pétris ! Les édentés les
sucent avec dégoût en les mouillant de leurs larmes. Les autres
les mâchent longuement. Le vieil Esaü partage entre tous les
oranges, les olives et le pain frais, en bénissant le Sen or Don
Carlos de ses dons. Evelina encourage la mère du petit David

- Si tu ne manges pas, tu perdras ton lait, pense à ton bé-


bé.

Puis elle prie Bethsabée et sa cousine Dina qui a treize


ans de chanter quelque chose pour chasser le chagrin.

Alors s'élève les voix claires des deux jeunes filles que
d'autres accompagnent bientôt, faisant couler les larmes d'une
émotion plus douce.

Bénie, Rénie soit ma bien-aimée.


Son parfum est c e l u i du jasmin.
GDn visage e st c on n e une rose.
Agiles et belles sont ses mains,
Quand elles pétrissent et se posent
Sur la pâte de notre pain.
Bénie, Bénie soit ma bien-aimée ...
- 49 -

CHAPITRE X

C'est après avoir aperçu les côtes de la Sicile, alors que


les voyageurs se sont habitués au balancement de la caravelle
q u e l'orage éclate, suivi d'une tempête. D~s vag~es énormes ba-
lai ent les ponts. L'eau pénètre par les minces ouverture s. Les
caisses et le s barils mal arrimés roulent de bord à bord, fai-
sant un bruit inf ernal au-de ssus e t au-dessous des voyageurs.

L'équipage fixe les paillasses avec des planches, tend d es


cordes pour que ceux qui arrivent à se lever et à marcher puis-
sent s'agripper et ne pas être ren versés et roulés d'une paroi
à l'autr e.
Epouvantés, malades, les voyageurs voient monter et redes-
cendre les murs e t le plafond de leur prison. Shéma Israël!
Shéma Israël! entend-on crier, car tous croi ent l eur dernier
jour venu. L'air de la salle devient irrespirable.

Les e xilés vivent sur leurs paillasses humides, dans l'o-


deur d'urine et de vomissures. Les rares qui résistent au mal de
mer, essaient de secourir l eurs compagnons. Accrochés aux cor-
des pour ne pas tomber, ils tentent de faire avaler aux malades,
quelques gorgées de soupe ou quelques cuillérées d'un café boueux
que l es deux Italiens, pris de pitié, leur ont fait apporter.

Trois nuits et deux jours d'enfer. Puis, bru squement, la


tempête cesse et le bruit s'apaise, suivi d'un silence de mort.
c'est la voix chevrotante de la vieille Rachèle que l'on entend
la première :

- C'est assez Il faut rentrer à la maison

Puis, c'est la prière du grand rabbin Lévy: "Béni sois-tu,

... / ...
- 50 -

Seigneur, Dieu d'Israël, qui apaisas la tempête et nous


gardas en vie".

D'autres voix répondent. Les enfants sont les premiers à


retrouver la force d'agir.

Tout à coup, un cri déchirant arrache les voyageurs à leurs


prières. C'est Judith Carmona qui a hurlé. Son bébé, le petit
David, est mort.

Les Italiens sont venus, comme chaque jour, compter les vo-
yageurs et voir dans quel état les a laissé la tempête. Ils ont
biffé sur leur registre le nom du petit David. Sa mère serrait
encore contre son sein vide le petit corps du bébé. Il faut le
lui arracher. Elle crie qu'elle veut l'enterrer dans le pays où
ils arriveront, avoir pour lui une tombe où venir pleurer. Les
Italiens ont eu une phrase gentille, mi-italienne, mi-espagnole,
pour exprimer leur sympathie aux parents. Puis, ils ont expliqué
qu'on ne peut pas garder un mort à bord de la caravelle.

Un marin a enveloppé le petit David dans une toile à sac.


Il l'a cousu et roulé avec un lourd morceau de pierre. Les fem-
mes retiennent la mère qui hurle comme une folle. Les rabbins
et les hommes, qui en ont encore la fo rce, montent sur le pont
pour dire le kadich. Les jeunes enfants qui ont fait "mignan ll

viennent se joindre à eux.

Tous pleurent. Un marin lance le sac. Très vite, les vagues


emportent et cachent _l e petit David. "Seigneur, tu nous l'as don-
né, tu nous l'as repris".
- 51 -

CHAPITRE XI

Les jours passent dans l'attente, les nuits dans l'angoisse,


les gémissements, les prières et les cauchemars .

Il Y a des vieux dans chaque famille. Vi vront-ils jusqu'au


bout du v o y age ? Chacun est hanté par l'image d'un autre sac aban-
donné aux vagues.

Esaü l'Ancien, regarde Rachèle a vec inquiétude. Elle est si


maigre qu'on la voit à peine, enfoncée dans sa paillasse. Et
Rachèle s'inquiète pour son vi eux mari dont la voix est de plus
en plus faible quand il récite ses prières.

- Mange, Esaü commande-t-elle en lui tendant l'écuelle de


fèves ou de gombos. Mange, il faut avoir assez de force
pour rentrer chez nous ! Tu as toujours la clé ?

- Nous sommes trop loin maintenant, Rachèle, ma chérie.

- Tant pis, il faudra bien rentrer à la maison

Alors le vieil Esaü la berce de promesses :

- Tu auras ta maison, Rachèle, a vec ton fauteuil sur un bal-


con en pierre taillée près de jalousies neuves en bois v e r -
ni. Tu regarderas la rue et tous ceux qui passeront. Tu me
diras : "Esaü, pourquoi ceci ? Pourquoi cela ?" et je te
répondrai".

- Et alors, nous aurons retrou vé le bonheur, murmure l'abue-


la, que le Seigneur, Dieu d'Israël t'entende! Mais pour-
quoi a vons nous quitté ce que nous a vions?

- Cômprends, Rachèle. La reine Isabelle, le roi Ferdinand,


le Ministre Jimenez de Cisneros et le méchant Torquémado
ne nous voulaient plus. Ils nous ont chassés.

. .. / ...
- 52 -

Rachèle se soulève sur son séant, furieuse :

- Que leurs noms ne soient plus jamais prononcés dans nos


prières ! Quel mal avions-nous fait? Ah ! mais Esaü,
il y a une chose qu'ils ont oubliée en lançant sur nous
l'oiseau du malheur: l'oiseau noir du malheur revient
toujours sur celui qui l'a lancé (1)

- Oui, Rachèle, reste calme, murmure le vieil Esaü. Tout


s'accomplira selon la volonté de Dieu.

Mais l'abuela poursuit toujours le même rêve.

Ecoute Esaü, nous sommes vieux et si nous mourions avant


de rentrer à la maison ? .. Ap p e l l e notre fils Isaac

- L'abuela est bien agitée, dit Isaac, en s'approchant,


que veux-tu de moi, abuela ?

- Tu es le "Bohor" (2)/ mon Isaac, que Dieu te garde Tu


es l'héritier. Esaü, donne-lui la clé

Esaü soupire, mais il enlève de son sac la clé de fer, for-


gée par Ismaël.

- Prends-la mon fils.

- Garde-la bien! recommande l'abuela, elle sera pour toi,


pour ton fils et le fils de ton fils et ... Mais la vieil-
le femme est fatiguée d'avoir tant parlé, elle retombe
sur sa paillasse et s'endort.

Elle n'a rien compris, soupire Esaü, ça ne fait rien, il


ne faut pas la contrarier, garde la clé, mon fils.

Chaque soir, dix hommes se réunissent et prient pour l'âme


du petit David. Pendant huit jours, ils répèteront la même priè-
re. On entend sangloter la pauvre Judith. Son mari, que les Ita-
liens appellent "El Signore Carmona" essaie de la calmer mais
lui-même a les yeux rouges et la voix qui tremble.

- Ne pleur ez pas, répète Evelina, vous êtes jeune. Dieu bé-


nira encore votre union. Vous aurez d'autres enfants,

(1) Isabelle et Ferdinand perdirent leur fils Juan et l'infante


J eanne était folle. . .. / ...
- 53 -

beaucoup, beaucoup d'autres.

Les jeunes filles essaient de chanter mais leurs voix sont


sans écho. Même les enfants sont tristes et la petite Sarah ne
rit presque plus.

La mer est calme. Le Cara Denis n'avance que lentement. Les


voiles se froissent, se rident, à peine gonflées par un vent trop
léger.

Il y a des malades malgré le beau temps. Abel les soigne de


toute sa science. Mais il n'a ni médecines, ni onguents.

Les Italiens lui ont amené un marin qui s'était démis l'é-
paule. Abel siest fait aider de son frère, plus vigoureux que
lui et d'un autre marin chargé de maintenir le blessé. Très vite,
l'épaule a été remise, le bras soutenu par un bout de toile. Abel
a recommandé dix jours sans corvée, pour le marin mais, huit jours
plus tard, l'homme est déjà au travail. Depuis, il vénère Abel, le
salue à la manière turque et lui apporte de larges tranches de
"lakierda", poisson conservé en saumure, qu'il vole, sans doute,
dans les provisions du bord.

Le rabbin ayant assuré que c'est là un poisson à écailles,


donc parfaitement kacher, chacun en a eu un petit morceau et l'a
trouvé excellent.

Abel a encore exercé ses talents avec l'un des Italiens qui
s'était foulé une cheville. Comme il n'avait rien d'autre, Abel
lui a fait tremper son pied dans le seau d'eau de mer et le ré-
sultat a été satisfaisant. Depuis, les Italiens l'honorent du
titre de Signore Dottore. Quand il n'est pas auprès de ceux qui
réclament ses soins, Abel monte sur le pont et regarde la mer.
Il est émerveillé par cette immensité bleue, par la frange argen-
tée qui s'ouvre sous l'étrave de la caravelle, par les jeux des
dauphins qui apparaissent parfois noirs et brillants, par les
couchers de soleil qui embrasent l'horizon, rougissent le ciel
et la mer où brillent des reflets d'or.

- Cousin, pourquoi es-tu triste? demande Dina qui promène

... / ...
- 54 -

son petit frère Jacob. Personne n'est g ai, bien sûr, mais
chacun ra conte sa peine et parfois, finit par sourire.
Toi, tu ne ris jamais et ton visage est toujours sans joie.
As-tu laissé à To lède une fian cée que tu aimes d'Amour?
L'exil ne vous a peut-être pas séparés pour toujours.

Abel regarde sa c o u s i n e avec étonnement. Elle ne lui a ja-


mais tant parlé. Sa voix est dou ce et ses ac cents le touchent.
Elle est grande, mince et se tient très droit e. Le vent du large
soulève un peu le voile qui couvre ses boucles rousses. Abel re-
marque qU'elle a un joli visage et que ses yeux sont bleus. Ne
l'avait-il jamais regardée? Ell e a posé sa main sur celle d'Abel
et l'a retiré e très vite en rougissant de ce geste trop osé.
D'ailleurs, Abel a re culé d'un pas et il s'en veut d'avoir eu c e
mouvement stupide. Pourquoi n e suis-je pas comme les autres, son-
ge-t-il. Pourquoi la beauté et la douceur des jeunes filles rem-
plissent-elles mon corps de glace et non d'amour?

Non, Dina répond-il e n f i n , je n'ai pas de fiancée. Mais


l'exil m'a séparé pour toujours d'un compagnon de travail,
d'un ami que j'aimais.

Je comprends, dit Dina, mais pourquoi n'avez-vous pas


choisi la même terre d'exil?

- Mon ami Ali est un maure, il est parti p our l' Afrique.

Parmi nous, beaucoup sont ausSi partis v e r s l es terres


arabes, réplique Dina, pourquoi ne l'as-tu pas sui vi?

- Abandonner ma famille! Tu n'y songes pas Dina! Alors


que je ne sais pas quelles épr euves seront les si ennes.
Je n'ai pas l e droit de faire ma v i e a vant d'a voir marié
mes soeurs. Je suis l'aîné et Sarah n'a que neuf ans.

- Il Y a ton frère Esaü.

Oui, il Y a Esaü mais je ne dois pas lui laisser toute la


peine.

Dina soupire

- Tu auras d'autres amis, dit-elle, tout le monde t'aime

... / ...
- 55 -

et elle s'éloigne avec le petit Jacob qui ne veut pas


rester longtemps immobile et que la mer n'amuse plus.

D'autres amis ... Abel pense au beau visage d'Ali, à la


douceur de son corps quand il lia serré contre lui dans la cha-
leur de son burnous et que leurs larmes se mêlaient.

Enfin, le Cara Denis approche la côte de l'Empire Ottoman.

Les v o y a g e u r s secouent leur torpeur et rassemblent leurs


tristes bagages. Le grand rabbin Lévy fait une longue prière
pour remercier le Seigneur et pour exhorter ses compagnons à la
patience et au courage. "Nos pieds vont fouler une terre étran-
gère, que les chemins n'en soient pas trop rudes et nos coeurs
assez forts pour y reconstruire nos v i e s et nos maisons. Soyons
dignes de nos ancêtres qui quittèrent l'Egypte et souffrirent
dans le désert. Adonai que ton regard ne nous quitte pas ... ".

L'arri vée dans le port de Salonique est agitée et bruyante


comme le départ de Valencia. Les débardeurs et les_porteurs at-
tendent la cargaison. Une foule se masse au débarcadère et, dans
cette foule, un grand nombre de juifs attendent leurs coréli -
gionaires. Quelle douceur pour le co eur des exilés! Quelques-
uns retrouvent des parents, des amis. Tous sont e mb r a s s é s , les
omoplates meurtries par les tapes de bienvenue, soutenue et por-
tée par de s bras amis.

- Buenos Dias Amigos

Les larmes se mêlent aux bénédictions et aux cris de joie.


Mais un silence se fait si brusquement que chacun reste figé sur
place.

- Police ! Police !

La foule s'écarte. La voiture du pacha, attelée de deux


che vaux blancs, s'immobilise sur le quai. Saluts et salamalecs
Deux jeunes turcs en vêtements rouges, galonnés dlor, un gland
brillant descendant de leur fez jusqutà leurs sourcils, abandon-
nent la vo i t u re et sont aussitôt rejoints par les Italiens du
Cara Denis.

. . . / ...
- 56 -

Ils examinent le registre, s'inquiètent de savoir s'il y


a des malades contagieux ou lépreux à bord. Les Italiens font
appeler Abel :

- El Senor Dottore Abel Fernandez ! Por aqui

Abel s'avance. Le jeune homme parle turc, l'Italien tra-


duit en latin-italo-espagnol. Abel tend la lettre que Don Car-
los a donné à Isaac pour le pacha. Le jeune turc salue, prend
la lettre, donne des ordres pour le débarquement des marchandi-
ses et fait convoyer les arrivants dans toutes sortes de car-
rioles, de chaises à porteurs, de charrettes à bras.

Avant tout, c'est au hamam que vont être déposés les voya-
geurs. Bâtiment hommes. Bâ t i.merrt s femmes. Les vêtements sont to us
absolument hors d'usage, ils sont aussitôt brûlés.

La douce buée, l'eau chaude, les ablutions sont pour to us


un tel soulagement que quelques-uns s'évanouissent sur les pier-
res chauffées et ne sont ranimés qu'avec peine. Purifiés des
cheveux aux orteils, le problème est alors l'habillage.

Même les coréligionaires les moins pauvres n'ont pas pu


donner de vêtements. Tous paraissent déguisés. Les femmes sont
enveloppées de tissus multicolores ou de draps blancs. Les hom-
mes n'ont plus leurs robes noires, à la rouelle vermeille. Ils
ont été dotés de longues tuniques grises ou beiges et s'enve-
loppent la tête dans des écharpes ou des bonnets.

Seconde étape un caravansérail qui ·s e r t d'hôtel et d'hô-


pital. Allongés sur de vieux divans défoncés, les exilés exté-
nués les trouvent d'un confort idéal. Là, leurs coréligionnaires
les attendent avec des loukums, des fruits et toutes sortes de
pâtisseries.

- Ne les faites pas trop manger, recommande le docteur. Les


yaourts et les pastèques seront pour aujourd 1 h u i leur
meilleur régime.

Le docteur, Abel le reconnaît aussitôt, c'est son excellent


et vénéré maître, Samuel Abravanel qui l'initiait à l'art de la

... / ...
- 57 -

médecine quand il était à Tolède. Le docteur Samuel retrouve


son élève avec une grande joie. Les voilà dans les bras l'un
de l'autre, mais l'heure n'est plus au bonheur des retrouvail-
les.

- Cher Abel, il y a beaucoup de travail, tu vas m'être d'un


très grand secours.

Ce sont les plus âgés que le docteur examine les premiers.


Il les trouve épuisés et d'une grande faiblesse mais aucun dieux
n'est vraiment malade.

- Mangez et reposez-vous, recommande-t-il.

Tous l'accueillent avec joie, seule vocifère la vieille Ra-


chèle.

C'est à la maison que je mangerai et me reposerai, crie-


t-elle furieuse, je ve u x y aller tout de suite !

Senora Rachèle, ici il faut être un p e u patiente et savoir


attendre, dit doucement le docteur Samuel.

Celle qui l'inquiète le plus est la mère du petit David.


Après avoir tant crié son désespoir, elle est devenue muette,
l'oeil fixe, les lèvres serrées. Elle refuse toute nourriture et
nia même plus un regard pour 50n mari qui est, lui aU5si, accablé
de chagrin.

- Que faire mon maître? interroge Abel qui voit le docteur


essayer en vain, avec des paroles très douces, d'arracher
un mot à la pauvre Judith Carmona.

- Nous avons quelques médecines qui peuvent provoquer une


certaine excitation, chez des malades sans réactions. Mais
ici, je ne les conseille pa5.

- Pourquoi, mon maître?

- Ecoute-moi bien Abel, cette pauvre femme est plus atteinte


dans son âme que dans son corps.

- Et comment peut-on soigner llâme ? demande Abel interdit .

. . . / ...
- 58 -

- Il faut chercher, mon fils, il faut essayer de penser.


Ecoute, tu as une jeune soeur que j'ai observée tout à
l'heure. Elle riait des caprices de sa grand-mère. Tout
son visage n'exprime que joie et bonheur de vivre. Ap-
pelle-la.

La petite Sarah s'approche, un peu timide. Que lui veut ce


grand savant : ce docteur Samuel devant lequel les docteurs turcs
s'inclinent, en l'appelant Abravanel Effendi.

Petite Sarah, dit le docteur Samuel, tu vois nous avons


ici beaucoup de monde à soigner. Veux-tu nous aider?
Etre notre petit docteur?

Sarah lève vers le docteur un regard ahuri, puis elle écla-


te de rire.

- Moi! Moi! ... Mais je suis trop petite, je ne peux rien.


Ma mère, elle, sait soigner. Elle connaît les onguents et
sait faire la liqueur de mûres. Abel! Tu sais bien toi,
que je sais seulement m'amuser!

- Je sais, dit le docteur Samuel, en prenant dans les Slen-


nes les mains de la fillette. Je sais, aussi ne vais-je
te donner qu'une seule malade, la Senora Carmona qui est
si triste qu'elle pourrait en mourir si tu ne t'occupes
pas d'elle. Fais seulement comme si tu étais sa fille.
Parle-lui, embrasse-là, amuse-toi près d'elle. Sais-tu
lire ?

- J'apprends répond Sarah, je sais déjà un peu. Bethsabée me


fait lire chaque jour en hébreu et en castillan.

- Eh bien ! Tu demanderas au Senor et à la Senora Carmona


de continuer les leçons de lecture. Viens !

Sarah est à la fois intimidée et flattée. Elle s'approche de


Judith Carmona et l'embrasse.

Surprise, mais toujours muette, Judith regarde la fillette


et lui carresse la joue.

. .. / ...
- 59 -

- Mais, elle pleure! murmure Sarah, inquiète.

Le docteur ne lui répond pas. I l se penche vers le couple


Carmona et dit très vite !

- Je vous en supplie, mes amis, voyez, nous avons trop de


travail pour nous occuper des enfants qui ne nécessitent
pas de vrais soins. Aidez-nous, je vous confie cette pe-
tite fille, ses parents sont épuisés. Elle est sage et
gentille. Laissez-la jouer près de vous. Elle est intel-
ligente et sait déjà un peu lire, faites-la travailler
quelques minut es chaque jour, voyez qu1 elle s'alimente
normalement, elle a beaucoup maigri durant ce vo yage. Je
la laisse à vo s soins. Elle peut aussi vous rendre des
ser vices.

Le docteur sien va , laissant dans le box du caravansérail,


entre les deux di vans des Carmona, la petite Sarah éberluée mais
assez fière d'être soudainement de venue docteur.

- Je vous soignerai le mieux que je pourrai, dit-elle, mais


je sais seulement faire boire de la liqueur de mûres sur
une cassure de sucre.

Les Carmona ont souri et Abel se demande si son maître nia


pas eu raison et si le rire de sa petite soeur peut a voir cer-
tains effets non indiqués dans la science d'Hi p pocrate .

... f ...
- 60 -

CHAPITRE XII

Isaac et ses fils sont invités à se rendre au palais du pa-


cha qui a reçu leurs caisses et la lettre de Don Carlos. Tous
trois ont essayé de s'habiller le plus décemment possible. Pour-
tant, ils se sentent misérables avec ce mélange de vêtements
turco-espagnols, prêtés ou donnés par charité. Le pacha leur a
envoyé sa voiture.

Isaac, Abel et Esaü traversent avec curiosité cette ville


inconnue, bruyante, grouillante de monde dont toutes les rues
montent du bord de mer jusqu'aux collines et qui s'enferme dans
les tours blanches et la muraille de la citadelle d'Heptapyrgion.
Ils admirent les belles mosquées et regardent avec étonnement
les maisons de bois recouvertes d'un enduit de terre et de plâ-
tre. Ils ont vu la tour du sang d'où Mahmoud précipitait les
janissaires et traversé un marché richement garni de fuits, de
légumes et tout embaumé par l'odeur des épices. Des ânes, des
mulets, des chevaux en encombrent les abords. Des marchands de
poissons appellent la clientèle à grand renfort de cris. Des
enfants s'accrochent aux passants, ils mendient ou essaient de
vendre des pains au cumin et au pavot, des graines de courges
grillées. A chaque coin d'ombre, sont placées quelques tables
où les hommes s'installent, jouent au tric-trac, fument le nar-
ghilé, en buvant à petites gorgées, ce café sucré, bouillant,
à la mousse blonde, au fond boueux qu'Isaac et ses fils ont ap-
pris à aimer. Les femmes ont la tête et le visage couverts d'un
voile. On ne voit que leurs yeux dans une fente minuscule. Elles
portent des écharpes et des châles sur de larges pantalons,
tombant en plis de leurs hanches à leurs chevilles. Les hommes
portent le " chalvar" et le fez. Quelques-uns ont un turban au-

... / ...
- 61 -

tour du fez, un gilet brodé sur leur chemise.

Des jardins ombragés, fleuris, apparaissent entre les mal-


sons. Le ciel et la mer sont d'un bleu uni, violent. Le soleil
éblouit, brûle les yeux, fait briller les céramiques et les do-
rures des mosquées et des minarets. Le soir, il enflamme le
ciel, caresse la plage de vagues roses.

- C'est beau, dit Abel.

- Les rues sont plus sales que celles de Tolède et les


maisons moins belles, assure Esaü.

Isaac hésite, la comparaison lui paraît difficile, malS il


constate qu'il y a de la brique, donc de l'argile. Son cadet et
lui pourront travailler. Les caisses sont arrivées, il va être
assez riche pour construire son four, trouver à loger sa famil-
le, ne plus entendre sa mère vitupérer contre ceux du caravan-
sérail et réclamer "sa maison".

Dans le palais du pacha, Isaac et ses fils, sont accueil-


lis avec des saluts par une série de domestiques, d'esclaves
noirs, dreunuques au crâne rasé et de Il kavas (1) vêtus de blanc,
Il

le poignard à la main.

Les Fernandez foulent de superbes tapis, aux couleurs et


dessins de toutes espèces. Le sol des grandes salles en est cou-
vert. D'autres tapis et tissus brodés ornent les murs. De hautes
fenêtres donnent une lumière douce.

On fait asseoir Isaac et ses fils sur des coussins et pose


devant eux, sur un trépied, un grand plateau de cuivre où sont
apportés les cafés, sucreries, et confitures de roses.

Les Italiens et les deux jeunes gens aperçus au port sont


là pour les recevoir.

Le pacha entre enfin. C'est un homme grisonnant, de taille


moyenne, somptueusement vêtu de rouge et d'or, au visage régu-
lier, au regard vif, au sourire un peu féroce.

(1) soldat albanais, garde du corps ... / ...


- 62 -

Salamal ecs, lon gues salutati ons, puis explications tra-


duites par les Italiens. Abel a profité du séjour au caravansé-
rail, pour étudi er quelque peu le turc et, s'il n10se pas enco-
re les pr ononcer, il en comprend quelques mots.

Après les politesses d'usage, il est enfin question des


caisses qui seront remises à Isaac et portées où il le désire.

Un terrain à Stoumnitza a vec une remi se o ù installer leurs


fours et ateliers et la possibilité de construire leur maison,
leur sera v e n d u s'ils peuvent e n acquitter la somme. La clien-
tèle du pacha, en tous cas, leur sera assurée.

Pour ce qui est du très savant et honoré docteur Abel ef-


fendi, le pacha lui fait l'honn eur de le g a r d e r au palais où il
aura tout loisir de continuer ses recherche s et études et d'al-
ler visiter sa famille. Abel est un peu effaré par cette invita-
tion inattendue, mais l'Italien lui explique que c'est là une
grande fa veur et qu'il n'a aucun moyen de protester.

Un de s jeunes turcs qui répond au nom de Sel im est d 'une


grande beauté de corps et de visage. Il obéit à un g e s t e du pa-
cha, salue à plusieurs reprise~,puis il saisit le bras d'Abel et
l'entraîne à tra vers de s couloirs. Abel respire le parfum de jas-
min dont est imprégné le bel habit brodé de son compagnon e t il
se demande ave c anxiété ce que sera sa vie.

Les vo i l à dans la chambre pleine de coussins et de tapis


qui lui e st réservée dans l'appartement qu'occupent Selim et
trois autre s jeunes gens de fort belle mine.

Abel a droit au hamam, à un bureau pour ses études et à une


officine pour ses expériences, fort bien montée en alembics,
fioles et réchauds. Un kavas est à sa disposition, pour tous tra-
vaux.

- Amigo, Ami go , lui répète aimablement Sélim, très fier de


prononcer le seul mot d'espagnol qu'il connaisse.

Ebloui, touché, mais inquiet, Abel recommande son âme à


l'Eternel.

. .. / ...
- 63 -

CHAPITRE XIII

Sur vi vre ... Survivre ou mourir il n'y a pas d'autre chemin.


Mendier, c'est déchoir et puis la ville est pleine de quémandeurs.
Si encore on était uniquement entre soi. Réclamer une piécette à
un coréligionnaire plus fortuné, c'est tout naturel. Mais tendre
la main devant des étrangers dont on ne comprend même pas la lan-
gue, des Turcs, des Arméniens, des Grecs, des Albanais c ·e serait
pour un juif le déshonneur, l'humiliation, mieux vaudrait mourir.
Alors, chercher ... trouver une idée, regarder autour de soi, devi-
ner ce qui s erait possible. Travailler de ses mains et de sa tête,
se lancer dans l'aventure, en priant le Seigneur, Dieu d'Israël,
de donner l'inspiration, la force et le courage.

Evidemment pour Isaac et son frère, les problèmes sont moins


aigus. Les caisses de la Casa Fernand ez, grâce au Senor Carlos
(que Dieu le bénisse lui et ses descendants jusqu'à la millième
génération !) contenaient toute leur fortune e n or, · argent et bi-
joux. On construisit donc, à Stoumnitza après mûres réflexions,
car il faut être loin des marécages qui s'élargissent chaque fois
que le Vardar, ou le Vistritza entre en crue et déborde apportant
la mauvaise fièvre.

Construire, donc, une maison assez vaste pour les deux fa-
milles avec balcons à jalousies pour les femmes et l'abuela.
Deux fours à bois. Un atelier et deux tours de potiers.

Les ouvriers turcs sont d'une grande force, mais lents. Il


faut les payer et lutter sans cesse pour que les salaires et les
matériaux n'augmentent pas chaque jour. S'en suivent de conti-
nuels marchandages, d'autant plus difficiles que personne ne com-

... / ...
- 64 -

prend la langue de l'autre. Cela donne quelques idées aux


juifs du premier exode qui mal ou bien ont appris le turc.
Mieux vaut, après tout, payer un traducteur que se faire voler.

Ibrahim (Carrasso pour l'état-civil) vint le premier pro-


poser ses services. On discuta et marchanda longuement puis, fi-
nalement, le devoir de s'entre-aider entre enfants d'Israël, dé-
cida du sort d'Ibrahim qui sauva ainsi Sa famille de la faim.

Ibrahim Carasso fut vite assez malin pour toucher ainsi


quelques "derham" (1) du côté turc. Avantageant parfois Isaac
et parfois les maçons, boiseurs, charpentiers. Finalement,
pour la satisfaction de tous.

Elieser Beja eût aussi une idée : monter une petite bouti-
que où il vendrait les pâtisseries juives que sa femme fait à
ravir. Il n'a pas le moindre centime pour payer la plus étroite
des boutiques, la farine, le miel, le Sucre, la semoule, les a-
mandes et les fruits des pâtisseries et le four pour les cuire.
Puisque les frères Fernandez ont de la fortune, comment seraient-
ils assez durs pour ne pas l'aider. Isaac n'a pas le coeur sec
mais il trouve que ses deniers s'en vont un peu vite

- C'est un prêt, a expliqué Elieser. Dès ses premières ven-


tes, ma femme te rendra ce que tu as prêté.

Clest alors ISmaël qui eût une idée.

- Nous allons prêter, dit-il, mais il faudra plusieurs mois


pour que tu nous rembourses car toi, ta femme et tes en-
fants devez manger. Alors, quand vous aurez enfin l'ar-
gent que vous avez emprunté, vous nous devrez encore six
mois d'intérêts. Nous allons mettre cela sur un papier,
signé de ta main et si tu manques à ta parole, la bouti-
que nouS appartiendra.

C'est ainsi qu'Elieser Beja devint l'excellent pâtissier de


la rue Egnatia et Ismaël prêteur, ses fils étant assez grands
pour sloccuper de forger sans lui, armes, ferrures, et bijoux.

Certains ont un métier et manquent de matériel pour l'exer-

(1) monnaie ... / ...


- 65 -

cer. Alors, on s'adresse aux frères Fernandez et, peu à peu, on


voit se monter dans les rues de Salonique des échoppes de cor-
donniers, de tailleurs, de racommodeurs de tapis, de vaisselle,
de vieux meubles, d'aiguiseurs de sabres et de poignards, de
vendeurs de tissus qu'ils font venir par les navigateurs ou les
caravaniers.

Mais, pouvait-on ne songer qu'au matériel et oublier le


spirituel? Ne fallait-il pas un kal, aussi modeste soit-il, pour
que tous les enfants d'Israël puissent s'y réunir, prier autour
du "haham Bachi" (1), fêter ensemble les fêtes de l'histoire des
hébreux.

Chacun donn9 ce qu'il pouvait. Abel, qui avait les faveurs


du pacha, obtint un don et le kal fut construit sur les ruines
d'une ancienne église byzantine. Dieu reconnaît toujours les
siens.

Les Carmona qui sont logés chez des parents ne peuvent plus
se séparer de la petite Sarah qui fait avec eux de grands progrès
en lecture. Ils eurent alors l'idée de réunir les autres enfants
d'immigrés et leur maison devint l'école où l'espagnol, l'hébreu
le calcul et quelques autres sciences leur sont enseignés.

Les jeunes gens qui avaient étudié à Tolède eurent aussi


une idée = puisqu'on manque de lecture, écrivons quelques feuil-
les pour distraire et informer noS familles. Comme l'imagination
ne leur manque pas et qu'ils inventent facilement quand ils man-
quent d'informations, leurs feuilles se vendent à un tel rythme
que tous ceux qui sont capables de tenir une plume et de copier
un texte, trouvent de l'embauche.

Et ainsi, d'idées en idées, de travaux en travaux, la Vle


s'organise avec plus ou moins de chance, de bonne ou mauvaise

(1) grand rabbin ... / ...


- 66 -

fortune, mais s'organise tout de même pour tous les juifs de


la cruelle Espagne vivant à Salonique, sous la protection du
pacha, des sultans ottomans et d'Adonaï, Dieu d'Israël.
- 67 -

CHAPITRE XIV

C'est en v o i t u r e que l'abuela est conduite à sa maison de So um-


nistza. Deux bâtiments de briques roses, de plâtre blanc, d e
bois huilé, coiffés de tuiles cuites. L'un pour la famille
d'Isaac, l'autre pour la famille d ' I s ma ë l.

L'habile Josué, menuisier d e son état, a fabriqué les meu-


bles. Le reste est v e n u , peu à peu, selon les moyens.

Les femmes n'ont plus leurs bijoux mais des bahuts suppor-
tent les v a i s s e l l e s séparées du gras, du maigre, et celles de la
Pâques. Il y a des draps et des couvertures sur les lits, du lin-
ge dans les armoires, une table pour pétrir la pâte, un four à
bois pour cuire le pain.

Dans l'atelier, Isaac et son fils, tra vaillent du matin à


la nuit, les mains rouges d ' a r g i l e , transportant le bois et les
blocs de glaise dans des brouettes rudimentaires.

La porte de la maison n'a pas d'ornements autour de sa ser-


rure, sa clé est toute simple mais sur le battant, la me souza a
été clouée ... Loué soit le Seigneur ...

Rachèle, ma chère épouse, v o i c i e n f i n ta maison. Puisse


le Tout-Puissant 't'y' faire v ivr e de longs et heureux jours.

Rachèle a beaucoup pleuré durant les mois passés a u caravan-


sérail, pourtant ses yeux sont encore bons et sa tête moins folle
que ne l e croit le v i e i l Esaü.

- Ce n'est ni notre rue, ni notre maison, dit Rachèle d'Une


voix ferme et cette v i l a i ne porte n'est pas notre porte.
Je t'obéirai une fois encore, en te sui vant dans ces murs,

... / ...
- 68 -

parce qu'il est écrit: "Tu quitteras ton père et ta mère


et entreras dans la maison de ton époux". Mais je ne res-
terai i ci que jusqu'au jour où nous retournerons à Tolède.

Pourtant, sur le balcon, derrière les jalousies à croisil-


lons de bois, le fauteuil qui lui a été préparé paraît lui plai-
re. Elle s'y installe aussitôt sans daigner jeter un regard sur
les murs blanchis, les tapis couvrant le sol, les meubles neufs,
la tab le où trône le chandelier à sept branches.

Toute une foule passe d e vant les maisons Fernandez. Alors


Rachèle se reprend à questionner Esaü, l'interrompant dans ses
prières et méditations.

Il Y a ici, Esaü, mon maître, des femmes qui couvrent leur


v i s a g e , comme celles que je voyais à Tolède, dans le quar-
tier de la mosquée. Mais j'en vois d'autres qui v o n t le
v i s a g e découvert et certaines qui ne couvrent même pas
leur che velure. Quelles sortes de femmes est-ce donc?

- Des chrétiennes, Rachèle, des grecques, des arméniennes.


Quant à ,celles qui vo n t che veux au vent et v ê t u e s de lon-
gues jupes, ce sont des bohémiennes. Elles descendent,
dit-on, des hauts-plateaux du Pamir, elles vont partout et
ne se fixent jamais nulle part.

- Elles crient e t frappent sur un tambourin, que veulent-


elles? demande en core Rachèle.

La charité, elles sont un peu sorcières et disent les pré-


sages, elles montrent des singes, des ours, elles dansent
et font des paniers. Elles ont les mains habiles, dit-on,
les marchands craignent pour leurs fruits et les passants
pour leur bourse, quand elles passent près d'eux ou les
interpellent. Mais on les dit fidèles aux hommes de leur
tribu et leurs enfants sont beaux.

- Elles ne me plaisent pas"dit Rachèle, ne leur fais pas la


charité, elles sont 'impudiques ave c leur cou nu.

- Je leur donne quand même quelques medgidies, Rachèle, nous

. . ./ ...
- 69 -

sommes obligés, notre maison est une maison de riches.

- Qu'elles aillent donc voir notre maison de Tôlède ! Elles


verront ce que c'est une maison de riches! grogne Rachèle.

Mais elle se penche, attentive, sur ce monde nouveau, écou-


tant ces voix dont chaque mot lui est incompréhensible.

- Dis-moi, Esaü, qu'est-ce qu'ils parlent, tous ces gens?

Ils parlent turc, grec ou arménien ou albanais ou que sais-


je. On dit même qu'un bateau d'Angleterre est entré dans
le port.

- Est-ce que les Anglais sont des juifs? demQnd e l'abuela.

- Non, Rachèle ...

- Est-ce qu'ils parlent le castillan ?

- Non, Rachèle, 1 'Anglo-saxon.

- Alors c'est la tour de Babel ici! Pers onne ne comprend ce


que dit l'autre! Jamais je ne pourrai m'y habituer ,!

- Soit patiente, Rachèle, ma chère épouse. Nos ancêtres ont


souffert quarante ans dans le désert, avant de trouver la
terre promise.

- Moi, je ne veux pas attendre quarante ans pour retrouver


Tolède et ma maison ! Shéma Israël ! Vivre avec ces sauva-
ges ! Des femmes impudiques qui vont la chemise ouverte,
les cheveux sans coiffure et laissent leur jupe se soule-
ver au vent, montrant leurs jambes si haut, qu'on pourrait
voir leurs genoux ! Et ces Albanais, en jupons de filles
sur leur culotte blanche, un grand couteau pendant à leur
côté quand ils ne le portent pas à la main, tout prêts à
s'en servir

- Rachèle, ne médis pas de ceux qui nous ont accueillis. Et


puis réjouis-toi, notre petit-fils Abel est aimé du pacha,
il e st en amiti€ avec se s f a vo~is et il va veni r nOlIS vi -
siter. Regarde si tu ne le vois pas arriver par notre che-
min.

. .. / ...
- 70 -

L'abuela appuie son front contre le bois des jalousies.


Elle examine chaque visage du plus loin qu'elle peut voir. Esaü
a abandonné les livres saints pour la rejoindre sur le balcon.
Depuis le jour de l'inauguration du kal, il n'a plus vu Abel.
Pas même le jour du sabbat. Le pacha tient à lui, il ne peut pas
sortir souvent. Et puis, c'est un savant, un docteur, il travail-
le b e aucoup.

Un superbe cavalier vêtu comme un s eigneur lève la tête vers


le balcon.

On dirait ... mais c'est Abel murmur e Esaü qui n' en croit
pas ses y e u x .

- Ah ! Di o Senor del mundo (1) s' écrit l'abuela, un juif sur


un cheval ! Où a-t-on vu ça ! Quelle malédiction ! Il va
se casser un bras ou une jambe avec cet animal qui bouge
tout le temps! Est-ce qu'il se prend pour l e seigneur
Don Carlos ? Le voilà qui attache cette b ête contre notre
porte, cette bête sauvage qui frappe du pied et remue la
tête comme pour mordre notre Abel ! Défends-lui Esaü, dé-
fends-lui de monter à cheval! Que ce soit la dernière fois.

Mais Abel est déjà dans la maison. Il baise la main de son


grand-pèr e e t serre l'abuela dans ses bras.

Bienvenug, dit-il, bienvenue dans votre maison, puissiez-


vous y passer de longues et bonnes années !

Esaü regarde avec admiration le bel habit de son petit-fils,


mais il reste perplexe devant le fez.

- Abel, mon enfant, c ' e s t la coiffure des fils de Mahomed.

- C'est que . . . abuelo, on ne trouve guère d'autres coiffu-


res ici. Mais j'en ai c omma nd é une autre presque plate et
le brodeur du palais n'y mettra pas le croissant mais l'é-
toile de David.

- Ah ! c'est bien mon enfant e t que fait cet &lbanais près


de ton cheval ?

(1) Ah Dieu Seigneur du monde ... / ...


- 71 -

- C'est mon Kavas, il me suit partout pour me protéger des


quémandeurs et des brigands. Le pacha l'exige.

- Ne monte plus sur ce cheval! crie l'abuela. Comment as-


tu appris à te tenir sur cette bête impure et remuante ?

- Ce sont des amis du palais qui m'ont appris à monter à


cheval. C'est très commode et moins encombrant qu'une voi-
ture.

- Et les jambes que le ciel t'a données, est-ce qU'elles ne


marchent plus ?

- Mais abuela, il faut aller vite maintenant, du palais à


l'hôpital où j'aide mon maître, le docteur Samuel, puis
venir ici vous voir et rentrer chez mon protecteur, le
pacha. Je n' y arriverais pas sans mon cheval qui est très
doux et o~éissant.

- Maudit soit-il, grommelle la vieille Rachèle en chassant


d'un geste le mauvais oeil. Va voir ta mère et tes soeurs
dans leur chambre. Ton père et ton frère sont encore à la
poterie.

Abel est parti. Le vieil Esaü hésite entre la crainte et


l'admiration.

- Tu as vu, Rachèle, notre petit Abel comme il est beau

Rachèle secoue la tête.

- Le costume est peut-être beau mais notre Abel a les joues


-~â l e s et les yeux tristes, son coeur n'est pas heureux.
Et elle tourne la tête pour ne plus voir le cheval et le
kavas.

Abel est allé voir Evelina et ses soeurs. Elles sont très
affairées, car on leur a livré des étoffes et elles vont pouvoir
se faire des vêtements à leur goût.

A l'atelier, il a trouvé son père et Esaü le jeune en train


de transporter leur bloc de glaise. Travail trop pénible. Il va
demand er au pacha de leur donner un charreton, un mulet et un es-

... / ...
- 72 -

clave pour faire ces travaux. Il sait que son ami Sélim obtien-
dra cela sans peine. Il est le favori du pacha qui ne lui refu-
se rien. Et lui, est le favori de Sélim ... Alors ... Seigneur,
Dieu d'Israël, laisse-moi aider les miens avant que ta colère ne
m'anéantisse.

- Comme tu es beau ! dit Isaac. Est-il vrai que tu montes


sur un cheval comme le Seigneur Don Carlos ?

Oui, père, mon cheval est à la porte de ta maison.

- Je veux le voir et apprendre mOl aussi à rester sur son


dos, quand il galope, dit Esaü, les yeux brillants. Et
pourquoi n'as-tu ni épée ni poignard? Je voudrais appren-
dre cela aussi, me servir de ces armes, me défendre contre
ceux qui nous veulent du mal

- Tais-toi Esaü, dit doucement Isaac, nous n'avons point


d'ennemis et si nous en avons, l'Eternel est là pour nous
défendre.

Nos ancêtres ont combattu, père •..

- Oui, quand ils en ont eu l'ordre, quand ils défendaient


leur temple et leur foi. Mais le fer n'est pas pour nous,
il ne doit même pas frôler notre visage ... C'est écrit.
Et nous ne rasons pas nos cheveux et nos barbes.

Esaü serre les poings sans répondre. S'il avait une belle é-
pée, il saurait vite s'en servir aussi bien que les seigneurs de
la cour d'Isabelle!

- Manges-tu assez mon fils ? demande Isaac qui trouve son aî-
né un peu pâle.

- Oui, père, bien assez.

- On dit que tu travailles beaucoup, trop peut-être?

- J'aime mon travail, père, et il y a dans cette ville beau-


coup de mauvaise fièvre. C'est sans doute à cause des ma-
rais qui rendent l'air et l'eau malsains. Ne buvez pas
l'eau de vos puits. Faites-y cuire des herbes et qU'elles

... / ...
- 73 -

bouillent longtemps. Je crois que les moustiques aussi


nous abiment le sang. Mon maître Samuel étudie tout cela
et je l'aide de mon mieux. J'ai apporté des onguents pour
v o u s protéger des piqûres, leur odeur est forte mais em-
ployez-les tout de même. Je les ai donnés à ma mère et à
mes soeurs. Elles auraient préféré des parfums, bien s û r ,
je leur en apporterai la prochaine fois.

Esaü jette les blocs d'argile dans le bassin. Il rê ve à un


cheval l'emportant v e rs une terre conquise, un grand sabre au
bout de son bras. Isaac regarde ses fils, il pense : 1 j u~ est
beaâ, lLautre est fort, tous deux ont le coeur honnête. Merci
Seigneur, de me les avoir donnés et garde-les en vie. Amen!
- 74 -

CHAPITRE XV

- Lève-toi Rachèle, il faut faire le café.

- Non ...

- Non 7 Le vieil Esaü en a terminé avec la prière du matin


et il pensait voir l'abuela debout, enveloppée dans sa
longue robe et le café déjà prêt, le ~djisbe'r (l) fumant
près des tasses. Elle a dit non 7 ... Est-ce que la folie
la reprend 7

Esaü s'approche du lit et regarde Rachèle avec sévérité.

- Lève-toi !

Non, répète l'abuela, mais sans colère, d'une 'voix très


douce, je ne me lève pas, Esaü, parce que je ne peux pas,
je n'obéis plus parce que je vais mourir.

Esaü la regarde avec épouvante. Shéma Israël Il voit, en


effet, qu'elle est toute pâle, qu'elle ne peut plus soulever ses
mains et qu'elle respire avec peine. Alors, il court ouvrir les
portes et appelle ses enfants d'une voix si forte, si désespé-
rée, que du haut en bas de la maison, tout le monde s'affole et
se précipite. Isaac, Ismaël, les deux belles-filles, tous les en-
fants, envahissent la chambre, s'agitent, en priant le Seigneur
et s'interrogent l'un l'autre, courant de droite et de gauche
sans attendre de réponses à leurs questions.

- Je vais chercher le docteur Samuel et Abel crie Esaü


le jeune et il se précipite dans la rue.

Evelina reprend son sang-froid la première. Elle va chercher


la liqueur de mûres, frappe les mains de l'abuela, lui parfume le
visage avec l'extrait de roses et réclame enfin le silence .

(l) casserole à café turc . . . / ...


- 75 -

- Taisez-vous! Les cris fatiguent les malades, vous le sa-


vez bien! Abuela, qu'y-a-t-il ? Parle-moi!

- Est-ce que vous souffrez ? Où avez-vous mal ? demande


Léa.

- "Me muere" (1) murmure Rachèle dans un souffle.

Esaü interrompt sa prière pour se précipiter vers le lit.


Il saisit les épaules de Rachèle et la secoue .

- Non crie-t-il, non Rachèle, ma femme bien-aimée, vis


Vis Ne me laisse pas seul. Je te défends de mourir!

- Je n'obéis plus ... répond l'abuela, puis, elle regarde


fixement devant elle et répète dans un souffle: Tolède ...
Tolède ... La clé ... ouvre, Esaü ... Et sa tête s'enfonce
dans l'oreiller, sa bouche s'entr'ouvre comme pour sourire.

Le docteur Samuel est là, tout essoufflé d'avoir couru avec


Abel et le jeune Esaü.

- Elle est morte dit-il, en lui fermant les yeux. Mes pau-
vres amis, elle n'a pas eu de maladies, ni de souffrances.
Elle a été heureuse avec toi, Esaü, avec ses enfants et
petits-enfants ... Remerciez le Se~gneur.

Esaü est prostré, désespéré l il ne comprend pas. C'est lui


le plus vieux 1 il devait mourir le premier ou alors, tout de suite
avec elle! Il l'a suppliée de ne pas mourir et voilà elle a
dit: "Je n'obéis plus". Pardonne-lui Seigneur .

Tous les soirs l dans la màison Fernandezi durant huit jours l


ils ont été dix hommes à se réunir pour dire le kadich. Les fem-
mes ont pleuré et se sont lamenté.

Dans le terrain donné par le pacha pour un cimetière juif,


il y a déjà beaucoup de tombes avec leurs pierres adossées aux
tables de la loi et portant les noms de ceux qui arrivèrent à
Salonique mais n'eurent pas assez de force pour y vivre longtemps.
Les vieux arbres déracinés ne reprennent pas sève.

(1) Je me meure . .. / ...


- 76 -

Le vieil Esaü n'a survécu que peu d'années à llabuela. Ainsi


lia voulu le Seigneur, Dieu d'Israël, que son nom soit sant ~

tifié ...
DEUXIEME PARTIE
- 78 -

CHAPITRE 1

fiLa Viuda" (1) Esther, la"Kasamentera ll (2) se hâte. Grâce à


Dieu, elle est encore jeune et v i go u r e u s e car son travail est fa-
tiguant et demande à la fois du sérieux, de la diplomatie et beau-
coup d'attention. Clest ce que la Senora Esther essaie d'expliquer
à son amie la Senora Zelpha qui l'accompagne quand elle sort. Sor-
tir seule nlest pas convenable pour une femme, ni prudent et la
Senora Esther nia pas les moyens de se payer un kavas comme les
familles riches. Alors elle va avec la Senora Zelpha qui est enco-
re jeune et jolie mais peu débrouillarde. Que serait-elle devenue
Sl la Senora Esther ne s'était occupée dlelle ! Pas même veuve
la Senora Zelpha, non, répudiée par celui qui fût son mari ...
Oui ... répudiée parce que stérile hélas!

- Tu comprends, explique la Kasamentera, il faut aller par-


tout, donc avoir une moralité et une réputation sans dé-
faut. Il faut écouter, regarder, comprendre et faire ap-
précier ce que l'on propose. Choisir de préférence les
maisons riches, mais ne pas négliger celles des pauvres
car un sou est un sou et puis on ne sait jamais ! Les for-
tunes changent.

La Senora Esther sait bien que tout ce qulelle explique ne


servira jamais à sa protégée, car elle n'a pas l'esprit vif et
ne comprend presque rien à c e qu'on lui dit. Le Seigneur ne lui
a .pas été prodigue en ce qui concerne l'intelligence. Mais enfin,
il lui a donné une santé robuste et une mine fort agréable. Loué
soit l'Eternel

Aujourd'hui, continue la marieuse, nous allons chez le


prêteur Ismaël Fernandez. Ca c'est une famille! Tu verras

(1 la veuve
( ::. l,a mar ieuse
- 79 -

la belle maison! Tu t'assieras devant l'entrée et tu


m'attendras sans parler aux domestiques.

- Pourquoi? Sont-ils turcs, grecs ou albanais? demande


Zelpha.

- Non, pas tous, il y a aussi des "jidios" (1) qui les ser-
vent. Que veux-tu, il faut gagner sa vie ! Et puis ils
sont bien traités. Mais de toutes façons, tu ne parles pas.
Regarde, voici la maison, regarde la belle porte !

Zelpha ouvre ses grands yeux bleux aux longs cils mais ne
paraît rien voir du tout.

- La Senora Fernandez m'attend dit la marieuse au kavas qui


ouvre et laisse les deux femmes s'avancer dans l'entrée
où un épais tapis étouffe le bruit des pas.

- Assieds-toi là ! commande la Senora Esther, en poussant sa


protégée vers un petit divan couvert de coussins. Elle-
même s'avance dans le salon où Thamar, la jeune femme de
chambre, l'accompagne.

- Buenos Dias, Senora Esther.

"Buenas hi ja" (2). Tu travailles ici, c'est bien. Tu


dois être contente, ta mère aussi.

- Oh ! oui bien contente. Il y a moins de travail qu'à la


maison, tous sont gentils avec moi et on mange bien. La
Senora me permet même d'emporter quelquefois de la nourri-
ture pour chez nous.

- Remercie le Ciel, mon enfant !

La conversation est interrompue par llarrivée de Léa, très


belle, dans une longue robe noire, ornée de broderies et de per-
les. Thamar, la petite femme de chambre se sauve pour aller pré-
parer les cafés et les confitures. Léa fait asseoir la Senora
Esther en face d'elle. Après les salamalecs d'usage, bénédictions
et compliments, Esther en arrive enfin au but de sa visite.

(l) juifs
(2) bonjour fille ... / ...
- 80 -

Chère Se no r a Fernandez, je ne suis pas venue seulement


pour a voir le plaisi r de te voir, mais pour t e parler
d'une c h o s e sérieuse . Tu c o n n a i s les frères Misra chi qui
ont leur maison dans le quartier du Levant et leur gran-
de fabrique de tapis.

- Je les c o n na i s peu, répond Léa. J' aperçois la Senora


Misra chi au kal, c ' e s t tout. Mon mari c o n n a î t Moise Mis-
ra chi, il achète tous nos tapis chez lui.

Ah ! il a raison, ce sont les plus beaux tapis ! Mais je


ne suis pas venue te parler de Moïse, non, mais de son
fils Ja cob qui tient le magasin de la rue Egnatia, près
de l'arc de triomphe. C'est là que Moïse présente ses
plus beaux tapis et les tissus magnifiques de leur fila-
ture. Eh bien! ce jeune homme a l 'âge de se marier et
toutes les qualités, je t e jure! toutes! Il est très
intelligent et c a pa b l e . Il gagne ce qU'il veut! Et il
est beau! "Ah dio Senor que nos me manqua" (1:

Et la Senora Esther menace le mauvais oeil de deux doigts


ouverts.

l' Mira este hi jo vi allegra el corazon Il (2). Tu as une f il-


le ia Dina, que le Seigneur la protège J qui est très bel-
le (de nouveau les doigts en c o r n e contre le dia ble) et à
l'âge qu'il faut pour faire une bonne épouse et une femme
heureuse. Vous a vez d'autres filles, mais encore enfants,
donc je ne te demande pas si elle sera bi en dotée. Moi,
pour mon petit avantage, tu sais que je ne suis pas dif-
fi cile malgré mes diffi cultés et cette malheureuse Zelpha
dont je me suis chargée, la pauvre créature ! Permets-moi
seulement, chère Léa, de te présenter ce jeune homme. Mon
seul souci est le bonheur de ta fille, crois-moi !

J e te crois, répond prudemment Léa mais avant tout, je


dois en parler à Ismaël et puis je dois te dire que notre
Dina est très difficile. Elle a déjà été remarquée par

(1) Ah ! Dieu Seigneur, qu'il ne me manque pas! (qu'il vive!)


(2) Regarde, ce garçon vous met le co eur en all égr esse
/
- 81 -

des garçons de très bonne famille ... Et nous ne voulons


pas la forcer.

- Oh Senora Fernandez, quand elle verra celui-là 1 Parle


à ton mari et nous ferons une entrevue le plus tôt pos-
sible. Ne laissez pas échapper un bonheur Je te le dis
en toute franchise, il n'y a pas dans toute la ville un
meilleur parti.

Lestées de confiture de roses et de café, les deux femmes


repartent d'un pas vif vers le bord de mer où se trouve la mai-
son des frères Misrachi. Là, il faudra parler de la jeune fille.
Rien de plus facile. Belle comme une rose en boutons, forte, ja-
mais une maladie, que Dieu la garde l, sage, obéissante, habile
à tous les travaux d'une maison. Richement dotée mais pas dépen-
sière. Traitant les domestiques avec douceur et fermeté. Un mo-
dèle de beauté et de vertu.

- Tu as l'air contente dit Zelpha.

- Contente, contente, pas encore tout à fait. Prions le Sei-


gneur pour que cela réussisse.

Il Y a une autre question délicate qui embarrasse Esther.


Elle est sur le point de voir se marier deux jeunes gens de fa-
milles modestes mais honnêtes et qui ont été genereuses avec
elle. Les fiançailles sont officielles mais la mère du jeune hom-
me, encore une veuve, la pauvre, lui a confié que son fils était
puceau. Cela peut présenter quelques difficultés, la jeune fil-
le étant, bien entendu, vierge, innocente et fort jeune avec
cela. Ah 1 pauvre de moi! Il faut penser à tout.

- Zelpha ! Tu as toujours la petite maison que ton mari t'a


donnée après votre séparation ? Ne pleure pas voyons !
Cet homme a été généreux et tu es bien plus tranquille,
maintenant. Tu ne l'aimais pas, il te battait 1

, Il ne m'a battue qu'une ou deux fois et c'était tout de


même un mari, soupire Zelpha, en reniflant.

- Mouche-toi et écoute-moi bien, dit doucement Esther. Je

... / ...
- 82 -

veux t'aider à arranger ta petite maison et je vais te


faire gagner quelques "medgidies Cl , mais il faudra que tu
ne le dises à personne. Tu vas faire une "mitzva" (1) qui
te coûtera un peu, parce que tu as de la vertu, mais qui
te donnera une situation. Je t'enverrai dans ta maison
un jeune garçon très propre et bien portant, mais qui
n'a pas encore connu de femmes. Il y a bien quelques bo-
hémiennes et quelques pauvres turques qui reçoivent des
hommes, mais risquer que ce jeune aille attraper une mau-
vaise maladie juste avant son mariage, que Dieu nous pré-
serve!. Est-ce que tu me comprends, Zelpha ?

- Non, Esther, je veux bien faire une mitzva mais je n'ai


pas compris qui je devais secourir.

- Eh bien! ce jeune garçon. Tu lui apprendras à se laver,


à faire ce qu'un homme doit faire avec une femme. Ce que
ton mari faisait avec toi, pour rien hélas, mais enfin,
tu as tout de même appris cela

Mon mari ... oui Je n'aimais pas trop, mais n'est-ce pas,
on doit accepter Et malheureusement ...
No~veaux-sanglots et soupirs, Esther s'impatiente.

- Eh bien, ce que faisait ton mari, tu vas l'apprendre à ce


jeune homme. C'est ça, ta mitzva ' et tu n'en parleras ~t

personne !

- Oh ! je sais bien, soupire Zelpha, on ne parle jamais de


ces choses qu'à sa mère.

- Oui, et comme tu n'as plus de mère, tu n'en parleras qu'à


moi.

Bien Esther, je prendrai ce jeune homme dans mon lit mais


quand il verra que je suis stérile, il me reniera.

Cette fois, Esth er se désespère.

- Mais, ma pauvre fille, il ne s'agit pas d'en faire ton ma-


ri, il est fiancé. Tu dois lui apprendre, tu comprends
Secoue un peu ta pauvre tête! Lui apprendre ce qu'il doit

(1) bonne oeuvre ... / ...


- 83 -

faire le soir des noces.

- Tu me montreras, Esther ...

A Dios Senor deI Mundo Pourquoi lui avoir tout fait, sauf
la cervelle! Pauvre Zelpha Faut-il que j'aie bon coeur pour
me mettre dans une histoire pareille ! Mais la mère du fiancé
est prête à payer ... Il faut manger hélas!

La Kasamentera a une autre affaire qui lui donne beaucoup


de soucis. Les Cohen veulent marier leur fille. Seize ans, c'est
le bon âge ... Il y a dix enfants dans la famille Cohen qui n'est
pas des plus riches.

Elle ne sera pas assez dotée pour faire oublier qu'elle est
très petite et gross e, grosse, comme une jarre à saler la "1 akier-
da". Ses yeux ne regardent jamais du même côté, l'un à droite,
l'autre à gauche, elle a les joues pâles et les cheveux comme des
tiges fatiguées. Sa tête est trop près des épaules, la "Kumadre"(l)
n'a pas dû tirer assez sur son cou quand elle a accouché la Seno-
ra Cohen.

La beauté, finalement, cela ne sert à rien, on ne sait pas


pourquoi les hommes y tiennent tellement. Quand la maison est bien
tenue, le linge lavé, la nourriture bonne sans coûter trop cher,
les enfants bien élevés, que vient faire la beauté là-dedans?

Et pour ce qui se passe sur le divan, il n'y a qu 'à éteindre


les bougies. Heureusement les femmes sont moins exigentes sur ce
chapitre.

La Senora Esther a pensé à Mardoché~ le fils du cordonnier


Joseph Toledo. Lui aussi n'a pas été gâté pour ce qui est de la
beauté. Il est petit. Sa pauvre mère est morte, il n'avait que dou-
ze ans et qui sait comment son p è r e l'a soigné? Son visage est
maigre et son nez très fort, ses cheveux sont p e u abondants mais
ses yeux sont tout à fait bien et regardent du même côté. Le
plus terrible, ce sont ses dents qui ont poussé toutes de tra-
vers, les unes sortant des lèvres, les autres s'enfonçant vers
leur place en passant l'une par-dessus l'autre. Mais quel cor-

(1) sage-femme ... / ...


- 84 -

donnier ! Son père et lui travaillent comme de vrais artistes


et avec des peaux de première qualité. Il vaut mieux que Mar-
dochétne sourit pas ... Voilà ... mais c'est une chose qu'on ne
peut pas dire.

Le front soucieux, la Senora Esther laisse Zelpha dans la


rue et entre dans la boutique du cordonnier. Comme je ne pour-
rai pas dire beaucoup de choses sur la figure d'Ana, je parle-
rai de ... de ses pieds! Ca c'est une inspiration du ciel!

Le père et le fils sont là. Joseph affine une peau en la


grattant sur une plaque de marbre et Mardoché brode une fine
chaussure avec des fils d'argent et des perles.

- Buenas, Senora Esther ! dit Joseph sans arrêter son tra-


vail, Mardoché~! Monte vite faire un café pour la Senora.

- Ah ! Il ne fallait pas le déranger, dit Esther, mais elle


est assez contente d'être seule avec Joseph.

Elle prend le fauteuil des essayages et dit en baissant la


voix, pour donner à son projet quelque chose de mystérieux :

- Tu sais, Joseph, j'ai trouvé une jeune fille pour ton fils,
un vrai trésor Sage, modeste, habile à tous les travaux
et économe. Ah sa mère pleurera quand elle quittera la
maison! Et puis, ce sera un honneur pour ton fils, d'en-
trer ainsi dans une famille noble, chez les Cohen.

Joseph gratte toujours sa peau d'agneau mais il a bien écou-


té.

- Ah ! La fille Cohen, est-ce que tu l'as regardée, Esther?


l'Dios la creo ma no la visito" (1). Pauvre petite, mon
fils n'en voudra point.

- Ecoute Joseph, dit calmement Esther, il y a une petite dot


et puis, qu'est-ce que c'est la beauté? Ana est douce et
patiente avec ses petits frères et soeurs, elle cuisine
encore mieux que sa mère. Elle est gaie et rieuse et sé-
rieuse quand il faut l'être. Et puis, as-tu vu ses pieds?
Elle a de si jolis pieds !

(1) Dieu l'a créée mais ne l'a pas visitée ... / ...
- 85 -

Mardoché qui est revenu et a versé les cafés, écoute atten-


tivement la marieuse.

- Mais elle a les cheveux plats, grogne Joseph.

- Et alors, on les lui coupera pour lui mettre la cofia

- Elle est plus large que haute.

- Large, c'est une qualité, elle accouchera mieux. Et puis,


à quoi tu vas penser! soupire la viuda Esther e t l'intel-
ligence, c'est r ien ça pour toi Ca n'existe pas l'intel-
ligence. Une femme qui a appris des choses e t a vec laquel-
le tu peux parler de tout et qui ne te fera jamais rougir
de ·ses bêtises! Elle est très intelligente cette petite
Ana. La beauté, la b eauté, à ton âge! Tu ne sais pas en-
core qu'une fille devient belle quand un homme la prend
dans ses bras ! Ecoute Joseph, l a Senora Cohen et sa fille
sont allées prendre le "tchai Il (l) à la pâtisserie Beja.
Je vais leur dire de passer voir tes nouvelles chaussures.
Ainsi, ton fils et toi, vous connaîtrez la jeune fille.
Et tu verras les jolis petits pieds, tu verras ...

Avant que Jose ph ait eu le temps de répondre, la Senora


Esther est déjà dans la rue où Zelpha s'impatiente.

- Va à la pâtisserie Beja, Zelpha et dit à la Senora Cohen


et à sa fille de venir voir les jolies pantoufles que
Mardoché prépare.

- La fille aussi? demande Zelpha, ahurie.

- Bien sûr! C'est elle que je veux montrer à Mardoché, tu


le sais bien.

- Oh il ne lui p l a i r a pas dit Zelpha, il est trop laid


avec ses grandes dents de travers et son nez ... Il a un
nez terrible !

- Tais-toi, gronde la viuda furieuse, que ces mots-là ne te


sortent jamais de la bouche ! Tout le monde sait que le
nez des garçons grandit toujours avec ce dont on ne parle

(l) thé ... / ...


- 86 -

p as ! Un petit nez, quel désastr e pour un homme! On v o i t


tout de suite qU'il manque de v i r i l i t é . Al l e z , cours à la
pâtiss erie et surtout ne dis pas un mot. Amène-les et res-
te dehors.

La marieuse s'efface pour laisser la Se n o r a Cohen e t An a


entrer les premières dans la boutique de Joseph qui les salue
sans arrêter son travail.

- J e v a i s faire du café, dit Mardoché.

- NOn, non, reste Mardoché. Ces dames v i e n n e nt de boire le s


tchai chez Beja. Regardez, ajoute-t-elle précipitamment,
regardez cette pantoufle qu'il brode

Mardoché qui s'était l evé, reprend son travail.

Ana le regard e de l'oeil droit, l'autre, Dieu sait où il se


promène et, attirée par les petites perles et la broderie, elle
s'approche en passant par-dessus les peaux entassées sur le sol.
Ce faisant, sa jupe légèrement relevée, découvre son pied. Mar-
doché pense à la phrase de la Senora Esther ntu v e r r a s les jolis
petits pieds n et il regarde ce pied dodu, gonflé comme une petite
pelote dans le bas blanc et la c h a u s s u r e de cuir. Ce qu'il vo i t ,
c'est que cette chaussure, malgré tout le soin mis à la faire bril-
ler, est usée. Comment cela ne frapperait-il pas l'oeil d'un cor-
donnier ! Et son coeur en est un peu ému. Il aimerait bien donner
une paire neuve. Ils ne sont pas très riches, les Co h e n et il y a
beaucoup de pieds à chausser, là-bas. Il lève la tête et sourit.
Ah Dios ! Voilà qu'il sourit, pense la v i ud a , a vec un frisson.
Mais An a n'a pas l'air effrayé, elle dit:

- Comme c'est beau cette broderie, ces p erles e t quelle peau


fine !

Et e l l e rend son sourire à Mardoché a vant de saluer et de


sortir a vec sa mère e t la Senora Esther. Joseph ricane et hausse
les épaules mais Mardoché est resté rê veur.

. .. / ...
- 87 -

- Papa, dit-il enfin, sans arrêter sa broderie, depuis la


mort de la pauvre maman, nous sommes bien seuls et l'ap-
partement est très négligé. Une femme, dan~ une maison,
c'est utile et puis cela donne un peu de gaîté. Elle a
l'air gentille, cette petite Cohen.

Joseph, cette fois, lâche son travail et regarde son fils


avec étonnement. Est-il possible que les garçons de cette géné-
ration aient aussi peu de goût? Bien sûr, une femme dans la
maison leur rendrait service. Il y pense souvent. Mais sa bru,
il l'aurait aimée jolie, fine, agréable à regarder ••• Evidemment,
on peut s'habituer.

- Elle te plaît vraiment, cette petite?

- Oui, papa, elle me plaît.

- Ah ! . . . bon ... J'irai demain chez les Cohen faire la de-


mande.

Jo~eph soupire. Bien sûr, les Cohen sont nobles mais avec
tant d'enfants, la dot sera maigre. Ah ! Et cette coquine d'Es-
ther ! Elle va me demander des chaussures neuves pour sa commis-
sion. Encore de la dépense. Enfin, Dieu ne m'a donné qu'un en-
fant, je ferai ce qu'il faudra ...

- Mardoché, dit-il, d'une voix radoucie, pour les fiançail-


les, à cette petite Ana, tu lui donneras les boucles dlo-
reilles de la pauvre maman.

- Oh ! merci, papa. Mais crois-tu que je pourrai lui plaire


moi, à cette jeune fille? Je ne suis pas beau, tu sais ...

Cette fois, Joseph bondit. Pas beau, mon fil~ ! Bien sûr,
ce n'est pas ce que lion appelle un bel homme, mais, tout de mê-
me. Pas beau pour cette petite jarre à olives !

- Ne sois pas si modeste, Mardoché. Tu lui plairas puis-


qu'il paraît qu'elle est intelligente!

..... / ...
- BB -

CHAPITRE II

Ismaël rentre de ses bureaux. Il est le grand prêteur de


Salonique. Même le pacha est son client. Pas un navire ne touche
le port sans qu'il n'y ait quelques clients pour lui.

Ismaël laisse le domestique lui enfiler sa robe de chambre


et lui apporter ses babouches.

Ce soir, Léa et lui ont décidé de parler à Dina. Si elle ne


se décide pas à dix-neuf ans, elle restera vieille fille. Ce
n'est pas possible! Belle et dotée comme elle l'est, il n'est
plus temps de l'écouter dire des bêtises. Le fils Misrachi est
parfait, c'est un travailleur et un honnête homme.

Dina est entrée dans le salon où ses parents l'attendent.


Elle brode un napperon et s'installe près de la fenêtre, car il
n'est pa~ encore l'heure d'allumer les bougies.

Dina, dit Ismaël, nous devons te dire une cho~e qui ne


pourra que te faire plaisir.

Dina lève les yeux de son ouvrage et crie toute joyeuse

- Vous avez pu faire réparer mon bracelet ?

- Oui, Dina, il sera prêt demain, mais il ne s'agit pas de


cela. Le fils Misrachi, tu sais, celui qui a le beau ma-
gasin de la rue Egnatia, nous fait l'honneur de te deman-
der en mariage. C'est un garçon très bien, vraiment très
bien. Ta mère et moi avons décidé de vous fiancer.

- Je ne le connai~ pas, dit Dina, qui a repris sa broderie.

- Tu le connaîtras demain, dit Léa, nous l'avon~ invité pour


le soir du sabbat. Tu vas a voir vingt ans, ma chérie. Il

... / ...
- 89 -

ne faut plus attendre, la vieillesse vient si vite !

- Bon! je ferai comme vous voudrez, dit Dina, conciliante.

Elle avait toujours dit non, dans l 'espoir d'être aimée par
son cousin Abel mais elle a compris qu'il est trop savant pour
s'intéresser à une femme. Que ses parents lui choisissent donc
un bon mari. Après vingt ans, on risque trop de devenir une
v i e i l l e fille. Et puis, elle a vu Jacob Misrachi dans son maga-
sin. Il est beau et grand, il n'a pas l'air méchant.

- Ah ! soupire Ismaël enchanté, je suis heureux d'avoir une


fille si intelligente et raisonnable.

- C'est bien, dit Léa, en essuyant une larme, que tu sois


heureuse, ma chérie et que tu sois tout dé vouement et
tendresse pour ce jeune homme qui prendra soin de toi et
te protègera avec amour .

- Viens que je te bénisse ma Dina, dit Ismaël, en se levant


pour la prière du soir.

Ce jeune Misrachi, sait-il au moins qu'elle est rousse? son-


ge-t-il en posant sa main sur la che velure de feu de sa fille.
Il y en a qui n'aiment pas les rousses. Que Dieu nouS aide!

Grand branle-bas ce vendredi soir, dans la maison des Fer-


nandez. Nappe brodée, argenterie, verrerie de fin cristal et mê-
me des vins de "KUMENDJE" et de "NIAGOUSTA". Les "pastelicos", (l)

le mouton au "barru a s " (2), les coeurs d'artichauts sont envelop-


pés pour rester chauds, puisqu'on n'allumera plus de feu jusqu'au
lendemain soir. Les bougies ont été toutes allumées avant le cou-
cher du soleil et on espère qu'elles dureront toute la nuit.

Ce soir, dès le retour du kal, on fêtera les fiancailles de


Dina et du jeune Misrachi. Chacun aura mis ses plus beau x vête-
ments, les femmes porteront leurs bijoux. On couchera de bonne
heure le petit Isachar et les jumelles. Les autres enfants sont

(1) petit pâté


(2) bamias ou gombos . .. / . . .
- 90 -

assez grands pour assister à cette soirée.

c'est la jeune Thamar qui servira le repas. Elle aussi


est heureuse. Elle a tant pleuré, la pauvre, quand Dina lui a
confié la nouvelle de son prochain mariage. "Moi, je n'aurai pas
de mari, je suis trop pauvre. Qui voudra prendre pour épouse une
fille sans dot, qui n'a ni père, ni frère en âge de s'occuper
d'elle et qui est seule pour aider sa mère à élever les trois
petits frères Eh bien ! le Se~~lK Ismaël a eu pitié, Que Dieu
le bénisse, lui et toute sa descendance, il lui a donné un fian-
cé à elle aussi ! Ruben, un des employés de ses bureaux. Il est
habile, Ruben. Ismaël l'avait choisi, parce qu'il était toujours
premier à l'école. Oui, il est habile et intelligent, il a des
manières de Senor et il est gentil, plein, plein de qualités.
Malheureusement, il est bossu, le pauvre chéri. Mais, c'est un
accident, ses parents ne le sont pas, donc Thamar et Ruben
n'auront pas d'enfants bossus. Ca ne fait rien, a déclaré la mère,
ma petite Thamar "Cofia li metemos ! ft (1). La bosse, ça ne fait
rien, c'est pour le mauvais oeil et elle a pleuré de joie. Donc,
tout le monde est heureux, ce soir, dans la maison d'Ismaël.

Dina n'a levé sur Jacob Misrachi qu'un regard timide, elle
sait comment une jeune fille doit se tenir.

"Shabbat Shalom 1 ft (2). La main du jeune homme tremble en


effleurant celle de Dina. Il est pâle et répond à peine aux ques-
tions qu'on lui pose. Il a murmuré la prière d'une voix éteinte,
ses dents s'entrechoquaient sur le verre de vin et il a failli
le renverser. Il a remué en vagues l'eau de la coupe d'argent que
lui tendait Thamar et il a confondu la serviette avec le tablier
de la soubrette. Il mange très peu, en jetant parfois à la dérobée,
un coup d'oeil sur sa future femme.

Elle est très belle dans sa robe n e u v e , ses cheveux brillant


comme cuivre et or dans la lumière des bougies. Les prières. La
voix pure de Dina domine les chants du sabbat. Tout le monde a
attendu qu'Ismaël se lève pour annoncer la bonne nouvelle.

- A vous tous qui m'êtes chers, nous avons le bonheur en ce

(1) que nous lui mettions la coiffure de mariée


(2) façon de se saluer, le soir du sabbat ... / ...
- 91 -

jour de sabbat, de vous annoncer les fiançailles de nos


enfants Jacob et Dina, que Dieu les bénisse !

On rapproche les deux fiançés, Dina met sa main dans celle


de Jacob qui tremble de la tête aux pieds et ose enfin regarder
sa future épouse, mais tout le monde se jette sur eux pour les
embrasser et les féliciter en riant et pleurant d'émotion. Enfin
libérés, les deux fiancés se regardent en rougissant.

- Vous pouvez vous embrasser, déclare Moise Misrachi, les


larmes aux yeux.

Les femmes rougissent. Faut-il que la promiscuité du voyage


et les aventures de l'exil ai ent à ce point bouleversé les
moeurs Ces idées modernes sont-elles bien saines? S'embrasser
avant le mariage Jacob, au comble de l'émotion, n'ose poser
ses mains sur la jeune fille. Il se penche pour appuyer s es lèvres
sur la joue de Dina. Troublé par le parfum de ros es que répandent
l es boucles rousses, il s'accroche à la table pour n e pas s'éva-
nouir, tandis que Dina salue d'une révérence, son fiancé et ses
futurs beaux-parents.

Isaac et son fils Esaü font partie eux aussi, de ceux qui ont
réussi. On les admire, les envie et les respecte. Ils sont travail-
leurs et ont pris de la peine.

Près de la poterie, ils ont ouvert une briquèteri e où lion


travaille jours et nuits. Ils ont maintenant un e grande et belle
maison, pas loin de la Tour Blanche. Celle où mourut l'abuela sert
maintenant de bureau pour les affaires.

On les jalouse un peu, mais on les aime l es potiers, car ils


sont généreux et ont donné du travail à un grand nombre de leurs
coréligionnaires. Ils ont aid é à faire un second kal, une grande
école, celle des Carmona était trop petite.

L'enseignement se fait en castillan mais on y apprend aussi


les langues étrangèr es : le turc, le grec, le latin, le bulgar e,

... / ...
- 92 -

l'italien. Il est même question de trouver un allemand et un


anglais. Les langues ... C'est tellement utile pour le commerce
L'étude de l'hébreu est enseignée par les érudits du temple.

Beaucoup d'enfants naissent, les Carmona en ont six mais ils


pleurent toujours leur petit David.

Des enfants, il en meurt beaucoup aussi, à caUSe deS mauvai-


ses fiè vres. Il a fallu agrandir le cimetière, créer un hôpital.
Salonique est de venue une ville prospère.

Esaü a dépassé son père dans l'art de la poterie. Ses


amphores, ses carreaux, ses mosaiques, sont recherchés dans tout
l'Orient. Le pacha va jusqu'à honorer les Fernandez de ses visi-
tes. Même les femmes du harem ont manifesté le désir de connaître
leurs maisons.

C'est alors un e grande agitation qui secoue toute la famil-


le. Les hommes disparaissent, s'enferment dans leur chambre ou
quittent la maison. Quand la voiture, couverte d'étoffes sombres
arri ve de vant l'entrée, seul le personnel féminin est là pour
ouvrir les portes et diriger ces darnes vers le salon. Elles n'en-
lè vent leur v o i l e qu'une fois installées sur les divans. Alors,
s'ééhangent entre les femmes, jeunes filles, fillettes de la mai-
son et les v i s i t e u s e s , force salamalecs et compliments qu'elles
ne comprennent pas toujours mais les gestes suppléent et les
rires éclatent, tandis que se renou vellent les cafés, les plats
de sucreries, les confitures, les gingembres confits, les pis-
taches salées.

On s'admire et se complimente mais avec discrétion. Le code


est sévère, il ne faut pas attacher trop longuement son regard
sur quelque objet que ce soit. Cela obligerait l'hôtesse à vous
l'offrir. Donc, on admire sans le montrer, enregistr e d'une mé-

... / ...
- 93 -

moire fidèle la beauté des bijoux en paraissant ne pas les vo i r .


On ignore la grâce des fillette~ et ne leur jette qu'un regard
affectueux. Tout compliment attirerait le mauvais oeil, serait
un monstrueux manque de tact et d'éducation. Léa, Evelina et
leurs filles ont parfaitement appris cela. Toute fausse note est
évitée. Avec les jeunes sachant assez de turc pour s'en servir,
les conversations s'engagent et les rires éclatent. Les épouses
du pacha sont gaies, les plus âgées et les plus jeunes surtout.
Chez celles que les nou velles épouses ont fait un peu oublier
mais que l'âge des désirs n'a pas encore quitté, il y a quelque
mélancolie dans leurs grands yeux ombrés de khôl.

Ibraîm Carasso est devenu le grand conciliateur de Saloni-


que. C'est lui que l'on appelle en cas de conflits. Il a l'art
d'éviter les procès trop longs et trop coûteux. Sa morale, si
elle n 'est pas toujours conforme aux enseignements de la Bible,
est assez simple : donner raison au plus riche, en lui arrachant
quelques deniers pour le plus pauvre. Ainsi, le pauvre n'a pas
tout perdu et le riche, s'il a payé l'adversaire et l'avocat,
n'en a pas moins gagné son procès.

Ibraîm sait plaider la cause du pauvre et légitimer les rai-


sons du riche. Il est persuasif, parle comme un livre, fait v i b r e r
l'émotion dans les coeurs, sait user du "bakchich" (l) a vec dis-
crétion et générosité. Per~onne ne sait comme lui s'avancer d'un
pas sûr dans les méandres du code de tous les pays. On l'appelle
à Smyrne et jusqu'à Constantinople. Aussi, Isaac n'a t-il pas hé-
sité à lui donner sa fille, la belle Bethsabée. Elle est très
heureuse dans la maison de l'avocat Carasso.

Il a seize ans de plus qu'elle mais il la gâte, la couvre


de bijoux, la fait accompagner d'une servante et de deux kavas
car sa beauté attire tous les regards.

Il y a toujours beaucoup de monde dans la maison Carasso.


Clients et amis y sont admirablement reçus. Quelques mauvaises

(1) pot-de-vin ... / ...


- 94 -

langues prétendent que tous sont très empressés auprès de


Bethsabée et que celle-ci n1est pas toujours sourde à leurs hom-
mages. Ibraim est allé parfois se plaindre chez Isaac et Evelina
du caractère trop indépendant et un peu volage de leur fille.

- Sois très sévère, a dit Evelina, fais-lui beaucoup d'en-


fants. Que veux-tu? Elle a le caractère de l'abuela Rachèle qui
est morte en refusant d'obéir.

Mais ce n'est pas là le grand souci d'Isaac: son bohor,


son fils si savant et de coeur noble, car il soigne les pauvres
sans les faire payer, a déjà refusé deux jeunes filles de riches
et honorables familles. La Kasamentera s'est donné grand mal et
n'a été payée que de sa fatigue.

- Quand me donneras-tu un petit-fils, Abel? Un petit-fils


que je tiendrai sur mes genoux, le jour de la circonci-
sion. Tu lui donneras mon nom, Isaac, et tu obtiendras
du rabbin la permission de lui donner aussi, le nom chré-
tien de Carlos, car nous ne devons jamais oublier que le
Senor Don Carlos a été notre bienfaiteur et mon ami, que
Dieu le garde ! Mais quand aurai-je ce bonheur ?

Et Abel ne répond pas.

Il soigne les malades, étudie les vertus des herbes, fabri-


que drogues et onguents dans son officine du palais du pacha.
Il parle le turc comme s'il était né à Salonique, donne à ses
flacons des noms latins ou grecs, accompagne le pacha et les puis-
sants du palais dans leurs promenades, est allé, une fois, jusqu'à
Constantinople, appelé par le sultan pour sa science et son art
de guérir.

Isaac en est honoré, mais quand Abel lui donnera-t-il la joie


de continuer leur nom ?

La petite Sarah sera bientôt en âge de se marier, elle est


nubile et dotée, donc ses frères n'ont plus à se préoccuper
d'elle. Qu'ils fassent leur vie. Esaü veut bien. Il laisse volon-
tiers la Senora Esther lui parler des jeunes filles et ne refuse

... / ...
- 95 -

pas de les voir. Mais c'est à l'aîné de se marier le premier.

En attendant, Esaü a appris à monter à cheval et il accom-


pagne souvent ses amis à la maison de Zelpha qu'il a fallu
agrandir.

Esaü a fourni les briques et le personnel pour la construc-


tion. C1est maintenant une belle demeure avec jardin et fontaine.

Zelpha a dû prendre du personnel. Il y a, hélas, de pauvres


filles sans mari et sans protecteur. Elles ont trou vé là, un
toit et une situation.

Je leur ai tout appris, assure Zelpha avec orgueil et elle


ne baisse plus la tête devant la Senora Esther, quand elle lui
apporte son petit pourcentage.

- N'oublie pas que tu me dois ta fortune! recommande la


Senora Esther, en prenant du bout des doigts, ces deniers
impurs.

Elle ne sort plus jamais avec Zelpha et ne répond pas à son


salut quand il lui arrive de la croiser dans les rues.

Il y v a de ~a réputation. Une marieuse doit être irréprocha-


ble.

Elle est cependant un peu jalouse de la fortune de Zelpha.


Il n'y a pas que les jeunes gens qui fréquentent sa maison deve-
nue luxueuse. On prétend que des Senores mariés et respectables
y vont aussi aux heures sombres pour ne pas être reconnus.
Seigneur, pardonne leurs égarements, il y a si peu d'être sans
péchés !

Une mitz va est toujours récompensée, pense Zelpha, en bé-


nissant son premier et timide client qu'elle a si ingénuement
initié à ses de voirs d'homme. Il était revenu a vec un, puis deux
amis et ainsi, dans l'ombre des arbres de son jardin, Zelpha, à
pu construire cette belle maison où l'on boit le café et parfois,
l'ouzo quand le client est riche, en la compagnie de belles jeu-
nes filles parfumées aux essences de jasmin et de roses. Il y a
même le soir, un "tchalgi" qui chante, en s'accompagnant de son
"ka num " .

(1) musicien ... / .. .


- 96 -

CHAPITRE III

Le pacha demande à Isaac efendi, de venir au palais. La voi-


ture est là, les c h eva u x piaffent. Ce n'est pas une prière, c'est
un ordre. Isaac n'est pas inquiet. Il s'agit, sans doute, d'une
commande pressée. Aussi, est-il surpris d'être reçu sans salama-
lecs, sans h onneurs e t sans café par un pacha fulminant, les bras
agités de gestes menaçant s, la bouche pleine d'insultes. Isaac,
heureusement, ne les comprend pas car son ascendance y trou verait
le déshonneur. L'Italien traduit a vec mesure et néglige les in-
sultes. Isaac, pâle et inquiet, a bien compris qu1il s'agit de
son fils Abel mais que lui reproche-t-on ?

- Ton fils est parti, traduit l'Italien.

- Où ? demande Isaac

Justement, on ne sait pas. Le pacha demande Sl toi tu sais


quelque chose de ton fils.

- Moi ? Et comment le saurai-je. C'est ici qu'il vit et cela


fait plus d'une semaine qu'il néglige de venir nous voir.

Le pacha vocifère et ISaac, de plus en plus inquiet, craint


qu e quelque malheur ne soit arrivé à son fils. Une chute de son
maudit cheval? Les brigands llauraient-ils enlevé? Comment a-
t-il pu mériter la colère de son bienfaiteur?

A travers les v o c i f é r a t i o n s du pacha, l'Italien arrive enfin


à s'expliquer.

- Abel est parti, alors qu'aucun voyage n'était prévu. Il


est parti avec Selim, le favori du pacha, sans prévenir,
sans adieu, en se cachant et voilà quatre jours qu'on
cherche en vain, l es d eux jeunes g ens.

. .. / ...
- 97 -

Voyagent-ils à cheval ? Ont-ils pris un bateau étranger ?


Sont-ils déjà loin ou se cachent-ils dans quelque maison
des environs ?

Maintenant le pacha pleure et Isaac mêle sanglots et priè-


res, essuyant les larmes qui coulent dans sa barbe et mouillent
ses beaux vêtements. Qu'un malheur ne soit pas arrivé à son bo-
hor, son fils chéri, si doux et si savant.

- Le sultan est inconsolable, . explique le jeune Itali en par-


ce que ton fils est parti avec Sélim et Sélim avait l'a-
mour du sultan. Tu comprends, le sultan adorait Selim et
Abel lui a volé son amour. Sélim et Abel se sont aimés.

- Je sais qu1ils avaient de l'amitié l'un pour l'autre,


sanglote Esaü qui n'a rien compris.

- Alors, continue l'Itali en, l e sultan est jaloux, jaloux et


furieux !

Furieux de ce départ sans permission, Isaac compr end c ela


fort bien. Comment son sage Abel a-t-il pu ! ... Mais jaloux?
Jaloux d'une amitié ? On est jaloux d'une épouse aimée d'amour,
parfois même d'une mère ou d'une soeur. Non, jaloux n'est sûre-
ment pas le mot, l'Italien n'a pas su le traduire.

Isaac s'en va consterné, e n jurant que s'il reçoit quelque


nouvelle d'Abel, il s'empressera d'en prévenir le pacha.

Il trouve Esaü dans la poterie, surveillant l'émaillage


d'une vaisselle précieuse.

- Hélas! mon fils, il nous arrive un grand malheur.

Esaü essuie ses mains et regarde son père, sans comprendre,


car le discours est des plus confus. Que son frère ait quitté le
palais du pacha ne l'étonne pas tellement. Sans doute s'y ennu-
yait-il, malgré ses expériences et ses études. Il comprend mal
qu'Abel ait eu l'impolitesse de quitter le pacha sans le remer-
cier de ses bienfaits e t sans l e saluer. Y-a-t-il eu dispute ?

- Non, c'est à cause de ce jeune Sélim que le pacha aimait

... / ...
- 98 -

comme un fils et qui est parti avec Abel.

Comme un fils ! Esaü a souri et toutes sortes de pensées


lui reviennent en tête. Mais comment confier à son père des
idées si impures? Il a bien remarqué, lui, que son frère ne
s'intéressait guère aux filles, refusait le mariage, et n'a ja-
mais voulu l'accompagner chez la Zelpha.

Un "maricon~ ! Shéma Israêl, avoir ça dans la famille !


Non! Son père ne s'en remettrait pas, il ne faut pas qu'il sache.

- Ne t'inquiète pas, père, dit-il, ces deux garçons ont eu


envie de faire un petit voyage et ils ont eu peur que le
pacha ne le leur interdise. Abel ne nous laissera pas sans
nouvelles.

Mais il pense, pourvu qu'on ne les retrouve pas Le pacha


les ferait tuer. Puis, il enchaîne:

- La marieuSe est encore venue. Elle veut me faire voir la


fille du pâtissier Beja. Je l'ai aperçue à la sortie du
kal. Elle est belle et rieuse, j'aime les femmes sérieuses
qui savent rire. Veux-tu que j'accepte de la voir? D'en
faire ma femme et de te donner un petit-fils ?

Isaac a enfin souri.

- Oui, Esaü, un petit Isaac Carlos. C'est un nom chrétien,


je sais, mais par reconnaissance, tu comprends, le rabbin
acceptera de l'inscrire. Viens, rentrons à la maison. Il
faudra bien parler à Evelina de la colère du pacha et de
tes fiancailles. Dis-moi, la fille est-elle large et bien
portante ?

Evelina a eu du chagrin du départ de son aîné.

- Tu vois, Isaac, tant d'études ce n'est pas si bon qu'on


le croit ! Ca éloigne de la v i e , notre Abel était trop
dans ses livres. Prions Dieu qu'il ne lui arrive rien de

... / ...
- 99 -

fâcheux. Je suis contente qu'il ne soit pas parti seul.


La colère du pacha va-t-elle nous causer des ennuis ?
Vois, Esaü, comme ton frère a mal agi! Tant pis pour
lui, nous te marierons le premier et qu'il soit jaloux
de ton bonheur ! Mais qui aurait cru cela possible, notre
Abel qui était si sage! Ne manque pas, Esaü mon fils,
de te faire un habit neuf pour l'entrevue. Prions, main-
tenant, pour notre Abel.

Esaü se joint à la prière mais il est un peu distrait et y


ajoute quelques mots qui ne figurent pas dans les livres saints.
"Adonai" , je sais que tu es un Dieu jaloux et le gardien de nos
vertus, mais quand permettras-tu aux hommes d'être simplement
ce qu ils son t >?
1 ,

... / ...
- 100 -

CHAPITRE IV

Et quelle langue parlent ces gens ? demandent ceux qui ne


les comprennent pas.

- Eh bien! leur langue, la langue des juifs ... le juif •..


le jidio !

Ils ne savent pa s que ces Don Qui chotte et Sancho Pança d es


temps modernes parlent l a langue de Cervantès, fidèle s à ce
qu'ils ont cru être une patrie.

Au-dessus du berceau de l'héritier est accro ché la belle


clé en acier de Tolède qui ouvrait la porte d1un bonheur perdu.

Allez a dit l'Eternel et enseignez aux peuples les paroles


de sagesse.

Mais, qu'il est long le chemin de la sagesse, de l'amour


et de la pa ix !

FIN
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