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LA SUISSE : PAYS D’IMMIGRATION ?

QUELLES POLITIQUES ?

Quelques chiffres…

Un tiers de la population résidente en Suisse est,


directement ou par l’un de ses parents, issu de la
migration. Un quart est né à l’étranger.

Entre 1950 et 2000 on estime à 5 millions le


nombre d’immigré-e-s entré-e-s en Suisse au
bénéfice d’un permis de séjour ou
d’établissement. Quatre sur cinq ont regagné
leur pays d’origine ou poursuivi leur voyage.
Dans le même temps la Suisse a délivré 7
millions de permis de saisonniers (d’une durée
maximale de 9 mois) ! 1

1
Etienne Piguet, L’immigration en Suisse ; 50 ans d’entrouverture, Lausanne : Presses
polytechniques et universitaires romande, 2004, p. 11.

1
De la constitution de la Suisse (1848) à la Première Guerre Mondiale (PGM)
(1914) :

Pendant longtemps la Suisse est un pays d’émigration et non pas d’immigration.

Une première immigration significative intervient entre 1888 et 1914.


La Suisse connaît une expansion économique forte qui crée un vaste besoin de
main-d'œuvre. Un grand nombre de travailleurs-euses immigré-e-s arrivent en
Suisse. Les travailleurs-euses peuvent s’établir librement en Suisse et ont une
grande liberté professionnelle.

Cela entraîne l'inversion de la balance migratoire de la Suisse : entre 1890 et 1914,


pour la première fois il y a plus de personnes qui arrivent en Suisse que de
personnes qui partent.

L'immigration est vue d'abord comme un facteur positif mais l'augmentation du


nombre d’immigré-e-s commence à inquiéter et la « question des étrangers »
apparaîtra entre 1900 et 1914.
Le discours qui se généralise réduit la population étrangère à une masse
dangereuse. L'imminence du conflit mondial renforce cette peur.

Première Guerre Mondiale : apparition d’une politique migratoire restrictive

La PGM entraîne un changement important : l’interdiction de libre circulation entre


Etats. La politique restrictive sur l'immigration va alors commencer. L'entrée, le séjour
et l'établissement des immigré-e-s vont être strictement contrôlés : ils varient en
fonction des avantages et des inconvénients qu'apportent les étranger-e-s en Suisse.

Les années 20 et 30: une base constitutionnelle est donnée à la politique


d'immigration.

Le discours qui naît dans les années vingt est de plus en plus défensif et
protectionniste. Pourtant le taux des étranger-e-s en Suisse a fortement baissé avec
la guerre et la profonde crise économique qui lui succède.

Dans les années vingt, plusieurs lois se mettent en place qui visent à contrôler
l’immigration. La justification officielle de ces mesures est la "lutte contre la
surpopulation étrangère". Ce concept relève de plus en plus d'une construction
idéologique et de moins en moins d'une réalité démographique.

En 1931 la loi fédérale sur le séjour et l'établissement des étrangers (LSEE) est
adoptée. Elle sera plusieurs fois modifiée, mais reste en vigueur jusqu’à fin 2007.
Cette loi fixe 2 caractéristiques essentielles du régime de l’immigration en Suisse : le
permis de séjour et le permis de travail ne font qu’un et trois catégories de permis
existent : saisonnier, annuel et d’établissement.
Æ à cause de ces restrictions mais surtout à cause de la crise économique des
années 30 le nb d’immigré-e-s passe de 600 000 en 1914 à 223 000 en 1941

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La porte ouverte 1948-1962

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’appareil de production de la Suisse est


intact, la situation économique du pays excellente et le manque de main-d’œuvre se
fait fortement ressentir.
En 1948, un accord de recrutement de main-d’œuvre est passé entre la Suisse et
l’italie. Il marque le début d’une immigration massive.
1950 : 271 000 immigré-e-s résident-e-s (5,8% de la population totale)Æ 1960 : 476
000 (9,1%).

Un objectif central de la politique migratoire d’après-guerre est que ces immigré-e-s


ne s’établissent pas.
Æ l’accord de 1948 avec l’Italie impose aux travailleurs-euses italien-ne-s qui ont un
permis annuel un délai de 10 ans avant de recevoir un permis d’établissement
(permis C).
Æ le renouvellement du permis annuel ne se fait que si le/la travailleur-euse a
conservé son emploi (permis B)
Æ l’emploi de saisonnier-e-s (séjour de 9 mois maximum) est privilégié (permis A).

En mars 61 un accord pour l’immigration de la main-d’œuvre est aussi mis en place


avec l’Espagne.

Xénophobie et tentatives de plafonnement 1963-1973


Au début des années 60 des tensions apparaissent autour de la politique
d’admission libérale fondée sur l’idée d’une rotation de la main-d’œuvre.
Æ Le Conseil fédéral édicte, pour la première fois, des mesures visant à limiter
l’effectif de main-d’œuvre immigrée.
L’émergence d’un courant xénophobe dans la population explique en partie ce
changement de politique. Plusieurs initiatives populaires visant à fixer un nombre
limité d’étranger-e-s en Suisse sont déposées (la plus connue est l’initiative
Schwarzenbach « contre l’emprise étrangère », votée en juin 1970, refusée par
54%). Elles sont toutes refusées, mais amènent les autorités à édicter des mesures
de contrôle et de limitation de la main-d’œuvre étrangère tout en garantissant que
l’économie trouve suffisamment de travailleurs-euses.

Dans les faits, la demande de main-d’œuvre reste forte et le nombre de travailleurs-


euses immigré-e-s augmente, notamment à cause du regroupement familial.
En 1970 il y a plus d’un million d’étranger-e-s, la moitié des Italien-ne-s (17,4% de la
population).

Fin de la première vague d’immigration, 1974-1984

Dès le début de l’année 1975 les conséquences du premier choc pétrolier frappent la
Suisse :
- entre 1974 et 1977 15.8% des emplois de l’industrie sont supprimés
- les travailleurs-euses immigré-e-s sont les premier-e-s touché-e-s : 67% des
emplois perdus les concernent. Et comme il faut avoir un travail pour faire
renouveler son permis de séjour, beaucoup doivent quitter la Suisse: 50'000

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saisonniers-e-, 25'000 frontalier-e-s et près de 100’000 résident-e-s actifs-ves ou
membres de leur famille.
La Suisse parvient donc à faire supporter une grande partie de la crise aux
travailleurs-euses étranger-e-s et « exporte » le chômage. Durant la crise, le taux de
chômage en Suisse n’augmente que de 0 à 0.7%.

Les suites de la récession maintiendront la population immigrée à un niveau stable


jusqu’au milieu des années 80. La conjoncture reprend alors, les portes s’ouvrent à
nouveau pour accueillir une immigration abondante, peu qualifiée, bon marché et
flexible en raison de statuts de séjour fragiles.

La deuxième vague d’immigration (1985-1992)

- entre 1985 et 1995 près de 50'000 nouveaux permis de travail sont octroyés en
moyenne chaque année et plus de 130'000 saisonnier-e-s arrivent annuellement.
- L’origine des travailleurs-euses se diversifie, une large proportion des immigré-e-s
viennent du Portugal et de la Yougoslavie.
- Chaque canton bénéficie de contingent d’immigration proportionnellement à sa
population.

Dès le début des années 90, la Suisse connaît un ralentissement conjoncturel


important. Le chômage atteint des niveaux jusqu’alors inconnus. L’immigration
ralentit fortement, mais les travailleurs-euses étranger-e-s ne peuvent plus être
renvoyé-e-s aussi facilement que dans les années 70, beaucoup possèdent des
permis d’établissement. Le regroupement familial continue et beaucoup de permis
saisonniers sont transformés en permis de séjour.

Recherche d’une nouvelle politique migratoire : le modèle des « 3 cercles »

Se pose alors la question de l’adéquation de la politique migratoire suivie au vu des


changements en cours. Plusieurs facteurs poussent à cette remise en question :
- D’une part, la communauté européenne s’achemine vers la libre circulation des
personnes à l’intérieur de ses frontières (espace Schengen), la Suisse doit se
positionner.
- D’autre part la Suisse signe des traités et conventions internationales qui
limitent la marge de manœuvre des politiques d’immigration (ex : convention
européenne des droits de l’homme en 1974 qui interdit les discriminations
fondées sur l’origine et limite les possibilités d’expulsion).
- La question de l’intégration des immigré-e-s dans la société suisse tend à être
perçue comme un « problème », notamment parce que le taux de chômage des
immigré-e-s est supérieur à celui des Suisses-se-s. Si certaines branches
économiques sont contentes (main-d’œuvre abondante et bon marché), des
voix s’élèvent qui voudraient privilégier l’immigration de personnes hautement
qualifiées.
- Le fait que les immigré-e-s viennent de pays plus lointains renforce aussi
l’impression subjective de difficultés d’intégration.

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Le modèle des 3 cercles entre en vigueur en 1992
1. un premier cercle (intérieur) : tous les pays de la Communauté européenne et
de l’AELE (association européenne de libre échange) : libre circulation avec la
Suisse
2. un 2ème cercle (médian) : les pays hors CE et AELE mais « culturellement
proches » : Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande.
3. un 3ème cercle (extérieur) : tous les autres pays (dont la Yougoslavie) : en
principe aucun-e immigré-e n’est admis-e, sauf des spécialistes hautement
qualifié-e-s.

L’idée qui prévaut : ce n’est pas le nombre d’immigré-e-s qui pose problème, mais la
« distance culturelle » de ceux-ci vis-à-vis des Suisses-se-s.

Ce modèle est critiqué sur plusieurs fronts :


- les milieux de l’hôtellerie et du bâtiment craignent de ne pas trouver assez de
main-d’oeuvre en Europe
- les syndicats estiment que les travailleurs-euses du 3ème cercle sont discriminé-
e-s
- les milieux de l’industrie, services et informatiques veulent recruter de la main-
d’œuvre très qualifiée dans le monde entier
- la Commission fédérale contre le racisme critique la distinction faite entre le 2 et
3ème cercle, basée sur la notion d’éloignement culturel.

Fin 1998, le gouvernement abandonne officiellement le modèle des 3 cercles pour un


modèle des 2 cercles :
- libre circulation avec les pays de l’Union européenne (approuvée par le peuple
en 2000, entre en vigueur en juin 2002).
- immigration sous condition pour les autres : la distinction se fait maintenant par la
qualification

Le terrain est préparé pour le renouvellement de la loi sur l’asile et le séjour des
étrangers (LSEE) de 1931.
Le 14 décembre 2006 le peuple suisse accepte la révision de la loi sur les étrangers
(LEtr) et de la loi sur l’asile (LAsi) dans le sens d’un durcissement. Ces lois sont les
plus restrictives d’Europe. Elles sont entrées en vigueur le 1er janvier 2008.

POLITIQUE MIGRATOIRE :
La Suisse ouvre et ferme ses portes suivant les besoins
économiques du pays. Ceci des années 1950 à aujourd’hui

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Letr - Loi fédérale sur les étrangers
Cette loi concerne uniquement les ressortissant-e-s de pays européens ou provenant
de l'AELE. Les personnes provenant de pays tiers dépendent de la Loi sur l'asile.

Immigration réservée aux ressortissant-e-s


européen-ne-s
Sauf conditions particulières, la porte de De nombreuses femmes originaires de pays pauvres
l’immigration sera fermée à toutes les du tiers monde ont besoin de protection et/ou de
personnes provenant de pays non européens. travail. En les excluant, la Suisse ne reconnaît pas sa
part de responsabilité dans les situations sociales,
économiques et politiques désastreuses de ces pays.
Travailleurs-euses qualifié-e-s
Seules les personnes hautement qualifiées Les femmes non européennes, ayant partout un
toucheront le sésame leur permettant d’entrer accès plus limité aux hautes études, subiront par là
en Suisse. une discrimination supplémentaire.

Mariage
Les personnes provenant d’un pays extra- Les femmes qui vivent des situations de violence
européen ne pourront obtenir un passeport domestique au sein de leur couple ne pourront pas
helvétique que via le mariage avec un-e quitter leur mari sans perdre leur droit de rester en
ressortissant-e suisse, pour autant qu’ils-elles Suisse.
restent 3 ans sans interruption en ménage
commun.

Regroupement familial
La nouvelle LEtr réduit les possibilités de
regroupement familial. S’ils ne sont pas nés
en Suisse, les enfants pourront rejoindre leurs
parents au bénéfice d’une autorisation de
travail de courte durée en Suisse que si ces
derniers ne dépendent pas de l’aide sociale et
disposent d’un logement convenable et ceci
dans un délai maximum de 5 ans, et même
d’une année s’ils ont moins de 12 ans !

Restriction de mouvement
Les chômeurs-euses étrangers-ères (permis B
ou C) n'auront pas le droit de déménager dans
un autre canton, sauf s'ils y trouvent un
emploi.

Précarisation du permis B
Un-e immigré-e au bénéfice d'un permis B
depuis 10 ans n'accédera plus facilement à un
permis C. Les permis B se trouvant en fin de
droit de chômage (18 mois) et qui sont dans
l'obligation de s'adresser à l'aide sociale
encourront le risque de perdre leur permis.

Détention
En cas de décision de renvoi, l'étranger-ère
peut être incarcéré-e pour une durée
maximale de 20 jours.

6
Politique d’asile
Le pourcent des requérants d’asile sur l’ensemble des étranger-e-s en Suisse est
très faible.
La première loi sur l’asile adoptée en Suisse date de 1981. Elle accorde aux
autorités une large marge d’autonomie. Cette loi va sans cesse être débattue et
modifiée dans le sens d’un durcissement et le thème de l’asile devient un thème
politique majeur.
révision du 22 juin1990 :
- les autorités peuvent ne pas entrer en matière sur des demandes jugées
infondées
- les autorités peuvent procéder à des renvois immédiats
- elles peuvent désigner certains pays d’origine comme « sûrs ».

Nouvelle lois sur l’asile (LAsi)

LAsi – Révision de la loi sur l’asile

Obligation de présenter une pièce


d’identité – Non entrée en matière (NEM)
Les autorités suisses n’entreront plus en Les femmes et les enfants seront les premières
matière sur la demande d’asile si une victimes de cette disposition :
personne ne peut présenter de pièce - Les femmes fuyant un pays en guerre et n’étant pas
d’identité (un acte de naissance ou un permis en mesure de présenter ces papiers se verront
de conduire ne suffisent plus) dans les 48h immédiatement refoulées. Souvent le mari détient les
suivant son arrivée à la frontière suisse. papiers de toute la famille, en cas de décès ou de
problème avec leur époux ces femmes se retrouvent
sans papiers d’identité ou de voyage.
- Dans de nombreux pays, les femmes ont besoin de
la permission de leur père, frère ou mari pour obtenir
des papiers d’identité. Cette permission leur est
souvent refusée ! Si elles sont persécutées et
doivent fuir pour sauver leur vie et celle de leurs
enfants, elles arriveront sans papiers. Elles ne
pourront pas demander refuge en Suisse.
- Avant une persécution, ces femmes n’ont que peu
de chances d’être confrontées à la nécessité d’avoir
un papier d’identité. Comme ce sont en général elles
qui élèvent les enfants, elles sont moins « mobiles »
que les hommes ; comme elles sont moins
qualifiées, leur mobilité professionnelle est
également réduite.

recours
Une personne sans papiers d’identité n’aura Les femmes sont plus démunies face à ces procédures
que 5 jours pour faire recours contre une compliquées car encore actuellement dans plusieurs
décision négative d’entrée en matière sur le pays leurs éducation n’est pas prioritaire ; les cas
droit d’asile en Suisse. Autant dire que ce d’analphabétisme sont par exemple plus fréquents
sera impossible. chez les femmes.

Aide sociale
Suppression de l'aide sociale pour tou-te-s les
requérant-e-s débouté-e-s dès qu'une
décision négative est prononcée par les
autorités. De nombreuses familles perdent
leur logement.

7
Détention
En cas de décision de renvoi, la personne
étrangère (qui n'a commis aucun délit) peut
être maintenue en détention administrative
(prison) pendant 24 mois (9 actuellement).
Les mineur-e-s (15 à 18 ans) pourront être
détenu-e-s pendant 12 mois maximum.

Notion de pays sûr


Les autorités n'entreront plus en matière sur
les demandes provenant de requérant-e-s qui
ont séjourné dans un pays "sûr" avant de
déposer leur demande en Suisse.

Le sexe n’est pas explicitement reconnu comme un


motif de persécution pour obtenir l’asile. Les mariages
forcés ou les mutilations sexuelles par exemple ne sont
pas un motif admis pour obtenir l’asile. Le refus de
prendre en compte les persécutions non étatiques pour
accorder le droit asile est très préjudiciable pour les
femmes.

Cette loi engendre une augmentation du A moins de trouver un médecin généreux, une femme
nombre de femmes et d’hommes sans- enceinte ne bénéficiera donc plus du suivi
papiers en Suisse. En effet, de nombreuses gynécologique auquel son enfant et elle devraient dans
personnes ne peuvent pas envisager de tous les cas avoir droit.
retourner dans leur pays d’origine, pour de
multiples raisons et resteront ici, dans un
statut des plus précaires. L’accès aux soins
leur sera rendu quasi impossible.

4 grands statuts existent dans l’asile :


- les requérants d’asile (permis N) : ils ont déposé une demande d’asile
mais n’ont pas encore reçu de réponse définitive ou de décision
exécutoire de renvoi.
- Les réfugiés reconnus (permis B réfugiés puis après 5 ans permis C) : ils
ont rempli les conditions de reconnaissance du statut de réfugié et ont
droit à un séjour illimité.
- les personnes « admises provisoirement » (permis F admission
individuelle, permis S admission collective): Elles bénéficient d’une
autorisation de séjour temporaire liée soit à une situation de violence dans
leur pays d’origine, soit parce que leur retour n’est pas exigible pour des
raisons médicale, humanitaire ou autres.
- Les personnes au bénéfice d’un permis humanitaire (permis B
humanitaire). Ce sont entre autres des requérant-es d’asile dont la
demande a été refusée, mais qui ont pu bénéficier d’un statut de séjour de
longue durée pour des raisons de santé, de famille et suite à une bonne
intégration sur le marché du travail.