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La Mutation

selon J. Krishnamurti ms-mv
J. Krishnamurti

Carlo Suarès - Pouvez-vous condenser en une brève déclaration ce qui semble être le principalproblème qui se pose à nous en ce moment ?
Ce texte, lu et corrigé par Krishnamurti, a été rédigé sur les notes prises au cours d'une semaine d'entretiens qui ont eu lieu en français, à Gstaad du 21 au 28 août 1963. Une partie de ces entretiens est parue dans la revue Planète (n°14, 1964); le texte complet a été publié par Carlo Suarès au Courrier du Livre (1966), sous le titre Entretiens avecJ. Krishnamurti.

Krishnamurti - Je dirais qu’il est absolument nécessai­ re et urgent de provoquer une révolution radicale dans l’esprit humain, une réelle mutation de l’entière struc­ ture psychologique de l’homme. C ’est-à-dire de décon­ ditionner la totalité de la conscience.

Si c’é tait un processus évolutif, je ne l’appellerais pas mutation. Une mutation est un changement d’é tat brusque. Elle ne peut se produire ni par l’intervention de la volonté, ni par celle du temps. Si elle était le résul­ tat d’un processus devolution, je ne l’appellerais pas mutation. Une mutation est immédiate. La mutation psychologique n’est pas ce que vous croyez.

Je n imagine pas un “mutant” , c’ est-à-dire un homme changeant d’ état de conscience, qui n ’ emporteraitpas avec lui la résultante de tout le passé. L ’homme modifie le milieu et le milieu le modifie...
Carlo Suarès
(1892-1976)

© Photo de droite : Matthias Maker www.matthiashaker.com

Vous voulez dire que vous demandez à chacun de déconditionner l’ absolue totalité de sa propre consciencei Permettez-moi de vous dire que ce qui déconcerte le plus, dans votre enseignement, c’est votre insistante affirma­ tion que ce déconditionnement total de la conscience n’ a besoin d a ’ ucun temps.

Aucune pres­ sion extérieure ne peut faire cela : elle ne modifie que des parties superficielles de la conscience. quelque exaltée et “spirituelle” quelle soit.modification psychologique lyste n’a jamais prétendu déconditionner la totalité produite par l’analyse ou introspection. de manière à l’analyste lui-même. tandis que la conscience profonde est très rarement appelé à intervenir. plus elle apparaît comme une révélation. ou une personne extérieure au sujet. Je voudrais approfondir quelque peu ces derniers points.. soit toute personnelle. Remarquez aussi que dividu ne subit aucune transformation profonde : toute analyse a pour limites le conditionnement de il n’est que modifié. Au contraire. . modification amenée par une expérience dite spirituelle. et modifi­ de la conscience. Dans les Dans le troisième cas. non l’homme tout entier. propre sujet. réajusté. .. Or contradiction. façonné. Et aucune expérience ne peut la provoquer. Voulez-vous que nous commencions par l’ adapta­ tion ? Eliminons d’abord de notre esprit la distinction factice et trop commode entre le conscient et l’in­ conscient. Dans tous les cas il y a action d’une force contraignante prenant appui sur une morale socia­ le. que cet observateur soit son être adapté au social. Le monde moderne tend à nous imposer une grande activité extérieure qui nous porte à mettre l’ac­ cent sur la conscience de surface. Cette proposition ne peut que cation produite par une pression extérieure . Toute société exige des efforts de la part de ceux qui la constituent. nos aspirations. dans son extrême profondeur. nos angoisses. C ’cjé tut. En ce qui concerne le processus analytique. remarquez qu’aucun ana­ deux premiers cas . Toute société est contradictoire en soi. soit dans la marche de nos affaires et leur organisation..ctai ja/ij mejoro. Cette intense polarisation de la conscience superficielle rejette dans l’o mbre les couches stratifiées en pro­ et les empêche de se manifes­ !c j{ fc ji/a u r tS/tt úfúDrtc. car mutation veut dire liberté. compétition sont des barrières qui empêchent toute mutation. effort. Aucune analyse psychologique ne peut non plus provoquer la mutation car toute analyse se situe dans le champ de la durée. nos ambi­ tions. etc. conflit. fondeur ter. c’e st-à-dire un état de contradiction et de conflits.D ocum ent : La m u t a t io n - 77 Non : l’homme modifie le milieu et le milieu modifie telle partie de l’homme qui est branchée sur la modification du milieu. plus elle conditionne. soit dans nos luttes quotidiennes. l’individu est projeté dans l’évasion que lui dicte l’autorité de quelque symbole. dite consciente.l’in­ leur paraître extravagante. soit conforme à une foi organisée.

dans des explications. s’o ppose nécessairement à toute mutation. Ma conscience projette le contraire de ce quelle est. deviennent plus importants que la réalité. Cette réponse est la projection d’une compensation à un état misérable. Cette question m’intéresseparticulièrement. mais dans laquelle on se dit qu’il faut quand même vivre. ma foi catholique ou bouddhiste construit et projette l’image de la Vierge ou du Bouddha. Un état de conflit en est l’opposé. L’adaptation peut se faire de plein gré ou par l’opération d’un psychologue-ajusteur chargé de “réduire” des réactions. Nous en étions à l’expérience. a un but. ce que je reconnais implique une association avec du passé. En effet. Ils s’installent en tant que mémoire dans une conscience qui dit : « Je sais. à ma douleur. Alais les théologies. à travers lesquels on “monte”vers des vérités supé­ rieures ? Il n’ y a pas de hiérarchie dans les sym­ boles. du cen­ seur. Ainsi. Même les mots ne sont que des symboles. desportailsfigés Un phénomène d’induction ? Oui.et je ne parle pas seulement de celles dites spirituelles . Car une mutation à venir est. par définition. Comment lespersonnes qui se disent sérieuses peuvent-elles accepter que les symboles psychana­ lytiques ne soient que des dégradations imagées de vérité à découvrir et que l’ on doit néantiser. Passons à l’ évasion dans des symboles. nous n’ en sommes qu’ à exami­ ner ce que la mutation n’ est pas. et le symbole devient . ou d’une société idéale telle qu’un ordre religieux. Toute analyse.a néces­ sairement ses racines dans le passé. parce que je suis per­ suadé que ce contraire exalté et heureux est une réalité consolante. Elle peut se faire en faveur d’une socié­ té mauvaise. dans un tableau net et précis d’une armature psycholo­ gique. car j’ai eu une expérience spirituelle. Toute société exige des efforts de la part de ceux qui la constituent. Toute société est contradictoire en soi. la prennent pour la réa­ lité. compétition.78 . Le souvenir de l’é motion intense. du choc. Nous reviendrons sur ce qu’est la liberté.. et nous n’ avons pas fini. et nous disions que toute expérience est conditionnante. ou dans l’anticipation d’u ne société de l’avenir. alors quelles prétendent que les grands symboles reli­ gieux sont des signes immuables. si vous le voulez bien. La mutation n’est possible que lorsque l’observateur à disparu. du juge. Pourquoi ?Dites-le en quelques mots. il y a action d’une force contraignante prenant appui sur une morale sociale. ou les mots. effort. Laissons-là les théologies.J.. à ma peur. tandis que l’analyse a pour but de tout ramener au connu. comme tout système. conflit. sont des barrières insurmontables qui empêche toute mutation. quelque chose qu’o n ne connaît pas. de l’extase engendre une aspiration vers la répétition de l’expérience. Une expérience dite spirituelle est la réponse du passé à mon angoisse. Qu’il s’agisse de la réalité ou de mon voisin. Toute pensée théologique manque de maturité. Or contradiction. II n’y a d’images symboliques que dans les parties inexplorées de la conscience. Les symboles. » Alors les mots et le conditionnement se vitalisent mutuellement dans le cercle vicieux d’un circuit fermé. Pour l’instant. Parce que mutation veut dire liberté. se propose un point d’arrivée. c’est-à-dire un état de contradiction et de conflit. Il y a donc conflit entre l’observateur et ce qu’il observe. Je crois que vous avez assez amorcé le sujet de l’ adaptation. qui aboutit à une adaptation du sujet. K r ish n a m u r t i Ce conditionnement de l’observateur. toute expérience vécue . Tout symbole est une chute. si la méthode triomphe. Il faut crever les mots. conflit. Ne perdons pas le fil de notre entretien. l’ayant fabriquée sans le savoir. et ces fabrications éveillent une émotion intense dans ces mêmes couches de conscience inexplorées qui. à mon espérance. Dans tous les cas.

Tant qu’il y a image. qu’il s’agisse de la vie spirituelle. l’idéal vers lequel se tendent tous les efforts. de quelque nature quelle soit. nous conditionne. nous tournons le dos à la mutation. Nous vivons de mots et non de faits. En fait. de la vie sexuel­ le. le mot. Tant que domine sur nospensées l’ autorité de l’ Eglise ou de l’E ­ tat. grâce à eux. Dans tous les phénomènes de la vie. tant que je crois à une révélation. Tant que notre expérience personnelle s’érige en autorité intérieure. il n’ y a pas mutation. quel qu’i l soit. sur ces stimulants. dans la racine du conditionnement. un moyen. il n’ y a pas mutation. Tant qu’ily a évasion. Tant qu’ily a adaptation. Tant queje cherche à me connaître en m’ analysantpsychologique­ ment. il ny a pas mutation. ou même des mots. il n’ y a pas mutation. le milieu social. y penser sans cesse et se discipliner. Tant qu'existe dans la conscience un conflit. la tradition. L’homme qui ne vit plus aucune expérience est un homme éveillé. une destruction de la durée. tels que nous sommes) et un idéal (la projec­ tion du contraire de ce que nous sommes). . le concept. Les mots s’o rgani­ sent en idées. il n’ ya pas mutation. nous croyons vivre d’autant plus intensément que nous avons mieux su. nous nous sti­ mulons au moyen de mots. Car. Tant qu’il y a effort vers une mutation. c’est vivre réellement.D ocum ent : La m u t a t io n - 79 la suprême autorité intérieure. ce que l’o n vit n’est pas la réalité. Capter la vision devient un but . avec tous ses rouages. il ny a pas mutation. qu’est-ce que cette mutation dont vous par­ lez tout le temps ? C ’est une explosion totale à l’intérieur des couches inexplorées de la conscience. l’idéal. une explosion dans le germe ou. Mais la pensée est cela même qui crée une distance entre l’individu tel qu’il est et le symbole ou l’idéal. Ainsi. Récapitulons. Mais voyez ce qui se passe partout : on recherche toujours des expériences plus profondes et plus vastes. de l’o rganisation maté­ rielle de nos affaires ou de nos loisirs. il ny a pas mutation. Tant que je m’ efforce vers une ascèse. Il n’y a de mutation possible que si l’o n meurt à cette distance. ayant faim. en pensées et. si vous voulez. créer des dis­ tances entre la réalité (nous. il ny a pits mutation. je ne peux qu’ être amené à ajouter : tant qu’i l y a pensée. C ’est exact. Nous vivons de mots. O n est persuadé que vivre des expé­ riences. La mutation n’est possible que lorsque toute expérience cesse totalement. symbole. tant que fa i un idéal quel qu’il soit. il ny a pas Alors. la culture. Tant que l’ éducation. mais le symbole. il ny a pas mutation. brefnotre civilisation. En ai-je assez dit ?Non pas. c’e st parce qu’o n y émet la prétention de se nourrir de concepts comme si. Si la vie dite spirituelle est un perpé­ tuel conflit. il n’y a pas mutation. ou des idées. mutation. par­ venu à ce point. on pouvait se nourrir du mot “pain”.

qui est audelà de la pensée. Ne pensez-vouspas. car il est libre de toutes les structures que les civilisations ont imposées au cours de millé­ naires. Pourquoi parle-t-on de religion d’avenir ? Voyons plutôt ce qu’est la vraie religion. si ce n’est le désespoir. Il est libre. mou­ rez aux mots. mais non en tant qu’expérience. C ’est un état sans mesure.Q< v u ¿tirco. Un tel esprit est vide. Alors seulement peut-on voir. qu’il a eu peur de passer sur l’autre rive. la liberté est l’essence même de la religion. que reste-t-il. mourez aux symboles. c’est-à-dire pas de vraie religion. Mourez aux systèmes. des changements superficiels. cependant. A défaut de ce silence créateur. Un tel esprit. en ce sens qu’il s’est vidé de toutes les influences du passé. Cela veut dire qu’il a des idées. il n’y aura sur terre ni fraternité ni paix. Un esprit vraiment religieux est dénué de toute peur. Cette essentielle liberté est déniée par toutes les organisations religieuses. dans une prison mentale. je lui répondrais qu’il n’a pas fait le voyage. K r ish n a m u r ti Mais la vie même est conditionnement. Loin de libérer. Mourez à la durée. collectif et personnel. la iw o . Une reli­ gion organisée ne peut produire que des réformes sociales. au présent et au futur. La répétition de mots sanctifiants calme un esprit agité en l’e ndormant. des croyances à ce sujet. quoi que l’o n fasse. des concepts. Ce temps n’a aucune réalité. l’ a n­ goisse. car ce sont des facteurs de décompo­ sition. quelle quel­ le soit. la prière emprisonne. comme tous les méca­ nismes. Le mécanisme de la prière. La prière est un calmant qui permet de vivre à l’intérieur d’un enclos psychologique sans éprouver le besoin de le mettre en pièces. et qu’il est pris dans tout un système d’explications. Loin d’être un état de prière. Toute prière adressée à ce qui est illimité présup­ pose qu’un esprit limité sait où et comment atteindre l’illimité. C ’est le silence qui importe.80 . Or. dans le vrai sens de ce mot. Il n’existe pas de prière capable de transpercer l’ignorance de soi. dufait qu’il s’ est vidé de son contenu qui en vérité le contenait. donne des résultats mécaniques. Je parle d’une révolution religieuse qui ne peut avoir lieu qu’en dehors de la structure psychologique d’une société.. de le détruire. Toute orga­ nisation religieuse se situe nécessairement à l’inté­ rieur d’un cadre social.J. Mourez à votre psychisme car c’est lui qui fabrique le temps psychologique. ainsi que des pressions qu’exerce l’activi­ té du présent qui crée le futur. E t alors. Cela qui n’a pas de nom. est extraordinairement libre. en dépit de ce quelles disent.. qu’une religion de l’ avenir sur des bases scientifiques estpossible ? . la peur d’une conscience ayantperdu toutpoint d’ appui et jusqu’ à la notion de sa propre identité I Si un homme me posait cette question ainsi. Commentpeut-on détruire la durée et ne pas détrui­ re la vie elle-même ? Vous voulez réellement le savoir ? Oui. Mourez à la conception tota­ le du temps : au passé. qui est énergie sans cause. vif et totalement silencieux.

Cette lucidité aborde chaque problè­ me au fur et à mesure qu’il se présente. Pensez-vous qu’une pensée collective. Cet éveil n’est pas une question de temps. . l’intemporel. il est aussi rapide quelle. encore des millions de fois. une structure psy­ chologique. cette partie. Mais il existe une autre partie du cerveau qui n’est pas éveillée et que nous pouvons vitaliser dès aujourd’hui. Alors seule- Du char à bœufs à la fusée astronautique la pro­ gression est due à une certaine partie du cerveau. Ce pro­ cessus est irréversible et nécessaire. et l’impor­ tance du problème devient secondaire.D ocum ent : La m u t a t io n - 81 connaissance de soi est le début de la méditation. C ’est ce qui démolit les disci­ plines imposées par la Société ou l’Église. qui est énergie sans cause. par les dépôts du passé. Se développerait-elle.u ment.tutaaie réalité. est vivant. aux sources de toute tUirc d puirc JyucJiìymc car c J eji lu i duija lrijh u le Ce* ieuijté nU. où l’o n espère la grâce. La liberté et la paix ne pourront s’instaurer dans le monde que si ce surgissement. Ce n’est ni une accumulation de connaissances sur la psychologie. ni un état de soumission dite religieuse. C ’est cela. l’infini peut naître. Le cerveau étant tranquille et silencieux observe le monde extérieur et ne pro­ jette plus aucune imagination ni aucune illusion. . si elle pou­ vait se constituer. surgit et empêche que se cristallise. que se durcisse. elle ne ferait pas avancer d’un pas le problè­ me fondamental que se pose la conscience humaine à son propre sujet. actif et sans direction. Et elle se développera. Pour observer le mouvement de la vie. la vraie religion. l’immesurable. serait à même de guider l’humani­ té vers une saine évolution ? chose. C ’est une explosion révolutionnaire qui. ayant enregistré et synthétisé les récentes acquisitions de toutes les sciences. ni indi­ viduelle ni collective. C ’est un état d’attention et non une concentration sur quoi que ce soit de particulier. qu’une intel­ ligence collective.