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Rapport de stage

Antoine Landreau Etudiant à l’École Nationale Supérieur d’Architecture de Lyon Licence 3 Année 2012-2013

Rapport de stage Amaicha Del Valle _ octobre. décembre 2012

Antoine Landreau antoine.landreau@lyon.archi.fr

Association terre construite Maitre de stage : Cyrille Arvois

Thématique : Les découvertes en parallèle du matériau terre crue dans la construction, son histoire, sa plasticité, sa mise en œuvre, et d’une association d’architectes constructeurs en Argentine m’ont interrogées ; il me fallait comprendre le lien entre une volonté de s’installer, de travailler ailleurs bénévolement, et cette matière, la terre présente partout et qui a pourtant disparue de nos techniques constructives occidentales. Comment s’articule cette pratique qui se cherche entre économie écologie et écosocial ? C’est Ivan Illich qui m’a fourni l’outil me permettant d’ordonner les choix qui ont été fait et de révéler leurs qualités. Cette clé philosophique, la convivialité, fut l’objet d’un de ses livres, qu’il écrivit en 1973. L’expérience de mon stage me permettra ici de donner corps à nouveau à la convivialité en architecture, en croisant ce concept avec une pratique et un matériau afin de révéler de nouvelles valeurs et de nouveaux critères architecturaux. Problématique : Comment le concept philosophique de convivialité peut mettre en lumière une pratique constructive, et créer une nouvelle grille de lecture de l’exercice architectural ?

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Table des matières
Introduction............................................................................................................................................. 4 1. 2. Démarche du stage...................................................................................................................... 4 Présentation du parallèle avec la convivialité et l’outil convivial................................................ 5

I / L’association Terre Construite, un outil convivial ............................................................................... 7 1. 2. Une autonomie financière et politique ....................................................................................... 7 Une ouverture à la participation ................................................................................................. 7

II / La terre, un matériau convivial .......................................................................................................... 9 1. 2. Un matériau local ........................................................................................................................ 9 La tradition et les nouveaux outils ............................................................................................ 11

III / Le stage, des études conviviales ..................................................................................................... 13 1. 2. 3. Responsabilité et initiative ........................................................................................................ 13 Fabriquer, du global au détail ................................................................................................... 13 Habitudes et oublis.................................................................................................................... 13

Conclusion ............................................................................................................................................. 15

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Introduction

Durant ce stage, j’ai eu l’impression de redécouvrir le métier d’Architecte. Mais revenons un peu en arrière. Sortant du bac en 2009, je suis arrivé à l’ENSAL avec une certaine idée de ce qu’était l’architecture et le métier d’architecte. L’école m’en montra d’autres. Mes premiers stages en agence aussi. Arrivé en fin de troisième année, je comprenais que l’idée de l’architecture que j’avais eu lycéen ne reflétait aucune réalité, que les exercices proposés à l’école, s’ils tendent peut-être vers l’architecture, sont néanmoins très éloignés du métier d’architecte, et que je ne pourrai jamais pratiquer ce métier de la même façon que l’architecte qui m’avait encadré ce mois de juillet 2011, dus-je changer de profession. Sans possibilité de me projeter, je souffrais de ne savoir trouver ma place, de pouvoir prendre position tant dans ma vocation d’architecte que dans la société toute entière. J’avais certaines intuitions, l’envie d’une conception et d’une fabrication artisanale éloignée de l’industrie du bâtiment, l’envie d’un travail collégial, de rapports importants avec tous les acteurs de la vie du bâti, tant dans la conception, dans la fabrication que dans sa vie entière, son entretien et même dans de possibles démantèlements, l’envie d’une prise de position de l’architecte dans la société, presque politique, choisissant les personnes avec qui il va travailler et pour qui il va construire, choisissant ses outils et ses matériaux, la manière qu’il va avoir de réaliser cette tâche, choisissant son but et sa façon de l’atteindre. Seulement, je ne connaissais pas alors d’architecte partageant ces aspirations. Imaginant tout cela de façon confuse sans n’en trouver aucun reflet dans la réalité, je pensais que cela n’était peut-être que mon utopie, un rêve d’exercice irréaliste de cette profession. Je refusais toutefois de me raisonner, car si cela n’existait pas, il faudrait le créer ou alors renoncer à l’architecture, trop marquée par un système, et changer de métier. En fin de troisième année, je validai tous les enseignements sauf l’exercice du projet au sixième semestre. Pour terminer ma licence, je devais un an de plus, dont les premiers mois étaient entièrement à ma disposition, je ne reprendrai les cours qu’en février. Je décidai alors, de rechercher un stage pour ce temps-là, pour trouver ailleurs ce qui me manquait tant. Je me mis donc en quête d’un projet auquel participer, respectant des conditions précises, même s’il cela devaient m’amener à faire autre chose que de l’architecture. Cela devrait être : 1. Un travail motivé principalement et effectivement par des valeurs et une prise de position par rapport au monde actuel et non uniquement mercantile. 2. Un travail concret accompli pratiquement avec ceux qui bénéficieraient du bien ou du service. Il me semblait très important de travailler avec et non de travailler pour, ainsi le travail serait créateur de liens, en préservant l’horizontalité de ceux-ci. 3. Un travail polyvalent (artisanal) visant à l’accomplissement de projets me permettant d’apprendre des savoirs et des compétences diverses et non d’effectuer une tache spécifique et répétitive sans approcher la globalité du processus. 4. Situé à l’étranger, me permettant de m’émanciper de mon état d’étudiant vivant depuis toujours dans la même ville, d’aller au-devant d’une autre culture, d’apprendre de tout, d’améliorer mes connaissances linguistiques, et de pouvoir revenir avec un regard neuf pour redécouvrir ce que j’avais quitté à la lumière d’autres existences annihilant les évidences pour révéler particularités et spécificités. Il me semblait qu’aucun de ces critères ne devraient être absents et commençant mes recherches, tous azimuts, je craignais d’être un peu ambitieux. Par chance, je découvris l’association « Terre Construite » en Argentine qui répondait à tous ces critères. Il existait donc des pratiques de l’architecture en phase avec mes attentes, et étonnement, ce projet qui correspondait le mieux à mes envies était à destinations spécifiquement des étudiants en architecture français, les créateurs de cette association jugeant que c’était ce qui manquait grandement à ces études et voulant proposer une alternative aux stages en agence en France. Je m’engageai alors pour trois mois, espérant découvrir là-bas ce que je n’avais pas su trouver

1. Démarche du stage

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à l’ENSAL ou l. Je ne me rendais pas compte alors qu’en plus de me conforter sur tous ces points, les rencontres que j’allais faire m’apporteraient beaucoup plus, offrant à mes intuitions des savoirs théoriques et des connaissances pratiques. Je découvris là-bas des existants qui à eux seuls prouvent que ce n’était pas impossible, me permettant enfin d’être plein d’ambitions sans n’être qu’un rêveur, me rendant la possibilité d’être architecte, citoyen, homme responsable face à ses pairs sur la terre.

2. Présentation du parallèle avec la convivialité et l’outil convivial
Pour discourir ici de l’expérience vécue durant ma collaboration avec les membres de l’association Terre Construite, je créerai un parallèle entre ce dernier et une réflexion philosophique qui m’a semblé être la plus à même de révéler les qualités de cette pratique de l’architecture. Ivan Illich, philosophe né en Autriche en 1926, écrit en 1973 la convivialité, ouvrage dans lequel il travaille à la critique d’un monde en pleine surindustrialisation. Montrant les failles d’un système pernicieux qui se met en place depuis le début du XXe siècle, il nous expose comment les institutions, outils sociaux de l’homme, se retournent peu à peu contre leurs objectifs. Les monopoles et les ambitions de celles-ci finissent par conditionner l’homme et lui nuire. Leur volonté d’utiliser des énergies monstrueuses les dépassants créent des maux nouveaux, vitesse à outrance, tension nerveuse, empoisonnement du milieu. Pour proposer des alternatives à ces sociétés en pleine autodestruction, Ivan Illich pose les conditions d’une société conviviale. « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de l’homme intégré à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » La relation de l’homme à son outil est la plus importante pour établir et comprendre ces alternatives. La notion d’outil convivial est donc primordiale et je commencerai donc par la définir, puis c’est à travers celle-ci que je vous propose de scruter l’expérience que j’ai vécue. Le terme d’outil est utilisé ici dans son sens le plus large, c’est-à-dire qu’il couvre « tous les instruments raisonnés de l’action humaine », Tout ce qui est pris comme moyen d’une fin devient outil. Pour ne prendre que quelques exemples, un balai, une brique, un moteur, une usine, une centrale électrique, un hôpital, les réseaux routiers, un plan local d'urbanisme, les allocations familiales ou les lois du mariage sont des outils utilisés par les hommes pour agencer la réalité autour d’eux et leur permettant de vivre ensemble. Pour ce qui est de l’architecture, comprenons bien que les outils destinés à cette discipline vont du crayon à la truelle, d’un cabinet d’ingénieur de contrôle à une grue, du Neufert à la RT 2012, du bois au pvc, de la terre à l’amiante. Tous les outils ont des qualités, des limites, mais il est clair qu’ils ne pourraient pas tous être qualifiés de conviviaux. « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficultés, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désir, à des fins qu’il détermine lui-même. » Ainsi, on peut retenir quatre critères discriminants. L’accès à tous de ces outils, leur utilisation vulgaire, la possibilité de ne pas s’en servir, et la liberté créatrice d’en avoir un usage singulier. Pour prendre des exemples dans notre quotidien en France, on peut se demander si l’on peut qualifier de conviviaux la voiture ou le téléphone portable. Le coût du carburant peut par exemple se révéler facteur de discrimination pour une partie pauvre de la société. Par contre, le téléphone encore plus accessible, est un outil de communication très performant qui ne nécessite aucun permis, et peut être utilisé sans condition d’âge. Mais dans le même temps peut-on encore dire que l’on a le choix de les utiliser ou non ? La voiture comme le téléphone

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n’ont-t-ils pas transformé suffisamment le monde et la société pour se rendre trop souvent indispensables. « Quand une population entière se laisse intoxiquer par un usage abusif du téléphone […] l’erreur tient dans le recours immodéré à un nouvel outil, convivial par essence, mais dont la fonction est dénaturée par une fausse extension de son champs d’action. » On peut aussi critiquer la complexification des mécanismes automobiles créés en partie de façon à ce que l’usager ne puisse plus effectuer les réparations lui-même l’obligeant à consulter un spécialiste. Dans la construction, alors que de nouveaux outils inventés ces cinquante dernières années ont considérablement simplifié l’acte de construire, le nombre de personnes en France qui construisent leur propre maison est devenu insignifiant. Les nouveaux outils sont le monopole de spécialistes, à cause de l’utilisation d’autres comme les normes et les assurances, qui s’enchevêtrent dans des amas technocratiques, allant jusqu’à défier le bon sens et conditionner la population la rendant incapable, inapte, impuissante. Nous avons ici un exemple d’outils qui, devant au départ servir l’homme, se retournent contre lui. Pour Ivan Illich, il apparait absolument indispensable de repenser nos modes de production. « Une structure conviviale de l’outil rend l’équité réalisable et la justice praticable, elle constitue la seule garantie de survie. » Considérant cela, on peut alors porter un regard différent sur le monde et les pratiques de notre époque, pour essayer de déceler dans nos outils ceux qui sont soutenables ou qui peuvent le devenir, et ceux qu’il faudrait proscrire ou limiter pour préserver l’intégrité des hommes. Durant mon stage, il m’est apparu que les choix qui avaient été fait au sein l’association correspondaient particulièrement à ces critères et qu’elle pouvait être un exemple de travail convivial appliqué à la construction. Je m’attacherai donc dans ce rapport à expliquer en quoi les choix de l’association « Terre Construite » sont en adéquation avec le concept d’Ivan Illich. Je commencerai par expliquer pourquoi l’association peut être qualifiée d’outil convivial, nous verrons ensuite les qualités du matériau terre crue, mis en avant par l’association, qui en font le matériau convivial par excellence et je terminerai en exposant en quoi ce stage a été pour moi, une expérience pédagogique conviviale.

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I / L’association Terre Construite, un outil convivial

L’association loi 1901 est un outil mis en place en république Française permettant à un groupe de personnes de créer un cadre juridique dans le but de mettre en commun temps, matériel, savoirs et compétences au service d’une finalité choisi par eux même. Cette convention laisse ses usagers libres d’en faire ce qu’ils veulent, à seule condition que celle-ci ne génère pas de profits destinés à l’enrichissement de ses membres (et bien sûr qu’il ne s’y exerce pas d’activités illégales). Il ne faut pas s’y tromper, toutes les associations n’ont donc pas un fonctionnement que l’on pourrait qualifier de convivial, cependant, c’est bien par ce que ce format est très libre que les fondateurs de « Terre Construite » ont choisi cette convention. Et c’est par ce qu’ils ont organisé leur association autour de certaines valeurs que l’on peut la qualifier d’outil convivial.

1. Une autonomie financière et politique
Le point de départ est la volonté de plusieurs personnes de travailler ensemble en respectant des principes tant dans le choix de la manière que dans celui du but à accomplir. Il s’agit de la rencontre entre un architecte français et un photographe constructeur belge en Argentine, désireux d’explorer la construction en terre crue, dans ce pays où la tradition et les savoirs ont perduré contrairement au vieux continent. Il leur était là-bas possible d’échanger avec les populations locales pour progresser dans la compréhension de ce matériau puis proposer des constructions en terre contemporaines qui ne soit pas uniquement assujetties à un formalisme traditionnel. A la suite de leurs premières expériences, ils firent la rencontre de la communauté indigène d’Amaicha Del Valle, descendants de l’infime nombre de rescapés des premiers habitants d’Amérique du sud suite au génocide espagnol. Cette communauté lutte depuis lors pour la reconnaissance de son existence, de son histoire et de ses terres. Ce n’est que dans les années 1970 qu’elle fut reconnue par l’état Argentin et qu’on lui rendit le contrôle d’une partie de ses terres. Elle essaie aujourd’hui d’assoir sa place, de construire une organisation respectueuse de la tradition et de la mémoire tout en étant en prise avec les enjeux actuels, se positionnant visà-vis de la mondialisation à sa façon, reconsidérant le rapport à la terre dans le grand système globalisé grâce à l’héritage culturel qui a perduré reliant profondément ce peuple à sa terre. C’est par un fort intérêt pour la démarche des amaicheños que l’association « Terre Construite » s’installa finalement dans ce village près de Tucuman, au nord de l’Argentine. Il faut comprendre que cette association ne se définit pas comme une association à but humanitaire. Il s’agit d’un regroupement de personnes désireuses d’expérimenter la construction en terre auprès de personnes ayant une connaissance et des compétences ancestrales de ces techniques, et de participer à l’essor de cette communauté qui les accueille en construisant pour l’intérêt public. Afin de pouvoir exercer les activités voulues et pour être pleinement indépendants, l’association ne vit que par les cotisations de ses membres. Actuellement ces frais de fonctionnements sont nuls (ou plutôt assumés entièrement par les membres fondateurs), et les cotisations sont directement injectées dans les chantiers. A hauteur de 5€ par jour, ces cotisations relativement faibles suffisent à financer les projets, le principal avantage de la construction en terre cru étant son très faible coût en matériaux. Le choix de l’autofinancement permet de soutenir des projets qui n’auraient pas les moyens de faire appel à des constructeurs professionnels autrement. La participation de l’association à ces projets ne saurait donc être contrainte par l’aval financier et la direction d’un mécène.

2. Une ouverture à la participation
Si l’association a commencé avec un nombre de membres relativement restreint, elle a rapidement décidé de s’ouvrir plus largement afin de proposer, à quiconque se sentirait en accord avec la vocation de celle-ci, de participer. Choisissant lui-même son implication dans les différents projets en cours ou pouvant être à l’origine d’un nouveau, le nouvel arrivant est libre de l’investissement de sa cotisation journalière comme de sa force de travail, l’association lui offre un cadre pour entreprendre des constructions en terre, facilitant la rencontre avec les partenaires locaux et l’échange de savoirs et compétences entre tous les membres de l’association.

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L’association se voit peu à peu prendre la vocation de centre de formation, permettant à un public de plus en plus large (limité encore par la capacité d’accueil de la maison) de prendre part à ses chantiers et d’apprendre aux contacts des amaicheños et des membres réguliers de l’association la construction en terre. Il s’agit toujours de créer des rencontres, permettant à chacun de s’investir à sa façon, de prendre des initiatives.

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II / La terre, un matériau convivial
Il n’est pas de matériau qui, dans l’histoire de la construction, n’ait été autant employé que la terre crue. Aujourd’hui, c’est plus d’un tiers de l’humanité qui vit dans un habitat en terre crue. 1 L’héritage traditionnel, la construction à moindre coût, le confort thermique sont des raisons qui nous permettent de comprendre un tel phénomène. Pourtant, après s’être construit des millénaires avec ce matériau, après avoir promu ses techniques pendant la colonisation, notamment en Amérique du sud, l’occident, désormais industrialisé, réinvente l’habitat à l’aide de matériaux modernes et l’impose dans le monde entier. Avec l’apparition des constructions en ciments, bétons, tôles et aciers, des nouvelles technologies de la construction, les maisons acquièrent une valeur marchande en plus de leur valeur d’usage, et c’est en même temps les modes de vies qui sont transformés. Alors que les nouvelles techniques tendent à une architecture internationale, reproductible n’importe où, c’est à la fois la destruction du confort environnemental, de la culture, de l’identité, spécifique à chaque lieu, porteuse d’une façon de penser et de vivre propre à la région que l’on habite, et des liens de solidarités qui existait au sein de chaque village et de chaque quartier, indispensables pour la construction en terre et créatrice d’environnement sociaux sains.² Aujourd’hui, malheureusement, le patrimoine et la construction en terre crue sont de moins en moins considérés par une grande partie de la population. Notre société a connoté ce bâti d’une image d’insalubrité, de pénurie. Alors que l’industrie continue à étendre son hégémonie, les différentes crises économiques et énergétique survenues depuis la deuxième moitié du 20 e siècle ont permis à des individus, des pays développés comme des pays les plus pauvres, de porter un regard neuf sur ces constructions vernaculaires, en essayant d’imaginer des utilisations nouvelles de ce matériau et des techniques qui y sont associées. Présent en grande quantité partout sur la planète, à la disposition de tous, facilement malléable et tout à fait non destructeur pour son environnement, il est sans aucun doute l’exemple même de ce que pourrait être un matériau convivial.

Où qu’il s’installe sur la planète, l’homme a dû agencer son environnement autour de lui pour se protéger, s’abriter. Il a construit son habitat avec les ressources naturelles présentes autour de lui. Il a utilisé le bois, la pierre, mais il est certain que la terre a été la plus utilisée, et ce jusqu’à la révolution industrielle Et quoi de plus normal, la terre étant présente en abondance partout et facile d’extraction. Avant l’existence de l’industrie, les sociétés vivaient à un rythme très différent. Le changement n’était pas la norme et l’évolution des techniques se construisaient dans le temps. Des expérimentations et bricolages millénaires ont conduit à des architectures bien plus sages que la production actuelle dans sa frénésie dévoreuse d’énergie, cette tabula rasa moderne qui fit fi des principes ancestraux de confort climatique, construisant des maisons toutes vitrées à grand renfort de chaudière au fuel. Aujourd’hui, dans le monde entier, on redécouvre le confort de ces construction de terre, qu’elles se trouvent en plein désert ou au fin fond de la lande anglaise. Des constructions dont on dira qu’elles sont d’une simplicité étonnante et qui font simplement preuve de bon sens, mais qui nous rappellent que nos aïeux, dépourvus des énergies gigantismes que nous « maitrisons » aujourd’hui, ont du faire preuve d’énormément d’ingéniosité, observant sensiblement la nature sans les appareils de contrôles actuels et développant une connaissance extraordinaire des matériaux de leur régions et de leurs qualités. C’est ainsi qu’ils ont pu créer tant des techniques que des formes architecturales leur permettant de vivre sainement, et les transmettre à leur descendance qui les amélioraient au fil du temps.

1. Un matériau local

On peut dire que la terre, plus que tout autre matériau de construction, supprime la possibilité malsaine de monopole d’une ressource par une personne, un groupe d’individu ou même un état. Les terres propres à la construction représentent 75% des terres immergées. Par chance, l’industrie n’ayant pas identifié la terre comme une source potentielle de profit, elle a été préservée de la création de norme et label risquant d’empêcher l’utilisation par tout à chacun de la terre présente sur place (ces labels ont déjà montré leur pouvoir de nuire à la convivialité

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des ressources naturelles, en permettant par exemple de n’attribuer une valeur commerciale à un cheval ou une vache qu’à la vue de son arbre généalogique, ou en empêchant les agriculteurs d’utiliser pour replanter une partie des graines récoltées sur leurs champs d’une année sur l’autre afin de les obliger à racheter celles-ci chaque années aux multinationales créatrices de ses normes). Encore protégé par une utilisation marginale, le monde industriel se battra toujours contre la possibilité de construire à grande échelle à partir d’un matériau dont il ne peut pas tirer de profit. C’est bien par ce qu’il y a des terres de caractéristiques très différentes qu’il existe autant de façon de construire avec ce matériau. Ce qui a toujours importé le plus pour ces constructeurs, c’est bien de ne pas devoir faire faire des kilomètres à la matière première, car d’hier à aujourd’hui, le transport des matériaux de construction a toujours été très dépensier en énergie et donc en argent. La matière est donc pour la plupart du temps issue du terrain même où est construit le bâtiment, extraite au moment de l’établissement des fondations ou durant un terrassement préalable. La géologie de chaque région est différente, plus ou moins argileuse, sableuse, limoneuse, on peut y trouver cailloux, graviers, silts. Chacune d’elle a des propriétés mécaniques différentes, ce qui amène à l’élaboration de techniques de mise en œuvre diverses. Ces techniques vont aussi être conditionnées par le climat de la région, la présence d’eau à proximité, les moyens humains et animaux, l’héritage culturel. Plus ou moins facile de mise en œuvre, ces techniques ont tout de même toujours permis à l’usager soit de construire lui-même son habitation, soit de participer activement au travail. On peut dégager quatre techniques principales de construction en terre crue. Il existe beaucoup de variantes régionales de celles-ci et d’autres, différentes, mais beaucoup moins utilisée. Commençons par l’adobe que j’ai expérimenté au cours de mon stage. Un adobe est une brique de terre crue séchée au soleil .Pour en fabriquer, on crée un grand puits de terre que l’on malaxe avec de l’eau jusqu’à obtenir une boue malléable. On la mélange ensuite avec des fibres (paille) pour améliorer sa résistance. La pâte obtenue est projeté dans un moule de bois posé au sol. On retire le moule pour le poser à coté et l’on recommence. Les adobes seront retournés au bout de quelques jours de séchage. Cette technique nécessite de grands espaces, chaque adobe mobilisant sa place au sol durant toute la durée de séchage. Les édifices construits en adobes sont de tous types, allant de la maison individuelle basse à de nombreuses églises coloniales en Amérique du sud, de pyramide comme celle du roi Asydis près du Caire à la grande mosquée de Djenné au Mali. La seconde grande technique est la construction en terre pisée. Il s’agit de monter un banchage, le plus souvent en bois, à l’intérieur duquel l’ouvrier tasse la terre, par couche d’une dizaine de centimètres. Des joints de répartitions (de chaux par exemple) échelonne le mur au maximum tous les 1m50. Cette technique préfère les terres contenant plus de cailloux, et nécessite moins d’eau. Elle a été très répandue en France et spécialement dans la région Rhône-Alpes, du fait d’une terre très riches en pierre dégradées des montagnes environnantes. Les ouvrages en pisé connus dans notre région sont généralement des fermes et autre bâtiments agricoles construits par des générations d’agriculteurs à moindre coût, mais l’on oublie souvent de grands immeubles d’habitation comme ceux présents à la Croix Rousse, et plus loin, les hameaux collectifs fortifiés comme le Qsar au Maroc. La troisième technique est la bauge. Cette technique se définie par la fabrication de murs façonnés sans moule ni banche. On utilise la plasticité d’une terre humide pour modeler les formes directement. Cette technique convient très bien pour une terre qui serait trop humide pour construire en pisé. On malaxe la terre humide avec beaucoup de paille, puis on façonne à même le mur une couche de terre plus ou moins haute qu’on laisse sécher avant d’entamer la suivante. Elle ne demande qu’une main d’œuvre limitée et qu’un matériel très simple, elle est donc la solution la plus économique. Cependant, ses performances mécaniques et sa résistance sont bien moins importantes que celles des techniques précédentes. Ce type de construction s’est développé aussi bien dans des pays pluvieux comme l’Angleterre et le nord

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de la France, où l’on trouve de petites maisons de type de la bourrine vendéenne, que dans des climats très sec comme le Yémen, où le talent des maçons et leur connaissance de cette technique leur a permis d’élever des immeubles d’une douzaine de mètres, très élancés. La quatrième technique est le torchis. Cette dernière se distingue radicalement des autres, la terre n’ayant aucun rôle structurel, seulement présente pour faire du remplissage. Elle sert d’isolant acoustique (la terre n’est jamais un isolant thermique), peut donner une certaine inertie à l’enveloppe du bâtiment, et contrôler l’hydrométrie des espaces intérieurs, comme dans autres techniques de construction en terre. Ces qualités sont moins importantes que dans les autres cas, l’épaisseur des murs étant nettement plus faible. Cette technique est très largement répandue en Europe du nord, connue sous le nom de maisons à colombages, et des villes entières ont été bâties sur ces schémas. Cette technique est aussi utilisée sous une forme plus moderne par l’architecte chilien Marcelo Cortes, qui allie la terre avec des structures en poutrelles métalliques, donnant forme à une architecture remarquablement résistante aux séismes. Perpétuées à travers le monde dans une grande diversité, les architectures de terre crue sont indéniablement un marqueur culturel fort dans chaque région, une identité construite à partir des ressources et des traditions de chaque territoire. Elles ont été édifiées tant par les puissants que par les plus pauvres et toujours avec une ingéniosité et une volonté plastique étonnante, créant des espaces où il fait bon vivre.

2. La tradition et les nouveaux outils

Depuis le début du XXe siècle, l’homme a développé à une vitesse effarante une multitude de nouvelles techniques et technologies. Si Ivan Illich s’attaque à l’industrie de masse, il ne prescrit pas non plus le retour en arrière, en oubliant tous ces nouveaux outils. S’attachant à discerner les outils qui permettent à chaque homme d’avoir une prise sur le monde de ceux qui l’asservissent, il laisse à chaque personne le pouvoir de décider quels outils il veut utiliser. En faisant la part des qualités que peuvent avoir les techniques de construction traditionnelles et le pouvoir apporté par les nouvelles technologies, chacun peut faire un choix éclairé en fonction des situations qui se présentent. Dans les constructions en terre traditionnelles, il est clair que la matière première locale ne représente que des coûts très faibles. La main d’œuvre est la principale valeur ajoutée. Il faut comprendre que la construction non mécanisée nécessite pour être pleinement efficace une équipe relativement nombreuse pour que la répartition des tâches et le rythme soit acceptable. Dans le nord de l’Argentine comme au Pérou et en Bolivie, une tradition précolombienne a perduré : la Minga. Elle consiste à rassembler tous les gens du village pour accomplir les travaux demandant beaucoup de main d’œuvre, par exemple les récoltes agricoles et les constructions de bâtiments publiques. Un particulier peut aussi par extension convier ses voisins et ses proches pour la construction de son habitation, souvent en échange du repas. Plus nombreuses sont les personnes réunies, plus le travail, s’effectue facilement et rapidement. Ce « construire ensemble » permet donc aux concitoyens de se connaitre et d’avoir un agir en commun, créant un sentiment de communauté, base du respect et de la solidarité. Cette interdépendance créatrice de lien social disparait avec l’industrialisation des techniques et la force humaine est remplacée par les énergies fossiles. Cependant, l’utilisation des outils modernes ne se limite pas à la manière industrielle. « Si nous voulons élargir notre angle de vision aux dimensions du réel, il nous faut reconnaitre qu’il existe non pas une façon d’utiliser les découvertes scientifiques mais au moins deux, qui sont antinomiques. Il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des taches, à l’institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L’homme devient un accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l’invention, qui accroit le pouvoir de chacun, lui permet d’exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui. »

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Nous pouvons remarquer en effet que, parmi les nouveaux outils, certain ont considérablement augmenté le pouvoir d’action de chacun, sans pour autant avoir un impact néfaste sur la société ou l’environnement. Ainsi, appliquée à la construction, l’invention de la perceuse et la popularisation de la vis a permis la démocratisation explosive des travaux de menuiserie, jusque-là réservé à un petit nombre de professionnels. En augmentant ces possibilités, les hommes sont devenus plus autonomes et plus libres de créer à leur guise. Il est nettement plus facile aujourd’hui de construire soi-même sa maison, et ce n’est qu’à cause d’un nombre incommensurable de normes de lois et d’assurances et de l’incitation à la consommation que le nombre de personnes entreprenant de construire leur foyer a chuté dans les pays occidentaux. Une utilisation réfléchie de ces outils, loin d’être condamnable, est un choix qu’il faut faire sans toutefois qu’il devienne l’évidence, afin que l’homme n’oublie pas qu’il est capable d’agir sans ces prothèses électriques et que l’autonomie qu’il a acquis ne se transforme en solitude. Durant mon stage, un exemple illustrant tout à fait ce propos m’a permis de comprendre les différents avantages de ces postures. Nous prenions un temps pour rénover le toit la maison de l’association, toit constitué de couche de terre et de paille, liées notamment par de l’agua de penca (sève de cactus aux propriétés imperméabilisantes), abimé après quelques années. Nous étions alors trois personnes pour effectuer ce travail et pour pouvoir avancer à une cadence raisonnable, nous utilisions une bétonnière, afin de mélanger la terre et l’eau et obtenir la boue à appliquer. Une personne sur le toit appliquant le mélange, une autre l’assistant en veillant à ce que la première ait tout ce dont elle ait besoin, faisant notamment les aller-retours sur le toit, et la derrière s’occupant de la transformation de la matière première en boue, grâce à la bétonnière, et qui l’amenait à la seconde. Cette formation fonctionnait, bien que demandant un rythme soutenu, grâce à la bétonnière. Sans elle, la préparation du mélange est un travail bien plus éprouvant et il ne nous aurait été pas possible de travailler efficacement à seulement trois personnes. Par la suite, notre équipe s’est vu renforcée d’un membre, et nous fîmes la rencontre de trois jeunes Porteños (habitants de Buenos Aires) en voyage, qui, passant devant la maison, nous proposèrent un coup de main. Nous étions donc sept personnes pour continuer, ce qui nous permis de nous passer de la bétonnière, pour travailler cette fois ci de façon tout à fait traditionnelle. Trois personnes au sol étaient responsables de la préparation de la terre, en mélangeant à la pelle dans un puits de terre l’eau et l’agua de penca, et du transport des seaux. Sur le toit, une personne devait réceptionner les seaux et se charger que les trois derniers travailleurs en train d’enduire ne manquent de rien. Ce travail, devenu aussi prétexte à la rencontre et au partage, s’effectua dans une ambiance de franche camaraderie. Tous novices à l’exception du responsable de l’association, ce fut très étonnant de nous rendre compte de notre capacité d’action, avec des moyens très simples, modelant le sol que nous foulions pour fabriquer un toit qui devrait tenir sans peine les dix prochaines années, dans cette région dans laquelle, malgré son climat très sec, il peut s’abattre des orages torrentiels pendant la saison pluvieuse.

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III / Le stage, des études conviviales
Un semestre d’étude à mon entière disposition, sans professeurs, je devais trouver un cadre pour profiter pleinement du temps disponible afin d’acquérir l’expérience que l’école ne pourrait m’apporter. Je ne savais pas quelle pratique serait la plus à même de faire murir ma vocation d’architecte, mais j’avais l’intuition que je ne pourrais trouver cela que si certaines conditions éthiques et pratiques étaient remplies. Quand j’ai postulé en tant que stagiaire auprès de l’association « terre construite »je n’imaginais pas à quel point celle-ci correspondrait à ces désirs. Ce stage, dans sa façon d’intégrer les étudiants au processus peut être crédité de mettre en place une pédagogie conviviale.

1. Responsabilité et initiative

La position du stagiaire au sein de l’association est très différente de celle qu’il pourrait avoir dans beaucoup d’agences d’architectures. Considéré comme un partenaire à part entière dans les projets, il est encouragé à être force de proposition, à prendre des initiatives, à faire siens les projets en cours. Être considéré en adulte responsable demande davantage d’investissement de la part du stagiaire, mais cette démarche active le rend bien plus alerte et attentif. Il intègre donc de manière évidente les techniques et savoirs qu’il parcourt. Accepter cette position en tant que nouveau participant est parfois étrange, et laisser complètement s’exprimer le novice pourrait être difficile pour le vétéran. Pourtant, la qualité de ces projets provient de cette démarche, de cette profusion d’idées que peut avoir un groupe hétéroclite plein d’envies et de créativités décomplexées, et l’expérience de ces échanges est une grande richesse pour chacun des participants. Afin d’arriver à une telle pratique, l’association a pris des mesures pour que chacun puisse s’épanouir dans ce travail et s’impliquer entièrement dans les projets sans toutefois prendre trop de place. La première est bien sur le caractère horizontal des relations de travail. A toutes les étapes du projet, il ne se dégage jamais un décideur et ses petites mains. Chaque participant a une prise sur l’ensemble du processus de conception et de réalisation. Il peut re-questionner le projet en cours, proposer des modifications, et lors de nouveaux projets son analyse et sa production sont écoutées et débattues par tous. La seconde mesure est la liberté du stagiaire quant à l’investissement de sa participation aux frais. Le fonctionnement de l’association induit, comme nous l’avons vu plus tôt, un apport financier du participant, mais celui-ci n’est pas récolté dans une caisse et dépensé par des responsables sur des chantiers auquel le stagiaire ne participe pas. En le rendant responsable de cet argent, l’étudiant prend conscience du coût de la construction, de l’impact financier que sa décision représente. Devant gérer son budget sur la durée de son séjour, il doit se projeter dans les différents postes de coût que peuvent représenter les chantiers en cours et à venir pour savoir combien il peut dépenser pour construire ce qu’il a préalablement dessiné.

2. Fabriquer, du global au détail

De la même façon que le stagiaire est devenu autrement responsable et que sa façon de concevoir a changé en participant entièrement aux prises de décisions de l’association, son implication tant lors de la conception que dans la réalisation du projet fait évoluer radicalement son approche de l’architecture. La perspective de se retrouver une scie ou une truelle à la main à devoir fabriquer ce qu’il a préalablement dessiné l’oblige à penser différemment chaque trait de son dessin comme des actions dans la réalité, avec des conséquences pratiques concrètes. Sans revoir à la baisse la qualité des espaces conçus, il se doit de réfléchir précisément à la mise en œuvre, de quérir les personnes qui seront à même de lui apporter conseil ou de lui prêter main forte. La construction du projet par le stagiaire, aux côtés de personnes compétentes, lui permettra de comprendre les techniques constructives et de les intégrer parfaitement, le rendant capable par la suite de penser encore plus le détail, de manipuler dans ses projets matières et techniques à sa guise pour créer des espaces plus justes.

3. Habitudes et oublis.

L’exercice de la profession d’architecte en France est aujourd’hui très conditionné par un certain nombre de lois et normes, créées pour encadrer cette profession, mais chacune d’elles

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est à double tranchant. Depuis une centaine années, l’exercice de la construction a énormément changé, avec le reste de la société, sous l’influence de l’industrialisation grandissante. Peu à peu les constructions en terre ont cessé d’apparaitre, au profit notamment du béton, choix gaullien durant la reconstruction de la France après 45. La terre crue a très peu fait partie du paysage industriel (quelques exceptions existent, une usine de mur de terre crue préfabriqué en Allemagne de l’est par exemple.) Certains se plaisent à plaisanter « Si on ne construit pas en terre aujourd’hui, c’est par ce qu’il y en a dans chaque terrain, donc on ne pourrait pas la vendre. » En ces temps de crise économique et écologique, construire en terre crue a le grand avantage de couter très peu d’argent et de proposer du bâti avec un très faible impact sur l’environnement. L’étude de la manière de construire dans un pays dit « émergeant » (l’Argentine) c’est-à-dire pas encore complètement industriel permet de voir des méthodes de construction majoritairement disparues dans notre pays. Le progrès a-t-il été si positif ? Les français, contrairement aux argentins ont complétement perdu les savoirs et compétences qui leur permettraient de construire eux même leurs maisons, grâce à des méthodes qui ont été viables durant des millénaires. Dans toute la France, on a construit en pisé, en adobe, en bauge et en torchis. Permettant la création de liens entre des pratiques sud-américaines et des pratiques françaises disparues, ce stage présente l’avantage de poser des questions tant historiques que politiques, en ayant toutefois une approche différente de la méthode universitaire. Il s’agit de promouvoir la réflexion par l’action et l’exemple. Cette tentative n’est pas là non plus pour apporter des réponses prémâchées, la réflexion nait de l’action, de l’essai, de l’erreur. Ainsi, chaque participant fait son expérience et repart avec ses questions. Il apparait alors que ces questions échangées entre les différents participants ouvrent sur une multitude de positions, de pratiques, non conditionnées par un contenu pédagogique préexistant.

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Conclusion
En me servant du concept de convivialité d’Ivan Illich pour éclairer les qualités que j’ai perçues durant mon stage, j’ai pu mettre en évidence les modifications que peut apporter une rigueur déontologique à l’architecture. Travailler à une architecture conviviale fait évoluer cadre et pratique, et peut même proposer une approche pédagogique différente. Bousculant les habitudes, c’est la proposition non pas d’une architecture utopique, mais d’une architecture en prise avec la société, grâce à laquelle l’architecte militant prend position, et affirme la possibilité d’alternatives au mode de vie actuel. En choisissant de s’organiser en association plutôt qu’en agence, l’architecte fait le choix du renoncement au profit, d’un atelier ouvert à la participation, et donc de travailler pour des projets qui n’auraient pas été ceux d’une organisation à but lucratif. Il s’agit certainement d’un choix d’exercice très particulier, celui de pratiquer l’architecture dans le monde non-marchand qui impose donc aux participants d’avoir une autre source de revenu. Mais il est indéniable que travailler aujourd’hui sans demander de rétribution est un acte fort prouvant que les logiques de consommation n’ont pas castré l’homme, que l’argent n’est pas sa seule motivation et le seul moyen d’interaction entre lui et ces contemporains. En travaillant pour et avec les autres, de nouvelles situations se créent, les rapports entre les hommes grandissent, la gratuité permettant l’éclosion de nouvelles pratiques, conviviales par essence. Privilégiant la terre crue comme matériau premier de ses constructions puis le plus possible les matériaux réutilisé ou recyclé, l’architecte permet de construire à de très faibles coûts en matières premières, tant financier qu’écologique. La valeur du travail est donc pour la plus grande partie celle que l’homme crée par son travail. Artisan, il choisit d’utiliser ou non des outils utilisant une énergie autre que celle qui lui est propre, sans se laisser dépasser, il reste toujours maître de son outil, des buts auxquels il aspire ainsi que des moyens pour y parvenir. Responsable, il maitrise totalement l’énergie qui est déployée durant la construction et rend à l’homme la capacité de faire de son effort la principale création de richesse. Cette démarche n’est pas dépendante d'un changement sociétal complet. Elle est une alternative ouvrant vers d’autres solutions que celle de la croissance infinie proposée par le capitalisme. Dans cette époque dominée par l’hégémonie industrielle, les écoles d’architectures ne sont pas épargnées par cette conception d’organisation sociale dominante, dont les programmes et cours restent par conséquent conditionnés. Acceptant les participants non confirmés comme des individus avec la volonté d’apprendre, une approche conviviale de l’architecture est un exemple des nombreux autres possibles que peut vêtir la discipline architecturale, proposant par conséquent un bagage de savoirs et de compétences très différent. Ouverte à tous, la démarche conviviale ne voit jamais l’autre comme un potentiel concurrent ou un rival et vise à créer échanges, métissages, entre-aides. La convivialité de Ivan Illich, écrit en 1973, décrit avec tant de précision les crises que le monde est en train d’affronter qu’il est difficile d’imaginer qu’il a été écrit il y a déjà 40 ans. Depuis ce temps-là, des hommes et des femmes militent et alors que sa pensée resurgit dans nos débats, on ne peut croire que c’est en parlant que l’on fera évoluer les choses. L’architecture est la discipline de la construction et si elle doit s’emparer de cette pensée, elle le fera en élevant des bâtiments respectueux de l’homme, tant de celui qui le construit que de celui qui en a l’usage. Cette expérience a été pour moi un tournant dans mes études d’architecture et dans ma perception de la construction. J’avais sans nul doute besoin d’éprouver la matière pour pouvoir me projeter plus pertinemment dans toutes les échelles de la conception, et besoin de participer à un projet réel, concret, pour me réinvestir complètement dans ces études qui, sous l’avalanche des exercices, ont pu me faire perdre de vue la finalité.

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L’association « Terre Construite » a été créée en 2006, Par Cyrille Arvois et François Loze, dans plusieurs buts. Le premier, promouvoir l’architecture de terre crue, en partenariat avec deux instituts universitaires : le CRIATIC (Centre Régional d’Investigation sur l’Architecture de Terre Crue) de la Faculté d’Architecture de Tucumán en Argentine, et CRAterre de l’Ecole d’Architecture de Grenoble en France. Le second, rapprocher trois peuples dans un projet commun, le peuple Daguita, présent depuis toujours sur les terres d’Amaicha, le peuple argentin, et le peuple français. Ces échanges sur les techniques de construction et de préservation du patrimoine bâti apportent sans nul doute énormément à ces trois participants. Avec l’évolution de l’association, les étudiants français en école d’architecture ont été plus généralement conviés (plus seulement les laboratoires de recherches) dans le but de proposer une formation différente de celle de l’école et de la majorité des stages proposés en France. L’association considère en effet que la formation ne doit pas se limiter à la conception, et propose aussi aux étudiants de travailler eux même sur les chantiers avec les membres de la communauté d’Amaicha. Ainsi, en plus de la création de liens entre l’étudiant français et les habitants, l’étudiant qui travaille de la conception à la matérialisation comprend beaucoup mieux le rapport entre le dessin et la fabrication, ce qui change radicalement sa façon de concevoir, pensant notamment avec beaucoup plus d’attention les détails techniques, sachant qu’il se retrouvera quelques temps après avec la scie et le marteau à la main. L’association tiens aussi d’autre part à être totalement indépendante, ce qui lui permet de choisir la façon dont elle travaille, et avec et pour qui elle travaille. Elle ne choisit évidemment pas elle-même ses programmes. Bien qu’elle tienne à favoriser le développement de la communauté, elle ne décide pas ce qui est bon pour celle-ci et ne fait que répondre aux propositions de projets des habitants. Pour conserver cette indépendance, l’association a mis en place une cotisation journalière de la part des étudiants, s’élevant à 5€ par jour.