De la lumière sur la société civile

par Jean Leca

Le cours de la recherche

a société civile est comme la sorcière de nos contes : tantôt une rombière aussi chenue, SUDIPTA KAVIRAJ & SUNIL KHILNANI (eds) locale et datée que les vieux enchanteurs qui Civil Society, History and Possibilities lui ont servi de partenaires (Ferguson, Cambridge, Cambridge University Press Hobbes, Locke, Hutcheson dans leurs forêts & New Delhi, Foundations Books, d’Écosse, d’Angleterre ou d’Irlande, ou 2003, 330 pages. encore Hegel sur le sol sablonneux de la Prusse), tantôt une Miss Univers multiethnique et multifonctionnelle, aux impeccables mensurations admirées de tous sous le sari, le tchador ou la mini-jupe. Non que rien d’intéressant n’ait été dit depuis la création du concept par les pères fondateurs jusqu’à son dernier avatar, tout récent, mais les analyses du phénomène sont noyées dans une vulgate fort discutable, dont l’essentiel tient en quelques propositions.

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La vulgate de la société civile
Du point de vue empirique, la société civile est un groupe concret observable immédiatement à partir de ses membres qui ne sont ni des politiciens professionnels ni leurs clients (ni, par extension, les militants des partis politiques) ni le personnel administratif (qui pose toute une série de problèmes d’identification sur lesquels Balzac s’est livré aux variations les plus réjouissantes dans Les employés) ; allez donc savoir pourquoi Hegel range la bureaucratie dans la société civile et surtout cherchez, parmi tous les grands fondateurs du concept, qui a jamais parlé en ces termes. Du point de vue normatif, la société civile est tout ce qui est bien. C’est là où l’on n’a jamais tort, le lieu de la liberté et de la coopération librement fabriquée, l’ordre spontané du marché ou des communautés ou des ONG (selon les paroisses), opposé à l’ordre construit et imposé par un État source de tous les maux (ou du moins de beaucoup), le catalogue de ces maux variant lui aussi grandement selon les paroisses, libérales, libertaires, populistes, altermondialistes, islamistes, etc. Même Locke ne s’y retrouverait pas, sans parler de Hegel, Marx, Tocqueville ou Durkheim. Quant à Hayek, seul grand théoricien sérieux de l’ordre libéral, spontané et abstrait, contre un État organisé en vue d’un ordre concret, il faudrait tout

Lectures

Ayant.De la lumière sur la société civile — 63 de même se demander pourquoi il n’emploie jamais le terme. sorte de mouvement brownien fait d’experts. . néoconfucéenne. de migrant. Nous avons eu. et parfois de juger sévèrement en termes prescriptifs les tentatives. de fonctionnaires d’organisations internationales. etc. de marchés financiers. à juste titre. d’actionnaire ou de membre d’une minorité ethnique. d’hommes d’affaires. de peser. de militants. de travailleur. après la démocratie populaire. mais pour mesurer ses altérations et déterminer l’intérêt du problème qu’elles posent. d’ONG. sociale. lu pieusement Derrida. combinée avec leur radicale diversité et incommensurabilité (c’est contradictoire mais qui s’en avise ?) est tenue pour un article de foi. qualifié de façons différentes selon les cultures. Il est aussi utilisé par les philosophes.. par les diplomates et les hommes politiques (et par les journalistes qui les citent et les font parler) pour donner l’illusion qu’ils peuvent se permettre de ne pas « décider » et donc d’échapper à leurs responsabilités. surtout kantiens. les déconstructivistes et quelques autres. Ce terme est fréquemment employé. la société civile est considérée comme un concept universel. etc. nous avons aujourd’hui la société civile islamique. sur lequel flotterait quelque chose qui n’est ni un État ni une confédération ni une alliance. il faut bien commencer par savoir de quoi on parle et comment on est arrivé à en parler. comme tout le monde. et surtout aux résultats incertains. mais aussi de femme. etc. nommée « communauté internationale ». mais une entité politique spectrale. Kaviraj 2003 : 323). dont l’égale dignité. de cadres supérieurs. de règlements commerciaux. ce qui implique une foi darwinienne dans l’évolution naturelle des sociétés ou un effort moralement un peu gênant. Serait-ce parce qu’on ne peut le séparer de celui d’État dans ses connotations les plus « socialistes » et les plus éloignées de l’ordre spontané ? Du côté de l’épistémologie. Mais . la démocratie tribale. marquées par l’« impatience évangélique ». de créer des sociétés civiles pour forcer gentiment les peuples à être libres en extrayant de leurs cultures ce qu’elles ont de répressif par l’utilisation des « coalitions modernes ». de savants. Cette posture rigoureuse et prudente présente l’avantage complémentaire de signaler l’extraordinaire bizarrerie d’un quatrième élément de la vulgate actuelle : l’idée d’une « société civile globale » (ou même simplement « européenne »). de programmes de lutte contre la pauvreté et pour la sécurité humaine. je ne prétends pas qu’un concept soit le miroir du réel et ne puisse être altéré. pour désigner un horizon transcendantal et par les juristes pour désigner une condition logique de possibilité du droit international général (non conventionnel) et l’utiliser comme un levier d’action pour promouvoir des pactes et des juridictions de protection des droits de l’homme sous la forme d’humain générique. de transfert culturel programmé (Young 1995 . C’est seulement après avoir établi le caractère historiquement situé de la société civile qu’il est possible d’aborder les problèmes de « greffes » de concepts et d’organisations (Bayart 1997). islamique.

conforme aux vœux de l’USAID. en tant qu’elle oppose des parties. chacun pour son compte. liée au système de partis permet une « bonne gouvernance ». qui dise quelque chose de sérieux et de précis sur le concept dans son « histoire » et ses « possibilités ». « le point de départ de la spéculation cessa d’être l’humanité en général ». capable de changement et de choix. selon la lumineuse formule de Gierke.octobre 2003 il ne fait simplement pas sens en tant que concept sociologique désignant une réalité sociopolitique. Kaviraj et Khilnani. Ils ont plutôt tendance à aborder la globalisation comme un obstacle à l’émergence d’une société civile (Hawthorn 2003) ou comme un contexte contraignant pouvant être contrôlé avec succès par un État fort. où une politique ethnique. plus précisément sur sa tradition théorique « occidentale » et sur les débats qu’il provoque au « Sud »2. Kaviraj 2003 : 320). Il comporte quinze chapitres que nous n’évoquerons pas tous. est une pratique qui favorise la cohésion sociale tout en permettant aux gens de s’occuper de leurs affaires « privées » . autosuffisant et auto- . récapitulent les conditions d’apparition de cet « espace politique domestique » en tension symbiotique avec un État individuel légitimement souverain (Khilnani 2003 : 32) : 1) une conception partagée de la politique comme étant la participation compétitive. mais qui tous présentent un intérêt à un titre ou à un autre. depuis l’essai du très regretté Ernest Gellner (Gellner 1994). la societas perfecta. 2) une conception spécifique du moi. compétitive. organisée. bien que fondée sur le contraire de la société civile moderne que l’Agence recommande pourtant comme le meilleur moyen de gouvernance (Jenkins 1999. ancré dans une forme particulière de « société civile ». Église ou Oummah) pour devenir l’État souverain. à un monde commun doté d’une carte conceptuelle commune (ce que Rawls a appelé une « culture publique ») . voire conflictuelle. C’est peut-être la raison pour laquelle les auteurs du livre recensé ici ne font pas de place à ce quatrième élément. non seulement des moyens pour une fin. la cité politique cessant d’être une totalité partielle dérivée d’une totalité plus grande (la communauté universelle idéale. Elle ne peut être comprise qu’historiquement comme partie du moment fondateur où.64 — Critique internationale n°21 . 2003). Nous n’en parlerons donc plus car cela ne marche pas toujours aussi bien et Partha Chatterjee. en tire des conséquences plutôt opposées à l’idée de « société civile globale » (Chatterjee 2003)1. la politique. Historicité de la société civile Ce livre mérite d’être salué comme l’un des premiers ouvrages. mais aussi des fins (Khilnani 2003 : 25-29 . peut-être le plus sensible de tous les contributeurs à la globalisation du capital et à la portée universelle qu’elle a conférée au discours européen puis occidental (Chatterjee 1993). Par contraste avec la vulgate de la société civile résumée plus haut – sinon en réaction contre elle –.

c’est-à-dire sans chercher à lui trouver du sens ailleurs que dans son monde culturel d’origine. tous membres réguliers de l’ONU. pour toutes leurs différences. 2003 : 57). c’est-à-dire inviter à chercher d’autres standards d’évaluation que ceux en vigueur dans les États « démocratiques rationnels . où s’enchevêtrent les idées de démocratie.De la lumière sur la société civile — 65 explicatif. 2) elle n’est pas davantage causalement indépendante de l’État. « postulat absurde » qui n’a probablement jamais décrit la réalité partout où l’État était partie prenante de cette réalité (Dunn 2003 : 52). Ainsi jugés. Tous deux appartiennent en effet à des univers intellectuels différents. de rationalité et de mouvements sociaux pluriels. soulignées ici par John Dunn. ont une conception semblable de la société civile comme étant le moyen de traiter le problème politique fondamental : contenir les tendances totalitaires que véhicule la lutte (Freund 1965) ou. en tant que concept sociologique. Universaliser ou particulariser la société civile ? Entre stérilité et ethnocentrisme Le meilleur moyen choisi par les auteurs pour ouvrir la réflexion sur (et le dialogue avec) les sociétés où le concept de société civile n’a pas été élaboré sera de préciser soigneusement ses connotations et dénotations et de pointer ce qu’elle n’est pas. John Dunn excelle dans cet exercice : 1) elle n’est pas référentiellement distincte de l’État. car cette « présomption joliment héroïque » supposerait qu’il est possible de repérer dans l’histoire naturelle de l’univers où commence et s’arrête l’État . peuvent être considérés comme illégitimes ou faux parce qu’ils n’ont pas de société civile. l’« État » étant aujourd’hui présumé inclure toutes les formes d’autorité politique centralisée (même les États « écroulés » – collapsed – sont évalués à l’aune de ce que tout État devrait être) tandis que la « société civile » est présumée exclure. et où « cet État individuel fut considéré comme fondé sur une union d’individus. ait. traiter pacifiquement la juxtaposition antagoniste de jugements individuels partisans et pharisaïques (self-righteous) (Dunn 2000. L’ennui est que l’État s’est répandu universellement au point d’être présenté dans le langage de la Charte des Nations unies comme étant partout le même. Sinon à quoi rimerait le principe de l’« égalité souveraine » ? Cela ne signifie nullement que la société civile.pluralistes » opposés aux sociétés « despotiques . Cette perspective gêne moins les opposants politiques indigènes se réclamant de la démocratie et du libéralisme que les intellectuels et hommes . La seule voie raisonnable est donc de considérer la société civile comme une catégorie analytique distincte de l’État.traditionnelles communautaires ». la même puissance évocatrice que l’État. en conformité aux commandements de la Loi naturelle. en tant que concept juridique. pour former une société armée du pouvoir suprême » (Gierke 1934). Hobbes et Locke. contrairement parfois à l’opinion de ceux qui emploient le terme de façon « naïve » et « ethnocentrique ». selon John Dunn. nombre d’« États ».

Tout cela est bel et bon s’il montre que la « société civile » n’est qu’une configuration parmi d’autres et ne réalise donc nullement le programme génétique de l’humanité (si un tel programme existe). qu’il était rarement aussi fort que le supposait la théorie attribuée à Wittfogel et que de larges marges d’autonomie collective. l’État tributaire (Wolf 1982. pour laquelle Goody connaît ses classiques (Fortes. invite à remettre en cause les deux perspectives car. on en a fait l’inverse des Lumières. 1980) de ne pas considérer l’Asie comme une « périphérie » de l’Europe ni comme une « exception » irrationnelle (c’est ici Weber qui est visé. Mais le concept perd alors tout pouvoir descriptif et explicatif puisqu’il cesse d’être discriminant pour gagner en pouvoir de stipulation idéologique : « Nous sommes tous les mêmes. soit par l’éloignement du domaine du Prince. Mais l’analyse comparative en est-elle améliorée pour autant ? Goody vise à rejeter l’ethnocentrisme richement documenté d’un David Landes (Landes 1998) mais nous ramène à la perpétuelle tentation d’étendre le sens de « société civile » à l’idée de « société » tout court englobant toutes les formes d’associationnisme. prescrit ou acquis. mais comme une variante. plus complexe et discutable qu’elle n’en a l’air sous sa forme condensée.66 — Critique internationale n°21 . déchiré et réduit à l’état sauvage par les guerres de religion. Jack Goody. Goody montre que le « despotisme » pouvait favoriser l’essor économique et la protection sociale. présentée à mon avis à tort comme une critique de Wallerstein (Wallerstein 1974. sous différents habits nous sommes tous des membres bienveillants et coopératifs de . elles perdent toute valeur comme instrument d’analyse comparative. D’où la proposition. ignorantes de l’histoire longue. afin de lui donner le même statut inclusif que l’État (lui-même étendu à tout ce qui n’est pas acéphale ou. holiste-communautaire ou individualiste-libéral. obligatoire ou volontaire. d’une configuration globale commune. toujours à tort à mon sens). la coexistence de systèmes hiérarchiques et de systèmes acéphales permettait de larges poches d’autonomie. dans son incisive contribution. Quant à l’Afrique traditionnelle. différente de la variante européenne. y étaient concédées. mais n’en sont pas moins utiles). segmentaire). Sa thèse. En s’appuyant sur les « recherches récentes » (elles remontent souvent à une vingtaine d’années. économiquement inefficace et politiquement indifférent à la protection sociale et à la promotion de l’idée de citoyenneté. le lieu du despotisme. voire individuelle. soit par la division du pouvoir entre hiérarchies multiples dont certaines étaient rattachées par l’islam à un monde extérieur facteur de résistance (mais aussi parfois de soumission). Après avoir fait de l’« Est » le lieu utopique de tout ce qui manquait à l’« Ouest ». Evans-Pritchard 1940).octobre 2003 politiques occidentaux soucieux de se préserver de l’« occidentalocentrisme » (pour les premiers) et de l’« arrogance impériale » (pour les seconds). à la rigueur. non seulement en dignité mais en fait . à comparer avec Tilly 1990). est à peu près que la configuration européenne ne saurait être présentée comme l’image universelle de la civilité. de la démocratie et de la rationalité instrumentale.

La société civile n’est pas. par exemple dans les États arabes. seuls susceptibles d’entrer sous le label de Gemeinschaft de Tönnies . Oummah. à l’OMC. ou nous le serions que ce soit grâce à l’USAID. autoritaires et affaiblis. dont Sami Zubaida fait justice non d’un point de vue normatif mais empirique. mais un espace de pratiques conformes aux interprétations des principes islamiques et formant un ensemble de réseaux religieux. le PNUD. pour faire sens de ce qu’il observe. à la “bonne gouvernance”. communautaires et économiques (Zubaida 1992. Un bon exemple est fourni par l’idée de « société civile islamique ». Ibrahim 1995 . Pour autant. montre que tout espace politique interne exprimant la résistance de groupes à leur domestication par l’État (Schemeil 2000) n’est « société civile » que s’il est en symbiose avec un État représentatif légitimement souverain (et non en symbiose clientéliste avec des gouvernants non légitimes. et contre. l’USAID. La société civile n’y est pas la société civile libérale d’associations volontaires et pluricommunautaires reconnues et régulées par un État libéral-démocratique. les trois « communautés » classiques (les groupes à açabiya d’Ibn Khaldoun. On ne se lassera jamais de répéter qu’une « société sans État » n’est pas plus une société civile qu’une société face à (ou contre) l’État. à la “délégation démocratique” à un Líder máximo si ne nous en empêchaient pas les méchants exploiteurs-despotes-monstres. ou pas seulement ni fondamentalement. la « communauté musulmane ». l’État. aux “communautés de base”. ». Les « locataires de la maison » s’avisent simplement que c’est la leur. ce qui justifie tous ceux qui voient dans l’islamisme radical contemporain la présence du monde moderne comme si cela suffisait en soi à en faire une idéologie de la société civile. Le débat ouvert par la « société civile islamique ». aux “valeurs asiatiques”. cherche à « serrer » le concept au plus . transposition socialisée et non hiérarchique de l’Eglise catholique universelle et. Al Sayyed 1995 . J’emprunte cette formule à Yves Chevrier (Chevrier 1999). parce que ce sinologue. 2003 . Celui-ci y est politiquement construit comme une constellation d’intérêts dont le compromis et la coexistence deviennent une affaire publique comme la substance même de groupes sociaux devient une affaire d’État et les affaires d’État les affaires de tous. les confréries) ne sont plus celles que nous ont léguées les visions savantes de l’islam classique et l’islamologie. etc.De la lumière sur la société civile — 67 sociétés civiles. à la “solution islamique”. mais un processus ou une forme d’organisation qui fait du régime politique le lieu légitime du social. Ismail 1992 . Dans la plupart des pays musulmans. un ensemble de groupes ou d’organes. sous le nom de « secteur islamique ». sinon comme patrons dispensateurs de services privés). qui est en réalité un concept différent de celui de la société civile. Moussali 1995)4. les « secteurs » sociaux construits par (la relation à) l’État ne sont pas tous soumis à la pesante tyrannie du gouvernement comme secteurs d’activité spécialisée dotée d’un personnel propre5. Or certaines de ces communautés ont été modernisées3 dans. à la “globalisation financière et/ou humanitaire”. intermédiaires. au PNUD.

direct ou indirect.octobre 2003 près pour en faire un auxiliaire de son analyse de terrain au lieu de le distendre pour en faire un label qui. L’État a cherché à créer ses propres « racines morales » comme si un arbre transplanté cherchait à pousser des racines dans un terrain (social) qui ne les nourrit pas. a été le premier véhicule d’une demande politique moderne d’égalité de droits individuels qui ait conduit au nationalisme. pour lequel la recherche de la souveraineté n’était pas d’abord la recherche d’un « État moderne » contre l’absolutisme. local et parfois transnational. a signifié l’introduction d’un État produit par la souveraineté politique hobbésienne-lockienne dans des sociétés où cet « État » (de Hobbes ou de Bodin) ne jouait guère de rôle dans la production de la loi commune. ont tenté de discipliner celle-ci pour que l’État crée la société civile sous la forme d’une « association libre de citoyens libres » (je cite l’un des programmes du FLN algérien en 1976. Schemeil 2003) ne nous mènerait pas très loin s’il ne nous aidait à progresser dans la comparaison historique. Quand il le faisait. c’était en tant que vicaire d’une loi qu’il ne posait pas. faite à la fois d’associations fondées sur des liens prescrits et d’associations volontaires. démocratie. Les groupes n’étaient donc pas réunis dans une « société » vue comme contractuelle. elle était concurrencée par un autre collectif (ou un collectif de collectifs) parfois ethnique. dans le même ouvrage. à couvrir trop de choses. parce qu’elle était naturelle ou divine. mais qu’elles sont appelées à nourrir. Largement minoritaire dans la population. Face à ce défi. La volonté totale de l’État et l’apprentissage de la mobilisation sociale par les masses sont deux éléments propres aux situations . n’en identifie plus aucune. permise (et menacée) par l’« État ». l’émergence d’une petite société civile indigène. oppose radicalement la société civile européenne (« millsienne ») qu’il qualifie d’ascendante (bottom up) et anti-utopique à la société civile « néoconfucéenne ». près de quinze ans après l’indépendance). le nationalisme qui a finalement triomphé ne reflétait pas seulement la volonté de cette société civile indigène de se donner un État qui lui soit propre. toujours populiste et communautaire. parfois religieux. L’État colonial a permis. après leur victoire. Les pages denses et lumineuses dans lesquelles Kaviraj résume l’argument postcolonial me permettent de le reformuler ainsi : l’État colonial. parfois contre sa logique impériale. avec sa prétention au contrôle souverain. Cela dit. société politique Le fait que la société civile ne soit pas n’importe quel type de relation entre le gouvernement et les communautés (Chatterjee 1999 . Pourtant. créée par un État étranger. mais le rejet de la tutelle des étrangers et l’accès aux bénéfices attendus de leur retrait. inchoative. le nationalisme a fini par se donner comme le représentant de la société tout entière et ses élites. Chevrier me paraît plus flexible que son confrère Metzger qui. Cette société civile indigène. Société civile. « descendante » et utopique.68 — Critique internationale n°21 .

La « société politique ». lorsque l’État était d’abord un gendarme et un guerrier et que les masses paysannes avaient le bon goût d’être clientélisées par des autorités traditionnelles non hostiles à l’État ou par les nouveaux cadres de la société civile. 2) si la question de la modernité de la société civile a dominé le débat né des transformations sociales de la période coloniale. 4) leur accès à l’État dépend de leur capacité de pression et de formation de coalitions6. car il permet de poser à frais nouveaux. Elles sont. la « société civile » a fini par devenir un élément de la démocratie. le contrat. 2) ils n’en prétendent pas moins revendiquer leurs « droits » . Chatterjee ne va pas plus loin. c’est-à-dire entre la société civile et la société politique. le vieux couple de l’« esprit révolutionnaire » (Kolakowski 1977) et de la guerre de l’état de nature au sein de l’état civil. dans son chapitre. Chatterjee choisit. au sein de la société politique.De la lumière sur la société civile — 69 postcoloniales. ils n’existent et ne survivent qu’en marge de la loi ou contre elle . exprimée de façon inadéquate mais efficace au cas par cas par des termes tels que « clientélisme ». « patronage ». La question du fanatisme occupe à nouveau le devant de la scène. Après . la procédure décisionnelle de négociation et de délibération. le contraire tend à se produire dans les États postcoloniaux. Analysant cette configuration. la question de la démocratie la remplace dans la société politique de la période postcoloniale . Il constate qu’ainsi entendue. « mobilisation de masse ». elle exclut de son champ la grande majorité de la population des États en développement pour qui elle ne fait simplement pas sens dans leur manière de comprendre leur vie quotidienne. Chatterjee en identifie les caractères suivants : 1) la violation de la loi est constitutive de ces groupes et non un simple moyen d’arriver à leurs fins . la liberté de joindre et de quitter les associations. dans l’histoire européenne et nord-américaine. en revanche. de garder à la société civile son sens original de la vie associative fondée sur l’égalité et l’autonomie individuelles. la société politique s’y substitue dans la période postcoloniale . est un instrument de mobilisation sociale pour l’accès aux ressources de la providence étatique. 3) accordés collectivement à des « communautés » . La société civile et ses ennemis. Chatterjee conclut son survol de la modernité non occidentale par ces trois propositions : 1) si le site pertinent des transformations de la période coloniale fut la société civile. tout à fait étrangères aux conditions historiques dans lesquelles s’est développée la société civile européenne. On sait le titre « poppérien » qu’Ernest Gellner avait donné à sa propre réflexion sur la société civile : Conditions de la liberté. « ethnicité ». Si. 3) une opposition est donc susceptible d’apparaître entre la modernité et la démocratie. les droits et devoirs juridiques formellement posés. tels les squatters ou les paysans sans terre. Il y adjoint donc le concept de « société politique » fonctionnant selon d’autres formes d’intermédiation horizontale (entre groupes) et verticale (avec l’État). Il a déjà suffisamment fait progresser la réflexion grâce à cette modernisation du thème léniniste du « double pouvoir ».

et président de l’Association française de science politique. Il y a une bonne quarantaine d’années. il peut se faire quand même qu’ils aient raison. féminisme) est Rosenblum & Post 2001. ont toujours tendance à trouver meilleur le temps de leur jeunesse parce qu’ils regrettent non ce temps mais leur jeunesse. Pour des analyses empiriques des formes de mobilisation sociale relevant souvent. Je n’ai pu prendre à ce jour connaissance que d’extraits de Frydman 2004 (à paraître). mais ce ne sera pas dans le sens entendu depuis toujours par les théories classiques de la société civile ou.leca@sciences-po. Magnette 2004) qui a pour caractéristique de « ne pouvoir se passer de l’État » (Magnette 2003 : 252) alors que celui-ci n’existe pas.70 — Critique internationale n°21 . mais inspirée par des préoccupations analogues. L’autre recueil intéressant prenant en compte différentes perspectives (traditions religieuses. ajoutet-il. si c’est dans ce sens. 5. la générosité humanitaire et les « processus de paix » ne se sont jamais aussi bien portés. Costa. voir aussi Papadopoulos 2003). La société civile et ses insuffisances. I Jean Leca est professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris. Mais. Les vieux. 2. voir Stepan 1988 . Cette « société civile » est au concept authentique ce que la « gouvernance » est au gouvernement et la contrefaçon à l’original. je me prends à rêver d’un livre provocant et aussi peu « hayékien » que possible : Conditions de la justice. Linz. mais pas toujours. Et tant pis si je me fais accuser de « fétichisme du concept ». Il travaille actuellement à un livre sur le libéralisme face au monde de Carl Schmitt (à paraître aux Presses de Sciences Po en 2004). voir Bennani-Chraïbi. entre société civile et société politique.octobre 2003 avoir lu et médité ce beau recueil.fr 1. Fillieule 2003. On va évidemment m’accuser d’archéoléninisme religieux ou de pessimisme bougon devant un monde où l’état de droit. Pour les mêmes raisons. nous ne parlerons pas davantage de l’entité (ignorée dans le livre préoccupé par d’autres objets) nommée « société civile européenne » (par ex. . qui font de leur mieux pour se démarquer de la société civile occidentale. Je ne prétends nullement que la société civile islamique est insusceptible de produire et de stabiliser l’individualisation et la subjectivation. théorie critique. 6. Clifford Geertz avait remarqué que l’État postcolonial ne faisait pas disparaître les liens primordiaux mais simplement les modernisait et les politisait (Geertz 1963). 4. Stepan 1996. ce sera alors un effet non voulu par ses membres intellectuels. ce qui fait que l’Union « tend à produire une “société civile” durablement dépolitisée » (Ibid : 255 . définie comme l’arène dans laquelle la contestation peut avoir accès à (et s’assurer le contrôle de) l’appareil d’État et des pouvoirs publics. Pour une distinction nettement plus tranquillisante. Armstrong 2002 . associé au CERI. dit Machiavel quelque part. de la société politique. On pourrait imputer cette vue à Foucault pour qui la société civile n’est rien d’autre qu’une technique d’assujettissement des humains qui deviennent ainsi gouvernables (Foucault 1989 : 112-113). chacun sait cela. E-mail : jean. droit naturel. 3.

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