De la lumière sur la société civile

par Jean Leca

Le cours de la recherche

a société civile est comme la sorcière de nos contes : tantôt une rombière aussi chenue, SUDIPTA KAVIRAJ & SUNIL KHILNANI (eds) locale et datée que les vieux enchanteurs qui Civil Society, History and Possibilities lui ont servi de partenaires (Ferguson, Cambridge, Cambridge University Press Hobbes, Locke, Hutcheson dans leurs forêts & New Delhi, Foundations Books, d’Écosse, d’Angleterre ou d’Irlande, ou 2003, 330 pages. encore Hegel sur le sol sablonneux de la Prusse), tantôt une Miss Univers multiethnique et multifonctionnelle, aux impeccables mensurations admirées de tous sous le sari, le tchador ou la mini-jupe. Non que rien d’intéressant n’ait été dit depuis la création du concept par les pères fondateurs jusqu’à son dernier avatar, tout récent, mais les analyses du phénomène sont noyées dans une vulgate fort discutable, dont l’essentiel tient en quelques propositions.

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La vulgate de la société civile
Du point de vue empirique, la société civile est un groupe concret observable immédiatement à partir de ses membres qui ne sont ni des politiciens professionnels ni leurs clients (ni, par extension, les militants des partis politiques) ni le personnel administratif (qui pose toute une série de problèmes d’identification sur lesquels Balzac s’est livré aux variations les plus réjouissantes dans Les employés) ; allez donc savoir pourquoi Hegel range la bureaucratie dans la société civile et surtout cherchez, parmi tous les grands fondateurs du concept, qui a jamais parlé en ces termes. Du point de vue normatif, la société civile est tout ce qui est bien. C’est là où l’on n’a jamais tort, le lieu de la liberté et de la coopération librement fabriquée, l’ordre spontané du marché ou des communautés ou des ONG (selon les paroisses), opposé à l’ordre construit et imposé par un État source de tous les maux (ou du moins de beaucoup), le catalogue de ces maux variant lui aussi grandement selon les paroisses, libérales, libertaires, populistes, altermondialistes, islamistes, etc. Même Locke ne s’y retrouverait pas, sans parler de Hegel, Marx, Tocqueville ou Durkheim. Quant à Hayek, seul grand théoricien sérieux de l’ordre libéral, spontané et abstrait, contre un État organisé en vue d’un ordre concret, il faudrait tout

Lectures

d’actionnaire ou de membre d’une minorité ethnique. dont l’égale dignité. Mais . sociale. de peser. qualifié de façons différentes selon les cultures. après la démocratie populaire. de marchés financiers. Ce terme est fréquemment employé. sur lequel flotterait quelque chose qui n’est ni un État ni une confédération ni une alliance. d’hommes d’affaires. de cadres supérieurs. la démocratie tribale. Serait-ce parce qu’on ne peut le séparer de celui d’État dans ses connotations les plus « socialistes » et les plus éloignées de l’ordre spontané ? Du côté de l’épistémologie..De la lumière sur la société civile — 63 de même se demander pourquoi il n’emploie jamais le terme. marquées par l’« impatience évangélique ». Il est aussi utilisé par les philosophes. les déconstructivistes et quelques autres. nommée « communauté internationale ». de militants. nous avons aujourd’hui la société civile islamique. de travailleur. la société civile est considérée comme un concept universel. de fonctionnaires d’organisations internationales. mais aussi de femme. combinée avec leur radicale diversité et incommensurabilité (c’est contradictoire mais qui s’en avise ?) est tenue pour un article de foi. à juste titre. sorte de mouvement brownien fait d’experts. Ayant. ce qui implique une foi darwinienne dans l’évolution naturelle des sociétés ou un effort moralement un peu gênant. C’est seulement après avoir établi le caractère historiquement situé de la société civile qu’il est possible d’aborder les problèmes de « greffes » de concepts et d’organisations (Bayart 1997). de migrant. etc. islamique. pour désigner un horizon transcendantal et par les juristes pour désigner une condition logique de possibilité du droit international général (non conventionnel) et l’utiliser comme un levier d’action pour promouvoir des pactes et des juridictions de protection des droits de l’homme sous la forme d’humain générique. surtout kantiens. mais une entité politique spectrale. je ne prétends pas qu’un concept soit le miroir du réel et ne puisse être altéré. Kaviraj 2003 : 323). néoconfucéenne. Cette posture rigoureuse et prudente présente l’avantage complémentaire de signaler l’extraordinaire bizarrerie d’un quatrième élément de la vulgate actuelle : l’idée d’une « société civile globale » (ou même simplement « européenne »). de programmes de lutte contre la pauvreté et pour la sécurité humaine. et parfois de juger sévèrement en termes prescriptifs les tentatives. de créer des sociétés civiles pour forcer gentiment les peuples à être libres en extrayant de leurs cultures ce qu’elles ont de répressif par l’utilisation des « coalitions modernes ». de transfert culturel programmé (Young 1995 . de savants. Nous avons eu. et surtout aux résultats incertains. etc. par les diplomates et les hommes politiques (et par les journalistes qui les citent et les font parler) pour donner l’illusion qu’ils peuvent se permettre de ne pas « décider » et donc d’échapper à leurs responsabilités. il faut bien commencer par savoir de quoi on parle et comment on est arrivé à en parler. comme tout le monde. . d’ONG. mais pour mesurer ses altérations et déterminer l’intérêt du problème qu’elles posent. lu pieusement Derrida. etc. de règlements commerciaux.

Historicité de la société civile Ce livre mérite d’être salué comme l’un des premiers ouvrages. récapitulent les conditions d’apparition de cet « espace politique domestique » en tension symbiotique avec un État individuel légitimement souverain (Khilnani 2003 : 32) : 1) une conception partagée de la politique comme étant la participation compétitive. à un monde commun doté d’une carte conceptuelle commune (ce que Rawls a appelé une « culture publique ») . bien que fondée sur le contraire de la société civile moderne que l’Agence recommande pourtant comme le meilleur moyen de gouvernance (Jenkins 1999. « le point de départ de la spéculation cessa d’être l’humanité en général ». compétitive. non seulement des moyens pour une fin. Par contraste avec la vulgate de la société civile résumée plus haut – sinon en réaction contre elle –. depuis l’essai du très regretté Ernest Gellner (Gellner 1994). Église ou Oummah) pour devenir l’État souverain. Kaviraj et Khilnani. Ils ont plutôt tendance à aborder la globalisation comme un obstacle à l’émergence d’une société civile (Hawthorn 2003) ou comme un contexte contraignant pouvant être contrôlé avec succès par un État fort. la cité politique cessant d’être une totalité partielle dérivée d’une totalité plus grande (la communauté universelle idéale. la societas perfecta. ancré dans une forme particulière de « société civile ».64 — Critique internationale n°21 . la politique. selon la lumineuse formule de Gierke. est une pratique qui favorise la cohésion sociale tout en permettant aux gens de s’occuper de leurs affaires « privées » . autosuffisant et auto- . qui dise quelque chose de sérieux et de précis sur le concept dans son « histoire » et ses « possibilités ». Nous n’en parlerons donc plus car cela ne marche pas toujours aussi bien et Partha Chatterjee. Il comporte quinze chapitres que nous n’évoquerons pas tous. peut-être le plus sensible de tous les contributeurs à la globalisation du capital et à la portée universelle qu’elle a conférée au discours européen puis occidental (Chatterjee 1993). C’est peut-être la raison pour laquelle les auteurs du livre recensé ici ne font pas de place à ce quatrième élément. 2) une conception spécifique du moi. chacun pour son compte. plus précisément sur sa tradition théorique « occidentale » et sur les débats qu’il provoque au « Sud »2. liée au système de partis permet une « bonne gouvernance ». Elle ne peut être comprise qu’historiquement comme partie du moment fondateur où. 2003).octobre 2003 il ne fait simplement pas sens en tant que concept sociologique désignant une réalité sociopolitique. capable de changement et de choix. voire conflictuelle. mais aussi des fins (Khilnani 2003 : 25-29 . organisée. conforme aux vœux de l’USAID. en tant qu’elle oppose des parties. mais qui tous présentent un intérêt à un titre ou à un autre. en tire des conséquences plutôt opposées à l’idée de « société civile globale » (Chatterjee 2003)1. Kaviraj 2003 : 320). où une politique ethnique.

2003 : 57). car cette « présomption joliment héroïque » supposerait qu’il est possible de repérer dans l’histoire naturelle de l’univers où commence et s’arrête l’État . pour former une société armée du pouvoir suprême » (Gierke 1934). contrairement parfois à l’opinion de ceux qui emploient le terme de façon « naïve » et « ethnocentrique ». Sinon à quoi rimerait le principe de l’« égalité souveraine » ? Cela ne signifie nullement que la société civile. de rationalité et de mouvements sociaux pluriels. « postulat absurde » qui n’a probablement jamais décrit la réalité partout où l’État était partie prenante de cette réalité (Dunn 2003 : 52).De la lumière sur la société civile — 65 explicatif. c’est-à-dire sans chercher à lui trouver du sens ailleurs que dans son monde culturel d’origine. L’ennui est que l’État s’est répandu universellement au point d’être présenté dans le langage de la Charte des Nations unies comme étant partout le même. c’est-à-dire inviter à chercher d’autres standards d’évaluation que ceux en vigueur dans les États « démocratiques rationnels . Cette perspective gêne moins les opposants politiques indigènes se réclamant de la démocratie et du libéralisme que les intellectuels et hommes . 2) elle n’est pas davantage causalement indépendante de l’État.traditionnelles communautaires ». où s’enchevêtrent les idées de démocratie. Universaliser ou particulariser la société civile ? Entre stérilité et ethnocentrisme Le meilleur moyen choisi par les auteurs pour ouvrir la réflexion sur (et le dialogue avec) les sociétés où le concept de société civile n’a pas été élaboré sera de préciser soigneusement ses connotations et dénotations et de pointer ce qu’elle n’est pas. en conformité aux commandements de la Loi naturelle. Hobbes et Locke. soulignées ici par John Dunn. en tant que concept sociologique. John Dunn excelle dans cet exercice : 1) elle n’est pas référentiellement distincte de l’État. Tous deux appartiennent en effet à des univers intellectuels différents. Ainsi jugés. selon John Dunn. tous membres réguliers de l’ONU. la même puissance évocatrice que l’État.pluralistes » opposés aux sociétés « despotiques . et où « cet État individuel fut considéré comme fondé sur une union d’individus. nombre d’« États ». traiter pacifiquement la juxtaposition antagoniste de jugements individuels partisans et pharisaïques (self-righteous) (Dunn 2000. en tant que concept juridique. peuvent être considérés comme illégitimes ou faux parce qu’ils n’ont pas de société civile. ait. l’« État » étant aujourd’hui présumé inclure toutes les formes d’autorité politique centralisée (même les États « écroulés » – collapsed – sont évalués à l’aune de ce que tout État devrait être) tandis que la « société civile » est présumée exclure. La seule voie raisonnable est donc de considérer la société civile comme une catégorie analytique distincte de l’État. ont une conception semblable de la société civile comme étant le moyen de traiter le problème politique fondamental : contenir les tendances totalitaires que véhicule la lutte (Freund 1965) ou. pour toutes leurs différences.

holiste-communautaire ou individualiste-libéral. est à peu près que la configuration européenne ne saurait être présentée comme l’image universelle de la civilité. Goody montre que le « despotisme » pouvait favoriser l’essor économique et la protection sociale. non seulement en dignité mais en fait . voire individuelle. d’une configuration globale commune. 1980) de ne pas considérer l’Asie comme une « périphérie » de l’Europe ni comme une « exception » irrationnelle (c’est ici Weber qui est visé. afin de lui donner le même statut inclusif que l’État (lui-même étendu à tout ce qui n’est pas acéphale ou. de la démocratie et de la rationalité instrumentale. mais comme une variante. on en a fait l’inverse des Lumières. qu’il était rarement aussi fort que le supposait la théorie attribuée à Wittfogel et que de larges marges d’autonomie collective. déchiré et réduit à l’état sauvage par les guerres de religion. D’où la proposition.octobre 2003 politiques occidentaux soucieux de se préserver de l’« occidentalocentrisme » (pour les premiers) et de l’« arrogance impériale » (pour les seconds). En s’appuyant sur les « recherches récentes » (elles remontent souvent à une vingtaine d’années. obligatoire ou volontaire. présentée à mon avis à tort comme une critique de Wallerstein (Wallerstein 1974. Jack Goody. Quant à l’Afrique traditionnelle. Evans-Pritchard 1940). soit par la division du pouvoir entre hiérarchies multiples dont certaines étaient rattachées par l’islam à un monde extérieur facteur de résistance (mais aussi parfois de soumission). Mais l’analyse comparative en est-elle améliorée pour autant ? Goody vise à rejeter l’ethnocentrisme richement documenté d’un David Landes (Landes 1998) mais nous ramène à la perpétuelle tentation d’étendre le sens de « société civile » à l’idée de « société » tout court englobant toutes les formes d’associationnisme. différente de la variante européenne. sous différents habits nous sommes tous des membres bienveillants et coopératifs de . segmentaire). soit par l’éloignement du domaine du Prince. économiquement inefficace et politiquement indifférent à la protection sociale et à la promotion de l’idée de citoyenneté. toujours à tort à mon sens). elles perdent toute valeur comme instrument d’analyse comparative. le lieu du despotisme. Mais le concept perd alors tout pouvoir descriptif et explicatif puisqu’il cesse d’être discriminant pour gagner en pouvoir de stipulation idéologique : « Nous sommes tous les mêmes. plus complexe et discutable qu’elle n’en a l’air sous sa forme condensée.66 — Critique internationale n°21 . pour laquelle Goody connaît ses classiques (Fortes. Après avoir fait de l’« Est » le lieu utopique de tout ce qui manquait à l’« Ouest ». y étaient concédées. à comparer avec Tilly 1990). invite à remettre en cause les deux perspectives car. Tout cela est bel et bon s’il montre que la « société civile » n’est qu’une configuration parmi d’autres et ne réalise donc nullement le programme génétique de l’humanité (si un tel programme existe). dans son incisive contribution. ignorantes de l’histoire longue. prescrit ou acquis. Sa thèse. l’État tributaire (Wolf 1982. mais n’en sont pas moins utiles). à la rigueur. la coexistence de systèmes hiérarchiques et de systèmes acéphales permettait de larges poches d’autonomie.

Oummah. autoritaires et affaiblis. au PNUD. aux “communautés de base”. Les « locataires de la maison » s’avisent simplement que c’est la leur.De la lumière sur la société civile — 67 sociétés civiles. ce qui justifie tous ceux qui voient dans l’islamisme radical contemporain la présence du monde moderne comme si cela suffisait en soi à en faire une idéologie de la société civile. à la “solution islamique”. etc. parce que ce sinologue. Dans la plupart des pays musulmans. un ensemble de groupes ou d’organes. Moussali 1995)4. Ismail 1992 . sinon comme patrons dispensateurs de services privés). les confréries) ne sont plus celles que nous ont léguées les visions savantes de l’islam classique et l’islamologie. J’emprunte cette formule à Yves Chevrier (Chevrier 1999). à l’OMC. Or certaines de ces communautés ont été modernisées3 dans. les « secteurs » sociaux construits par (la relation à) l’État ne sont pas tous soumis à la pesante tyrannie du gouvernement comme secteurs d’activité spécialisée dotée d’un personnel propre5. pour faire sens de ce qu’il observe. mais un espace de pratiques conformes aux interprétations des principes islamiques et formant un ensemble de réseaux religieux. seuls susceptibles d’entrer sous le label de Gemeinschaft de Tönnies . communautaires et économiques (Zubaida 1992. Le débat ouvert par la « société civile islamique ». l’État. dont Sami Zubaida fait justice non d’un point de vue normatif mais empirique. Al Sayyed 1995 . Pour autant. ou pas seulement ni fondamentalement. les trois « communautés » classiques (les groupes à açabiya d’Ibn Khaldoun. Ibrahim 1995 . On ne se lassera jamais de répéter qu’une « société sans État » n’est pas plus une société civile qu’une société face à (ou contre) l’État. la « communauté musulmane ». à la “bonne gouvernance”. qui est en réalité un concept différent de celui de la société civile. par exemple dans les États arabes. mais un processus ou une forme d’organisation qui fait du régime politique le lieu légitime du social. le PNUD. La société civile n’est pas. à la “délégation démocratique” à un Líder máximo si ne nous en empêchaient pas les méchants exploiteurs-despotes-monstres. à la “globalisation financière et/ou humanitaire”. et contre. ou nous le serions que ce soit grâce à l’USAID. aux “valeurs asiatiques”. ». montre que tout espace politique interne exprimant la résistance de groupes à leur domestication par l’État (Schemeil 2000) n’est « société civile » que s’il est en symbiose avec un État représentatif légitimement souverain (et non en symbiose clientéliste avec des gouvernants non légitimes. l’USAID. intermédiaires. La société civile n’y est pas la société civile libérale d’associations volontaires et pluricommunautaires reconnues et régulées par un État libéral-démocratique. 2003 . Un bon exemple est fourni par l’idée de « société civile islamique ». transposition socialisée et non hiérarchique de l’Eglise catholique universelle et. Celui-ci y est politiquement construit comme une constellation d’intérêts dont le compromis et la coexistence deviennent une affaire publique comme la substance même de groupes sociaux devient une affaire d’État et les affaires d’État les affaires de tous. sous le nom de « secteur islamique ». cherche à « serrer » le concept au plus .

a été le premier véhicule d’une demande politique moderne d’égalité de droits individuels qui ait conduit au nationalisme. à couvrir trop de choses. parce qu’elle était naturelle ou divine. parfois religieux. toujours populiste et communautaire. Schemeil 2003) ne nous mènerait pas très loin s’il ne nous aidait à progresser dans la comparaison historique. créée par un État étranger. « descendante » et utopique. a signifié l’introduction d’un État produit par la souveraineté politique hobbésienne-lockienne dans des sociétés où cet « État » (de Hobbes ou de Bodin) ne jouait guère de rôle dans la production de la loi commune. c’était en tant que vicaire d’une loi qu’il ne posait pas. Quand il le faisait. Les pages denses et lumineuses dans lesquelles Kaviraj résume l’argument postcolonial me permettent de le reformuler ainsi : l’État colonial. Société civile. La volonté totale de l’État et l’apprentissage de la mobilisation sociale par les masses sont deux éléments propres aux situations . Face à ce défi.68 — Critique internationale n°21 . dans le même ouvrage. ont tenté de discipliner celle-ci pour que l’État crée la société civile sous la forme d’une « association libre de citoyens libres » (je cite l’un des programmes du FLN algérien en 1976. après leur victoire. direct ou indirect. le nationalisme qui a finalement triomphé ne reflétait pas seulement la volonté de cette société civile indigène de se donner un État qui lui soit propre. démocratie. mais le rejet de la tutelle des étrangers et l’accès aux bénéfices attendus de leur retrait. elle était concurrencée par un autre collectif (ou un collectif de collectifs) parfois ethnique. n’en identifie plus aucune. l’émergence d’une petite société civile indigène. permise (et menacée) par l’« État ». parfois contre sa logique impériale. mais qu’elles sont appelées à nourrir. faite à la fois d’associations fondées sur des liens prescrits et d’associations volontaires. près de quinze ans après l’indépendance). local et parfois transnational. Cela dit. oppose radicalement la société civile européenne (« millsienne ») qu’il qualifie d’ascendante (bottom up) et anti-utopique à la société civile « néoconfucéenne ». société politique Le fait que la société civile ne soit pas n’importe quel type de relation entre le gouvernement et les communautés (Chatterjee 1999 . le nationalisme a fini par se donner comme le représentant de la société tout entière et ses élites. Largement minoritaire dans la population. inchoative. Les groupes n’étaient donc pas réunis dans une « société » vue comme contractuelle. avec sa prétention au contrôle souverain. Cette société civile indigène. L’État colonial a permis. Chevrier me paraît plus flexible que son confrère Metzger qui. L’État a cherché à créer ses propres « racines morales » comme si un arbre transplanté cherchait à pousser des racines dans un terrain (social) qui ne les nourrit pas.octobre 2003 près pour en faire un auxiliaire de son analyse de terrain au lieu de le distendre pour en faire un label qui. pour lequel la recherche de la souveraineté n’était pas d’abord la recherche d’un « État moderne » contre l’absolutisme. Pourtant.

exprimée de façon inadéquate mais efficace au cas par cas par des termes tels que « clientélisme ». de garder à la société civile son sens original de la vie associative fondée sur l’égalité et l’autonomie individuelles. Il a déjà suffisamment fait progresser la réflexion grâce à cette modernisation du thème léniniste du « double pouvoir ». car il permet de poser à frais nouveaux. La « société politique ». La société civile et ses ennemis. On sait le titre « poppérien » qu’Ernest Gellner avait donné à sa propre réflexion sur la société civile : Conditions de la liberté. 3) une opposition est donc susceptible d’apparaître entre la modernité et la démocratie. « mobilisation de masse ». Analysant cette configuration. La question du fanatisme occupe à nouveau le devant de la scène. 2) si la question de la modernité de la société civile a dominé le débat né des transformations sociales de la période coloniale. au sein de la société politique. la « société civile » a fini par devenir un élément de la démocratie. 2) ils n’en prétendent pas moins revendiquer leurs « droits » . Chatterjee conclut son survol de la modernité non occidentale par ces trois propositions : 1) si le site pertinent des transformations de la période coloniale fut la société civile. est un instrument de mobilisation sociale pour l’accès aux ressources de la providence étatique. lorsque l’État était d’abord un gendarme et un guerrier et que les masses paysannes avaient le bon goût d’être clientélisées par des autorités traditionnelles non hostiles à l’État ou par les nouveaux cadres de la société civile. Il y adjoint donc le concept de « société politique » fonctionnant selon d’autres formes d’intermédiation horizontale (entre groupes) et verticale (avec l’État). en revanche. Chatterjee choisit. le vieux couple de l’« esprit révolutionnaire » (Kolakowski 1977) et de la guerre de l’état de nature au sein de l’état civil. les droits et devoirs juridiques formellement posés. 4) leur accès à l’État dépend de leur capacité de pression et de formation de coalitions6. Si. la question de la démocratie la remplace dans la société politique de la période postcoloniale . « ethnicité ». dans l’histoire européenne et nord-américaine. Elles sont. « patronage ». tels les squatters ou les paysans sans terre. le contraire tend à se produire dans les États postcoloniaux. Chatterjee en identifie les caractères suivants : 1) la violation de la loi est constitutive de ces groupes et non un simple moyen d’arriver à leurs fins . la procédure décisionnelle de négociation et de délibération. Il constate qu’ainsi entendue. c’est-à-dire entre la société civile et la société politique. Chatterjee ne va pas plus loin. elle exclut de son champ la grande majorité de la population des États en développement pour qui elle ne fait simplement pas sens dans leur manière de comprendre leur vie quotidienne. dans son chapitre. Après . 3) accordés collectivement à des « communautés » . le contrat. tout à fait étrangères aux conditions historiques dans lesquelles s’est développée la société civile européenne. la liberté de joindre et de quitter les associations. ils n’existent et ne survivent qu’en marge de la loi ou contre elle . la société politique s’y substitue dans la période postcoloniale .De la lumière sur la société civile — 69 postcoloniales.

Il y a une bonne quarantaine d’années. 5. mais pas toujours.octobre 2003 avoir lu et médité ce beau recueil. 6. On va évidemment m’accuser d’archéoléninisme religieux ou de pessimisme bougon devant un monde où l’état de droit. Pour des analyses empiriques des formes de mobilisation sociale relevant souvent. L’autre recueil intéressant prenant en compte différentes perspectives (traditions religieuses. définie comme l’arène dans laquelle la contestation peut avoir accès à (et s’assurer le contrôle de) l’appareil d’État et des pouvoirs publics. qui font de leur mieux pour se démarquer de la société civile occidentale. La société civile et ses insuffisances. droit naturel. ce qui fait que l’Union « tend à produire une “société civile” durablement dépolitisée » (Ibid : 255 . entre société civile et société politique. Linz. voir aussi Papadopoulos 2003). dit Machiavel quelque part. ce sera alors un effet non voulu par ses membres intellectuels. Pour les mêmes raisons. je me prends à rêver d’un livre provocant et aussi peu « hayékien » que possible : Conditions de la justice. Je ne prétends nullement que la société civile islamique est insusceptible de produire et de stabiliser l’individualisation et la subjectivation. Et tant pis si je me fais accuser de « fétichisme du concept ». Clifford Geertz avait remarqué que l’État postcolonial ne faisait pas disparaître les liens primordiaux mais simplement les modernisait et les politisait (Geertz 1963). féminisme) est Rosenblum & Post 2001. Les vieux. ont toujours tendance à trouver meilleur le temps de leur jeunesse parce qu’ils regrettent non ce temps mais leur jeunesse. nous ne parlerons pas davantage de l’entité (ignorée dans le livre préoccupé par d’autres objets) nommée « société civile européenne » (par ex. 2. si c’est dans ce sens. mais ce ne sera pas dans le sens entendu depuis toujours par les théories classiques de la société civile ou. On pourrait imputer cette vue à Foucault pour qui la société civile n’est rien d’autre qu’une technique d’assujettissement des humains qui deviennent ainsi gouvernables (Foucault 1989 : 112-113). chacun sait cela. mais inspirée par des préoccupations analogues. Cette « société civile » est au concept authentique ce que la « gouvernance » est au gouvernement et la contrefaçon à l’original. Je n’ai pu prendre à ce jour connaissance que d’extraits de Frydman 2004 (à paraître). voir Stepan 1988 . Fillieule 2003. Armstrong 2002 . théorie critique. 4.70 — Critique internationale n°21 . il peut se faire quand même qu’ils aient raison. 3. et président de l’Association française de science politique. de la société politique.leca@sciences-po. Il travaille actuellement à un livre sur le libéralisme face au monde de Carl Schmitt (à paraître aux Presses de Sciences Po en 2004). Mais. la générosité humanitaire et les « processus de paix » ne se sont jamais aussi bien portés. ajoutet-il. associé au CERI. I Jean Leca est professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris.fr 1. Stepan 1996. Costa. voir Bennani-Chraïbi. Magnette 2004) qui a pour caractéristique de « ne pouvoir se passer de l’État » (Magnette 2003 : 252) alors que celui-ci n’existe pas. E-mail : jean. . Pour une distinction nettement plus tranquillisante.

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