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P IERRE B OURETZ

Hannah Arendt et le sionisme :

Cassandre aux pieds d’argile

NTERROGÉE EN NOVEMBRE 1972 sur ses opinions

politiques, Hannah Arendt répondait : « Je n’appar- tiens à aucun groupe. Vous savez que le seul groupe

auquel j’ai jamais appartenu était celui des sionistes. C’était bien sûr seulement à cause d’Hitler. C’était entre 1933 et 1943. Ensuite, j’ai rompu 1 . » Au moment précis du centenaire de la mort de Theodor Herzl, tandis que nombre de ceux qui remettent en cause son héri- tage se définissent depuis plusieurs années comme « post-sionistes » et alors que certaines formes de l’antisionisme aux deux extrêmes du spectre politique touchent à l’antisémitisme, il sera essentiellement question de la critique du sionisme développée par Hannah Arendt après cette rupture. Il n’est toutefois pas inutile de s’attarder sur les formes de son engagement dans ce mouvement durant les dix années qui la précèdent. À Paris, Hannah Arendt s’est occupée du transfert d’enfants et d’adolescents juifs en Palestine dans le cadre de l’ Aliyah des jeunes, occasion pour elle d’un premier séjour en Palestine au printemps 1935. Mais elle semble surtout garder de ses sept années parisiennes

I

1. Hannah Arendt, « On Hannah Arendt », in Melvyn A. Hill (éd.), Hannah Arendt: The Recovery of the Public World , New York, St. Martin’s Press, 1979, p. 334. Cet article est issu d’une communication au colloque « L’antisionisme au 20 e siècle », organisé à Berlin les 2 et 3 juillet 2004 par Fabrice d’Almeida, Jean-Marc Dreyfus et Jacques Ehrenfreund. On notera que l’argumentaire de ce colloque proposait cette définition de l’anti- sionisme : « Une opposition à l’existence d’un État souverain démocratique pour les Juifs ».

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le souvenir d’une expérience du mépris qui nourrira un solide res- sentiment à l’égard de la bourgeoisie juive : « Les Juifs de France étaient persuadés que tous les Juifs venant d’outre-Rhin étaient des Polaks – ce que les Juifs allemands appelaient pour leur part des Ostjuden (Juifs de l’Est). Mais les Juifs qui venaient vraiment d’Europe orientale n’étaient pas d’accord avec leurs frères français et nous appelaient des Jaecke *. Les fils de ceux qui haïssaient les Jaecke – la seconde génération née en France et parfaitement assimilée – partageaient l’opinion des Juifs français de la grande bourgeoisie. Ainsi, au sein de la même famille, vous pouviez être qualifié de Jaecke par le père et de Polak par le fils » ; « Je me souviens d’un directeur parisien fort charitable qui, chaque fois qu’il recevait la carte d’un intellectuel juif allemand avec l’inévitable mention “Dr.”, s’exclamait d’une voix forte “ Herr Doktor, Herr Doktor – Herr Sch- norrer, Herr Schnorrer (mendiant)” 2 ». Son activité à New York est d’une tout autre nature, essentiel- lement consacrée à la rédaction d’articles pour l’ Aufbau , journal où elle publie quarante-cinq articles entre octobre 1941 et avril 1945, intitulant sa rubrique « This means you » jusqu’à la fin 1942, puis « Zionistische Tribune » par la suite 3 . Si Arendt fait paraître à l’automne 1942 une série de trois articles sur ce qu’elle nomme déjà « La crise du sionisme », l’essentiel de son combat des deux premières années américaines est en faveur d’une armée juive, ancré dans la conviction qu’un peuple interdit de se protéger de ses ennemis n’est qu’un « cadavre vivant », voué à devenir « la victime de l’histoire mondiale 4 ». Mais il lui donne déjà l’occasion d’esquisser quelques thèmes qui prendront bientôt de l’ampleur : « La liberté n’est pas un cadeau, dit un vieux proverbe sioniste toujours d’actualité. La liberté n’est pas non plus une récompense pour les souffrances que l’on

* Désignation familière en yiddish (de l’allemand Jacke , « veste » ou « costume ») des Juifs

allemands.

2. H. Arendt, « Nous autres réfugiés » (1943), in La tradition cachée , trad. de l’anglais par Sylvie Courtine-Denamy, Christian Bourgois, 1987, p. 66, 68-69.

3. Fondée en 1924 et rédigée en allemand, l’ Aufbau était l’organe de la communauté juive d’origine allemande aux États-Unis. 21 des articles d’Arendt sont traduits en français : 19 dans H. Arendt, Auschwitz et Jérusalem , trad. de l’anglais par Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Deuxtemps Tierce, 1991 ; 2 autres dans La tradition cachée , op . cit . On en trouvera la liste complète dans Elisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt. Biographie , trad. de l’anglais par Joël Roman et Etienne Tassin, Paris, Calmann-Lévy 1999, p. 701-702.

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endure » ; « L’existence d’un peuple est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains d’hommes riches » ; les savants « apolitiques » ne parviendront pas à « transformer le “Peuple du Livre” en peuple de papier 5 ». En d’autres termes, elle a déjà en tête une idée qu’elle développera dans la Première partie des Origines du totalitarisme : les Juifs ont toujours eu une fâcheuse tendance à s’abs- traire des réalités du monde et souffrent d’une absence de conscience politique devenue désastreuse. On pourrait ainsi dire qu’en luttant en faveur d’une armée juive qui participerait en tant que telle à la guerre contre le nazisme, Hannah Arendt a posé les pré-conditions d’une politique juive. Mais il faut aussitôt ajouter qu’elle va rapide- ment cesser de considérer que cette dernière peut se réaliser dans le cadre du sionisme.

Le sionisme : un idéal capturé

L’unique texte dans lequel Hannah Arendt reconnaît l’Organi- sation sioniste comme « organisme politique réel » des Juifs date de décembre 1941. Mais il manifeste déjà de sérieuses réserves à l’égard de ce qu’elle nomme « l’apathie d’un appareil très bureaucratique et assoiffé de compromis » : « Nous devons faire retour aux mots d’ordre initiaux du mouvement, qui étaient révolutionnaires au niveau national » ; il faut « lutter contre l’internationale des men- diants et des philanthropes et pour une guérison nationale du peuple » ; « L’auto-émancipation, c’est l’égalité de droits pour un peuple qui grâce à ses mains et à son travail a enrichi et embelli cette terre 6 ». Les mois qui suivent sont les seuls durant lesquels elle s’engage directement dans la politique sioniste : après avoir décou- vert que le Comité pour une armée juive est un instrument des révi- sionnistes, elle participe avec Joseph Maier à la création du Jun- gjüdische Gruppe (Groupe de la jeunesse juive), qui constate « la banqueroute des idéologies du passé » et plaide pour un « nouveau fondement théorique de la politique juive 7 ».

5. Sont respectivement cités : « L’armée juive, le début d’une politique juive ? » (14 novembre 1941), in H. Arendt, Auschwitz et Jérusalem , op . cit ., p. 24 et p. 25 ; « Papier et réalité » (10 avril 1942), ibid ., p. 32. 6. « Ceterum censeo… » (26 décembre 1941), in H. Arendt, Auschwitz et Jérusalem , op . cit ., p. 29. 7. Voir Elisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt , op . cit ., p. 231.

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Au moment de la Conférence du Biltmore, où l’on affirme en mai 1942 l’actualité d’une « libre république juive en Palestine », elle a déjà accusé les révisionnistes d’être des « fascistes juifs » et elle affirme refuser d’abandonner les responsabilités aux « philanthropes » et aux « mondains élégants peuplant les palaces 8 ». Par la suite, elle s’atta- chera à développer une question qu’elle juge délibérément négligée, tant par les responsables du Yishouv que par les organes officiels du sionisme mondial : celle du rapport entre Juifs et Arabes dans la Palestine actuelle et future. Mais en décembre 1943, elle renvoie tou- jours dos-à-dos l’idée majoritaire de la création d’un État juif et l’alternative proposée par Judah Magnes d’un État binational, qu’elle jugera encore « suicidaire » en août 1944 9 . La rupture d’Hannah Arendt avec la direction sioniste est défi- nitivement consommée en octobre 1944, au moment décisif de la Convention d’Atlantic City qui réclame « un Commonwealth juif et démocratique comprenant “toute l’étendue de la Palestine sans divi- sion ni diminution” ». Elle rédige alors son texte le plus polémique et l’on peut reconnaître dans l’argument fourni par la rédaction de Commentary pour le refuser l’un de ceux qui nourrissent la contro- verse actuelle autour de l’antisionisme : « Il recèle trop d’implica- tions antisémites – non que vous les ayez sciemment mises, mais un lecteur malveillant pourrait fort bien les en déduire 10 . » À un moment où la fin de la guerre en Europe paraît se profiler et où la création d’un État pour les Juifs en Palestine semble un objectif à portée de main, Hannah Arendt commence par esquisser une généalogie du sionisme, tissant son propre récit à partir d’élé- ments bien connus de son histoire. Né aux confins du centre et de l’est de l’Europe, le sionisme originel procédait de deux idéologies du 19 e siècle, portées par deux groupes sociaux distincts : le socialisme révolutionnaire propre aux masses orientales victimes de l’oppression politique ; un nationalisme essentiellement porté par des intellec- tuels davantage sensibles aux discriminations sociales et qui trouve- raient en Herzl leur porte-parole. Le destin du sionisme socialiste lui

8. « La crise du sionisme », in H. Arendt, Auschwitz et Jérusalem , op . cit ., p. 50. 9. Voir « La question judéo-arabe peut-elle être résolue ? » (17 et 31 décembre 1943), ibid ., p. 59-63. 10. Voir « Réexamen du sionisme », in H. Arendt, Auschwitz et Jérusalem , ibid ., p. 97-133. Intitulé en anglais « Zionism Reconsidered », cet article paraît finalement dans Menorah Journal en août 1945. L’argument fourni par Clement Greenberg au nom de la rédac- tion de Commentary est cité par Elisabeth Young-Bruehl dans Hannah Arendt , op . cit ., p. 292.

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semble tragique : en un sens, il incarnerait pour longtemps en Pales- tine la grandeur d’une réalisation de l’idéal, imposant là « un nou- veau modèle de Juif », fondé sur le mépris authentique des « valeurs matérielles » et du « mode de vie bourgeois », ainsi qu’une « synthèse originale de culture et de travail » ; or il s’est déjà avéré relevant pour l’essentiel de la « réalisation personnelle d’idéaux sublimes », indiffé- rent à la politique et finalement compromis après 1933 avec une direction sioniste décidant de « faire des affaires avec Hitler 11 ». Mais si la contribution des pionniers à ce qu’Arendt considère désormais comme l’échec du sionisme tient à leur repli sur le présent et l’avenir du Yishouv , puis à ce qu’elle perçoit comme une indiffé- rence vis-à-vis du sort des Juifs en Europe, la responsabilité des héri- tiers nationalistes d’Herzl lui semble venir de plus loin et avoir une autre ampleur. Elle s’attache tout d’abord à la permanence d’une ligne politique refusant de s’appuyer sur le mouvement populaire et opposant à une pratique démocratique d’ailleurs largement étran- gère à Herzl une recherche systématique d’alliances avec les puis- sances au gré des conjonctures ; attitude visant à rechercher tour à tour la protection de la Grande-Bretagne, des États-Unis ou de l’URSS et qu’Arendt résume d’une métaphore inspirée mais ironique : « Avant que nous parvenions à l’époque bénie des temps messianiques, une alliance entre le lion et l’agneau peut avoir des conséquences désastreuses pour l’agneau 12 . » À cela s’ajoute un phénomène dont elle fera l’un des principaux thèmes de la première partie des Origines du totalitarisme : celui d’une instrumentalisation de l’antisémitisme. Pour construire cet argument, elle commence par s’appuyer sur quelques déclarations souvent citées de Herzl : « Le monde peut être divisé en verschämte und unverschämte Antisemiten (antisémites honteux et antisémites éhontés) » ; « Une nation est un groupe d’individus… liés par un ennemi commun » ; « Les antisémites seront nos amis les plus sûrs et les pays antisémites nos alliés 13 . » Puis elle étend sa critique à une manière prêtée aux Juifs en général de se concevoir comme les vic- times d’un éternel antisémitisme : vision qui les a longtemps empê- chés d’analyser les sources réelles de ce phénomène, de définir les

11. « Réexamen du sionisme », loc. cit., p. 104-105.

12. Ibid., p. 121-122.

13. La première de ces déclarations est citée dans « Pour sauver le foyer national juif. Il en est encore temps » (Commentary, mai 1948), in Hannah Arendt Penser lévénement, op. cit., p. 143. On trouvera les deux suivantes dans « Réexamen du sionisme », loc. cit., p. 115-116.

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conditions d’une riposte appropriée et même de saisir ce qu’elle ne craint pas de désigner comme leur « part de responsabilité » dans l’hostilité qu’ils suscitent 14 . Enfin, elle impute à des déclarations comme celle de Weizmann affirmant dans les années 1930 que « la création de la Palestine est notre réponse à l’antisémitisme » une incapacité à comprendre que le jeu des impérialismes au Proche- Orient pourrait être plus dangereux encore que celui des nationa- lismes en Europe. Reste une thèse qui entre également dans l’atelier des Origines du totalitarisme : celle qui vise la transformation d’une idée en idéo- logie. Sur ce point, Arendt cherche à montrer que l’idée sioniste a partagé le sort des grandes passions politiques du 19 e siècle : « n’avoir survécu à leurs conditions politiques que pour déambuler, pareil à un fantôme vivant, parmi les ruines de notre époque 15 ». En d’autres termes, il s’agit de mettre en avant la captation d’idéaux grandioses de nature révolutionnaire par un nationalisme chauvin qui avait commencé par affirmer que « le peuple qui n’a pas de terre avait besoin d’une terre vide de tout peuple », puis a conduit au triomphe du révisionnisme et empêche désormais les pionniers du Yishouv eux-mêmes de comprendre que leurs voisins arabes sont moins des ennemis du peuple juif que « ses amis potentiels ». Quant au prin- cipe de cette idéologie, il réside dans l’importation d’un modèle caractéristique de l’expérience d’une Europe avec laquelle les sio- nistes voulaient pourtant rompre : « Un nationalisme inspiré de l’Allemagne, (qui) soutient qu’une nation est un corps organique éternel, le produit de la croissance naturelle et inévitable de qua- lités inhérentes et (qui) explique les peuples non pas en termes d’organisations politiques mais de personnalités biologiques supra- humaines 16 . » Avant de montrer comment le choix d’un foyer contre l’État et la certitude d’une possible amitié entre Juifs et Arabes en Palestine sont les lignes directrices de ce qu’Arendt conçoit comme une cri- tique loyale du sionisme, on peut encore dire un mot de son attitude vis-à-vis de ce qu’elle considère comme sa meilleure part : les réalisa-

14. Ibid., p. 115. Ce thème était esquissé dès décembre 1941, lorsque Arendt écrivait notamment : « Il est faux que nous ayons toujours et partout été essentiellement des innocents persécutés. Mais si tel était le cas, ce serait effrayant, cela nous exclurait défi- nitivement de l’histoire de l’humanité comme tous les persécutés » (« Ceterum censeo… », loc. cit., p. 28). 15. Ibid., p. 107. 16. Ibid., p. 124-125.

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tions du Yishouv. Nul doute à ses yeux qu’en ayant été capable de créer en Palestine de véritables « îlots de perfection », le mouvement

des Kibboutzim ait produit une véritable « aristocratie » et représente

« la plus prometteuse des expérimentations sociales du 20 e siècle 17 ».

Mais il ne lui apparaît pas moins clair que les pionniers étaient davantage révoltés par « l’atmosphère paralysante et étouffante de la vie dans le ghetto » ou « les injustices de la vie sociale en général »

que portés par un véritable projet politique ; que « l’existence effec- tive des Arabes ne les effleurait même pas » ; et qu’effrayés par l’idée de « se salir les mains » ils sont finalement partis en Palestine

« comme on pourrait avoir envie de fuir sur la lune, c’est-à-dire vers

une région qui échappe à la méchanceté du monde 18 ». Autrement dit et au bout du compte de cette analyse de l’histoire du sionisme, même ceux qui sont restés fidèles au plus fécond des deux courants originaires n’ont pas enrichi le lexique de la politique juive, impuis- sants à formuler « la moindre critique de la bourgeoisie juive exté- rieure à la Palestine », incapables d’attaquer « le rôle de la finance juive » et finalement ralliés aux « méthodes de la charité » ; en sorte qu’ils se contentent désormais de répéter « les vieilles banalités socia- listes ou les nouvelles banalités nationalistes 19 ». L’ambivalence de ce

jugement restera caractéristique d’une position qui ne pourra viser qu’une voie de plus en plus étroite à mesure que l’on s’approchera de 1948 et par la suite : entre le refus d’un État et la recherche d’une construction politique susceptible de pérenniser ce qui pour elle doit demeurer simple foyer national juif.

La Palestine : un foyer sans État

À l’heure précise où l’on célèbre en 1948 la réalisation du rêve sioniste au travers de la création de l’État d’Israël, Hannah Arendt voit plutôt son moment de vérité tragique dans la guerre qui com- mence immédiatement. Chez ceux qu’elle nomme toujours « les Juifs », elle croit constater un brutal renversement de la mentalité de l’exil : après avoir pensé pendant deux millénaires que leur plus grand bien était la survie, les voici convaincus de devoir choisir la vic- toire ou la mort, qui plus est inconscients de ce que seul « un État

17. « Pour sauver le foyer national juif », loc. cit., p. 146.

18. « Réexamen du sionisme », loc. cit., p. 104.

19. Ibid., p. 106.

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totalitaire » serait susceptible de trancher entre eux et les Arabes le nœud de revendications également morales et parfaitement incom- patibles 20 . Mais avant de dériver à l’heure de son accomplissement vers ce qu’elle dénonce comme « un chauvinisme raciste (qui) ne dif- fère pas d’autres théories de la race des maîtres », le projet sioniste lui semble avoir été piégé dès le début par l’une des doctrines domi- nantes de la théorie politique moderne : celle de l’État-nation. Dans le texte où elle s’exerçait à une reconstruction critique de l’histoire du sionisme, Arendt imputait la responsabilité de ce choix à ceux qu’elle désignait globalement comme les « intellectuels 21 ». D’un point de vue social, ceux-ci étaient « trop pauvres pour être philanthropes et trop riches pour devenir des schnorrer (men- diants) », en sorte qu’ils n’avaient pas de place « dans la maison de leur pères » (Herzl) et se voyaient contraints d’en bâtir une nouvelle comme le leur proposaient les sionistes. Ils étaient en revanche suffi- samment assimilés et nourris des valeurs européennes pour com- prendre les structures de l’État-nation moderne et souhaiter offrir au peuple juif cette forme de corps politique. D’où ce paradoxe dessiné pour renverser l’interprétation classique d’un conflit déjà ancien :

« Les sionistes étaient en un sens les seuls qui désiraient sincèrement l’assimilation, à savoir la “normalisation” du peuple (“être un peuple comme les autres”) alors que les assimilationnistes souhaitaient que les Juifs conservent leur position exceptionnelle 22 . » Mais plus encore qu’à un tel glissement de l’idéal révolution- naire du sionisme vers une tentation de normaliser la vie juive, c’est au constat d’un échec historique de l’État-nation en général qu’Hannah Arendt relie son refus d’un État juif et sa préférence pour la forme d’un foyer national. Selon une analyse qui structurera plus tard en s’amplifiant celles de l’antisémitisme et de l’impérialisme dans Les origines du totalitarisme, elle montre que la veille et les len- demains de la Première Guerre mondiale ont été l’époque du déclin puis de la décomposition d’un État-nation ne s’avérant « ni capable de protéger l’existence de la nation ni capable de garantir la souverai- neté du peuple » et laissant de surcroît derrière lui des masses de réfu- giés et d’apatrides privés de la protection d’un corps politique 23 .

20. Voir « Pour sauver le foyer national juif », loc. cit. p. 144-145.

21. Voir « Réexamen du sionisme », loc. cit., p. 111-113.

22. Ibid., p. 113.

23. Ibid., p. 130-131. Voir Pierre Bouretz, « Hannah Arendt entre passions et raison », pré- face à Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, édition éta- blie sous la direction de Pierre Bouretz, Paris, Gallimard, 2002, p. 42 et suiv.

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Pour l’heure et s’agissant des décisions qui devront rapidement être prises en Palestine, une leçon peut être tirée de cette expérience : la solution de l’Empire serait périlleuse, celle d’un État-nation hasar- deuse et seule semble raisonnable celle d’une fédération. Bientôt, lorsqu’il sera question d’imaginer un terme à la guerre déclenchée aussitôt l’État d’Israël reconnu, Arendt se voudra pro- phète d’un paradoxe du triomphe malheureux : « Les Juifs “victo- rieux” vivraient environnés par une population arabe entièrement hostile, enfermés entre des frontières constamment menacées, occupés à leur auto-défense physique au point d’y perdre tous leurs autres intérêts et leurs autres activités. Le développement d’une culture juive cesserait d’être le souci du peuple entier ; l’expérimen- tation sociale serait écartée comme un luxe inutile ; la pensée poli- tique serait centrée sur la stratégie militaire 24 . » Plus tard enfin, elle inclura dans Les origines du totalitarisme comme fait acquis pour l’analyse du destin de l’État-nation en général ce qui semblait motiver son refus de la création d’un État pour les Juifs en Palestine : « Après la guerre, la question juive, que tous considéraient comme la seule véritablement insoluble, s’est bel et bien trouvée résolue – en l’occurrence au moyen d’un territoire colonisé puis conquis – mais cela ne régla ni le problème des mino- rités ni celui des apatrides. Au contraire, comme pratiquement tous les événements de notre siècle, cette solution de la question juive n’avait réussi qu’à produire une nouvelle catégorie de réfugiés, les Arabes, accroissant ainsi le nombre des apatrides et des sans-droits de quelque 700 à 800 000 personnes 25 . » Avant de questionner les fondements et la portée de ce mélange de prophétisme et de pessimisme historique, il reste à regarder l’alter- native que proposait Arendt à la perspective d’un État jusqu’après la création de celui d’Israël. Fin 1948, elle observe ironiquement le consensus à ce sujet, qui rassemble un public à ses yeux disparate :

intellectuels de gauche juifs qui avaient longtemps méprisé le sio- nisme comme « idéologie pour simples d’esprit » ; hommes d’affaire juifs dont l’intérêt pour la politique se limitait à éviter de faire les gros titres des journaux ; philanthropes juifs qui jugeaient pourtant

24. « Pour sauver le foyer national juif », loc. cit., p. 147-148. 25. H. Arendt, Les origines du totalitarisme, trad. de l’anglais par Micheline Pouteau, Mar- tine Leiris, Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, révisée par Hélène Frappat, in H. Arendt Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, op. cit., p. 590.

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la cause de la Palestine terriblement coûteuse ; lecteurs de la presse yiddish qui s’étaient depuis longtemps convaincus que l’Amérique était la Terre Promise 26 . Mais après avoir un moment hésité en les jugeant suicidaires, elle s’est désormais ralliée aux perspectives depuis longtemps ouvertes par Judah Magnes et les groupes qui lui sont liés en Pales- tine comme aux États-Unis. Héritières dans une autre époque et un contexte nouveau de celles défendues par le Brit Shalom au début des années 1930, celles-ci s’articulent sous la plume d’Arendt autour de trois propositions : un foyer national juif qui ne doit pas être sacrifié à « la pseudo-souveraineté d’un État juif » ; une immigration en Palestine « limitée en nombre et en temps » ; une « solide coopéra- tion judéo-arabe », incarnée dans une auto-administration locale reposant sur des conseils municipaux communs 27 . Définie à un moment où Arendt plaide en outre pour une mise sous tutelle pro- visoire de l’État d’Israël qui lui semble seule susceptible d’empêcher ce qu’elle nomme « l’établissement d’un pouvoir souverain dont le seul droit souverain serait celui de se suicider », cette ligne restera la sienne jusque dans ses derniers textes sur la question. Elle la complé- tera toutefois en 1950 par l’ajout d’un projet destiné à éviter la « balkanisation » qui résulterait d’une guerre sans paix, tout en apai- sant ce qu’elle considère comme le contentieux bien fondé de ceux qui pensent que « l’objectif des Juifs était d’expulser les Arabes de chez eux » : celui d’une fédération des différents États de la région 28 . Attachée jusqu’au bout à l’idée de foyer national juif, oscillant longtemps entre la perspective d’un État bi-national et celle d’une fédération d’États, toujours rétive à la souveraineté parfaite d’un État d’Israël qu’elle ne désigne jamais comme tel, Hannah Arendt asso- ciait donc à sa critique du sionisme la recherche d’un modèle poli- tique devant être inédit pour s’adapter à des spécificités géogra- phiques et historiques. Resterait à déterminer où la conduisent ses analyses construites du point de vue de Cassandre : juste au-delà d’une critique interne du sionisme, aux frontières de l’anti-sionisme ou plus loin encore ?

26. « Pour sauver le foyer national juif », loc. cit., p. 139.

27. Ibid., p. 153.

28. Voir « La paix ou l’armistice au Proche-Orient ? » (janvier 1950), in Hannah Arendt, Auschwitz et Jérusalem, op. cit., p.194-202.

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Le point de vue de Cassandre

Privée comme au travers d’une lettre de Gershom Scholem ou publique dans un article de Ben Halpern, les plus substantielles des réactions aux principaux textes d’Hannah Arendt sur le sionisme ont été sévères : le premier lui prêtant un point de vue « ouvertement trotskiste antisioniste », tandis que le second lui reproche un « complexe d’enfant terrible 29 ». Non sans noter qu’Arendt souffre peut-être de ce qu’il nomme un « complexe anti-Palestine » et qu’en tout état de cause sa rhétorique « progressiste » ne l’impressionne plus depuis sa jeunesse, Scholem réfute ses principaux arguments :

« Les Arabes n’adhèrent à aucune solution, ni fédérale ni étatique ni binationale, à partir du moment où elle est liée à l’immigration juive » ; Arendt ne peut nier qu’ils auraient ensemble accepté de négocier avec la Gestapo si d’aventure cela avait permis de sauver Walter Benjamin ; plutôt que « déblatérer contre Herzl », mieux vaut constater que « le mouvement sioniste partage (une) expérience de la dialectique de la réalité et de ses possibilités catastrophiques avec tous les autres mouvements qui ont entrepris de changer réelle- ment quelque chose dans le monde 30 ». On peut penser qu’entrent dans la critique du sionisme déve- loppée par Hannah Arendt quelques composantes personnelles. Un rapport contrarié tout d’abord à l’identité juive, qui filtre dans son livre sur Rahel Varnhagen et se manifeste plus clairement ailleurs :

une lettre à Martin Heidegger du 9 février 1950, où elle avoue ne s’être jamais considérée comme une femme allemande, avoir cessé depuis longtemps de se sentir une femme juive et finalement ne se reconnaître que comme « celle qui vient d’ailleurs » ; une autre à Karl

29. Gershom Scholem, Lettre à Hannah Arendt du 28 janvier 1946 (au sujet de « réexamen du sionisme »), in Briefe, Band I, 1914-1947, Munich, C. H. Beck, 1994, p. 309-314, trad. partielle de l’allemand par Martine Leibovici in Sionismes, textes réunis et présentés par Denis Charbit, Paris, Albin Michel, 1998, p. 665-668. On con- sultera les notes de l’édition allemande (p. 450-454), qui relèvent quelques remarques

assassines de Scholem en marge de son exemplaire du texte et donnent des éléments de la réponse d’Arendt. Publiée par Jewish Frontier en août 1948 dans un article intitulé « The Partisan in Israel », la critique de Ben Halpern vise « Pour sauver le foyer national juif » et Arendt lui répondra dans le numéro d’octobre de la même revue par une lettre titrée « About Collaboration ». Voir E. Young-Bruehl, Hannah Arendt, op. cit., p. 301-

303.

30. Sur la manière dont Scholem décrit une dialectique du sionisme et ses enjeux histo- riques, voir Pierre Bouretz, Témoins du futur. Philosophie et messianisme, Paris, Galli-

mard, 2003, p. 450-455.

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Jaspers du 30 juin 1947, où elle affirme qu’il vaut mieux « ne se sentir vraiment chez soi nulle part (et) ne faire vraiment confiance à aucun peuple, car il peut en un instant se transformer en masse et en instru- ment aveugle de mort » ; celle enfin qu’elle acceptera de rendre publique où elle objecte à Scholem l’accusant après Eichmann à Jéru- salem d’être privée de tout « amour du peuple juif » n’avoir jamais aimé aucun peuple pour réserver ce sentiment exclusivement aux per-

sonnes 31 . Un lien ambigu ensuite à Israël plusieurs fois visité : regard hautain sur la société et dégoût vis-à-vis de ce qu’elle nomme une « populace orientale » lorsqu’elle s’y rend en 1961 pour le procès Eichmann ; admiration lorsqu’elle note dans une lettre à Karl Jaspers du 1 er octobre 1967 que « les Juifs orientaux (…) se sont conduits magni- fiquement pendant la guerre » et que cela « contribue de façon décisive

à l’amélioration du caractère national ». Une relation complexe enfin

à la politique, pourtant objet privilégié de sa philosophie : sollicitée en

1948 pour prendre la présidence d’une fondation créée par Magnes et défendant ses thèses elle refusera de le faire, avouant avoir toujours la tentation de « fuir en courant » de telles activités, affirmant n’éprouver aucun plaisir à se battre avec une « foule » et ajoutant être certaine que

cela nuirait à son travail d’écrivain 32 . Il reste que si Hannah Arendt est restée fondamentalement pes- simiste à l’égard d’une action politique qui lui semble en son siècle « une œuvre de désespoir », sa critique souvent virulente de celle des sionistes doit aussi à une posture qu’elle adoptera dans les autres occasions où elle acceptera d’intervenir sur la scène publique : celle d’un non-conformisme qui fait fond sur une méfiance philoso- phique vis-à-vis de l’opinion, mais dont la forme est toujours polé- mique. Cette attitude est particulièrement claire dans le texte de 1948 qui ironise sur le consensus au sujet de la création de l’État d’Israël et dénonce un « chauvinisme raciste », tout en esquissant une théorie de l’espace public qui se retrouvera ailleurs : « L’unanimité de l’opinion est un phénomène très inquiétant, caractéristique de notre âge moderne. Elle détruit la vie sociale et la vie personnelle, qui sont fondées sur le fait que nous sommes différents par nature et par nos convictions (…) l’unanimité de masse n’est pas le résultat d’un accord, mais l’expression du fanatisme et de l’hystérie 33 ».

31. On trouvera cet échange avec Scholem dans H. Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, op. cit., p. 1342 et suiv.

32. Voir E. Young-Bruehl, Hannah Arendt, op. cit., p. 304.

33. « Pour sauver le foyer national juif », loc. cit., p. 142.

Hannah Arendt et le sionisme : Cassandre aux pieds d’argile – 137

Presque toujours provocatrices, les prises de position d’Hannah Arendt au sujet de l’histoire moderne des Juifs la montrent parfaite- ment immunisée contre l’unanimisme : qu’il s’agisse de son analyse, dans la première partie des Origines du totalitarisme, d’une responsa- bilité plus ou moins directe vis-à-vis de l’antisémitisme de la part de Juifs se posant en éternelles victimes ; de sa dénonciation au travers d’Eichmann à Jérusalem d’un procès manipulé à des fins politiques, mal fondé juridiquement et soucieux de dissimuler le rôle des Conseils juifs dans la Shoah ; d’une inlassable virulence enfin à l’égard de tout ce qu’il peut y avoir de bourgeois dans la vie juive, passion qui la porte à ne se reconnaître guère plus qu’un héros en la personne de Bernard Lazare. Entre 1944 et 1950, les positions prises à New York par Hannah Arendt étaient effectivement minoritaires et ressemblaient principalement à celles défendues au même moment par Martin Buber à Jérusalem, nourries chez l’une par un non-conformisme mâtiné d’empathie envers des parias qui lui semblaient changer de visage et fondées chez l’autre sur une sorte d’anarchisme utopique préférant l’expérimentation sociale à l’État 34 . Un demi-siècle plus tard, de telles positions semblent toutefois avoir remporté un succès inattendu, tant en Israël qu’en France ou ailleurs : en étant capables d’inspirer quelques manières de réviser le grand récit des origines d’Israël, d’orienter certaines des critiques les plus visibles de sa politique et de fédérer diverses formes d’anti (ou post)-sionismes 35 . Qu’elles soient susceptibles d’être instrumentali- sées dans un discours antisémite, ainsi que le craignait dès 1944 la rédaction de Commentary, ne fait guère de doute et la question serait de savoir dans quelle mesure chacun est responsable de la postérité de ses idées. Quoi qu’il en soit, on constate à cette occasion un phé- nomène aux liens ambigus avec le despotisme des majorités connu depuis Tocqueville : celui d’une hétérodoxie qui devient doxa. Volontiers anti-conformiste lorsqu’elle se risquait à paraître sur la scène publique, Hannah Arendt nous lègue donc quelques prédic- tions réalisées et des propositions qui en étant appliquées auraient mis en péril l’œuvre du sionisme, mais dont du moins le cours des

34. On trouvera l’essentiel des textes de Martin Buber à ce sujet dans Une terre et deux peuples. La question judéo-arabe, trad. de l’allemand par Dominique Miermont et Bri- gitte Vergne, Paris, Lieu Commun, 1985. 35. On pourrait dire la même chose des positions affichées par Hannah Arendt à l’occasion du procès Eichmann. Voir P. Bouretz, introduction à Eichmann à Jérusalem, in H. Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, op. cit., p. 1012-1013.

138 – Pierre Bouretz

choses a confirmé le caractère improbable. On pourrait alors poser trois questions à son sujet : n’a-t-elle pas été tentée à sa manière par ce qu’elle reprochait aux hommes du Yishouv : « Fuir sur la lune, c’est-à-dire vers une région qui échappe à la méchanceté du monde » ? En observant cette dernière depuis New York, ne s’est-elle pas quelque peu facilité la tâche ? Cassandre finalement n’avait-elle pas des pieds d’argile ?

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, Pierre Bouretz vient notamment de publier « Hannah Arendt entre pas- sions et raison », préface à Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme et Eichmann à Jérusalem (éd. établie sous sa direction, Gallimard, 2002) et Témoins du futur. Philosophie et messianisme (Gallimard, 2003).

RÉSUMÉ

Au moment du centenaire de la mort de Theodor Herzl le 3 juillet 1904 et dans un contexte de controverses au sujet de son héritage, cet article examine la position d’Hannah Arendt vis-à-vis du sionisme, son sens et sa postérité. Après avoir été engagée pendant dix ans dans le mouvement sioniste, Arendt a rompu avec lui dès 1944 en développant une critique de sa politique et de sa vision de l’histoire. Bien qu’elle ait été très isolée à l’époque, on retrouve aujourd’hui certains de ses argu- ments dans les discours qui défendent un point de vue révisionniste sur les fonde- ments et l’histoire de l’État d’Israël entre deux perspectives : post-sioniste ou anti- sioniste. Devant le sionisme, Arendt a joué le rôle de Cassandre ; mais peut-être une Cassandre aux pieds d’argile.

At the time of Theodor Herzl’s death centenary and within a context of controversies about his legacy, this paper looks at Hannah Arendt’s position towards Zionism, its meaning and its posterity. After being committed in the Zionist movement during ten years, Arendt has broken with it as soon as 1944, through a criticism of its politics and its vision of history. Although she has been very isolated at this time, we find today some of her arguments in the discourses supporting a revisionist point of view on the founda- tions and the history of the State of Israel between two perspectives : post-Zionism or anti-Zionism. In front of Zionism, Arendt was playing Cassandra ; but maybe a Cas- sandra with feet of clay.