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Quand la Bible interprète la Bible

Quand la Bible interprète la Bible
P. Gilles de Raucourt
Le P. de Raucourt, qui vient de soutenir son mémoire de licence sur le sujet de la typologie dans l’exégèse et la théologie biblique contemporaine, nous en donne ici une synthèse [1].

I. Un renouveau de la typologie biblique?
L’intérêt pour l’exégèse typologique a récemment connu un regain grâce à quelques très importantes recherches contemporaines. Afin de les mettre en perspective, le mémoire s’attache à saisir la place de la typologie dans l’histoire de l’exégèse. En réalité, l’événement du Christ vient révolutionner la lecture de l’Ancien Testament. Dès lors on y découvre un sens nouveau que l’on appelle le sens allégorique, plus tard dénommé typologique. Saint Paul, plus particulièrement, voit dans l’Ancien Testament des types, appelés aussi figures, qui anticipent le Christ et trouvent en lui leur accomplissement. Cette manière allégorique de lire la Bible en reliant la figure et l’accomplissement, l’Ancien et le Nouveau Testament, est au cœur de la pratique de lecture de l’Église e e et plus particulièrement de celle des Pères de l’Église jusqu’au XVI , XVII siècle. Avec Luther s’ouvre le « chantier de la lettre » et avec Galilée celui de « l’histoire ». Dès lors la question classique des ‘sens de l’Écriture’, c’est-à-dire celle du rapport des deux Testaments, perd la position prédominante qui était la sienne dans le traitement de la Bible. La tendance générale est à l’étude séparée des deux Testaments. Le sens spirituel est alors déconnecté du sens littéral. Le Magistère contemporain de l’Église, quant à lui, s’il insiste à juste titre sur la recherche du sens littéral, ne perd cependant pas de vue la nécessité du lien entre le sens littéral et le sens spirituel, entre l’exégèse et la théologie.

II. Trois recherches contemporaines
Pour aborder les recherches contemporaines sur la typologie, nous partons de l’œuvre de Northrop Frye. Celui-ci, protestant, grand spécialiste Canadien de la littérature est mort en 1990. Dans son ouvrage Le Grand Code [2], il entreprend de réhabiliter et de renouveler la typologie biblique. Son approche principalement littéraire se démarque de l’approche historico-critique. Au lieu de partir de la lettre pour aller au faits sous-jacents à celle-ci il promeut une recherche du sens à partir du contexte dans lequel les mots sont insérés. Sans réduire la Révélation à un simple jeu de mots, à de la littérature, il veut souligner l’unité interne de l’Écriture. Pour Frye, il s’agit d’une unité d’imagerie et de phases historiques qui couvre toute le récit de la Bible. Cette unité vient de la typologie qui relie images et phases entre elles. D’un point de vue spatial, les images sont associées typologiquement entre elles. D’un point de vue chronologique chaque phase est une figure de la phase qui la suit et l’accomplit. Images et phases trouvent dans le Christ leur accomplissement. Finalement Frye voit une merveilleuse correspondance typologique entre les deux Testaments, un jeu de miroir réfléchissant. A travers cette recherche Frye met en œuvre toutes les ressources de la critique littéraire moderne pour mettre à jour la pratique typologique au sein de l’Écriture. Par là aussi il manifeste le rôle de Grand Code, de réservoir de figures, que joue la Bible vis-à-vis de toute la littérature occidentale. Néanmoins, Frye, en soulignant la continuité des figures, n’est pas à même de mettre en avant le surgissement de la nouveauté dans l’histoire et plus particulièrement de la nouveauté du Christ. Pour lui, les phases de la Révélation, ne décrivent pas une progression dans l’histoire, avec le surgissement du nouveau en son sein. En réalité, il n’y a pas véritablement de nouveau à attendre pour Frye. L’unité qui récapitule tout est déjà donnée à l’origine. Il reste pour le lecteur de la Bible à se laisser illuminer afin d’accéder à cette unité donnée uniquement par le Christ. En fin de compte, une telle synthèse dans l’unité est une synthèse non dramatique et non dialectique. L’unité des images absorbe la discontinuité de l’histoire qui, dès lors, n’est pas pleinement honorée. La seule dialectique qui soit exhibée avec force est celle du livre et du lecteur. Elle se résout cependant par l’abstraction de celui-ci à travers une fusion dans le moi du Christ. La lecture principalement centripète de Frye n’exclut pas de droit la lecture centrifuge. Cependant dans les faits elle ne réussit pas à lui faire droit, risquant de dissoudre toute histoire. Nous avons ici une tentative d’exploitation et de compréhension par la typologie de l’unité de la Bible. Grâce aux outils littéraires, quoique pas exclusivement littéraires, Frye laisse entrevoir un renouvellement de notre lecture de l’Écriture par la typologie. Cependant en insistant de façon unilatérale sur la cohérence interne de l’Écriture et son identité avec le Christ, il ne peut faire pleinement droit à la réalité historique de la Révélation. Par là il expose le lecteur de la Bible à s’enfermer dans une gigantesque métaphore littéraire. Michael Fishbane [3], juif américain, en partant d’un tout autre point de vue, permet de sortir de cette impasse. Nous retrouvons chez lui la même sensibilité à l’unité du Livre. Mais là où Frye développe une théorie synchronique de la typologie, Fishbane quant à lui propose une théorie diachronique. Fishbane cherche à identifier les processus interprétatifs internes à l’Ancien Testament. Par ce travail il met à jour plusieurs procédés d’exégèses intra-biblique, dont l’exégèse typologique. Plus particulièrement il met en évidence des corrélations intentionnelles entre événements, personnages et lieux appartenant à une époque ancienne avec leurs correspondants ultérieurs. Si bien que ces derniers se tiennent dans une relation herméneutique avec les premiers. Ces corrélations sont pour l’auteur inspiré un moyen de relier, adapter, interpréter la nouveauté du présent par le moyen d’une figure du passé. Elles permettent de
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était préfigurée par un prototype situé au commencement. Le nouvel exode ne sera pas simplement une réitération d’un prototype plus ancien. Ce Novum renvoie alors à la nouveauté définitive située au terme de l’histoire. comme promesse et annonce elle renvoie au nouveau définitif. A tel point que cette béatitude définitive est envisagée comme une nouvelle création sur le modèle de la première. si le passé est relégué dans l’ancien. L’exil fut par excellence pour Israël une expérience de la radicalité de la mort. Isaïe admoneste le peuple : Ne vous souvenez pas des premiers événements. Il y a une discontinuité et la balance penche fortement du côté de la nouveauté à venir. ce qui supprimerait toute nouveauté et donc l’histoire. dans le commencement. Paul Beauchamp. Et pourtant. toute préfiguration. et un sentier dans les eaux puissantes. c’est parce que le futur sera encore plus décisif. du fond de cette expérience de la fin et de la mort. Réciproquement le nouveau n’est pas plaqué artificiellement sur l’ancien pour lui faire annoncer ce qu’il ne pouvait anticiper.11. le novum.Quand la Bible interprète la Bible manifester le dessein de Dieu tel qu’il est perçu. Le grand apport de Fishbane quant à la typologie est d’avoir montré que cette dernière est une des formes d’exégèse intra-biblique en usage dans la Bible hébraïque et plus particulièrement chez les prophètes. Cet excès maintient l’extrême de la différence. elle est maintenant en germe. sa cohérence et en même temps l’inouï de la nouveauté. En ce sens s’il faut oublier le passé. Continuant à parler au nom de Dieu. Cette radicalité semblable à la radicalité de la mort et de la naissance. S’il importe de souligner l’usage par le prophète du rappel des événements salvifiques passés. La typologie est un travail de corrélation qui s’appuie sur le dessein divin. le prôton et l’eschaton. qui passe par l’exil. qui met en campagne des chars et des chevaux. Elle est à son service [5]. exégète et théologien catholique français. n’en reste pas moins cependant un excès. La promesse. Fishbane est à même de faire droit à la nouveauté tout en l’inscrivant dans la continuité de l’unique plan divin. L’antitype final trouve son prototype. Il s’agit de l’espérance d’une nouveauté radicale et définitive située à l’eschaton. du prototype ancien. Le rapport type-antitype est exploité consciemment dans ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament. De façon relativement explicite l’événement du premier exode n’est pas seulement un prototype de ce qui arrivera bientôt.3). Tout accomplissement qui ne serait pas une reprise totale de la création ne pourrait 2 . Les prototypes ne contiennent pas pleinement le nouveau qu’ils annoncent. une nouveauté se fait jour. c’est-à-dire le paradoxe du nouveau déjà préfiguré dans l’ancien et pourtant dépassant tout ce qui était attendu. Isaïe par exemple relie les événements anciens de l’entrée en Terre Promise et le nouveau que représentera le retour d’exil. Toute figure est donc située entre le prôton et l’eschaton. Elle est préfigurée par un prototype et elle-même comme type relaie le prototype en vue de l’antitype. ne la reconnaîtrez-vous pas? Je mettrai un chemin dans le désert et des fleuves dans la terre aride. mais aura ses propres qualités distinctives. la promesse est approfondie comme porteuse de l’espérance d’une béatitude non seulement temporelle mais éternelle (eschatologique). il convient de souligner que la déclaration de YHWH prend d’autant plus de force qu’il annonce lui-même qu’il va faire du nouveau. L’unité du dessein divin. Notre auteur se risque à en donner une explication historique. En même temps il met en valeur la nouveauté de l’accomplissement. La typologie renvoie aux extrêmes. Voici que je fais une chose nouvelle. Il y a donc une radicalité de la coupure entre ancien et nouveau. Beauchamp reprend le paradoxe de la figure avancé par Fishbane. 9-11. et ne considérez plus ce qui est ancien. La figure est toujours transitoire. soulignant à la fois sa continuité. Finalement en envisageant la corrélation des figures dans une perspective diachronique. Celle-ci est annoncée et pourtant sa nouveauté dépasse toute attente et par là même rend ancienne la figure. Beauchamp va plus loin. renvoie à la radicalité de la fin définitive et du commencement éternel. Au contraire. En même temps la nouveauté de la figure la distingue radicalement de ce qui l’annonçait. 16-21. par contre. sa préfiguration. Contrairement à Is 51. reprend et systématise la réflexion de Fishbane [6]. Les prototypes ne sont pas déduits abstraitement à partir de leur accomplissement. le prophète ouvre son oracle au nom de YHWH. cette exégèse intra-biblique qui manifeste la cohérence du dessein divin n’édulcore aucunement la nouveauté de l’antitype. si elle se laisse percevoir dans le Livre. la promesse dont les figures du passé étaient porteuses n’est pas annulée. semble échouer radicalement. Toute figure est située entre le commencement et la fin. Le lien typologique a ceci de particulier qu’il souligne à la fois la continuité entre les figures et leur accomplissement. qui trace une route dans la mer. Autre point majeur mis en avant par Fishbane et le distinguant de Frye. La nouveauté d’une figure. Dt 16. Dès lors tout n’est pas déjà donné dans l’ancien. Dès l’Ancien Testament ce rapport typologique ancien-nouveau est déjà perçu comme attente d’un accomplissement définitif à la fin des temps. ici c’est YHWH lui-même qui appuie sa présente promesse sur son action plus ancienne [4].11-12). Le premier exode se déroulait dans l’angoisse et l’anxiété (Ex 12. Le nouveau qui arrive était annoncé et en même temps il excède toute attente. où c’est un homme qui fait appel au précédent de l’action divine. En même temps. Le peuple maintenant est prévenu qu’il ne partira pas dans l’angoisse (Is 52. une armée et de vaillants guerriers. Cette espérance de nouveauté est d’autant plus soulignée qu’elle apparaît sur le fond d’un passé qui s’est terminé en impasse. La figure accomplit un prototype et préfigure l’accomplissement définitif. dont Israël avait pu voir avec joie un début de réalisation. mais une garantie de son effectivité. En Isaïe 43.

il y a une liaison intime entre le «moment typologique». En effet. A chaque fois la situation actuelle de l’exil est corrélée avec des prototypes tirés du Pentateuque et plus particulièrement de la Genèse. Il leur est d’autant plus fidèle qu’il les quitte pour permettre à du nouveau d’advenir. Le second texte quant à lui fait mémoire de la cessation de la stérilité commune à Sara. C’est l’acte du Christ qui est le novum accomplissant les Écritures. Ce paradoxe qui est au cœur de l’accomplissement trouve dans l’expérience humaine une parabole. toi qui n’enfantais pas (Is 54.. Assez. Si l’Ancien Testament désigne un terme.. le paradoxe de la fidélité et de la nouveauté est vraiment tenu dans toute sa tension. Ces couples autour desquels les figures se cristallisent. Le Christ entre et fait entrer dans la victoire définitive sur la mort et dans la nouvelle création.. Le nouveau est corrélé avec des traditions anciennes. rapport entre l’ancien et le nouveau. la différence entre la figure et l’accomplissement passe dans l’Ancien Testament lui-même avant de passer entre les deux Testaments. 3 . le deuil de Rachel est figure du deuil de Sion. la nouveauté est une fidélité.): ne vous souvenez plus d’autrefois. qui est le temps d’une nouveauté et la clôture des traditions anciennes sous forme d’une Torah. il n’est pas l’accomplissement définitif. quant à lui.) YHWH a pitié de Sion. s’inscrit dans la continuité de l’exégèse typologique vétéro-testamentaire. C’est dans le deuxième Isaïe que la structure se découpe le plus lisiblement : Ainsi parle YHWH. Elle trouve là une nouvelle légitimation et en même temps un correctif à ses faiblesses. Par là-même cette exégèse n’a pas toujours su voir comment la nouveauté se manifestait aussi dans l’Ancien Testament même si elle ne s’éclaire définitivement que dans la nouveauté du Christ par le don de l’Esprit. Il s’inscrit encore dans le cercle de la répétition.. homme . apporte un exemple plus radical et plus complet. En ce sens l’exégèse des Pères de l’Église était préparée par la tradition juive. Pour illustrer notre propos nous pouvons prendre trois textes qui témoignent de l’effet de l’exil. (Is 51. Regardez le roc d’où vous fûtes taillés (.) voici que je vais faire du nouveau. en même temps la consolation qui intervient pour Sion est une nouveauté par contraste avec Rachel qui n’est pas consolée. La Croix du Christ fait tomber le mur qui séparait l’homme de la femme.. «Le texte est tourné vers une attente qui. 18s) Nous trouvons ici l’ère des prototypes et l’expérience vécue des types avec ce qui «paraît déjà» comme prodrome du retour d’exil. Les prototypes sont clairement situés dans l’ancien et les types sont dans le nouveau. Le troisième texte. 2) Crie de joie. La frontière entre prototype et type se dessine déjà. Rébecca et Rachel. qui est celui des figures. (Is 43. comme celui de la fécondité de Sara. Ceci me permet de voir comment dans l’acte du Christ.. Ainsi la figure des noces fournit une parabole de l’accomplissement. Beauchamp montre comment cette figure des noces se déploie selon trois couples. avec «le processus littéraire et canonique de la constitution de la Torah comme corpus» (PLT 248). En son sein. 15s) Ainsi donc. Par la distinction canonique entre la Loi et les prophètes. Le Christ n’accomplit pas les figures sans les reprendre. Et cet accomplissement est fin de la répétition et fin des figures. très vite. Après ces considérations Beauchamp remarque que le rapport entre les deux Testaments. j’aborde l’accomplissement des figures dans l’acte du Christ grâce à une recherche de Beauchamp [7].. se projettera vers un changement considéré comme définitif» (PLT 249). plus de voix plaintive. le premier texte remémore le miracle de la paternité d’Abraham.) et Sara (. qui fit une route à travers la mer (. On remarque la fermeté de ce texte (qui n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas) à affirmer la spécificité d’une ère qualifiée comme ancienne. qui déjà paraît.) regardez Abraham votre père (. les couples homme femme. ne songez plus aux choses passées (. A chaque fois la situation nouvelle est corrélée et parfois mise en tension avec un prototype tiré des traditions patriarcales.nation.) Il était seul.monde. Chacune de ces situations qui décrivent un retournement inattendu est promue en ‘type’ ou figure de la renaissance d’Israël à partir de l’exil.. Les accomplissements que les prototypes connaissent dans l’Ancien Testament se succèdent dans l’histoire sans pouvoir correspondre totalement à la promesse radicale de victoire sur la mort et de vie éternelle dont ils sont porteurs. l’homme honore le plus ses parents quand il donne la vie.. Il est dès lors logique de relier ces déclarations du temps de l’exil. Bien que les figures prototypiques de la Torah connaissent des accomplissements partiels dans l’Ancien Testament elles gardent une valeur permanente jusqu’à leur accomplissement définitif. sur la lecture typologique. le troisième temps. stérile... (Jr 31. l’homme du monde. En sus. forment une clé pour le récit et l’histoire biblique. La frontière entre l’ancien et le nouveau qui se fait jour à travers les événements de l’exil a son équivalent dans les Écritures qui isolent l’ancien prototypique de la Torah et le nouveau figuré par ces prototypes en les relayant en direction de l’horizon final. dans la mesure où il est suggéré que le nouveau n’a pas fini de paraître. En effet. vécu ou imminent. Israël . Dans la partie suivante. de l’eschaton. l’eschaton se profile déjà.. un relais en vue de la fin. une ère des prototypes. 1) C’est Rachel qui pleure ses fils. En effet... Pour Beauchamp. Par elle l’unité des figures est réalisée comme rencontre du Christ et de l’Église. son souci de référer le Christ à tout l’Ancien Testament ne lui a pas toujours permis de voir comment la typologie se déployait au sein même de l’Ancien Testament. A partir de là.Quand la Bible interprète la Bible prétendre à l’accomplissement définitif. je l’ai béni (. Il serait tout au plus un accomplissement partiel. elle ne veut pas être consolée. Israël des nations.

Rejoindre ce processus de spiritualisation n’équivaut donc pas à s’écarter de la res. la configuration qu’il donne à cette plénitude lui est propre. D’ailleurs le Christ. Beauchamp. S’il en est ainsi. n’est pas uniquement gardée dans la conscience de Dieu. Car si les figures annoncent l’accomplissement. il est possible d’avoir accès à ce que Beauchamp appelle un processus de spiritualisation au sein de l’Ancien Testament. continuité et rupture. La nouveauté du Christ. Celle-ci lui est donnée dans l’accomplissement en plénitude. c’est bien parce que les figures sont déjà façonnées par lui quand elles 4 . Elle n’est pas non plus une extrapolation à partir du dessein de Dieu tel qu’il a pu être perçu auparavant. Cette cohérence qui relie la figure à son accomplissement et où se dit le dessein de Dieu. En ce sens s’il vient emplir les figures de leur plénitude actuelle. Ainsi. un processus herméneutique. Il est la contraction des figures. Certes. Il me semble d’ailleurs que toute la force de sa réflexion tient à la détermination à tenir le paradoxe de la continuité et de la rupture au sein de la Révélation. pour pouvoir être discerné. Ce faisant nous ne pouvons nous empêcher de nous demander si cette affirmation n’édulcore pas la même frontière entre les deux Testaments. Autrement dit. Mais simultanément le Christ libère la figure de cette ancienneté. leur confère une plénitude qu’elles n’ont pas et une configuration qui les dépasse. En tant qu’annonce elle n’est pas totalement extérieure à ce qu’elle annonce. n’a pas de figure équivalente dans l’Ancien Testament. Mettre en avant ce paradoxe n’est pas une façon de s’arrêter de réfléchir. Il faut pour Beauchamp maintenir la tension entre les deux termes du paradoxe sans renoncer pour autant à l’unité. qui par sa mort vient rejoindre toute forme de mort. Au contraire il s’agit d’une plus grande fidélité à ce dont la res est porteuse et qui se livre moyennant l’acte libre de lecture. rejoint la figure pour lui donner sa réalité. Le dessein n’est pas proposé sans solliciter du lecteur un acte de liberté. mais aussi lui seul les excède dans sa nouveauté qui les rend anciennes. n’édulcore pas cependant la discontinuité radicale entre les deux Testaments. en tant qu’il revêt la figure. Le paradoxe doit tenir ensemble des figures qui annoncent le Christ et le connaissent d’une certaine manière et simultanément une nouveauté radicale de l’accomplissement de ce Christ inconnu. il convient de remarquer que du point de vue scripturaire. Celui-ci est un sens nouveau qui est découvert uniquement sous l’action de l’Esprit donné par le Christ. Le Christ seul permet de tenir le paradoxe de la continuité et de la rupture. De fait l’Écriture nous donne des indices forts de continuité. Le Christ. aller à la rencontre d’une telle spiritualisation ne permet pas d’avoir accès au sens spirituel. En effet. On peut donc parler de transfiguration pour souligner que les figures sont assumées. En effet. il faut affirmer une certaine continuité qui va de la figure à l’accomplissement. après avoir souligné la continuité. En effet. He 10. Tout d’abord. nous avons vu que la différence «figureaccomplissement» traverse l’Ancien Testament avant de traverser les deux Testaments. si elle assume les figures. La figure est remplie du réel qui lui manque. La figure. De même. pour Beauchamp. Continuité et nouveauté Après les recherches de Fishbane et Beauchamp. il s’agit d’une stimulation pour approfondir la question de la cohérence du dessein divin. ce dessein. Il s’agit d’une nouveauté inattendue quoique annoncée. prenant appuie sur cela.Quand la Bible interprète la Bible III. qui déjà est réelle. avant le Christ une certaine continuité se laisse découvrir. celui-ci demeure en excès par rapport à ce qui l’annonce. L’accomplissement dévoile son manque et son ancienneté. la figure se survit à elle-même par les mots. Déjà au sein de l’Ancien Testament les figurent connaissent un accomplissement partiel. Beauchamp n’émousse-t-il pas la nouveauté et la radicalité de l’accomplissement dans le Christ en parlant d’accomplissement dès l’Ancien Testament ? Est-il légitime de parler de nouveauté dans l’Ancien Testament alors que le Christ par sa nouveauté rend ancien tout ce qui le préfigure (cf. Dès l’Ancien Testament les corrélations typologiques de l’Écriture manifestent la perception par les auteurs bibliques d’une partie du dessein divin. Au point d’articulation entre fidélité et nouveauté. Au contraire. mais il faut aussi parler d’une mort et d’une résurrection dans le Christ dans la mesure où les figures ne sont pas extérieures au mystère pascal. Autre corollaire important. A travers cet acte herméneutique. sa vie. Ce paradoxe est celui d’une nouveauté inouï qui pourtant était préfigurée. Beauchamp marque la rupture. l’Ancien Testament ne rechigne pas à l’usage des termes «nouveau» et «ancien». la lumière de l’accomplissement rejaillit sur la figure qui l’annonçait et cette dernière ne reçoit la lumière que pour souligner en retour la grandeur de l’accomplissement. La nouveauté du Christ n’est pas un point de convergence désigné par les figures qui le précèdent. La figure n’entre pas par elle-même dans la nouveauté. suppose toujours un acte de lecture. D’une certaine façon il faut dire qu’elle le connaît. la res de l’Ancien Testament est déjà spirituelle [8]. la croix du Christ vient se planter comme clef de l’unité. L’image qui revient le plus souvent pour parler de l’accomplissement est celle de l’acte de remplir. contraction dont l’homme est par lui-même incapable comme le souligne justement Frye. pour lui. annonce le réel qui l’accomplira. son accomplissement. Ainsi il ne s’agit pas tant de s’évader de la lettre que de percevoir ce dont elle est porteuse. Néanmoins de façon très explicite pour notre auteur. ce dessein n’est pas révélé en plénitude et ne permet en aucune façon de déduire son accomplissement. plus particulièrement à travers les corrélations typologiques. lui seul récapitule les figures qui l’annoncent selon le dessein de Dieu. il semble difficile de remettre en cause le fait que la frontière entre figure et accomplissement traverse l’Ancien Testament. En ce sens la figure ne disparaît pas mais elle accueille une plénitude. 9)? En réalité. mais sa continuité se laisse percevoir et son terme est préfiguré. mais elle ne passe pas la limite de la mort. Car la figure qui est du passé se révèle étonnamment actuelle grâce au nouveau qui l’accomplit [9].

pour Beauchamp. Cette unité sera donnée dans le Christ qui s’unit à son Église dans une relation sponsale. le mouvement naturel consiste à référer directement chaque figure à son accomplissement dans le Christ. Le meilleur terme pour nommer la réalité qui accomplit les figures est très certainement le terme mystère dont Paul manifeste l’affinité avec la Sagesse. résumé succinctement. sa répétitivité et sa déficience. Alors que l’approche par le terme donne à la création un rôle second. Fishbane. Enfin. Une telle approche donne tout son poids aux figures de l’Ancien Testament. De par cette approche le lien entre les figures et le Christ s’appuie sur la cohérence d’une trajectoire. Par là l’homme entre en communion avec son Origine ce en quoi il réalise pleinement sa personne. Nous réalisons aussi l’importance de la typologie pour nos relations avec le judaïsme. l’approche par le commencement permet d’honorer pleinement la création. En effet. la typologie permet de tenir et de réfléchir la dialectique fidélité et nouveauté sans édulcorer aucun des termes. La figure se caractérise par sa corporéité. En ce sens elle permet d’envisager une meilleure articulation entre l’Écriture et la théologie. mystère qui est le lieu de l’union du Christ et de l’Église (Ep 5. mais elle est aussi à l’origine. Portée Grâce à un tel parcours. dans cette optique. la typologie nous a fait revenir au paradoxe. qui manifeste l’unité du dessein divin. mais aussi à la lecture chrétienne de l’Ancien Testament parfois tentée de l’annexer. Aucune des deux n’évacue ou n’occulte l’autre et les deux s’éclairent mutuellement. le nouveau est mis en avant et les figures regardées à la lumière de la rédemption. Nous pensons en particulier au regard étroit voir négatif des chrétiens sur le judaïsme. 32). Nous retrouvons là le rapport entre fidélité et nouveauté. Dans le deuxième cas. Elle apparaît comme un chemin décisif pour redonner son importance à l’articulation entre l’Ancien Testament et le Nouveau Testament. En effet. la rédemption comme nouvelle création n’est pas un simple redoublement de la création. Suivre le chemin des figures ne revient pas à faire un détour qui éloigne de l’accomplissement. En revanche la mise en série des figures de l’Ancien Testament apparaît comme simplement complémentaire. a mis fortement en valeur l’affinité de cette tradition avec l’herméneutique biblique de la typologie. plus particulièrement par les plus simples? Nous étions partis du paradoxe pour nous intéresser à la typologie. mais une nouveauté radicale qui par contrecoup révèle l’ampleur du projet créateur de Dieu. la continuité est privilégiée et les figures sont regardées à partir de leur enracinement dans la création. Dès le commencement l’unique Origine inscrit dans sa création le désir de l’unité. c’est-àdire de la rédemption. Elles sont regardées en tant qu’elles s’enchaînent dans une série souvent longue et qui traverse l’Ancien Testament. En effet. Il n’est pas seulement justifié par la pétition de principe de l’accomplissement dans le Christ de toute figure. nous pensons que l’exégèse typologique trouve une nouvelle légitimité moyennant une approche herméneutique. accomplissement qui tient le paradoxe de la fidélité et de la rupture. La continuité et la consistance des figures ayant été soulignées. dans la mesure où elle conduit pédagogiquement le lecteur du commencement au terme du récit.Quand la Bible interprète la Bible apparaissent dans l’histoire. En effet. Les figures portées par la création ne livrent pleinement leur sens qu’à travers leur accomplissement dans le Christ. Quant à l’accomplissement il réalise la contraction des figures dans un acte unique et fait entrer dans une corporéité invisible. Suivre les figures à partir de la création revient donc à découvrir le projet de Dieu qui polarise sa création depuis le commencement et qui par sa croix récapitule tout. une telle approche doit rester attentive à la nouveauté de l’accomplissement des figures. de la figure à son accomplissement. de l’Ancien au Nouveau Testament. A ce point nous voyons la portée de la réflexion de Beauchamp. en étudiant la tradition rabbinique et pharisienne plus particulièrement sous son aspect midrashique. Il reste certainement encore beaucoup à faire pour mieux connaître et comprendre ces traditions et entrer dans une meilleure intelligence de la Bible. Il y a là certainement l’occasion de corriger certains travers. IV. Un tel point de vue est susceptible de ne pas être suffisamment attentif à la continuité des figures de l’Ancien Testament qui préparent et annoncent l’accomplissement dans le Christ. nous avons vu comment la typologie permet de manifester la surabondance de l’accomplissement dans le Christ. Au contraire. les figures ont leurs archétypes dans la création et par là elles sont façonnées par le Verbe présent dès le commencement du monde. c’est-à-dire de la création. n’est-elle pas un moyen à considérer pour permettre une découverte renouvelée de la Parole de Dieu. Ainsi création et rédemption s’articulent à la fois dans la continuité et la rupture. Elle donne un élan pour une théologie biblique comme l’œuvre de Beauchamp l’esquisse. de 5 . et donc pour dégager le sens spirituel des Écritures. la typologie. soit à partir du commencement. seul ce chemin permet de saisir la continuité du dessein de Dieu depuis la création du monde. Nous soulignons que l’on peut voir les figures soit à partir du terme. Dans une dernière partie je tente une synthèse sur la typologie en précisant les cinq critères de la figure et les cinq signes de l’accomplissement. L’accomplissement comme excès dans le Christ coexiste avec l’inachèvement du croyant qui doit entrer dans l’accomplissement déjà acquis pour lui. Cette unité n’est pas seulement au terme avec le Christ. Portée par le récit biblique elle sollicite un choix de liberté. En effet. Dans le premier cas. On voit ici tout l’intérêt à ne pas ignorer ces traditions d’interprétation que le judaïsme véhicule et parfois redécouvre à frais nouveaux.

241-259 (désormais cité par la mention PLT). Bruxelles. «Accomplir les Écritures-Un chemin de théologie biblique». [4] L’allusion de Is 43.16-21 à l’Exode comme prototype est confirmée par le fait que l’on retrouve la référence commune à la nation que j’ai créée/sauvée en Is 43.21 et en Ex 15. [2] N. c’est que la res de l’Ancien Testament est déjà spirituelle» (PLT 256). 1998. Le Grand Code . p. Frye. Poétique). 1992. [9] «Plus radicalement encore qu’au temps de l’exil. de l’anglais par C. on la retrouve aussi en Is 43.3-6 suit le récit de l’Exode. [6] P.. Beauchamp. Gilles de Raucourt. Paris PUF. la mention de l’eau sortant du rocher en Ex 17. [5] Fishbane détecte chez les prophètes des typologies qui manifestent le paradoxe de la nouveauté dans toute sa tension. Seuil. [7] P. En même temps.9-11.20-21 et enfin dans une référence encore plus littérale en 49. art. Beauchamp. à mon sens. Paris. [3] M. dans Revue Biblique 99-1 (1992). De même. Malamoud. Fishbane. (coll. 4e éd. Gilles de Raucourt. 1984. Clarendon Press. une dimension paradoxale de la typologie qui mériterait d’être approfondie. p. Débats et Recherches. Oxford. Le Pentateuque et la lecture typologique dans Le Pentateuque. prêtre depuis 1997 et membre de la Communauté Aïn Karem. Biblical Interpretation in Ancient Israel. 48. 1985. Beauchamp. 14e congrès de l’ACFEB. (coll. P. p. P. Cerf. [1] Typologies anciennes et nouvelles. approches de la typologie dans l’exégèse et la théologie biblique contemporaines. trad. Il y a là. né en 1961. 1998. Institut d’Études Théologiques. Paris. licencié en Théologie.2).Quand la Bible interprète la Bible la promesse et de l’accomplissement. dans Dictionnaire Critique de Théologie. «Accomplissement des Écritures». l’aujourd’hui ne se tourne vers le passé que pour le délivrer de son ancienneté» (P.La Bible et la littérature.20. 132-162. ces typologies en côtoient d’autres où la continuité entre l’ancien et le nouveau l’emporte sur la tension. 127 p.13-16. 6 . Lectio Divina 151). [8] «S’il y a figure.