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Pour l'amour du Dr Landry, de Kelsey Roberts - Collection Blanche

du Dr Landry, de Kelsey Roberts - Collection Blanche 1. Assis dans le bureau de son

1.

Assis dans le bureau de son cabinet, Nick Landry achevait de dicter les comptes rendus de ses consultations de la journée. Aujourd’hui, la corvée lui paraissait légère : il avait reçu sa belle-sœur Savannah et avait eu le plaisir de lui annoncer qu’elle portait l’enfant de son frère Seth. Il sourit intérieurement : Savannah lui avait fait promettre de garder le secret, car à Jasper, la petite bourgade du Montana où ils habitaient, la rumeur se répandait comme une traînée de poudre, et il n’était pas question que Seth apprenne la bonne nouvelle de la bouche du pompiste ou de la boulangère. Elle voulait, c’était bien normal, être la première à la lui annoncer. Ainsi, leur famille déjà nombreuse allait encore s’agrandir. Quelques mois plus tôt, Sam, son frère aîné, et sa femme, Callie, avaient eu leur deuxième enfant, un magnifique petit garçon prénommé Sheldon. Quant à Cade, son cousin, sa femme et lui étaient les heureux parents d’un petit Jack âgé de sept mois. Un bébé à la naissance un peu mouvementée dans la mesure où il était venu au monde avec presque trois mois d’avance. Par chance, l’unité néonatale de soins intensifs d’Helena avait tout mis en œuvre pour le tirer d’affaire, et aujourd’hui il se portait comme un charme.

S’efforçant de revenir au présent, Nick jeta un coup d’œil à sa montre. Il avait rendez-vous ce soir avec une infirmière à la chevelure d’un roux flamboyant,

particulièrement attirante. Ce n’était pas le moment de s’attarder. Il saisit un nouveau dossier et tenta de déchiffrer son écriture de véritables pattes de mouche ! Inutile de se demander pourquoi Val le sermonnait aussi souvent à ce sujet. Avec raison d’ailleurs : si à trente-cinq ans il écrivait aussi mal, dans moins de dix ans il serait carrément illisible ! Avec un soupir, il mit le dossier de côté. Une fois de plus, il serait obligé de demander à son assistante de lui traduire ses propres notes. Comme il songeait à elle, l’image de Valérie Greene s’imposa à lui. Elle travaillait à ses côtés depuis six ans maintenant, toutefois il avait l’impression de ne presque rien savoir d’elle, excepté évidemment qu’elle avait une silhouette à faire se damner un saint et un visage ravissant, dont les traits exotiques dénonçaient les origines indiennes. Dans le Montana, ce n’était pas exceptionnel, on trouvait nombre de descendants des premiers habitants d’Amérique du Nord. Val avait suivi apparemment de brillantes études de médecine, puis elle avait tout abandonné après son internat. Pour quelle raison au juste ? Mystère… Elle croyait beaucoup à la médecine holistique, ainsi qu’à la médecine par les plantes. D’après ce qu’il avait compris, elle avait appris des recettes dès son plus jeune âge au sein de sa famille. Si l’efficacité scientifique de ses décoctions maison le laissait dubitatif, il ne doutait pas un instant en revanche de leur parfaite innocuité, aussi ne voyait il aucun inconvénient à ce qu’elle les prescrive aux patients à titre de traitement complémentaire. Tout cela et bien d’autres choses encore faisaient d’elle une énigme. Par exemple, le fait qu’elle soit l’une des seules femmes de son entourage, sinon la seule et cela dit sans la moindre vanité à ne pas avoir jeté son dévolu sur lui à un moment ou à un autre ! Nick passa une main distraite dans ses cheveux indociles. Il se savait séduisant par atavisme : les hommes de la famille Landry plaisaient aux femmes, c’était ainsi, il n’y avait vraiment pas de quoi avoir la grosse tête. D’ailleurs, il était bien trop lucide pour se laisser duper. Son physique, associé au prestige de sa fonction de médecin, lui attirait tout naturellement les faveurs de la gent féminine sans qu’il ait à lever le petit doigt. En retour, il fallait bien admettre qu’il aimait les femmes et leur compagnie. Oui, il aimait toutes les femmes, toutes sauf une ! Celle par la faute de qui il finirait probablement célibataire et sans enfants. Sa propre mère. Une partie de lui-même souffrait encore terriblement du fait qu’elle les ait abandonnés… et l’autre partie vivait dans la peur d’infliger le même traitement aux partenaires qui croisaient sa route. Il en était là de ses réflexions lorsque Val passa la tête par l’entrebâillement de la porte. Ses grands yeux, où brillaient des tons de vert, de brun et d’or, exprimaient une vive inquiétude. Pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une urgence grave ! — Un patient ? s’enquit il. Elle secoua la tête en pénétrant dans le bureau. Tu ne devrais pas couper la sonnerie de ton téléphone, le réprimanda-t elle

gentiment, sur ce ton qu’elle était seule à employer avec lui. Peut-être était-ce pour cela qu’il appréciait de l’avoir comme assistante ?

— L’hôpital est en ligne sur la une, continua-t elle. Tu es dans un beau pétrin.

Un beau pétrin ? répéta-t il avec une moue agacée. Quel genre de pétrin ?

A vrai dire, pour le personnel du petit hôpital situé en bordure de la ville, un ongle cassé s’apparentait à une urgence majeure, et il ne comptait plus les fois où il

avait été dérangé pour rien. Devant sa mine dubitative, Val plongea son regard droit dans le sien.

Le genre de pétrin qui pourrait bien mettre un terme à ta carrière, décréta-t elle.

Moins d’une dizaine de minutes plus tard, tous deux franchissaient en trombe les

portes vitrées des urgences du Jasper Community Hospital. Ils se ruèrent aussitôt au bureau des infirmières.

Kent Dawson ? demanda-t il, essoufflé par sa course.

— Salle d’examen n° 3.

Revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent dans le box où les attendait une scène dramatique : le pouls et le rythme respiratoire de son patient étaient très inquiétants. En outre, il était couvert de plaques rouges et sa langue était très enflée.

Dès son entrée dans le box, Nick prit connaissance des informations qu’affichaient les écrans des divers moniteurs de contrôle.

Quand avez-vous commencé la perfusion d’épinéphrine ? demanda-t il à la cantonade.

Il y a vingt minutes environ, répondit l’infirmière de service.

Augmentez le débit !

Comme Kent lançait des regards affolés autour de lui, Val lui prit la main. Comme

par magie, il sembla se calmer un peu.

Ne vous inquiétez pas, monsieur Dawson, lui murmura-t elle d’une voix douce.

Vous faites une grosse réaction allergique, mais le Dr Landry va vous remettre sur pied en un éclair. Il fallait l’espérer, songea Nick, car le choc anaphylactique dont souffrait Kent Dawson était sans doute le pire auquel il avait été confronté durant toute sa carrière. Détectant l’arrivée du Dr Benton dans le box à l’odeur entêtante du parfum dont celui-ci s’aspergeait copieusement, Nick réprima un soupir d’irritation. Il n’était vraiment pas d’humeur à affronter l’échange forcément désagréable qui s’annonçait entre Harold Benton et lui. L’animosité née entre eux sur les bancs de la faculté de médecine ne s’était pas atténuée avec les ans. Durant leurs études, il avait toujours obtenu de meilleurs résultats que Benton. Ce dernier en concevait le plus grand dépit, au point même de lui en tenir encore rigueur, on se demandait bien pourquoi. Chacun avait trouvé sa place au final, et cette stupide compétition adolescente n’était plus de mise aujourd’hui. Benton feuilletait le dossier du patient.

Où avais-tu la tête, Landry ? lança-t il soudain sur un ton de défi.

Nick l’ignora, préférant se concentrer sur Kent Dawson lui-même, dont l’état semblait heureusement s’améliorer. Enfin, le pouls et la respiration recouvraient un rythme plus normal.

— Il est écrit noir sur blanc que ce monsieur est allergique à l’iode, poursuivit

Benton. Rassuré sur l’état de Kent, Nick ôta le dossier des mains de Benton et le parcourut rapidement.

— J’ai demandé un bilan gastro-intestinal par endoscopie, pas une angiographie

avec injection de produit de contraste, marmonna-t il, les mâchoires crispées.

Benton tapota du doigt l’emplacement de la signature au bas de la feuille.

Tu as demandé une angiographie, docteur Landry, assena-t il d’un ton qui

cachait mal sa satisfaction. Effaré, Nick ne parvenait pas à détacher son regard du document. C’était bel et bien sa signature, pas l’ombre d’un doute… Comment avait il pu commettre une erreur si grave qu’elle avait mis en péril la vie de son patient ?

Et si vous parliez de tout cela dehors ? proposa Val.

Une excellente suggestion, en effet, car il ne tenait pas le moins du monde à faire

l’objet de poursuites judiciaires pour faute professionnelle grave… Avant même qu’ils aient atteint le couloir, Benton explosa de rage.

Tu aurais pu tuer cet homme ! hurla-t il.

— Non, parce que je n’ai pas prescrit d’angiographie, répliqua Nick posément.

Un sourire mauvais se dessina sur les lèvres de son interlocuteur. Nick lui aurait volontiers donné un bon coup de poing dans la figure, et il eut toutes les peines du monde à s’en empêcher.

— Je pense qu’il s’agit d’une erreur informatique, dit il. Je ne vois pas d’autre explication.

— Eh bien, à l’avenir, il faudra que tu relises tes prescriptions, sans quoi ta négligence et ton laxisme pourraient bien causer des décès. Nick l’enveloppa d’un regard méprisant.

— Va au diable…

Une heure plus tard, Val et Nick étaient de retour au cabinet, une vieille demeure de style victorien dont le rez-de-chaussée avait été transformé en cabinet médical par le Dr Gibbs, le prédécesseur de Nick. Val poussa un soupir. Depuis que son patron avait repris le cabinet, il avait tout laissé en l’état, et si elle n’avait pas insisté avec ardeur, sans doute ne se serait il jamais équipé d’un système informatique. Mais heureusement, elle avait obtenu gain de cause ! Dès leur arrivée, ils gagnèrent le premier étage qui servait d’appartement à Nick. Celui-ci la précéda dans l’escalier et, comme souvent, un frisson de désir parcourut Val tandis qu’elle laissait vagabonder son regard sur sa silhouette athlétique. Frisson qu’elle réprima aussitôt, par habitude. Pour Nick Landry, elle était une collègue, une amie, une confidente, en bref, tout sauf une amoureuse éventuelle.

Il la voyait au mieux comme un bon copain asexué, au pire comme un gentil animal de compagnie… Ils débouchèrent dans ce que les autres membres du personnel appelaient le « sanctuaire » mais qui, selon elle, tenait plutôt de la garçonnière ou du nid d’amour. Nick était un homme à femmes et il s’octroyait rarement du repos dans ce domaine-là. D’ailleurs, comme il avait plus ou moins déjà eu une aventure avec toutes les femmes susceptibles de l’intéresser à Jasper, il lui faudrait bientôt étendre son terrain de chasse aux villes voisines. C’était à s’arracher les cheveux ! Il s’intéressait par principe à tout ce qui portait jupon, et elle seule faisait exception à la règle. Pas une fois, en dehors de quelques déjeuners ou dîners de

travail, Nick ne l’avait invitée à sortir prendre un verre. Pourtant, elle n’était pas plus laide ni plus bête qu’une autre, elle possédait même un certain sens de l’humour… Mais elle semblait totalement transparente à ses yeux. — Tu veux boire quelque chose ? demanda celui-ci en débarrassant la table de la cuisine d’une pile de journaux qu’il posa à même le sol.

— Oui, merci. Qu’est-ce que tu as à m’offrir ?

Pour toute réponse, Nick ouvrit le réfrigérateur afin d’en inspecter le contenu, ce qui donna tout loisir à Val de contempler son profil racé, son épaisse chevelure brune, son teint hâlé d’homme qui a toujours vécu au grand air. Et puis il y avait ces yeux dont elle connaissait la couleur par cœur : une incroyable teinte gris-bleu qui rappelait un ciel d’été orageux…

Nick lui tendit une bouteille de bière qu’elle décapsula d’un coup sec et précis, en la faisant basculer contre le rebord du plan de travail.

— Il faudra vraiment qu’un de ces jours, tu m’apprennes à faire ça ! s’exclama-t il

en riant.

— Tu peux toujours attendre ! Toute femme se doit d’avoir ses petits secrets.

Toutes sauf toi, corrigea-t il après avoir bu une gorgée de bière blonde. Bien que

tu m’agaces parfois prodigieusement, tu es mon amie la plus proche. Il n’y a pas de secrets entre nous, voyons ! « Excepté que je me meurs de désir pour toi, non, en effet ! » Afin de se donner une contenance, elle leva sa bouteille comme pour trinquer et

but une gorgée à même le goulot.

— Je me demande bien comment j’ai pu commettre une erreur aussi terrible, observa Nick, pensif.

— Je suis certaine que c’est dû à un problème informatique.

— Informatique ou pas, j’ai tout de même signé le formulaire de demande d’examens.

— Vérifions quand même ce que l’ordinateur a dans le ventre…

Il acquiesça et la précéda dans le salon, où se trouvait un ordinateur relié au réseau informatique du cabinet. Sans qu’ils aient à échanger le moindre mot, Val s’installa d’autorité devant l’écran. Lui était viscéralement allergique à ce genre de machines, et de toute façon, il aurait perdu trois heures en manipulations diverses, là où Val mettrait à peine deux minutes avec quelques clics de souris.

Ils étaient assis côte à côte, si près l’un de l’autre que leurs cuisses se frôlaient. La délicate senteur florale et fruitée qui embaumait les cheveux de jais de Val enivrait Nick, engendrant chez lui de délicieux frissons.

A peine eut il formulé cette pensée qu’il se fit l’effet du satyre le plus immonde de

la terre : au lieu de se concentrer sur le travail, il laissait ses sens le distraire. Décidément, il resterait incorrigible jusqu’à la fin !

Tiens, c’est vraiment bizarre, murmura Val comme pour elle-même.

Il

s’approcha de l’écran et plissa les yeux.

Pas tant que ça… Ce sont des colonnes de chiffres incompréhensibles, comme

dans tous les ordinateurs. Val exhala un soupir navré.

Idiot ! Ce sont des codes que j’ai rentrés moi-même. Il suffit de taper le nom

d’un patient, le code qui lui correspond, et l’ordinateur affiche son dossier assorti du protocole de soins approprié. Ensuite, c’est directement imprimé. Il est même possible de passer commande de produits auprès des représentants médicaux des laboratoires pharmaceutiques.

Et alors ? Y a-t il un code défectueux ?

— Non, pas du tout. Ça n’a aucun sens… Oh, regarde, Nick !

Il lut la demande d’examen qui s’affichait à l’écran. Il avait bel et bien prescrit un bilan gastro-intestinal complet, et non une angiographie.

— Eh bien voilà ! s’exclama-t il d’un ton triomphant.

— Attends… Maintenant, lis ça.

Nick resta bouche bée. La même prescription s’affichait, à une différence près, et

de taille : celle-ci se terminait par une demande d’angiographie.

Mais enfin, pourquoi y a-t il deux demandes d’examen pour un seul et même

patient ? s’étonna-t il. Val tapa rapidement sur les touches du clavier, puis elle se tourna vers lui, les sourcils froncés.

Apparemment, la première demande a été annulée et remplacée par la seconde il y a deux jours.

Voyons, Val, réfléchis ! Comment veux-tu que j’entre dans le système afin

d’effectuer une modification pareille ? Je ne sais même pas jouer au solitaire avec ce machin-là !

— Et pourtant, la modification a été faite à partir de l’ordinateur de ton bureau, il y a deux jours, à 19 h 45 précises. Nick réfléchit et poussa un cri victorieux.

— Il y a deux jours, à 19 h 45 précises, j’étais en route pour aller chercher une

ravissante blonde aux jambes interminables chez elle. Alors, tu vois, ça ne peut pas

être moi !

— Comment s’appelle-t elle, cette pin-up ?

— Gretchen quelque chose… Le genre « sois belle et tais-toi ».

Les qualités que tu préfères chez une femme.

Ecoute, je ne l’ai pas demandée en mariage, se défendit il.

— Ah, je t’en prie, pas de détails sordides ! D’ailleurs, je crois pouvoir deviner sans mal ce que tu lui as demandé.

Détends-toi, Val. Je suis un homme célibataire, sain d’esprit et en bonne santé,

pas un de ces violeurs fous ou je ne sais quoi… Et puis, je n’ai jamais mené aucune femme en bateau. J’annonce tout de suite la couleur et elles savent toutes qu’avec moi, elles n’auront qu’une aventure sans lendemain. Je ne suis pas fait pour le long terme. — Ça porte un nom : la phobie de l’engagement.

— Peu importe. L’essentiel, c’est que je tiens la preuve que je n’ai pas modifié la

prescription. Val eut une moue dubitative.

Oui, enfin, il faudra tout de même que ta dulcinée corrobore tes propos. Ensuite,

je contacterai les techniciens du service informatique afin qu’ils réparent ce bug.

Un bug qui aurait pu coûter la vie à Kent Dawson, observa Nick, la mine sombre et grave.

Tout comme ta vie sexuelle débridée avec de parfaites inconnues pourraient te coûter la tienne…

Désolé de vous contredire, jeune dame, mais je ne mène pas une vie sexuelle

débridée. D’abord, je prends mes précautions, ensuite toutes mes conquêtes sont adultes et consentantes. Nous entretenons des rapports brefs, satisfaisants et sans

lendemain.

— Uniquement parce que tu t’évertues à tenir les femmes à distance. Et si tu agis

de la sorte, c’est parce que tu n’as jamais résolu tes problèmes avec ta mère.

Si ! Et quand bien même ce ne serait pas le cas, je ne suis pas certain d’avoir envie que tu fourres ton nez dans ce pan de ma vie. Un peu vexée, Val haussa les épaules avec une désinvolture feinte.

Parfait ! Continue à refuser tout engagement et tu finiras tout seul, comme un

vieux bonhomme pathétique réduit à baver en regardant les jeunes filles passer

sous son nez…

— Je n’ai aucune intention de « baver en regardant les jeunes filles passer », ma chère, et je compte bien rester la coqueluche de ces dames jusqu’au bout !

— Bon, revenons à nos moutons, si tu veux bien… Nous savons maintenant qu’il y a eu deux demandes d’examen. Comment se fait il que tu aies signé la mauvaise ? Nick haussa les épaules en signe d’ignorance.

Tu ne te rappelles pas avoir paraphé un formulaire annulant et remplaçant le

précédent ?

— J’ai beau être une nullité absolue en informatique, je fais très attention aux

formulaires médicaux que je dois signer.

Alors je te repose la question : comment se fait il que tu aies signé la mauvaise

demande d’examen ? Nick soupira.

Il est vrai que ma signature figure au bas de ce fichu formulaire. Je l’ai vue, elle s’étalait à l’encre noire.

— Donc c’est toi qui l’as signé.

Je te répète que non !

Val lui adressa un sourire gentiment moqueur.

— Un bourreau des cœurs qui se croit parfaitement infaillible finit par lasser à la longue même les plus follement éprises… Nick s’assombrit.

— Parce que tu crois sincèrement que je l’ai fait ? Que j’ai commis cette énorme bourde ?

— L’erreur est humaine. Ça arrive même aux meilleurs d’entre nous.

Pas à moi.

Ecoute, le plus important finalement, c’est que M. Dawson s’en soit tiré

indemne.

— D’accord, c’est l’essentiel, mais ça ne change rien au fait que je n’ai pas

demandé d’angiographie. J’en suis sûr et certain : Kent Dawson est mon patient depuis des années, et je savais très bien que son allergie à l’iode pouvait lui être fatale. Val lui tapota le dessus de la cuisse.

— Et moi, je sais très bien que tu n’es malgré tout qu’un simple être humain,

comme nous tous, conclut elle avec indulgence. Il serait peut-être temps de

t’habituer enfin à cette idée. 2.

Tu as laissé ta petite amie dans la voiture ?

Nick jeta un coup d’œil navré à son frère Shane, accoudé à côté de lui sous la

véranda de la grande maison familiale, puis il exhala un soupir.

— Je n’ai pas de petite amie.

Shane poussa une exclamation exagérément surprise.

— Quoi, tu n’as rien à te mettre sous la dent un samedi soir ? commenta-t il,

narquois. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ?

Je ne sais pas si je suis malade, mais toi, tu es un bel idiot !

Shane se mit à rire, puis il se pencha vers la table basse et saisit une bouteille de bière qu’il décapsula d’un coup sec contre le rebord de la balustrade.

— Qui t’a appris à faire ça ? s’étonna Nick.

Val.

— Tu veux dire… ma Val ? Shane l’enveloppa d’un regard suspicieux.

— J’ignorais que c’était ta Val…

S’efforçant de ne pas prêter attention à la boule désagréable qui lui nouait

l’estomac, Nick poursuivit d’un ton aussi naturel que possible :

Vous êtes ensemble ?

Shane secoua la tête en riant.

Val est une amie, c’est tout. Nous nous voyons de temps en temps pour regarder un DVD ensemble ou bien…

Rien que vous deux ?

— Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu n’es pas son père, que je sache !

— Je ne voudrais pas qu’elle souffre, c’est tout ! se défendit Nick avec une

mauvaise foi qui l’étonna lui-même.

Car il fallait appeler les choses par leur nom : il éprouvait une jalousie terrible. Un sentiment complètement inattendu, qu’il ne s’expliquait pas le moins du monde. Shane eut un sourire ironique.

— Bien sûr…

Quoi, bien sûr ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je me contente de constater une évidence : à mon avis, tu es amoureux de Val.

— Je t’ai traité d’idiot, mais je me suis trompé. En réalité, tu es complètement demeuré !

— Tu peux bien essayer de nier, ça ne t’avancera pas à grand-chose ! répliqua

Shane en riant à gorge déployée. J’ai vu la façon dont tu la regardais. Je te connais et je la connais, elle… Vous avez énormément de points communs, je dirais même que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Tu plaisantes ? Elle est beaucoup trop… casanière.

— Il existe des sorts bien pires pour un homme que d’être marié à une femme telle que Val.

Au mot sacrilège et terrifiant qui commençait par un m, Nick sentit un frisson de panique.

— C’est exactement là où je veux en venir. Val a besoin d’un homme qui caresse le même rêve qu’elle : le mariage, les enfants, une belle maison pour abriter sa petite famille… Shane secoua la tête en soupirant.

On voit vraiment que tu ne la connais pas.

Comment peux-tu dire ça ? s’indigna Nick. Nous passons cinq jours sur sept

ensemble, parfois même plus !

— Vous travaillez ensemble, ce n’est pas du tout la même chose. Je parie que tu

n’es même pas au courant qu’elle pourrait te battre au poker. Ni qu’elle est végétalienne ni qu’elle passe ses dimanches à dispenser gratuitement des soins dans la réserve où elle a grandi… De fait, il ignorait tout cela, et une profonde perplexité l’envahit à l’idée qu’il connaissait si peu Val. Toutefois, il ne donnerait pas à Shane la satisfaction de

constater qu’il accusait le coup.

— J’étais au courant pour la réserve, mentit il. A ton avis, où récupère-t elle le matériel et les médicaments dont elle a besoin ?

— Elle les achète lorsqu’elle en commande pour ton cabinet, voyons ! Tu prétends être au courant, mais je suis prêt à parier que tu ne lui as jamais proposé de l’aider.

— Je ne savais pas qu’elle avait besoin d’aide… Elle pouvait très bien demander tout simplement.

Val préférerait se faire tuer sur place plutôt que de te demander la moindre

faveur. C’est quelqu’un de fier… Elle ne mendie pas, elle attend que les gens se proposent spontanément.

Et comment es-tu au courant de tout cela, M. Je-sais-tout ?

— Parce que je l’ai accompagnée deux ou trois fois à la réserve. J’avais emporté de

la nourriture et des vaccins pour les animaux. Que répondre à cela ? Tout à coup, il se sentait terriblement minable. Et aussi confus, troublé, perplexe, agacé… Il s’avérait que son assistante était une jeune femme bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginé, et cette découverte piquait sa curiosité. Du moins était-ce la seule façon acceptable de formuler ce qu’il ressentait en cet instant précis. Lorsque Val ouvrit la porte de la cabane rustique qu’elle appelait sa maison, ses yeux légèrement bridés s’arrondirent autant qu’ils le pouvaient.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Nick arbora son plus beau sourire.

— J’ai eu envie de t’accompagner à la réserve, lança-t il d’un ton aussi naturel et désinvolte que possible. La jeune femme passa la main dans son épaisse chevelure de jais, en un geste d’une innocente sensualité qui le troubla au-delà de toute mesure. Shane avait raison : il avait encore tout à découvrir concernant Val…

— Entre, je vais te préparer un café, dit elle en s’effaçant.

Nick pénétra dans la pièce et fut muet de surprise. Là où il avait imaginé un intérieur très féminin, à la limite de la mièvrerie, se trouvait un cadre chaleureux, sobre et confortable. Tout le mobilier était de bois et la décoration était constituée de pièces d’artisanat indien.

— C’est très joli chez toi, commenta-t il, admiratif, lorsque Val émergea de la cuisine.

— L’eau est en train de chauffer. Tu me donnes cinq minutes ? Je monte prendre

une douche et m’habiller. Sans attendre de réponse, elle grimpa l’échelle de bois qui conduisait à la mezzanine surplombant le salon. Une minute plus tard, le son caractéristique du jet de la douche parvint à Nick, qui ne put s’empêcher d’imaginer le corps nu de Val offert à la caresse de l’eau. Pensée si troublante qu’un long frisson le parcourut. Furieux de sa réaction, il s’obligea à faire le vide dans son esprit. Par bonheur, Val redescendit de la mezzanine à peine quelques minutes plus tard, vêtue d’un jean

et d’un sweat-shirt ordinaires. Elle s’était coiffée d’une queue-de-cheval qui mettait en valeur l’ovale délicat de son visage et ses yeux en amande, traces du

sang indien qui coulait dans ses veines. Il la suivit dans la cuisine, où il s’attabla, pendant que la jeune femme servait le café.

— Ce n’est pas de la crème, commenta-t il en fronçant le nez avec circonspection au-dessus du pot qui contenait un liquide blanchâtre.

— Non, c’est du lait de soja. Tous les apports du lait sans les graisses animales…

Sans saveur, donc.

— Ne critique pas avant d’y avoir goûté. Tu veux prendre le petit déjeuner avec moi ?

Ça dépend. Il se compose de quoi au juste, ton petit déjeuner ?

Fruits frais, yaourt bio et petits pains ronds.

Avec de la crème de fromage ?

Tu rêves ?

Bon, alors je me contenterai des fruits et du yaourt.

Comme tu voudras. Mais ne viens pas te plaindre si tu meurs de faim dans moins

d’une heure. Tandis qu’elle s’affairait, Nick l’observa à la dérobée. C’était la toute première fois qu’il la découvrait dans un cadre autre que le cabinet, son environnement à

elle qui plus est, et elle avait l’air aussi à l’aise dans une cuisine que dans une salle de soins.

— Et si tu m’expliquais pourquoi, au juste, tu es venu frapper à ma porte à 7

heures un dimanche matin ? demanda-t elle tout en posant une assiette de fruits

devant lui.

— Je te l’ai dit… Je voudrais t’accompagner à la réserve.

— J’y vais depuis des années et ça ne t’a jamais effleuré l’esprit jusqu’ici.

Pourquoi ce soudain intérêt ?

— Val, je me contente d’être gentil avec toi. Qu’est-ce qui te choque à ce point ?

Je ne suis pas choquée… Je me dis simplement après coup que ç’aurait été très

gênant si je n’avais pas été seule. Enfin, c’est une chance pour toi, mon rendez-

vous d’hier soir figurera au panthéon des ratages pathétiques !

— Qu’est-ce qui n’allait pas ?

Elle prit place face à lui et haussa les épaules.

Tout, de A à Z.

— Raconte…

On dirait Nancy !

Ce qui en l’occurrence n’était pas un compliment, car sa collègue infirmière était d’une curiosité insatiable qui frisait parfois l’indiscrétion.

Tu livres tous tes secrets à Nancy ? s’enquit il, l’air de rien.

Il ne faut jamais livrer tous ses secrets à qui que ce soit, question de principe.

— C’est curieux… En général, tu as plutôt tendance à dire tout ce qui te passe par la tête.

Il existe une énorme différence entre faire des confidences intimes et exprimer

une opinion. Val avait plongé son regard droit dans le sien, et soudain Nick se sentit un peu perdu, presque désemparé. Tout à coup, il lui semblait intolérable de rester en marge, de ne pas être capable de percer à jour l’énigme que cette femme avait toujours représentée à ses yeux. L’envie irrépressible le tenailla d’en apprendre davantage, et même de tout savoir

d’elle jusque dans les moindres détails. Réaction incompréhensible, dans la mesure où Val n’était qu’une amie. Quoique… Elle était aussi une jeune femme ravissante et mystérieuse, et il la découvrait seulement maintenant sous ce jour-là.

— Eh bien, qui a construit cette maison ? dit il en s’éclaircissant la gorge. — Moi. Devant son expression abasourdie, Val esquissa une moue dédaigneuse.

Quoi ? lança-t elle sur un ton de défi. Selon toi, une femme n’est pas capable de bricoler ?

— Non, pas du tout ! Je suis simplement surpris, admiratif et… très impressionné.

En ce qui me concerne, je n’aurais jamais envisagé une minute de construire moi- même ma maison.

— C’est parce que tu es un Landry. Moi en revanche, je ne suis pas issue d’une

riche famille de propriétaires terriens. Et avec ce que je gagne, c’était soit construire moi-même ma maison, soit louer un appartement minuscule et miteux

en ville. Tu sais, de toute façon, ce n’est pas si compliqué. Et puis, je n’ai pas tout fait toute seule. On m’a aidée.

Qui ?

Des hommes de ma tribu. Mais enfin, je ne comprends pas pourquoi ça te choque à ce point !

Parce que je n’avais encore jamais rencontré de femme entrepreneur en bâtiment, se moqua-t il gentiment. La riposte ne tarda pas une demi-seconde.

— Etant donné le genre de mijaurées que tu fréquentes, ce n’est pas étonnant !

Comment ça, des mijaurées ? Val se mit à rire.

— Pardon, j’aurais dû employer le mot « trophée », ç’aurait été nettement plus

approprié ! Tu te souviens de la dernière en date, la Miss Rodéo du Montana ? Celle

qui avait pour ambition, je cite, « d’étudier le mannequinat ».

Elle était sympa.

— Je n’en doute pas une seconde ! Là où je m’interroge davantage, c’est sur la teneur des conversations que tu pouvais avoir avec ce genre de fille.

— Bon, d’accord, elle était assez superficielle… Mais prends Peggy Mitchell, par exemple. Elle était jolie et intelligente.

— Et si peu farouche qu’elle a eu une aventure avec la quasi-totalité de la

population masculine de Jasper, d’après ce que je me suis laissé dire… Nick chercha une parade, en vain. Pour son plus grand désespoir, Val avait raison. Blessé dans son amour-propre, il décida de contre-attaquer.

— Tu es assez mal placée pour t’ériger en juge. Je te rappelle que tu es sortie avec un homme marié !

— Avec un homme dont j’ignorais qu’il était marié, corrigea-t elle calmement.

Evidemment, dès que je l’ai su, j’ai tout arrêté.

— Et qu’est-ce que tu fais de Cliff, alors ? Et Hal Sommers ?

— Cliff est le genre d’homme à qui tu promets un hypothétique dîner dans le seul

but qu’il cesse de te harceler. Et ça marche ! Quant à Hal Sommers, c’était… une erreur de jugement. Bon, enchaîna-t elle, nous n’allons pas passer la matinée à passer nos conquêtes respectives en revue. Il y a bien mieux à faire, et un long trajet nous attend. Tu pourras mettre les heures de route à profit pour m’expliquer la cause de ton soudain accès d’altruisme… Nick se leva et la suivit dans l’entrée.

— Je suis médecin, se défendit il. L’altruisme est par définition une seconde nature chez moi. En guise de réponse, Val éclata de rire.

— Allez, viens…

Prenons mon 4x4, suggéra-t il. Shane a rempli l’arrière de provisions pour la réserve.

— Il est vraiment adorable…

Une minute plus tard, ils grimpaient tous deux à bord du 4x4, et Nick démarra.

— Oh, quelle idiote ! s’exclama Val en claquant des doigts. J’ai complètement oublié de prendre les tablettes de glucose et les doses d’insuline !

— Il n’y a qu’à faire un détour par le cabinet.

Entendu.

Ils se mirent en route et roulèrent en silence, perdus chacun dans ses pensées. Le paysage des montagnes aux sommets enneigés qui les entourait était absolument splendide, et Nick songea que jamais il n’aurait pu habiter dans une grande ville, loin de la nature. Tout comme Val, d’ailleurs.

As-tu déjà songé à partir d’ici pour t’établir ailleurs ? demanda-t il.

Pas une seconde. Même si les hivers sont rudes et si j’ai du mal à manier la pelle pour enlever la neige devant ma maison, je ne pourrais pas vivre ailleurs.

Moi, je manie la pelle en expert !

Val lui adressa un sourire moqueur.

Toi, un manuel ?

Parfaitement ! Tu sembles oublier que j’ai grandi dans un ranch. Je t’assure que j’ai effectué plus que ma part de travaux manuels.

— C’est pour cette raison que tu es devenu médecin ?

En partie, oui. Je voulais aussi me démarquer de ma famille.

— Moi aussi. Mais c’est plus facile quand on est né avec une cuillère en argent dans la bouche.

— Qu’est-ce que tu veux ? Que je m’excuse d’avoir de l’argent ?

— Non, c’était une simple constatation.

— Val, combien t’ont coûté tes études de médecine ?

— Si cher que j’aurai sans doute encore des traites à rembourser après ma mort !

Et pourquoi les as-tu abandonnées ?

— Je n’ai pas abandonné mes études au sens où on l’entend d’ordinaire.

Simplement, j’ai une conception de la médecine qui ne correspond pas à ce qu’on

enseigne à la faculté. Et j’ai fini par me rendre compte que je n’y étais pas à ma place.

— Si tu souffrais d’une appendicite, j’imagine que tu serais bien contente de te

faire opérer par un chirurgien.

— Oui, bien sûr. Mais lorsque j’ai un simple rhume, je trouve inutile de me gaver de médicaments. Je préfère de loin me soigner avec les herbes et les tisanes que mes ancêtres utilisent depuis toujours. Je crois beaucoup aux vertus d’une bonne hygiène de vie, et la médecine « scientifique » n’est pour moi qu’un ultime

recours.

Là-dessus, je te rejoins complètement.

Ils se turent de nouveau et achevèrent le court trajet jusqu’au cabinet dans le

silence.

Une fois que Nick eut garé le 4x4 sur le parking, Val en descendit d’un bond souple.

Attends-moi là, j’en ai pour une minute.

La jeune femme venait à peine de pénétrer dans le cabinet qu’il entendit un appel angoissé.

Nick, viens vite ! 3.

La porte de son bureau était grande ouverte et Tara Bishop, la comptable, se

tenait sur le seuil.

— Vous voilà enfin ! s’exclama-t elle. J’ai cherché à vous joindre partout.

Regardez… Elle s’effaça et désigna Dora Simms. Recroquevillée sur une chaise, la vieille dame semblait souffrir le martyre.

— Je l’ai trouvée dans cet état, expliqua Tara. J’étais passée chez elle chercher un exemplaire de son ordonnance afin de voir si je pouvais m’arranger avec le pharmacien. Dora a une ardoise chez lui, et j’avais l’intention de négocier un étalement du remboursement. J’ai d’ailleurs commencé à taper un petit mot à votre intention… Nick interrompit ce déluge verbal d’un geste de remerciement et se précipita

auprès de la vieille dame que Val était en train d’aider à se redresser. La soutenant chacun par un bras, ils la conduisirent en salle de soins.

— Elle va s’en sortir ? demanda Tara, qui les avait suivis. J’aurais peut-être mieux fait de la conduire directement à l’hôpital… Nick lui adressa un signe de tête rassurant.

— Il doit s’agir d’une crise d’arthrose déclenchée par un effort que Dora n’aurait pas dû faire. Cette tête de mule refuse de comprendre que, l’âge venant, il faut accepter de ne plus être aussi alerte qu’avant.

— Vous comprenez, comme je l’ai amenée ici, j’en ai profité pour taper un mot à votre intention et…

Je vous remercie. Mais au fait, comment êtes-vous entrée ?

— J’ai la clé du cabinet. Vous m’en avez donné un double, vous ne vous rappelez

pas ? C’était justement dans le cas où j’aurais besoin de passer pendant le week- end et…

Ah oui, très bien, coupa Nick. Bon, à présent, occupons-nous de Dora.

— Tenez, justement, j’ai sorti son dossier.

Nick s’empara du document et, tout en le lisant, approcha de la table sur laquelle

la vieille dame s’était allongée, aidée par Val. Rassuré par l’auscultation, il demanda à cette dernière de programmer une radio.

— A mon avis, il s’agit simplement d’une névralgie intercostale, mais il vaut mieux prendre des clichés, par mesure de précaution.

Une radio ? répéta Dora. Ça coûte cher ? Parce que vous comprenez, je tire le

diable par la queue et je n’ai vraiment pas besoin de dépenses inutiles. Ce qu’il savait déjà fort bien. A l’instar de nombre de ses patients, Dora Simms n’avait pas d’assurance maladie complémentaire. Beaucoup de gens à Jasper

étaient issus de milieux modestes et avaient du mal à joindre les deux bouts. Payer une assurance maladie complémentaire était donc un luxe qu’ils ne pouvaient se permettre.

Ne vous inquiétez pas, Dora, commenta Val. Nous allons demander à Tara de

remplir un formulaire d’aide médicale sociale. Dora renifla avec défiance.

— Elle est bizarre, cette Tara Bishop… Bien sûr, je suis contente qu’elle soit passée

chez moi au bon moment et qu’elle m’ait ramenée ici — Dieu sait combien de temps j’aurais pu rester par terre à souffrir le martyre… Mais je n’aime pas les gens qui ne vous regardent pas droit dans les yeux. Nick secoua la tête en riant.

Elle a peut-être tout simplement peur de vous ! Vous avez la réputation de ne pas être à prendre avec des pincettes, vous le savez bien !

Et si nous la faisions, cette radio ? intervint Val.

Sans attendre, elle emmena Dora en salle de radiologie, moment que Nick mit à profit pour relire le dossier de sa patiente avec plus d’attention. La dernière consultation remontait à trois mois. Il lui avait prescrit de la monoamine oxydase, une enzyme utilisée pour soigner les états dépressifs. Il lui avait également suggéré d’envisager une psychothérapie, car Dora souffrait de dépression depuis son veuvage. Mais elle avait préféré se contenter d’un traitement d’antidépresseurs qui l’aiderait à passer le cap, prétextant que le temps finirait par guérir ses blessures. Et sans doute n’avait elle pas eu tort, car elle avait aujourd’hui un bien meilleur moral. Comme Val tardait un peu à rapporter les radios, il se rendit à l’office où les médicaments étaient conservés sous clé et prit quelques échantillons qu’il rapporta dans le bureau. Entre-temps, Val était revenue et avait affiché les clichés sur l’écran lumineux. Il se campa devant l’écran et les étudia, afin de vérifier qu’ils ne contredisaient pas son diagnostic.

— C’est ce que je pensais, conclut il, satisfait.

Quel traitement comptes-tu prescrire ?

Nick lui montra les échantillons offerts par les laboratoires pharmaceutiques qu’il avait dans les mains.

Des anti-inflammatoires non stéroïdiens.

Parfait. Je vais aller consigner tout ça dans le dossier informatique, pendant que Dora se rhabille.

Je te suis.

Une minute plus tard, Val était assise devant l’écran de l’ordinateur, au secrétariat.

— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Nick en scrutant l’écran.

La petite note que Tara a rédigée pour toi. Regarde, elle fait toujours la même

faute de frappe. C’est drôle, nous avons chacun nos tics…

— Je croyais que ces engins étaient censés repérer les fautes d’orthographe.

— Les fautes d’orthographe oui, mais un ordinateur ne peut pas repérer qu’il s’agit de l’emploi d’un mot pour un autre. Allez, annonce-moi les dosages…

Nick s’exécuta, sceptique. Certes, l’informatique était un progrès indéniable, mais

il lui semblait tout aussi simple et rapide de rédiger une ordonnance à la main et

de la remettre au patient.

— Et voilà ! conclut Val lorsqu’il eut terminé. Tu veux que je l’envoie par mail au

pharmacien ?

Il ne serait pas plus simple de la déposer à son officine ?

Mais enfin, Nick, c’est tellement plus rapide et…

Il

leva les mains en signe de reddition.

Entendu, je ne dis plus rien ! Je vais donner une première dose à Dora, ça

l’aidera à tenir, le temps que Guy Day prépare l’ordonnance.

Pendant ce temps, je vais remplir les formulaires de demande de prise en charge des soins par l’aide sociale.

A cet instant, l’ordinateur émit une sonnerie.

Que se passe-t il ? s’inquiéta Nick.

— Rien. C’est le signal que la prescription est juste et qu’il n’existe aucune contre-

indication. L’ordinateur le vérifie tout seul grâce à un logiciel spécial. A présent, je peux envoyer le tout directement.

Nick leva les yeux au ciel et tourna les talons. Tout cela était sans doute merveilleux, mais il n’était toujours pas convaincu… Deux heures plus tard, après avoir effectué un détour par la pharmacie Day afin que Dora y récupère ses médicaments, puis raccompagné la vieille dame chez elle, Val et Nick arrivèrent enfin à la réserve. Trois heures durant, ils ne touchèrent pratiquement pas terre. Entre les otites à

traiter, les diverses plaies et macérations à nettoyer et à panser et les rappels de vaccins, ils n’étaient pas trop de deux.

A l’heure du déjeuner, lorsque le rythme effréné se calma enfin, une jeune femme

enceinte vint leur apporter un panier-repas.

Merci, Leta, dit Val. Alors, comment te sens-tu ?

— J’aimerais bien avoir déjà accouché, soupira la jeune femme. Le bébé n’arrête pas de bouger.

— Il n’y en a plus pour longtemps.

La naissance est prévue pour quand ? demanda Nick.

Dans trois semaines, normalement.

A cet instant, Leta fut interrompue par la sonnerie du téléphone portable de Val.

Celle-ci s’excusa et prit la communication. Au bout de quelques secondes à peine, elle raccrocha, livide.

Que se passe-t il ? demanda Nick d’un ton anxieux.

— C’était l’hôpital. Dora est… morte.

A leur arrivée à l’hôpital, Harold Benton les attendait de pied ferme. Inutile d’être

grand clerc pour deviner que sous ses airs courroucés, il jubilait…

— Bon sang, que s’est il passé ? marmonna Nick, les mâchoires crispées par la fureur et l’indignation devant ce coup du sort.

A toi de me le dire, Landry, répliqua froidement Benton. Mme Simms était

décédée d’un arrêt cardiaque lorsque les secours sont arrivés sur place.

— C’est insensé ! Je l’ai auscultée ce matin même ! Son rythme cardiaque et sa

tension artérielle étaient parfaitement normaux. Val posa une main réconfortante sur son bras.

Elle a peut-être subi une rupture de l’aorte ou une embolie pulmonaire, hasarda-

t

elle.

Les premiers examens post mortem ne montrent aucun problème coronarien,

lança Benton avec un sourire mauvais. On va bientôt procéder à l’autopsie, mais je

peux d’ores et déjà annoncer que les résultats de la recherche de produits toxiques dans le sang sont plus qu’intéressants.

— C’est-à-dire ?

Benton éluda d’un geste.

Attendons les résultats définitifs du labo. D’ici là, il va te falloir expliquer à sa famille comment il se fait que tu l’aies reçue ce matin à ton cabinet et que tu n’aies pas été capable de poser le bon diagnostic. Nick dut puiser au plus profond de lui-même pour s’empêcher de sauter à la gorge de son collègue. Par chance, le contact rassurant de la main de Val sur son bras

l’aida à ne pas céder à un accès de violence. De toute façon, c’était à lui-même qu’il en voulait avant tout. Comment quelque chose d’aussi grave avait il pu lui échapper ? L’atroce nouvelle tomba moins d’une heure plus tard. Nick et Val se repassaient

inlassablement la scène de la matinée dans la salle de repos des médecins lorsque Harold Benton fit irruption comme une tornade.

— J’ai les résultats du labo ! lança-t il en brandissant des formulaires. Les analyses ont mis en évidence un taux très élevé de phénelzine et de mépéridine ! Nick arracha les feuilles des mains de Benton et les parcourut fébrilement.

— C’est impossible ! J’ai prescrit du Naproxène parce que je savais très bien

qu’elle était sous antidépresseurs !

Le labo a appelé la pharmacie. Le pharmacien est formel : tu as prescrit de la mépéridine. En clair, un médicament contre-indiqué qui a tué ta patiente…

— C’est faux ! Je suis certain de ne pas avoir prescrit ce traitement !

— Le problème, c’est que le labo et la pharmacie tombent d’accord pour dire le

contraire. Bon, ça suffit, je vais faire un signalement auprès des autorités médicales et du conseil de l’ordre. Et compte sur moi pour te faire révoquer avant

que tu n’aies le temps de tuer d’autres innocents ! Là-dessus, Harold Benton tourna les talons et quitta la pièce. *

* *

Après son départ, ils échangèrent un regard effaré. Val fut la première à se

ressaisir.

— Ne nous emballons pas… Après tout, le labo peut s’être trompé.

— Tu plaisantes ? Ils effectuent toujours deux séries d’analyses par mesure de précaution.

— Ce qu’il faudrait, poursuivit elle après une minute de réflexion, c’est réussir à prélever un échantillon sanguin et procéder nous-mêmes à une analyse.

— Je suis certain que Benton a déjà donné des ordres pour qu’on m’empêche

d’approcher de la dépouille de Dora.

— Sans doute… Alors il faudra trouver le moyen de le faire en dehors de l’hôpital.

Pourquoi pas au funérarium ?

Tu es folle ? Ce serait le plus sûr moyen d’aller directement en prison !

Tu as une autre solution ? De toute façon, nous avons encore un peu de temps

devant nous… Ecoute, Nick, il ne faut surtout pas te laisser abattre. Ce n’est pas ta

faute.

Facile à dire ! rétorqua celui-ci avec humeur. Ce n’est pas toi qu’on accuse

d’avoir assassiné deux patients par négligence, et ce n’est pas non plus ta carrière qui risque de s’arrêter du jour au lendemain ! Je suis dans le pétrin, et jusqu’au

cou ! Val s’efforça au calme.

— Tu n’as pas le droit de déposer les armes sans combattre. Et arrête de te venger sur moi en me parlant comme à un chien. Je te rappelle que je suis de ton côté. Il eut un petit rire ironique.

— Toujours prête… Comme les scouts !

Cette fois-ci, c’en était trop ! Elle se campa devant lui et plongea un regard dur et

froid dans le sien.

— Arrête un peu de geindre, s’il te plaît ! Pour peu que nous nous penchions

dessus, nous réussirons à résoudre cette énigme. Il y a forcément une explication logique ! Un sourire sans joie flotta sur les lèvres du médecin.

— Ah oui ? Tu passerais donc de l’état de médecin non diplômé à celui d’enquêteur

non diplômé ?

— J’essaie d’aider un ami, c’est tout. En l’occurrence, il se trouve que cet ami agit

comme une vraie peste, mais que veux-tu ? Je ne peux pas me refaire !

— On voit bien que ce n’est pas ta carrière qui est en jeu ! J’aurais peut-être dû suivre ton exemple et abandonner mes études de médecine en cours de route. Et Dora serait encore en vie…

Elle dut fournir un effort surhumain pour se retenir de le secouer.

— Dénigrer mes choix de vie t’aide peut-être à te sentir mieux, en tout cas, ça ne nous est d’aucune utilité pour comprendre ce qui est arrivé à Dora, se défendit elle. Nick passa une main fébrile dans ses cheveux et exhala un long soupir.

— Je vais avoir tout l’hôpital et le conseil de l’ordre sur le dos…

Encore une fois, cesse de te plaindre, assieds-toi et réfléchissons. Première hypothèse : les résultats d’analyses du laboratoire sont faux.

Je te rappelle de nouveau qu’il y a toujours deux séries d’analyses, grommela Nick en s’asseyant tout de même. Val acquiesça, puis s’assit à son tour.

— Deuxième hypothèse : Dora ne t’avait pas prévenu qu’elle prenait un autre

traitement que ceux que tu lui avais prescrits. Ça arrive assez souvent, et tu es bien placé pour savoir que les patients ne nous disent pas tout en consultation. Elle

a peut-être ingéré une substance médicamenteuse qui a eu une interaction avec les antidépresseurs…

— Tout ça n’explique pas la présence d’un puissant narcotique dans son sang en lieu et place de l’anti-inflammatoire que j’avais prescrit.

— Exact…

Un bref silence plana.

— Il y a une troisième hypothèse, soupira Nick, la mine sombre. Et c’est la plus

évidente…

— Non, Nick, tu n’aurais jamais prescrit un médicament contre-indiqué à un patient ! Il est impossible que tu commettes ce genre d’erreur.

— Et pourtant… Si on prend également en compte le cas de Kent Dawson, on peut

considérer que j’ai deux décès sur les bras. Benton ne va pas se gêner pour établir

le parallèle et se débrouiller pour qu’il saute aux yeux des autorités médicales.

— Attends une minute… Un médecin qui se montre compétent et dévoué pendant

des années ne se transforme pas du jour en lendemain en personnage négligent

capable de mettre en danger la vie de ses patients ! Tu le sais aussi bien que moi.

Peut-être, mais tu as admis toi-même que la demande d’angiographie pour Kent

Dawson relevait peut-être d’une simple erreur humaine. Il se trouve que je suis justement l’être humain qui a signé la demande d’examen qui a failli le tuer. Et

c’est également moi qui ai soigné Dora ce matin, si on peut appeler ça comme ça… Tout cela passerait pour de l’incompétence aux yeux de n’importe qui.

Devant l’acharnement de Nick à tout voir en noir, Val sentit une vive colère monter en elle.

Ecoute, mets-y un peu du tien ! s’emporta-t elle. J’essaie de garder mon sang-

froid, de trouver la solution, et toi, tu ne fais que gémir et t’apitoyer sur ton sort !

— Je ne t’ai rien demandé, Val !

Cette remarque lui fit l’effet d’une gifle. Elle demeura silencieuse une longue

minute, le temps de se remettre de l’humiliation que Nick lui avait infligée, puis elle se leva d’un bond.

— Très bien. Je ne t’ennuierai plus. D’ailleurs, mieux vaut que je m’en aille avant de prononcer des mots trop blessants — que tu mériterais pourtant bien d’entendre

!

Elle tourna aussitôt les talons, ouvrit la porte à la volée et la claqua violemment derrière elle. 4. Nick hésitait à passer le seuil. Val avait ouvert la porte à son premier coup de sonnette, mais en le découvrant là, elle avait affiché une mine si dure et fermée qu’il était resté sans voix.

Tu ne me crois tout de même pas responsable de ce qui est arrivé à Kent et Dora

? hasarda-t il au bout d’une longue minute. Sans se départir de son air hostile, Val secoua lentement la tête.

Commettre de telles négligences ne te ressemble pas, dit elle enfin. Si je pensais

que tu en étais capable, tu crois vraiment que je perdrais du temps à passer en revue tous les dossiers médicaux ? Tout en parlant, elle s’était effacée de sorte qu’il puisse voir le salon. Elle avait allumé son ordinateur, près duquel trônait une pile de documents qu’il reconnut :

les dossiers qu’elle avait récupérés au cabinet.

— Qu’es-tu en train de faire au juste ? demanda-t il, abasourdi.

Val l’invita à entrer, le conduisit jusqu’à l’ordinateur et tira une chaise près de la sienne afin qu’il y prenne place. Puis, s’étant assise à son tour, elle tapa sur les touches du clavier. Le dossier de Dora s’afficha à l’écran.

— Voici tout l’historique des antécédents médicaux de Dora, expliqua-t elle.

— Tu sais, je n’ai pas besoin d’un ordinateur pour me les rappeler. Je les connais par cœur. Val exhala un bref soupir et tapota de nouveau sur son clavier.

Tu lui as prescrit de la phénelzine il y a trois mois.

Dora était déprimée. Lors de cette consultation, je lui ai également recommandé de prendre rendez-vous chez un psychothérapeute. Elle m’a bien évidemment envoyé paître…

Tu lui as prescrit 40 mg trois fois par jour, poursuivit Val, imperturbable.

— Oui, et alors ? C’est un dosage qui lui convenait.

— Et aujourd’hui, tu lui as prescrit des anti-inflammatoires.

— Je sais bien ! Ecoute, Val, j’ai du mal à te suivre…

La jeune femme se tourna lentement vers lui et plongea ses grands yeux pailletés

d’or dans les siens.

— Si l’on part du principe que Dora a succombé à une intoxication médicamenteuse due à l’interaction de deux produits contre-indiqués, où a-t elle bien pu se procurer de la mépéridine ?

A la pharmacie… D’ailleurs, Benton nous a dit lui-même que Day avait confirmé avoir délivré ces médicaments à Dora.

— Donc, conclut Val, il se peut fort bien que l’erreur ait été commise à la

pharmacie, au moment de délivrer les médicaments, et non lorsque tu as rédigé l’ordonnance. Cédant à un élan de joie spontané, Nick emprisonna le visage de la jeune femme entre ses mains et lui déposa un baiser sonore sur le front. Puis son regard rencontra celui de Val et il se figea. Comme dans un état second, il effleura du pouce la joue satinée, puis les lèvres entrouvertes. Tendrement, il en caressa le contour. Lorsqu’il releva les yeux, le désir qu’il lut alors dans le regard de Val irradia son corps d’une douce et étrange chaleur. Jamais il ne se serait cru capable de déclencher une telle réaction chez elle,

jamais il n’aurait imaginé qu’une caresse aussi chaste puisse être érotique à ce

point… Tout naturellement, il pencha la tête, saisi du besoin impérieux de s’emparer de ces lèvres sensuelles, palpitantes…

Non, arrête, murmura Val.

Il

la dévisagea sans comprendre.

Alors Val posa la main sur son torse et le repoussa avec douceur mais fermeté. Jamais elle n’avait eu à faire quelque chose d’aussi difficile, songea-t elle. Et

pourtant, elle était certaine d’avoir raison.

— Ne m’embrasse pas, répéta-t elle sans savoir où elle trouvait le courage de prononcer ces mots. Nick s’écarta d’un mouvement brusque.

Excuse-moi, j’avais cru que…

Tu as pensé et agi en homme, tout simplement, coupa-t elle, enrobant ses

propos d’un sourire indulgent. Tu traverses une mauvaise passe et, comme tous les hommes dans ce genre d’occasion, tu considères le sexe comme une distraction

appropriée à tes soucis.

— Non, je t’assure que tu te trompes.

Oh non ! répliqua-t elle en riant. Je connais bien les hommes, figure-toi ! Et

surtout, je te connais, toi… Je ne prendrai pas le risque de gâcher notre amitié simplement parce que tu souhaites oublier tes ennuis pendant quelques heures.

Il se tut et la dévisagea longuement.

— Si c’est ce que tu penses de moi, reprit il enfin, cela signifie que tu ne me connais pas tant que ça. Elle leva les yeux au ciel.

Je comprends que tu aies mauvais moral en ce moment, Nick. Mais essayer de

me séduire n’y changera rien. Cette remarque lui tira un sourire amusé.

— Je n’essayais pas de te séduire ou de te suborner, jeune dame… J’étais en train

d’y parvenir. A ces mots, Val sentit ses joues s’empourprer.

Je te trouve bien présomptueux, marmonna-t elle. Quoi qu’il en soit, je préfère

que nous soyons d’accord sur le fait que c’était juste… un moment de faiblesse.

— N’y compte surtout pas, répondit Nick avec un large sourire.

— Je t’en prie… Nous sommes amis et collègues. Je ne veux pas perdre ces liens-là.

Qui dit que nous les perdrions ?

Mais il suffit de repenser à toute ta vie sentimentale ! s’exclama-t elle, avec une profonde stupéfaction. Toutes tes relations, sans exception, sont provisoires !

Et satisfaisantes pour les deux partis.

En ce qui me concerne, je suis certaine de ne pas trouver la moindre satisfaction dans une aventure sans lendemain.

Toutes mes aventures ne sont pas sans lendemain, insista Nick. Et puis, quel mal

y a-t il à prendre du bon temps sans se soucier du lendemain, justement ? J’imagine que tu sais ce que signifie carpe diem…

A peu près aussi bien que tu sais ce que signifie le mot « engagement ».

Tu sais que tu me fais beaucoup de peine ?

Et je continuerai si tu ne changes pas de sujet. Contente-toi d’admettre que je

ne suis pas intéressée et revenons à nos moutons, si tu veux bien. Alors Nick leva la main et repoussa doucement une mèche de cheveux qui tombait sur son visage. Ce simple frôlement la mit au supplice, et elle eut toutes les peines du monde à afficher une expression neutre et sereine.

— D’accord, nous allons tout de suite nous remettre au travail, murmura Nick d’une voix rauque. Mais tu es intéressée, Val, ne dis pas le contraire… Elle repoussa sa main d’un geste brusque.

Non, pas du tout. Bon, enchaîna-t elle, serait il possible à présent d’avoir une discussion constructive ?

Comme tu voudras.

Il nous faut absolument prélever un échantillon sanguin sur Dora afin de

l’analyser nous-mêmes. Nous avons également besoin d’une copie du bon de remise des médicaments de la pharmacie.

— Excellente idée… Et comment comptes-tu t’y prendre pour récupérer tout cela ? Elle consulta rapidement sa montre.

— Pour l’échantillon sanguin, rien de plus simple… Un petit voyage jusqu’au

funérarium suffira.

— En plein milieu de la nuit ? ironisa Nick. Tu crois sincèrement qu’on ouvrira les

portes rien que pour nous ?

Justement ! Nous allons entrer par effraction. Ni vu ni connu.

Tu es complètement folle ! Pourquoi ne pas attendre demain matin, tout

simplement ?

— Parce que nous n’avons pas le choix, Nick. Tu penses sincèrement que le frère de

Dora te laissera approcher de la dépouille ? Et n’oublie pas non plus que les ordres

qu’a donnés Benton à l’hôpital doivent valoir également pour le funérarium. Nick réfléchit une seconde, puis se leva.

Tu as raison. En route !

Contre toute attente, leur expédition nocturne se déroula sans le moindre incident. Excepté peut-être qu’à un moment donné, entendant du bruit, ils se cachèrent en toute hâte dans un réduit minuscule. Une promiscuité qui les obligea à se serrer l’un contre l’autre dans la pénombre et qui réveilla le désir de Nick. Val ne pouvait l’ignorer, tout comme il ne pouvait ignorer que, bien qu’elle s’en défendît de toutes ses forces, elle ressentait un désir tout aussi violent. Toutefois, elle se ressaisit la première. Dès que la voie fut libre, ils allèrent prélever un échantillon de sang sur la dépouille de Dora, puis repartirent comme ils étaient venus, à pas de loup. Ensuite, ils se rendirent directement au cabinet afin de remplir une demande d’analyses qu’elle transmettraient à leur laboratoire habituel dès le lendemain. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne voulait mentionner l’incident qui les avait rapprochés un peu plus tôt, et ce silence pesait terriblement entre eux, les mettant dans une situation des plus embarrassantes. Elle savait qu’elle n’aurait pas le courage de

continuer ainsi une minute de plus et que, pour leur bien à tous deux, il fallait

dissiper ce malaise au plus vite. Aussi, lorsque Nick l’invita à boire une bière chez lui, profita-t elle de l’occasion qui lui était offerte. Elle grimpa à sa suite l’escalier qui conduisait à ses appartements, puis prit place sur le canapé du salon tandis qu’il s’éclipsait dans la cuisine. Il en revint une minute plus tard avec deux bouteilles de bière blonde décapsulées.

Merci, murmura-t elle comme il lui en tendait une en s’asseyant près d’elle.

Toutefois, elle n’y toucha pas. Au terme de longues hésitations, elle prit son courage à deux mains.

Nick, commença-t elle, très mal à l’aise, il faut absolument que nous dissipions tout malentendu. Je… je suis désolée de ce qui s’est passé tout à l’heure au funérarium, et j’aimerais mieux que nous oubliions tout ça.

Incapable de soutenir le regard de son hôte, elle attendit, le cœur battant à tout rompre, durant quelques minutes qui lui semblèrent interminables.

Tu reconnais donc que toi aussi, tu éprouves du désir pour moi, commenta enfin

Nick. Lorsque nous nous sommes retrouvés l’un contre l’autre, j’ai en effet cru comprendre que…— Eh bien, je te prie de m’excuser, coupa-t elle brusquement. Et je te demande d’oublier ça. Nick demeura silencieux et immobile un long moment, puis inexorablement, il se rapprocha d’elle. L’obligeant à se tourner vers lui, il lui emprisonna le visage entre ses mains.

— Non, je t’en prie, arrête, implora-t elle d’une voix rauque qui lui sembla

appartenir à une autre. Sa vulnérabilité, son ton implorant semblèrent le ramener brusquement à la raison. Il laissa retomber ses mains et s’écarta, rétablissant une saine distance entre eux.

— Pardon… La journée a été rude. C’est toi qui as raison, je serais le dernier des derniers si j’essayais de profiter de toi.

Elle esquissa un timide sourire.

— Disons que je ne nous ai pas facilité la tâche non plus… D’ailleurs, je ne crois pas que tu aurais profité de moi, mais plutôt d’un moment de faiblesse de ma part.

— Ne te voile pas la face, je t’en prie, rétorqua-t il. Ce n’est pas un moment de

faiblesse passager.

Pardon ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu as eu envie de moi tout à l’heure, et à l’instant même…

Vexée d’être percée à jour, elle se défendit comme elle put.

— Quelle suffisance ! s’indigna-t elle en lui allongeant une bonne tape sur le bras. Nick eut un sourire gentiment moqueur.

Je ne suis pas suffisant. Je suis lucide et honnête.

— Je n’ai pas envie de toi, c’est clair ?

— Bien sûr que si…

— Bon, ça suffit ! J’ai eu mon compte d’inepties pour ce soir. Raccompagne-moi chez moi, s’il te plaît.

— Je te raccompagnerai volontiers… dès que tu auras avoué la vérité.

Furieuse, Val se campa devant lui, les bras croisés, et le foudroya du regard.

— Je n’ai pas envie de toi, répéta-t elle en articulant chaque syllabe.

Les attitudes, les réactions, les actes valent tous les discours du monde,

répliqua-t il posément avec un sourire en coin. Tout à l’heure, j’aurais pu faire ce que je voulais de toi…

Elle leva les bras au ciel en riant un peu trop fort

— Je n’en crois pas mes oreilles ! Ecoute-moi bien, don Juan… Je n’éprouve aucun désir pour toi. Quant à ma réaction de tout à l’heure, tu comprendras aisément qu’elle est due à mon long célibat. Que veux-tu, je suis une femme comme les

autres, victime de mécanismes purement biologiques sur lesquels je ne peux pas toujours exercer un contrôle. Désolée de te décevoir, ajouta-t elle avec un sourire pincé. Nick haussa les épaules.

— C’est un peu tiré par les cheveux, comme explication.

— En tout cas, c’est ma façon de voir les choses, et je m’y tiens.

Devant son entêtement, Nick capitula et se leva à son tour.

— Un jour ou l’autre, il faudra bien que tu te rendes à l’évidence…

— Ce n’est pas demain la veille !

La nuit avait été courte et riche en émotions. Avant de partir pour le cabinet, Val ingurgita trois tasses de café serré à la suite pour remettre un peu d’ordre dans son

esprit et se sentir complètement réveillée. Lorsqu’elle arriva au cabinet, Nick se trouvait déjà dans son bureau. Sa voix lui parvenait étouffée à travers la cloison. Il était au téléphone. Elle longea l’accueil désert et jeta machinalement un coup d’œil à l’horloge murale. Guy Day n’ouvrirait pas sa pharmacie avant un peu moins d’une heure. Si les résultats d’analyses revenaient identiques à ceux du laboratoire de l’hôpital, alors plus aucun doute : cela confirmerait que l’erreur avait été commise à la pharmacie. Elle était en train de réapprovisionner les placards de l’une des salles de soins lorsque Nick entra en trombe dans la pièce.

Ça y est, lança-t il sans préambule. Je suis suspendu ! Je n’ai plus le droit

d’exercer à l’hôpital jusqu’à nouvel ordre ! Val s’immobilisa et le dévisagea, stupéfaite.

Comment ?

Ce sale type de Benton a prévenu la direction, les autorités sanitaires régionales et le conseil de l’ordre ! fulmina Nick.

Val eut beau réfléchir, elle ne trouva aucune parole réconfortante à lui prodiguer. D’ailleurs, elle ressentait l’injustice dont il était victime comme si elle-même en était personnellement visée.

— Je suis certaine que nous aurons éclairci ce mystère d’ici à la fin de la journée, hasarda-t elle d’un ton manquant cruellement de conviction.

Nick passa une main fébrile dans ses cheveux.

— Et comment ? Je suis dans l’impasse !

— C’est vrai, apparemment, mais…

Elle ne put poursuivre car la sonnerie du téléphone retentit à cet instant précis. Elle prit la communication.

— C’est Moe Mackey à l’appareil…

Val connaissait ce patient depuis assez longtemps pour savoir, rien qu’au ton de sa voix et à son souffle court, que quelque chose n’allait pas. — Que vous arrive-t il,

monsieur Mackey ? demanda-t elle en adressant un regard anxieux à Nick. Lorsqu’il lui décrivit ses symptômes difficultés respiratoires et baisse de température corporelle , elle lui ordonna de se faire conduire immédiatement au cabinet, puis coupa la communication. Aussitôt, Nick et elle préparèrent la salle de soins et branchèrent l’électrocardiographe. Nancy Halloway, l’infirmière arrivée cinq minutes à peine après M. Mackey, prit le relais et veilla à ce que ce dernier soit confortablement installé.

— Il a l’air mal en point, chuchota-t elle à l’oreille de Val.

— Il dit qu’il a eu des vomissements.

— Je parlais de Nick. Je suis au courant de ce qui s’est passé hier.

Val eut une moue ennuyée.

Les nouvelles vont vite, soupira-t elle.

— Il se trouve que ma cadette a comme camarade de classe la sœur de l’employée

qui tient la caisse à la pharmacie. Il paraît que M. Day était dans tous ses états lorsqu’il a appris la mort de Dora. Il soutient mordicus qu’il vous a envoyé un mail signalé comme urgent lorsqu’il a lu la prescription rédigée par Nick. Celui-ci a reçu

le message d’avertissement concernant les éventuelles interactions des produits que prenait Dora, et il a renvoyé son feu vert.

— C’est impossible, répliqua Val, les sourcils froncés. J’étais avec lui.

— Vous ne l’avez pas quitté une seconde, c’est sûr ?

— Juste le temps d’aider Dora, répondit elle après un instant de réflexion. Mais de

toute façon, dès que les manipulations informatiques sortent de l’ordinaire, Nick

ne sait pas ce qu’il faut faire.

— Eh bien, c’est facile à vérifier, conclut Nancy. Venez !

Quelques secondes plus tard, elles scrutaient toutes deux l’écran de l’ordinateur de l’accueil.

— Et voilà…

Val n’en croyait pas ses yeux. Il y avait en effet un message d’alerte en provenance de la pharmacie et une réponse de Nick. Or, personne ne pouvait avoir accès à ces messages dans la mesure où ils étaient protégés par un mot de passe. Et en dehors d’elle-même, seul Nick le

connaissait…5.

Nick arracha d’un coup sec la bande de papier et lut attentivement le tracé de

l’électrocardiogramme. A priori, rien d’anormal, ce qui était presque inquiétant dans la mesure où le tracé contredisait l’évidence : Moe Mackey présentait tous les symptômes d’un infarctus.

Ne sachant plus à quel saint se vouer, il appela Val via l’intercom et lui demanda de le rejoindre dans le couloir. Puis il s’excusa auprès de son patient et sortit de la salle de consultation. Etrangement, la jeune femme arborait une expression soucieuse et fermée.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquit il, alarmé.

Rien. Que voulais-tu au juste ?

En guise de réponse, Nick lui tendit la bande de papier sur laquelle figurait le tracé

de l’ECG.

A ton avis, y a-t il quelque chose qui m’aurait échappé ? murmura-t il d’un ton

las. Cette simple question fit naître une profonde compassion dans le regard de Val.

Ne commence pas à douter de chacune de tes décisions… Pour moi, tout est

normal, ajouta-t elle après avoir lu l’ECG.

— C’est aussi ma conclusion. Pourtant, M. Mackey n’a vraiment pas l’air dans son

assiette…

Tu sais très bien deviner les gens. Fais-toi confiance… S’il te semble que quelque

chose cloche, fais pratiquer des examens complémentaires.

— Ces examens coûtent cher. Ça m’ennuie de les prescrire, alors que l’ECG est

normal. Val leva les yeux au ciel.

— Voilà exactement pourquoi j’ai abandonné mes études de médecine ! Tu sais, il

faut parfois savoir ignorer la science pure et dure pour se fier à ses intuitions.

Et tu trouves que prescrire une radio thoracique et un examen des gaz du sang,

c’est ignorer la science ?

— Non. En l’occurrence, il s’agit de confirmer ton intuition grâce à elle, bien que

l’ECG semble parfaitement normal. Nick réfléchit une seconde, puis il adressa un clin d’œil complice à la jeune femme. En quelques mots, elle lui avait ramené les pieds sur terre et redonné confiance en lui. Une minute plus tard, il demandait à son infirmière de programmer le jour même un examen radiologique et un bilan sanguin à l’hôpital pour M. Mackey. Après quoi,

il reçut ses patients suivants, une fratrie de cinq enfants qui présentaient tous des symptômes d’angine. La famille Kessler venait tout juste de quitter son bureau lorsque Val passa la tête par l’entrebâillement de la porte.

— Nick, tu peux venir ? Nous avons un problème…

Il lui adressa un regard apeuré.

— Viens avec moi à l’étage, poursuivit elle, énigmatique.

Il lui emboîta donc le pas, en proie à une folle appréhension, et la suivit à l’étage.

Là, elle se rendit tout droit jusqu’à sa table de travail et alluma son ordinateur.

— Encore une leçon d’informatique ! s’exclama-t il avec humeur.

Assieds-toi et regarde… Il s’exécuta de mauvaise grâce.

— J’ai des messages ?

— Ouvre le premier…

Perplexe, Nick tira de son portefeuille le papier sur lequel il avait inscrit le mot de passe qui donnait accès à sa messagerie. Puis il lut le contenu du courriel à haute

voix.

« Patiente sous phénelzine. Mépéridine contre-indiquée. Reconfirmez

l’autorisation de délivrance… » Mais pourquoi Guy n’a-t il rien dit hier ? Cela méritait autre chose qu’un simple message informatique !

— Ne t’énerve pas, c’est une mesure de précaution supplémentaire. Si une

ordonnance semble incompatible avec le dossier du patient, l’ordinateur de la

pharmacie identifie le problème et donne l’alerte. Le médecin doit alors reconfirmer sa prescription.

— Tu veux dire que c’est un bug qui a tué Dora ?

Ouvre le second message.

De nouveau, il procéda à la manœuvre.

« Traitement de phénelzine interrompu. Mépéridine autorisée. A délivrer sur-le- champ… » Qu’est-ce que c’est que ces signes cabalistiques à la fin du message ?

— Ton code personnel d’identification, soupira Val.

— Mais enfin, c’est forcément une erreur ! Je n’ai pas rédigé ce message.

— Et pourtant, j’ai téléphoné aux techniciens qui s’occupent du réseau

informatique. Après recherche, ils m’ont assuré qu’il n’y avait strictement aucun

problème dans le programme. Tout a parfaitement fonctionné. En recevant la prescription erronée, l’ordinateur de la pharmacie a donné l’alerte et demandé

une confirmation qu’il a obtenue…

Combien de fois devrai-je te répéter que je n’ai pas envoyé cette confirmation, bon sang ? Il se tut et exhala un soupir de frustration.

— Se pourrait il que quelqu’un ait eu frauduleusement accès à ma messagerie ?

suggéra-t il après quelques instants de réflexion.

Là encore, les techniciens ont répondu par la négative, répondit Val avec une

mine désolée.

— Alors je suis pris au piège, c’est ça ? C’est la sacro-sainte parole de la technique et du progrès contre la mienne !

— Tu sais très bien que je suis de ton côté et que…

La sonnerie du téléphone l’empêcha de poursuivre. Val prit la communication qui

dura quelques secondes à peine. Lorsqu’elle raccrocha, elle était livide.

— Moe Mackey a eu une attaque en salle de radiologie à l’hôpital, articula-t elle

dans un souffle à peine audible. Nick et Val s’étaient rués jusqu’à l’hôpital. Pénétrer dans l’enceinte de l’établissement n’alla pas sans mal car les agents de

sécurité avaient reçu des ordres formels : Nick n’avait pas le droit d’entrer.

Néanmoins, il était dans un tel état de rage et de frustration que rien ni personne n’aurait pu lui barrer le passage. Au bout de quelques minutes, après avoir inspecté plusieurs salles de soins, ils dénichèrent enfin celle où se trouvait Moe Mackey. Harold Benton se trouvait à son chevet, en train de tout tenter pour le ranimer. Dès qu’il aperçut Nick, il le foudroya du regard.

— Sors d’ici, Landry !

— C’est hors de question, marmonna Nick, les mâchoires crispées par la fureur. Pas

avant que je sache ce qui s’est passé…

Ton patient était dans un état pitoyable à son arrivée en salle de radiologie. Les

techniciens ont pris les clichés aussi vite que possible et nous l’ont envoyé pour un ECG.

— Celui que j’ai pratiqué ce matin à mon cabinet était parfaitement normal !

— Il faut croire que tu n’as pas su le lire, répliqua Benton, méprisant. Un étudiant de première année aurait vu ce qui t’a échappé. Je n’en reviens pas… Nick posa les yeux sur les écrans de contrôle des moniteurs cardiaques et respiratoires.

Embolie pulmonaire, murmura-t il, atterré.

— Dommage que tu n’aies pas été capable de poser ce diagnostic quelques heures

plus tôt. Nous aurions peut-être pu sauver M. Mackey… A cet instant, une infirmière pénétra dans la salle de soins et tendit des résultats

d’examen au Dr Benton.

Que disent les gaz du sang ? articula Nick à grand-peine.

— Taux d’oxygène sanguin proche de zéro.

Nick demeura pétrifié. Durant l’heure qui suivit, il assista impuissant au spectacle tragique de la vie qui quittait inexorablement le corps de Moe Mackey, en dépit des efforts désespérés que fournirent Harold Benton et son équipe pour le sauver. Un lourd silence planait. En temps ordinaire, à cette heure-ci, le cabinet bruissait de la rumeur du va-et- vient des patients et du personnel, et la salle d’attente était bondée. Mais, depuis ce matin, tout avait changé. Les uns après les autres, tous les patients avaient

annulé leurs rendez-vous. Certains avaient usé de fallacieux prétextes, d’autres s’étaient montrés plus francs : en clair, ils craignaient tous pour leur santé et

avaient perdu toute confiance en Nick. Il semblait que la rumeur de la mort de Moe Mackey s’était répandue en une nuit comme une traînée de poudre jusqu’aux confins les plus reculés du Montana. En proie à un terrible sentiment d’impuissance et d’échec, Nick resta assis deux longues heures dans son bureau, à broyer du noir. Puis, sa décision prise, il se rendit à l’accueil, où il fit venir Val, Nancy et Tara.

Je vais fermer le cabinet, annonça-t il sans préambule. Ou plus exactement, je

vais faire nommer un des collègues de Benton à ma place. Ouvrant de grands yeux, les trois femmes se récrièrent en chœur.

Ne vous inquiétez pas, vous serez toutes payées, les rassura-t il avec un sourire

forcé. Et puis, si le cabinet doit fermer définitivement, vous retrouverez toutes un poste à l’hôpital, dans le service du Dr Benton…

— Non, vous ne pouvez pas fermer le cabinet ! s’exclama Tara.

— Enfin, docteur Landry, vous n’y songez pas ! renchérit l’infirmière. Le Dr Benton ne vous a jamais fait la moindre fleur, pourquoi faudrait il que… Nick l’arrêta d’un geste.

Tout se passera bien. Benton sera ravi de ces nouvelles responsabilités. Il adore

le pouvoir. Je vous assure que je ne m’en vais pas de gaieté de cœur, mais je suis obligé de me rendre à l’évidence : plus personne à Jasper ne voudra se faire soigner ici si je reste. Je n’ai pas le choix… Machinalement, il reporta son attention sur Val, qui n’avait pas encore prononcé le moindre mot. La réprobation qu’il lut dans son regard lui transperça le cœur. Elle n’aurait pu exprimer plus violemment son désaccord que par ce silence obstiné. Toutefois, comme il n’avait pas le courage de se quereller avec elle, il n’ajouta pas un mot, tourna les talons et regagna son bureau. Val attendit que Nancy et Tara soient parties pour se précipiter dans le bureau de Nick. Un mélange de colère et de frustration bouillonnait dans ses veines, et elle savait qu’elle n’aurait pas la force de garder tout cela pour elle une minute de plus. Dès qu’elle eut franchi la porte, elle passa à l’attaque sans laisser à Nick le temps d’ouvrir la bouche. — Décidément, c’est toi tout craché !

Je te demande pardon ?

Il avait beau jouer les innocents, il ne parvenait pas à soutenir son regard ! Elle

avait donc l’avantage, autant en profiter.

— Ne fais pas l’idiot ! Tu sais très bien de quoi je parle : il est question de ta

fâcheuse manie de prendre tes jambes à ton cou dès que surgit le moindre problème, et surtout d’éviter les conflits. Toutefois, permets-moi de te rappeler que deux personnes sont mortes et que ta carrière est en jeu. Elle l’avait piqué au vif, peut-être même blessé, car il la foudroya du regard.

Je sais que deux personnes sont mortes, répliqua-t il froidement. Et si c’était en mon pouvoir, je les ramènerai immédiatement à la vie.

Tout en parlant, il s’était levé pour venir se camper devant elle, sans doute dans le but de l’impressionner. Mais elle ne recula pas d’un pouce et soutint son regard.

— Je ne te demande pas de ressusciter les morts, évidemment. Mais je n’arrive pas

à croire que tu puisses rester les bras croisés, sans rien faire pour te défendre ni

découvrir la vérité. Un muscle frémit sur la mâchoire de Nick crispée par la fureur.

— Tu es en train de dépasser les bornes, Val…

— Tu essaies de m’intimider ? Tu menaces de me renvoyer, c’est ça ? Eh bien, au

cas où tu ne t’en serais pas aperçu, je te rappelle que c’est moi qui ai passé en revue les dossiers de tous les patients, un par un, moi qui me suis mise en quatre pour aller prélever un échantillon de sang sur un cadavre au funérarium, moi encore qui ai appelé les services techniques informatiques…

— Et je t’ai déjà remerciée pour tout cela ! Que veux-tu de plus ?

Nick avait carrément hurlé sa dernière phrase, au point qu’elle eut un mouvement de recul. Mais elle se ressaisit aussitôt.

Je veux que tu cesses de te lamenter et que tu cherches à comprendre ce qui se

passe ! s’écria-t elle à son tour. Benton est en train d’œuvrer en coulisses et se sert de tous ces drames contre toi ! Tu le sais, et tu n’as pas droit de le laisser

faire !

— Tu crois sincèrement que j’ai la moindre marge de manœuvre en ce qui concerne

Benton et ses basses besognes ?

— Nous y voilà ! Dès que tu as la sensation que tu perds le contrôle d’une situation, que quelque chose t’échappe, tu démissionnes. C’est caractéristique de ta part :

au moindre souci, tu préfères prendre de la distance et attendre plutôt que de te battre.

— C’est faux ! Je me contente de me rendre à l’évidence et de…

Laisser les problèmes que tu as eus avec ta mère gouverner toute ta vie !

Un silence oppressant s’abattit. Durant quelques secondes, elle eut l’impression

que Nick allait lui flanquer son poing dans la figure. Et sans doute ne réussit il à s’en empêcher qu’in extremis, à en juger par la fureur qui assombrissait son regard…

Excuse-moi, dit elle, consciente d’être allée trop loin.

Laisser mes problèmes avec ma mère gouverner ma vie, dis-tu ? répéta-t il, les

mâchoires serrées.

Oui, acquiesça-t elle, baissant d’un ton. Apparemment, ce qui s’est passé dans

ta famille t’a conduit à penser qu’en cas de problème, le meilleur parti à prendre est celui de l’immobilisme. « Attendre et voir venir »… C’est un principe que tu

sembles malheureusement appliquer à tous les domaines de ta vie. Il la dévisagea en silence, puis laissa échapper un petit rire sans joie.

Tu ne sais pas de quoi tu parles…

Val prit une profonde inspiration et s’efforça au calme.

Ta capacité à compartimenter tes émotions et ta vie professionnelle, par

exemple, fait de toi un excellent médecin. Tu gardes ton sang-froid en toutes

circonstances, et tu sais te sortir des situations les plus délicates avec une sérénité qui force le respect. Pour autant, je crois que tu n’as pas…

besoin que tu joues les psychanalystes à la petite semaine, merci, compléta-t il, une pointe de défi dans la voix. Blessée, elle lui lança un regard douloureux.

Oh, après tout, va au diable ! laissa-t elle tomber avec un haussement d’épaules. Je ne vais pas perdre mon temps à essayer d’aider quelqu’un qui a décidé de s’enfoncer coûte que coûte.

— Je ne t’ai pas demandé de m’aider.

Très bien.

Parfait.

Furieuse et terriblement triste, elle tourna les talons et sortit en claquant

violemment la porte du bureau de Nick derrière elle. Quelques instants plus tard, elle claqua tout aussi violemment celle du cabinet, puis la portière de sa voiture, sans en ressentir pour autant le moindre soulagement. Seigneur, pourquoi cette tête de mule de Nick Landry avait il ainsi le don de la faire sortir de ses gonds ? Comment allait elle pouvoir l’aider à présent ?

6.

Pour couronner cette journée qui figurerait certainement parmi les pires de sa vie, Val commença à ressentir les premiers symptômes d’un gros rhume en rentrant chez elle. Sa dispute avec Nick l’avait épuisée, aussi s’allongea-t elle sur le canapé dans l’espoir de se reposer et de se calmer. Elle avait dû dormir profondément plusieurs heures, car lorsqu’elle s’éveilla en sursaut, il faisait nuit noire. Malheureusement, sa sieste n’avait rien arrangé : elle avait la tête enserrée dans un douloureux étau, la gorge irritée, et elle avait un mal fou à respirer. En outre, de désagréables nausées lui soulevaient l’estomac…

Comme elle tentait de se redresser, elle fut secouée d’une violente quinte de toux qui la laissa pantelante, sans forces. Vidée de toute énergie, elle retomba sur le canapé. Elle avait beau essayer de ne pas paniquer, il était évident qu’elle allait de mal en pis. A présent, sa vue se brouillait, au point qu’elle crut avoir une hallucination. Un bref instant, une silhouette vêtue d’un survêtement à capuche apparut à la fenêtre, se découpant sur l’obscurité, pour disparaître aussitôt comme un fantôme. Saisie de vertige, elle se remit à tousser si fort qu’elle perdit à moitié connaissance. Elle se sentait partir et n’y pouvait rien. Mais soudain, il lui sembla reconnaître la voix familière de Nick. Comme dans un rêve, elle perçut à travers sa conscience brumeuse que des gens s’affairaient autour d’elle. Au prix d’un effet surhumain, elle réussit enfin à ouvrir les yeux et reconnut Nick. Penché sur elle, il la dévisageait avec une folle inquiétude.

— J’ai besoin d’oxygène, vite ! hurla-t il.

Elle voulut bouger, mais une douleur lancinante irradiait tout son corps.

Surtout, reste tranquille, ordonna Nick. Ton pouls est normal.

L’instant d’après, un secouriste apporta une bonbonne d’oxygène. Nick posa un

masque sur son visage et lui ordonna de prendre de longues et profondes inspirations. A chaque bouffée d’oxygène, son atroce migraine se dissipait un peu plus, et bientôt elle recouvra également une vue normale. Ce qui lui permit de constater qu’un groupe de pompiers et d’auxiliaires médicaux avaient envahi son salon. Lorsqu’elle se sentit moins faible, elle se redressa et s’assit.

— Que s’est il passé ? demanda-t elle, d’une voix étouffée par le masque qui lui couvrait le bas du visage.

— Une fuite de gaz, laissa tomber Nick. C’est bon, ajouta-t il à l’adresse des secouristes, vous pouvez l’embarquer dans l’ambulance… Val arracha son masque d’un geste brusque.

— Non, pas d’ambulance, protesta-t elle. Je vais bien maintenant.

Tu vas faire ce que je te dis, répondit Nick d’un ton qui ne souffrait pas de

réplique. Il faut absolument que nous mesurions ton taux sanguin de monoxyde de carbone et que tu restes en observation pendant quelques heures.

— Je te répète que je me sens mieux… Et puis d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fuite de gaz ? Seth, le frère de Nick et shérif de Jasper, les avait rejoints.

— Tu as de la chance que Nick soit passé à l’improviste, commenta-t il en

l’enveloppant d’un regard tendrement amical. Il était moins une…

— Mais enfin, comment pourrait il y avoir eu une fuite de gaz ? Je n’ai que des

appareils électriques !

— La fuite venait du chauffage d’appoint qui se trouve dans ta cuisine, expliqua

Nick. Tu sais, celui que tu as subtilisé au cabinet, ajouta-t il avec un sourire

amusé. Elle secoua la tête énergiquement.

— Je ne l’ai jamais pris, et j’ignore ce qu’il fait ici.

— Voyons, Val, ce n’est pas grave… Nous ne nous en servions plus. Et de toute

façon, je suis d’accord pour que tu récupères…

Mais enfin, je te répète que je n’ai pas apporté ce satané chauffage d’appoint ici ! se défendit elle. Nick lui effleura la joue d’une caresse.

Nous en reparlerons plus tard. Les intoxications au monoxyde de carbone entraînent souvent des troubles passagers de la mémoire. Allez, viens… Aidé de son frère, il l’entraîna dehors, à l’air libre.

— Je t’assure que j’ignore comment ce chauffage s’est retrouvé chez moi,

continua-t elle, fouillant fébrilement sa mémoire. Je suis rentrée, je me suis

préparé une tasse de thé et je me suis allongée sur le canapé avec mon chat… Oh, mon chat ! Où est il ?

— Ne t’inquiète pas, il est sain et sauf.

— Ah… Ensuite, je me suis endormie, et à mon réveil, j’ai vu… Est-ce que tu as

regardé par la fenêtre ? demanda-t elle, les sourcils froncés.

— Oui. Comme tu ne répondais pas, j’ai jeté un coup d’œil dans le salon. Et je t’ai

vue, inanimée, sur le canapé.

— Ça, c’était la seconde fois, lança une voix masculine.

Tous se tournèrent en direction de l’homme qui venait de parler. Il s’agissait de M. Erickson, le plus proche voisin de Val, venu donner sa version des faits. Comment ça, la seconde fois ? s’étonna Nick.

— Oui. En tout début de soirée, j’ai vu votre 4x4 garé devant chez Mlle Greene.

— Impossible ! Vous êtes sûr que c’était le mien ?

— Certain ! Je l’ai reconnu aux bandes horizontales qui ornent la carrosserie.

Tandis que M. Erickson parlait, l’officier de police qui accompagnait Seth consignait soigneusement ses propos dans un petit calepin.

— J’ai aperçu votre Cherokee, et presque aussitôt, il y a eu tout ce remue-ménage, poursuivit le voisin.

— Ce n’était pas mon 4x4 ! insista Nick.

Peu importe, intervint Seth. Nous vérifierons tout cela plus tard. Si tu emmenais Val au cabinet ?

— Oui, tu as raison. Val, monte dans l’ambulance et remets ce satané masque à

oxygène, compris ?

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais » qui tienne. Je suivrai l’ambulance en 4x4. A tout à l’heure.

Une heure plus tard, tout à fait remise, Val prenait place sur le canapé du salon de Nick.

— Tu m’as fait une de ces peurs, commenta celui-ci en s’asseyant près d’elle.

Ecoute, commença-t elle d’une voix hésitante, avant toute chose, je voudrais

éclaircir un point : je n’ai pas rapporté ce chauffage d’appoint du cabinet chez moi. Il est vrai que je récupère tout ce que je peux afin d’en faire profiter les habitants de la réserve, mais jamais je n’aurais pris quoi que ce soit pour mon usage personnel.

Nick balaya sa remarque d’un haussement d’épaules.

— Ça n’a aucune importance.

Si, au contraire ! Je ne veux pas que tu croies que je te vole !

Nick posa la main sur son genou. A ce contact, elle se figea.

Tu sais, je suis toujours en colère contre toi, observa-t elle, se raccrochant au

premier prétexte venu pour ne pas se laisser distraire par le délicieux frisson qui la parcourait tout entière.

Il fit mine de s’offusquer.

Quelle injustice ! Je te rappelle que je viens de te sauver la vie !

— Et je t’en remercie. Il n’empêche que je suis toujours en colère. D’ailleurs, il le

faut… Elle s’interrompit tout net, furieuse contre elle-même et en proie à un terrible embarras. Les mots avaient franchi ses lèvres sans qu’elle ait eu le temps de les retenir. Et il était trop tard. A en juger par le regard pénétrant dont l’enveloppait Nick, il avait

parfaitement conscience du trouble qu’il suscitait en elle.

Il le faut ? répéta-t il d’une voix légèrement rauque. Et pour quelle raison ?

— Parce que… Parce que tu as beau m’avoir sauvé la vie, mes griefs à ton égard n’ont pas changé.

Nick esquissa un sourire entendu. A l’évidence, il jubilait de la voir s’empêtrer dans ses contradictions et se laisser submerger par l’émotion. Il n’hésita pas d’ailleurs à pousser son avantage en se rapprochant dangereusement d’elle.

A présent, leurs lèvres ne se trouvaient plus qu’à quelques centimètres.

Le cœur battant à tout rompre, Val puisa au plus profond d’elle-même afin de

dominer le désir impérieux qui montait en elle.

— Arrête, je t’en prie, murmura-t elle faiblement.

Un éclair farouche brilla dans le regard de Nick, qui, à son grand soulagement,

obtempéra. Il se leva, récupéra des documents posés sur son bureau et les lui

tendit. Val reconnut l’en-tête de la pharmacie au premier coup d’œil.

Qui te les a apportés ? demanda-t elle en parcourant les bons de délivrance de médicaments. Nick se rassit tout près d’elle.

Personne. Je suis allé les chercher moi-même, comme un grand. J’ai demandé à Guy d’en imprimer une copie.

Te prendrais-tu enfin en main ? ironisa-t elle. Bravo ! Et alors ?

Eh bien, il a malheureusement confirmé ce que nous savions déjà. J’ai

également contacté le laboratoire d’analyses auquel nous avons confié

l’échantillon sanguin prélevé sur Dora. Aucun doute possible : Dora est bien décédée d’une intoxication médicamenteuse due à l’interaction de produits incompatibles. Val exhala un soupir de frustration.

— J’espérais tellement que nous obtiendrions une nouvelle piste, ou que les résultats infirmeraient ceux du labo de l’hôpital.

Nick hocha tristement la tête.

— J’avoue que moi aussi. Savoir que j’aurais pu empêcher le décès de Dora me…

Au moins, nous savons avec certitude de quoi elle est morte, coupa Val. Nick demeura pensif une minute.

— C’est vrai. En revanche, nous ignorons pourquoi.

— La combinaison d’antidépresseurs et d’anti-inflammatoires entraîne bien une

détresse respiratoire ? hasarda Val.

Je ne parle pas de la cause du décès, mais de la raison pour laquelle Dora est morte. Pourquoi elle, pourquoi maintenant ?

Val fronça les sourcils, de plus en plus perplexe.

— Je ne te suis pas…

Elle a été assassinée.

Val demeura bouche bée de stupeur.

— Allons, tu ne l’as pas tuée intentionnellement, répliqua-t elle lorsqu’elle eut recouvré la voix.

— Moi, non. Je sais que je ne l’ai pas tuée. Mais quelqu’un l’a assassinée, c’est

certain. J’ignore comment et par quel moyen ce quelqu’un a réussi à avoir accès à

notre système informatique. En tout cas, il ou elle s’est débrouillé pour que Dora prenne un médicament qui ne lui était pas destiné. Val mit une longue minute à se convaincre de la logique de ce raisonnement. Enfin, voyons, qui aurait pu en vouloir à Dora au point de commettre un meurtre ? En outre, il aurait fallu que cette personne sache qu’elle avait besoin de prendre des antalgiques et des anti-inflammatoires.

Je dois avouer que cette question-là reste encore extrêmement floue, soupira

Nick. Toutefois, je ne vois pas d’autre explication possible à la mort de Dora.

— C’est tout de même vraiment tiré par les cheveux… Mais l’hypothèse d’une

intention de donner la mort ne doit peut-être pas être écartée trop vite.

Ton enthousiasme fait plaisir à voir, commenta Nick avec un petit rire sans joie.

Un peu honteuse, elle lui prit la main et exerça une douce pression sur ses doigts.

— Je t’assure que je ne cherche pas à doucher tes espoirs. J’essaie simplement de garder la tête froide et de me montrer réaliste.

Il faut absolument que je découvre la vérité, dit il comme pour lui-même, avec

une expression vulnérable et douloureuse. Et j’ai besoin d’aide. De ton aide, Val…

Elle lui sourit tendrement.

— C’est à ça que servent les amis, répondit elle d’un ton aussi léger que possible,

soucieuse de détendre l’atmosphère. Alors Nick posa les yeux sur elle et la dévisagea longuement, en silence. Sous son regard pénétrant, elle se sentit soudain comme mise à nue. Une sensation terrifiante et délicieuse à la fois.

— J’ai besoin de toi, répéta-t il d’une voix rauque.

Le cœur battant, elle le vit approcher lentement ses lèvres des siennes. Elle aurait dû se lever, faire quelque chose, n’importe quoi pour rompre la magie de l’instant, mais un désir d’une telle intensité l’avait submergée que sa raison n’obéissait plus. Seuls ses sens dictaient leur loi… Lorsque les lèvres de Nick effleurèrent les siennes, tout bascula en un éclair. D’eux-mêmes, ses bras se nouèrent amoureusement autour du cou de son partenaire et elle s’offrit de toute son âme à ce baiser, d’abord timide et tendre, qui se fit très vite avide et passionné. Au bord du vertige, elle sentit soudain que Nick s’écartait. Désorientée, elle chercha son regard.

Excuse-moi, murmura-t il. Je ne…

Moi non plus, balbutia-t elle d’une voix tremblante, s’efforçant à grand-peine de

reprendre ses esprits. C’est drôle comme on peut se laisser déborder par… Gênée, elle laissa sa phrase en suspens. Nick n’en croyait pas ses propres sens. Val aurait dû réagir vivement, se mettre en colère, peut-être même le gifler, au lieu de quoi elle avait apprécié tout autant que lui ce délicieux baiser… C’était à n’y rien comprendre, et surtout c’était injuste. Comment après cela trouver la

force de s’empêcher de recommencer ? Et pourtant, il n’avait pas le choix… A regret et au prix d’un effort surhumain, il rétablit une distance prudente entre eux.

— Nous n’aurions pas dû, observa-t il timidement.

Val, que sa confusion et son trouble semblaient maintenant amuser, lui adressa un sourire gentiment moqueur.

— Il me semble bien te l’avoir déjà dit.

— C’est curieux… Tu ne m’accuses pas d’avoir recours au sexe pour oublier mes

soucis… Ni même d’avoir dépassé les bornes… A ces mots, elle éclata d’un rire franc. Il ignorait d’où lui venait sa sérénité — peut-être de son trouble évident à lui mais, en tout cas, il ne la sentait plus du tout embarrassée.

Tu aggraves ton cas, Nick, plaisanta-t elle.

Sincèrement, je ne comprends pas une seconde le sens de cette remarque.

Elle rit de plus belle.

— Il n’y a vraiment pas de quoi en faire une affaire d’Etat, le taquina-t elle. Ces

derniers jours ont été riches en émotions fortes pour chacun de nous. Moi-même, j’ai bien failli mourir tout à l’heure. J’imagine que c’est la raison pour laquelle

nous nous sommes embrassés. Nous ne savions plus très bien où nous en étions. Froissé par sa désinvolture, il lui lança un regard réprobateur et agacé.

Peut-être bien, mais ça n’explique pas l’intensité de ta… réaction.

— C’est-à-dire ?

— Il existe une grande différence entre un simple baiser et… la passion qui nous a animés à l’instant.

Tu me flattes, ironisa-t elle. Ainsi, tu as ressenti de la passion ? C’est drôle, ça a l’air de t’étonner… Jamais tu n’aurais cru qu’embrasser une femme comme moi pourrait te bouleverser à ce point, c’est ça ?

— Non, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire ! protesta-t il, en proie à la plus extrême confusion. Simplement, je ne pensais pas que tu… Que je…

Eh bien moi, coupa Val en plongeant son regard droit dans le sien, j’étais

certaine que si nous nous embrassions un jour, ce serait pour moi une expérience

bouleversante. La gorge sèche, complètement désemparé, il ne répondit rien.

Bien, si nous revenions à ta théorie au sujet du meurtre de Dora ? lança soudain Val.

— Euh… Oui, si tu veux.

En admettant que Dora ait été tuée intentionnellement, quid de Kent Dawson et

Moe Mackey ? Tu penses que quelqu’un aurait pu leur en vouloir au point d’attenter à leur vie ?

Pourquoi pas ? Je suis sûr et certain d’avoir rédigé la bonne prescription pour

Kent.

— C’est pourtant ta signature qui figure au bas de l’ordonnance. — C’est bien là le problème… Je suis amené à signer tous les jours une incroyable quantité de

paperasses en tous genres. Peut-être que j’ai signé cette ordonnance dans la foulée, sans y prêter véritablement attention.

Peut-être… Toutefois, cela ne nous explique pas comment, si Dora et Kent

avaient des ennemis, ceux-ci auraient pu avoir accès à leur dossier médical et

savoir quels médicaments mettraient leur vie en danger.

— Quelqu’un s’est peut-être introduit par effraction dans le cabinet, hasarda-t il. Une suggestion que Val balaya d’un revers de main.

— Impossible. Et le système d’alarme ? Le cabinet est presque mieux surveillé que

Fort Knox. Et puis surtout, tu es presque toujours sur place. Si par hasard tu n’es pas là, il y a forcément Nancy, Tara ou moi. Pour t’éviter de commettre l’impair de ta vie, je vais considérer que tu m’écartes d’emblée de la liste des suspectes. Restent donc Nancy et Tara… Quel intérêt aurait l’une ou l’autre à faire du mal à

tes patients ?

— Etant donné que Nancy travaillait déjà pour le Dr Gibbs lorsque j’ai repris le

cabinet, j’imagine qu’on peut l’écarter elle aussi de la liste.

— Tara aussi… Elle est complètement inoffensive, cela saute aux yeux !

— Oui, il est vrai qu’elle n’a pas vraiment le profil d’une serial-killer. En outre, elle aimait beaucoup Dora. Quant à Kent, elle ne le connaissait pratiquement que de vue. Malgré tout, enchaîna-t il après une courte pause, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on a voulu tuer Dora et Kent.

Et que fais-tu de Moe Mackey ?

— Lui, c’est différent. L’embolie pulmonaire ne prévient pas, malheureusement.

— C’est vrai. Mais il n’empêche que son premier électrocardiogramme aurait dû

nous alerter.

— Et pourtant, tu as constaté comme moi qu’il était parfaitement normal. Selon

moi, la mort de Moe n’est qu’un tragique accident. En revanche, il est clair que l’on a voulu assassiner Dora et Kent. Donc il faudrait d’abord que nous menions une petit enquête afin de savoir s’ils avaient des ennemis, ou des gens susceptibles de

leur en vouloir. Je peux demander à Seth de vérifier dans les dossiers du commissariat s’il n’y a pas eu de plainte ou un litige quelconque.

Bonne idée ! De notre côté, débrouillons-nous pour mettre la main sur le dossier de Kent à l’hôpital.

— Pour quoi faire ? Il s’agissait bien de ma signature.

La prescription a été rédigée ici, réfléchit Val à voix haute. Nous en avons une

copie dans le dossier du cabinet, Kent en a emporté un exemplaire à l’hôpital, et l’hôpital en a reçu un directement par Internet. Il faudrait que nous récupérions les trois exemplaires afin de comparer les signatures.

Génial ! exulta-t il. Non seulement tu es belle, mais tu es aussi extrêmement

intelligente…7.

Val n’eut pas le temps de s’attarder sur la gêne que suscitait en elle ce compliment, car Seth fit irruption dans la pièce, essoufflé d’avoir monté les marches quatre à quatre.

Nous avons un gros problème, lança-t il sans préambule.

Elle échangea avec Nick un regard inquiet puis reporta son attention sur Seth.

Le chauffage à gaz, précisa ce dernier en réponse à leur question muette.

— Inutile d’arrêter Val, je ne porte pas plainte, commenta Nick. Une plaisanterie qui tomba littéralement à plat.

Le chauffage a été trafiqué, asséna Seth. Je vous passe les détails, mais

quelqu’un a ôté intentionnellement la valve de sécurité. Ce sont les résultats des premières constatations, d’autres études sont en cours au laboratoire de police

scientifique. On essaie entre autres de relever des empreintes digitales. Mais là n’est pas le plus grave…

Enfin, qui aurait pu faire ça et pourquoi ? demanda Val, abasourdie.

— Je n’en sais rien. Mais je te répète qu’il y a pire, malheureusement.

Seth se tut, hésitant. Il avait à l’évidence quelque chose de très grave à leur

annoncer et ne trouvait pas ses mots.

Que peux-tu imaginer de pire que le fait que quelqu’un ait voulu attenter à la

vie de Val ? intervint Nick. Seth secoua les épaules et poussa un long soupir.

Que tu sois le principal suspect, répondit il enfin en plongeant son regard droit dans celui de son frère. L’officier qui m’accompagnait a fait remonter le témoignage de M. Erickson jusqu’aux autorités fédérales. Lesquelles ont l’air de penser que tu as déposé ce chauffage défectueux à dessein chez Val afin de

l’éliminer.

— C’est ridicule ! s’écria Val d’une voix tremblante. Enfin, voyons, personne ne

peut croire une seconde que Nick voudrait me faire du mal, à moi ou à qui que ce soit, d’ailleurs… Seth passa une main fébrile dans ses cheveux.

— Je n’en crois rien non plus, évidemment. Mais il se trouve que la direction de

l’hôpital accuse Nick d’avoir mis intentionnellement en danger la vie de ses patients. Deux d’entre eux sont décédés. Par ailleurs, des policiers fédéraux ont

interrogé Nancy Halloway et Tara Bishop. L’infirmière a déclaré que vous vous étiez violemment disputés ce matin.

Et alors ? Ça nous arrive presque tous les jours ! protesta Val.

Peut-être, mais si Nick a échappé à la garde à vue, c’est uniquement parce que Tara Bishop a refusé de corroborer les propos de Nancy Halloway.

La garde à vue ? articula Nick avec effort. Non, je ne crois pas un instant que mon infirmière pense que je puisse vouloir faire du mal à Val.

— Elle ne le pense pas, en effet. Je me suis entretenu avec elle, elle s’en veut

terriblement. Elle m’a bien précisé qu’il n’y avait rien là d’extraordinaire et que

les enquêteurs avaient déformé ses propos. Une chance que Tara Bishop n’ait pas abondé dans son sens, sans quoi…

Je lui enverrai des fleurs pour la remercier. Nous devrions peut-être entrer en contact avec les fédéraux afin de dissiper ce malentendu…

Surtout pas ! Benton nous a devancés et, crois-moi, il t’a décrit comme la pire

des crapules et des assassins. Que lui as-tu donc fait pour qu’il te haïsse à ce point

?

Nick haussa les épaules.

— Pas de quoi fouetter un chat. J’ai dû lui faire de l’ombre à la fac de médecine,

on n’était déjà pas tellement copains alors. Le problème, c’est qu’il ne s’est pas

calmé depuis.

Et tu as eu une aventure avec sa femme, intervint Val. Seth secoua la tête d’un air navré.

— Mais c’était il y a des lustres ! protesta Nick. A l’époque, elle n’était pas encore mariée avec Benton. Il devrait comprendre que c’est de l’histoire ancienne.

— En tout cas, elle n’a pas du tout apprécié de se faire remercier, ajouta-t elle en concentrant son attention sur Nick.

— Elle était bien infirmière ? s’enquit ce dernier, comme pour lui-même.

— Oui. Elle a travaillé à l’hôpital jusqu’à l’année dernière. En fait, elle en est

partie au moment de la naissance de son deuxième enfant.

Comment s’appelle-t elle déjà ? Sandy ? Sara ?

Susan. Tu ne penses tout de même pas qu’elle serait derrière toute cette histoire

?

— Tu dis qu’elle n’a pas apprécié de « se faire remercier », intervint Seth. Comment a-t elle pris la chose exactement ?

Très, très mal.

— C’était il y a des années, observa Nick que cette conversation semblait embarrasser au plus haut point. Je suis certain qu’elle a tout oublié.

— Il n’est pas du tout certain qu’elle t’ait oublié, toi, insista Val. Elle pourrait très bien avoir envie de se venger. Seth leur intima le silence d’un geste.

— Attendez une minute… Vous avez passé en revue les personnes susceptibles

d’être pour quelque chose dans la mort de Dora ?

Dora et Kent, rectifia Val. Bien que celui-ci en ait heureusement réchappé.

En quelques mots, elle mit Seth au courant de leurs déductions. Seth nota avec soin chacune des informations qu’elle lui confia.

— Personne d’autre n’a accès au cabinet ? s’enquit il lorsqu’elle se tut.

— Pas que nous sachions, répondit Nick. En tout cas, une chose est sûre : quelqu’un

s’est débrouillé pour trouver la clé de notre système informatique, avoir accès aux

dossiers médicaux des patients, modifier les prescriptions et détourner les messages.

De mon côté, reprit Seth après une minute de réflexion, je vais consulter les

fichiers de la police et vérifier si je peux établir un lien quelconque entre Dora et

Kent. Nick le remercia d’un sourire.

Quand bien même tu découvrirais un lien entre eux, intervint Val, cela

n’éclaircit pas le mystère du chauffage à gaz. Un profond embarras voila les traits de Nick.

Peut-être que la personne qui en voulait à Dora et Kent t’en veut de… me

soutenir et de rester à mes côtés.

Je ne suis pas la seule. Que fais-tu de tes frères, de Nancy et de Tara ? Pourquoi me choisir pour cible ?

— Eh bien, sans doute notre relation paraît elle un peu… étrange ou incompréhensible, hasarda-t il d’une voix hésitante.

En tout cas, c’était ce que lui ressentait. Il regrettait énormément d’avoir cédé à l’envie d’embrasser Val car, outre que cela brouillait les cartes, cela rendait la situation encore plus épineuse. Or, il n’avait vraiment pas besoin de complications supplémentaires en ce moment… De peur que Val ne lise en lui comme dans un livre ouvert, il raccompagna son frère, excuse toute trouvée pour se donner le temps de se ressaisir.

— Je vais préparer la chambre d’amis, annonça-t il à son retour dans le salon.

— D’accord, acquiesça-t elle dans un murmure.

Curieusement, elle avait l’air déçue. Ou bien s’imaginait il qu’elle éprouvait de la déception parce que lui-même en ressentait ? En fait, il avait tenté de se convaincre qu’en lui proposant de dormir dans la chambre d’amis, il préservait l’intimité de la jeune femme. Noble prétexte auquel, s’il se montrait honnête, il ne pouvait croire une seconde. C’était en réalité pour se protéger de lui-même et de réactions qu’il n’aurait sans doute pas contrôlées. Décidément, ses frères avaient raison : il était un effroyable coureur de jupons. Quelle tristesse… Auparavant, cela ne lui avait jamais posé le moindre problème, mais aujourd’hui, pour la première fois de sa vie, il se sentait un moins-que-rien immature, superficiel et sans le moindre intérêt. Et surtout, il était complètement perdu et désemparé. Cela n’avait pas été sans mal, mais Val avait réussi à convaincre Nick de l’attendre dans un café pendant qu’elle tenterait d’aller récupérer les copies des prescriptions dans les dossiers des patients archivés à l’hôpital. Par chance, elle réussit à se rendre sans encombres au secrétariat des archives et, surtout, à éviter

Harold Benton. A présent qu’elle se trouvait face à Mike, le jeune préposé aux archives, il fallait user de la plus grande finesse. Et au besoin le charmer s’il se montrait récalcitrant. Après tout, aux grands maux les grands remèdes !

Bonjour, Mike, dit elle avec son sourire le plus radieux.

Bonjour, mademoiselle Greene.

Dites-moi, j’ai un petit service à vous demander. J’aurais besoin d’appeler l’un

des patients du Dr Landry qui a subi récemment des examens ici, à l’hôpital, mais il semble qu’il ait changé de numéro. Alors j’ai pensé que, peut-être, l’hôpital

possédait ses nouvelles coordonnées…

— Comment s’appelle-t il ?

Kent Dawson.

Au nom de Dawson, le sourire de Mike se figea.

— Désolé, j’ai reçu des instructions très strictes : je n’ai pas le droit de confier la moindre information au Dr Landry sans en référer d’abord au Dr Benton.

Mais je ne suis pas le Dr Landry, protesta-t elle d’un ton enjôleur.

— Malheureusement, j’ai bien peur que le Dr Benton ne l’entende pas de cette

oreille.

— Il n’en saura rien. Je garderai le secret, promis juré… S’il vous plaît, vous m’ôteriez une sacrée épine du pied. Le jeune homme hésita encore un instant, puis il capitula dans un soupir.

— C’est bien parce que c’est vous.

Il se leva, disparut dans la pièce de derrière et revint une minute plus tard avec le dossier de Kent Dawson. Val eut un mal fou à garder une expression neutre quand, en réalité, elle triomphait intérieurement.

Est-ce que le Dr Landry est devenu complètement fou ? s’enquit Mike.

Bien sûr que non ! Quelle question !

— Parce que c’est la rumeur qui court dans tout l’hôpital. Il paraît même qu’un policier fédéral est en train d’interroger les membres du personnel.

Val esquissa un sourire entendu.

— Dans ce cas, il vaudrait mieux que je ne m’attarde pas trop.

— Oh, ne vous inquiétez pas, il m’a déjà rendu visite. Il voulait une photocopie des dossiers de Kent Dawson, Dora Simms et Moe Mackey.

Pourquoi Moe Mackey ? demanda-t elle, alarmée.

— Je n’en sais rien. D’ailleurs, c’est idiot, le Dr Benton avait déjà photocopié ces trois dossiers. Attention, il fallait jouer sur du velours…

— Ah… Peut-être pourrais-je, moi aussi, photocopier les mêmes dossiers ? avança-t

elle avec précaution. Mike la considéra un instant en silence, puis il haussa les épaules. Tandis qu’il retournait dans la salle des archives, Val s’empara du dossier de Kent et commença à le feuilleter. Elle ne tarda pas à trouver la prescription

prétendument rédigée et signée de la main de Nick. Mais comme elle repoussait les feuilles qui la précédaient, un détail troublant attira son attention : elle avait le pouce maculé de noir. A cet instant, Mike revint avec les dossiers de Dora et Moe.

— S’agit il de copies ? lui demanda-t elle, intriguée.

Non, ce sont les originaux. Pourquoi ?

Sans répondre, elle humecta son pouce qu’elle appliqua sur la signature de Nick. Puis elle observa son pouce : la signature se trouvait dessinée sur sa peau, comme un décalcomanie.

Ecoutez, Mike, plutôt que de risquer de me faire pincer en train de photocopier

ces dossiers et par là même de vous attirer des ennuis, je vais les emporter et les photocopier à l’extérieur. D’accord ? En proie à une excitation fébrile, elle glissa les dossiers dans son sac à main sans attendre la réponse, prit congé de Mike en lui promettant de les lui rapporter au plus vite et quitta les archives. Marcher le long des couloirs à une allure normale lui demanda un effort surhumain,

tant elle était pressée de faire part à Nick de sa découverte. Une fois qu’elle eut franchi l’enceinte de l’hôpital, elle ne put se retenir une seconde de plus et s’élança en courant en direction du café où le médecin l’attendait. Comme elle débouchait dans la rue du café et s’apprêtait à traverser, elle entendit un long crissement de pneus. Elle eut tout juste le temps de comprendre qu’elle avait été percutée par une voiture, puis ce fut le trou noir. Elle avait dû perdre connaissance quelques secondes à peine. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit le visage fou d’inquiétude de Nick penché sur elle.

— J’ai dû faire une peur bleue au conducteur, murmura-t elle. Comment va-t il ?

— C’était Tara. Elle va bien, rassure-toi. Je dirais même qu’elle semble beaucoup

plus bouleversée que toi. Enfin, elle a eu assez de présence d’esprit pour appeler

les secours.

Inutile, je vais bien, protesta-t elle en essayant de se redresser.

Mais Nick posa les mains sur ses épaules et l’immobilisa.

Tiens-toi tranquille, ordonna-t il d’un ton qui ne souffrait pas de réplique. Tu

iras à l’hôpital, un point c’est tout. Messieurs…, ajouta-t il à l’adresse des secouristes. En quelques instants, les auxiliaires médicaux la transférèrent dans l’ambulance. Nick, l’air toujours aussi inquiet, surveillait et dirigeait les opérations. A son arrivée à l’hôpital, il la conduisit lui-même en radiologie, poussant le

brancard sur lequel elle était allongée.

— Ecoute, c’est idiot, je me sens très bien. Je n’ai mal nulle part et je peux remuer les doigts et les orteils.

Si tu ne te tais pas dans la seconde, je vais te faire faire un petit voyage en brancard dont tu te souviendras longtemps, la menaça Nick en souriant.

— Regarde mes doigts, je vais te montrer quelque chose…

Nick eut un rire moqueur.

Tout geste déplacé sera bien évidemment consigné dans ton dossier.

— En parlant de dossiers…

— Landry, qu’est-ce que tu fiches ici ? rugit Harold Benton, qui avait surgi tout près d’eux, rouge de colère, comme ils entraient en salle de radiologie.

— J’emmène Val passer des radios. Tu peux consulter le registre des admissions, elle vient de se faire renverser par une voiture.

Mlle Greene recevra les meilleurs soins, comme n’importe quel autre patient.

Quant à toi, tu vas sortir d’ici tout de suite. Je te rappelle que tu es suspendu

jusqu’à nouvel ordre.

— Le Dr Landry est mon médecin, intervint Val avec autorité. Je veux qu’il reste à mes côtés.

Mademoiselle Greene, vous êtes…

Une patiente qui souffre peut-être d’une fracture de la colonne vertébrale ou

d’un traumatisme crânien, et qui doit à ce titre passer des radios de toute urgence. En nous faisant perdre un temps précieux, vous mettez ma vie en danger, docteur

Benton. Val se retint de sourire. Elle lui avait rivé son clou, et à l’évidence, Benton

bouillait de rage et d’impuissance. Une petite victoire dont elle n’était pas peu fière !

— Ce type n’a pas le droit de prescrire autre chose que de l’aspirine, conclut il

avec dédain, s’adressant au technicien en radiologie. Puis il tourna les talons. Par bonheur, les clichés ne montrèrent la présence d’aucune fracture, et Val put se débarrasser de la minerve qui lui enserrait le cou. Toutefois, elle n’était pas au bout de ses peines, car il lui fallait encore faire soigner une longue égratignure

qu’elle avait au bras. Rien de très grave, et rien surtout dont Nick n’aurait pu s’occuper, mais une infirmière leur rappela, non sans embarras, que celui-ci n’avait le droit de pratiquer aucun geste médical. Aussi, dès que Val fut installée

dans un box, appela-t on un interne pour soigner la plaie.

— Et voilà ! conclut ce dernier après avoir nettoyé l’égratignure et posé un pansement. Pas besoin de points de suture, c’est une chance ! Val le remercia d’un sourire.

Je peux rentrer chez moi, alors ?

A ces mots, les traits du jeune médecin s’assombrirent.

— J’aimerais autant que vous restiez ici en observation cette nuit. Vous avez été victime d’un choc violent et, même si vous semblez en forme, ce serait plus

prudent.

— Enfin, c’est ridicule ! protesta-t elle, cherchant un soutien dans le regard de Nick. Peine perdue car Nick était du même avis.

Le Dr Martin a raison, trancha-t il d’un ton ferme. En moins de vingt-quatre

heures, tu as subi une intoxication au monoxyde de carbone et tu t’es fait renverser par une voiture. Une nuit en observation à l’hôpital s’impose, d’autant que tu as perdu connaissance pendant quelques minutes…

Espèce de traître ! fulmina-t elle.

Traître, moi ? N’as-tu pas prétendu tout à l’heure devant le Dr Benton que j’étais ton médecin ? Un patient doit toujours se ranger à l’avis de son médecin…

Bien, je vous laisse, intervint le Dr Martin en riant. Pendant que vous vous disputez, je vais tâcher de trouver une chambre pour Mlle Greene.

Deux heures plus tard, Val, au comble de l’impuissance, commençait à trouver le temps long. Quelque chose la turlupinait : dans l’enchaînement confus des événements, elle n’arrivait pas à se souvenir de ce qui était arrivé à son précieux sac à main. Ce qui était sûr, c’est qu’elle ne l’avait plus avec elle. L’infirmière qui avait vérifié ses constantes venait tout juste de quitter son chevet lorsque, enfin, Nick entra dans sa chambre. Il avait mis ces deux heures à profit pour aller récupérer sur ses indications des affaires de toilette et des effets personnels. Après avoir posé le sac près du lit, il prit place sur une chaise et lui sourit.

Comment va ton bras ?

— Très bien. Je parie que je n’aurai même pas de cicatrice. Ecoute-moi… Je crois savoir ce qui est arrivé à Kent Dawson.

— Ah oui ? Qu’as-tu découvert au juste ?

Figure-toi que toutes les prescriptions envoyées via Internet sont imprimées sur un papier spécial avec une encre noire qui, normalement, ne tache pas. Nick fronça les sourcils, l’air perplexe.

Et alors ?

Alors, il me faut mon sac à main, et justement je ne sais pas où il se trouve,

répondit elle en promenant avec angoisse son regard autour d’elle. La prescription qui se trouvait dans le dossier de Kent paraissait normale à première vue, mais il ne s’agissait pas d’un original. Et ce n’était donc pas ta signature qui se trouvait au bas de la feuille. A mon avis, quelqu’un l’a scannée et reproduite par ordinateur.

Les documents sont dans mon sac. Sais-tu où on l’a mis ?

Ton sac à main ? Tu parles de cette vieille besace informe en cuir râpé ? Il me semble l’avoir aperçue, en effet.

Epargne-moi ces airs dégoûtés et aide-moi plutôt à la retrouver afin que nous

puissions examiner les dossiers de Dora et de Moe.

Pourquoi as-tu récupéré le dossier de Moe ? Son cas n’a aucun rapport avec ceux

de Dora et Kent.

Sans doute, mais mieux vaut vérifier.

Bon, je vais téléphoner à Seth. Les policiers qui sont venus sur les lieux de

l’accident tout à l’heure ont dû le rapporter au poste de police, ton fameux sac à

main… Joignant le geste à la parole, Nick décrocha le combiné téléphonique posé sur la

table de chevet et composa le numéro de son frère. La conversation ne dura guère plus d’une minute et Nick prononça à peine quelques mots. Lorsqu’il raccrocha, il arborait une mine sombre et préoccupée.

Eh bien ? s’impatienta Val.

Seth a découvert qu’il existait un lien entre Kent et Dora.

8.

Val appela Nick à l’aube pour qu’il vienne la chercher à l’hôpital. Elle ne se tenait

plus d’impatience et avait à peine fermé l’œil, tourmentée par deux grandes préoccupations : l’envie de récupérer son sac à main au plus tôt, et celle

d’apprendre enfin la nature du fameux lien existant entre Kent et Dora dont Seth avait parlé la veille au téléphone. Elle faisait les cent pas depuis une demi-heure dans le hall de l’hôpital lorsque Nick apparut enfin.

— Eh bien, il n’est pas trop tôt !

Val, il est sept heures moins dix, maugréa-t il.

Justement ! Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Allez-viens…

D’autorité, elle l’entraîna dehors. Une minute plus tard, installés à bord du 4x4 de Nick, ils empruntaient la direction du poste de police.

Seth les accueillit avec un grand sourire. Une délicieuse odeur de café chaud embaumait son bureau dans lequel ils s’enfermèrent tous les trois.

Après leur avoir servi un mug de café à chacun, Seth s’empara d’un épais dossier et le leur tendit.

— Cette affaire remonte à une douzaine d’années, expliqua-t il. Malheureusement,

je n’ai aucun souvenir du procès. Val et Nick rapprochèrent leurs chaises afin de pouvoir lire ensemble les documents.

— Kent et Dora ont fait partie du même jury ? s’étonna Nick à voix haute.

— Oui, dans l’affaire Turner.

Ah, ça me dit quelque chose, intervint Val. Il s’agissait bien du premier homme condamné dans ce comté pour avoir violé sa propre femme, n’est-ce pas ? Seth opina et leur confia un second dossier.

— J’ai retrouvé le récapitulatif complet de l’affaire, les noms des témoins et des jurés. Tous les gens qui ont été mêlés de près ou de loin à ce procès sont malheureusement décédés.

— Et Turner ? s’enquit Val. Il est toujours en prison ?

Non. Il a purgé une peine de douze ans ferme et il a été libéré il y a environ trois mois.

Sait-on où il est, ce qu’il est devenu depuis sa sortie de prison ? demanda Nick.

— Les vérifications sont en cours. Mais outre qu’il a purgé sa peine, en vertu des

lois de ce comté, il y a maintenant prescription pour son crime. En clair, il est libre d’aller et venir à sa guise.

Et les minutes du procès ?

— Elles sont archivées au tribunal. J’ai téléphoné là-bas hier afin de demander

qu’on les recherche. Elles sont à votre disposition, vous pourrez les consulter dès aujourd’hui. Mais le secrétariat des archives n’ouvre pas avant 8 heures.

— Génial ! s’exclama Nick. Merci… Tu permets que nous attendions ici ?

Bien sûr.

— Et tu n’as rien découvert à propos de Moe Mackey ? demanda Val. Il n’a

strictement rien à voir avec cette affaire ?

A priori, non, mais je vais y regarder de plus près.

— D’accord. Au fait, a-t on retrouvé mon sac à main ? Une grande besace en cuir… Je l’avais avec moi quand j’ai eu mon accident. Il faut absolument que je le

retrouve. Il y a toute ma vie dans ce sac. Seth lui adressa un regard perplexe.

— Ton sac à main ? Non, je ne pense pas qu’on nous l’ait rapporté, mais je vais aller vérifier…

Dès que Seth eut quitté la pièce, Val se tourna vers Nick, les sourcils froncés.

— Je suis dans un beau pétrin, dit elle d’une voix inquiète. Les trois dossiers dont nous avons besoin sont dans mon sac.

— Je suis certain qu’on va le retrouver. Si par malheur il a été perdu, nous

pourrons toujours obtenir une nouvelle copie des dossiers.

— C’est justement là que le bât blesse… J’ai pris les originaux. Mike et moi sommes

tombés d’accord sur le fait qu’il valait mieux que je les emporte plutôt qu’on me surprenne en train de les photocopier. Nick exhala un profond soupir.

— Quelle idée géniale… Tu vois, j’étais sûr que j’aurais dû t’accompagner.

— Oh, je t’en prie. J’ai joué de malchance, c’est tout.

A cet instant, Seth revint dans le bureau, une grande enveloppe de papier kraft à la main. L’enveloppe contenait les clichés pris par les policiers sur les lieux de

l’accident. Après les avoir examinés avec soin, il secoua la tête.

— Je ne vois rien qui ressemble au sac que tu m’as décrit.

Préoccupée, Val s’empara des photos et les observa à son tour.

Moi non plus, soupira-t elle. C’est très ennuyeux…

— Il ne te reste plus qu’à appeler ta banque pour faire opposition à ton chéquier et

à ta carte de crédit.

Oui, je dois aussi faire bloquer mon téléphone portable, coupa-t elle, songeuse. Crois-tu qu’il soit possible de contacter les témoins de l’accident ?

— Je m’en chargerai si tu veux. De ton côté, tu peux aussi demander aux

secouristes s’ils ne l’ont pas récupéré. Ça arrive souvent dans la confusion. Je sais qu’ils possèdent tout un tas d’objets trouvés.

Entendu. En tout cas, merci encore pour hier.

— Oh, tu sais, lorsque je suis arrivé sur les lieux, il n’y avait plus rien à faire. Tiens,

pendant que j’y pense, j’aurais besoin de ta déposition. Ce n’est pas très pressé, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Tara Bishop en aura certainement besoin, si elle ne veut pas voir s’envoler les tarifs de sa compagnie d’assurances.

— Mais ce n’était pas sa faute, je t’assure…

— Oui, je sais. De toute façon, des témoins t’ont vue surgir comme un boulet de

canon et pratiquement te jeter sous ses roues. Elle ne pouvait pas t’éviter. C’est un miracle que tu t’en sois sortie indemne…

Bien, intervint Nick en se levant, le secrétariat des archives du tribunal doit être

ouvert à présent. Si nous y allions ? * * * Ils prirent aussitôt congé de Seth et se rendirent à pied au tribunal qui se trouvait à deux pas du poste de police. Manifestement, la secrétaire attendait leur visite, car elle les conduisit aussitôt

dans une petite salle où ils ne seraient pas dérangés. Les dossiers réclamés par Seth étaient posés en évidence sur une table. Ils n’avaient plus qu’à les consulter, tâche fastidieuse mais malheureusement inévitable.

— Qui aurait cru qu’on accumulait une telle paperasse pour un procès de deux jours seulement ? soupira Val en refermant le premier dossier.

Les juristes et les avocats adorent employer vingt mots là où cinq suffiraient, maugréa Nick.

Pas les médecins peut-être ?

— Evidemment que non ! Les médecins se doivent d’être concis et très précis,

justement. Elle lui adressa un sourire moqueur.

Concis et très précis ? Employer « lacération » pour « égratignure » et « corps

étranger » pour « écharde », c’est ce que tu appelles de la concision ?

— Au moins, ça rassure les patients. Ils se disent que toutes ces années d’étude ne nous ont pas servi à rien.

— Personnellement, j’ai toujours pensé qu’il valait mieux savoir utiliser

correctement un scalpel plutôt qu’employer un jargon incompréhensible pour le

commun des mortels.

Décidément, tu tiens la médecine et le corps médical en bien piètre estime.

C’est à se demander pourquoi tu avais choisi d’embrasser cette carrière.

— Au début, j’étais fascinée. Je trouvais que c’était une discipline à la fois

héroïque et mystérieuse. Ensuite, j’ai constaté que l’on mettait principalement

l’accent sur la technique et la science plutôt que de se concentrer sur le patient en tant que personne.

— Tous les médecins ne sont pas les bouchers sans cœur que tu décris.

Je sais bien. Simplement, je me suis rendu compte que je ne serais jamais à ma place parmi eux, alors j’ai préféré emprunter une voie différente.

— C’est dommage d’avoir abandonné si près du but.

— J’avoue que j’ai beaucoup hésité… Mais, outre que j’étais déjà endettée

jusqu’au cou, j’avais la quasi-certitude de ne pas être faite pour la médecine telle

qu’on la pratique de nos jours. Il valait mieux pour moi, sur un plan personnel et financier, travailler en collaboration avec un médecin plutôt que devenir médecin moi-même.

— Je comprends. D’ailleurs, je trouve ta contribution très intéressante. Tu ouvres aux patients d’autres perspectives et tu leur permets d’explorer un peu les médecines alternatives. Tant que ça reste dans les limites du raisonnable… Elle haussa les sourcils avec une expression ironique.

— Tu as l’art du compliment, dis-moi. Enfin, Nick, je ne suis pas stupide. Je n’ai

jamais conseillé à un patient atteint d’un cancer d’aller cueillir des baies sauvages dans la forêt pour se soigner au lieu de suivre la chimiothérapie dont il a besoin.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. En réalité, je suis plutôt d’accord avec tes théories

sur l’abus d’antibiotiques et sur la nécessité d’avoir une bonne hygiène alimentaire

à titre préventif, et même curatif dans certains cas de diabète. Et pour être franc,

à mes yeux, tu es une véritable perle. Tous les médecins devraient avoir une assistante comme toi.

— Entièrement d’accord ! Bien, si nous nous remettions au travail ?

Nick acquiesça, et tous deux se replongèrent aussitôt dans la lecture des minutes

du procès Turner.

— Tu te rends compte que Carl Turner n’a jamais nié avoir violé sa femme ?

commenta Val au bout d’un quart d’heure. Il s’est contenté de répéter à l’envi qu’elle était consentante. C’est un peu idiot, non ?

— Dans ces conditions, il serait illogique qu’il ait nourri quelque rancune que ce soit envers les jurés qui l’ont déclaré coupable, surtout douze années durant,

renchérit Nick. Envers celle qui l’a accusé, cela pourrait se comprendre, évidemment…

— C’est vrai. Tu n’as pas l’impression, en lisant les dossiers, que ce sale type n’est pas très malin ?

— Si. Difficile d’imaginer cette brute épaisse en train d’ourdir un plan minutieux et compliqué qui lui demanderait des connaissances médicales pointues…

Ainsi que des connaissances en informatique, compléta Val.

La mine défaite, Nick exhala un soupir abattu.

Conclusion, nous sommes sur une fausse piste. Il ne reste plus qu’un point commun entre toutes ces affaires.

Lequel ?

Moi.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu avais un intérêt quelconque à tenter d’assassiner Dora ou Kent ?

— Non, évidemment… Bon, inutile de perdre notre temps ici, nous n’apprendrons

plus rien d’intéressant. Je t’invite à déjeuner ? Nous pourrions aller au restaurant.

— Et pourquoi pas chez toi ? J’ai une copie de tous mes papiers au cabinet, je pourrais en profiter pour appeler la banque et mon opérateur téléphonique.

Comme tu voudras. *

* * Tandis que Nick préparait leur repas à l’étage, Val s’était installée à son bureau afin de passer les coups de fil nécessaires à l’annulation de son forfait de téléphone portable, de sa carte de crédit et de son chéquier. Tout en patientant au bout du fil, le temps que les standards des divers établissements qu’elle avait à contacter la renvoient de messagerie vocale en musique d’attente, elle alluma machinalement l’ordinateur et ouvrit les dossiers de Dora Simms, Kent Dawson et Moe Mackey. Si Nick était le seul lien entre ces trois personnes, alors la comparaison de leurs dossiers permettrait elle peut-être de mettre en lumière des éléments qui lui auraient échappé jusqu’ici, et pourquoi pas, de l’orienter sur une nouvelle piste… Toutefois, au terme d’une demi-heure d’attente entrecoupée de discussions avec les interlocuteurs qu’elle réussit à avoir au téléphone dans l’intervalle, il lui fallut bien se rendre à l’évidence : s’il existait un point commun d’ordre médical entre

Dora, Kent et Moe, il ne lui était pas apparu. Tout semblait désespérément normal, il n’y avait même aucun point commun entre leurs antécédents médicaux, leurs pathologies ou leurs dates de naissance. Rien de rien, elle n’avait pas le moindre petit indice à se mettre sous la dent… En proie à une terrible frustration, elle décida de changer de méthode : elle créa un dossier fictif à son nom, puis, un peu comme on jette une bouteille à la mer, elle y entra les mêmes données médicales que celles de Kent Dawson et tapa une prescription identique à celle ordonnée par Nick. Ensuite, elle se rendit dans la pièce contiguë afin de récupérer la copie qu’elle avait imprimée. Là encore, une profonde déception l’attendait : tout concordait parfaitement, il n’y avait pas la moindre erreur. Le système informatique n’était donc pas en cause.

Bon sang, marmonna-t elle en froissant rageusement la feuille avant de la jeter dans la corbeille à papier.

Que se passe-t il ? demanda Nick derrière elle.

Sursautant au son de sa voix, elle se détourna brusquement. Leurs regards se rivèrent l’un à l’autre, et soudain l’atmosphère s’électrisa. En un éclair, Val se retrouva prisonnière des bras de Nick. La gorge nouée, elle crut que son cœur allait bondir hors de sa poitrine. Le temps semblait avoir suspendu son vol… La lueur farouche qui embrasait le regard de Nick ne laissait planer aucun doute : en cet instant, il éprouvait un désir tout aussi violent qu’elle. Elle n’avait qu’un mot à dire, elle le savait, pour éviter la catastrophe. C’était sa

dernière chance. Si elle consentait à cette étreinte, il lui faudrait se plier aux

conditions de Nick et ne rien attendre en retour qu’une aventure sans lendemain. C’était à prendre ou à laisser… En revanche, la décision d’accepter ou de refuser lui incombait, mais il aurait fallu pour cela qu’elle soit en mesure de réfléchir. Or, le désir brûlant qu’elle avait de lui la submergea soudain comme un torrent et elle perdit toute notion de prudence. Glissant une main tremblante dans l’épaisse chevelure brune de Nick, elle l’obligea à pencher la tête vers elle. Nick s’empara fougueusement de ses lèvres offertes. L’enlaçant avec passion, il dévora son visage de baisers avides, qui la plongèrent dans un tourbillon de sensations exquises. Comme dans un état second, elle sentit que Nick la soulevait de terre pour l’emmener dans la salle de soins. Là, il la déposa sur la couchette et s’allongea près d’elle. Ni l’un ni l’autre ne songèrent un instant à l’incongruité de l’endroit, tant ils éprouvaient le besoin impérieux, viscéral, d’assouvir leur désir. Mais dans la fougue de leur étreinte, ils roulèrent sur le côté et heurtèrent l’électrocardiographe qui tomba par terre dans un grand fracas. Haletants, ils s’immobilisèrent, leurs regards ébahis rivés l’un à l’autre. Nick fut le premier à revenir à la réalité.

Bon sang, marmonna-t il en se redressant pour contempler le désastre.

L’appareil, qui coûtait une fortune, gisait à leurs pieds, en miettes.

Se relevant, il ramassa le rouleau de papier qui s’était dévidé sur le sol. Le couvercle en plastique avait volé en éclats, découvrant l’aiguille à jet d’encre qui servait à inscrire le tracé des pulsations. Promenant machinalement son regard sur les débris tandis qu’il enroulait la bande de papier sur elle-même, il s’arrêta soudainement.

Regarde ! s’exclama-t il en désignant l’aiguille.

En un même mouvement, tous deux se penchèrent afin d’observer l’aiguille de plus près. Leur découverte les laissa bouche bée. Quelqu’un avait ôté le petit support sur lequel était censée reposer l’aiguille à jet d’encre. Afin de mesurer correctement

l’activité électrique du muscle cardiaque, l’aiguille était insérée dans un support qui la soutenait tout en lui permettant de réagir aux pulsations. Ses oscillations s’inscrivaient ainsi sur la bande de papier. Mais quelqu’un l’avait grossièrement fixée au moyen d’un morceau de scotch.

— Branche l’appareil, ordonna Nick d’une voix blanche.

Val s’exécuta. Par miracle, l’électrocardiographe se mit en route. Puisque ses électrodes n’étaient pas posées sur le torse d’un patient, il ne pouvait déceler

aucune activité cardiaque et un tracé rectiligne aurait dû apparaître sur le papier. Or, l’aiguille oscilla de façon à dessiner un tracé classique, celui d’un patient qui n’aurait présenté aucun trouble cardiaque.

— C’est un électrocardiogramme normal, commenta Val, effarée.

Et parfaitement identique à celui de Moe Mackey, compléta Nick.

A cet instant, la sonnerie caractéristique qu’émettait l’imprimante lorsqu’elle

délivrait une copie retentit. Val adressa un regard perplexe à Nick, puis elle s’élança dans la pièce d’à côté.

Nick, viens vite !

Il la rejoignit aussitôt. Debout près de l’imprimante, Val observait la feuille qu’elle avait en main avec une expression de totale incompréhension. Comme il approchait, elle leva les yeux sur lui.

C’est de pire en pire, murmura-t elle.

9.

Tu veux que je te fasse passer une angiographie ? s’étonna Nick.

Val secoua la tête.

— Ça n’a aucun sens.

— Sauf si tu as des problèmes cardiaques…

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, précisa-t elle en plongeant son regard dans

celui de Nick. Il y a un grave dysfonctionnement dans notre système informatique.

Peut-être, mais en tout cas ce n’est pas le système informatique qui a trafiqué

l’électrocardiographe. Il vaudrait peut-être mieux que j’appelle Seth, suggéra-t il

tandis que Val tapait à toute vitesse sur les touches du clavier de l’ordinateur. Quelqu’un s’est forcément introduit dans le cabinet.

Oui, appelle-le… J’en ai pour une minute.

Etape par étape, elle recommença la simulation informatique à laquelle elle avait

procédé un peu plus tôt et attendit que la prescription sorte de l’imprimante. Pendant ce temps, Nick téléphona à son frère, puis attendit les résultats des opérations en marchant de long en large dans le bureau.

Cette prescription est parfaite, commenta Val lorsque la feuille de papier fut imprimée. Le second exemplaire était tout aussi normal que le premier.

— C’est à s’arracher les cheveux, maugréa-t elle en lisant et relisant les deux

feuilles. Nous sommes dans un beau pétrin… Comme elle achevait sa phrase, Seth surgit sur le seuil du bureau. Il avait dû saisir

ses propos, car il les enveloppa tous deux d’un regard alarmé.

Si tu éclairais ma lanterne ? lança-t il.

Ce fut Nick qui se chargea de lui expliquer ce qu’ils avaient découvert concernant l’électrocardiographe. De son côté, Val continuait de taper fébrilement sur les touches du clavier.

Avez-vous repéré des traces d’effraction ? s’enquit Seth après avoir demandé par téléphone qu’on leur envoie une équipe de la police scientifique.

— J’ai oublié les allergies ! s’exclama Val d’un ton victorieux.

Les deux frères la dévisagèrent sans comprendre tandis qu’elle entrait dans son dossier fictif les allergies dont souffrait Kent Dawson. Après quoi, elle appuya sur la

touche qui enclenchait la vérification automatique.

— Bon, moi, je vais aller inspecter l’extérieur, annonça Seth. Dès qu’ils furent seuls, Nick s’approcha d’elle.

Que comptes-tu prouver en ordonnant tous ces examens ?

Elle marqua une pause, le temps de mettre un peu d’ordre dans le bouillonnement d’idées qu’elle avait en tête, puis elle leva les yeux sur Nick.

— J’ai simplement créé un dossier fictif à mon nom dans lequel j’ai entré des

données médicales identiques à celles de Kent Dawson. Et l’ordinateur a lancé l’impression d’une demande d’examens parfaitement appropriée.

— Ce qui prouve donc que je n’ai pas commis d’erreur…

— Tout juste. Quelques minutes plus tard, j’ai lancé l’impression d’un second

document.

Un duplicata ?

— Non, plutôt un test afin de vérifier que l’ordinateur avait bien « compris » qu’au vu des antécédents allergiques que j’avais entrés, il existait un risque de choc

anaphylactique, et le signalerait. Or, regarde ce qui est sorti, ajouta-t elle en lui montrant le document. L’ordinateur ne signale pas le moindre problème. Voilà pourquoi Kent Dawson a frôlé la mort de près.

— Mais alors, c’est forcément quelqu’un du cabinet…

— Pas nécessairement. N’importe qui d’un peu doué en informatique peut prendre

le contrôle à distance de ton ordinateur au moyen d’une sorte de virus qui s’appelle « un cheval de Troie ». Il est ensuite très facile d’envoyer une ordonnance ou une demande d’examens erronée à la pharmacie ou à l’hôpital.

Néanmoins, cette personne malveillante doit encore pouvoir imiter ma signature.

Avec un scanner, rien de plus simple. Il suffit ensuite de faire un copier-coller, et le tour est joué. Nick demeura silencieux une longue minute.

Existe-t il un moyen de détecter la présence de l’un de ces fameux virus ?

Sans doute, mais nous atteignons là les limites de mes compétences en la

matière. Seth pourrait peut-être appeler un spécialiste à la rescousse… A cet instant précis, Seth les rejoignit. Il avait passé les abords du cabinet au peigne fin et n’avait rien remarqué de particulier. Elle lui expliqua donc ce qu’elle avait découvert et lui soumit son hypothèse. Dès qu’elle eut terminé, Seth contacta de nouveau le laboratoire de la police

scientifique et demanda l’aide d’un spécialiste en informatique.

— J’aime autant quand les criminels emploient des armes plus traditionnelles,

soupira-t il avec lassitude.

En admettant que les techniciens du labo de police réussissent à démêler les fils de cet imbroglio, nous saurons enfin qui se cache derrière toute cette sombre histoire, commenta Nick.

— Je ne voudrais pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais j’en doute, intervint Val.

Pourquoi ?

— Ce n’est pas l’œuvre d’un collégien farceur mais bien celle d’un vrai criminel. La traque ne sera donc pas facile et prendra forcément du temps.

— Val a raison, renchérit Seth. Le FBI a mis des centaines d’agents sur des affaires

similaires qui, pour l’instant, ne donnent rien ou pas grand-chose. Ils arrivent le plus souvent à expliquer comment les choses se sont passées, mais l’identification des criminels prend un temps infini. A mon avis, tant que cette énigme n’est pas résolue, tu devrais faire profil bas.

— Mais je n’exerce plus ! protesta Nick d’un ton indigné. Que veux-tu que je fasse

de plus ? Si seulement je savais à quelle fin quelqu’un se donne tant de mal pour

me nuire…

Partons de ce que nous avons établi avec certitude, suggéra Val. Nous savons que ton ordinateur a été reprogrammé ou manipulé à distance…

De sorte à faire croire que je suis devenu fou ou incompétent du jour au

lendemain au point de mettre en danger la vie de mes patients, compléta Nick.

Qui pourrait te haïr à ce point ? demanda Seth.

Nick leva les yeux au ciel.

— Personne, voyons…

Et pourtant, on cherche à te nuire gravement, c’est évident, observa Val. La

personne en question est forcément animée d’une haine féroce ou d’un besoin de

vengeance. Je suis même prête à parier que c’est également elle qui a trafiqué l’électrocardiographe.

Evidemment, je suppose que vous n’avez vu personne s’approcher de cet appareil…, intervint Seth. Nick et Val réfléchirent une minute.

— Moi, je ne me rappelle rien qui sorte de l’ordinaire, répondit Nick. D’ailleurs, je ne sais même plus quand nous avons pratiqué un électrocardiogramme pour la dernière fois — avant celui de Moe Mackey, bien sûr… De toute façon, nous ne tenons pas l’électrocardiographe sous clé.

Et quid du chauffage à gaz ?

Nick dévisagea son frère avec des yeux ronds.

Tu crois que la même personne aurait trafiqué l’électrocardiographe et le

chauffage à gaz qui a failli tuer Val ? Apparemment effaré par l’idée que l’on ait pu attenter à sa vie, il ne put s’empêcher de la serrer dans ses bras comme pour la protéger, bien qu’il fût un

peu tard…

— Si quelqu’un est capable de bricoler un électrocardiographe pour le rendre

défectueux, j’imagine qu’il est tout aussi facile, sinon plus, de faire la même chose avec un simple chauffage à gaz, commenta Seth. Réfléchissez bien… Vous ne soupçonnez vraiment personne ?

Sincèrement, non, répondit Val avec un frisson d’effroi. Je vois mal comment quiconque pourrait me haïr au point de vouloir me tuer.

Comme elle achevait sa phrase, ils virent par la fenêtre une fourgonnette blanche de la police scientifique se garer devant le cabinet. Seth sortit aussitôt à la rencontre de ses collègues.

— Si l’on admet que quelqu’un est en train d’essayer de t’éliminer ou de ruiner ta

carrière professionnelle, pourquoi s’en prendre à moi ? demanda Val, qui n’osait

quitter le refuge des bras de Nick.

Peut-être parce que tu es à mes côtés, hasarda celui-ci. Ou encore parce qu’on pense que nous sommes ensemble…

— Ceux qui nous connaissent bien n’imagineraient jamais une chose pareille ! Au

lieu d’aider Nick à évacuer leur entourage proche de la liste des suspects potentiels, la remarque de Val lui fit de la peine. Pour elle, il tombait sous le sens qu’ils n’avaient rien à faire ensemble. Or, bien qu’il n’ose encore se l’avouer clairement, lui-même n’était plus tout à fait de cet

avis depuis qu’il l’avait embrassée… Mais, bien sûr, l’heure n’était pas aux atermoiements, et une seule chose comptait : que Val soit en sécurité.

Il faut que tu quittes Jasper, laissa-t il tomber tout à trac. Que tu ailles te

réfugier dans un endroit où personne ne pourra te faire de mal… Pourquoi pas dans

la réserve indienne ? Contre toute attente, elle se blottit encore plus près.

Près de toi, je me sens plus en sécurité que partout ailleurs.

Flatté et un peu ennuyé à la fois, il l’écarta de lui avec douceur et emprisonna son

visage entre ses mains. Puis il plongea son regard dans le sien. Une détermination farouche se lisait dans les yeux de Val, toutefois il se sentait tout aussi déterminé à la protéger malgré elle.

— Non, tu n’es pas en sécurité auprès de moi, dit il en articulant chaque syllabe. Je

vais te mettre dans le premier avion en partance pour la destination la plus lointaine possible, et tu ne reviendras que lorsque j’aurai résolu toute cette affaire et trouvé le coupable. J’ai déjà deux morts sur la conscience, je refuse d’en avoir une troisième… Il avait parlé sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, pourtant il semblait qu’il

en fallait bien plus pour faire chanceler Val. D’ailleurs, il eut presque l’impression que ses propos n’avaient réussi qu’à affermir un peu plus la résolution de la jeune femme.

Même si je le pouvais, je ne partirais pas, dit elle simplement. Un vague agacement monta en lui.

Mais enfin, je ne te comprends pas ! Rien ne te retient ici.

Visiblement irritée elle aussi, elle se libéra de son étreinte d’un mouvement d’épaules.

— Rien, en effet, à part le fait que j’ai construit toute ma vie ici. Toi, tu te sens bien sans attaches d’aucune sorte, ce n’est pas mon cas. Je ne conçois pas

l’existence de cette manière-là.

Si tu fais allusion à tes consultations dominicales à la réserve, ne t’inquiète pas, je m’en occuperai.

— A moins que l’assassin qui rôde en ce moment même ne décide de se servir de

nouveau de toi pour tuer un innocent… Auquel cas, tu iras tout droit en prison. Elle avait raison, et c’est pourquoi une colère noire s’empara soudain de lui, avec une violence dont il n’avait encore jamais fait l’expérience. En cet instant précis, le criminel préparait peut-être un nouveau forfait et lui

n’était qu’un pantin entre ses mains ! Il en aurait hurlé de rage et d’impuissance.

Il n’eut pas le temps de s’appesantir sur ces sombres pensées, car Seth les rejoignit enfin.

Voilà ce qui va se passer, annonça-t il. Tout d’abord, je vais prendre vos

empreintes digitales à tous les deux, puis celles de toutes les personnes susceptibles de manipuler normalement l’électrocardiographe, afin de les exclure

d’emblée de la liste des suspects potentiels. En un même mouvement, Val et Nick acquiescèrent d’un signe de tête.

Qui se dévoue le premier ? poursuivit Seth.

— Val, lança Nick avant qu’elle ait eu le temps d’ouvrir la bouche. Ensuite, tu me

feras le plaisir de l’enfermer à double tour dans une cellule, le temps que nous éclaircissions ce mystère. Puisque mademoiselle refuse de se mettre à l’abri…

— C’est plutôt lui qu’il faudrait mettre en cage ! rétorqua Val. C’est lui la cible du criminel, pas moi.

Faux. Puisque ce fou a déjà tenté de te tuer, il peut très bien recommencer.

Temps mort ! intervint Seth avec autorité. Je comprends que vous soyez tous les

deux sur les nerfs mais, s’il vous plaît, tâchez de vous calmer un peu… D’autant que pour l’instant, vous mettez la charrue avant les bœufs.

— C’est-à-dire ? demanda Nick.

— Eh bien, jusqu’à preuve du contraire, la seule personne qui ait libre accès à

l’électrocardiographe et qui connaisse le mot de passe de ta messagerie ainsi que

les antécédents allergiques de Kent Dawson, c’est toi… Sans compter qu’un témoin a aperçu ton 4x4 près de chez Val le soir où elle a failli mourir asphyxiée.

— C’est complètement idiot ! s’emporta Val. Tu sais très bien que Nick…

— Evidemment que je le sais, coupa Seth avec un soupir. Il n’empêche que je suis

obligé de prouver qu’il est innocent.

— En tout cas, je n’ai pas l’intention de garder les bras croisés, intervint Nick avec colère.

— C’est parfait. Alors, essaie de collaborer, donne-moi ne serait-ce que l’ombre

d’une piste. Je suis prêt à remuer ciel et terre pour toi, mais il faut absolument que tu y mettes du tien. Et surtout, que vous arrêtiez tous les deux de perdre un

temps précieux à vous chamailler comme deux gosses… Un peu honteuse, Val approcha de Nick et posa la main sur son épaule.

Seth a raison. Réfléchissons calmement et reprenons tout depuis le début.

Nick demeura silencieux une longue minute, la mine sombre. Puis soudain, son

visage s’éclaira.

— J’ai peut-être une idée, annonça-t il en tirant son trousseau de clés de la poche de son pantalon. 10.

— C’est vraiment une très mauvaise idée.

— Tu n’es pas obligée de m’accompagner. D’ailleurs, je préférerais y aller seul.

Val ignora la remarque de Nick et s’installa d’autorité sur le siège passager du 4x4.

Tu as déjà bien assez de problèmes comme ça avec Benton ! poursuivit elle comme Nick démarrait. Harceler sa femme ne t’apportera que des ennuis

supplémentaires.

Je suis prêt à courir ce risque-là.

Très vite, ils atteignirent le quartier résidentiel où habitaient Harold Benton et sa

femme. Ce n’étaient que petits pavillons coquets entourés de jardins aux pelouses impeccables, un endroit tranquille et sans histoire, typique de la classe moyenne aisée américaine. Nick se gara, puis tous deux descendirent de voiture et remontèrent l’allée pavée qui conduisait à la porte d’entrée. Au moment où Nick s’apprêtait à appuyer sur le timbre, Val lui suggéra une dernière fois de rebrousser chemin. En vain.

Susan est infirmière, elle avait donc les connaissances nécessaires pour modifier

mes prescriptions. En outre, elle me déteste… Sur ces mots, il appuya sur la sonnette d’un geste résolu. Quelques secondes plus tard, Susan Benton leur ouvrait la porte, son dernier-né dans les bras. La gorge nouée, Val avala difficilement sa salive. A l’évidence, la vue de Nick n’enchantait pas du tout leur hôtesse, néanmoins, là n’était pas le plus important à

ses yeux. Elle avait oublié à quel point Susan Benton était ravissante. Pieds nus, ses beaux cheveux auburn relevés à la diable, la jeune femme portait un simple jean et un T- shirt, tenue décontractée qui lui donnait un charme fou. Elle dut ravaler la jalousie féroce qui s’était brusquement emparée d’elle.

Nick, Val, murmura Susan avec un sourire contraint. Je présume que vous êtes

venus voir Harold, mais il est à l’hôpital…

— C’est toi que je suis venu voir, rétorqua Nick en entrant d’autorité, de peur sans doute que Susan ne leur claque la porte au nez.

Médusée, Val lui emboîta le pas. Ils se retrouvèrent une minute plus tard dans un salon chaleureux et accueillant où régnait un joyeux désordre de jouets et d’affaires d’enfant.

Vous connaissez Chelsea ? demanda Susan en désignant sa fillette qui jouait dans

un coin de la pièce. Et voici Colton, ajouta-t elle en taquinant son fils qu’elle tenait contre sa hanche gauche.

— Il est magnifique, la complimenta Val. J’ai six mois de retard, mais… toutes mes félicitations !

Un sourire de fierté maternelle éclaira le visage de Susan, qui parut se détendre un peu.

Merci. Eh bien, que puis-je faire pour vous ?

— J’imagine que ton mari t’a mise au courant de ce qui m’arrive en ce moment ? lança Nick à brûle-pourpoint.

Il s’était exprimé avec une rudesse et une froideur qui ne pouvaient que braquer Susan, aussi Val s’empressa-t elle de temporiser.

Nick est dans une situation extrêmement délicate, dit elle. Il est sur le point de tout perdre.

— J’imagine… Je vous offre quelque chose à boire ? Un café, un thé ?

— Ecoute, nous ne sommes pas venus dans l’intention de faire causette dans ton

salon, répliqua Nick sèchement. Val le foudroya du regard, puis reporta son attention sur Susan à qui elle adressa un sourire de remerciement.

Un thé, ce sera très bien, merci.

Susan inséra une cassette vidéo dans le lecteur afin d’occuper Chelsea, puis elle invita Nick et Val à la suivre dans la cuisine. Après avoir repoussé les feuilles à dessin et les crayons de couleur qui encombraient la table, elle les pria de s’asseoir

et servit le thé. Puis elle s’assit à son tour et cala son fils au creux de son bras gauche.

Désolée pour tout ce désordre, soupira-t elle. D’habitude, je m’arrange pour ne pas me laisser déborder, mais j’avoue qu’aujourd’hui j’ai un mal fou à…

— Susan, coupa Nick, qui fournissait des efforts visibles pour garder son calme, j’ai besoin de te parler de cette affaire. C’est très urgent.

Pourquoi à moi ?

— Nous pensons que…

Tu penses que, corrigea Val.

Nick lui glissa un bref regard oblique et poursuivit avec un soupir :

— Je pense que la personne qui s’en est prise à mes patients cherche en fait à me

nuire. Susan le dévisagea avec des yeux ronds d’incrédulité, puis elle se mit à rire.

— Et tu crois sincèrement qu’il pourrait s’agir de moi ? Nick, voyons… Tu ne dois

vraiment plus savoir où tu en es pour avoir pensé à moi. Pourquoi chercherais-je à te nuire ? Nick toussota et s’éclaircit la gorge, pour la plus grande joie de Val, qui se délectait de le voir s’enfoncer dans une situation des plus embarrassantes.

— Eh bien, tout d’abord tu es infirmière. Ensuite, nous… Enfin, nous nous sommes

séparés…

Il y a des années de cela, compléta Susan. Ecoute, je comprends que tu traverses

une épreuve particulièrement difficile mais, outre le fait que je ne suis pas une

meurtrière psychopathe, tu me vois en train de jouer la comédie du bonheur conjugal et ourdir en coulisses un complot pour me venger de toi, simplement

parce que tu m’as laissée tomber ? Enoncé ainsi, c’était en effet complètement tiré par les cheveux. D’ailleurs, tout chez Susan disait qu’elle était vraiment une épouse et une mère comblée.

— Mais ton mari est…

— Jaloux. C’est dommage, car il n’a aucune raison de l’être. Jamais je n’aurais

pensé être aussi heureuse un jour. Susan ne mentait pas, c’était certain, songea Val en promenant son regard autour

d’elle. Elle avait tout pour être heureuse : un mari, des enfants, une jolie maison… On l’imaginait mal ronger son frein au sujet d’un ancien amant alors qu’elle respirait le bonheur.

— Tant mieux pour toi, reprit Nick. Pour autant, j’ai bien l’impression que Harold est déterminé à me jeter en pâture aux fauves.

— Sois un peu indulgent avec lui, c’est juste qu’il se sent menacé. En réalité, il