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12 Le Courrier de Russie PORTRAIT Du 3 au 22 mai 2009

vie scénique infinie qui continue à se multiplier au-

Ariane delà de sa volonté », explique le metteur en scène


Lev Dodine, dont les méthodes de travail se rap-
prochent beaucoup de celles du Théâtre du

Mnouchkine, Soleil.
« Le théâtre est fait pour raconter des histoires
vraies, dit-elle, mais ce n’est pas seulement un

une vie de témoignage, c’est aussi une participation à l’his-


toire. » Elle s’adresse souvent à des sujets his-
toriques, de la Grèce Antique à la Révolution

théâtre Française, de l’histoire de l’Inde à la Seconde


Guerre mondiale. Et, de l’histoire à la politique,
il n’y a qu’un pas… Même lorsque Mnouchkine
s’attaque aux textes classiques, ils prennent, eux
aussi, un tour politique. Tartuffe devient un
Quand elle sourit, ses yeux se plissent, s’illumi- islamiste intégriste faisant du charme à une
nent et tout son visage – d’habitude si sérieux, famille musulmane. Jamais Ariane Mnouchkine
presque sévère – respire alors une sympathie ne propose de grille de lecture, se fixant comme
naturelle que seuls possèdent les gens véritable- seul objectif de faire réfléchir le spectateur. Sur
ment bons. Lorsqu’elle parle de sa voix douce et les traces de Jean Vilar, elle entend rendre le
jeune, elle choisit ses mots avec soin et les théâtre au peuple. Chaque soir, selon un rituel
ponctue de points de suspension, comme si elle inébranlable, elle accueille elle-même le public à
hésitait devant la précision de sa pensée. C’est l’entrée de la Cartoucherie, où le Théâtre du
d’ailleurs ainsi qu’elle avance dans son art, en Soleil joue depuis quarante ans et, après le spec-

D.R.
cherchant, à tâtons, l’expression juste et le geste tacle, elle trouve toujours le temps pour répondre
parfait. Ariadne Mnouchkine et son père aux questions des curieux.
Comment faire le portrait de quelqu’un qui Sa passion de l’histoire se révèle aussi dans son
refuse de fixer son image ? « On ne peut jamais se parcours personnel. Depuis la fin des années
considérer comme définitif et surtout pas quand on 1950, elle s’engage contre la peine de mort,
fait du théâtre, car c’est de l’art de l’impermanence monde luxueux et, plus généralement, le monde tionnaires amateurs du genre sillonnent la milite contre la guerre d’Algérie, entame une
absolue », expliquait-elle à Fabienne Pascaud1. du travail, lui font peur. Elle rêve d’un univers France à la recherche de jeunes talents, où des grève de la faim pour la Bosnie, loge des sans-
Définitive, Ariane Mnouchkine ne l’est effec- transformable où elle ne se sentirait pas à l’étroit. directeurs de théâtre sont là pour la conseiller, papiers dans son théâtre… Le président Sarkozy
tivement qu’en apparence, avec sa chevelure La révélation du théâtre viendra tôt, juste où, pour agir, le désir suffit ! Très vite, elle s’ori- lui propose le Collège de France ? Elle refuse,
vaporeuse poivre et sel devenue sa signature. après le bac, pendant ses études à Oxford. ente vers la création collective : dans sa troupe, furieuse de cette tentative de la faire passer pour
Mais, dès qu’il est question de création, elle Figurante dans une pièce de théâtre, en montant les rôles ne sont jamais distribués à l’avance et, une collaboratrice. On débat sur le délit d’assis-
innove sans répit, improvise des heures durant dans le bus avec la troupe, une pensée l’éclaire au lieu des longues discussions autour de la table tance aux sans-papiers ? Les manifestants lisent
avec sa troupe, cherche, et souvent ne trouve pas. soudain : « Voilà, c’est cela ! C’est ma vie, (…) ce qui l’ennuient, le spectacle se crée en jouant, dès sa déclaration devant le Palais de Justice : « Je
Mais elle aime passionnément ces moments de jeu ensemble, monter tous sur un navire qui part le premier jour. refuse cette morbide inversion des valeurs qu’un
recherche infructueuse. loin, très loin, découvrir une terre légendaire et Cette façon de créer est devenue la marque de gouvernement sans culture et sans mémoire
Son goût de la création lui vient-il de l'en- intacte. » Un an plus tard, elle fonde fabrique du Théâtre du Soleil. Leur dernier spec- cherche à nous faire accepter. (…) Citoyens oui,
fance ? Anglaise par sa mère, issue d’une famille l’Association théâtrale des étudiants de Paris ; six tacle, Les Ephémères, est construit autour de indics jamais. » Son nom de famille vient de
comptant de nombreux comédiens, et Russe par ans plus tard, elle a sa troupe. Mais comment mini-séquences surgies de souvenirs personnels l’hébreu menukha » qui signifie « paix » et
son père, Alexandre Mnouchkine, célèbre pro- l’appeler ? A l’issue d’une nuit de débats et après des acteurs et créées en groupe : scènes de vie « repos ». Pourtant, à soixante-dix ans, le repos
ducteur de cinéma, Ariane grandit dans un avoir rejeté des noms par dizaines – La Vie, Le dans lesquelles chaque spectateur se reconnaît. est certainement la seule chose qu’Ariane
milieu artistique. Elle a huit ans lorsqu’elle Feu, La Lumière… – elle finit par suggérer « Le De 450 ébauches, ils n’en ont gardé que vingt- Mnouchkine n’ait point connue.
assiste au tournage de L’Aigle à deux têtes de Jean Soleil ». C’est ainsi qu’Ariane – petite-fille neuf pour remplir les huit heures de la représen-
Cocteau. Plus tard, sur le tournage de Fanfan la d’Hélios, dieu grec du Soleil – créa son Théâtre tation. « Lorsqu’Ariane Mnouchkine plonge dans Daria Moudrolioubova
tulipe, elle aide à panser les chevaux, embête les du Soleil. le travail, c’est comme si elle germait à travers ses
techniciens, se fait gronder, admire les stars de A l’époque, elle a vingt-cinq ans et ne connaît acteurs – c’est très Stanislavsky ! Elle est un met-
cinéma, véritables dieux olympiens à ses yeux... rien au théâtre. Mais quelle chance de com- teur en scène qui est à la fois le miroir, l’auteur, la 1 L’art du présent : Ariane Mnouchkine, entretiens avec Fabienne
Mais du cinéma, Ariane n’en veut guère : ce mencer à l’époque bénie d’avant 68, où des fonc- sage-femme, le semeur. Elle donne naissance à une Pascaud, Paris, Plon, 2005. 245 p.