La volonté de punir

Denis Salas
Hachettes Littératures, isbn 978-2-01-279427-6

Prologue Au nom d’un devoir de mémoire envers les victimes, une « volonté de punir » envahit les sociétés démocratiques. La norme pénale s’affirme comme le seul langage disponible dans une société où les valeurs partagées s’affaiblissent. Dans le monde d’après le 11 septembre, le discours politique veut rassurer et punir. Les lois martèlent la détermination des gouvernants et les médias diffusent ce récit. On exorcise ainsi les problèmes de la société : délinquance juvénile, flux migratoires, propos racistes ou homophobes, ports de signes religieux à l’école… La société démocratique « sur-réagit » aux agressions réelles ou supposées. Seule compte l’exaltation populiste de l’unité du peuple en péril. Trois systèmes (médiatique, judiciaire, politique) façonnent un « peuple-émotion » qui envahit l’espace public. Une figure incarne cela : la victime. La démocratie est facilement otage des paniques morales qui se propagent dans une société médiatisée. Longtemps silencieuse, la victime vient au-devant de la scène au point d’occulter le souci du coupable. La peine n’est plus comprise comme la sanction d’une faute mais comme la réparation d’un tort. Le coupable devient un « lointain » à mesure que sa victime devient mon « prochain ». Les États-Unis sont la terre d’élection du populisme pénal. Cela perce largement dans nos pays aujourd’hui. Si la peine de mort a disparu de notre droit, en revanche, on constate l’inflation des lois pénales et de la lourdeur des peines qui deviennent l’un des enjeux de la compétition politique. Il faut s’interroger sur ce phénomène et affirmer qu’il serait toujours possible d’opposer une « criminologie du semblable » à une « criminologie de l’autre ». Une société démocratique plus portée à exclure qu’à lier ne peut se projeter en avant. Otage de ses peurs, elle ne peut construire qu’un lien social pauvre et négatif.

I Métamorphose d’une inquiétude démocratique
D’un côté, l’État brandit la loi pour punir ceux qui l’offensent, de l’autre, la loi veut la paix et la réconciliation. On ne peut pas penser la violence légale en dehors de cette ambivalence. C’est la prison qui incarne la violence de l’État. Pendant deux siècles, le discours de l’humanisation des peines a exprimé l’inspiration la plus constante de la prison moderne. Mais, à la fin du siècle dernier, la peine renoue avec les racines anthropologiques de la vengeance : faire mal pour éliminer le mal. Changer l’homme coupable En 1791, l’éducation et le travail sont les pivots de la renaissance voulue du coupable : la peine de mort est limitée, la marque infamante et les peines perpétuelles sont refusées comme vestiges d’une époque barbare. Mais, peu à peu, les masses urbaines échappent au contrôle des communautés locales. Le XIXe siècle donne ainsi naissance à un État punitif dominé par la prison et le bagne. Le Code pénal de 1810 réintroduit la « marque » et la prison perpétuelle. L’essor de la presse à grand tirage alimente la thématique de l’insécurité. Pourtant, sévère avec les récidivistes, l’État accorde sursis et libération conditionnelle pour les autres.

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Dans le discours politique postérieur au 11 septembre. On ne cesse de désigner un ennemi qui se dérobe. Les menaces portent donc d’autres noms : immigration illégale. Aujourd’hui. la prison rédemptrice disparaît du paysage intellectuel. aide sociale) est patent. les sociétés occidentales ont eu besoin d’un adversaire commun pour fédérer . Le scandale n’est plus la pauvreté endémique qui y règne mais l’impossibilité pour la police d’y circuler. pauvres. Qui sont ces coupables incarcérés ? Une clientèle de jeunes adultes. On ne songe qu’à nettoyer les rues. nébuleuses terroristes. le traitement psychologique et social perd une bonne part de son crédit dans les années 1970. La peur prend le pouvoir. le droit de punir doit se mettre en quête d’un autre langage. L’opinion s’affirme comme le critère et le destinataire du droit de punir. à rendre moins visibles les signes de la fracture sociale. Une insécurité polymorphe s’installe. trafic de drogue et d’êtres humains. issus de l’immigration et sans profession. indissociable des sites urbains où l’anonymat multiplie les occasions de délits. contre un droit de punir individualisé naît une volonté de punir issue du besoin collectif de sécurité. le sens réhabilitatif de la peine n’est plus porté politiquement. Avec l’effondrement de l’URSS et la chute du mur de Berlin. le système pénal est démasqué dans son projet disciplinaire et contesté dans son principe fondateur par la perspective critique que propose Michel Foucault. Dans le même temps. en France. L’ascension d’une société de sécurité Vers 1975. les droits d’un individu ne pèsent guère face à ceux de la société aussi fortement exprimés. Et.sinon une unité. et en 1986. s’est évanoui. aux États-Unis. Cette « délinquance en miettes » est la face cachée de la société de consommation. Ainsi attaquée. on instaure des « couvre-feux » dans les 2 . l’allongement des longues peines à trente ans en 1986 (après l’abolition de la peine de mort en 1981) et l’apparition de la peine de perpétuité « réelle » en 1994 pour les meurtres et viols d’enfants. Le délitement des grands pôles d’intégration de l’État providence (salariat. Sur la frêle balance de la justice. elle s’est silencieusement intériorisée. cet autre menaçant. L’apparition de la période de sûreté en 1978 ajoute à la peine d’emprisonnement. où l’élan de 1945 se brise une première fois. L’après-11 septembre ou la peur sans frontière Au cours de la guerre froide. Les quartiers en difficulté ne sont plus des aires de conquête pour l’action sociale. mais clairement identifié.L’obsession de la récidive diminue d’ailleurs au début du XXe (et. Alors. La lutte contre l’insécurité doit donc être ostentatoire et lisible pour réaffirmer la cohésion sociale que ronge l’insécurité. L’essor des associations de victimes sera décisif. Ne pouvant plus s’exprimer. on fait des mobilisations générales contre le crime. la lente croissance de la petite et moyenne délinquance depuis un demisiècle va peser lourdement sur les politiques publiques. Face aux critiques. La mondialisation a supprimé l’extériorité qui séparait le « nous » des « autres ». du moins leur identité politique par-delà les intérêts nationaux. le droit de punir et le vocabulaire de la guerre se mêlent. nos villes semblent abriter des suspects capables de propager à l’intérieur le chaos jusqu’ici situé à ses confins. c’est le retour en force du traitement social de la déviance avec une seule finalité : la réhabilitation) avant de réapparaître avec la même force au milieu des années 1970. Dans un collectif affaibli. en 1945. Il y a aussi le phénomène plus récent des incivilités. On lance des croisades contre la drogue et la pédophilie. L’homme n’est ni coupable ni curable. toute déviance devient vite insupportable. La menace de l’étranger intérieur devient obsédante. La guerre d’Algérie est l’événement. Mais surtout. mais politiquement opprimé.

les mouvements féministes créent une nouvelle perception du viol. dans de nombreux pays européens. rôles stéréotypés (assassin odieux et innocentes victimes). ils renforcent le sentiment d’insécurité. L’innocence de la victime et l’horreur du crime rend invisible l’action transformatrice de la peine. L’ampleur des victimes issues d’une guerre d’extermination crée un effet de seuil. à la loi. ce qui provoque une réserve inépuisable de réprobation. En fait. le récit médiatique veut innocenter le monde du mal commis. Les événements de la Seconde guerre mondiale changent en partie la donne. II Le temps des victimes La découverte de l’expérience des victimes est récente. représentation volontiers binaire (le Bien et le Mal). Le fait divers parle le langage des affects. Au couple de l’offensé et de l’offenseur se substitue le couple de l’infraction et de la peine. La carte sociale et géographique situe clairement leur électorat issu de la décomposition du monde ouvrier. Il y a rupture avec la condition passive des 3 . Dits et écrits). ce récit se substitue à l’institution chargée d’opérer cette fonction : la justice. il y a toujours a fortiori un tort fait à la souveraineté. L’auteur prend l’exemple de Patrick Henry. La presse se livre à une réactivation hypnotique de l’acte commis in illo tempore. assassin d’un enfant (1976) qui ne sera plus en mesure de changer d’image (c’est valable pour Michèle Martin en Belgique). s’apparentent ainsi à un peuple de victimes qui se dressent contre un « autre » politique ou ethnique. Il a fallu mettre en place contre l’extrême droite une stratégie de reconquête de l’électorat perdu : le discours populiste n’est donc plus en Europe l’apanage de l’extrême droite… Un nouveau châtiment : la réprobation médiatique Le récit médiatique est le corps conducteur de ce populisme : pensée affective. qui appellent un jugement immédiat du public. au pouvoir » (Michel Foucault. Ces partis donnent une identité à ceux qui doutent de leur utilité sociale. D’autres victimes oubliées vont suivre : un peu avec les mêmes mots. Et nul ne se soucie du danger de ces dispositifs de sécurité.quartiers à risques. Au départ. et où les victimes innocentes deviennent la métonymie du corps social. Au lieu d’apaiser. le sacrifice délivre des peurs collectives. c’est un rituel de la défaite des forces du Mal par les forces du Bien. L’irruption des populismes On a assisté à la pontée en puissance depuis 1980. L’arrière-plan sacrificiel du populisme pénal repose sur ce fondement anthropologique : ce qui a été défait par le crime doit être annulé par le châtiment. et. Genèse de la victime L’État s’érige seul juge des comportements qu’il a préalablement définis : « quand un individu fait un tort à un autre. le récit pénal est programmé pour restaurer un ordre formel : il ignore les récits individuels et se borne à punir les violations de la loi. Le pouvoir politique se rend ainsi visible par la représentation de sa puissance punitive . de partis d’extrême droite centrés sur une thématique xénophobe et sécuritaire. qui punit un coupable. Son parcours va de l’infraction à la sanction et non de la victime à la réparation. des individus. se sentant menacés d’insignifiance. à l’ère des puissants médias de masse. Face à un droit de punir placé entre les mains de l’État. les familles des victimes n’ont rien à attendre de la justice. À l’opposé d’une peine.

Un bastion de la psychiatrie légale . et comment pourrait-il en être autrement dans des sociétés pluralistes et fragmentées où la morale commune est absente. Mais jusqu’où ira-ton ? Comment rassurer et protéger sans basculer dans le populisme pénal. À la fin du procès. a été déposée 48 heures après l’arrestation de l’assassin de la petite Karine. quel sens peut avoir un procès pour agression sexuelle 10 ou 20 ans plus tard. Quand le mal survient. Avec la parole. les victimes n’entendent qu’un mot. marquer sa détermination. ce n’est pas acceptable ». La peine punit un coupable mais un sacrifice expulse les peurs collectives. et adoptée peu après par le Parlement. véritable exorcisme où la loi n’a qu’une valeur conjuratoire. innocence. subit la pression victimaire. Une infraction se juge et se punit. il s’agit avant tout de condamner la faute inacceptable. la peine elle-même est marquée par la démesure. Tout se passe comme si l’atteinte aux valeurs vitales pour une communauté ne pouvait être jugée par la seule raison. où domine un individualisme par défaut ? Compatir et punir Quand une victime émeut. Il doit être sur les lieux. Pour la victime qui souffre encore. quand l’auteur n’a plus rien de commun avec l’adolescent qu’il était au moment des faits ? Un autre principe est affecté : celui de la présomption d’innocence. On a là une inflation pénale. Moteur du récit médiatique. il se transforme en événement politique. dominée par l’intensité des affects. la seule chose qui compte est d’être du parti de la pitié. la victime retrouve une partie de l’estime de soi perdue. sans ruiner les bases du pacte démocratique ? 4 .l’irresponsabilité du fou criminel . Seul compte le besoin d’effacer le mal par le mal. On peut faire l’hypothèse qu’aux solidarités collectives (celles du monde du travail par exemple) succède une sorte de solidarité victimaire. Il provoque l’appel récurrent à un pouvoir fort pour conjurer la peur d’une dislocation. La responsabilité pénale.cède devant le besoin d’explication des familles des victimes. Ce mot est mal choisi pour désigner celui que l’on pense être l’auteur des faits. La loi sur la peine de perpétuité dite « réelle ». Plus loin encore. elle aussi. demander la plus grande fermeté à la justice. Le droit de punir capté par la morale Ce discours sur la victime se répercute dans toutes les catégories du droit. le harcèlement moral devient un délit dans le cadre de la pathologie victimaire. Une association modérée comme l’APEV (Aide aux parents d’enfants victimes) ne cache pas son hostilité à la présomption d’innocence : « Dans l’expression présomption d’innocence. de choisir son camp pour ne pas être complice. Aucun responsable politique ne veut paraître complice du mal frappant les victimes. la scène médiatique orchestre un combat du Bien contre le Mal. Or. la pitié l’est tout autant du discours politique. La communion dans la réprobation fait office de lien politique. En fait. Une transgression s’expie. On en arrive à étendre considérablement les délais de prescription. Dès qu’un fait divers a un certain retentissement.victimes. On a là une politique de la pitié où s’enracine le populisme pénal. en 1994. C’est de la rencontre entre la composante émotionnelle de la démocratie et le versant purement répressif du droit de punir que naît le populisme pénal.

Avec les années Reagan s’installe le thème d’une politique pénale « musclée ». Mais ce n’est pas aussi net car le Code napoléonien de 1810 est un « code de fer » : il renoue avec les supplices de l’Ancien Régime (flétrissure au fer rouge. la France à 85. poing coupé pour le parricide) et les peines perpétuelles. Quand la part irrationnelle du pouvoir est réveillée. le rôle socialisant de la prison fait encore débat alors qu’il s’achève aux États-Unis. Comment expliquer cette divergence entre les deux cultures ? Dans des sociétés européennes d’origine aristocratique. dans la ligne de Kant et Beccaria. La volonté d’abolir la peine de mort en est issue. c’est aux États-Unis le retour d’une culture de guerre. autour du principe de légalité et de stricte nécessité des peines. la Révolution française a rejeté cette hiérarchie et opéré un égalitarisme par le haut : ainsi ont disparu les peines dégradantes. Nils Christie) n’hésitent pas à situer l’industrie pénale américaine dans une perspective proche de celle des camps nazis. du bon gros sens. La moindre hésitation à réagir au crime devient un scandale et l’insécurité devient un thème de campagne souvent décisif. La démagogie politique et les médias de masse entretiennent complaisamment un climat qui se révèle un puissant stimulant pour l’expansion du système carcéral. Tout est fait pour que nul n’ait honte de mettre à mort son semblable et personne n’est le décideur final. 709/100 000. avec des cènes d’expiation dignes de l’Inquisition. Et. de la loi et de l’ordre. les États-Unis sont le berceau du populisme pénal. Il s’agit de bannir toute émotion en dissimulant. La criminalisation de la société aux États-Unis Au début des années en Europe. la prison républicaine marque 5 . Les rôles de victimes et de bourreaux deviennent interchangeables. comme celles infligées aux damnés de Guantanamo. depuis le XVIIIe siècle. Les victimes servent d’alibi pour promouvoir des politiques pénales de plus en plus dures. Le Canada est à 129. chiffre qui n’a cessé de s’accroître depuis pour atteindre les deux millions aujourd’hui (2005). La procédure de la peine de mort confirme cette tendance à l’indifférence morale. On y retrouve les trois caractères de l’indifférence morale : autorisation illimitée de la violence. le visage du condamné. Depuis le 11 septembre. les conceptions de la pénalité se construisent. Une peine qui n’est pas traversée par des logiques sanitaires. dans les faits. éducatives ou protectrices des droits n’est qu’une violence nue. Rien n’est plus éclairant que de comparer les règles qui régissent la vie carcérale en Europe avec la tonalité quelque peu sauvage de la peine américaine. Le nombre d’incarcérations (déjà un des plus élevés des pays occidentaux) quadruple en 15 ans (on passe de 240 000 détenus en 1975 à près d’un million en 1995). En rompant avec l’Ancien Régime. le Mexique à 110. La modération des peines en Europe En Europe. par exemple. le régime des peines et les conditions d’emprisonnement étaient différenciés selon qu’elles s’appliquaient en haut de la société ou en bas.III Le cycle répressif aux États-Unis et en Europe Ces vingt dernières années. Certains analystes (Zygmunt Bauman. Les États-Unis ont un des taux de détention les plus élevés de la planète. banalisation de ses actes et déshumanisation des cibles. l’État replonge dans une violence originaire. On entre dans une sorte de « société d’apartheid » où l’incarcération à grande échelle et la fortification des propriétés privées se renforcent mutuellement.

Pourtant. 6 . En Europe. La condamnation à mort des handicapés mentaux est en recul par exemple. la délinquance n’est que le point culminant d’une dégradation des relations sociales et économiques. Elle varie en proportion du taux de chômage et du niveau des revenus. sinon. mais à 145 pour l’Espagne. La Cour européenne est très réservée sur la notion de peine indéterminée : la perspective du pardon doit garder son pouvoir de réorientation de la peine qui. Bien sûr. Partout. l’esprit de modération pénale n’empêche pas la hausse continue du nombre de prisonniers. la tendance est à traiter les faits comme tels.tout de même vertigineusement les inégalités : peu redoutée par les vrais délinquants. le « malaise des banlieues » était pensé dans le registre d’une question sociale. elle devient l’enjeu des compétitions politiques en Europe et aux ÉtatsUnis. aux États-Unis. Portée par les mass médias de masse et dans un climat populiste. la question pénale se politise. Le coût humain de la mondialisation. À la fin des années 1990. Ils ne livrent pas une simple information sur les événements mais déterminent l’agenda politique. en particulier de confession musulmane. Belgique et France. elle s’avère redoutables pour les plus vulnérables. on a plus de la moitié des États. Zygmunt Bauman. la Chambre des lords a déclaré illégale la détention des suspects au nom d’une législation antiterroriste pourtant validée par la cour d’appel de Londres. s’apparente à une élimination pure. Les mass médias – la télévision surtout – accroissent la part d’imaginaire de nos perceptions collectives. Toutefois. l’électeur à la satisfaction. La volonté de déroger ainsi à la Convention européenne est clairement assumée. Mais c’est l’existence d’une guerre universelle déclarée au terrorisme qui radicalise le besoin de sécurité en Europe comme aux États-Unis. Face à un fait divers médiatisé – pour peu qu’il intervienne en période électorale -. 125 pour la Grande-Bretagne et 110 pour l’Espagne. les étrangers non communautaires sont visés. partout en Europe. En fait. il est clair que le taux de détention réagit à la baisse ou à la hausse selon les émotions du moment. En cumulant les États sans peine de mort en général et ceux qui en excluent les handicapés mentaux. les plus durement touchés sont les étrangers et les minorités ethniques. espère-t-on. il est impossible de ne pas coller à l’opinion du moment. Prises dans le circuit court des démocraties d’opinion. IV La tentation du populisme pénal en France « Le monde de la finance planétaire n’attribue aux autorités de l’État guère plus qu’un rôle de commissaire de police démesuré… Si bien que le chemin le plus court pour amener le pays à la prospérité et. passe par l’étalage public du savoir-faire et des prouesses de l’État en matière de maintien de l’ordre ». L’Angleterre a franchi une étape en 2001 avec l’Antiterrorism Crime and Security Act qui prévoit la détention illimitée et sans comparution de tout étranger soupçonné de terrorisme. Telle est la nouvelle raison pénale. 1987 La situation française semble fort éloignée du modèle américain. La fabrique délinquante Pour un regard attentif à la vie en société. les réformes pénales se succèdent à un rythme accéléré. qui ont de l’argent. Dans les années 1980. On en est à 85/100 000 en Allemagne. Fin 2004. certains États renoncent à leurs politiques pénales les plus dures en raison de leurs faibles résultats ou de leurs erreurs.

Les condamnations faibles. les plus pauvres. À une demande infinie de sécurité répond une offre nécessairement limitée. La demande de « réponse » judiciaire croît alors que les moyens restent les mêmes. Regardés comme des risques. Or. les contestataires radicaux des sommets de l’Union européenne et du G8. On affirme simplement qu’il ne faut « plus d’actes sans réponses ». les jeunes les plus menaçants des zones sensibles. Réduite à sa seule réactivité. Même si par un effet d’optique dû à l’intervention de la presse (notoriété des accusés aidant). « Répondre » à la petite et moyenne délinquance À partir du moment où le destinataire de la peine (au sens large) n’est plus l’individu mais le public. il désigne aujourd’hui une technique de sécurisation des biens… Et l’on se désintéresse du fait que 80% des mineurs incarcérés ne possèdent aucun diplôme. de stratégies de défense médiatique (fondée sur des réseaux d’amitié). Les mots eux-mêmes n’ont plus le même sens. Les procédures longues et complexes. Nul ne s’efforce de donner aux clandestins un visage. Il faut dire que les élites disposent de moyens humains (avocats. Le communautarisme de quartier. C’est le reflet d’un monde fractionné entre la liberté reconnue aux élites et la surveillance infligée aux autres. ce dernier devient le critère et la justification. leur offre la seule protection qui vaille quand l’État cesse d’être perçu comme un bien commun. ni de médias (sauf pour attiser le sentiment d’insécurité). où les corrompus d’hier sont réélus. Nul ne veut voir les carences éducatives derrière l’acte délinquant. la délinquance en col blanc retourne à sa pesante invisibilité. il n’y a pas d’avocats (faute de moyens financiers). Combien d’erreurs lors de ces procès furtifs et honteux ? La guerre contre le terrorisme et le crime organisé Un filet pénal trop large assimile à des terroristes les immigrés extra-communautaires. La justice se définit alors par rapport à une attente collective largement façonnée par la presse. Ces jeunes n’ont aucune perspective d’insertion valorisante. À partir du moment où l’électorat semble pardonner certaines fautes. La confrontation avec les clandestins est brutale. alors que pour les délinquants ordinaires. experts du « risque pénal »).sans s’encombrer d’interprétations sociologiques ou psychologiques. L’invisibilité de la délinquance des élites Le chiffre de la seule délinquance économique et financière est maigre. l’usage de la justice négociée soit réservé aux accusés les plus défavorisés. 7 . Le mot prévention voulait dire « intervention individualisée » . les faits divers médiatisés ou les porte-parole des victimes. Ils vont donc au bout de leur révolte. mais aux indignations morales les plus contradictoires. ils deviennent des risques. une identité : on expulse les corps faute de vouloir comprendre les récits individuels. la « réponse » devient proportionnelle non aux faits qualifiés. L’autre front de cette nouvelle guerre concerne la lutte contre l’immigration clandestine. que plus du tiers d’entre eux ne savent pas lire. Le choix de la justice négociée est le seul compromis économiquement viable. On peut craindre qu’à l’instar des États-Unis. Il n’en est rien. un procès pénal abrégé peut se vider de toute perspective éthique en offrant aux prévenus de négocier leurs fautes et leurs droits. Peu importe que ce soit contre-productif dans les faits. on a l’impression d’une sorte d’opération « mains propres ». il ne reste rien. Les tensions n’en sont que plus vives entre procureurs attirés par une éthique de la performance (en réponse au public) et juges attachés à une éthique du débat individualisé (en réponse au justiciable). ou religieux. La volonté populiste de faire payer les parents des délinquants (suppression des allocations familiales) gagne du terrain. aux prudentes évaluations.

le droit de punir s’autolimite. Unanime. Parce que le monde de la guerre plie le droit à ses règles. Punir. boucle l’affaire entre janvier et février 2002.: au sein des juridictions de libération conditionnelle. Cette passion pour le renseignement accumule un savoir qui ignore tout de la singularité des individus. La société est invitée à assurer son autodéfense. les médias se lancent dans une campagne « dreyfusarde » au nom de l’innocence injustement bafouée. les associations de victimes sont désormais présentes. Locke et Bentham opposent à cette « valeur réelle » de la peine (rétribuer). Danger pour la démocratie. la victime sera insatisfaite. Sans aucune autocritique. 8 . L’avancée de l’idéologie victimaire Face aux défis de la criminalité. étale le nom des accusés sur la place publique. Sous l’influence des Lumières. ils formulent un verdict d’innocence pour tous les accusés après avoir donc plaidé unanimement en sens inverse. la défense des libertés devient secondaire. À partir du moment où la communauté politique trouve en elle-même la source de sa légitimité. Mais quelle en est la signification ? Des associations d’aide aux victimes peuvent-elles participer sereinement à la réinsertion des détenus ? Tant que la peine ne lui permettra pas de recouvrer l’estime de soi. c’est considérer le criminel comme libre et responsable de ses actes. V Évaluer des risques ou juger une personne ? Issue d’un univers religieux. Le récit médiatique est libre de ses choix narratifs et l’opinion est un « juge » infiniment plus puissant car elle représente directement la société. Le sacré se déplace vers cette autre figure transcendante qu’est l’État : le souverain fait savoir que le crime est une offense envers lui seul. à devenir un auxiliaire de la police : le partage de la sécurité fait office de lien social. bref. la loi cherche avant tout à « épargner les vies » des victimes éventuelles. les systèmes d’alarme. moyen ou élevé ? La prolifération des fichiers en est le symbole. La victime est bien sûr la figure sous-jacente de cette recomposition du droit de punir. le procès met en lumière la fragilité des témoignages et les principaux accusateurs reviennent sur leurs aveux. le rapport au divin s’efface. Le droit de punir sombre dans la seule réparation des victimes. Un bilan de la récidive des auteurs d’infractions sexuelles. En juin 2004. l’expiation tend à effacer la violation de l’interdit. une « valeur apparente » (dissuader). si ce n’est à nous penser comme des victimes potentielles ? Ce qui compte est l’adéquation des mesures prises avec le risque statistique selon qu’il est réduit. Avec le même élan unanime. par exemple. qu’on cherche à le dissuader ou à le moraliser. Mais.Le théâtre de la guerre contre le terrorisme devient celui de la lutte du Bien contre le Mal. Que deviennent aujourd’hui ces modèles de la peine centrés sur l’individu ? Le débat actuel est moins de savoir quels sont les facteurs de risques de l’individu que quel est le degré de risques acceptable pour la société. L’ « Affaire d’Outreau » commence fin 2001. la presse décrit un « cercle de notables » pédophiles. L’individu devient périphérique. la volonté de punir tend à s’affranchir de toute limite : quand les menaces sont là. tournée vers les effets socialement utiles. le souci de sécurité occupe une place centrale. On assiste maintenant à son intervention dans l’application de la peine – ce sanctuaire de l’humanisme pénitentiaire . À quoi nous invitent les caméras de surveillance. les contrôles électroniques. le sujet responsable n’est jamais perdu de vue.

Enfermer. on s'expose à l'inapplicabilité. le refus fréquent d’appliquer des peines perpétuelles (grâce au jeu des circonstances atténuantes) s’observe pour les incendiaires. C’est toute l’importance de l’intime conviction. Comment mieux rendre visible la violence originaire de l’État ? Le surpeuplement des prisons entraîne un taux de suicide sept fois plus élevé que celui de la population non carcérale. Mais qui s’en soucie ? Au total. mais le plus souvent au nom d’un code non écrit. territorialiser Comment se protéger de ceux qui – tels les délinquants sexuels – se trouvent dans toutes les catégories de la population. en quarantaine. renforcement des moyens policiers. synthèse improbable d’émotion et de raison. En prison. la production d’un savoir porteur de sécurité pour la population saine. l'amour du drapeau national conduit à édicter une peine de prison ferme pour toute manifestation d'hostilité à son égard. 9 . À force de vouloir gouverner au moyen de l'interdit. les femmes en général et plus particulièrement les coupables d’infanticide. Ainsi.montre qu’elle est parmi les plus faibles aux regards d’autres délits comme les violences volontaires ou le trafic de stupéfiants. là). Le moment singulier du jugement En réalité. autrement que par une prolifération de la surveillance ? Faute d’y parvenir. VI Les défis d’une politique de justice et de sécurité À quelles conditions est-il possible de résister aux élans de la volonté de punir qui fragilisent tant nos démocraties en déplaçant les frontières du droit ? Il faut tenir à distance l'ivresse démagogique d'une communauté d'émotion. Le danger d'un moralisme punitif n'est pas mince : nous choisissons implicitement d'exprimer nos valeurs au risque d'une indifférence aux droits des auteurs d'infractions. l’idée de réhabilitation subit là une lourde défaite. exclure. etc. un évadé devient un ennemi que l’on peut abattre après sommation (note : on est en France. En fait. Il y a là un puissant facteur de résistance au populisme pénal si prompt à diaboliser l’autre. Ainsi. à toute « liberté » nouvelle s’ajoute un surcroît de mesures de sécurité : un détenu qui travaille dans un atelier et qui suit une formation professionnelle est un risque de plus pour les surveillants. Le jugement d’autrui ne se formule pas au nom d’une loi. le coupable devient subitement plus lointain. La volonté de punir s'épuise à vouloir contenir le foisonnement des déviances inhérentes à une société d'hommes libres : multiplication des incriminations. Le projet d'une justice restauratrice peut être l'antidote aux excès de la pénalisation et de la victimisation. à mesure que la victime se fait proche. Mais. Le temps long de la relation carcérale Qu’il s’agisse d’un simple voleur ou d’un terroriste. les pestiférés restent visibles pour permettre l’observation. Ce système de précaution évoque la gestion de la peste au Moyen Age : enclos dans un territoire fermé. on procède à leur enfermement massif et prolongé. nous en venons à voir l’autre à travers le stigmate et cette hypervisibilité finit par rendre invisible l’humanité de l’autre. À l’inverse des lépreux (rejetés au dehors et déclarés juridiquement morts). dans la ville. les juges jugent non des infractions mais des personnes inscrites dans un jeu complexe de représentations sociales.

la prudence conseille de substituer une chaîne de décisions marquées par la flexibilité et la mesure. un diagnostic contextualisé de leur signification. Par exemple. L'enfermement serait le seul moyen d'empêcher la récidive ? pris à la lettre. 10 . obtient les meilleurs résultats. Préserver la pluralité des réponses à la déviance À eux seuls. Aucune police ne peut assurer une mission de tolérance zéro à elle seule. On peut aussi rêver d'une presse plus critique à l'égard de ses propres emballements. ni complaisance sociologique à punir la délinquance comme acte. Par contre.5% des gens n'ont pas été agressés physiquement entre 1998 et 2000 : sur les 6. moral ou éducatif. les corps régaliens (justice et police) n'ont plus les moyens de répondre à la délinquance. Là encore. En croyant défendre la société. Une enquête récente en Ile-de-France montre que 93. correspond à une délinquance d'appropriation inhérente à l'expansion d'une société de consommation. On estime à 10-15% le taux de récidive des délinquants sexuels qui sont astreints à un suivi d'une durée moyenne de cinq ans. Pour les délinquants sexuels. la pénalisation la fragilise. Il n'est pas aisé de résister à un discours qui nous est asséné jour après jour. Comment espérer une quelconque efficacité d'une politique pénale exclusivement rythmée par des scandales ? Dans une démocratie d'opinion. Finalité courte. infiniment plus faible que pour d'autres infractions. Ce sont les ressources de la société qu'il faut désormais mobiliser pour nourrir les mesures de réparation ou les stages de citoyenneté. diminue quand il y a un véritable suivi. au total. manifeste depuis les années 1960. un tel discours impliquerait pour tous les récidivistes la prison perpétuelle. en endossant les défaillances des autres formes de contrôle social. Une politique de réinsertion aux moyens renforcés est bien plus réductrice de risque que la prison.À prétendre éradiquer tous les comportements indésirables.5% restants. aménagements de peine. les travaux de démographie carcérale montrent que c'est la libération conditionnelle avec ses contrôles et obligations qui évite la récidive. grâces. on constate plutôt le déclin de la grande criminalité en Europe occidentale (notamment les homicides). Tout l'enjeu est de réveiller la part éducative enfouie dans les institutions. un suivi à la sortie de prison fait chuter de moitié le risque de récidive. tout en la traitant comme effet de la dislocation familiale et de l'échec scolaire. À une décision tranchée. les études montrent que le taux de récidive. beaucoup l'ont été par des attitudes menaçantes ou des injures . une peine juste suppose le temps long de la reconstruction et des recommencements. ni linéaire. Or. la prison est le plus souvent un lieu où il ne se passe rien. la croissance régulière de la délinquance. toute décision de justice propose des solutions simples de type binaire : cet homme doit être « dedans » (risque zéro) ou « dehors » (risque majeur). Pourquoi ne pas l'affirmer plus nettement ? C'est la même chose pour la toxicomanie : la prévention sanitaire – bien moins coûteuse que la répression. sur le long terme. La peine a un sens rétributif et un sens réhabilitatif. Agir avec prudence impliquerait de peser les conséquences prévisibles de l'acte de justice. Une authentique culture de la sécurité suppose la répression mesurée des actes. un traitement qui leur est ajusté. Il n'y a ni culture de l'excuse. finalité longue de la peine Le temps de la peine n'est ni unique. Construire le débat sur la sécurité Trop d'informations erronées ou de préjugés faussent notre perception collective de l'insécurité. Ce qui suppose de se démarquer d'un rôle exclusivement punitif. on peut saper les bases de la démocratie libérale. Il y a d'abord le moment de la dissuasion (porté par la clameur publique) ou de la rétribution (exigé par la loi). Alors peu s'ouvrir un second temps plus favorable au condamné : libérations anticipées. Peu à peu vient un temps où la passion de punir s'essouffle. 3% ont été agressés physiquement.

Le bénéfice pour la victime est précieux : cette démarche annule le crime mieux qu'un châtiment. dw. Le peuple n'est pas populiste par fatalité : il est seulement en attente de représentation. on observe depuis peu le retour du débat sur l' utilité de la torture. Or. d'autres régulations doivent intervenir. La volonté de punir est une folie qui sape la légitimité du droit de punir. dans nombre de démocraties. pour cela. L'auteur des faits peut passer de l'indifférence à la prise de conscience et la victime. Épilogue La torture a cessé d'être un moyen légal de preuve. en regardant la victime en face. L'offenseur doit se dissocier de son acte et prendre le risque de se couvrir de honte en reconnaissant les faits. La dialectique entre le peuple et ses représentants est perpétuellement à construire.À côté des tribunaux. Encore faut-il. depuis le XIXe siècle. 24/11/2011 11 . de la honte à la reconnaissance. ne pas renvoyer à ce peuple le miroir de ses émotions. en Europe.