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HYPERPHOTO DE JEAN-FRANCOIS RAUZIER

En quête de la vision absolue

Depuis sa sortie de l’Ecole Louis Lumière Jean-François Rauzier mène une carrière
dans la publicité en parallèle de laquelle il développe un travail photographique très
personnel.
En 2002, sa pratique d’artiste photographe prend une tournure novatrice radicale
alors qu’il invente l’Hyperphoto.

Jean-François Rauzier créé ce concept pour définir l’œuvre à laquelle il va


dorénavant se consacrer entièrement.
Entre l’installation et la photographie l’Hyperphoto est une re-composition
numérique, à partir de milliers de clichés, d’un paysage naturel ou urbain : Un
gigantesque puzzle au style hyperréaliste. Ces images qui sont donc « fabriquées »
sur ordinateur s’exposent en très grand format. Hormis leur taille monumentale (La
plage des souvenirs fait 20 mètres de long), les images panoramiques de Jean-
François Rauzier se distinguent par la multitude de leurs détails, fragments parfois
minuscules que seuls les observateurs les plus méticuleux découvriront.
La prodigieuse profondeur de champs permise pas la technique de l’Hyperphoto
détourne ces images de l’instantané pour les rapprocher de la peinture réaliste.
« Mes Hyperphotos sont la réalisation d’un vieux rêve qui m’aurait été impossible
sans la technologie numérique : voir à la fois plus large et plus près, arrêter le
temps et pouvoir examiner tous les détails de l’image figée »

Les premières Hyperphotos représentent des panoramas de grands espaces


naturels :
Des cultures, des terres modelées par l’être humain (Champs d’orge, Colza) et des
paysages épurés (Fauteuil solitaire), parfois aquatiques.
Jean-François Rauzier affirme vouloir réaliser des compositions vierges. Pourtant, la
nature qu’il dépeint n’a absolument rien d’originel, paradoxe qu’il souligne lui-
même.
Elle est le contraire du sauvage : Douce, ordonnée, composée.
L’artiste aime la géométrie : « Les champs me fascinent pour leur sage régularité, le
rythme solide et apaisant qu’ils imposent au paysage. » Souvent, une route
serpente à travers les compositions champêtres (Aller retour, Champs du soir,
Epouvantails).

La marque de l’homme est évidente, notamment par celle de la machine : labour,


trace de véhicules à travers l’orge. Puis vient l’empreinte de l’artiste : couleurs
artificielles, ciels improbables. Davantage que vierges, ces paysages sont idéalisés,
rêvés.
C’est là le paradoxe des photos de Jean-François Rauzier. L’artificiel prend le pas sur
le naturel. Pourtant le sentiment de virginité est bien là : Cette nature esthétisée,
maquillée à outrance, se détache totalement du réel jusqu’à finalement paraître
pure, idyllique.

Le travail de Jean-François Rauzier semble se diviser en différents cycles.


La féerie ambiante des premières Hyperphotos ne fait que s’affirmer de plus en
plus.
La virginité s’estompe, les décors colorés et sophistiqués s’assombrissent.
Les détails se multiplient, humoristiques ou anecdotiques. L’observation d’une
Hyperphoto devient un jeu. On fouille, on va à la pêche aux clins d’œil de l’artiste
semés un peu partout dans l’image. On remarque un campagnol, un cerf, un
escargot sur une feuille.

On s’amuse de la découverte de sous-vêtements féminins derrière une botte de foin


(Le péché originel), d’un oiseau qui nous fixe…
L’étrangeté de compositions telles que Evasion témoignent clairement de l’affection
de Jean-François Rauzier pour le surréalisme et l’incongru. Dans Fauteuil solitaire on
découvre le fauteuil en question posé au milieu des champs. Dans La conférence de
Burano, les fauteuils cette fois nombreux flottent dans l’eau. Qui a suspendu cette
cage à oiseau à l’arbre solitaire au milieu du champ de Coquelicots ?

L’intérêt de l’artiste pour le détail dissimulé fait écho à sa prédilection pour la chose
cachée. Ses images mettent en scène l’inexplicable et l’irrationnel. Des références
au mystère, à la légende, au secret, témoignent d’une tendance mystique.
Le récit du péché originel et ses symboles apparaissent souvent : la pomme
mordue, le serpent. Dans Commémoration un petit tableau de la Vierge Marie
allaitant Jésus a été déposé au pied d’un arbre.

Les références bibliques de Jean-François Rauzier s'associent à une passion païenne


pour le mythe et la fable. Dans Port Jérôme (entre autres) Il arrache Alice à son pays
et l’invite dans son propre univers tout aussi merveilleux, et inquiétant.
Hiver à Versailles évoque le passage du petit Chaperon Rouge. On repère le loup qui
guette dans la forêt enneigée, et sur le sol blanc une écharpe rouge égarée.
Les Hyperphotos sont des énigmes dont nous devons reconstituer le scénario.
Les symboles constituent des outils de narration, les détails opèrent en tant
qu’indices, ils dessinent les pistes à suivre.

L’attente est un autre thème récurrent dont l’artiste traite clairement dans « Souffle
de vérité »
En général, ce sentiment est suggéré par la présence d’objets abandonnés.
Seaux, livres, peluche, vélo… sont là où quelqu’un doit venir.
En attendant, tout est immobile, le temps est suspendu.
Avec On time l’artiste exprime la même anxiété face au temps et se venge avec
humour sur son instrument de mesure : le cadran. Les grains de sable de la plage
sont remplacés par une masse de petits réveils usés qui « subissent aussi l’usure du
temps et meurent inutiles. »

Les paysages désolés Bicyclettes abandonnées et La mémoire de la mer glissent


dans la mélancolie et la poésie de Jean-François Rauzier se fait ténébreuse.
On sent la menace planer, la catastrophe arriver. Parfois le désastre s’est déjà
produit (Car Crash) ou se déroule devant nos yeux (Le retour de Steven).
La douce harmonie de Champs d’orge contraste avec le chaos terrible de Tempête à
Omaha Beach.

C’est là toute l’ambivalence de Jean-François Rauzier. Son oeuvre hésite entre des
compositions à la beauté classique, harmonieuse, et l’expression d’une mélancolie
sans concession. Il révèle alors des images moins lisses, moins unanimes.
Son âme de poète prend le dessus pour une œuvre moins évidente plus
dérangeante et infiniment riche.
Jean-François Rauzier évolue peu à peu vers des constructions de plus en plus
sophistiquées. Il enrichit l’imaginaire de ses Hyperphotos et développe l’artifice.
Dans le même mouvement l’artiste déplace son intérêt des champs vers la ville.
« Ce travail mené depuis trois ans est une forme d’introspection, comme un chemin
initiatique qui me conduit maintenant aux gigantesques paysages urbains de New
York.»
Jean-François Rauzier réalise en 2005 Liberté Surveillée, un portrait de New-York
après le 11 septembre. Parmi les détails figurent la Statue de la Liberté dérrière un
grillage, ainsi que l'artiste et son double munis de jumelles, évoquant le thème de la
surveillance, du contrôle.

JeanFrançois Rauzier inaugure ici l'utilisation de l'autoportrait, ouvrant une nouvelle


dimension symbolique de son oeuvre. Son personnage apparait constamment tout
de noir vêtu : chapeau, grand manteau et lunettes noires.
Il constitue parfois le sujet principal : Dans On time.
Planté au milieu de l'image, l'artiste est la maître des lieux, ordonnateur de l'énigme
de la plage aux réveils. Sa silhouette de sorcier moderne, de prophète, se répète
dans différents points de l'image.
Dans Dernières Nouvelles, il donne une conférence de presse, assis à la même table
que plusieurs de ses clones. Démultiplié, il gagne en puissance et s'impose comme
prédicateur. La scène est inquiétante et solennelle, quelque chose d'important est
annoncé...
Lorsque l'artiste se dissimule dans ses fictions, ce mode de présence plus ténue
inspire la même tension. Il s'affirme au coeur de ses "images-monde" comme leur
grand inspirateur (Bibliothèque idéale)

Toujours dans la veine mystique qui le travaille, il joue de l'assimilation entre le


créateur (l'artiste) et le Créateur (Dieu). Dieu ambigu car égalemment associé à la
destruction, dont on peut douter qu'il ne soit que le simple annonciateur. Son aura
inspire la menace et son style apocalyptique évoque une fin à venir (Nuit d'été) ou
témoigne de la catastrophe accomplie (Terminus)

Se faisant l'acteur principal de ses Hyperphotos, Jean-François Rauzier se confond


avec le démiurge, grand architecte et animateur de l'Univers.

Mary Baldo