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PUPUL JAYAKAR

KRISHNAMURTI

UNE VIE

traduitdel'anglaispar

Anne-CécilePadoux

PRESSES D U CHÂTELET

« H e ureux l’h o m m e q u i n ’est rien
« H e ureux l’h o m m e q u i n ’est rien »
Lettres à u n e jeune am ie
De 1948 au début des années 1960, Krishnaji avait été aisément
accessible. Nombreux étaient ceux qui venaient le voir. Ses relations s’ap­
profondissaient au cours de promenades, dans des tête-à-tête, et dans sa
correspondance. Les lettres, dont voici des extraits1, furent écrites à une
jeune femme qui était venue à lui, blessée dans son corps comme dans
son esprit. Écrites entre juin 1948 et mars 1960, elles montrent une
compassion et une pénétration rares ; la séparation, la distance, n’y sont
pas sensibles ; les mots coulent, mais sans excès, l’enseignement et la cure
spirituelle y vont de pair.
1. Nandini Mehta, Bombay.

, gouttes tombant sur le lac paisible. L’odeur de la terre s’exhale quand il pleut. Les grenouilles coassent. Il règne un étrange enchantement sous les tropiques quand il pleut. Tout est lavé, la poussière disparaît des feuillages, les rivières renaissent et on entend partout le ruissellement de l’eau. Des pousses vert tendre apparaissent sur les arbres, et l’herbe renaît où le sol était nu. Les insectes sortent par milliers, et la terre assoiffée paraît enfin heureuse et pacifiée. Le soleil a perdu de son intensité, la terre reverdit, lieu de beauté et de fertilité. L’homme, certes, continue à faire son propre malheur, mais la terre est de nouveau féconde et l’air est enchanté. Il est étonnant de voir comme la plupart des hommes veulent qu’on les reconnaisse et qu’on les loue : comme des grands poètes, des philo­ sophes, cela gonfle leur ego, donne de grandes satisfactions, mais n’a guère de sens. Ce genre de reconnaissance nourrit notre vanité et peut emplir nos poches, mais à quoi bon ? Cela a pour effet de nous mettre à part des autres, et cela engendre des problèmes sans cesse croissants. La plupart des gens sont saisis du désir d’être admirés, d’accomplir, de réa­ liser, et l’échec est inévitable, avec la douleur qui s’ensuit. Ce qu’il faut, c’est être libre, aussi bien du succès que des échecs. Dès le départ, ne pas chercher de résultat, faire ce qu’on aime ; or aimer n’a ni récompense, ni punition. Agir est facile si l’amour est là. N ous ne faisons pas assez attention à ce qui nous entoure. Nous sommes trop centrés sur nous-mêmes, occupés de nos soucis, de nos

ces

Comme il est délicieux de voir la pluie dans les m ontagnes

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succès. Nous ne trouvons pas le temps d’observer et de comprendre. Cela nous rend tristes et ternes, frustrés et malheureux, et de ce malheur nous tâchons de nous échapper. Tant que le moi égoïste s’active, il ne peut y avoir que fatigue et frustration. Les gens sont pris dans une course folle, enfoncés dans une souffrance égocentrique. Celle-ci est le fait d’un profond manque de réflexion : ceux qui sont attentifs, réfléchis, sont libres de toute douleur.

Ah ! Comme un fleuve est beau ! Un pays sans de grands et vastes fleuves n’est pas un vrai pays. S’asseoir sur la rive, devant l’eau qui s’écoule, voir les vaguelettes, les entendre laper les berges ; voir le vent rider la sur­ face de l’eau, les hirondelles la raser de leur vol pour attraper les insectes et, au loin sur l’autre rive, entendre les voix humaines, ou un enfant qui joue de la flûte, pendant une soirée sereine, voilà qui apaise tous les bruits qui vous hantent. Il semble que l’eau vous purifie, qu elle vous lave de la pous­ sière des souvenirs de la veille et rende l’esprit à sa pureté native, pur comme l’eau du fleuve. Celui-ci, certes, reçoit tout : les égouts, les cadavres, la saleté des villes qu’il longe, et pourtant il redevient pur après quelques kilomètres. Il accueille tout, et cependant reste lui-même sans se soucier du pur ni de l’impur, sans les distinguer. Seuls les étangs, les petites mares se contaminent, car ils ne sont pas vivants, ils ne s’écoulent pas comme le flot suave des rivières. Nos esprits sont de petites mares, vite rendues impures, et ce sont elles qui jugent, pèsent, analysent

Être vraiment seul, sans les souvenirs et les problèmes d’hier. Être véritablement seul et heureux sans rien qui pèse sur vous, intérieurement ou extérieurement, c’est laisser l’esprit libre. Être seul. Aimer un arbre, vouloir le protéger, et se sentir seul. Nous n’avons plus d’amour pour les arbres, nous perdons donc aussi l’amour des hommes. Si nous n’aimons plus la nature, nous ne pouvons aimer les hommes. Nos dieux sont deve­ nus petits, médiocres, et il en est de même de notre amour. Nous exis­ tons dans la médiocrité, et pourtant les arbres, le ciel, les richesses inépuisables de la terre sont là. Il faut avoir l’esprit clair, libre, sans attaches : c’est indispensable, mais ne peut se produire s’il reste la moindre peur. La peur entrave l’esprit. L’esprit, qui ne peut regarder en face les problèmes qu’il s’est lui-même créés, manque de clarté et de profondeur. Seul l’esprit qui affronte ses particularités, qui a nettement conscience de ses désirs, qui admet tout cela franchement, sans le refuser, est non seulement subtil mais aiguisé. Un esprit subtil est lent, il hésite, il ne juge pas, ne conclut pas, il ne

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s’enferme pas dans des formules. Il faut avoir cet état d’esprit très tôt. Vous pouvez l’avoir et lui donner l’occasion profonde et totale de s’épanouir. Aller vers l’inconnu, ne rien admettre comme allant de soi, ni comme établi, mais rester libre de découvrir : alors seulement il peut y avoir compréhension profonde. Sans cela, on reste à la surface. L’important n’est pas de démontrer l’exactitude ou la fausseté d’une idée, mais de découvrir la vérité. Le changement, la vérité du changement ne se découvrent que lorsqu’il y a seulement « ce qui est ». « Ce qui est » n’est pas autre chose que celui qui pense, il n’en est pas séparable. Vous ne serez pas en paix tant que subsistera le moindre désir de quelque condition future. La souffrance suit le désir, or la vie est géné­ ralement toute pleine de désir. Un seul désir insatisfait peut causer une peine sans fin. Savoir se libérer d’un seul besoin, en prendre simplement conscience, est déjà toute une affaire. Si vous y parvenez, ne laissez pas un problème se créer, car si ce dernier dure, il s’enracine : ne le laissez pas prendre racine. Le désir est toujours douleur. Il assombrit la vie, il crée frustration et douleur. Ayez-en conscience en toute simplicité.

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Ce livre est paru initialement sous le titre

Krishmmurti, A Biography

pax Harper & Row Publishers Inc., New York.

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ISBN 978-2-84592-319-5

Copyright © Pupul Jayakar, 1986. Copyright © Presses du Châtelet, 2010, pour la traduction française.