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Une solution arabe du problème des carrés magiques

par Carra de Vaux

I. Carrés pairs

II. — Carrés impairs

Sommaire

Il y a quelques années je reçus de Tunis plusieurs livres arabes, parmi lesquels un traité d’el- Bouni intitulé Sharh ismellah el-a’zam, commentaire sur le grand Nom de Dieu. El-Bouni est un auteur bien connu des occultistes, originaire de Bône (Algérie), mort en 622 de l’hégire, 1225 du Christ. Son traité était édité au Caire à la Librairie commerciale Mahmoudieh, sans date. Il contenait une solution générale du problème des carrés magiques ; on sait en effet que ces carrés sont appréciés des Orientaux comme talismans.

La solution d’el-Bouni est de celles que l’on a appelées « à enceintes ». Elle peut paraître d’abord compliquée ; elle n’a pas l’élégance et la rapidité de celle que La Loubère a naguère rapportée d’après des Indiens de Sourate ; mais je crois qu’en définitive on doit la juger fort belle, parce qu’elle établit une répartition très nette des nombres composant le carré entre les enceintes successives. Je vais la donner en suivant de près le texte ; nous verrons ensuite ce que l’on peut penser de son origine.

On remarquera que pour passer de la position d’un nombre à celle du nombre suivant, l’auteur se sert volontiers de la marche des pièces au jeu d’échecs.

I. Carrés pairs

El-Bouni commence par former le noyau central, c’est-à-dire le carré intérieur de 4 cases de côté. Il place 1 dans la case à gauche de l’angle supérieur droit, et passe à 2 selon la marche du cavalier, puis place 3 et 4 symétriquement à 2 et 1 par rapport au centre. Il repart de l’angle inférieur droit, y met 5, passe à 6 en marche de cavalier, et dispose 7 et 8 symétriquement à 6 et 5.

Les 8 premiers nombres garde ront cette position quel que soit le nombre n des

Les 8 premiers nombres garde ront cette position quel que soit le nombre n des côtés du carré à construire. Dans les 8 autres c ases viendront se placer d’une façon analogu e les 8 plus hauts

chiffres du carré : n², n²-1,

n ²-7, pris en descendant.

Cela fait, on construit la prem ière « enceinte » ou le premier pourtour (le m ot arabe est tauq,

collier) qui aura 6 cases de côt é. On part de l’angle supérieur droit où l’on met le 9, nombre impair ; on passe à l’angle opp osé en haut où l’on met ce dernier nombre a ugmenté du nombre des cotés de l’enceint e moins 1, soit 9+6-1 ou 14, un pair. On desc end à la case à gauche de l’angle inférieur dr oit, et l’on y met l’impair qui suit le 9 : 11. O n remonte en haut à l’opposé de la case du roi (la v oisine du 11) où l’on inscrit le 13 ; on redesc end à l’opposé de la case voisine où l’on place l e 15. (C’est le mouvement de zigzag.) Ainsi l ’on continue

jusqu’à ce que les nombres d’ impairs placés soit égal an nombre du côté du 2 : ici 6-2 ou 4 ; pour le secon d pourtour 8-2 ou 6, etc.

pourtour moins

placés soit égal an nombre du côté du 2 : ici 6-2 ou 4 ; pour

Alors l’auteur passe à la case

nombre qui suit celui de l’ang le supérieur droit, ici 10. Il se porte « en mar che du fou », c’est- à-dire obliquement sur le côté gauche du pourtour, où il inscrit le pair suiva nt, 12. Il

recommence le mouvement de

continue jusqu’à ce que le no mbre des pairs placés égale aussi le nombre d u côté du pourtour moins 2.

à gauche de la dernière qu’il vient de meuble r, et il y met le

zigzag, mais cette fois horizontalement, de pair en pair, et

En disposant ainsi les pairs on rencontre celui qui est déjà placé à l’angle s upérieur gauche (ici 14) ; il ne faut pas le répét er : on passe au pair suivant (16) qui prend s a place dans le zigzag.

Les deux derniers nombres à p lacer donnent lieu à une distinction : « Si le

nombre du

pourtour est pair-impair, (6, 1 0, 14

),

tu continues à disposer les pairs da ns le pourtour, à

droite et à gauche, jusqu’à ce que tu arrives au dernier pair à placer, que dessus du pair précédent, qui est toujours à droite.

tu mettras au-

« Si le côté du pourtour est pa ir-pair (8, 12. 16

supérieure gauche dans la cas e indiquée par le zigzag, qui est toujours du côté gauche, puis

tu mets le pair suivant dans la case voisine au-dessus, sur ce même côté ga uche ; ensuite tu te transportes à l’opposé de la c ase du roi (la case voisine à droite. tu y mets le pair suivant puis

le suivant dans la case voisine au-dessus sur ce même côté droit ; s’il te res te des pairs à

placer, tu te transportes à l’op posé de la case du roi, à gauche à la manière ordinaire, jusqu’à

ce que tu en aies placé le nom bre du côté du pourtour (n) moins 2 comme n ous l’avons dit.

)

tu places le pair qui suit celui de la case

« Enfin tu places l’impair qui précède le dernier pair, sur le côté du pourtou r où la moitié des rases n’est pas encore meublé e, soit à droite, soit à gauche ; mais ne le met s pas en face d’une case habitée. »

Ayant ainsi rempli la moitié d es cases du pourtour, on complète leurs vis-à -vis en n²+1. Le vis-à-vis d’un angle est l’angl e diagonalement opposé ; le vis-à-vis des autr es cases est celui de la tour.

II. — Carrés impairs

La méthode pour les carrés im pairs est moins nette dans le texte publié d’e l-Bouni, mais il est facile de la rétablir en partant du carré de 3 et en procédant par la différenc e de carrés.

A la diagonale composée des chiffres médians on ajoute

A la diagonale composée des chiffres médians on ajoute aux autres chiffres supérieurs ou chiffre médian

aux autres chiffres supérieurs ou chiffre médian on ajoute lu différence des carrés n’² - n² ; et les chiffres inférieurs au chiffr e médian sont laissés à leur place sans chang ement. On complète en n’² + 1.

Ainsi pour passer du carré de 3 où 5 est le chiffre médian, au carré de 5, on ajoute à la diagonale 4, 5, 6 la demi-diffé rence 25-2/9 ou 8. Aux autres chiffres supéri eurs à 5, on ajoute la différence 25 - 9 ou 16 ; les 3 premiers chiffres ne sont pas touchés.

25 - 9 ou 16 ; les 3 premiers chiffres ne sont pas touchés. Je complète

Je complète la série diagonale par 11 et 15. Je mets 10 près de l’angle 15 à gauche, et je fais le

zigzag vertical 10, 17, 18. Je

mets 19 dans l’angle inférieur droit, et je fais le zigzag horizontal

19, 20, 21, 22. Puis je complè te les opposés en 26 : 16-10, 17-9, etc.

Puis je complè te les opposés en 26 : 16-10, 17-9, etc. On ferait de même

On ferait de même pour passe r du carré de 5 au carré de 7, qui est donné in correctement dans le texte arabe.

Somme totale des nombres :

correctement dans le texte arabe. Somme totale des nombres : Somme de chaque ligne ou co

Somme de chaque ligne ou co lonne : 505.

Deux nombres placés vis-à-vi s l’un de l’autre sur un même pourtour donne nt ensemble 101.

Le carré central contient les n ombres de 1 à 8 et de 100 à

Le carré central contient les n ombres de 1 à 8 et de 100 à 93 ; Le premier p ourtour contient les nombres de 9 à 18 et de 92 à 8 3 ; Le second pourtour contient les nombres de 19 à 32 et de 82 à 69 ; Le troisième pourtour c ontient les nombres de 33 à 50 et de 68 à 51.

Somme de chaque ligne ou co lonne :

33 à 50 et de 68 à 51. Somme de chaque ligne ou co lonne :

Somme de deux vis-à-vis sur l e même pourtour : n²+1=82. Une diagonale c ontient les 9 nombres médians de 37 à 45 d ans leur ordre.

Le carré central de 3 contient les nombres de 1 à 3 et de 81 à 79.

Le premier pourtour les nomb res de 1 à 10 et de 78 à 72.

Le premier pourtour les nomb res de 1 à 10 et de 78 à 72.

Le deuxième pourtour les nom bres de 11 à 21 et de 71 à 61.

Le troisième pourtour les nom bres de 22 à 36 et de 60 à 46.

J’ai appelé cette solution « ara be » parce que je l’ai trouvée dans un livre a rabe ; mais est-elle

vraiment d’el-Bouni lui-même

auteur est surtout connu pour des travaux sur les talismans, la cabbale, les

divins ou d’oraisons diverses : il est peu probable qu’un « spécialiste » de c e genre ait été

capable de résoudre un problè me aussi difficile et exigeant une si rare ingé niosité.

? Je ne le pense pas. D’abord il ne le préten d pas ; ensuite cet

vertus des noms

La rédaction peut être d’El-Bo uni. Il a dû avoir une source persane à en jug er par les allusions nombreuses au jeu d’échecs q ui était fort en honneur en Perse. Les pièces d e ce jeu sont désignées par leurs noms pers ans : skâk, le Roi ; roh-h. la Tour ; ferzâneh, l’intelligent, le sage, chez nous le fou.

Faut-il aller plus loin H des Pe rsans remonter jusqu’aux Grecs, comme on a souvent occasion de le faire quand on s’occupe des sciences orientales ? El-Bouni lui-même semble nous y

inviter. Il a des expressions co mme wa gis, et mesure, et compare, à la fin

que l’on trouve dans des traité s grecs antiques. Plus précisément il termine son chapitre sur les

d’une explication,

carrés magiques par cette recommandation : « Sache que le mieux est d’écrire ces carré numériques avec le qalam naturel, car c’est le qalam des sages antérieurs, et tous leurs livres et toutes leurs œuvres sont tracés avec lui. »

Le mot pour sages est hukama qui s’applique d’ordinaire aux savants de la Grèce antique ; l’épithète motakaddimount précédents, antérieur, nous reporte à la même époque. La solution des carrés magiques a dû être tenue secrète dans quelque société de savants, car à la fin de l’opuscule on relève cette apostrophe : ajuhâ lakha, ô frère !

Ozanam dans ses Récréations mathématiques et physiques (Paris, 1778, t. 1, ch. XII) a un long chapitre sur les carrés magiques. Pour les carrés impairs il donne la méthode de La Loubère ; pour les carrés pairs il donne 3 méthodes dues à des chercheurs « modernes » c’est- à-dire du XVIIe ou du XVIIIe siècle, comme Frenele et La Hire. La troisième de ces méthodes est à « enceinte », mais très différente de celle d’El-Bouni. Selon Ozanam, l’origine grecque antique des carrés magiques est certaine : « Les anciens, dit-il, ne nous ont transmis aucune règle générale, mais seulement quelques exemples de quarrés pairs rangés magiquement, comme ceux de 10, de 30, de 64 cases ».

Pour les Byzantins, on peut voir le mémoire de Paul Tannery sur Nicolas Rabdas (t. IV de ses Mémoires).

Carra de Vaux.

Revue d’histoire des sciences, Année 1948, Volume 1, Numéro 3 p. 206-212