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Le Coran n’a pas aboli l’esclavage mais…

Navaras (13 juillet 2008)

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Pourquoi lit-on dans les Mille et une nuits que les notables, les princesses, et la
haute société étaient servis par des esclaves hommes et femmes sur lesquels
on ne s’attarde pas ? Comment ces contes pouvaient-ils faire état d’histoires
d’eunuques noirs, c'est-à-dire d’esclaves à qui on a coupé le sexe ? Pourquoi un
poète comme Abu Nawas possède-t-il une djariya (« esclave femme) et un
ghulâm (homme) avec lesquels il entretient librement un commerce sexuel ?
Pourquoi Soliman le Magnifique se faisait-il garder son harem par des
eunuques blancs et noirs ? Pourquoi ce pieux personnage ne craignait-il pas
Dieu en coupant la langue à ses bostandjis (bourreaux esclaves) ? Pourquoi le
grand roi marocain, Moulay Isma’îl, se faisait-il protéger par une armée
d’esclaves importés d’Afrique ? Et surtout, d’où venaient ces serviteurs blancs
et noirs ? Sont-ils allés à Istanbul, à Baghdad, à Damas, à Méknès par envie de
tourisme ? Ont-ils préférés quitter leur famille, leurs parents, leur village, leur
société, afin d’« émigrer » vers ces pays, en traversant (pour les noirs) le
Sahara aride et périlleux, pour se retrouver au final sous la coupe de maîtres
étrangers ? Sont-ils allés se vendre eux-mêmes pour être châtrés, ou pour
avoir la langue coupée, et rentrer ainsi au service du sultan ou du calife ?
Le vocabulaire arabe est particulièrement riche pour désigner ces différentes
catégories des sans-liberté : ‘abd, ‘abîd, riqq, raqîq, jâriya, jawârî (réservé aux
esclaves femmes), ghulâm (réservés aux jeunes esclaves hommes), raqba (mot
coranique qui signifie « nuque » ou « tête »), zandj ou aswad (noir, venant à
signifier « esclave »), mamlouk (« possédé »), khaddam (serviteur
domestique), etc. L’expression la plus générique qui les désigne toutes prend
source dans le langage imagé du Coran : ma malakat aymanoukoum (« ce que
votre droite a possédé »).
Alors, voyons ce que le Coran dit de l’esclavage… L’a-t-il vraiment aboli, comme
on l’entend souvent ? Si tel est le cas, pourquoi l’esclavage a-t-il continué en
terre d’islam pendant et après le Prophète ?
Un mythe tenace
On ne peut pas avoir une discussion sur l’esclavage en islam sans entendre
citer le cas réputé exemplaire de Bilâl al-Habachi, esclave noir d’abord possédé
par Abu Bakr et affranchi par lui, qui choisit ensuite de servir le Prophète.
Mohammad (sws) s’attacha donc le service de Bilâl, mais en arrivant à Médine,
il décide de faire de lui le premier muezzin de l’islam. Geste certes d’une
grande portée symbolique. Mais comme on le verra, aussi important soit-il, cet
acte n’est pas une abolition de l’esclavage. Bilâl l’Abyssinien n’est pas libéré par
le Prophète à Médine, mais par son compagnon Abu Bakr à la Mecque. Le
Prophète n’a fait que le promouvoir à un rôle social distingué, du fait de sa
qualité de musulman. Sa promotion sanctionne donc sa foi, pas sa qualité
d’être humain. La différence du point de vue qui nous intéresse est immense.

L’ordre de la création
Selon le Coran, Dieu a créé l’univers et y a mis chaque être à sa place.
L’humanité et les djinns ne sont créés que pour adorer Dieu. Aussi Dieu est le
maître de l’homme, tandis que l’homme est l’esclave de Dieu (la racine de
‘ibâd, les hommes, est la même que celle qui sert à former le mot esclave et le
mot ‘ibâda, prière et adoration de Dieu). Le péché par excellence de la créature
humaine est de vouloir être l’égale de son Créateur.
Mais la hiérarchie des êtres de s’arrête pas là. Dieu Tout-Puissant a voulu une
inégalité parmi les hommes et vouloir introduire une égalité parfaite relève
d’un acte qui contrarie sa volonté :

" ‫ في الرزق فما الذين فضلوا برآدي رزقهم على ما‬$‫والل*ه فضل بعضكم على بعض‬
‫"ملكت أيمانهم فهم فيه سواء أفبنعمة الل*ه يجحدون‬
(71 ،‫)النحل‬

" ‫ من أنفسكم هل لكم من ما ملكت أيمانكم من شركاء في ما رزقناكم‬C‫ضرب لكم مثل‬


‫ يعقلون‬$‫"فأنتم فيه سواء تخافونهم كخيفتكم أنفسكم كذلك نفصل الآيات لقوم‬
(28 ، ‫)الروم‬

« Dieu a favorisé certains d’entre vous plus que d’autres dans la répartition de
ses dons Que ceux qui ont été favorisés ne reversent pas ce qui leur a été
accordé à leurs esclaves au point que ceux-ci deviennent leurs égaux nieront-
ils les bienfaits de Dieu ? » (XVI : 71)
« Il vous a proposé une parabole tirée de vous-même . Avez-vous, parmi vos
esclaves, des associés.Qui partagent les biens que nous vous avons accordés.
En sorte que vous soyez tous égaux ? Les craignez-vous comme vous vous
craignez mutuellement ? » (XXX : 28)

" ‫ في الرزق فما الذين فضلوا برآدي رزقهم على ما‬$‫والل*ه فضل بعضكم على بعض‬
‫"ملكت أيمانهم فهم فيه سواء أفبنعمة الل*ه يجحدون‬
(71 ،‫)النحل‬
" ‫ من أنفسكم هل لكم من ما ملكت أيمانكم من شركاء في ما رزقناكم‬C‫ضرب لكم مثل‬
‫ يعقلون‬$‫"فأنتم فيه سواء تخافونهم كخيفتكم أنفسكم كذلك نفصل الآيات لقوم‬
(28 ، ‫)الروم‬

Aussi, l’une des manières de renier (djouhoud) le Maître des univers consiste à
ignorer cette inégalité. Le Miséricordieux n’a pas gratifié l’esclave et l’homme
libre des mêmes bienfaits et ceci est un ordre naturellement voulu par Lui.
Les apologistes de l’islam qui arguent que la traduction par « esclave » de ma
malakat aymanoukoum n’ont à mon avis pas tout à fait tort (cf. conclusion plus
bas). Littéralement, cette expression signifie « ce que vous possédez par la
droite » ou « ce que votre droite a possédé ». Il n’en demeure pas moins qu’elle
est indéniablement appliquée à des êtres humains qui sont censés être «
possédés » par un « propriétaire » que le texte ne nomme pas (autrement que
par « croyants » ou « musulmans »). La réalité donc ainsi désignée, même si
elle était naturellement vécue et acceptée par ceux qui la subissaient, rentre
bien dans la définition de que nous appelons globalement « esclavage », même
s’il s’agit d’un esclavage spécifique à cette époque.
En cas de meurtre, la valeur de la vie des êtres humains n’est pas égale selon le
texte divin. La Loi du Talion – la punition est identique à l’offense – qu’il
prescrit (II : 178) veut qu’on ne compense pas la vie d’un homme libre par
celle d’un esclave ou celle d’une femme parce que ces vies ne se valent pas. Au
contraire, les croyants sont conviés à ne mesurer la vie d’un homme libre
qu’avec celle d’un homme libre, celle d’un esclave qu’avec celle d’un autre
esclave, celle d’une femme qu’avec celle d’une femme. Les statuts sont ainsi
bien différenciés :

" ‫ بالحر والعبد بالعبد والنثى‬U‫ها الذين آمنوا كتب عليكم القصاص في القتلى الحر‬U‫يا أي‬
‫ ذلك تخفيف‬$‫بالنثى فمن عفي له من أخيه شيء^ فاتباع^ بالمعروف وأداء إليه بإحسان‬
‫" من ربكم ورحم ^ة فمن اعتدى بعد ذلك فله عذاب^ أليم‬
(178 ، ‫)البقرة‬

« Ô vous qui croyez ! La loi du Talion vous est prescrite en cas de meurtre :
l’homme libre pour l’homme libre, l’esclave pour l’esclave, la femme pour la
femme (…) » ( Coran, II : 178)
Si l’on reconstruit donc la hiérarchie de la création selon les versets cités, on
aboutit à une pyramide de statuts inégaux qui ressemble à la suivante :
Dieu
L’homme / le djinn
L’esclave
Dieu est maître de l’homme libre, qui est lui-même maître de l’esclave. Aussi,
en vertu de cette inégalité rigoureusement instituée, l’esclave n’est pas
concerné par l’héritage et son témoignage ne vaut rien. Seul l’homme libre a
droit à ces privilèges, qui lui sont octroyés par le Seigneur comme autant de
gratifications (ni’ma). A aucun moment du texte le Coran ne condamne, ni
n’abolit l’esclavage.

Le traitement réservé à l’esclave : al ihsân


Si le Coran n’a pas libéré l’esclave, il a néanmoins longuement insisté pour
qu’on le traite humainement et avec bonté. L’ihsân qui est dû à l’esclave est le
même, nous dit le texte, que celui qui est dû aux parents, aux voisins et aux
orphelins. Les recommandations de la sourate des femmes sont explicites :
« Adorez Dieu ! Ne lui associez rien !
Vous devez user de bonté envers vos parents, vos proches, les orphelins, les
pauvres, le client qui est votre allié et celui qui est étranger ; le compagnons
qui proche de vous, les voyageurs et les esclaves Dieu n’aime pas celui qui est
insolent et plein de gloriole » (IV : 36)
" ‫ وبذي القربى واليتامى‬C‫ وبالوالدين إحسانا‬C‫واعبدوا الل*ه ول تشركوا به شيئا‬
‫والمساكين والجار ذي القربى والجار الجنب والصاحب بالجنب وابن السبيل وما‬
‫ فخورا‬C‫ من كان مختال‬U‫" ملكت أيمانكم إن الل*ه ل يحب‬
(36 ، ‫)النساء‬

De même, les pouvoirs du maître ne sont pas illimités. Par exemple, il n’a pas le
droit de contraindre son esclave à la prostitution. Mais en insistant sur ce
traitement indulgent, le texte reconnaît implicitement la légitimité de
l’esclavage, ou de la forme très particulière d’esclavage qu’on pratiquait à son
époque.
Cependant, une recommandation de taille, celle par excellence qui distingue le
Coran en ce domaine, consiste en ce que le maître est encouragé (mais non
obligé) à affranchir son esclave si celui-ci le lui demande :
« Ceux qui ne trouvent pas à se marier rechercheront la continence jusqu’à e
que Dieu les enrichisse par sa faveur. Rédigez un contrat d’affranchissement
pour ceux de vos esclaves qui le désirent si vous reconnaissez en eux des
qualités et donnez leur des biens qu Dieu vous a accordés. Ne forcez pas vos
femmes esclaves à se prostituer pour vous procurer les biens de la vie de ce
monde alors qu’elles voudraient rester honnêtes (…) » (XXIV : 33)

" ‫ حتى يغنيهم الله من فضله والذين يبتغون الكتاب‬C‫وليستعفف الذين لا يجدون نكاحا‬
‫ وآتوهم من مال الله الذي آتاكم ولا‬C‫مما ملكت أيمانكم فكاتبوهم إن علمتم فيهم خيرا‬
‫ن‬U‫نيا ومن يكرهه‬U‫ لتبتغوا عرض الحياة الد‬C‫نا‬U‫تكرهوا فتياتكم على البغاء إن أردن تحص‬
‫" فإن الله من بعد إكراههن غفور^ رحيم‬
(33 ، ‫)النور‬
Ainsi, l’affranchissement de l’esclave reste à l’entière discrétion de son
propriétaire. C’est à ce dernier de juger si son serviteur présente les qualités
(ou la bonté) nécessaires à sa libération. Point de liberté donc si le maître n’est
pas d’accord, et point de loi qui l’oblige à le faire. Au contraire, il y en a une qui
lui permet de garder son serf sous la servitude. Ceci dit, l’exhortation à
l’affranchissement est menée par des moyens puissants et bien des hadiths le
présentent comme une action capable d’expier les plus grands péchés du
croyant. Le Coran pousse même le propriétaire à dépenser de ses propres
biens au bénéfice des esclaves en les libérant. Curieuse attitude qui maintient
l’esclave dans un statut inférieur, qui réprouve l’égalité, mais qui pousse en
même temps à son affranchissement et à son traitement humain, sans jamais
décréter son abolition.
Seuls les esclaves musulmans des deux sexes sont autorisés à se marier
légalement avec un homme libre. Les esclaves non musulman(e)s ne peuvent
évidemment contracter un mariage avec un(e) musulman(e). Cependant, le
maître d’une esclave a le droit de la prendre sexuellement pour en jouir, sans
être contraint à quoi que ce soit, même pas à la prendre comme épouse :
« A l’exception des hommes chastes (29), qui n’ont de rapports qu’avec leurs
épouses et avec leurs esclaves [ou captives de guerre], ils ne sont donc pas
blâmables (30), tandis que ceux qui en convoitent d’autres sont transgresseurs
(31). » (LXX : 29-31)

" ‫{ إلا على أزواجهم أو ما ملكت أيمانهم فإنهم غير‬29} ‫والذين هم لفروجهم حافظون‬
‫{ فمن ابتغى وراء ذلك فأولئك هم العادون‬30} ‫ملومين‬
(31) (31-29 ، ‫)المعارج‬

Les principes de cette inégalité des êtres sont donc étayés par une répartition
des privilèges accordés aux uns à l’exclusion des autres. Évidemment, un(e)
esclave n’a aucun droit sur le physique de son maître, cela va de soi. Mais
surtout, la femme du maître, contrairement à son mari qui peut prendre
sexuellement celles qui lui plaisent parmi les esclaves et les captives, n’a pas le
droit de prendre sexuellement un esclave ou un captif. Ce privilège est celui de
l’homme croyant, à qui vraisemblablement appartient et l’épouse, et l’esclave
femme et l’esclave homme. Une petite comptabilité, en fonction du droit à
l’héritage, du témoignage et du droit sexuel, peut nous donner une idée
approximative de la hiérarchie sociale selon le Coran.
Privilèges L’homme libre La femme libre L’esclave (h/f)

Héritage [1] + (1 part) + (½ part) – (½ ?)

Témoignage + (1 valeur) + (½ valeur) – (0)

Droits sexuels
+ (4 épouses) + (1 époux) + (1 époux/se)
matrimoniaux

Droits sexuels sur


+ (sur toutes) – (0) – (0)
les captives

Le tableau ci-dessous nous dit que celui qui cumule le plus de privilèges (+),
c’est l’homme libre, qui peut à la fois devenir maître, prétendre à une part
complète d’héritage, au témoignage valide et aux droits sexuels à la fois sur ses
épouses et ses captives. Celui, à l’opposé, qui cumulent les désavantages (–) est
évidemment l’esclave, privé d’abord de liberté, ensuite, du témoignage, et des
autres droits dont jouit son propriétaire, mais pouvant quand même prétendre
(semble-t-il) à la moitié de l’héritage (clause à relativiser puisqu’il est lui-
même la propriété de quelqu’un d’autre). La femme semble se situer entre les
deux : la valeur récurrente chez elle est ½, tandis que celle qui revient chez
l’esclave est 0, alors que le maître se réserve le tout. Par ailleurs, l’esclave
(surtout femme) est à vrai dire épousée, elle n’épouse pas : le croyant pauvre,
qui ne peut payer une dot pour s’unir à une musulmane libre, est ainsi autorisé
à s’unir à une captive ou esclave (XVII : 25).
L’évocation voilée de la castration au verset XXIV : 30 est autrement plus
inquiétante. Non seulement le Coran ne condamne pas la castration, mais ce
passage semble la tolérer et la reconnaître comme pratique. Il est dit en effet
que les femmes (libres s’entend) ne doivent montrer leurs atours qu’à leurs
enfants, à leurs « esclaves », etc. mais aussi « à leurs serviteurs mâles
incapables d’actes sexuels » "‫ "غير أولي الربة من الرجال‬Comment ne pas voir
des eunuques, c'est-à-dire des esclaves châtrés (sur lesquels on a pratiqué une
ablation des testicules et du sexe) devenus incapables de « besoins » sexuels
dans cette expression ?

Le fiqh et l’esclavage
Le fiqh (exégèse et jurisprudence musulmanes) a promu des règles
rigoureuses qui s’appliquent au statut de serf. Par exemple, les peines qui
s’appliquent à l’esclave sont de moitié réduites (ce qui peut paraître comme un
avantage, s’il ne consacrait pas l’inégalité). Au niveau vestimentaire, les
femmes esclaves sont empêchées de paraître dans les tenues pudiques
réservées aux musulmanes et sont, par suite de cette discrimination,
dispensées du « voile » (ou de ce qui lui tient lieu). Des auteurs prestigieux ont
rédigé des traités ou des textes qui enseignent comment acheter des esclaves
au marché sans se faire avoir. Le grand Ibn Khaldûn a prodigué au début de la
Muqadima (Introduction au Livre des exemples) quelques conseils succincts
dans ce sens. Ibn Bûtlân (mort en 1063) a écrit une Rissala fî chary al ‘Abîd («
Epître sur l’achat des esclaves ») montrant quels critères il faut adopter pour
éviter les pièges du marché et faire de « bonnes affaires » en matière d’achat
d’esclaves. Les plus grands juristes ont fourni, au terme d’un idjtihad (« effort
de compréhension et d’interprétation du Coran ») méritoire, un cadre
juridique au commerce d’esclaves destiné à le réglementer et à le légitimer
coraniquement. S’il n’y a pas de code spécifique à l’esclavage, les écrits des
différents théologiens comportent souvent des sections et des sous-sections
qui en traitent. Ainsi, l’imâm al-Chafi’i emboîte le pas à Sohnoun dans sa
réglementation de l’achat et la vente des serfs. Mais la dissémination de ces
écrits rend invisible l’arsenal juridique dédié à la traite des êtres humains. De
ce point de vue, il manque un manuel qui puisse réunir toutes les parties en un
seul volume.
Le statut de l’esclave est ambigu, car il est tantôt traité comme un adami, un
être humain (bonté, bienveillance envers lui sont de mise), tantôt comme une
marchandise soumise aux lois du commerce.
Il est interdit en principe de réduire un musulman en esclavage. Le seul cas où
un musulman peut être esclave est celui où il est né de parents eux-mêmes
esclaves. Toutefois, un esclave qui devient musulman ne s’affranchit pas
automatiquement pour autant. Une autre originalité de cette jurisprudence est
qu’un esclave peut acheter lui-même sa propre liberté, à condition qu’il en ait
les moyens et sous réserve de l’accord de son maître : il est dit alors mukâtab.
En revanche, il est moudabbar si son maître spécifie qu’à sa mort, l’esclave
peut recouvrir la liberté. Un troisième statut fondé sur le Coran concerne les
femmes. Une femme dit Oum walad (mère d’un enfant mâle) est ipso facto
affranchie à la mort de son maître. Sa descendance conserve un walae
(patronat) qui la lie à ses anciens maîtres.

Conclusion
Il est difficile de demander aux textes d’une religion de favoriser la laïcité, de
condamner l’esclavage, de réprouver l’homophobie, de promouvoir la parité, la
liberté d’expression et d’opinion et la protection de l’environnement, de
prescrire l’égalité parfaite entre tous les hommes, quelque soit leur origine
ethnique, linguistique, etc. C’est que les religions monothéistes sont
étroitement liées au monde antique, étranger à ces valeurs. C’est que leur
poser de telles questions relève d’un anachronisme monstrueux. Certains de
ces acquis désormais universels datent d’il y a à peine 30 ans.
Alors, comment voulez-vous qu’un texte de la fin du monde antique puisse les
connaître ? Deux manières d’approcher les corpus me semblent disjointes et
parfois contraires. Il y a d’abord celle de l’historien, qui cherche à percer le
sens que tel ou tel passage avait au moment de sa révélation et la façon dont il
a été utilisé par le Prophète lui-même. Cette approche historique tient à savoir
ce qui s’est réellement passé à cette époque, en utilisant les outils de
connaissance modernes, loin de tout souci de dénigrement ou d’apologie. Une
deuxième approche est celle de l’herméneute moderniste qui cherche à
découvrir dans le texte coranique lui-même des virtualités de sens jusque là
pas ou peu exploitées, afin de proposer des interprétations du Coran qui sont
plus compatibles avec les idées, les valeurs et les exigences de notre époque.
L’herméneute, dont le travail est nécessaire, voire salutaire, est en quelque
sorte un « révisionniste » dans le bon sens du terme.
Son travail est rendu nécessaire par les siècles et les années qui sont passés et
qui nous ont irrémédiablement éloigné des réalités que le Coran entendait
régir. Son rôle est de concilier le texte avec les exigences de son époque. Le
monde islamique a un besoin pressant de ces professionnels. Leur absence
livrerait ses sociétés aux pires délires des intégristes ou aux dogmatiques et
archaïques doctrines des conservateurs.
Les recommandations que le Coran adresse aux propriétaires d’esclaves, dans
le sens de leur traitement humain et indulgent, sont indéniables. L’exhortation
des croyants à affranchir les esclaves, au point de présenter cette action
comme une expiation des péchés du maître est probablement une innovation
audacieuse par rapport aux codes régissant l’esclavage dans l’Arabie pré-
islamique. Les esclaves dont parle le Coran ne sont pas ceux qui travaillent
dans les plantations de canne à sucre mais essentiellement des serviteurs
domestiques et des captifs de guerre réduits à ce statut. Le nom même qu’il
leur donne, qu’on peut traduire par les « possédés » (ma malakat
aymanoukoum), montre que la réalité dont il est question est loin d’être celle
des Antilles des siècles plus tard. « L’esclave » est en effet loin d’être une
réalité permanente de tous les temps.
Il n’en demeure pas moins qu’un « possédé » de cette époque est privé de
liberté. Un statut strictement inférieur lui est réservé, qui le prive des droits
élémentaires octroyés à un musulman normal. Des mesures destinées à le
discriminer d’un simple musulman sont édictés par les juristes sur la base des
versets cités. Le Coran donne sans ambages au maître des droits sexuels sur
son esclave femme. De même, l’assertion que l’islam ou le Coran a aboli
l’esclavage des siècles avant son abolition en Europe est totalement fausse et
n’a aucun fondement historique. Si tel était le cas, pourquoi donc les plus
grands juristes de l’islam ont-ils codifié cette pratique ? Pourquoi un
phénomène aboli par le Coran continue-t-il à exister massivement dans les
sociétés musulmanes pendant et après le Prophète ? Non, loin d’abolir
l’esclavage, le Coran a cherché à l’adoucir, à le rendre plus humain, tout en le
réglementant, en le reconnaissant et en le fondant sur la volonté et l’ordre
divins. L’évolution des sociétés arabes et islamiques a montré que ces passages
du Coran ont été largement utilisés pour fonder une horrible traite négrière
orientale et un commerce d’esclaves chrétiens mais aussi une importation
durable de femmes des quatre coins de la terre pour alimenter les harems et
les désirs des états musulmans. J’espère avoir le temps d’évoquer ces
commerces florissants d’êtres humains à travers l’histoire des empires
islamiques.
La volonté d’abolir le phénomène vient plutôt des réformateurs modernes qui
cherchent dans le Coran, à la manière des herméneutes dont nous avons parlé,
d’autres possibilités de sens plus égalitaires, plus conformes aux idées des
Lumières européennes. Et ils ont raison de le faire, car mieux vaut tard que
jamais. En revanche, ils n’ont pas raison de passer sous silence les siècles où
les empires s’appuyaient sur une main d’œuvre servile. Pourquoi les cultures
européennes seraient-elles les seules à remettre leur histoire en cause ? Les
cultures musulmanes devraient aussi regarder leur passé en face, le critiquer
et dénoncer ce qu’il comporte d’inacceptable. C’est une démarche plus que
salutaire, à une époque où des mouvements fanatiques tendent à revivifier tel
quel ce passé.

[1] Sur l’héritage, il faut souligner que le droit des femmes à l’héritage est
affirmé (IV : 7), ce qui est une avancée, mais seul le verset IV : 12 semble
pencher vers l’égalité des hommes et des femmes, alors que tous les autres
approuvent le principe 1 homme = 2 femmes, notamment IV : 176 de la même
sourate. Quant au témoignage, il est vrai que le verset cité vise certains
témoignages spécifiques (commerce, meurtres, etc.). Il n’en demeure pas
moins qu’une égalité au sens moderne ne souffre pas de ces nombreuses
exceptions (à l’avantage de l’homme).

NOTE
Ceci n’est rien d’autre qu’une façon de soumettre à la raison critique un texte
religieux vieux de plusieurs siècles. C'est une manière de refuser le tabou et
d'examiner sans complaisance sa propre histoire sociale et culturelle. Je tiens
absolument à préciser que les musulmans contemporains ne sont pas
esclavagistes comme essayent de le prouver les sites racistes. Les parties de
texte ici évoquées sont généralement obsolètes. Les musulmans
contemporains, mis à part quelques groupuscules théocratiques ou fascistes,
soit les ignorent, soit les réinterprètent dans un sens favorable à l’abolition de
l’esclavage. Cette réflexion est donc purement historique et philologique et ne
doit pas induire en erreur quand à la nature de l’islam ou des musulmans
actuels, dont je fais partie. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage n’a pas
encore disparu de la surface terrestre, en dépit des condamnations
musulmanes et autres dont il a fait l’objet.
Naravas

Supplément lecture
Introduction à l'islamisme algérien

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