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Krishnamurti La révolution du silence Textes choisis par Mary et Lutyens traduits par Carlo Suarès
Krishnamurti
La révolution
du silence
Textes
choisis par Mary
et
Lutyens
traduits
par Carlo
Suarès
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Le désir est-il un produit de la pensée? L’érotisme, le plaisir, les délices, les rapports
Le désir est-il un produit de la pensée? L’érotisme,
le plaisir, les délices, les rapports intimes, la tendresse
qui l’accom pagnent, sont-ils des souvenirs renforcés
par la pensée? Dans l’acte sexuel il y a un oubli de
soi, un abandon de soi-même, un sentiment que la
peur, l’angoisse, les soucis de la vie n’existent pas.
Vous souvenant de cet état de tendresse et d’oubli,
et désirant sa répétition, vous le ruminez, pour ainsi
dire, jusqu’à l’occasion suivante. Est-ce de la ten­
dresse, ou n’est-ce que le souvenir de ce qui n’est
plus là, et que vous espérez capturer par une répé­
tition? La répétition d’une chose même très agréable,
n’est-elle pas un processus destructif?
Le jeune homme soudain, retrouva sa langue. « Le
désir sexuel est un besoin biologique, ainsi que vous
l’avez dit vous-même, et si ce besoin est destructif,
alors manger ne l’ est-il pas aussi, puisque manger
est aussi un besoin biologique? *
Si l’on mange lorsqu’on a faim, c’est une chose. Si
l’on a faim et que la pensée dit : < Je dois goûter
à tel et tel mets », alors c’est de la pensée, et c’est
une répétition destructrice.
« En ce qui concerne le sexe, com ment peut-on
savoir ce qui est un besoin biologique tel que la
faim, et ce qui est un besoin psychologique, tel que la
gourm andise? » demanda le jeune homme.
Pourquoi distinguez-vous le besoin biologique de
l’exigence psychologique? Et il y a encore une autre
question, une question tout à fait différente — pour­
quoi faites-vous une distinction entre la sexualité et
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voir la beauté d'une montagne ou la grâce d’une fleur? Pourquoi donnez-vous une énorme importance
voir la beauté d'une montagne ou la grâce d’une
fleur? Pourquoi donnez-vous une énorme importance
à l’un et négligez-vous totalement l’autre?
« Si la sexualité est tout autre chose que l’amour,
ainsi que vous avez l'air de le dire, y a-t-il une néces­
sité à intervenir dans cette affaire? » demanda le
jeune homme.
Nous n’avons jamais dit que la sexualité et l’amour
sont deux choses séparées. Nous avons dit que
l’amour est un tout, à ne pas mettre en pièces, et que
la pensée, de par sa nature-même, est fragmentaire.
Lorsque la pensée domine, il est évident qu’il n’y a
pas d’amour. L’homme, en général, connaît — et
peut-être ne connaît que — le désir sexuel pensé, qui
consiste à ruminer le plaisir et sa répétition. Nous
devons donc demander : existe-t-il une autre sorte de
besoin sexuel, qui ne relève ni de la pensée, ni du
désir?
Le sannyasi avait écouté tout ce qui précède avec
une tranquille attention. Maintenant il parla :
« J’ai résisté à la sexualité, j ’ai prononcé un vœu
contre elle parce que, par tradition, par ma raison,
j ’ai vu qu’on doit avoir de l’ énergie pour se dédier
à une vie religieuse. Mais je com prends maintenant
que cette résistance a absorbé une grande part de
mon énergie. J’ai passé plus de temps à résister, et
j ’y ai gâché plus de force, que je n’en ai jamais
dépensée pour le sexe lui-même. Donc ce que vous
avez dit — qu’un conflit, quel qu’il soit, est une
perte d’énergie — je le com prends maintenant. Les
conflits et les luttes sont bien plus traumatisants que
la vision d’un visage de fem m e, ou peut-être, que
l’activité sexuelle elle-même. »
Existe-t-il un amour sans désir, sans plaisir?
Existe-t-il une activité sexuelle sans désir, sans plai­
sir? Existe-t-il un amour total, sans l’intrusion de
la pensée? L'appel du sexe appartient-il au passé,
ou est-ce une chose toujours neuve? La pensée est
vieille, évidemment, de sorte que nous opposons tou­
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jours ce qui est vieux à ce qui est neuf. Nous posons des questions sur
jours ce qui est vieux à ce qui est neuf. Nous posons
des questions sur la base de ce qui est vieux, et nous
voulons des réponses en ces mêmes termes. Ainsi,
lorsque nous demandons : Peut-il y avoir une activité
sexuelle sans mettre en œuvre et en action tout le
mécanisme de la pensée, est-ce que cela ne veut pas
dire que nous ne sommes pas sortis de ce qui est
vieux? Nous sommes si conditionnés de cette façon
que nous ne trouvons pas notre chemin dans ce qui
est neuf. Nous avons dit que l'am our est un tout, et
toujours neuf — neuf, non pas en opposition à ce
qui est vieux, car cela encore serait du vieux. Toute
assertion concernant le sexe sans désir est totalement
dénuée de valeur, mais si vous avez com pris en quoi
consiste la pensée, peut-être parviendrez-vous à voir
ce que cela veut dire. Si, toutefois, vous exigez votre
plaisir à n'im porte quel prix, l'am our n’existera pas.
Le jeune hom m e dit : « Le
besoin biologique dont
vous avez parlé est précisément une telle exigence,
car bien qu'il soit sans doute différent de la pensée,
il engendre la pensée. »
« Peut-être puis-je répondre à mon jeune ami, dit
le sannyasi, car j ’ai passé par tout cela. Je me suis
entraîné pendant des années à ne pas regarder une
fem m e. J’ai brutalement dom iné mes exigences biolo­
giques. La pulsion biologique n’engendre pas la pen­
sée; la pensée la capte, la pensée l’utilise, la pensée
form e des images, des tableaux au moyen de cette
pulsion, et alors celle-ci devient l’esclave de la pensée.
C’est la pensée qui, la plupart du temps, provoque la
pulsion. Ainsi que je l'ai dit, je com m ence à voir
la nature extraordinaire de nos illusions et de notre
malhonnêteté. Il y a beaucoup d’hypocrisie en nous.
Nous ne pouvons jamais voir les choses telles qu'elles
sont, mais nous avons besoin de créer des illusions
à leur sujet. Ce que vous êtes en train de nous dire,
Monsieur, c'est de tout regarder avec des yeux clairs,
sans les souvenirs du passé : vous l’avez répété si
souvent dans vos discours. Alors la vie n'est plus un
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problème. A mon âge avancé, je com m ence à peine à m ’en rendre
problème. A mon âge avancé, je com m ence à peine
à m ’en rendre compte. »
Le jeune hom m e n’avait pas l’air pleinement satis­
fait. Il voulait que la vie soit selon sa propre concep­
tion, selon la form ule qu’il avait soigneusement
élaborée.
Voilà pourquoi il est si important de se connaître
directement, non selon une quelconque form ule ou
selon un gourou. Cette lucidité constante sans option
met fin à toutes les illusions et à toutes les hypocrisies.
Maintenant il pleuvait à torrents, l’air était im m o­
bile, et il n’y avait que le bruit de la pluie sur le toit
et sur les feuilles.
Titre original TH E ON LY RE VO LU TIO N (V ictor G ollancz
Titre
original
TH E
ON LY
RE VO LU TIO N
(V ictor
G ollancz
Ltd,
London)
T ous
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©
1970,
K rishnam urti
©
1971,
1977, Éditions
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