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© CNDP Document téléchargé depuis www.cairn.info - - NOTE DE LECTURE Jean-Michel Rey, Le Temps du

NOTE DE LECTURE

Jean-Michel Rey, Le Temps du crédit, Paris, Desclée de Brouwer, 2002

Gérald Sfez

CNDP | Cahiers philosophiques

2013/2 - n° 133 pages 130 à 155

ISSN 0241-2799

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2013-2-page-130.htm

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Pour citer cet article :

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Sfez Gérald, « Note de lecture » Jean-Michel Rey, Le Temps du crédit, Paris, Desclée de Brouwer, 2002,

Cahiers philosophiques, 2013/2 n° 133, p. 130-155.

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CAHIERS

PARUTIONS

NoTE DE LECTurE

jean-Michel rey Le Temps du crédit

Paris, Desclée de Brouwer, 2002, 364 p.

« Il faut toute la force de l’écriture pour commencer à cerner une connivence de cette nature 1 . »

À un moment où le crédit se heurte, non sans compulsion de répétition, à son abîme, il serait bon de méditer les ouvrages de Jean-Michel Rey autour du Temps du crédit et à partir de ce maître livre. L’auteur y conduit une réflexion sur l’introduction du crédit comme donnée majeure de l’économie politique et sa connivence avec l’ensemble de notre civilisation. Il y fait dialo- guer, sans discrétion de renommée, une diversité de penseurs de la philosophie, de l’histoire ou de la littérature. Paru il y a une dizaine d’années, cet ouvrage est d’une actualité incisive pour explorer les enjeux contemporains de la politique et de l’être de la littérature.

de la politique et de l’être de la littérature. 130 Une étrangeté récurrente Le Temps du

130

Une étrangeté récurrente

Le Temps du crédit est un ouvrage qui s’ouvre et se ferme de façon entêtante sur l’instauration inaugurale du crédit et de son échec immédiat, originaire : la banqueroute de 1720 du système de John Law. La reprise de cette scène ponctue le livre, comme si, d’abord, il y avait là une énigme à laquelle il fallait toujours revenir pour parvenir chaque fois à y comprendre quelque chose, la vérité ne s’y présentant que par bribes, sans qu’il y ait lieu d’espérer en finir. Mais le plus saisissant de cette ouverture n’est pas là. Il est dans l’effet de concomitance entre l’instauration du crédit et la banqueroute, au point que la banqueroute a concouru à établir cela même qu’elle ruine en en répandant la pensée dans les esprits : l’irréversibilité

n 1. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, Paris, Desclée de Brouwer, 2003, p. 25.

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NOTE DE LECTURE

désormais du temps du crédit et de la réitération de cette concomitance, la promesse, le désastre. À plusieurs reprises, J.-M. Rey remarque l’étrangeté de cette corrélation. Faire la généalogie du traumatisme 2 qu’a constitué l’invention du crédit, l’usage du papier-monnaie, l’étonnante puissance et l’immense péril du « bon papier » et celle de ses répétitions (dont la première fut la politique des « assignats » pendant la Révolution française 3 ), c’est écouter, à chaque fois, comment le crédit s’impose comme incontournable avec l’expérience catastrophique de son discrédit ; comment la ruine ne le ruine pas sans, du même coup, l’instaurer.

La destruction mime en sens inverse la formation. L’anéantissement et l’ins- titution se ressemblent étrangement, paraissent relever du même processus, être sur le point de se confondre 4 .

La banqueroute fait prendre conscience de l’extravagante proximité entre la prodigieuse espérance et la certitude de sa faillite, elle donne et force à toujours mieux penser la nécessité du crédit et les conditions plus attentives de son exercice 5 . Et ce, toujours sur fond d’une arrière-pensée, d’un sourd pressentiment – que les temps futurs ont charge de remontrer –, qui est qu’aucune vigilance ne saura conjurer la réitération de la proximité de la bonne nouvelle et de sa vacuité. C’est à un point tel que l’on ne peut s’empêcher de faire le constat de ce mystère : le temps du crédit, c’est ce que la banqueroute de sa tentative a définitivement consacré, de sorte que chaque catastrophe y ajoute et en augmente l’autorité. Qu’est-ce qui peut organiser la répétition de son retour d’essor et de faillite, de renaissance et de « re-mort » ? Et pourquoi le fait de gager sur sa promesse l’emporte toujours sur la certitude de sa vanité ? La façon dont l’auteur s’interroge sur le temps du crédit est étroitement liée au mode d’approche de la notion. Celle-ci ne présente rien qui, à un titre ou à un autre, puisse se stabiliser dans un concept 6 , et ce signifiant glissant 7 renvoie à une réalité « protéiforme dont l’unité est apparemment introuvable 8 ». Le crédit est ce qui vient, nous dit J.-M. Rey, déroger 9 . Le crédit apparut à un moment où l’horizon général de la pensée est constitué par les Lumières 10 , mais ces dernières se montrèrent bien incapables de pouvoir en rendre compte 11 . Le temps du crédit paraît, en effet, contrarier l’emblème de ce siècle des Lumières, en être la béance intérieure et le bouleversement du paysage. Il y a là une ampleur de phénomènes de tous ordres qui paraissent n’avoir d’autre fondement

n

2. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, Paris, Desclée de Brouwer, 2002, p. 48.

n

3. Ibid., p. 17.

n

4. Ibid., p. 89.

n

5. Ibid., p. 13.

n

6. Ibid., p. 9.

n

7. Ibid., p. 7.

n

8. Ibid., p. 85.

n

9. Ibid., p. 8.

n

10. Ibid., p. 24.

n

11. Ibid., p. 58.

n 8. Ibid ., p. 85. n 9. Ibid ., p. 8. n 10. Ibid .,

131 131131131

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qu’une croyance 12 que l’on crût pouvoir chasser. En ce sens, le temps du crédit est un abîme des Lumières, un contretemps intérieur au temps de la philosophie de ce siècle :

Le temps du crédit ne serait-il pas le moment où, à l’encontre d’une volonté nettement affichée, d’une volonté qui a pour elle les grandes idéologies de l’époque, certaines formes de « croyances » font effectivement retour, viennent occuper le devant de la scène, avec une violence qui semble incompréhensible 13 ?

Retour de la croyance en un temps qui se veut la consécration des progrès de la raison et de l’évincement de toute croyance. Événement du crédit qui est celui d’une croyance qui ne se sait pas, et qui est d’autant plus vive et innocente qu’elle n’est plus religieuse et arrimée à une infinité déterminée et incommensurable, mais entièrement humaine ; elle dont le caractère sans frein tient paradoxalement à un procès d’établissement qui est aussi un processus de rationalisation 14 . Étrange tressage de la raison et de la croyance qui va à contresens du fil directeur des Lumières tout en se fondant dans ses motifs. Ce qui vient ici jurer avec l’idéal des Lumières, ce n’est ni l’intensité de la promesse ni le fait de sa rationalisation, c’est la conjonction, le télescopage immédiat entre l’immense promesse et la catastrophe qui la rattrape sur le champ, la banqueroute. Ici, les Lumières connaissent leur abîme à l’instant même. Or, ce qui se passe là est un séisme dont les répliques et les retentisse- ments sont innombrables et portent sur tous les champs des valeurs. « On

a touché à la “richesse” sur un mode totalement inédit 15 » et, ce faisant, à

l’étonnement de tous, on a touché à l’être même du réel, du possible et du nécessaire et, par là même, l’on a ébranlé les valeurs d’un tout autre ordre que celui de la richesse, les valeurs les plus nobles. Le temps du crédit qui paraît dans l’espace des Lumières comme un événement-météore s’inscrit pour un temps de bien plus longue durée que celui des Lumières, un temps dans lequel nous sommes placés et que l’on sait être irréversible. Un temps

qui fait découvrir le phénomène de la valeur, c’est-à-dire le constat de ce que

la « valeur absolue » s’origine dans une évaluation soumise à la contingence

de nos imaginations et au maniement de l’éloquence et du pouvoir des mots. Car c’est bien en ces termes qu’il faut entendre la vérité de la temporalité de ce temps, sous la dimension de l’événement décisif et définitif, et qui est autant celui d’une invention que d’une découverte.

est autant celui d’une invention que d’une découverte. 132 132 Ce que j’appelle le temps du

132 132

Ce que j’appelle le temps du crédit serait aussi ce moment où une partie de la littérature retrouve, en quelque sorte crûment, ce qui la constitue de très longue date : c’est-à-dire, entre autres choses, le fait d’être indéfiniment aux prises avec le rien grâce à ces éléments minuscules que sont les mots, le fait d’être aux prises sur un mode virulent avec la nullité des « valeurs » convenues de tous ordres 16 .

n

12. Ibid., p. 143.

n

13. Ibid., p. 24.

n

14. Ibid., p. 12.

n

15. Ibid., p. 89.

n

16. Ibid., p. 119.

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L’hypothèse du livre est à double entrée. La première partie de l’hypothèse de J.-M. Rey est, en effet, que cette

« révolution », ou plutôt cette métamorphose 17 , est venue bouleverser l’ordre des choses et des hommes, atteindre d’abord et définitivement l’économie :

« Peut-on dire qu’à partir de la banqueroute de 1720 l’économie européenne

prend une voie qu’elle n’abandonnera plus ? » Cette voie est l’ouverture d’une plaie que rien ne peut venir cicatriser. Or, elle n’affecte pas seulement

le domaine économique et financier, elle affecte également le domaine moral et politique, et d’une façon à jamais inassignable et infixable, du fait même qu’« il est quasiment impossible de décider en toute rigueur de quoi il s’agit précisément, sur quel versant du processus on se trouve, dans quel ordre de choses on est appelé 18 ». Les valeurs monétaires ne sont guère dissociables des « valeurs » morales et politiques, et, ajoute l’auteur, des

« valeurs » qu’on peut appeler de civilisation dans une sorte de « connivence

forte entre ces différents types de valeurs 19 ». Elle porte ensuite sur le fait que l’ébranlement de la valeur financière touche à la valeur de toutes les valeurs. La déflagration qui, avec le crédit, atteint la stabilité des valeurs monétaires se répercute quasi métonymiquement sur toute la chaîne des valeurs. Cela ne peut avoir lieu qu’en raison d’une étroite solidarité entre

l’ordre des signes et l’ordre des valeurs dont ces signes sont les témoignages, si bien qu’une même corrosion vient altérer les uns et les autres. La seconde partie de l’hypothèse tient au fait qu’il se serait agi d’une affaire de langage, de la révélation de ses pouvoirs autant que de l’une de ses mutations qui l’ont fait monter en puissance, de sorte que ce qui est arrivé là est un réel devenu entièrement dépendant du grand pouvoir de la fiction ou que le temps du crédit est quelque chose qui est arrivé en littérature. Et ceci, en deux sens liés et distincts. Dans le sens, d’abord, où la question économique et politique est littéraire au point que la meil- leure manière de rendre compte de cette fiction adhérente à la richesse et d’en dénoncer les périls a été réalisée par les écrivains, capables de la meilleure arme et du meilleur instrument d’observation et d’analyse de cette fiction. Cet instrument, cette arme, est la fiction elle-même. Tout se passe comme si c’était la fiction qui était seule capable de dire la loi de la fiction du crédit, de retourner la fiction contre elle-même. Dans le sens, ensuite, où cela touche de près à l’être de la littérature et, par là même, où cela n’est pas sans conséquence sur l’écriture littéraire. Est-ce que « ce qu’on appelle désormais la littérature n’est pas elle-même en bonne partie sous la dépendance d’un certain “crédit 20 ” » ? Simultanément, il va falloir, pour comprendre le fait de civilisation général du crédit, se tourner du côté des écrivains et recourir à « un grand appoint de fiction, d’invention romancée 21 » pour reconnaître, non sans stupeur, que le plus vif d’une civilisation est de la littérature.

n

17. Ibid., p. 8 et p. 140.

n

18. Ibid., p. 7.

n

19. Ibid., p. 176-177.

n

20. Ibid., p. 15.

n

21. Ibid., p. 22.

Ibid . , p. 7. n 19. Ibid ., p. 176-177. n 20. Ibid ., p.

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CAHIERS

depuis www.cairn.info - - PHILOsOPHIques CAHIERS 134 134 PARUTIONS L’imposture d’État 2 2 L’ouvrage

134 134

PARUTIONS

L’imposture d’État 22

L’ouvrage de J.-M. Rey est instructif à bien des égards. Il l’est d’abord par les questions qu’il pose sur le moment même du surgissement du crédit : l’opération bancaire de Law. Avec le lancement du crédit public, l’État se fait banquier. Il y a là un acte important qui aurait pu être porté au crédit de l’État, si la question n’avait été introduite de cette façon et dans les conditions de ce contexte. Law ouvre le crédit public en engageant le crédit d’État. Il pensait que cette nouvelle monnaie pouvait se soutenir elle-même, en raison de la « foi publique », et donnerait plus de force au crédit de l’État, déclarant avec optimisme : « Il est absolument pour le bien de l’État en tous temps, d’éta- blir un crédit général 23 », un crédit qui compte sur le bon papier-monnaie. Or, Law joue précisément sur l’ambiguïté du mot « crédit public » et du crédit de l’État, en ignorant les termes exacts de cette ambiguïté : le crédit d’État est de l’ordre d’une sorte de donnée morale, tandis que l’institution du crédit public relève du domaine strictement financier. La fusion de la compagnie privée avec l’État en fait, en 1718, la Banque royale. Le système repose à la fois sur la confiance de l’opinion et le crédit avant tout moral de l’État : « Un surprenant mixte d’estime, de réputation et de force ; un crédit qui relève également d’une croyance infaillible en l’avenir 24 . » Law joue sur les deux tableaux en ignorant la différence de registre et le risque qu’il fait courir à l’État en gageant les choses ainsi.

Tout se passe finalement comme si John Law avait méconnu le déplacement que le terme permet. Comme s’il n’avait pas su prendre en compte dans la mise en place du système les deux choses majeures sur lesquelles repose nécessairement tout crédit, le temps et le risque 25 .

L’emballement donne lieu à une surenchère dans l’agiotage et le retrait soudain de grands créditeurs des familles nobiliaires, le duc de Bourbon et le prince de Conti, qui demandent la réalisation de leurs avoirs en espèces au moment où les actions sont au plus haut, ce qui ne manque pas de provoquer une panique financière. Deux choses semblent avoir directement été décisives dans l’échec de l’entreprise : le contexte, d’une part, et l’attitude politique de Law, d’autre part. Le contexte est celui d’une assise incertaine de l’autorité de Law dans le moment où ce dernier s’arroge tout le pouvoir de décision. En 1719, au moment où la Compagnie et la Banque royale sont réunies sous la direction unique de Law, l’entreprise suscite immédiatement des résistances au sein du pouvoir 26 . Mais la concentration des pouvoirs n’est pas le seul motif. Un autre, non moins important que la précarité de l’innovation, est qu’il s’agit là de l’action d’une entreprise d’État qui ne pouvait réussir indépen-

n

22. « Peut-on parler à propos de la banqueroute de 1720 – ou d’épisodes analogues d’imposture d’État – comme on parle fréquemment de mensonge d’État ? », J.-M. Rey, « Qu’est-ce que faire crédit ? Entre littérature et économie. Entretien » dans Esprit, « Faire autorité ? », mars 2005.

n

23. J.-M. Rey, op. cit., p. 103.

n

24. Ibid., p. 46.

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25. Id.

n

26. Id.

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damment de la réunion de conditions morales de la société et de l’État, sans l’existence préalable d’une vertu civique ou d’un esprit de liberté. Saint-Simon soulignera la contradiction du geste : un pouvoir absolu comme celui que connaissait la France à cette époque entrait en contradiction directe, pour les rouages de l’État comme pour la représentation que le peuple pouvait en avoir, avec l’idée d’une demande de crédit d’État. Il eût fallu la réunion de conditions de la liberté qui n’étaient guère présentes dans la France de l’époque 27 . Une telle entreprise, tablant sur la liberté, pouvait-elle réussir dans un État absolutiste et être initiée par l’autorité de l’État ? Plus généralement, une telle mesure peut-elle jamais prendre effet si elle ne s’appuie pas sur une autorité reconnue ? Or, dans un contexte de crise de légitimité dans lequel s’affrontent les différentes fractions du pouvoir, Law a recours à une argumenta- tion tout à fait contradictoire, simultanément persuasive et coercitive, qui majore la difficulté de l’entreprise. La soudaineté ou l’absence de précaution dans l’annonce de la destitution de la valeur de l’or s’accom- pagne d’une raison d’État qui va dans le sens inverse de l’appel à la foi publique, de la demande de confiance et de l’assise d’une opération qui repose essentiellement sur la croyance. Qu’est-ce qui se passe, demande J.-M. Rey, quand on accomplit cette opération par la seule contrainte ? « N’est-ce pas là précisément le terme mis brutalement à certaines formes de “croyance” – à des croyances qui d’ailleurs ne se donnaient pas pour telles 28 . »

On ne peut en effet qu’être profondément dérouté – c’est le moins que l’on puisse dire – par le geste d’une « autorité » (le plus souvent d’ailleurs auto- proclamée) qui oscille sans cesse entre la menace et la recommandation, entre l’avertissement et l’incitation, entre l’intimidation et l’exhortation 29 .

L’autoritarisme de l’État se traduit par un soupçon général envers quiconque arrête la circulation du crédit en gardant ses espèces, et qui se voit taxé de parricide, de criminel à l’égard du corps social et de la souveraineté 30 . L’incitation, puis la contrainte de devoir se débarrasser de son or pour ne plus acquérir que du papier-monnaie, engendre dès lors le sentiment d’une escroquerie d’État, analogue à un mensonge d’État. Tant il est vrai que la forme d’énonciation de Law ne présente pas d’autre garantie que ce qui est annoncé par l’autorité et d’autre caution que ce qui est donné à croire par la même autorité, s’appuyant ainsi sur le seul registre du performatif. Il y a là quelque chose à méditer : sur l’impréparation du geste et sa confiscation par une raison d’État dont l’acte de contrainte défait ipso facto toute confiance, mais aussi sur la question, plus inquiétante, de savoir si le crédit en général ne serait pas sous la dépendance d’un mécanisme qui

n

27. Ibid., p. 113.

n

28. Ibid., p. 218.

n

29. Ibid., p. 83.

n

30. Ibid., p. 108.

Ibid ., p. 113. n 28. Ibid ., p. 218. n 29. Ibid ., p. 83.

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CAHIERS

depuis www.cairn.info - - PHILOsOPHIques CAHIERS 136 136 PARUTIONS relève d’une logique du double bind 3

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PARUTIONS

relève d’une logique du double bind 31 . Quelque chose qui engage à réfléchir aux modalités efficaces autant que légitimes d’une éloquence droite en la matière : « Par quels mots et quels énoncés un tel bouleversement peut-il se formuler et trouver en fin de compte droit de cité ? Quelle syntaxe sera

à la hauteur d’un tel événement 32 ? » demande J.-M. Rey. Dans l’instant, l’instauration d’autorité du crédit public ne peut que susciter l’inverse de ce qu’elle veut installer : la défiance et le « discrédit », terme qui, sous sa forme nominale, nous révèle l’auteur, entre en usage après la banqueroute. J.-M. Rey s’attache à montrer la pertinence de la réflexion analytique de Montesquieu sur le phénomène financier, qui est un des premiers à repérer l’étonnante contiguïté de la promesse et de la ruine 33 . Montesquieu est aussi le premier à parvenir à décrire avec le surcroît d’art et le raffinement de fiction nécessaires à leur intelligibilité les formes d’imposture du fils d’Éole (Law). Il dénonce les sophismes politiques (« Je vous vois le plus riche peuple de la terre ; mais pour achever votre fortune, souffrez que je vous ôte la moitié de vos biens 34 . ») qui s’appuient sur des montages sophistiqués de l’imagination, de l’imaginer et du faire imaginer, en étroit rapport avec croire et faire croire : « Allez les payer de ce que vous avez imaginé ; et dites-leur d’imaginer à leur tour 35 . » Il est le premier à montrer les circonvolutions et les interférences entre la persuasion et la contrainte qui multiplient sur tous les tons les formes de demandes de l’impossible : « Peuples de Bétique, je vous avais conseillé d’imaginer, et je vois que vous ne le faites pas : eh bien ! à présent je vous l’ordonne 36 … » Montesquieu, lui qui dénonce toutes les formes que peut avoir un pouvoir d’État de faire main basse sur les biens des personnes et sur les personnes elles-mêmes en assignant ses sujets à résidence sur le territoire du prince, inscrit l’invention du système de Law comme une de ces stratégies qui, loin de promouvoir le commerce, l’enraye et plonge le sujet dans la servitude et l’insécurité, forme essentielle de la privation de liberté. Il l’inscrit comme le dangereux homonyme de la juste invention des lettres de change, le faux-semblant de la mobilité et comme l’un des épisodes de l’aventure tyrannique. Remarquable est le fait que Montesquieu oppose

à l’économie du crédit l’économie de l’avarice, qui est comme au principe

d’un autre ordre : l’avarice « garde l’or et l’argent, parce que, comme elle ne veut pas consommer, elle aime des signes qui ne se détruisent point 37 . »

Admirable intelligence que celle de Montesquieu qui comprend que la durée des signes s’accompagne du refus de consommer et qui saisit le nœud commun ou l’équivalence entre consommation et destruction 38 . Intelligence étonnante de celui qui récuse toute pertinence de la raison

n

31. Id.

n

32. Ibid., p. 218.

n

33. « Il suivrait de la nature de la chose, que ces actions et billets s’anéantiraient de la même façon qu’ils se seraient établis », Montesquieu, L’Esprit des lois, t. XXII, 10.

n

34. Montesquieu, « Fragment d’un ancien mythologiste », Les Lettres persanes, lettre 142.

n

35. Id.

n

36. Id.

n

37. Montesquieu, L’Esprit des lois, t. XXII, 9.

n

38. J.-M. Rey, op. cit., p. 92.

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contraignante d’État, mais qui ne s’en aligne pas moins, pour ainsi dire, sur l’idéal de la seconde raison d’État qui est une raison d’économie de l’ensemble de la société, immanente au principe républicain de la vertu et consonant avec l’idéal autre de modération, qui rythme toute sa pensée. Montesquieu perçoit comment l’instabilité des signes exerce sa contagion sur les valeurs elles-mêmes et il est l’un des premiers à indiquer la puissance trompeuse de l’imagination en la matière, qui n’est pas seulement mise au principe de la valeur, mais « capable de devenir par elle-même la forme de paiement par excellence 39 », comme si l’imagination pouvait créer de la richesse. L’étonnement de Montesquieu qu’il nous fait partager est bien celui ressenti par le public devant l’introduction d’une loi qui semble elle- même susciter le crime 40 . En même temps que l’autoritarisme de l’action d’État, la politique financière d’État présente le dangereux pouvoir de produire une interver- sion généralisée des positions sociales. Le principe de la division sociale se trouve ébranlé en profondeur et, avec lui, la stabilité des positions, la légitimité des inégalités, la fonction d’équilibre des corps intermédiaires. Par un tour de passe-passe, comme l’explique Saint-Simon, le crédit prend aux uns pour donner aux autres 41 . Cette immense versatilité des positions sociales qui en consacre l’arbitraire signifie la destruction des rangs intermédiaires et de leur rôle de modération qui interdisait la venue du despotisme. Il semble ainsi, selon Montesquieu, qu’avec le crédit on perde un frein majeur contre l’ambition du despotisme et que l’on procède à la dissolution de tout bon régime politique, qu’il soit républicain ou monarchique 42 . Le système de Law s’appuie sur l’autoproclamation, sur la promesse et le renouvellement de la promesse. Il faut l’entendre de deux façons : comme réitération de la même promesse et comme substitution d’une promesse nouvelle à l’ancienne promesse abandonnée, changement des termes de la promesse, dès lors que les termes de l’ancienne promesse n’ont pu être tenus. Le discours de Law n’est fait que de promesses qui ne sont jamais tenues, « chacune venant annuler la précédente 43 ». Law fait ainsi de « l’oubli actif », nous dit l’auteur, presque un principe général de politique 44 , ce qui n’est pas sans rapport avec « la nécessaire amnésie portant sur le temps antérieur pour projeter une politique financière gagée tout entière sur le futur 45 ». Cela peut s’écrire ou se dessiner comme la figure d’un John Law en chevalier de la modernité et qui « aurait compris de cette façon unilatérale ce qu’il faudrait appeler le prix du savoir 46 ».

n

39. Ibid., p. 72.

n

40. Ibid., p. 53. « Après avoir ôté tous les moyens de lacer son argent, on ôte même la ressource de le garder chez soi ; ce qui était égal à un enlèvement fait par violence », Montesquieu, L’Esprit des lois, t. XXIX, 6, Œuvres complètes, t. II, p. 808.

n

41. Ibid., p. 113.

n

42. Ibid., p. 95. Montesquieu, L’Esprit des lois, t. II, 4.

n

43. J.-M. Rey, op. cit., p. 52.

n

44. Ibid., p. 134.

n

45. Ibid., p. 137.

n

46. Id.

J.-M. Rey, op. cit ., p. 52. n 44. Ibid ., p. 134. n 45. Ibid

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CAHIERS

PARUTIONS

Or, si Law ne peut instaurer son système, c’est du fait même du défaut de signature de celui qui tente de l’introduire. Le crédit du papier-monnaie ne peut s’établir sans faillite que si son introduction est directement liée, dans une relation d’entière immanence, à l’autorité préalable et incontestable de celui qui l’institue. Le crédit d’État ne peut se fonder par lui-même, il ne peut agir positivement (sans retour de balancier) que si son absence de garantie se trouve, pour ainsi dire, compensée par la confiance symbo- lique (le crédit moral et politique) de celui qui l’initie. C’est cette autorité comme préalable qui est le grand absent de l’entreprise de Law. À travers le modèle de Pancho Villa, l’auteur nous montre comment la signature de ce dernier était la véritable garantie de la valeur de la monnaie de papier mise en circulation.

Il faut que l’autorité soit là, en personne, et qu’elle soit le lieu d’un consensus

général, pour que se maintienne une garantie de cette nature. Pancho Villa

a compris ce que John Law ne pouvait se résoudre à admettre 47 .

À travers ce grand exemple, de même qu’à travers celui des assignats au moment de la Révolution française, ce qui se donne à entendre, c’est le pouvoir de la signature qui adhère à un moment révolutionnaire de foi publique générale. C’est un pouvoir analogue qui opère dans le temps d’une politique globale de rénovation du politique, comme c’est le cas avec l’institution de la Banque de France en brumaire par Napoléon 48 . Il faut, en somme, que la dimension de la garantie se trouve en quelque lieu du politique.

de la garantie se trouve en quelque lieu du politique. 138 138 Les deux infinis du

138 138

Les deux infinis du crédit

Le crédit introduit à l’ère de la promesse et à celle du soupçon. « Il est très frappant de voir que cette ère du soupçon commence précisément au moment même où “le crédit” trouve sa plus grande extension, où il se présente 49 . » Il faut tenter de creuser toujours plus bas dans l’analyse généalogique de cette concomitance entre les deux : promesse et soupçon. L’auteur ne cesse de ruminer cette question : comment le crédit a-t-il pu entrer dans les mœurs au moment de sa banqueroute ? À travers différentes retouches d’écriture sur un même tableau, ou différentes esquisses nouvelles d’un même motif qui composent autant de tableaux, J.-M. Rey montre l’étrange connivence entre ce que nous pourrions appeler les deux infinis du crédit : l’infini de la création et l’infini de la décréation. Le thème de la création et de son envers en est indissociable : « Pourquoi voit-on fréquemment revenir depuis la banqueroute de 1720, sous des formes presque identiques, l’idée selon laquelle “le crédit” crée 50 ? » interroge l’auteur. Le crédit est en effet, en économie politique, d’une manière qui vient essaimer dans tout l’être de notre civilisation, comme notre nouvel infini. Cette infinité n’est pas accidentelle mais consubstantielle à la mise en

n

47. Ibid., p. 187.

n

48. Ibid., p. 47.

n

49. Ibid., p. 23.

n

50. Ibid., p. 81.

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absence de la substance. Le crédit représente l’infinité de la promesse du mieux-être, d’un perfectionnement indéfini. « Pour avoir quelque chance d’être accepté, “le crédit” nouveau doit en somme se donner comme ne connaissant pas de limites 51 . » Cette illimitation, dont l’auteur nous montre combien Alexandre Dumas en est le grand narrateur dans le chapitre du Comte de Monte-Cristo intitulé « Le crédit illimité », représente le risque inhérent au crédit, au point que l’idée même de lui poser des limites relève de la gageure.

C’est comme un développement programmé que rien ne viendrait inter- rompre, que rien ne viendrait enrayer ; si ce n’est la catastrophe, c’est-à-dire le moment où l’ensemble bascule dans la destruction, dans l’écroulement, la ruine : la mort même 52 .

Or, ce faisant, le crédit établit inlassablement la mobilité de la conversion de la naissance en mort et de la mort en naissance, presque au sens des grandeurs négatives de Kant, à ceci près qu’il n’y aurait pas là un des deux pôles qui serait le radical et l’autre le dérivé. Le crédit nous jette dans la condition d’être sous le signe de l’infinie puissance du croire et du « décroire » ; il nous annonce toujours simultanément la double nouvelle. La puissance de la confiance se mesure à l’étendue de sa fragilité, et les mêmes bribes de parole s’avèrent capables de le faire paraître et disparaître, l’un à proportion de l’autre. Tout se passe comme s’il y avait co-naissance de la vie et de la mort, de ce qui se constitue et de ce qui se ruine. Les forces de l’une rehaussent d’autant les forces de l’autre. On comprend dès lors les raisons pour lesquelles les forces de la promesse (que le crédit cristallise) l’emportent sur celles de la conscience certaine de son désastre. Et pourquoi la banqueroute, loin de sonner le glas de la promesse, redouble l’espérance. Car la contingence s’y montre égale des deux côtés, ce qui livre le sujet à ce qui, dans son affectivité, tranche. La valeur est livrée au pouvoir absolu des affects : « Les affects apparaissent sous un jour totalement inconnu, dotés d’un pouvoir en quelque sorte illimité 53 . » La condition universelle de ces deux infinis jette le sujet dans l’ère du soupçon et de la dette insolvable. On fait comme si l’on ne devait pas payer, et le fantôme de la dette hante le crédit comme son ombre. C’est le spectre du crédit, ce qui l’éloigne et l’attire, qui en fait notre fascination. Cela n’est pas fait pour lui opposer des limites, ou le circonscrire. Son inextinguible incendie se propage avec ceux-là mêmes qui veulent l’éteindre. Les dettes s’accumulent à l’infini comme le remarque fort justement Kant, et l’inven- tion ingénieuse est le ressort même de la guerre. Rien d’étonnant à ce que l’on en arrive à une situation où tout repose sur une dette insolvable, une dette que l’on n’est plus en mesure d’acquitter et qui n’est plus que le signe de l’ampleur du règne du rien.

n

51. Ibid., p. 85.

n

52. Ibid., p. 185.

n

53. Ibid., p. 101.

du règne du rien. n 51. Ibid ., p. 85. n 52. Ibid ., p. 185.

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CAHIERS

depuis www.cairn.info - - PHILOsOPHIques CAHIERS 140 140 PARUTIONS Le sort de la valeur L’introduction du

140 140

PARUTIONS

Le sort de la valeur

L’introduction du paradigme du crédit procède à un dérèglement des

significations et à une incertitude générale sur les valeurs. À l’instar de cette institution, on assisterait, selon l’auteur, à deux opérations conjuguées de délégitimation. La première est le grand amalgame qui s’ensuit entre les différentes valeurs, du fait d’un glissement permanent des effets du crédit (et ses deux infinis) d’un domaine de valeur sur un autre et, par là même,

à des empiétements incessants entre les ordres de valeur qui confinent à

la confusion des sentiments sur la valeur en général. La seconde est le soupçon qui se porte désormais sur chaque valeur, dès lors que celle-ci est rapportée à l’opération du geste qui la pose et, par là, à la contingence de l’évaluation. L’écriture réflexive de Marivaux est l’exploration de ce bord. L’introduction du crédit joue un rôle de dissolvant sur toutes les valeurs en remontant à un geste qui met à nu le caractère tout relatif de la valeur, puisqu’elle est entièrement dépendante de l’évaluation. L’installation du crédit touche à l’assise de tout credo 54 .

En 1720 et en 1790, selon certains analystes, on a touché à la valeur même de la substance, la valeur de la valeur, à ce qui semblait avoir jusqu’alors toutes les garanties pour se transmettre dans le temps 55 .

Tous les ressorts de la politique en sont affectés, mais également la civilisation dans son ensemble. Le reflux du soupçon du lieu des signes à celui des valeurs, que le terme même de « valeur » vient consacrer, définit l’ère du crédit comme l’avène- ment d’un nouveau temps de la croyance. Le crédit repose sur le fait de

tout gager sur l’avenir et vit du report des garanties sur ce qu’il y a de plus contingent, sur le futur le plus indéterminé. Cette croyance est intrinsèque

à la nature même du capitalisme et, comme le fait remarquer l’économiste

Joseph Schumpeter 56 , à la découverte analytique du capitalisme qui s’élève

à la conscience de soi et se découvre, selon les mots de Marc Bloch, comme

« un régime qui mourrait d’un apurement simultané de tous les comptes 57 ». Le crédit est aussi fortement lié à la réalité de l’idée de progrès qui, aussi paradoxal que cela paraisse pour un défenseur des Lumières, relève d’une foi pure 58 . J.-M. Rey souligne comment les différentes idéologies du progrès viennent étayer la mainmise de l’avenir sur le présent. Nous saisissons cette vérité dès lors que nous pensons les liens entre le progrès et le crédit, de sorte que l’on pourrait dire que le « progrès » s’établit dans la mouvance du crédit autant que le crédit sur l’idée de progrès. Il y a là une conjonc- tion historique tout à fait nécessaire entre les deux. L’éclairage commun découvre alors que le progrès, arrimé qu’il est à la mouvance du crédit,

n

54. Ibid., p. 323.

n

55. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, p. 9.

n

56. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, p. 28.

n

57. J.-M. Rey, art. cit.

n

58. Une expression radicale et très abrupte de cette identification de l’idée de progrès comme relevant d’une pure et simple foi en lui se trouve dans cet aphorisme de Kafka : « Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà produit. Cela ne serait pas une croyance », dans « Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin », Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard, 1980, p. 54.

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bien plus que l’inverse, prend appui sur une absolue fragilité et comporte, comme son écho, le refrain de la hantise de la ruine. Le crédit est la marque des temps nouveaux qui ne mettent pas fin à la croyance, mais qui vivent plutôt de ses survivances et de ses métamorphoses.

La fin des grandes croyances serait pour nous le moment où différents régimes de crédit semblent proliférer, paraissent s’imposer avec la plus grande nécessité ; le moment aussi où le crédit devient – dans divers domaines qui n’ont strictement rien à voir avec l’économie – le lieu des expériences les plus contradictoires, les plus exposées 59 .

La croyance ne disparaît pas, elle se déploie en tous sens dans l’effer- vescence de ses manifestations les plus diverses et l’instabilité la plus immaîtrisable. Temps du désordre des croyances bien plus que de leur effacement, de leur non-règlement. La circulation des valeurs, placée sous le signe du crédit, y rencontre un puissant dissolvant. Mais également son conservateur irréductible, pourrait-on dire. C’est la raison pour laquelle l’éclipse du théologico-politique représente plutôt la façon dont ce dernier essaime, sans rituel qui puisse le régler et l’ordonner. Un des intérêts de la réflexion de l’auteur – et non des moindres – est de nous faire comprendre comment l’effacement des croyances reli- gieuses classiques est le passage à un autre régime d’ascendant de la croyance. Ce qui advient est bien de l’ordre d’un mystère, pour lequel la langue disponible, et peut-être la meilleure des langues, est celle de la transsubstantiation chrétienne. La magie du papier-monnaie touche au secret des transmutations de l’alchimie et au mystère de la transsubstantiation, selon les lignes ici d’une double analogie. Le mystère du papier-monnaie tient à ce que sa valeur est aussi ce qui est susceptible d’en produire la destruction irrémédiable ; ce qui le garantit est ce qui est à même d’introduire la ruine violente dans tout le système. En ces temps de raison, l’économie politique et son empiétement sur les régimes de tout système de valeurs font resurgir la dimension du mystère :

L’espèce de rite (lié à une croyance) par lequel se produit un changement brusque d’état, une véritable modification qui affecte la substance elle-même en son entier 60 .

À l’instar de ce que dit J.-M. Rey, ne pourrait-on pas dire que, de même que Marx repère un mystère du secret de la marchandise et le déchiffre dans une langue théologique, il y a un mystère du crédit qui requiert un déchiffrement analogue ? N’y aurait-il pas lieu de se demander quelle est la nature des interactions entre ces deux « mystères » de la valeur hétérogènes entre eux et le réseau théologico-économique qu’ils forment, contemporain du retrait de l’exposition exotérique du théologico-politique ? De quoi ce réseau de mystères sur la nature de la valeur est-il l’exposant ? Sous ce jour, le crédit, sous une acception qui déborde l’économique, n’est-il pas, demande l’auteur, la figure laïcisée, obligée, de valeurs

n

59. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, p. 34.

n

60. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, p. 130.

59. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre , p. 34. n 60. J.-M. Rey, Le Temps

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CAHIERS

depuis www.cairn.info - - PHILOsOPHIques CAHIERS 142 142 PARUTIONS antérieures à très forte teneur

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PARUTIONS

antérieures à très forte teneur religieuse ? N’avons-nous pas affaire à un des noms contemporains du divin, ce en quoi nous sommes encore pieux, selon la formule de Nietzsche 61 ? « Immense trouble, écrit J.-M. Rey, qui advient à une civilisation qui pour l’essentiel se serait établie sur des valeurs immanentes, qui ne se serait pas donné les moyens de mesurer l’immense part de “croyance” qu’elle déploie en toutes directions 62 », et que l’usage du terme de « crise », nullement à la mesure de la situation, ne serait là que pour dénier. Car, avec le mystère du crédit, le trouble jeté sur la valeur touche à ce qui va bien plus loin qu’une aliénation dont on pourrait un jour espérer se libérer, qui connaîtrait ses « causes » et ses « responsables ». Il y a là une substitution dans le domaine des croyances et un changement de modalité comme de rythme de leurs cours qui ne sont pas relevables. De là la multiplication des artefacts pour faire croire à des valeurs pour ainsi dire démystifiées et les maintenir sans innocence, c’est-à-dire bien que l’on en connaisse l’origine purement contingente, qui est celle du crédit. Mais qui reconduit à son mystère dans le moment même où on perce le secret de leur absolutisation. Or, si la substitution de ces succédanés de religion 63 est indépassable et si sa reconfiguration du théologique y est obligée, c’est bien qu’il ne s’agit pas d’une vérité de fait et d’un état de transition historique dont on pourrait espérer se déprendre, mais bien d’une vérité de nécessité.

[Le temps venu est celui] dans lequel « le crédit » apparaît tout à la fois dans les formes de la plus grande contingence et sous le signe de la plus grande nécessité, cherchant à conjoindre ces deux pôles antagonistes 64 .

Aussi y aurait-il quelque naïveté, pour ne pas dire quelque niaiserie, à se contenter d’en dénoncer le semblant ou à rêver d’un état hors-crédit, car ici, si semblant il y a, ce faux-semblant est aussi un vrai semblant, un semblant très nécessaire, dont l’institution est irréversible, si allergique soit ce semblant à toute vraisemblance comme à toute vérité naturelle. « Une sorte de semblant obligé, à plus d’un titre 65 », un semblant, nous dit l’auteur, plus que nécessaire 66 . Le crédit représente un des faits irrésistibles de la modernité. L’antinomie tient justement à cette double invincibilité : celle du crédit, chose illimitée quantitativement comme qualitativement (touchant toutes les sphères de l’existence) ; celle de l’étonnante précarité des valeurs (la variabilité, l’instabilité, le passage du tout au rien, la conjonction de la promesse et du désastre). L’homme moderne entre dans un univers où le néant le dispute à l’instant avec l’infini du tout. Ce n’est plus même qu’il suffise de très peu de chose pour que ce qui est « au plus haut » s’effondre d’un seul coup, mais il n’est plus même question de deux temps : le temps du croire et celui du « décroire », le temps de la promesse et celui du soupçon. Comme le montre Musil, il n’est plus nécessaire qu’il y ait un

n

61. Ibid., p. 322-323.

n

62. Ibid., p. 331.

n

63. Ibid., p. 336.

n

64. Ibid., p. 35.

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65. Id.

n

66. J.-M. Rey, art. cit.

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NOTE DE LECTURE

événement discernable, assignable, pour que le « Il arrive » ait lieu, pour que règne le retrait de crédit. La catastrophe est la conscience de ce qu’une certaine forme de « dette » croît et de ce qu’on n’est plus en mesure de l’acquitter, qu’elle est insolvable. Il faut gager sur le crédit ; l’insolvabilité ne peut que croître. La catastrophe n’est plus l’effondrement redouté d’un ordre stable, elle est devenue le cours ordinaire, « elle ne cesse d’avoir lieu sous des formes que rien ne signale à l’attention 67 ». Tout se passe comme si l’exception était devenue la règle et qu’elle se présente sous des formes inouïes et dans des circonstances incessantes et si imprévisibles qu’elle semble se soustraire à la représentation 68 . Le crédit, illimité, devient la Chose, monstre énigmatique et absent. Elle arrive comme un « non-lieu » et un « non-événement ». La façon dont Musil décline les manières dont se constituent des objets débiteurs et dont nous devenons débiteurs de nos signes sur lesquels nous avons gagé nos valeurs est ici éloquente. Nous avons affaire au devenir ordinaire de l’extraordinaire. Il n’est plus besoin d’une expérience événementielle de la catastrophe, d’un « Il arrive », car, désormais, l’expérience est la catastrophe. « Expérience » de l’assassinat de l’expérience, sans doute, qui revêt un caractère autrement redoutable avec ce dont Quinet nous instruit : le risque non plus d’une destitution de l’absolu de la valeur et d’une instabilité totale de tout ce qui est tenu pour une valeur, même relative, mais un mal bien plus proche de la mort même, à savoir le risque de l’anéantissement de toute valeur et de la production de peuples débiteurs des crédits passés antérieurement. Âge du débit des peuples serfs par rapport à d’autres dans un même temps, certes, mais aussi – fait bien plus grave – âge de la dette insolvable des générations présentes par rapport aux générations antérieures, universalité de tous les peuples devenus débiteurs et mis dans l’incapacité de faire autre chose que de tenter – vainement – de résorber une dette insol- vable. C’est l’humanité tout entière qui se trouve ainsi endettée, insolvable et ruinée, livrée à la banqueroute. Quinet se prend à penser le cas d’une humanité qui aurait à payer ses dettes ; cas limite qui fait voir comment une telle humanité serait vouée à sa propre destruction ; cas qui est presque une situation proche du sublime :

« L’imagination s’épuise avant seulement de comprendre une semblable

créance. » L’impossibilité de régler tout le passif est grandement significative de l’impasse du temps du crédit et des conséquences que ce spectre de la dette insolvable, qui accompagne cette foi dans le crédit comme son ombre, fait immédiatement peser sur l’humanité : l’homme débiteur ne pourrait plus penser à autre chose. J.-M. Rey cite l’extraordinaire formule de Quinet :

« L’horizon disparaît, l’homme s’efface ; il ne reste qu’un débiteur. Nous

avons vu ainsi plusieurs fois défaillir et s’éteindre la conscience du genre humain 69 . » Le péril ici n’est rien d’autre que celui de l’anéantissement de toute valeur, et de la mort de l’humain. L’auteur cite à nouveau Quinet :

n

67. J.-M. Rey, op. cit., p. 334.

n

68. Id.

n

69. Ibid., cité p. 283.

Quinet : n 67. J.-M. Rey, op. cit ., p. 334. n 68. Id . n

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CAHIERS

depuis www.cairn.info - - PHILOsOPHIques CAHIERS 144 144 PARUTIONS « Le dernier terme de cette progression

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PARUTIONS

« Le dernier terme de cette progression serait l’extirpation totale de la conscience, non d’un peuple, mais du genre humain 70 . » À ce point, l’auteur met en relation l’horizon futur de cette dette insolvable pour l’ensemble de l’humanité avec la manière très ironique qu’a le génie de Marx d’annoncer la venue d’un temps où le titre de l’enrichissement inverserait sa valeur et tiendrait précisément à la plus forte quantité d’un endettement dont l’insolvabilité serait tolérée et gratifiée 71 . Mais Marx ne l’analyse que dans le but de discréditer le temps du crédit et de prophétiser un autre temps qui serait dégagé des impasses du capitalisme qui lui sont directement liées. La variation imaginaire de Quinet, attentif au problème de la responsabilité intergénérationnelle, est davantage propre à nous faire entendre, dans le cercle de ce semblant obligé et définitif, la coexistence au temps du crédit de deux injonctions contradictoires : celle du devoir de payer ses dettes et de garder mémoire de ses promesses ; celle – apparemment seulement contradictoire – de ne pas en intimer l’ordre à autrui au point de le conduire à l’anéantissement de toute dignité d’homme en tant que créateur de valeurs et à sa propre mort. Quinet nous force à penser la difficulté de rendre justice face à une situation d’hypothèque de l’ensemble du corps social. La question se pose de savoir si une génération doit solder les comptes des générations qui l’ont précédée et si l’on est en droit de faire obligation inconditionnelle à une société de régler ses dettes, quel qu’en soit le prix pour sa communauté. Nous entrons là dans l’espace des dilemmes entre les devoirs que le crédit entraîne, de l’impossibi- lité autant que de l’injustice qu’il y aurait à tenir inconditionnellement à une rigueur en la matière. Ce qui pose la question de notre double obligation à la mémoire et à l’oubli ; une antinomie avec laquelle il faut vivre et que le rêve de De Tracy d’une économie et d’une politique strictement rivées au présent 72 , afin de se dérober à cette difficulté, ne peut guère conjurer. La conséquence en est que le temps du crédit met en péril l’existence même de la communauté dans le même temps où il ne saurait être question de s’en passer. N’est-ce pas le temps où, comme le souligne Montesquieu et le rappelle l’auteur,

on a cherché à soumettre à une transaction financière ce qui ne saurait avoir de prix : ce par quoi une partie de l’espèce humaine – ce qui s’appelle une « nation » ou un « peuple » – se rassemble pour vivre en commun, cette chose éminemment fragile qui est à la racine des principales conventions 73 .

L’expérience de l’ère du crédit est celle de la fragilité constitutive de la communauté : « Ce qui caractérise l’époque est avant tout la découverte d’une fragilité particulière du lien communautaire 74 . » Le temps du crédit compromet particulièrement ce qui relève du hors de prix 75 .

n

70. Ibid., cité p. 285.

n

71. Ibid., p. 286.

n

72. Ibid., p. 289 sqq.

n

73. Ibid., p. 95.

n

74. Ibid., p. 331.

n

75. On pourrait à cet égard rapprocher la réflexion de J.-M. Rey de celle de M. Hénaff dans Le Prix de la vérité (Paris, Éditions du Seuil, 2002). Les deux réflexions sont convergentes, et cela bien que la question du don cérémoniel et du contre-don représente une tout autre grille de lecture et pratique d’écriture que celles de J.-M. Rey.

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NOTE DE LECTURE

La fiction à l’œuvre

La fiction est le meilleur moyen de rendre compte et de faire le procès de l’illimitation du crédit et de son absence de dehors, sans que la dénonciation efface son caractère de compte humain. Elle est la promptitude de l’œil de l’esprit. La mise en fable est nécessaire pour montrer que nous sommes dans cet étrange battement, dans ce mouvement d’apparition et de disparition du crédit 76 . Si la quantité d’imaginaire et la densité en fiction que comporte l’opé- ration de crédit peuvent être bien mieux mises en évidence par des fictions romancées, c’est du fait même de l’étrange pouvoir de la fiction critique. Elle ne dénonce jamais sans reconnaître le prix de l’irréel. Davantage, c’est en poussant ce « réel » à ses extrêmes qu’elle en exhibe les conditions cachées. En ce sens, l’écriture fictionnelle est une exploration du réel par un art de la radicalité. Les écrivains, nous dit J.-M. Rey, ne se donnent pas les moyens ; ils inventent les moyens de démonter les rouages de l’imaginaire et de son énergie spirituelle en établissant des passerelles entre des phéno- mènes en apparence séparés par l’art de rapprocher les choses les plus hétérogènes 77 . L’écriture fictionnelle a, selon la belle expression de l’auteur, « un pouvoir d’éreintement très fort 78 » dans la dénonciation de l’illusion, parce qu’elle touche la vérité du semblant qui ne se trouve pas là où on se la figure. Or, elle peut être ainsi l’exposant de la force de l’imaginaire du fait de sa puissance de transfert d’un mécanisme hors de ce qui paraît être son champ et de sa translation dans d’autres champs, où se révèle ce qui, dans son champ apparemment propre, était tenu dans l’ombre. C’est ainsi que l’expérience fictive, que ce soit celle de Montesquieu ou de Valéry, en faisant passer un nœud de réalités de son régime moyen à son régime extrême et, simultanément, d’un registre de réalité à un autre, représente une expérimentation qui n’est pas sans apporter des preuves. L’éclairage critique que la fiction porte sur le processus du crédit et sur son ambiva- lence indique la parenté entre l’économique et l’esthétique, au point que la nouvelle économie appelle à une nouvelle esthétique. Dès Le Temps du crédit et dans la perspective d’en faire, plus tard, application à l’œuvre d’art, J.-M. Rey soutient l’étrange proximité entre le regard de l’œuvre d’art sur le crédit, propre à en être le regard le plus lucide et troublant, et le travail de l’œuvre d’art elle-même et la façon qu’elle a de faire travailler le crédit à son propre compte :

Avec un épisode comme celui de la banqueroute, ne sommes-nous pas dans un moment où une éthique appelle tout particulièrement une esthétique, comme un complément obligé ? Ne sommes-nous pas dans un espace où la mise au jour de valeurs (de tous ordres) malmenées doit s’accomplir par l’invention continuelle de fables ou d’histoires en tous sens autant que par l’analyse ? Ne sommes-nous pas avant tout dans des problèmes de façon 79 ?

n

76. J.-M. Rey, op. cit., p. 265.

n

77. J.-M. Rey, art. cit.

n

78. Id.

n

79. J.-M. Rey, op. cit., p. 60-61.

p. 265. n 77. J.-M. Rey, art. cit. n 78. Id . n 79. J.-M. Rey,

145 145145145

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Le caractère obligé du crédit (et son indépassable principe d’illimitation) est tel que

[l’]on parlera, de quelque chose comme la nécessité d’en passer par des artefacts de cette espèce dans un grand nombre d’opérations qui ont trait, d’une manière ou d’une autre, au fait de l’œuvre 80 .

Façons de « nous »

Ces façons sont d’abord des façons de « nous ». Un des fils directeurs de la recherche de J.-M. Rey, qui en ponctue et scande l’étude, est le pressentiment qui l’avertit de relations cachées et de connivences sourdes entre le phénomène du crédit et l’apparition d’un « nous » essentiellement improbable, sujet à se transformer, lieu de transition, qui est voué à l’héritage de la promesse faite en notre nom, qui ne parvient pas à coïncider avec lui-même 81 . C’est le pres- sentiment qu’il existe entre eux deux des relations qui échapperont toujours partiellement à la réflexion la plus analytique et à la profération la plus précise ou la plus tâtonnante, à une expérience qui, pour reprendre une formule de Georges Bataille, ne se peut communiquer que par des « liens de silence 82 ». Il y a toujours, à la source d’une opération de crédit, un « nous » parti en reconnaissance. Le vocable de « crédit », du fait même de son caractère glissant, revêt le caractère de l’improbable au point qu’il requiert lui-même d’avancer, comme en éclaireur, un « nous » improbable. Ou plutôt, à son irruption, se révèle d’autant plus fortement à découvert le fait que tout « nous » est une réalité improbable qui, de tous les côtés, a sans doute partie liée avec lui 83 ; ce singulier pluriel est le lieu de passage vers un avenir dont il antidate l’existence. S’y montre la façon dont, gagé sur le report dans l’avenir, sur le différé, le « nous » opère comme un sujet qui ne parvient pas à coïncider avec lui-même 84 . Le « nous » est à l’œuvre dans toute procédure qui engage dans un avenir incertain, et il l’est toujours dans une sorte de fragilité constitu- tive 85 . Le crédit montre comment le « nous » peut être promis à l’impossible. Cela donne la vague impression qu’avec le crédit, comme en témoigne la menace des « peuples débiteurs », le « nous » a perdu son innocence 86 et toute univocité. Il est lui-même objet de débat et met l’entre-nous à la question. Le crédit met à nu le processus de constitution du « nous » et ce qui vient menacer son existence 87 . Le crédit avance toujours un « nous » précaire, sur lequel il compte, dessine à la fois un nœud de garantie et une zone d’incertitude, le levier et le point d’application de la défaillance, de

le levier et le point d’application de la défaillance, de 146 146 n 80. Id .

146 146

n

80. Id.

n

81. Ibid., p. 11.

n

82. « L’expérience ne peut être communiquée si des liens de silence, d’effacement, de distance, ne changent pas ceux qu’elle met en jeu », G. Bataille, « L’expérience intérieure », dans La Somme athéologique, Paris, Gallimard, 1973, t. V, p. 42.

n

83. Id.

n

84. Id.

n

85. Ibid., p. 35.

n

86. « Quel est donc ce “nous” qui pourrait vouloir une telle chose ? Est-ce à strictement parler un “nous” qui a contracté de telles dettes ? Pourquoi est-on conduit sans cesse dans ce type de propos à effectuer des divisions dans le “nous” même ? À quoi un tel mouvement peut-il bien correspondre ? Faut-il supposer que le “nous” a perdu ce qu’on nommerait son innocence ? » Ibid., p. 281.

n

87. Ibid., p. 301-302.

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ce qui se rétracte ou se défait ; ce qui unit par avance et ce qui se divise, l’organe de la fidélité et de la trahison. Le « nous » unit et divise, il est ce avec quoi je pars en reconnaissance et ce avec quoi je ne me reconnais plus, entraînant plus loin un autre « nous ». La précarité du crédit est une règle d’engendrement du déplacement du « nous ». Elle donne lieu à la constitu- tion comme à la défection du « nous », à des formes de scissiparité, à une guerre des « nous » (qui se déterminent par leur inimitié, l’un toujours contre l’autre) qui dessine des lignes de front qui ne sont jamais définies mais toujours mouvantes, offrant le spectacle de paysages transfuges. La réflexion de l’auteur sur l’autorité de tout « nous », sur les périls que ce petit mot recèle et les engagements qu’il enveloppe, sur son économie et les formes de transmission qu’il engage, ne date pas d’hier et travaille l’ensemble de l’œuvre de J.-M. Rey. Elle est, pour ainsi dire, au centre de sa pensée et se retrouve dans tout le parcours de sa réflexion. Elle revêt ici un relief particulier avec la question du crédit. Celui-ci « n’est-il pas secrètement à l’œuvre dans toutes les formes de recours au “nous 88 ” ? » Le crédit fait vaciller les formes les plus reconnues de l’autorité, mais il est l’essai même du geste de s’autoriser, et sa demande, qui conjugue bien une façon de postuler, s’articule avec ce qui est de l’ordre de l’institution, non au sens de ce qui est institué, mais au sens de ce qui est instituant. Dans l’univers de l’économie et du politique, le crédit doit prendre effet dans du réel. Il ne peut donc s’appuyer radicalement et abruptement sur l’absence de toute garantie, il faut qu’il en allègue une forme de concrétion. À ce titre, il doit s’appuyer sur une forme de cristallisation de la croyance. Or, ce « nous » entre concrétude et absence est précisément ce dont le « nous » de l’œuvre n’a pas besoin ; pas de cette façon. Ainsi, des façons de « nous » sont misées dans l’écriture de l’œuvre « sans rapport » avec la réalité du politique qui est toujours, quoi qu’on en ait, indissociable de la vérité effective de la chose, tout en entretenant de très loin, à distance d’un univers à l’autre, des rapports. Les façons de « nous » sont ainsi en jeu dans toutes les manières de transits antagonistes de la fonction du crédit. Le crédit est le lieu d’une dispute, d’un dialogue et d’un différend, c’est-à-dire d’un conflit sur fond d’hétérogénéité, entre le « nous » qui se constitue dans une communauté et en est, d’un côté, l’avance et, de l’autre, le « nous » d’un sujet singulier qui l’avance à ce temps du singulier pluriel, dans une tout autre perspective :

celle d’un mouvement d’« affranchissement » et d’une volte majeure pour contrer – et plutôt sous le mode de la subversion que de la résistance – les formes d’assujettissement que des « nous » institués et constitués ont établies. Situation de dialogue et de tension très forte entre le nous de la communauté présente et

un « nous » toujours improbable qui est comme l’horizon de l’élaboration théorique ou du travail poétique ; un « nous » irréel, insaisissable même, qui serait tout à la fois l’adresse de ce travail et le lieu de son accomplissement 89 .

n

88. Ibid., p. 42.

n

89. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, p. 37.

8 9 . n 88. Ibid ., p. 42. n 89. J.-M. Rey, Les Promesses de

147147147 147

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Ce « nous » est à la fois l’adresse de l’œuvre et son opérateur ; il est ce qui marque et ce qui comble l’écart entre la promesse de l’œuvre à venir et son accomplissement, et comme la condition majeure de l’existence de l’œuvre, le geste éclaireur du livre imaginaire. Il est l’acte de desserrer l’étau du fiduciaire, de s’y soustraire, tout en le jouant différemment, en l’instituant autrement. Ici, l’institution imaginaire du crédit ne rend pas le même son. Il conviendrait d’en parler dans le style philosophique et généalogique de la pensée nietzschéenne sur le « nous » et dans les termes que nous rappelle Bataille 90 . Terme constamment à l’œuvre dans l’écriture de Nietzsche et qui se porte nommément sur un des objets qu’il aura partiellement exploré :

la puissance de la dette et du crédit. Une inflexion toutefois différente du fait que l’époque du crédit est ce moment où l’on est contraint de constater une perte d’aura 91 – en un sens benjaminien – sur ce que nous appelons les œuvres, de la même façon qu’il est sur le plan directement politique, comme nous l’avons vu, une perte de substantification des croyances sur un plan théologico-politique. Le « nous » singulier prend appui sur sa propre fragilité, s’avoue sa propre absence de garantie. On pourrait presque dire qu’il est le « nous des sans-nous », si ce n’était trop éloquent, et, par là même, l’exhibition d’une arrogance, celle du subterfuge de la faible force et la tentation de l’univocité : celle de compter sur le discrédit. Or, il n’en est rien. Le « nous » de l’œuvre sur fond d’absence d’œuvre, de l’aura démystifiée ou dépersonnalisée, avance une forme paradoxale de crédit qui n’en est pas la simple destitution et qui fait l’écriture même de l’œuvre.

destitution et qui fait l’écriture même de l’œuvre. 148 148 La mesure de l’œuvre C’est de

148 148

La mesure de l’œuvre

C’est de ce constat que peut s’entendre l’exposition définitive à des antinomies, mais aussi le surgissement de formes conjointes d’établissement de l’universalité du crédit comme de déprises qui lui sont immanentes. Tout le travail de l’œuvre est de faire travailler autrement le paradigme et de contrer le « nous » dominant de l’empire du crédit par l’opposition de « nous » plus évasifs, plus aventureux, ceux du pari sur l’œuvre, des formes de croyance de l’écrivain à l’œuvre et aux différents crédits dont l’œuvre est le lieu d’aménagement. La seule riposte paraît ainsi consister dans le fait de mettre à son actif une tout autre forme de négociation et d’entretien du crédit, et qui s’oppose à la première, en travaillant autrement le même paradigme. C’est la foi de l’écrivain, de l’artiste, du penseur, de celui qui fait se conjoindre l’œuvre avec l’absence d’œuvre, qui biaise avec l’artefact et combat la fiction par les moyens de la fiction, sans chercher un quelconque « dehors » du crédit, mais en lui conférant un autre cours. La réflexion de J.-M. Rey noue les fils d’un problème : celui du mode de relation entre deux modalités tout à fait différentes de faire jouer l’absence de garantie. Car il revient à l’écrivain de constituer un crédit selon l’idiome qui lui est singulier. Ici, à la différence de ce qui se passe dans l’univers

n

90. Voir G. Bataille, « Nietzsche seul s’est rendu solidaire de moi – disant nous », dans « Sur Nietzsche », La Somme athéologique, t. VI, p. 27.

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91. J.-M. Rey, op. cit., p. 39.

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politique, la fiction peut se donner libre cours, c’est-à-dire s’autoriser en créditant à découvert la destitution de toute autorité. Il n’y a pas lieu de feindre une autorité extérieure au mouvement même de l’acte de se créditer, l’intérêt de l’humanité ou le crédit public de l’État. Dans l’univers de la fiction et de l’art, où le crédit est pour ainsi dire « dans son élément », l’écrivain peut se lancer dans l’expérience de l’illimité, alors même que, sur le plan économique et politique, l’illimité du crédit qui en est sourdement la règle 92 en est le risque majeur 93 ; l’écrivain peut défendre un certain illimité, sous une forme quelque peu mégalomaniaque, par où la traversée de l’apeiron permet de le mesurer et, par là même, de mesurer notre finitude. C’est dans l’art que le sublime du crédit peut avoir lieu ; c’est là où, pour reprendre la formule si évocatrice de l’auteur, « l’annonce renouvelée de notre finitude s’accomplit sous couvert d’un certain illimité 94 ». C’est là que le partage du singulier ne se place plus sous la dépendance de l’assentiment de la pluralité et ne prétend pas répondre à une demande de la communauté. L’écriture, en somme, change de « milieu », comme on parle des éléments cosmiques que sont l’eau, l’air, le feu ou la terre. De milieu, c’est-à-dire qu’il n’est pas question ici de changer de moyen ou de médiation pour viser la même fin que celle du politique. Or, pour « réaliser » (dans l’équivoque de l’acception anglaise et de celle, française, de ce terme) l’accomplissement de cet inaccomplissement, ne faut-il pas toute la distance de la plume et l’abri du papier ? Il faut changer d’univers, et le faire toutefois sans quitter en rien le monde de l’immanence, et sans cesser de s’affronter à un péril, au risque de catastrophes symboliques tout aussi retentissantes pour le sujet mais d’un autre ordre. Ce changement d’univers se mesure à ce fait que l’écriture crédite ce qu’elle discrédite au moment même où elle peut jouer du crédit et du discrédit sans se ruiner. Tout au contraire, elle ne se trouve qu’à soutenir l’ambivalence. Ainsi, écrit l’auteur à partir d’Artaud :

Ne s’agit-il pas ici aussi, dans le même mouvement, d’écrire pour mettre en question dans la langue même le « crédit » qu’on accorde à cette même langue ? L’écriture n’est-elle pas (avant toute autre chose) une opération singulière de cette nature ? Une opération qui consisterait tout autant à faire qu’à défaire, tout autant à façonner qu’à examiner les présupposés de ce qui est mis en œuvre 95 .

Comme si, dans l’œuvre, le principe de non-contradiction n’avait plus cours et que la proximité du crédit avec la banqueroute n’était pas la forme de son péril. Comme si la force de l’écriture était de se déprendre à l’infini et, par là, de se prendre au jeu de l’infini. Car il est tout autant question de faire le plus grand crédit à la langue, de se laisser guider par elle, de tirer parti des chances qu’elle peut offrir 96 , et de la surprendre en flagrant délit de

n

92. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, p. 85.

n

93. Ibid., p. 185.

n

94. J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, p. 103.

n

95. Ibid., p. 83.

n

96. Ibid., p. 117.

J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre , p. 103. n 95. Ibid ., p. 83. n

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sa défection, les deux conjointement, en trouvant sa formule d’ambivalence et de suspens de la contradiction. Cela peut-il se faire tension ? Non certes, mais le problème ici n’est plus celui de la feinte du garant ; ce problème-là s’est, en tant que tel, évaporé. Il s’est déplacé sur un autre plan que celui de l’autorité. L’écriture joue constamment de l’acte d’accorder et de retirer son crédit ; elle est, en ce sens, comme le jeu de Winnicott, ce qui se rapporte à de l’objet transitionnel. Entre l’abus des mots ou la violation négligée de la langue et la façon dont l’écrivain s’attaque à la langue et revendique son geste, il y a une différence non de degré, mais de nature. Dans le premier cas, celui qui écrit ignore ou feint d’ignorer combien le langage se place dans la perspective du crédit et pratique un abus de confiance, une usurpation par la désin- volture qu’il manifeste à « tirer parti des grandes facilités de crédit 97 » ; il fait comme si « on » ne devait jamais payer 98 , cherchant l’excuse dans l’usualité de pratiques d’un « on » ou d’un « nous » allégué, et ne veut rien savoir de la force de conséquence d’un mot 99 . Dans le second, quand il n’en fait pas une doctrine systématique et édifiante mais un geste nécessaire et sans garantie 100 , il procède à une autre institution imaginaire du crédit. La manière de dépendance de la littérature envers le crédit est bien particu- lière, comme l’écrit l’auteur à propos des manœuvres d’écriture d’Artaud :

Ne sommes-nous pas, avec les œuvres, sur un terrain où le défaut de garantie aurait en quelque sorte force de loi, où de fait s’abolit toute forme d’« autorité » ? N’est-ce pas pour l’essentiel ces formes-là de négatif qui exigent qu’il y ait du « crédit 101 » ?

Les manœuvres, terme que J.-M. Rey reprend de Valéry, sont les façons de plier le crédit à l’idiome et, par là, d’ouvrir à une communauté d’adresse qu’elles invoquent plutôt qu’elles n’y répondent. Tout se passe comme si ici la demande de crédit était adressée à une communauté qui lui répond bien davantage qu’elle n’en répond, comme si l’œuvre avait vocation d’appeler un « nous », dont l’existence ne peut être assignée à

un « nous », dont l’existence ne peut être assignée à 150 150 n 97. J.-M.

150 150

n

97. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, p. 31.

n

98. Id.

n

99. « Un personnage du Jeu de l’amour et du hasard dit par exemple ceci : « […] mais ces gens-là ne savent pas la conséquence d’un mot », J.-M. Rey souligne l’étonnante lucidité du théâtre de Marivaux, ibid., p. 111.

n

100. Voir, à cet égard, le passage que J.-M. Rey cite d’une lettre de Proust : « La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer, mais oui, Madame Straus ! Parce que son unité n’est faite que de contraires neutralisés, d’une immobilité apparente qui cache une vie vertigineuse et perpétuelle. » Écrire, c’est toujours chercher à écrire tout autrement que les écrivains passés (ou présents, du reste), inventer un idiome, et pour cela même se rendre à l’incertitude de la langue et à sa propre faiblesse : « Hélas, Madame Straus, poursuit plus loin Proust, il n’y a pas de certitudes, même grammaticales. Et n’est-ce pas plus heureux ? Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle, puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse. » (Lettre à Madame Straus, 6 novembre 1908, correspondance, Paris, Plon, 1981, p. 278-278, cité dans J.-M. Rey, Les Promesses de l’œuvre, p. 86). Cette lettre admirable, par sa fulgurance et sa complexité, révèle combien la langue de l’idiome est celle de nos désirs, une langue à soi qui rejoint la vitalité de la langue par le biais de l’assomption de l’absence de garantie, de la reddition à l’évidence de l’incertitude et de la faiblesse, une reconnaissance du vulnérable et un amour du précaire. On remarquera le vif contraste entre ce geste secret et la façon dont le philosophe Gilles Deleuze qui reprend la formule, qui a transitée par l’écrivain André Dhôtel, en fait, par esprit de système, le dogme de la littérature donnant lieu à un enchaînement de raisons. Voir sur ce point notre ouvrage La Langue cherchée, Paris, Hermann, 2011.

n

101. J.-M. Rey, op. cit., p. 72.

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un temps déterminé : celui d’être après ou avant l’œuvre, défaisant ainsi les synthèses temporelles. Toute œuvre est donc une façon de soutenir le défaut d’autorité, d’en jouer, dans son rapport à la langue même. Entre les écrivains, c’est la composition du rapport entre le crédit et le discrédit qui change, la densité, pourrait-on dire, de l’alchimie : différence de nuance, d’accent, de manières ; ce que veut dire un idiome. Cela ne saurait vouloir dire que la banqueroute ne soit pas un risque de l’écriture, mais que le bord de la falaise n’est pas dans la proximité du crédit avec le retrait d’autorité, comme la roche Tarpéienne est près du Capitole. En écriture, tout se passe comme si c’est dans le même temps que l’on brûle ce que l’on adore.

Trois problèmes sans fin

L’ouvrage de J.-M. Rey se présente comme autant de variations qui agitent des questions faisant différemment retour. Le mode d’écriture retient quelque chose de la rumination philosophique, au sens noble que Nietzsche

a su lui donner. Elle se sait ouvrir à un état de questions 102 . Nous voudrions revenir sur certaines d’entre elles dont la problématisation nous paraît,

par elle-même et non du fait de l’analyste, interminable, dans le principe. Questions qui touchent au plus près de la chose même dans son opacité définitive, auxquelles il faut se rendre, « y aller », tout en ne perdant pas sa réserve et le souci, à certains moments, de s’arrêter, de pratiquer l’épochè de leur chose en soi, de ne pas aller plus loin. Le premier problème est celui des relations entre le crédit et l’autorité sur le plan du politique. Si l’on rapproche les différentes circonstances de banqueroutes, ou au contraire celles de son évitement, la réussite du crédit, ou son échec, paraît tenir à une aporie qui pourrait se circons- crire ainsi. D’un côté, le crédit tient sa puissance de ne compter que sur ses propres forces, car, dans la mesure où sa réussite repose – dans son principe – sur la croyance, aucune intervention étrangère ne saurait venir

à son secours sans le ruiner aussitôt. Il en est ainsi au premier moment

de son institution (la banque de Law), lorsque l’État, pour conforter l’adhésion populaire au mécanisme du crédit, met tout son poids dans la balance et ajoute ses formes de pouvoir (la persuasion et le recours à la force). L’autoritarisme de l’État contredit dans son principe le phénomène d’adhésion par croyance et en grippe le processus naturel. Que ce soit sous un mode très directement autoritaire (l’emploi de la force) ou sous un mode plus feutré, la demande insistante (qui est un aveu d’impuissance), l’adjonction d’un supplément d’autorité corrompt immédiatement la force du crédit et produit l’effet inverse de celui projeté. Sans doute faut-il des trésors d’artifices ou d’artefacts, un raffinement d’intelligence pour accomplir l’acte parfait (sans traces, comme on parle d’un crime parfait) de persuasion efficace, acte inattestable dans le principe. Davantage, non seulement le crédit ne doit s’appuyer que sur la croyance, mais il

n 102. J.-M. Rey, Le Temps du crédit, p. 43.

le crédit ne doit s’appuyer que sur la croyance, mais il n 102. J.-M. Rey, Le

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PARUTIONS

doit aussi s’appuyer sur sa forme de croyance et non sur une croyance ancienne, religieuse, sauf à laisser penser, non sans raison, que cela n’est pas l’autorité du crédit qui a joué, mais qu’il n’a été que le facteur appa- rent, le facteur réel se trouvant ailleurs. À penser, en somme, qu’il n’y a pas eu là de temps du crédit dans sa novatio. Or, d’un autre côté, les différentes expériences d’exemples de banque- route et de contre-exemple que l’auteur convoque ne font-elles pas la démonstration que le crédit réussit seulement lorsqu’une autorité forte préexistante, une signature dans un moment critique et révolutionnaire, comme celle de Pancho Villa, « force » le mouvement, autrement dit le cautionne de par une autorité conquise antérieurement et autrement, ou lorsque l’ordre politique présente suffisamment de consistance nouvelle liée à un pouvoir personnel (Napoléon et l’institution de la Banque de France) pour présenter une caution indéniable ? Ce qui vient jeter une étrange lumière sur la chronique annoncée des noces du crédit et du libéralisme politique. Davantage, J.-M. Rey évoque vers la fin de son ouvrage la façon dont le dollar est un papier-monnaie qui s’autorise, en même temps, de la signature d’une autre croyance, celle religieuse du « In God we trust 103 », comme s’il avait fallu mettre cet autre crédit dans la balance pour faire passer le papier- monnaie pour autre chose qu’un chiffon de papier ; comme s’il avait fallu une véritable surimpression de la croyance antérieure pour valider le crédit ; comme si le crédit ne pouvait, à l’évidence, compter sur ses propres forces, et que l’on avait affaire à une nécessaire surdétermination des croyances. Que vaut, dès lors, la puissance de la nouvelle croyance si elle a besoin de se soutenir de l’ancienne ? Tout se passe comme si le crédit devait et ne devait pas compter sur ses propres forces, qu’il ne présentait pas d’effi- cacité et de légitimité suffisante, alors même que le caractère trop visible de l’aide étrangère en corrompait le principe et en grippait le mécanisme. Le temps du crédit ne serait-il pas alors d’une fragilité redoublée et d’une valeur éminemment suspecte du fait que, sur le plan socio-politique, il ait besoin de garanties extérieures fortes en même temps que de s’appuyer sur l’absence de garantie ? Représente-t-il un âge de la croyance vraiment consistant ? ou l’âge venu d’une antinomie pratique de la croyance qu’il convient d’endurer ? Un deuxième problème, plus redoutable, est celui précisément des relations entre la croyance au crédit et les formes diverses et non unifiables de son amnésie. Dans son principe et à son inauguration, ici aussi, l’institution du crédit est amnésique du passé, du fait qu’elle est essentiellement projet (« La nécessaire amnésie portant sur le temps antérieur pour projeter une politique financière gagée tout entière sur le futur 104 . »). En un sens, le crédit fait table rase des anciennes formes de richesse et, mettant les compteurs à zéro, il gage sur l’avenir. C’est en quoi il consone avec l’idéologie du progrès, la croyance dans le progrès des Lumières, et c’est peut-être en quoi il n’est pas sans affinité avec le

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103. Ibid., p. 155.

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104. Ibid., p. 137.

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NOTE DE LECTURE

mythe révolutionnaire – il en est l’avant-goût –, et l’amertume qui s’ensuit est d’un ordre analogue. Or, dans le moment même où le crédit engage l’avenir, il le compromet et s’accompagne nécessairement du spectre de la dette, la charge de la dette insolvable et le retour de la nécessaire amnésie, très vite, l’impossibilité d’apurer les comptes. Le crédit est la relance d’une amnésie qui s’accompagne de la hantise à la fois de ce dont il faut se souvenir et qu’il faut oublier. Cette question de l’amnésie revêt un caractère tout particulier. Le paradigme du crédit est celui de la fin des croyances religieuses ou encore la croyance enfin à découvert. Avec lui, le fil conducteur de la croyance se trouve dénudé. Il lève le voile sur le processus de formation humaine – trop humaine – des croyances ; évente le secret. Un progrès de la conscience de la croyance, de ce qui en est la ressource et la réserve. Pourtant, il apparaît bien comme un succédané de religion, une survivance et un reste indélo- geable, et si « l’assignat en était l’hostie 105 », selon les mots de Michelet, c’est que le religieux sourd dans le crédit, que le crédit n’est pas tant ici la levée du secret (de ce qui fait les dieux), mais le religieux dénié et qui fait nécessairement retour, ailleurs, autrement. Et non point le religieux qui se sait, mais celui qui s’ignore comme tel : selon une opération qui n’est jamais de dévoilement sans être en même temps aussi d’occultation. Est-ce que le temps du crédit est celui de la conscience du secret de la croyance ou celui de l’amnésie du religieux qui le constitue sourdement et qu’il reconstitue autrement ? Ou encore : faut-il considérer qu’avec le temps du crédit nous ayons affaire à une survivance active du fantôme du religieux et à l’expérience d’un transit du religieux qui se reconfigure et se reconvertit en une autre forme où il ne cesse d’insister, et cela d’autant plus qu’il est caché et travaille en profondeur ? On n’aurait pas touché à grand-chose, un peu comme Tocqueville peut parler de la mutation de la souveraineté d’Ancien Régime en souveraineté démocratique, qui ne touche en rien au principe français de la souveraineté et du centralisme : le roi est seulement plus couvert. Ou bien faut-il considérer qu’il y a bien eu métamorphose au sens fort de ce terme et non d’un succédané, mais que nous ne disposons pas – encore – des mots pour penser le nouveau, de la langue qui conviendrait ni des figures adéquates de son institution, c’est-à-dire, pour reprendre également une réflexion de Tocqueville, lorsque ce dernier déclare à propos du despotisme nouveau que la chose est nouvelle et que la langue n’est pas encore à la hauteur de cette métamorphose ? En somme, est-ce que le temps du crédit est celui d’une mutation du religieux, dont on peut se demander s’il y a là une substitution bienheureuse ou au contraire malheu- reuse, ou un état tout à fait nouveau pour lequel les mots manquent ? La pensée de Michelet ne donne-t-elle pas des raisons d’hésiter entre ces deux interprétations ?

n 105. Ibid., p. 178.

ne donne-t-elle pas des raisons d’hésiter entre ces deux interprétations ? n 105. Ibid ., p.

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n° 133 / 2 e trimestre 2013

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PHILOsOPHIques

CAHIERS

PARUTIONS

Toute la difficulté de la pensée historique (et politique) de Michelet réside en ceci : la nécessité d’utiliser les termes de la vieille langue – des croyances d’un autre temps – pour dire le nouveau en formation 106 .

temps – pour dire le nouveau en formation 1 0 6 . 154 154 Mais d’où

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Mais d’où vient, pourrait-on dire, qu’on n’en finisse jamais avec la vieille langue ? Ce problème n’est pas sans rapport avec le premier. Est-ce que, dans le temps du crédit, quelque chose comme de la garantie religieuse n’est pas

toujours à l’œuvre, tout à fait indirectement ? Le temps du crédit – et ce n’est pas là le moindre des apports de la réflexion de J.-M. Rey – est une façon de décliner la dissolution des repères de la certitude et l’avènement du social qui s’appuie sur le suspens de la garantie (fixe, concrète, identifiable), une autre façon, pourrait-on dire – instruits que nous sommes de la réflexion de Claude Lefort –, que celle qui se trouve inhérente à l’invention démocratique. Les deux phénomènes (dont l’un est analytiquement lié pour une part au capitalisme) ne sont pas superposables. Ils sont contemporains, et les deux inscrivent également dans la possibilité de l’expansion l’éventualité toujours côtoyée de la catastrophe, comme le péril inhérent à son aventure même. Il

y a là, sinon des homologies, du moins bien des analogies. On dirait que le

sort du temps du crédit – et de son jeu avec le semblant – est plus directe- ment périlleux, que le discrédit en est le revers de la médaille qui ne peut manquer de se réitérer, que l’invention démocratique – qui elle aussi côtoie la catastrophe – peut légitimement toutefois susciter plus d’espérance sur

la base, certes, d’un non-espoir. Les deux mouvements sont contemporains et ils rencontrent les deux : le risque de l’effondrement, qui tourne à la demande forte d’une signature puissante qui ferait taire les incertitudes ; le surgissement d’une figure non démocratique, sinon antidémocratique, d’une adhérence sans réserve. La question demeure entièrement ouverte de ces articulations.

Un troisième problème est celui de la relation entre trois choses :

la chose, ou ce que l’on nomme « les choses politiques » ; l’écriture de celles-ci ; et le recours à de la fiction pour les penser, le travail de l’œuvre littéraire. Là aussi, la confrontation avec la façon dont Lefort lie également les trois ensemble peut s’avérer suggestive. Car J.-M. Rey, tout comme Lefort, remarque la nécessité de l’écrire, de mettre le politique et l’écriture

à l’épreuve l’une de l’autre et sur le même thème : celui du traitement du

suspens de la garantie. Là aussi, la réflexion sur l’écriture du politique glisse, d’une façon qui n’a rien de sophistique ou d’usurpé, vers la question de la littérature et de l’écriture des arts. Mais, alors que Lefort pense qu’il y a plus qu’une analogie entre le politique et la littérarité de la littérature, un même travail du suspens de la garantie, J.-M. Rey ne nous alerte-t-il pas du différend entre leurs univers, du conflit sur fond d’incommensurable et du rapport sur fond de séparation, bien qu’il y ait incidence de l’une sur l’autre sans que cette dernière soit pour autant fortuite ? La question demeure de savoir comment s’articulent ces deux univers ; comment, dans le différend

n 106. Ibid., p. 179.

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NOTE DE LECTURE

entre ces traitements de ce qui est « sans garantie », ceux-ci se rencontrent, s’articulent entre eux et partagent un même monde, tout en concernant fort différemment la communauté. Il conviendrait peut-être de chercher plus avant quelles sont les formes de passerelles au-dessus des abîmes entre ces deux univers de langues et les manières de toucher au réel. Comment le crédit littéraire touche au réel de la littérature et le crédit politique au réel de la vie politique, et comment se jouent des chiasmes entre eux sur fond d’hétérogénéité et de points de fuite. De tels problèmes, et d’autres analogues, sur les formes nouvelles de l’imposture et des dilemmes d’État en la matière, sur les mutations du temps du crédit après l’État-nation ou dans son déclin, sur la double contrainte aujourd’hui démultipliée de la mémoire et de l’oubli de la dette au centre même de notre Europe, ne peuvent donner lieu à une synthèse et invitent à des approfondissements ou à des plongées nouvelles. L’ouvrage de J.-M. Rey

y appelle depuis la force de son écriture réflexive.

Rey y appelle depuis la force de son écriture réflexive. Gérald Sfez professeur de khâgne au

Gérald Sfez professeur de khâgne au lycée La Bruyère

depuis la force de son écriture réflexive. Gérald Sfez professeur de khâgne au lycée La Bruyère

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