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Licence 2 Littérature comparée Enseignement assuré par Claire Placial – claire.placial@unice.fr

HLLM312 - Échos poétiques du Cantiques des cantiques

Corpus des textes étudiés en cours

Le Cantique des cantiques - Traduction depuis l’hébreu par Louis Segond (1874) . 2

Jean de la Croix, extraits des Cantiques spirituels (1568)

11

Martin Opitz – « traduction » du premier livre du Cantique des cantiques

12

Claude Hopil, extrait des Divins Élancements (1629)

14

Clément Marot, « Blason du beau tétin » (1535)

16

Edmund Spenser : Sonnet LXIII et extrait d’« Epithalamion » (1595)

17

William Shakespeare, Sonnet 130 traduction de Frédéric Boyer (2010)

19

Heinrich Heine – Cantique des cantiques

20

Victor Hugo, « Le Cantique de Bethphagé », dans La Fin de Satan , 1886

21

W.B. Yeats. Solomon to Sheba (1919) et Solomon and the witch (1921). Traduction

de Jean-Yves

26

Paul Claudel, « Le Cantique du Rhône », dans Cantate à troix voix (1913)

29

Albert Cohen, extrait de Paroles juives (1921)

30

Paul Celan, « Todesfugue » (1945), traduction de Jean-Pierre

32

Mahmoud Darwich, extrait de Plus rares sont les roses (1986)

30

Amos Oz, extrait de Seule la mer (1999)

32

Bibliographie

37

Le Cantique des cantiques - Traduction depuis l’hébreu par Louis Segond (1874)

Louis Segond, pasteur protestant, est l’auteur d’une traduction de l’ensemble de la Bible, parue à Genève en 1834. Il traduit depuis l’hébreu. Il est le premier traducteur français à utiliser les vers libres pour distinguer les livres poétiques des autres livres de la Bible (auparavant, les traducteurs utilisaient la prose pour traduire le Cantique des cantiques). Sa traduction est extrêmement proche du texte hébreu. Contrairement à d’autres traducteurs (ceux de la Bible de Jérusalem par exemple) il n’ajoute rien au texte, notamment il ne précise pas qui sont les locuteurs qui prennent la parole.

Chapitre 1

1 Cantique des cantiques, de Salomon.

2 Qu'il me baise des baisers de sa bouche! Car ton amour vaut mieux que le vin,

3 Tes parfums ont une odeur suave;

Ton nom est un parfum qui se répand; C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.

4 Entraîne-moi après toi!

Nous courrons! Le roi m'introduit dans ses appartements Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi; Nous célébrerons ton amour plus que le vin. C'est avec raison que l'on t'aime.

5 Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem,

Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.

6 Ne prenez pas garde à mon teint noir:

C'est le soleil qui m'a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, Ils m'ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l'ai pas gardée.

7 Dis-moi, ô toi que mon coeur aime,

Où tu fais paître tes brebis, Où tu les fais reposer à midi; Car pourquoi serais-je comme une égarée

Près des troupeaux de tes compagnons? -

8 Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes, Sors sur les traces des brebis, Et fais paître tes chevreaux Près des demeures des bergers. -

9 A ma jument qu'on attelle aux chars de Pharaon Je te compare, ô mon amie.

10 Tes joues sont belles au milieu des colliers,

Ton cou est beau au milieu des rangées de perles.

11 Nous te ferons des colliers d'or,

Avec des points d'argent. -

12 Tandis que le roi est dans son entourage,

Mon nard exhale son parfum.

13 Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe,

Qui repose entre mes seins.

14

Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troëne

Des vignes d'En Guédi. -

15 Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!

Tes yeux sont des colombes. -

16 Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable!

Notre lit, c'est la verdure. -

17 Les solives de nos maisons sont des cèdres,

Nos lambris sont des cyprès. -

Chapitre 2

1 Je suis un narcisse de Saron,

Un lis des vallées. -

2 Comme un lis au milieu des épines,

Telle est mon amie parmi les jeunes filles. -

3 Comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, Tel est mon bien-aimé parmi les jeunes hommes. J'ai désiré m'asseoir à son ombre, Et son fruit est doux à mon palais.

4 Il m'a fait entrer dans la maison du vin;

Et la bannière qu'il déploie sur moi, c'est l'amour.

5 Soutenez-moi avec des gâteaux de raisins, Fortifiez-moi avec des pommes; Car je suis malade d'amour.

6 Que sa main gauche soit sous ma tête,

Et que sa droite m'embrasse! -

7 Je vous en conjure, filles de Jérusalem,

Par les gazelles et les biches des champs, Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour, Avant qu'elle le veuille. -

8 C'est la voix de mon bien-aimé! Le voici, il vient, Sautant sur les montagnes, Bondissant sur les collines.

9 Mon bien-aimé est semblable à la gazelle Ou au faon des biches. Le voici, il est derrière notre mur, Il regarde par la fenêtre, Il regarde par le treillis.

10 Mon bien-aimé parle et me dit:

Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!

11 Car voici, l'hiver est passé;

La pluie a cessé, elle s'en est allée.

12 Les fleurs paraissent sur la terre,

Le temps de chanter est arrivé,

Et la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes.

13 Le figuier embaume ses fruits,

Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.

Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens!

14 Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,

Qui te caches dans les parois escarpées,

Fais-moi voir ta figure, Fais-moi entendre ta voix;

Car ta voix est douce, et ta figure est agréable.

15 Prenez-nous les renards,

Les petits renards qui ravagent les vignes; Car nos vignes sont en fleur.

16 Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui;

Il fait paître son troupeau parmi les lis.

17 Avant que le jour se rafraîchisse,

Et que les ombres fuient,

Reviens!

A la gazelle ou au faon des biches,

Sur les montagnes qui nous séparent.

sois semblable, mon bien-aimé,

Chapitre 3

1 Sur ma couche, pendant les nuits,

J'ai cherché celui que mon coeur aime;

Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé

2 Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville, Dans les rues et sur les places;

Je

chercherai celui que mon coeur aime

Je

l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé.

3 Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont rencontrée:

Avez-vous vu celui que mon coeur aime?

4 A peine les avais-je passés,

Que j'ai trouvé celui que mon coeur aime;

Je l'ai saisi, et je ne l'ai point lâché

Jusqu'à ce que je l'aie amené dans la maison de ma mère, Dans la chambre de celle qui m'a conçue. -

5 Je vous en conjure, filles de Jérusalem,

Par les gazelles et les biches des champs, Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour, Avant qu'elle le veuille. -

6 Qui est celle qui monte du désert, Comme des colonnes de fumée,

Au milieu des vapeurs de myrrhe et d'encens Et de tous les aromates des marchands? -

7 Voici la litière de Salomon,

Et autour d'elle soixante vaillants hommes,

Des plus vaillants d'Israël.

8 Tous sont armés de l'épée,

Sont exercés au combat; Chacun porte l'épée sur sa hanche, En vue des alarmes nocturnes.

9 Le roi Salomon s'est fait une litière De bois du Liban.

10 Il en a fait les colonnes d'argent,

Le dossier d'or, Le siège de pourpre; Au milieu est une broderie, oeuvre d'amour

Des filles de Jérusalem.

11 Sortez, filles de Sion, regardez

Le roi Salomon, Avec la couronne dont sa mère l'a couronné

Le jour de ses fiançailles, Le jour de la joie de son coeur. -

Chapitre 4

1 Que tu es belle, mon amie, que tu es belle!

Tes yeux sont des colombes, Derrière ton voile.

Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad.

2 Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues, Qui remontent de l'abreuvoir; Toutes portent des jumeaux, Aucune d'elles n'est stérile.

3 Tes lèvres sont comme un fil cramoisi,

Et ta bouche est charmante; Ta joue est comme une moitié de grenade, Derrière ton voile.

4 Ton cou est comme la tour de David, Bâtie pour être un arsenal; Mille boucliers y sont suspendus, Tous les boucliers des héros.

5 Tes deux seins sont comme deux faons, Comme les jumeaux d'une gazelle, Qui paissent au milieu des lis.

6 Avant que le jour se rafraîchisse, Et que les ombres fuient,

J'irai à la montagne de la myrrhe Et à la colline de l'encens.

7 Tu es toute belle, mon amie,

Et il n'y a point en toi de défaut.

8 Viens avec moi du Liban, ma fiancée,

Viens avec moi du Liban! Regarde du sommet de l'Amana, Du sommet du Senir et de l'Hermon, Des tanières des lions, Des montagnes des léopards.

9 Tu me ravis le coeur, ma soeur, ma fiancée,

Tu me ravis le coeur par l'un de tes regards, Par l'un des colliers de ton cou.

10 Que de charmes dans ton amour, ma soeur, ma fiancée!

Comme ton amour vaut mieux que le vin, Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates!

11 Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée;

Il y a sous ta langue du miel et du lait, Et l'odeur de tes vêtements est comme l'odeur du Liban.

12 Tu es un jardin fermé, ma soeur, ma fiancée,

Une source fermée, une fontaine scellée.

13 Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers,

Avec les fruits les plus excellents, Les troënes avec le nard;

14 Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome,

Avec tous les arbres qui donnent l'encens;

La myrrhe et l'aloès, Avec tous les principaux aromates;

15 Une fontaine des jardins,

Une source d'eaux vives,

Des ruisseaux du Liban.

16 Lève-toi, aquilon! viens, autan!

Soufflez sur mon jardin, et que les parfums s'en exhalent! -Que mon bien-aimé entre dans son jardin, Et qu'il mange de ses fruits excellents! -

Chapitre 5

1 J'entre dans mon jardin, ma soeur, ma fiancée;

Je

cueille ma myrrhe avec mes aromates,

Je

mange mon rayon de miel avec mon miel,

Je

bois mon vin avec mon lait

-Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d'amour! -

2 J'étais endormie, mais mon coeur veillait

C'est la voix de mon bien-aimé, qui frappe:

-Ouvre-moi, ma soeur, mon amie, Ma colombe, ma parfaite!

Car ma tête est couverte de rosée,

Mes boucles sont pleines des gouttes de la nuit. -

3 J'ai ôté ma tunique; comment la remettrais-je? J'ai lavé mes pieds; comment les salirais-je?

4 Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre,

Et mes entrailles se sont émues pour lui.

5 Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé;

Et de mes mains a dégoutté la myrrhe, De mes doigts, la myrrhe répandue

Sur la poignée du verrou.

6 J'ai ouvert à mon bien-aimé;

Mais mon bien-aimé s'en était allé, il avait disparu. J'étais hors de moi, quand il me parlait.

Je

l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé;

Je

l'ai appelé, et il ne m'a point répondu.

7 Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont rencontrée; Ils m'ont frappée, ils m'ont blessée; Ils m'ont enlevé mon voile, les gardes des murs.

8 Je vous en conjure, filles de Jérusalem,

Si vous trouvez mon bien-aimé,

Que lui direz-vous? Que je suis malade d'amour. -

9

Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre,

O

la plus belle des femmes?

Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre, Pour que tu nous conjures ainsi? -

10

Mon bien-aimé est blanc et vermeil;

Il

se distingue entre dix mille.

11

Sa tête est de l'or pur;

Ses boucles sont flottantes,

Noires comme le corbeau.

12 Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux,

Se baignant dans le lait, Reposant au sein de l'abondance.

13 Ses joues sont comme un parterre d'aromates,

Une couche de plantes odorantes;

Ses lèvres sont des lis, D'où découle la myrrhe.

14 Ses mains sont des anneaux d'or,

Garnis de chrysolithes;

Son corps est de l'ivoire poli, Couvert de saphirs;

15 Ses jambes sont des colonnes de marbre blanc,

Posées sur des bases d'or pur. Son aspect est comme le Liban, Distingué comme les cèdres.

16

Son palais n'est que douceur,

Et

toute sa personne est pleine de charme.

Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami,

Filles de Jérusalem! -

Chapitre 6

1

Où est allé ton bien-aimé,

O

la plus belle des femmes?

De quel côté ton bien-aimé s'est-il dirigé?

Nous le chercherons avec toi.

2 Mon bien-aimé est descendu à son jardin,

Au parterre d'aromates, Pour faire paître son troupeau dans les jardins,

Et pour cueillir des lis.

3

Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi;

Il

fait paître son troupeau parmi les lis. -

4

Tu es belle, mon amie, comme Thirtsa,

Agréable comme Jérusalem, Mais terrible comme des troupes sous leurs bannières.

5 Détourne de moi tes yeux, car ils me troublent. Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, Suspendues aux flancs de Galaad.

6 Tes dents sont comme un troupeau de brebis, Qui remontent de l'abreuvoir; Toutes portent des jumeaux, Aucune d'elles n'est stérile.

7 Ta joue est comme une moitié de grenade,

Derrière ton voile

8 Il y a soixante reines, quatre-vingts concubines, Et des jeunes filles sans nombre.

9

Une seule est ma colombe, ma parfaite;

Elle est l'unique de sa mère, La préférée de celle qui lui donna le jour. Les jeunes filles la voient, et la disent heureuse;

Les reines et les concubines aussi, et elles la louent. -

10 Qui est celle qui apparaît comme l'aurore,

Belle comme la lune, pure comme le soleil, Mais terrible comme des troupes sous leurs bannières? -

11 Je suis descendue au jardin des noyers,

Pour voir la verdure de la vallée,

Pour voir si la vigne pousse,

Si

les grenadiers fleurissent.

12

Je ne sais, mais mon désir m'a rendue semblable

Aux chars de mon noble peuple. -

13 Reviens, reviens, Sulamithe!

Reviens, reviens, afin que nous te regardions.

-Qu'avez-vous à regarder la Sulamithe Comme une danse de deux choeurs?

Chapitre 7

1 Que tes pieds sont beaux dans ta chaussure, fille de prince! Les contours de ta hanche sont comme des colliers, Oeuvre des mains d'un artiste.

2 Ton sein est une coupe arrondie,

Où le vin parfumé ne manque pas; Ton corps est un tas de froment, Entouré de lis.

3 Tes deux seins sont comme deux faons, Comme les jumeaux d'une gazelle.

4 Ton cou est comme une tour d'ivoire;

Tes yeux sont comme les étangs de Hesbon,

Près de la porte de Bath Rabbim; Ton nez est comme la tour du Liban, Qui regarde du côté de Damas.

5 Ta tête est élevée comme le Carmel,

Et les cheveux de ta tête sont comme la pourpre; Un roi est enchaîné par des boucles!

6

Que tu es belle, que tu es agréable,

O

mon amour, au milieu des délices!

7

Ta taille ressemble au palmier,

Et tes seins à des grappes.

8 Je me dis: Je monterai sur le palmier,

J'en saisirai les rameaux! Que tes seins soient comme les grappes de la vigne,

Le parfum de ton souffle comme celui des pommes,

9 Et ta bouche comme un vin excellent,

-Qui coule aisément pour mon bien-aimé,

Et glisse sur les lèvres de ceux qui s'endorment!

10 Je suis à mon bien-aimé,

Et ses désirs se portent vers moi.

11

Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs,

Demeurons dans les villages!

12 Dès le matin nous irons aux vignes,

Nous verrons si la vigne pousse, si la fleur s'ouvre,

Si les grenadiers fleurissent. Là je te donnerai mon amour.

13 Les mandragores répandent leur parfum,

Et nous avons à nos portes tous les meilleurs fruits,

Nouveaux et anciens:

Mon bien-aimé, je les ai gardés pour toi.

Chapitre 8

1 Oh! Que n'es-tu mon frère,

Allaité des mamelles de ma mère! Je te rencontrerais dehors, je t'embrasserais, Et l'on ne me mépriserait pas.

2 Je veux te conduire, t'amener à la maison de ma mère; Tu me donneras tes instructions, Et je te ferai boire du vin parfumé, Du moût de mes grenades.

3 Que sa main gauche soit sous ma tête,

Et que sa droite m'embrasse! -

4 Je vous en conjure, filles de Jérusalem,

Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour,

Avant qu'elle le veuille. -

5 Qui est celle qui monte du désert,

Appuyée sur son bien-aimé? -Je t'ai réveillée sous le pommier; Là ta mère t'a enfantée,

C'est là qu'elle t'a enfantée, qu'elle t'a donné le jour. -

6 Mets-moi comme un sceau sur ton coeur, Comme un sceau sur ton bras; Car l'amour est fort comme la mort,

La jalousie est inflexible comme le séjour des morts; Ses ardeurs sont des ardeurs de feu, Une flamme de l'Éternel.

7 Les grandes eaux ne peuvent éteindre l'amour,

Et les fleuves ne le submergeraient pas; Quand un homme offrirait tous les biens de sa maison contre l'amour, Il ne s'attirerait que le mépris.

8 Nous avons une petite soeur,

Qui n'a point encore de mamelles; Que ferons-nous de notre soeur, Le jour où on la recherchera?

9 Si elle est un mur,

Nous bâtirons sur elle des créneaux d'argent;

Si elle est une porte,

Nous la fermerons avec une planche de cèdre. -

10 Je suis un mur,

Et mes seins sont comme des tours;

J'ai été à ses yeux comme celle qui trouve la paix.

11 Salomon avait une vigne à Baal Hamon;

Il remit la vigne à des gardiens;

Chacun apportait pour son fruit mille sicles d'argent.

12 Ma vigne, qui est à moi, je la garde.

A toi, Salomon, les mille sicles,

Et deux cents à ceux qui gardent le fruit! -

13 Habitante des jardins!

Des amis prêtent l'oreille à ta voix. Daigne me la faire entendre! -

14 Fuis, mon bien-aimé!

Sois semblable à la gazelle ou au faon des biches,

Sur les montagnes des aromates!

Jean de la Croix, extraits des Cantiques spirituels (1568)

Jean de la Croix est le nom que prend une fois entré dans les ordres Jean de Yepes. Ce carme castillan rédige les Cantiques spirituels, originellement composés sous le titre « chant d’amour entre l’âme et l’époux », à la suite de sa rencontre avec la grande mystique Thérèse d’Avila. Le texte est à l’origine rédigé en espagnol, il est ici cité dans la traduction française disponible dans l’anthologie d’Anne Mars (cf. bibliographie). Les strophes sont suivies d’explications du même auteur, selon un usage fréquent à son époque, qui implique l’explication du sens spirituel des paraphrases bibliques.

L’épouse Où t’es tu caché, Bien-Aimé, Me laissant toute gémissante ? Comme le cerf tu t’es enfui, M’ayant blessée ; mais à ta suite, En criant, je sortis. Hélas, vaine poursuite !

Pasteurs, vous qui dirigez Par les bercails vers la hauteur, Si par bonheur vous rencontrez Celui que mon âme préfère, Dites-lui que je souffre et languis, que je meurs.

Cherchant sans trêve mes amours, J’irai pas ces monts ces rivages ; Je ne cueillerai point de fleurs, Je verrai les bêtes sauvages Sans peur, je franchirai les forts et les frontières.

Elle interroge les créatures Ô forêts, très épais massifs Plantés de la main de l’Aimé ! Prairies aux gazons verdoyants, De belles fleurs tout émaillés, Dites moi, je vous prie, s’il vous a traversés.

Réponse des créatures Tout ruisselant de mille grâces, En hâte il traversa nos bois, Dans sa course il les regarda ; Sa figure, qui s’y grava, Suffit à les laisser revêtus de beauté.

L’épouse Ah, qui donc pourra me guérir ! Achève enfin de te donner ! Et garde-toi de m’envoyer Dorénavant tes messagers, Car tout ce qu’on me dit ne peut me contenter.

Explication : les créatures ayant donné à l’âme une certaine connaissance de son Bien-Aimé, en lui faisant voir en elle un vestige de sa beauté et de ses excellences, elle sent croître son amour et par là même la douleur de l’absence. C’est que plus l’âme connaît Dieu, plus grandit son désir de le voir. Mais comprenant que seules la présence et la vue de son Bien-Aimé pourront guérir son mal, elle désespère de tout remède quel qu’il soit.

Martin Opitz – « traduction » du premier livre du Cantique des cantiques

Martin Opitz est parfois considéré comme le père de la poésie allemande : il a en effet contribué à renouveler la métrique de la poésie allemande. Comme beaucoup d’auteurs de son temps, il se consacre, outre la création poétique, à des mises en vers de textes bibliques, dont le Cantique des cantiques, qu’il traduit intégralement et donc voici le premier chapitre. Ce qui se donne à son époque pour une traduction serait selon nos critères davantage considéré comme une adaptation. Dans son texte, il insère le nom des locuteurs : selon une tradition de lecture littérale, ce sont pour lui Salomon et la Sulamite qui dialoguent.

[.1]

Das Erste Liedt. Die Sulamithinn. LIebster (sagt in süssen schmertzen Deine Sulamithinn dir) Komm doch / saget sie von Hertzen / Küsse mich / O meine Ziehr:

Deine Huldt ist zu erheben Für des schönsten Weines Reben. Dein Geruch der ist viel besser Als der feist' Olivensafft An dem Syrischen Gewässer / Als des Balsams edle Krafft. Darumb müssen auff dich schawen Vnd dich lieben die Jungfrawen. Zeuch mich hinter dir; wir kommen / Folgen deinen Händen nach:

Nun er hat mich eingenommen In sein heilges Schlaffgemach / Wil mich wissen an den enden Wo sich meine Brunst kan wenden. Wem darff ich am Glücke weichen / Weil mich der so sehnlich liebt Dem kein Wein ist zu vergleichen Den die beste Traube giebt? Alle Leute welche leben Müssen meinen Freundt erheben. Meint jhr das ich minder gelte / O jhr Töchter Solyme / Weil ich schwartz bin wie die Zelte An der heissen Morensee?

Le premier chant La Sulamite Mon très cher (c’est dans de doux tourments Ta Sulamite qui te parle) Viens donc, dit-elle du fond du cœur, Embrasse-moi, toi qui me charmes ; Il faut que tu accordes tes faveurs Aux vignes de la plus belle des femmes. Ton odeur, elle est bien meilleure Que le jus onctueux de l’olive Le long des cours d’eau de Syrie, Meilleure que la noble vertu des baumes. C’est pourquoi les vierges doivent Te regarder et t’aimer. Entraîne-moi derrière toi, nous venons, Te suivons, tenons ta main :

Maintenant il m’a emmenée Dans ses saintes chambres à coucher, Il veut me savoir dans les extrémités Dans lesquels mon désir me retourne. Qui pourrait me dépasser en bonheur, Alors qu’il m’aime éperdument Celui à qui nul vin n’est comparable Même issu des meilleures grappes ? Tous les hommes qui sont en vie Doivent honorer mon ami. Voulez-vous dire que je vaux moins, Ô, vous filles de Jérusalem, Parce que je suis noire comme les tentes Qui bordent le chaud lac des Maures ?

Köndt' ich schönheit doch noch leihen Salomons tapezereyen. Daß ich braune haut gewonnen Seht mich darumb nicht so an:

Je

pourrais dépasser en beauté

Même les tentures de Salomon. Parce que ma peau est devenue brune, Ce n’est pas une raison pour me regarder :

Ich bin schwartzbraun von der Sonnen / Ihre Brunst hat diß gethan / Seit das mich in Zorn vnd hassen Meiner Mutter Kinder fassen. Ich müst' jhnen stets verwachen Ihre Berg' vnd jhren Wein; Ihre Berge welche machen Das ich jetzund schwartz soll sein. Aber mein Berg blieb nur liegen Weil ich müste sie vergnügen. Sag' / O Sonne meiner Seele/ Sage doch / wo weidest du? Welchem Thale / welcher Höle Gönnst du deine Mittagsrhue? Wo doch pflegst du jetzt zu schlaffen / Mein gantz Ich / mitt deinen Schaffen? Soll ich dann in frembden Stellen Irrig gehen aus vnd ein Weit von deinen Mitgesellen So dir pflegen huldt zu sein? Soll ich vngebührlich lauffen Von der guten Freunde hauffen?

Je

suis noircie par le soleil,

C’est le désir du soleil qui en est cause,

Après que les enfants de ma mère Me prirent en mépris et en haine.

Et

je dois maintenant garder

Leurs collines et leurs vignobles

Leurs collines qui font que

Je

suis devenue toute noire.

Mais ma colline à moi est en friche

Parce que j’ai dû me complaire à leurs désirs. Dis, Ô soleil de mon âme, Dis moi donc, où fais-tu paître ? Dans quelle vallée, sur quelle hauteur Jouis tu du repos de midi ? Où donc veux tu t’endormir,

Ô

toi mon tout, avec tes moutons ?

Dois-je errer dans les endroits étrangers

A

l’aventure, ici et là,

Loin de tes compagnons Pour ton bon plaisir ? Dois-je m’éloigner, chose malséante, Des foyers de tes bons amis ?

Salomon.

Salomon

O

du schönest' aller Frawen /

Ô

toi la plus belle des femmes,

Weissest du nicht wo ich bin / Den du wündschest anzuschawen / So verfüge bald dich hin

Si

tu ne sais pas où je suis,

Alors que tu souhaites me voir, Alors mets-toi vite sur la trace

In

den Fußpfadt meiner Herde /

Da ich mich befinden werde. Treib du deine junge Ziegen Wo die schönen Wiesen stehn / Wo die andern Hirten liegen / Oder in dem Grase gehn; Wo sie jhre dicke scharen Lustig weiden vnd bewahren. Wie für andern Wagenpferden König Pharons seine Schlacht Billich soll gelobet werden; So muß ich auch deine pracht /

Des empreintes de mes troupeaux, Là je serai à trouver. Emmène toi-même tes jeunes chèvres

Là où se trouvent les plus belles prairies, Là où reposent les autres bergers, Et où ils vont dans les herbes, Où ils font paître et où ils gardent Gaiement leurs gras troupeaux. De même doit être louée La jument de combat du roi pharaon Parmi tous ses chevaux attelés ; De même je dois vanter ta splendeur,

Deinen güldnen Glantz erheben /

Et ton éclat doré,

O

mein Liecht / mein Trost vnd Leben.

Ô ma lumière, mon réconfort et ma vie.

Deine bräunlichrote Wangen / Welche meine machen bleich / Stehen lieblich in den Spangen / Sind durch grossen Zierath reich;

Tes joues rouges et brunes Font pâlir les miennes, Elles sont adorables entre les ornements, Riches entre les grands bijoux ;

Vnd dein Halß tregt Edle Steine / Die er vbertrifft am scheine. Nun wir wollen noch mehr sachen Bringen lassen dir zur Ziehr / Vnd ein newes Halßbandt machen Das für allen leuchte für; Spangen sollen dir gefallen Von den köstlichsten Metallen.

Die Sulamithinn. Weil der König vnd sein Leben Sich gebrauchten jhrer Zeit / Muste meine Narden geben Den Geruch der Liebligkeit / Muste lufft vnd ort erfüllen Weil sie jhre Liebe stillen. Köndte mein Gemüt' auch jrren? Mein Hertzliebster kömpt mir für Alß ein Püschlein frißcher Myrrhen Zwischen meiner Brüste ziehr / Als die Tauben welche stehen Auff des Flecken Engadts höhen.

Salomon. Meine schönste / meine Wonne / Deines gleichen lebet nicht; Du bißt aller schönheit Sonne; Deinen Augen / O mein Liecht / Müssen Taubenaugen weichen / Ihrem Glantz' ist nichts zu gleichen.

Die Sulamithinn. Du bist schön vnd außerlesen; Vnser Bette grünet wol; Vnser Cedern Zimmerwesen Vnd der Baw ist schönheit voll; Zu den Decken sind Cypressen; Nichts ist an der lust vergessen.

Et ton cou porte des pierres précieuses Qu’il dépasse en éclat. Maintenant nous voulons t’apporter encore Davantage de bijoux pour t’orner Et te faire faire un nouveau collier Qui illuminera tout le monde ; Les ornements te plairont, Faits dans les métaux les plus précieux.

La Sulamite Parce que le roi et sa vie Ont fait usage de leur temps, J’ai dû offrir mes nards, L’odeur en est très charmante, Elle a empli l’air et tout le lieu Afin de rassasier leur amour. Est-ce que mon cœur se trompe ? Le chéri de mon cœur est pour moi Comme un petit buisson de myrte fraîche Entre mes deux seins, Comme les colombes qui sont En haut des champs à Engaddi.

Salomon Ma toute belle, mes délices, Aucune femme vivante ne t’égale, Tu es le soleil de toute la beauté, Les yeux des colombes ne peuvent dépasser Les tiens en beauté, ô ma lumière, Leur éclat est incomparable.

La Sulamite Tu es beau et un homme de choix, Notre lit verdoit ; Les montants de notre chambre sont en cèdre Et la charpente de toute beauté ; En guise de toit nous avons des cyprès ; Rien n’est oublié pour notre désir.

Claude Hopil, extrait des Divins Élancements (1629)

Claude Hopil est un poète qui, tout en s’inspirant de Ronsard pour le style, s’oppose à la dimension païenne de la poésie de son temps et souhaite mettre son art au service de sa foi. Il est l’auteur de deux textes relatifs au Cantique des cantiques : en 1627 Les Douces Extases de l’âme spirituelle ravie en considération des perfections de son divin époux, qui est une explication en prose du sens mystique du Cantique des cantiques, puis en 1629 il rédige le recueil Les Divins Elancements, qui développe le sentiment de l’extase mystique dans la rencontre de l’âme avec l’époux (identifié à Dieu)

I

Priant dessus un mont où les plus belles choses Se voyent en tout temps, Où mille et mille fleurs, où les lys et les roses Font un divin printemps Je courrais à l’odeur du parfum désirable De l’époux admirable.

II

Je vis des Anges purs et des Vierges encore Ayant le teint des lys, Non de lys des jardins, mais de ceux dont s’honore L’odorant Paradis, Qui disaient en chantant, mon bel époux suprême Est l’huile et parfum même.

III

J’adorais en silence en mon humble prière, Et n’osais m’enquérir En ce divin brouillas, où logeait la lumière Pour qui je veux mourir ; Je sentais sans rien voir, cette odeur ravissante Qui les Anges contente.

IV

Les Anges et les Saints, les célestes pucelles Epouses de Jésus Me disaient en chantant : puisque tu nous appelles Dans ton géant confus, Nous te révélerons des parfums de mystère Qu’il te conviendra taire.

V

Nous sommes du jardin de cet époux céleste Les roses et les lys ; Le baume de l’amour, à l’Ange il manifeste En ce doux Paradis, Il nous montre sa gloire, il nous fait voir sa face, Qui les blancs lys efface.

VI

L’époux est blanc et rouge, et nous portons encore

Ces aimables couleurs, L’Ange et l’Âme qui l’aime et le sert et l’adore Se pâme en ses odeurs, Si tu l’aimes d’amour tu seras toute éprise De sa senteur exquise.

VII

Des divins aromats, voici les beaux mystères ; Le Père, Esprit et Fils Ce sont trois parfumeurs qui par nos ministères Font un doux Paradis, Embaumant tous les cœurs, les âmes et les Anges, Les trônes, les Archanges.

Clément Marot, « Blason du beau tétin » (1535)

Clément Marot est un poète français qui, bien que catholique, a eu une grande importance pour le protestantisme français, puisqu’on lui doit une mise en vers des Psaumes qui sert jusque maintenant de texte aux Psaumes chantés à l’office. Il a notamment vécu à la cour de François I er . Sa connaissance des textes bibliques est grande. Le « Blason du beau tétin » n’est pas directement inspiré par le Cantique des cantiques, mais les descriptions du corps féminin, avec la multiplication des comparaisons des parties du corps à des éléments de la nature, entretiennent des échos avec le Cantique des cantiques.

Tétin refait, plus blanc qu'un œuf, Tétin de satin blanc tout neuf, Toi qui fait honte à la rose Tétin plus beau que nulle chose, Tétin dur, non pas tétin voire Mais petite boule d'ivoire Au milieu duquel est assise Une fraise ou une cerise Que nul ne voit, ne touche aussi, Mais je gage qu'il en est ainsi. Tétin donc au petit bout rouge, Tétin qui jamais ne se bouge, Soit pour venir, soit pour aller, Soit pour courir, soit pour baller Tétin gauche, tétin mignon, Toujours loin de son compagnon, Tétin qui portes témoignage Du demeurant du personnage, Quand on te voit, il vient à maints Une envie dedans les mains De te tâter, de te tenir :

Mais il se faut bien contenir D'en approcher, bon gré ma vie, Car il viendrait une autre envie. Ô tétin, ni grand ni petit, Tétin mûr, tétin d'appétit, Tétin qui nuit et jour criez «Mariez moi tôt, mariez !» Tétin qui t'enfles, et repousses Ton gorgias de deux bons pouces :

A bon droit heureux on dira Celui qui de lait t'emplira, Faisant d'un tétin de pucelle, Tétin de femme entière et belle.

Edmund Spenser : Sonnet LXIII et extrait d’« Epithalamion » (1595)

Edmund Spenser est un écrivain anglais de l’époque élisabéthaine, un peu plus âgé que Shakespeare. Son œuvre la plus connue est The Fairy Queen (La reine des fées). Ses sonnets sont des poèmes d’amour essentiellement, d’esthétique baroque. L’Epithalamion est un long poème narrant un mariage (un épithalame est un poème de mariage). Les réseaux de comparaisons semblent une forme de variation profane à la manière du Cantique des cantiques ; quant à l’Epithalamion, son rapport intertextuel au Cantique est encore plus flagrant.

SONNET. LXIIII.

COMMING to kisse her lyps, (such grace I found) Me seemd I smelt a gardin of sweet flowres:

that dainty odours from them threw around for damzels fit to decke their louers bowres. Her lips did smell lyke vnto Gillyflowers, her ruddy cheekes, lyke vnto Roses red:

her snowy browes lyke budded Bellamoures her louely eyes lyke Pincks but newly spred, Her goodly bosome lyke a Strawberry bed, her neck lyke to a bounch of Cullambynes:

her brest lyke lillyes, ere theyr leaues be shed, her nipples lyke yong blossomd Iessemynes, Such fragrant flowres doe giue most odorous smell, but her sweet odour did them all excell.

Extrait d’ « Epithalamion »

WAKE now my loue, awake; for it is time, The Rosy Morne long since left Tithones bed, All ready to her siluer coche to clyme, And Phoebus gins to shew his glorious hed.

Sonnet 64 (traduit par Claire Placial)

Venant baiser ses lèvres (elle me fit cette grâce) Il me sembla sentir un jardin de fleurs douces :

Que s’en dégageaient de délicates odeurs Dignes des amours des dames sous la tonnelle. Ses lèvres sentaient bien comme les giroflées, Ses rouges joues, comme des roses rouges, Ses sourcils neigeux comme des fleurs en boutons, Ses yeux adorables comme de fraîches fleurs roses, Son ample ventre comme un lit de fraises, Son cou comme un bouquet d’ancolies :

Ses seins comme des lys, aux feuilles non cueillies, Ses tétins comme un jeune jasmin juste éclos, Si ces fragrantes fleurs ont odorant parfum, Sa douce odeur à elle les surpassait, et toutes.

Extrait de l’Epithalame – traduit par Claire Placial Eveille-toi maintenant mon amour ; car c’est l’heure, L’aube rose depuis longtemps a quitté le lit de Titon, Prête à monter dans sa voiture d’argent,

Hark how the cheerefull birds do chaunt theyr laies And carroll of loues praise.

The merry Larke hir mattins sings aloft, The thrush replyes, the Mauis descant playes, The Ouzell shrills, the Ruddock warbles soft, So goodly all agree with sweet consent, To this dayes meriment. Ah my deere loue why doe ye sleepe thus long, When meeter were that ye should now awake, T'awayt the comming of your ioyous make, And hearken to the birds louelearned song, The deawy leaues among.

For they of ioy and pleasance to you sing. That all the woods them answer & theyr eccho ring.

My loue is now awake out of her dreame[s], and her fayre eyes like stars that dimmed were With darksome cloud, now shew theyr goodly beams More bright then Hesperus his head doth rere. Come now ye damzels, daughters of delight, Helpe quickly her to dight

(…)

TELL me ye merchants daughters did ye see So fayre a creature in your towne before, So sweet, so louely, and so mild as she,

Adornd with beautyes grace and vertues store, Her goodly eyes lyke Saphyres shining bright, Her forehead yuory white, Her cheekes lyke apples which the sun hath rudded, Her lips lyke cherryes charming men to byte,

Et Phoebus fait poindre sa tête glorieuse. Prête l’oreille, les oiseaux joyeux chantent leurs lais, Et déclament leurs louanges amoureuses. La gaie alouette chante ses matines dans les airs, La grive répond, le passereau joue le déchant, Le merle stridule, le rouge-gorge doucement gazouille, Ainsi, tous approuvent d’un doux consentement Au réjouissement de la journée. Ah mon cher amour pourquoi dors-tu encore, Quand l’heure indique que tu devrais t’éveiller, Pour assister à l’arrivée de nos joyeuses noces, Et écouter la chanson d’amour des oiseaux Parmi les feuilles pleines de rosée. Car c’est par joie et pour te plaire qu’ils chantent, Que les bois leurs répondent et que l’écho retentit.

Mon amour s’est maintenant éveillée de ses rêves Et ses beaux yeux comme de faibles étoiles Assombries de nuages, montrent maintenant leurs bons rayons Plus vifs qu’Hespérus relevant la tête. Venez maintenant demoiselles, filles de délices, Aidez-la vite à s’habiller, (…)

Dites moi, filles des marchands, avez-vous vu déjà Une si belle créature dans votre ville ? Si douce, si adorable, si bonne,

Ornée de beautés de grâce et de vertus, Ses bons yeux comme des saphirs au clair éclat, Son front blanc d’ivoire, Ses joues comme des pommes que le soleil a rougies, Ses lèvres comme des cerises appelant la morsure de l’homme, Sa poitrine comme un bol de crème

Her brest like to a bowle of creame

vncrudded,

Her paps lyke lyllies budded, Her snowie necke lyke to a marble towre, And all her body like a pallace fayre, Ascending vppe with many a stately stayre,

To honors seat and chastities sweet bowre. Why stand ye still ye virgins in amaze, Vpon her so to gaze, Whiles ye forget your former lay to sing, To which the woods did answer and your eccho ring ?

onctueuse, Ses seins comme des lis en boutons,

Son cou de neige comme une tour de marbre,

Et tout son corps comme un beau palace,

Auquel on grimpe par une volée de marches, Où siègent les honneurs et les chambres de

la chasteté.

Pourquoi vous tenez-vous là vierges

étonnées,

A la regarder ainsi,

À en oublier de chanter votre lai,

Auquel les bois ont répondu et les échos

résonné ?

William Shakespeare, Sonnet 130 – traduction de Frédéric Boyer, 2010

Le sonnet 130 de Shakespeare prend le contrepied des blasons baroques qui louent la beauté de la femme aimée en la comparant aux plus beaux éléments du cosmos. Shakespeare avait connaissance des œuvres de Spenser : c’est sans doute en partie en pensant à lui qu’il écrit, par parodie, un tel sonnet.

My mistress’ eyes are nothing like the sun; Coral is far more red than her lips’ red; If snow be white, why then her breasts are

les yeux de mon amour n’ont rien du soleil

le

corail rouge est plus rouge que ses lèvres

si

la neige est blanche sa poitrine est sale

 

dun;

les cheveux des fils des fils noirs sur sa tête j’ai vu des roses damassées rouges blanches mais aucune rose je n’ai vu sur ses joues

If hairs be wires, black wires grow on her

 

head.

I

have seen roses damask’d, red and white,

et

je connais tant de parfums plus subtils

But no such roses see I in her cheeks; And in some perfumes is there more delight

que l’haleine puante de mon amour j’aime l’entendre parler mais je sais que le son de la musique plaît davantage

j’avoue n’avoir jamais vu de déesse aller

Than in the breath that from my mistress reeks.

I

love to hear her speak, yet well I know

et

mon amour piétine plus qu’elle ne marche

That music hath a far more pleasing sound;

 

I

grant I never saw a goddess go;

mais je crois mon amour aussi rare que celles qui trichent sous de trompeuses comparaisons

My mistress, when she walks, treads on the

ground:

 

And yet, by heaven, I think my love as rare As any she belied with false compare.

 

Heinrich Heine – Cantique des cantiques

Heinrich Heine est un poète allemand juif, né en 1797, qui à partir de 1831 vit en exil à Paris, après avoir été mêlé à des scandales politiques : aussi bien son esprit corrosif que son judaïsme le font persona non grata en Allemagne. Ayant reçu une éducation religieuse, il connaît bien la Bible hébraïque et les allusions au Cantique des cantiques sont fréquentes dans son œuvre. Dans ce poème tardif, il fait du Cantique une lecture charnelle, conforme à son rapport à la Bible : il n’y voit pas un livre de dévotion, mais valorise les aspects terrestres de l’existence.

Das Hohelied

Des Weibes Leib ist ein Gedicht, Das Gott der Herr geschrieben Ins große Stammbuch der Natur, Als ihn der Geist getrieben.

Ja, günstig war die Stunde ihm, Der Gott war hochbegeistert; Er hat den spröden, rebellischen Stoff Ganz künstlerisch bemeistert.

Fürwahr, der Leib des Weibes ist Das Hohelied der Lieder; Gar wunderbare Strophen sind Die schlanken, weißen Glieder.

O welche göttliche Idee Ist dieser Hals, der blanke, Worauf sich wiegt der kleine Kopf, Der lockige Hauptgedanke!

Der Brüstchen Rosenknospen sind Epigrammatisch gefeilet; Unsäglich entzückend ist die Zäsur, Die streng den Busen teilet.

Den plastischen Schöpfer offenbart Der Hüften Parallele; Der Zwischensatz mit dem Feigenblatt Ist auch eine schöne Stelle.

Das ist kein abstraktes Begriffspoem! Das Lied hat Fleisch und Rippen, Hat Hand und Fuß; es lacht und küßt Mit schöngereimten Lippen.

Hier atmet wahre Poesie! Anmut in jeder Wendung! Und auf der Stirne trägt das Lied

Cantique des cantiques

Le corps de la femme est un poème Qu’a rédigé le seigneur Dieu Dans le grand livre de la nature, Comme le lui a dicté l’Esprit.

Oui, cette heure lui fut favorable, Le Dieu était bien inspiré ; La matière revêche et rebelle, Il l’a maîtrisée très artistiquement.

Vraiment, le corps de la femme est Le plus haut chant des chants ; De très merveilleuses strophes, voilà Les membres minces et blancs.

Oh, quelle divine idée Que ce cou, ce pur cou Sur lequel se balance la petite tête, La principale pensée bouclée !

Les boutons de rose des seins sont Disposés épigrammatiquement ; Elle ravit indiciblement, la césure Qui divise fermement la poitrine.

Le créateur plastique est révélé Par le parallèle des hanches ; L’incise sous la feuille de figuier Est un joli passage aussi.

Ce n’est pas un poème conceptuel ! Ce chant est de chair et d’os, De mains, de pieds, il rit et baise Avec des lèvres joliment rimées.

Ici respire la véritable poésie ! La beauté dans chaque tournure ! Et sur le front le chant porte

Den Stempel der Vollendung.

Lobsingen will ich dir, O Herr, Und dich im Staub anbeten! Wir sind nur Stümper gegen dich, Den himmlischen Poeten.

Versenken will ich mich, o Herr, In deines Liedes Prächten; Ich widme seinem Studium Den Tag mitsamt den Nächten.

Ja, Tag und Nacht studier ich dran, Will keine Zeit verlieren; Die Beine werden mir so dünn - Das kommt vom vielen Studieren.

Le sceau de la perfection.

Je veux te louer, ô Seigneur, Et, couvert de cendres, t’adorer ! Nous ne sommes qu’imposteurs comparés à toi, Le céleste poète ! Je veux sombrer, ô Seigneur Dans la splendeur de ton chant, Pour l’étudier je consacre Le jour en plus des nuits

Oui, j’étudie jour et nuit, Je ne veux pas perdre de temps ; Mes jambes en deviennent toutes maigres :

C’est que j’ai trop étudié.

Victor Hugo, « Le Cantique de Bethphagé », dans La Fin de Satan, 1886

La Fin de Satan est un long poème épique, de 5700 vers, rédigé par Hugo à la fin de son existence. Il se fonde sur les récits bibliques, mais également sur l’histoire contemporaine, pour narrer la chute de Satan, son rôle dans l’histoire, et plus généralement la place du mal dans le monde.

CHOEUR DE FEMMES

L'ombre des bois d'Aser est toute parfumée. Quel est celui qui vient par le frais chemin vert ? Est-ce le bien-aimé qu'attend la bien-aimée ? Il est jeune, il est doux. Il monte du désert Comme de l'encensoir s'élève une fumée. Est-ce le bien-aimé qu'attend la bien-aimée ?

UNE JEUNE FILLE

J'aime. Ô vents, chassez l'hiver. Les plaines sont embaumées. L'oiseau semble, aux bois d'Aser, Une âme dans les ramées.

L'amante court vers l'amant ; Il me chante et je le chante. Oh ! comme on dort mollement Sous une branche penchante !

Je m'éveille en le chantant ; En me chantant il s'éveille ;

L'aurore croit qu'elle entend Deux bourdonnements d'abeille.

L'un vers l'autre nous allons. Il dit : " Ô belle des belles, La rose est sous tes talons, L'astre frémit dans tes ailes ! "

Je dis : " La terre a cent rois ; Les jeunes gens sont sans nombre ; Mais c'est lui que j'aime, ô bois ! Il est flamme, et je suis ombre. "

Il reprend : " Viens avec moi Nous perdre au fond des vallées Dans l'éblouissant effroi Des sombres nuits étoilées. "

Et j'ajoute : " Je mourrais Pour un baiser de sa bouche ; Vous le savez, ô forêts, Ô grand murmure farouche ! "

L'eau coule, le ciel est clair. Nos chansons, au vent semées, Se croisent comme dans l'air Les flèches de deux armées.

CHOEUR DE FEMMES

L'oiseau semble, aux bois d'Aser, Une âme dans les ramées.

UN JEUNE HOMME

Elle dormait, sa tête appuyée à son bras ; Ne la réveillez pas avant qu'elle le veuille ; Par les fleurs, par le daim qui, tremble sous la feuille, Par les astres du ciel, ne la réveillez pas !

On ne la croit point femme ; on lui dit : " Quoi ! tu manges, Tu bois ! c'est à coup sûr quelque sainte liqueur ! " Tous les parfums ont l'air de sortir de son coeur ; Elle tient ses pieds joints comme les pieds des anges.

On dirait qu'elle a fait un vase de son corps Pour ces baumes d'en haut qu'aucun miasme n'altère ; Elle s'occupe aussi des choses de la terre, Car la feuille du lys est courbée en dehors.

Le bois des rossignols comme le bois des merles L'admirent, et ses pas sont pour eux des faveurs ; Sa beauté, qui fascine et luit, rendrait rêveurs Les rois de l'Inde ayant des coffres pleins de perles.

Quand elle passe, avec des danses et des chants, Le vieillard qui grondait, sourit ; les plus maussades L'admettent dans leur pré fermé de palissades ; La forme de son ombre est agréable aux champs.

Je pleure par moments, tant elle est douce et frêle !

L'autre jour, un oiseau, pas plus grand que le doigt,

S'est posé, frissonnant, sur le bord de mon toit ; J'ai dit : " Oiseau, soyez béni ! priez pour elle. "

Si

je l'épouse, amis ! je ne veux plus partir.

Je

ne m'en irai pas d'auprès de toi que j'aime,

Je

ne m'en irai pas d'auprès de toi, quand même

Salomon m'enverrait vers Hiram, roi de Tyr !

Son coeur, tout en dormant, m'adorait ; douce gloire ! Un ange qui venait des cieux, passant pax là, Vit son amour, en prit sa part, et s'envola ; Car où la vierge boit la colombe peut boire.

Elle dormait ainsi qu'Annah rêvant d'Esdras.

Ô ma beauté, je fus, le jour où vous m'aimâtes,

Ivre comme la biche au mont des aromates. Son sein pur soulevait la blancheur de ses draps.

CHOEUR DE FEMMES

Ne la réveillez pas avant qu'elle le veuille ; Par les fleurs, par le daim qui tremble sous la feuille, Par les astres du ciel, ne la réveillez pas !

LA JEUNE FILLE

Par l'ouverture de ma porte

Mon bien-aimé passa sa main,

Et je me réveillai, de sorte

Que nous nous marions demain. Mon bien-aimé passa sa main Par l'ouverture de ma porte.

De la montagne de l'encens

A la colline de la myrrhe,

C'est lui que souhaitent mes sens, Et c'est lui que mon âme admire De la colline de la myrrhe

A

la montagne de l'encens.

Je

ne sais comment le lui dire,

J'ai dépouillé mes vêtements ;

Dites-le-lui, cieux ! Il soupire,

Et moi je brûle, ô firmaments !

J'ai dépouillé mes vêtements ;

Je ne sais comment le lui dire.

CHOEUR DE FEMMES

Cieux ! c'est lui que son âme admire, C'est lui que souhaitent ses sens De la colline de la myrrhe

A la montagne de l'encens.

LE JEUNE HOMME

Elle m'enflamme et je l'embrase,

Et je vais l'appelant, le coeur gonflé d'extase.

Ô nuages, elle est ce que j'aime le mieux.

Comme elle est belle avec son rire d'épousée, L'oeil plein d'un ciel mystérieux,

Et

les pieds nus dans la rosée !

Je

la parfumerai de nard.

Ô

rêve ! elle mettra, dans notre couche étroite,

A

mon front sa main gauche, à mon coeur sa main droite.

La nuit mes yeux joyeux font peur au loup hagard.

Je suis comme celui qui trouve une émeraude.

Ma fierté fond sous son regard Comme la neige sous l'eau chaude.

Son cou se passe de colliers ; L'amour à l'innocence en ses discours se mêle, Comme le ramier vole auprès de sa femelle ; Les séraphins lui font des signes familiers ; Cette vierge, ô David, ô roi rempli de gloire, Ressemble à votre tour d'ivoire Où pendent mille boucliers.

Femmes, croyez-vous qu'elle sorte ? Elle reste au logis et tourne son fuseau.

Et

je l'appelle

Mais je suis aimé, qu'importe !

Je

bondis comme un faon des monts Nabuzesso,

Comme si je planais dans l'air qui me réclame,

Et comme si j'avais une âme Faite avec des plumes d'oiseau.

Venez voir quelqu'un de superbe !

Venez voir l'amant, fier comme un palmier dans l'herbe, Beau comme l'aloës en fleur au mois d'élul ! Venez voir l'amoureux qui vaincrait les colosses ! Venez voir le grand roi Saül Avec sa couronne de noces !

CHOEUR DE FEMMES

Venez voir le grand roi Saül Avec sa couronne de noces.

LA JEUNE FILLE

L'amour porte bonheur. Chantez. L'air était doux, Je le vis, l'herbe en fleur nous venait aux genoux, Je riais, et nous nous aimâmes ; Laissez faire leur nid aux cigognes, laissez L'amour, qui vient du fond des azurs insensés, Entrer dans la chambre des âmes !

Qu'est-ce que des amants ? Ce sont des nouveau-nés. Mon bien-aimé, venez des monts, des bois ! venez ! Profitez des portes mal closes. Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais Pour ne pas adorer son rire jeune et frais. Venez, mon lit est plein de roses !

Ma maison est cachée et semble faite exprès ; Le plafond est en cèdre et l'alcôve en cyprès ; Oh ! le jour où nous nous parlâmes, Il était blanc, les nids chantaient, il me semblait Fils des cygnes qu'on croit lavés avec du lait, Et je vis dans le ciel des flammes.

Dans l'obscurité, grand, dans la clarté, divin, Vous régnez ; votre front brille en ce monde vain Comme un bleuet parmi les seigles ; Absent, présent, de loin, de près, vous me tenez ; Venez de l'ombre où sont les lions, et venez De la lumière où sont les aigles !

J'ai cherché dans ma chambre et ne l'ai pas trouvé ! Et j'ai toute la nuit couru sur le pavé, Et la lune était froide et blême, Et la ville était noire, et le vent était dur, Et j'ai dit au soldat sinistre au haut du mur :

Avez-vous vu celui que j'aime ?

Quand tu rejetteras la perle en ton reflux, Ô mer ; quand le printemps dira : Je ne veux plus

Ni de l'ambre, ni du cinname ! Quand on verra le mois nisan congédier La rose, le jasmin, l'iris et l'amandier, Je le renverrai de mon âme.

S'il savait à quel point je l'aime, il pâlirait. Viens ! le lys s'ouvre ainsi qu'un précieux coffret, Les agneaux sont dans la prairie. Le vent passe et me dit : Ton souffle est embaumé ! Mon bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé, Toute la montagne est fleurie !

Oh ! quand donc viendra-t-il, mon amour, mon orgueil ? C'est lui qui me fait gaie ou sombre ; il est mon deuil, Il est ma joie ; et je l'adore. Il est beau. Tour à tour sur sa tête on peut voir L'étoile du matin et l'étoile du soir, Car il est la nuit et l'aurore !

Pourquoi fais-tu languir celle qui t'aime tant ? Viens ! pourquoi perdre une heure ? Hélas ! mon cœur attend ; Je suis triste comme les tombes ; Est-ce qu'on met du temps, dis, entre les éclairs De deux nuages noirs qui roulent dans les airs, Et les baisers de deux colombes ?

CHOEUR DE FEMMES

Viens ! pourquoi perdre une heure ? On t'appelle, on t'attend. Pourquoi faire languir celle qui t'aime tant ?

W.B. Yeats. Solomon to Sheba (1919) et Solomon and the witch (1921). Traduction de Jean-Yves Masson.

William Butler Yeats (1865-1939) est un poète irlandais. « Solomon to Sheba » est publié dans le recueil The Wild Swans at Coole en 1919, et « Solomon and the witch » en 1921 dans Michael Robartes and his dancer. Ces deux poèmes, datant de la maturité du poète et écrits peu après son mariage, font référence à l’histoire d’amour, contée dans le Livre des rois, entre Salomon et la reine de Saba. Le Cantique des cantiques est fréquemment perçu comme relatant cette histoire (la Sulamite est alors assimilée à la reine de Saba).

7. Solomon to Sheba

SANG Solomon to Sheba, And kissed her dusky face, ‘All day long from mid-day We have talked in the one place, All day long from shadowless noon

5

Salomon à la reine de Saba

Salomon chantait à la reine de Saba – Il embrassait son visage couleur de soir :

« Tout le long du jour depuis la mi-journée Nous sommes restés au même endroit à parler

We have gone round and round In the narrow theme of love Like an old horse in a pound.’

 

Nous avons tourné et retourné

À

l’intérieur du thème étroit de l’amour

Comme un vieux cheval dans sa loge. »

To Solomon sang Sheba, Planted on his knees, ‘If you had broached a matter That might the learned please, You had before the sun had thrown Our shadows on the ground Discovered that my thoughts, not it, Are but a narrow pound.’

À

Salomon chantait la reine de Saba,

10

Installée sur ses genoux :

15

« Si tu avais abordé un sujet Qui puisse plaire aux érudits, Tu aurais, bien avant que le soleil Ait fait grandir nos ombres sur le sol, Découvert que ce sont mes pensées, non l’amour Qui ne sont qu’une étroite loge. »

Said Solomon to Sheba, And kissed her Arab eyes, ‘There’s not a man or woman Born under the skies Dare match in learning with us two, And all day long we have found There’s not a thing but love can make The world a narrow pound.’

Salomon chantait à la reine de Saba – Il embrassait ses yeux arabes :

20

« Il n’est point d’homme ni de femme Né sous le ciel Qui ose rivaliser de savoir avec nous. Et tout le long du jour nous avons trouvé Qu’il n’y a rien comme l’amour qui puisse faire De ce monde une étroite loge.

Solomon and the witch (1921)

Salomon et la sorcière Or donc, cette Dame arabe déclarait :

AND thus declared that Arab lady:

« La nuit dernière, là où sous la lune sauvage Je m’étais allongée sur l’herbeux matelas, Le grand Salomon entre mes bras, Soudain je poussai un cri dans une langue étrange, Ni la sienne, ni la mienne. » À ces mots, celui qui comprit Ce qui avait été dit, soupiré et chanté, bien que ce fût Mugi, miaulé, aboyé, brait, brasmé, hurlé, crié, chanté comme chante le coq, Répondit alors : « C’est un jeune coq Qui a chanté du haut d’une branche de pommier en fleurs Trois cents ans avant la Chute, Et plus jamais jusqu’à cet instant. Et jamais il n’aurait chanté à présent s’il n’avait cru Que le Hasard étant enfin identifié au Choix, Tout ce qu’avait entraîné la pomme scélérate, ainsi que Ce monde vicié lui-même, étaient morts.

'Last night, where under the wild moon On grassy mattress I had laid me, Within my arms great Solomon, I suddenly cried out in a strange tongue Not his, not mine.' Who understood Whatever has been said, sighed, sung, Howled, miau-d, barked, brayed, belled, yelled, cried, crowed, Thereon replied: 'A cockerel Crew from a blossoming apple bough Three hundred years before the Fall, And never crew again till now, And would not now but that he thought, Chance being at one with Choice at last, All that the brigand apple brought And this foul world were dead at last. He that crowed out eternity Thought to have crowed it in again. For though love has a spider's eye To find out some appropriate pain -- Aye, though all passion's in the glance --

For every nerve, and tests a lover With cruelties of Choice and Chance; And when at last that murder's over Maybe the bride-bed brings despair, For each an imagined image brings And finds a real image there; Yet the world ends when these two things, Though several, are a single light, When oil and wick are burned in one; Therefore a blessed moon last night Gave Sheba to her Solomon.' 'Yet the world stays.' 'If that be so, Your cockerel found us in the wrong Although he thought it. worth a crow. Maybe an image is too strong Or maybe is not strong enough.' 'The night has fallen; not a sound In the forbidden sacred grove Unless a petal hit the ground, Nor any human sight within it But the crushed grass where we have lain! And the moon is wilder every minute. O! Solomon! let us try again.'

Lui qui avait chanté l’heure de l’éternité

A cru devoir l’annoncer de nouveau.

Car bien que l’amour ait la sagacité d’une araignée

Pour dénicher quelque douleur (Hélas, et pourtant la passion est tout entière dans le regard !) Appropriée à chaque nerf, et bien qu’il mette l’amoureux à l’épreuve Avec toutes les cruautés du Choix et du Hasard ; Et quand enfin ce meurtre là est consommé,

Si cela se trouve, le lit de noces ne leur

réserve que désespoir, Car chacun des deux vient avec une image De l’autre tel qu’il l’imagine, et trouve une image réelle, Oui, malgré tout, le monde prendra fin lorsque ces deux choses, Quoique distinctes, seront une unique lumière, L’huile et la mèche, une même flamme ; Voilà pourquoi c’est une lune bénie qui, la nuit dernière, Donna la reine de Saba à Salomon.

- Pourtant, vois, le monde demeure. - S’il en est ainsi, C’est que ton coq nous a trouvé dans l’erreur, Quoi qu’il ait cru que ça valait la peine de chanter. Peut-être l’une des deux images est-elle trop forte, Ou peut-être ne l’est-elle pas assez.

- La nuit est tombée, pas un bruit Dans le bosquet sacré, défendu,

Si

ce n’est un pétale qui touche le sol,

Et

pas la moindre présence humaine,

Seulement l’empreinte de nos corps dans l’herbe Là où nous sommes restés allongés. La lune d’instant en instant se fait plus pressante :

Ô Salomon ! essayons encore ! »

Paul Claudel, « Le Cantique du Rhône », dans Cantate à troix voix (1913)

Le « Cantique du Rhône » est extrait de la Cantate à trois voix rédigée par Paul Claudel en 1991. L’ensemble de l’œuvre suit la composition musicale de la cantate (souvent employée dans un contexte religieux, par exemple par Jean Sébastien Bach), et fait alterner des « récitatifs » et des « arias ». Au sein de cette composition, le « Cantique du Rhône » semble avoir une autonomie certaine. Il est placé dans la bouche d’une jeune femme, fiancée, nommée « Laeta » (en latin : « joyeuse »)

Cantique du Rhône

Laeta

Qu’il est beau, le navire noir que le vent et cette brise même sur mon visage Amène tout droit en quelques instants du fond de la mer, Quand il laisse tomber son antenne, et tourne, et se couche sur le côté ! Qu’ils sont beaux, les pieds de celui qui à travers l’immense plage de sable éblouissant, Se met en devoir d’atteindre la patrie, Les pieds de celui qui annonce la victoire ! Il vole sur ses pieds ailés, chassant la terre d'un orteil impétueux, Et les vierges qui le regardent du haut de la colline voient deux nuages de poussière tour-à- tour s'élever sous ses sandales ! Et qu'il est beau, le fiancé, quand enfin, à ce tournant du Rhône, Il apparaît, le premier parmi la troupe équestre de ses frères. Lui entre tous les jeunes gens de son âge le plus grand et le plus beau, vêtu d'armes qui jettent l'éclair ! Ah, qu'il la prenne déracinée et perdant l'âme entre ses bras. Comme une grande urne pleine d'un vin sans prix que l'on met debout pour la table d'un dieu, oscillant sur sa pointe aiguë ! Car à quoi sert d'être une femme sinon pour être cueillie ? Et cette rose sinon pour être dévorée ? Et d'être jamais née Sinon pour être à un autre et la proie d'un puissant lion ? Ah, qu'il me prenne sur son cœur et jamais ses bras ne me paraîtront trop durs. Et qu’il me tue s’il veut pourvu qu’il ne me laisse point échapper ! Que d’autres louent la rose et moi je louerai l’homme libre, impressionnable, inattendu, Le mâle, le maître, le premier, l’animateur. L’homme qui a reçu de Dieu même origine et ne relève que de lui seul ! Et le bonheur est une forte prison. Mais à quoi serviraient la coupe close de ce lac enchanté et les rets de cette nuit d’amour où le pas du soleil même prêt à revenir hésite, S’il n’y avait le Rhône, je le sais, pour nous en faire sortir et les pesantes eaux de ce fleuve armé qu’aucun rivage ne captive ! Ce n’est point de la terre qu’il sort, c’est du ciel qu’il descend directement ! Et voyez autour de nous, L’Europe autour de nous de toutes parts pour le retenir profondément exfoliée se lever et s’ouvrir comme une rose immense, La terre, jusqu’aux suprêmes glaciers du ciel même liminaires, avec ces longs pans de murs concentriques l’un sur l’autre, Se lever et s’ouvrir comme une cité en ruines et comme une rose dévastée ! Il faut bien des montagnes pour un seul Rhône !

Il n’y a qu’un seul Rhône et cent Vierges pour lui dans les altitudes ! Il n’y a qu’un seul Rhône et pour ce taureau unique Mille lieues de montagnes, cent Vierges, vingt Cornes farouches, Vingt Colosses dans l’air irrespiré chargés d’une pesante armure, vingt cimes recueillant les souffles des quatre coins du monde, Vingt visages recueillant la bénédiction des Cieux illimités et la déversant de tous côtés vers la terre en un flot torrentiel et solide, En un pan de verre, en une seule masse d’or, en une cataracte immatérielle, en une Chute aussi fixe que l’Extase ! Cent montagnes et au milieu d’elles un seul Rhône Intarissablement nourri des mamelles glacées de l’Altitude et des glandes gorgées de la morasse ! Le voici livré à la terre et qui de la terre qu’il parcourt toujours trouve l’endroit le plus profond, Lui, le Violent, avec une souveraine délicatesse épousant la pente la plus insensible ! Toutes les sources de bien loin entendent sa voix, comme les vaches qui de cime en cime répondent à la corne du pasteur ! Tout conflue vers lui et la lente Saône déjà est en matche pour le rencontrer. Salut, Rhône, buveur de la terre et aspirateur de cette rose immense autour de toi et le trait irrésistiblement du sang animateur qui donne à tout son sens ! Au-dessus de tout, ce qui est Immaculé et l’éternel diadème dans l’altitude ! Puis ce céleste jardin dans les nues où toutes fleurs poussent d’elles-mêmes, et l’herbe, puis la forêt, Et puis, après les pâturages, la vigne aux flancs rebondis de la montagne, Exploitant les avant-corps de tout l’ouvrage et les piles accumulées des bastions et des buffets, Et le torrent, se faisant jour sous les pampres, vers la plaine jaillit d’une lèvre de marbre ! Et dans le fond tout en bas se mêlant aux premiers roseaux l’or fluide des moissons ! Et tout cela finit au Rhône qui l’entraîne, à ce trait qui donne le branle à tout, Comme le feu qui tire et d’une ville incendiée ne fait qu’un seul sacrifice ! Car à quoi servent les pieds sinon à se joindre à la course qui les entraîne ? et le cœur Sinon à compter le temps et à attendre la seconde imminente ? Et la voix, sinon à joindre la voix qui a commencé avant elle ? Et la vie, sinon à être donnée ? et la femme, sinon à être une femme entre les bras d’un homme ?

Albert Cohen, extrait de Paroles juives (1921)

Paroles juives est une œuvre de jeunesse d’Albert Cohen, né en 1895, et qui sera plus tard mieux connu pour son œuvre de romancier (entre autres, il est l’auteur de Belle du Seigneur). Le judaïsme occupe dans son œuvre une place extrêmement importante. Comme tout jeune juif ayant eu une éducation religieuse (cf. Heine), il connaît bien le Cantique qui est lu à la synagogue à l’office de Shabbat. C’est naturellement que le Cantique lui revient à l’esprit au moment de composer une poésie amoureuse.

Endormie Sur ta bouche entrouverte Sur tes lèvres fendues de fièvre J’écraserai les filles lourdes de la vigne.

Comme l’esclave à genoux je laverai la blessure. Et je baiserai ta lassitude royale Ô Sulamite.

*

Je suis beau de taille et de figure Belle voilée. Mes bras sont forts Mes reins puissants. Vois J’arrache sans hâte et sans effort Cet arbre à trois années.

Que tes mains s’assurent Et laissent prendre enfin ce sein tremblant plus que le faon surpris.

J’exprimerai ton sein de mes deux mains.

Viens T’attendent en ma demeure Robes légères à frises d’argent Et grands colliers qui sonnent.

Tes servantes sont loin Égarées par la source. Ah viens Et que je fasse mon plaisir de toi.

Ta nudité soulèvera mon corps. Tes flancs s’espaceront à mon approche.

Ah que je me perde en toi Lèvres tordues et dents cruelles.

Et se répande enfin cette abondance. Ton amour Bien-aimée M’est plus cher que l’accueil des grands bois Ou le chant sans cesse de la mer.

Je dirai tes seins. Ma bien-aimée Car tes seins sont beaux. Je mettrai sur tes seins les béryls haletants de mes pères Balanceurs d’encens devant l’Éternel.

Paul Celan, « Todesfugue » (1945), traduction de Jean-Pierre Lefebvre.

Paul Celan est un poète juif de langue allemande, né en 1920 en à Cernowitz, en Roumanie (maintenant en Ukraine), une ville ayant la particularité d’être un des berceaux de la culture littéraire yiddish. Son œuvre est marquée très profondément par la Shoah, ce qui s’exprime clairement dans le poème « Fugue de mort », composé en 1945. L’intertexte avec le Cantique y est très discret, bien que très significatif. Il s’est suicidé à Paris en 1970.

Todesfuge

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts wir trinken und trinken wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends wir trinken und trinken Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends wir trinken und trinken ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen

Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng

Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

dein goldenes Haar Margarete dein aschenes Haar Sulamith

Fugue de mort – Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre, Gallimard, 1998

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit nous buvons et buvons nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or écrit des mots d’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe il nous commande allons jouez pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir nous buvons et buvons Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or Tes cheveux d’or Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on est pas serré

Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez juste il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir nous buvons et buvons un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or tes cheveux centre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d’Allemagne il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on est pas serré

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas un homme habite dans la maison Margarete tes cheveux d’or il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete tes cheveux centre Sulamith

Mahmoud Darwich (1941-2008) « S’envolent les colombes », 1986, traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi, dans Plus rares sont les roses, Paris, Minuit, 1989.

Mahmoud Darwich est un poète palestinien considéré de son vivant comme un des plus grands poètes de langue arabe. Parmi les thèmes principaux de son œuvre : la perte du jardin d’Eden, à laquelle est associée l’exil. Les paysages palestiniens qu’il évoque sont ceux du Cantique des cantiques. Reste à déterminer dans quelle mesure les échos du poème cité ici au Cantique des cantiques relèvent d’une réelle intertextualité, ou plutôt d’une parenté liée à des lieux communs.

S’envolent les colombes S’envolent les colombes Se posent les colombes Prépare-moi la terre, que je me repose Car je t’aime jusqu’à l’épuisement Ton matin est un fruit offert aux chansons Et ce soir est d’or Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends Au cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage Et s’expatrient Je t’aime, toi le commencement de mon âme, toi la fin S’envolent les colombes Se posent les colombes Mon aimé et moi sommes deux voix en une seule lèvre Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger la rêve de ce qu’il voit J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre De mes propres mains je choisis nos jours Comme il m’a choisi la rose de la table Dors, ô mon aimé Que la voix des murs monte à mes genoux Dors, mon aimé Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse Dors, mon aimé Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix ( ) J’ai vu le pont L’Andalousie de l’amour et du sixième sens Sur une larme désespérée Elle lui a remis son cœur Et a dit : l’amour me coûte ce que je n’aime pas Il me coûte mon amour Puis la lune s’est endormie Sur une bague qui se brisait Et les colombes se sont envolées

L’obscurité s’est posée Sur le pont et les amants S’envolent les colombes S’envolent les colombes.

Amoz Oz, extraits de Seule la mer (1999), traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Paris, Gallimard, 2002.

Amos Oz est un romancier israélien, né en 1939 à Jérusalem de parents d’origine lituanienne. Son œuvre, rédigée en hébreu moderne, s’ancre dans la société israélienne contemporaine et évoque avec une grande finesse psychologique les tourments du quotidien de personnages ordinaires. Seule la mer est un roman en vers, se focalisant chapitre après chapitre sur ses différents personnages. Le chapitre présent, « Ni papillon ni tortue », évoque les fiançailles et le mariage de Nadia et Albert.

Les intertextes bibliques sont extrêmement fréquents dans l’ensemble de l’œuvre d’Amos Oz.

Ni papillons ni tortue

La météo qui promettait de la neige en montagne s’était trompée. Mais Nadia, qui n’avait rien promis, frappa à sa porte un samedi matin, vêtue d’une robe claire, un foulard rouge autour du cou, femme ou petite fille. Surprise ! Etes-vous disponible ? (Si je suis disponible ? Atrocement. Son cœur fondit d’une joie timide : Nadia. Est venue. Me. Voir.) Albert louait une chambre chez un couple sans enfant, dans le vieux Bat-Yam. Ils étaient partis pour le week-end. Il avait le champ libre. Il invita Nadia à s’asseoir sur son lit et s’en fut trancher du pain de son à la cuisine d’où il revint avec un plateau chargé de feta et de miel. Il arpenta la chambre et retourna à la cuisine où il coupa des tomates pour préparer une salade qu’il hacha menu et assaisonna merveilleusement comme pour lui prouver son bon droit. Il ne la laissa pas lever le petit doigt. Il confectionna une omelette. Mit de l’eau à chauffer. Il avait l’air parfaitement dans son élément. Elle n’en revenait pas cas, lorsqu’ils allaient au café ou au cinéma, Albert semblait toujours indécis, effacé. Et voilà que chez lui, il n’en faisait qu’à sa tête, ce qui signifiait qu’il voulait tout faire lui-même. Elle lui effleura la main du bout des doigts : merci. C’est sympathique chez vous.

Du café. Des biscuits. Mais comment engager les préliminaires par ce matin pluvieux, dans une chambre minable du vieux Bat-Yam au milieu des années soixante ? (Dans les gros titres du journal posé sur la table de la cuisine, Nasser usait de l’intimidation et Eshkol prévenait contre les risques d’escalade.) La lumière vacilla. La chambre était minuscule. Nadia était assise. Albert lui faisait face. Ni l’un ni l’autre ne savait comment entrer en matière.

L’amoureux potentiel était un timide jeune homme qui n’avait jamais couché

avec une femme que dans ses rêves. Il en crevait d’envie et de peur à la fois, refroidi à l’idée de ne pas être à la hauteur. Sa partenaire virtuelle, une divorcée discrète qui louait une chambre en terrasse et vivait de couture, avait mené par le passé une existence assez banale et passablement dévote. Elle n’avait rien d’une biche et lui rien d’un jeune cerf non plus. Alors par quoi commencer ? Nadia était assise. Albert debout.

Dehors, la pluie redoublait, s’abattant sur des rangées de volets gris le long de la rue vide et détrempée ; elle crépitait sur des poubelles renversées, polissait les vitres des fenêtres closes, elle tombait sur les toits, sur des forêts d’antennes ébranlées par le vent glacé qui secouait des bassines en tôle accrochées au balcon des cuisines. Les gouttières gargouillaient et suffoquaient, tel un vieillard au sommeil agité. Comment se lancer maintenant ? Nadia se leva. Albert s’assit. À travers la cloison de l’appartement mitoyen, on entendait la radio des voisins. Le jeu musical du samedi matin. Nadia est là, et moi, où suis-je ? Il tenta de lui parler de son travail, pour renouer le fil de la conversation. Mais quel fil ? Il attendait et elle attendait ce qui viendrait au bout du fil. Mais quoi ? Et grâce à qui ? Elle était mal à l’aise. Lui aussi. Il s’évertuait à essayer de lui expliquer une notion d’économie. Lorsqu’il aborda les termes de crédit et de débit, elle entendit ma sœur, ma fiancée. Et lorsqu’il évoqué les haussiers et les baissiers, elle traduisit, tes yeux sont des colombes. Il parlait toujours quand elle tendit la main pour attraper un coussin et il frissonna au contact de ses seins tièdes dans son dos.

Je dois vaincre absolument ma peur. Comment une femme expérimentée s’y prendrait à ma place ? Une femme hardie ? Elle l’interrompit : elle devait avoir une poussière dans l’œil. Ou un moucheron. Il se pencha pour mieux voir. Quand il approcha sa tête de son front, elle put saisir son visage entre ses mains pour l’attirer à elle pour déposer sur ses lèvres un premier baiser qui le combla et le laissa sur sa faim.

Deux semaines plus tard, chez elle, sur la terrasse, il lui demanda sa main. il ne dit pas voulez-vous être ma femme, mais : si vous m’épousez, je vous épouserai aussi.

S’agissant des secondes noces de Nadia, le mariage eut lieu dans la plus stricte intimité chez son frère et sa belle-sœur, en présence de quelques parents et amis ainsi que du vieux couple qui logeait Albert. Après la cérémonie et la fête ils se rendirent en taxi à l’hôtel Sharon. Une à une, Albert défit les agrafes trop serrées dans le dos de la robe de mariée. Après quoi, la jeune épousée éteignit et chacun se déshabilla pudiquement, dans le noir, de part et d’autre du lit. Ensuite, ils se cherchèrent à tâtons. Elle sentait que c’était à elle de le guider : tu en sais certainement plus que lui. Mais Albert devait lui en remontrer : le débordement, l’effusion de joie d’un être timide qui, une fois la lumière éteinte, devenait insatiable dans la totale obscurité où il donnait toute sa mesure. Plus question de papillons ni de tortue, mais d’un cerf qui rêve d’eau vive, ou un oiseau de son nid. Le ventre d’Albert contre son dos à elle, et ventre contre ventre, le cheval et son cavalier à pleine bouche.

Note de l’éditeur :

Seule la mer est un livre particulièrement riche en références intertextuelles, notamment bibliques. Faire la liste de toutes les citations ouvertes ou déguisées et de toutes les allusions qui sous-tendent le texte d’Amos Oz reviendrait à se lancer dans un travail de très grande ampleur et ne peut être notre propos ici. Par ailleurs, il n’est pas indispensable d’identifier ces citations pour saisir toute la richesse du texte, et nous avons voulu, en accord avec l’auteur et sa traductrice, donner ici quelques thèmes, motifs ou références récurrents. (Sont cités pour « Ni papillons ni tortues » les versets suivants du Cantique des cantiques :

1,15 ; 2,7 ; 5,5)

Bibliographie

1) Bibliographie des textes réunis dans le corpus

Paul CELAN, Choix de poèmes réunis par l’auteur, traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Poésie Gallimard, 1998. Paul CLAUDEL, Cette heure qui est entre le printemps et l’été, Cantate à troix voix, Paris, NRF, 1913. Albert COHEN, Paroles juives, Paris, Kundig, 1921, réédité dans Œuvres, bibliothèque de la Pléiade. Mahmoud DARWICH : Plus rares sont les roses, traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi, Paris, Minuit, 1989. Heinrich HEINE : « Hohelied », dans Nachgelesene Gedichte 1845-1856 Victor HUGO, La Fin de Satan (1886), réédition : édition NRF Poésie Gallimard, sous la direction de Evelyn Blewer et Jean Gaudon. Clément MAROT, « Blason du beau tétin », dans Blasons anatomiques du corps féminin, 1535. Martin OPITZ, cité dans Gedichte des Barocks, éditions Reclam. Amos OZ, Seule la mer (1999), traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Paris, Gallimard, 2002. William SHAKESPEARE, Sonnets, 1609. Traduit par Frédéric Boyer, Paris, POL, 2010. Edmund SPENSER, Sonnet LXIII (1595) W. B. YEATS, The Wild Swans at Coole, 1919, Les cygnes sauvages à Coole, traduit par Jean- Yves Masson, Lagrasse, Verdier, 1991.

2) Bibliographie secondaire

Frank LALOU et Patrick CALAME, Le Grand livre du Cantique des cantiques, Paris, Albin Michel, collection « Spiritualités vivantes », 1999. Dominique MILLET-GERARD, Le Signe et le sceau. Variations littéraires sur le Cantique des cantiques, Genève, Droz, 2010. Anne-Marie PELLETIER, Lectures du Cantique des cantiques, de l’énigme du sens aux figures du lecteur, Rome, Editrice Pontificio Istituto Biblico, 1989. Anne MARS, Le cantique des cantiques du roi Salomon à Umberto Eco, Anthologie, Paris, les Editions du Cerf, 2003.