Vous êtes sur la page 1sur 2

http://site.voila.fr/inspirohides/terminale/breton.

htm
Le programme de Littérature en Terminale L Dernière mise à jour : 23/01/2004

ACCUEIL

André BRETON
(1896-1966)
Nadja

Sommaire

· Bibliographie
· Une ouverture vers l’histoire du surréalisme
· Pratiques surréalistes dans Nadja
· La structure de l’œuvre
· La déambulation dans Nadja
· Nadja, le personnage
· L’univers urbain
· L’iconographie – disposition et fonctions des images
· Le hasard objectif dans Nadja : un procès-verbal surréaliste.

Nadja

Elle s’appelle Léona-Camille-Guislaine D.


Née en 1902, elle meurt dans un asile d’aliénés en 1941.

Bibliographie Sites recommandés


v Choix du nom, définition et buts, ainsi que les manifestes du surréalisme, sur le site d’Elisabeth Kennel-Renaud
Oeuvres v André Breton écrivain sur le site de l’adpf (Ministère des Affaires Etrangères)
· ARAGON (Louis), Le Paysan de Paris. v sur le site « Magister » de Philippe Lavergne : Nadja d’André BRETON
· BRETON (André), Nadja, édition entièrement revue par l’auteur, nrf Gallimard, 1963 – les pages mentionnées renvoient à cette édition v Le surréalisme sur Internet, sur le site « infosurr.net ».
· BRETON (André), Nadja, « Folio », Gallimard 2002 (pages mentionnées en seconde position). v L’art surréaliste, sur le site du Musée National d’Art moderne (centre Pompidou)
· BRETON (André), Manifeste du surréalisme. Idées/Gallimard, Paris 1965. Lire également : Arcane 17. v Le surréalisme, par Hanni Wolf.
· BRETON (André) et SOUPAULT (Philippe), Les Champs magnétiques, 1919. v L’aventure surréaliste, sur le site de Silvaine Arabo.
· LAUTRÉAMONT (Isidore Ducasse, dit comte de), Les Chants de Maldoror. v Présentation de Nadja sur le site « alalettre »
Ouvrages critiques v Dossier sur le site du journal « Le Monde »
· ALEXANDRIAN (Sarane), André Breton par lui-même, collect. « Écrivains de toujours », Seuil édit., 1971. v Sur le site académique de Versailles, par Marie-Anne Bernolle et Jacques Julien. :
· LANTONNET (Evelyne), « L’iconographie dans Nadja d’André Breton, le surgissement du réel », L’Ecole des lettres second cycle, n°7, 2002-2003. § Les références explicites dans Nadja
· NEE (Patrick), Lire Nadja de Breton, Dunod éd. § Le statut de l'image dans Nadja
· STALLONI (Yves), « Nadja d’André Breton », L’Ecole des Lettres second cycle, éd. L’Ecole/L’Ecole des loisirs, juillet-septembre 2002, n°1 et 2. § Les dessins de Nadja
v « André Breton : 42, rue Fontaine », le site de la vente aux enchères des objets de l’auteur qui permet de visualiser en détail tous les dessins originaux et les lettres de Nadja (faire une recherche par mot-clé)
v lire en ligne Les Chants de Maldoror de Lautréamont (extrait du Chant IV)
v à propos du peintre Uccello sur Yahoo Encyclopédie

Une ouverture vers l’histoire du surréalisme

Définition du surréalisme par Breton La lecture de Nadja peut fournir un point de départ utile pour connaître le projet surréaliste. Publié en 1928, le livre correspond à une période d’éclatement des œuvres issues de ce mouvement, et possède une certaine forme narrative qui, sans trop déconcerter le lecteur débutant, lui permet de s’initier aux procédés d’écriture surréalistes.
en 1924 Le récit de Nadja est géographiquement limité à l’univers de Paris, mis à part quelques incursions épisodiques en province. « Ville-fétiche du surréalisme », écrit Yves Stalloni, lieu de l’errance pour un auteur comme Aragon dans Le Paysan de Paris.
Le livre contient une déambulation, repérable par les photographies incluses dans le livre, à travers différentes rues de Paris, y compris la rue Lafayette, lieu de rencontre avec Nadja. Le surréalisme est réputé pour s’être nourri de la fréquentation des cafés (le Grillon, le Cyrano) et du contact avec la rue. A ce titre, Nadja est une parfaite illustration de la recherche poétique dans la ville et la rue comme lieu de rencontre esthétique, déjà annoncé par Baudelaire dans
« Automatisme psychique par lequel on A une Passante ou Apollinaire dans Alcools.
se propose d’exprimer, soit
verbalement, soit par écrit, soit de toute
Plusieurs personnages qui apparaissent au cours de la lecture sont des figures proches, ou faisaient partie du mouvement surréaliste.
autre manière, le fonctionnement réel On y distingue notamment des auteurs fréquentés par Breton, comme Benjamin Péret, Robert Desnos ou Paul Eluard. Tristan Tzara et Philippe Soupault sont cités. Des peintres comme Picasso, Duchamp, Ernst, Chirico sont mentionnés, certaines de leurs œuvres étant commentées (Chirico p. 14-15), voire reproduites dans le livre.
de la pensée. Dictée de la pensée en À ces personnalités s’ajoute un certain nombre de personnages pittoresques ou intéressants pour leur fonction symbolique, comme des acteurs, une voyante, une marchande des puces. Tous participent de près ou de loin à cet esprit de « non-conformisme absolu » que réclame Breton dans son premier Manifeste du surréalisme, à l’opposé du bon goût officiel.
l’absence de tout contrôle exercé par Enfin, selon Yves Stalloni, le livre d’André Breton serait représentatif d’une série de pratiques conformes à l’esprit de recherche de la « surréalité ». On peut y distinguer le motif de la rencontre (d’Eluard, de Péret, de l’ouvrière nantaise, de la jeune femme de la rue Jacob et, bien sûr, de Nadja). Les assemblages d’objets également, la recherche d’objets rares ou symboliques, « presque incompréhensibles, pervers au sens ou je l’entends et où je l’aime » (p.
la raison, en dehors de toute 62). Le thème du rêve apparaît également à plusieurs reprises : rôle de la psychanalyse, hypnose de Desnos, le « rêve assez infâme » que commente Breton dans la première partie du livre (p. 57) ; ce qui nous rappelle que les surréalistes ont souvent cherché dans le rêve les traces d’une autre réalité, ou une libération de l’activité mentale.
préoccupation esthétique ou morale »
Nadja et la référence littéraire
Quelques principes surréalistes
Pratiques surréalistes dans Nadja La rencontre dans la ville :
Le refus de la description romanesque, comme des techniques traditionnelles du roman, conduit André Breton à faire usage de l’iconographie. D’une manière générale, on pourra observer les différentes tentatives de l’auteur pour échapper à l’étiquetage du genre : le prétendu « ton médical » du récit, les remarques théoriques, le recours au journal intime, etc. Le livre se veut également une réflexion L’actrice égérie du poète : la jeune fille et Rimbaud
· l’imagination
sur la quête du poète, sur le moi et l’inconscient. Blanche Derval (p. 55), « la (p. 62), auteur du sonnet
· le merveilleux
Le personnage de Nadja illustre le refus de la logique dans le monde moderne. Pour Breton, c’est un esprit un peu fou mais aussi un « génie libre ». La jeune femme, sans le savoir, est identifiée au mouvement surréaliste, par le refus de la raison, de l’asservissement, du travail. plus admirable et sans Le Dormeur du val. La
· le rêve
Nadja, en russe, est le début du mot « espérance ». Le personnage, par sa revendication de liberté, ne peut s’éloigner d’une composante essentielle de la revendication surréaliste qu’est l’amour ; amour, poésie, liberté, trois notions superposables et complémentaires dans les œuvres surréalistes : L’Amour, la Poésie d’Eluard, La Liberté ou l’Amour doute la seule actrice de ce rencontre est le thème de
· les jeux verbaux
de Desnos. temps ». À une passante de
· contre la raison
Charles Baudelaire.
· contre la logique, « la plus haïssable
des prisons » Structure de l’œuvre : de « qui suis-je ? » à « qui vive ? »…
· contre le bon goût
· contre la morale La voyance : selon Rimbaud, « Le poète se fait voyant
premier « mouvement » (pp. 9-24) jusqu’au « Point De Départ » (l’Hôtel Des Grands Hommes) par un long et raisonné dérèglement de tous les
Préambule
Second « mouvement » (pp. 24-69) souvenirs et rencontres sens » (Lettres sur le voyant, 1871)
Partie Le « journal » (pp.71-127) du 4 au 12 octobre 1926
centrale (pp.
71-172) Cinq « strophes » (pp. 127-172) dessins et œuvres d’art
Épilogue (pp. 173-190)

La déambulation dans Nadja


Le traitement de l’espace dans Nadja s’écarte résolument d’une entreprise réaliste
ou naturaliste. Même certains lieux célèbres : la place Dauphine, à la forme « On peut, en
triangulaire si particulière (p. 94), la statue d’Étienne Dolet ou le château de Saint- attendant, être sûr de
germain, par exemple, resteront chargés de mystère.
Quelques exemples de lieux traversés dans l’œuvre : me rencontrer dans
· Paris, Hôtel des Grands hommes, place du Panthéon (p.24) Paris. »
· Varengeville-sur-mer, pour écrire Nadja (p.24) ; lieu de l’écriture,
symboliquement détruit à la fin du préambule (p. 69).
· Le Conservatoire Renée Maubel (rencontre d’Éluard, p.26).
· Place du Panthéon et statue de Rousseau (p.31).
· Nantes. Breton en 1927
· Le cinéma du boulevard Bonne-Nouvelle (p.38).
· L’ancienne salle des « Folies dramatiques ».
· Etc. André Breton vivait au 42, rue Fontaine (Paris 9e) entre 1922 et 1966 ; il était aux
Vous pouvez, à titre d’exploration fructueuse du livre, rechercher l’itinéraire Etats-Unis entre 1941 et 1946.
Il prétend écrire son livre dans un lieu retiré (le manoir d’Ango à Varengeville-
accompli par l’auteur dans la ville.
sur-mer) qu’il « détruit » métaphoriquement au moment de l’entrée en scène de
Nadja (p. 69), comme si héroïne et écrivain ne pouvaient coexister dans ce livre.

Nadja, le personnage
« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées
Nadja, un double féminin du poète ? Mon paletot aussi devenait idéal
J’allais sous le soleil, Muse, et j’étais ton féal
· Une rencontre annoncée par une série de rencontres poétiques, préliminaires à celle du 4 octobre (période symboliquement révolutionnaire pour les communistes) : l’actrice Blanche Derval, la jeune femme de Nantes, la marchande des puces, qui possède un recueil de Rimbaud. Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! »
· « Je suis l’âme errante » : Nadja vit séparée de ses parents, qui ne savent pas ce qu’elle fait à Paris (p. 77) ; elle n’a aucune habitude de vie : Arthur RIMBAUD, Ma Bohême
« Je demande où elle dîne… Où ?... mais là, ou là… où je suis, voyons. C’est toujours ainsi. » (4 octobre, p. 82)
· Nadja, une lectrice, qui fascine le poète, de même que le lecteur de Baudelaire : « … elle s’empare des livres que j’ai apportés (Les Pas perdus, Manifeste du surréalisme) : « Les pas perdus ? Mais il n’y en a pas. » Elle feuillette l’ouvrage avec grande curiosité. Son attention se fixe sur un poème de Jarry… » (p. 83) ; la lecture permet de révéler déjà la surréalité de l’histoire, comme cette impression d’avoir déjà existé dans un « Hypocrite lecteur - mon semblable – mon frère »
Charles BAUDELAIRE, Au lecteur, « Les Fleurs du mal »
livre de Breton (« Poisson soluble » dans le Manifeste, p. 92).

· Nadja, une voyante, celle qui a ouvert le seul passage des Pas perdus qui évoque une « rencontre frappante », celle d’un « véritable sphinx sous les traits d’une charmante jeune femme » qui semblerait être un double de l’héroïne, « ce sphinx…, c’est à cela qu’est allée tout de suite Nadja » (p. 89). Celle qui dit à Breton : « Je vois chez vous. Votre femme… », etc. (p. 85). Celle qui annonce l’éclairage de la fenêtre (place Dauphine, p. 96). Celle qui pratique la « parole automatique » (p.
87), sorte de poésie en acte :
« Elle se sert d’une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau. « Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glace. » (p. 117)

Suggestions de recherches, d’exposés… Le personnage de Nadja, malgré les revendications surréalistes de nouveauté et de modernité, ne peut faire oublier des références littéraires évidentes ; mais elle incarne davantage la recherche poétique dans une pratique sociale et humaine :
· La première rencontre « Sous quelle latitude pouvions-nous bien être, livrés ainsi à la fureur des symboles, en proie au démon de l’analogie, objet que nous nous voyions de démarches ultimes, d’attentions singulières, spéciales ? » (les « yeux de fougères », p. 128).
· Les « pétrifiantes coïncidences »
· Nadja et le travail Que représente l’univers urbain pour André Breton?
· Nadja et la guerre
· Le nom de Nadja
· Une marginale La ville permet la découvert de l’inattendu, derrière le secret de ses « miroirs sans tain ». Phrases d’élèves
· Sphinx – sirène – Mélusine – gorgone La ville parle par ses affiches : Police=rouge – les piles Mazda.
· Les « yeux de fougères » « Pour [Nadja] l’errance n’est pas inutile. Quand elle lit le titre du livre Les Pas perdus, elle dit : « Mais il n’y en a pas. »
· la ville miroir ***
· la ville du hasard « [Paris] c’est le lieu du hasard et de toutes les rencontres possibles. »
· la ville théâtre ***
· la ville poème « L’univers urbain représente pour Breton l’image de la vie : comme la vie, la ville change, se transforme, elle évolue : « les façades des cinémas sont repeintes », les choses, comme la ville, changent ; Nadja a représenté pour lui une étape, et la ville aussi a
ses étapes. »
L’éveil à la surréalité procure au lecteur le plaisir de renouer de façon nouvelle avec sa propre réalité. ***
« Breton montre son Paris à lui, un Paris ignoré, méconnu, le Paris des bas-fonds, celui qu’il fréquente. »
L’iconographie dans Nadja : enlacements de l’onirisme et du réel ***
Nadja initie en 1928 un cycle de récits qui se poursuivra par Les Vases communicants en 1933 et s’achèvera par Arcane 17 en 1944. Œuvre d’autant plus paradoxale provenant d’un auteur qui rejetait le réalisme en littérature et prétendait « Les lieux ne sont dignes d’intérêt qu’en tant que brèches potentielles dans la morne banalité d’un espace trop souvent parcouru, quadrillé par les projets et les besoins du moment. »
s’affranchir du roman. ***
Si c’est un roman, Nadja est composé dans la contestation, la transgression et le dépassement de normes pré-établies. Les composantes traditionnelles du récit en sont grandement marquées, ainsi que la structure, comme en témoignent l’insertion « Ainsi la ville devient une sorte de résonance pour l’inconscient humain en général, et ici celui de Breton, un paysage mental. »
fréquente de réflexions théoriques, ainsi que celle des illustrations : quarante-huit dans la dernière version revue par l’auteur en 1963. ***
L’intention affirmée par Breton d’intégrer ces images à son œuvre nous amène à poser quelques questions décisives sur la place et les fonctions qu’il accorde à l’iconographie par rapport au texte. Dans Nadja il écrit : « La rue apparaît donc comme le lieu de tous les possibles pour ceux qui ont le sens le plus absolu de l’amour ou de la Révolution, au point de nier tout le reste. »
« Je tenais, en effet, tout comme de quelques personnes ou de quelques objets, à en donner une image photographique qui fut prise sous l’angle spécial dont je les avais moi-même considérés (Folio plus, p. 151). ***
« La vision surréaliste du monde est de rendre vie à la magie à partir du réel monotone. »
Le livre ne peut trouver tout son sens sans la présence de cet ensemble iconographique. En effet, l’usage des photos est habituellement de restituer une réalité. Breton semble tout faire pour dévoyer la photo de sa mission initiale et l’orienter vers un
passage à la surréalité. De même, un angle de vue « spécial » peut gommer la dimension historique ou idéologique d’un lieu, comme la librairie de « L’Humanité » (p. 70).
Une autre manière de bouleverser le rapport au réel est constituée par les photos signées par des artistes : quatre clichés de Henri Manuel (dont le portrait de l’auteur), six de Boiffard, incluant « bois charbons » et « camées durs » (p. 119), « le musée Grévin » de Pablo Volta et « les Aubes » de Valentine Hugo. Enfin, trois portraits : Éluard, Péret et Desnos, réalisés par Man Ray. Peintre américain formé auprès de Marcel Duchamps, Man Ray (1890-1976) a fait la connaissance de Breton en 1921. Il
s’intéresse beaucoup aux visages d’écrivains, de peintres, de cinéastes.
L’album de photos contenu dans Nadja constitue une invitation à regarder le monde avec un autre regard. Cette utilisation de photos de créateurs, Breton en renouvellera l’expérience dans un autre livre, L’Amour fou.

Disposition des images dans Nadja

Préambule (section I, pp.9-70) 12 photos, dont 4 images culturelles évoquant cinéma et théâtre.
Rencontre de Nadja (section II, pp.71-172) · Photos
· Images culturelles : peinture et sculpture, dont 2 images retracent les arts primitifs.
· Dessins de Nadja : une série centrale (Folio plus pp.117-125) initiée par « les yeux de fougère », mais deux œuvres isolées, le premier dessin (p.123/104), et « l’âme du blé » (p.163/138).
Épilogue (section III, pp.173-190) · Uniquement des photos, dont un portrait de Breton.

On peut remarquer, concernant la rencontre amoureuse, qu’aucune photo, dans ce livre, ne représente un couple. Breton apparaît dans les images quand Nadja disparaît, et Nadja ne se donne jamais à voir, mais plutôt donne à voir. La quête du poète ne semble donc pas se cristalliser sur la figure de l’être aimé ni sur le sentiment amoureux, tel Éluard « aimant l’amour ». Nadja est plutôt celle qui montre un chemin, ce qui nous rappelle cette phrase populaire attribuée également à Éluard, « Aimer, ce n’est
pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ».

La composition des images dans Nadja


Nous n’analyserons pas systématiquement chaque image, mais nous pouvons en observer deux aspects : les cadrages, en partant de la notion d’« angle spécial » avancée par l’auteur (folio p.151), ainsi que la présence de l’élément verbal dans l’image, ou coexistant à l’image.

Les cadrages, les points de vue


Une série de photographies de lieux est caractérisée par un cadrage serré, un arrière-plan dépourvu de toute ligne de fuite, une construction verticale.
L’espace reste clos (magasin, hôtel), le ciel n’a qu’un rôle mineur : omniprésence du minéral, d’un monde modifié par l’homme, comme ces grilles encerclant la statue de Rousseau.
L’influence de Nadja, grandissante dans le livre, va provoquer un éclaircissement de l’arrière-plan, comme dans la vue d’ensemble du château de Saint-germain.
L’univers initial est surtout composé de sites urbains narratifs, très souvent animés de reflets (vitres de « À la nouvelle France » p.86, de « Camées durs » p.119), reflets qui laissent présager une signification plus profonde derrière la surface des choses (cf. le texte « Les Miroirs sans tain » des Champs magnétiques).
Les statues font réapparaître l’humain : légère plongée sur Rousseau, contre-plongée pour Étienne Dolet et Henri Becque. Dolet fait partie du monde de l’auteur, ce qui peut expliquer un cadrage très serré ; Becque, c’est le monde de Nadja, plus lumineux, plus ouvert (p.170), qui laisse courir le végétal (arbres en arrière-plan, branches).
Les portraits font apparaître une récurrence de cadrages rapprochés en plan/poitrine pour les mentors du surréalisme comme Péret et Breton ; celui de Paul Éluard (p.28) constitue une antithèse importante avec celui du psychiatre le professeur Claude (p.162) au plan de la signification du regard : d’un côté rêveur, initiatique, de l’autre dur et inquisiteur. Par ce double regard, nous retrouvons d’un côté l’aventure surréaliste, et de l’autre la menace de sanction que fait peser la société sur ce qui pourrait passer
pour un égarement.
Comme autres récurrences, notons le montage en forme de pellicule cinématographique proposé par « je revois maintenant Desnos » et « les yeux de fougères », image rajoutée dans l’édition de 1962 et usant du même fond noir permettant de faire surgir plusieurs figures féminines comme Blanche Derval et Mme Sacco, qui pourraient être autant de variantes de l’héroïne du livre : Nadja, l’actrice, la voyante.

L’élément verbal, l’écriture et les images


Les titres, les textes, les légendes s’accumulent dans les images de Nadja.
L’écriture entre pour une grande part dans les références culturelles liées à l’image : l’histoire, les arts du spectacle, la philosophie avec la page illustrée au jet d’eau de Berkeley (p.101).
Le langage constitue également un témoignage du Paris des années vingt : le cinéma muet, les images d’Épinal, les enseignes commerciales, remarquables par la symbolique des noms (Grands Hommes, Nouvelle France, les Aubes). Les inscriptions « Bois-charbons » et « Camées durs » illustrent davantage les relations qui peuvent se nouer entre la vie et le hasard.
L’affiche « Mazda » établit des relations de sens assez étroites avec le personnage de Nadja.
Paradoxalement, Nadja introduit l’écriture dans ses dessins (les signatures, le « L » du « Salut du diable », « Léona »), alors que le poète, lui, a tout fait pour insérer l’image dans l’écriture : en provoquant des discontinuités, des ruptures, l’image multiplie les effets à la fois d’éclairage du discours, mais aussi de fragmentation et d’enchâssement. On peut dire que le recours à l’image est représentatif de la recherche d’une nouvelle esthétique de la modernité.

Les images culturelles


Un faisceau important d’images regroupe des références à l’esthétique ou à l’histoire des hommes.
· Le cinéma : L’Étreinte de la Pieuvre, « de beaucoup [le film] qui m’a le plus frappé ».
· La philosophie, quand le jaillissement de l’eau au jardin des Tuileries insinue une relation entre eau et pensée (page des dialogues de Berkeley, p. 101) ; ici , le parcours va de l’expérience vécue vers l’image.
· L’histoire, quand la planche illustrée sur Louis VI (p. 112) annonce la promenade au château de Saint-germain (pp. 131-132) ; là, le parcours est inversé, puisque c’est l’image (Louis VI) qui précède une exploration du réel.
· La peinture :
v Un peintre de la Renaissance, Uccello (p. 110) ; une image provocante, iconoclaste ; on sait que Breton cultivait la magie noire, l’occultisme, l’esprit sadien.
v Trois peintres surréalistes : Le Joueur de guitare de Braque (qui renvoie au clou et à la corde des dessins), une toile triangulaire de Chirico, réminiscence du montage dessiné main/visage (p. 144), et Mais les hommes n’en sauront rien de Max Ernst, qui a recherché des équivalents picturaux à l’écriture automatique.
v L’art sauvage : masque conique de Nouvelle-Bretagne et fétiche de l’île de Pâques.

Les dessins de l’héroïne


Les dessins de Nadja, dont la présence dans le livre émaille les rendez-vous du couple, présentent deux
méthodes de composition, le crayonné sur fond blanc et le découpage sur fond noir, comme « le rêve du
chat » ou le visage de femme qui sert de couverture. Ils font apparaître plusieurs leitmotivs :
· Le corps humain, le corps féminin, où comme une sorte de calligramme ininterrompu, des blasons
inachevés ont détaché quelques éléments décisifs : les yeux, la main, le cœur, chaque élément restant plus
symbolique que réel.
· Des tentatives d’autoportrait où Nadja s’appréhende elle-même (« qu’est-elle ? », p. 145)
· Le motif de la sirène, associé à la Fée Mélusine, femme-poisson qui accrédite le caractère mythique du
personnage, le reléguant aux confins de la légende.
· L’étoile (ex. p. 123), qui semble présider au destin des amants.
Motifs qui constituent autant de tentatives de définitions du mythe personnel de Nadja, engagée dans une
quête interne, peuplée d’éléments mythiques qui expriment et égarent à la fois, révèlent et trompent. Les
dessins constituent dans le livre un espace transitoire entre les photos et les œuvres d’art, entre le réalisme et
le surréalisme.
« Avant notre rencontre, elle n’avait jamais
dessiné. »

Fonctions de l’image dans Nadja


André Breton a cité ce passage de Pierre Reverdy dans le Manifeste du surréalisme (1924) mais il exalte le « le degré d’arbitraire le plus élevé » dans la conception de l’image. Pour les surréalistes, l’activité psychique va conduire à une série de courts-circuits spontanés et simultanés, aboutissant en une « course vertigineuse ». Il est possible de confronter cette conception de l’image à certaines fonctions habituelles de l’illustration.
L'IMAGE POÉTIQUE
L'image est une création pure de l'esprit. La fonction cognitive de l’image
Elle ne peut naître d'une comparaison mais du L’image ne saurait être, même pour Breton, un pur divertissement, mais assure aussi un rôle de connaissance.
rapprochement de deux réalités plus ou moins L’image dit le monde de façon fragmentaire (par le cadrage) et subjective (suivant les choix et affinités du producteur et du récepteur).
éloignées. La fonction cognitive jouera surtout dans Nadja sur les occurrences de lieux, mais le livre ne prétend pas être un guide de Paris des années vingt ; par contre, il a le mérite de libérer l’auteur d’une contrainte d’écriture, que Breton a relégué au roman du siècle précédent. Breton écrit en effet, dans l’ « Avant Dire » de Nadja : « l’abondante illustration photographique a pour objet d’éliminer toute description ».
Plus les rapports des deux réalités rapprochées Dans le Premier manifeste déjà, il commentait un extrait de Crime et châtiment et s’emportait : « Et les descriptions ! Rien n’est comparable au néant de celles-ci ; ce n’est que superpositions d’images de catalogues, l’auteur en prend de plus en plus à son aise, il saisit l’occasion de me glisser ses cartes postales. »
seront lointains et justes, plus l'image sera forte Au fond, c’est un peu pour parodier le romancier du XIXe siècle que Breton se propose de glisser ses propres « cartes postales », mais cette fois en images.
- Plus elle aura de puissance émotive et de
réalité poétique… La fonction esthétique
Pierre Reverdy - Nord-sud, 1918 Le meilleur exemple de cette volonté de s’approprier la beauté des choses par l’image, c’est l’anecdote du gant bleu ciel remplacé bientôt par un gant de bronze. Ici, l’objet quotidien quitte la sphère de sa réalité d’origine pour devenir un objet de contemplation, un objet esthétique.
L’irruption de la beauté dans un monde banal devient une préoccupation essentielle de la recherche de l’auteur, recherche qui culmine dans la dernière phrase de l’œuvre : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas ».

La question qui se pose est constante : comment déterminer ce qui relève de l’art, et ce qui n’en est pas ?

Les objets acquis au marché aux puces sont-ils des objets d’art ? Breton décrit sommairement le « demi-cylindre » (que d’ailleurs l’image complètera) comme « précieusement contenu dans un écrin » ; il raconte qu’il l’a emmené chez lui pour bien « l’examiner », sans doute pour y trouver une signification plus profonde, mais il a « fini par admettre qu’il ne correspond qu’à la statistique … de la population d’une ville » ; il affirme également aimer son « aspect pervers », et nous fait comprendre que
c’est surtout son absence de lisibilité qui l’attire.
Il faut admettre que Breton propose une extension du concept de beauté à celui d’une esthétique de la surprise, comme la plupart des photos de Man Ray. Dans ce contexte peuvent s’intégrer les dessins de Nadja, où « s’entrelacent le merveilleux et la folie », selon Évelyne Lantonnet (L’école des lettres). L’artiste au sens classique et rationnel propose une forme de maîtrise du réel, alors que les manifestations artistiques valorisées par Breton et les surréalistes proposent une manière non pas de découper
et d’organiser le réel, mais plutôt de le réinventer. L’ouverture vers l’irrationnel est plus forte, semble-t-il, chez l’enfant, chez le fou ou l’homme primitif, et cette possibilité d’ouverture est considérée comme un don par le surréalisme.
Au fond, l’intérêt manifesté par Breton pour les dessins de Nadja est une forme d’intérêt pour les « arts sauvages » en général (remarquons qu’il tient une galerie d’art en 1937). Pour ce faire, l’auteur en est venu à oublier les dichotomies habituelles, voire des discriminations comme celles entre le primitif et le civilisé, le rationnel et l’irrationnel, l’utile et l’inutile.

La fonction philosophique des images


L’image peut constituer une représentation mentale de l’univers. La recherche qui s’établit à travers les images de Nadja peut être décomposée en trois étapes :

· Un tâtonnement à travers un labyrinthe de lieux, symboles d’une recherche intérieure. Parcours physique, déambulation placée sous les auspices de trois figures tutélaires du surréalisme : Éluard, Péret, Desnos.
· Une ouverture vers le monde de la surréalité grâce à Nadja, représentée par la synecdoque des yeux de fougère, capables de « s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur » (p. 130/112). L’auteur ajoute : « sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer (p. 131). C’est ici l’instance de la révélation.
· Au terme de la quête, la saisie de soi-même, posée comme obscure au départ : l’image devient un espace dans lequel peuvent se retrouver Nadja et l’auteur, puisqu’ils ne peuvent se retrouver dans la vie. Les interrogations finales apparaissent ainsi comme celles d’un créateur surpris par l’irruption d’un nouveau regard : « - Qui vive ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ? Analysez en détail l’image « Les Aubes ».
L’objet
Cette progression dans la portée philosophique des images aboutit à constater un caractère circulaire de l’œuvre, et permet d’expliquer pourquoi c’est l’entrée en scène de Nadja qui précipite la dispersion, l’explosion du lieu de l’écriture, le manoir d’Ango. De même, la disparition de Nadja permet de refonder un nouvel espace de l’écriture, où le livre serait le seul espace de la réunion possible entre l’alter (Nadja) et l’ego (Breton). Relisez dans cette perspective le passage
« C’est cette histoire que, moi aussi, j’ai obéi au désir de te conter… », jusqu’à « Nadja était de ces dernières. » (p. 184/157).

Les trois fonctions de l’image, cognitive, esthétique et philosophique, peuvent être regroupées en fait sous le terme de fonction poétique (« créatrice » au sens étymologique grec). En quête d’un autre monde, Breton a pu produire un ensemble de représentations qui définissent des errances, des tensions psychiques, mais aussi des conquêtes.
Il est possible de résumer l’évolution de l’iconographie, dans Nadja, comme une évolution entre le réalisme de départ, le surréalisme des découvertes, et le symbolisme des dernières images. L’image est devenue un élément constitutif qui se métamorphose au cours du livre, mais qui métamorphose le livre lui-même. L’image serait-elle donc une anti-écriture ? Ou serait-ce plutôt une écriture autre ? L’image reste à déchiffrer, mais le texte également, tout comme la vie elle-
même… Dans cette opération de déchiffrage, le lecteur comprend avec un certain ravissement que l’auteur lui-même est également impliqué, tout comme Nadja : déchiffrage du texte, des images, du monde. Ce déchiffrage est celui de l’aventure humaine, aventure dont l’auteur, tombé « foudroyé aux pieds du Sphinx » (p. 130), tout comme Œdipe décryptant l’énigme, en est un porte-parole.

Nadja, un procès verbal surréaliste ?


La formation universitaire de Breton entraîne le lecteur à établir certains rapprochements entre l’écriture particulière de Nadja et « l’observation médicale » d’autant que l’y incite fortement l’auteur lui-même. Dans l’Avant dire, préambule ajouté en 1962, celui-ci établit une différence entre « ce qui se réfère au clavier affectif et s’en remet tout à lui –c’est, bien entendu, l’essentiel » et la « relation au jour le jour, aussi impersonnelle que possible, de menus évènements
s’étant articulés les uns aux autres d’une manière déterminée ». On peut en effet rapprocher cette assertion de l’écriture du « 5 octobre » (p. 83), passage où le narrateur semble totalement occulté.

« ...le ton adopté pour le récit se calque sur l’observation médicale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend à gqrder trace de tout ce qu’examen et interrogatoire peuvent livrer, sans s’embarrasser en le rapportant du moindre apprêt quant au style. »(Avant dire, p.6)

Ce serait surtout le mode de l’introspection qui guiderait la construction de l’ouvrage : « je me bornerai ici à me souvenir sans effort de ce qui... m’est quelquefois advenu[...] ;... j’en parlerai sans ordre préétabli, et selon le caprice de l’heure qui laisse surnager ce qui surnage ».
Un exemple d’articulation des faits pour Breton serait la préparation de l’entrée de Nadja dans le récit, par l’apparition de l’actrice Blanche Derval : Breton rappelle d’ailleurs que leurs deux maquillages se ressemblent : « Je n’avais jamais vu de tels yeux » (p. 73).
Construction qui garantit une certaine sincérité : « la personne de l’auteur, en proie aux menus faits de la vie courante, s’exprime en toute indépendance... » (p. 12). Les faits sont « les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique » ; « par leur caractère absolument inattendu, violemment incident... [ils] présentent chaque fois toutes les apparences d’un signal... » (p. 20). Choix des faits qui permet à
l’auteur un certain nombre de non-dits, préservant ainsi toute intimité...
Ce rapport des faits apparaît comme une sorte de relevé sociologique : la première « journée » (4 octobre), par exemple, contient surtout du discours rapporté, paroles de Nadja et de Breton lui-même. Le discours enchaîne ensuite sur une forme indirecte libre : « elle aime à se trouver dans un compartiment... ». Entreprise de compte rendu le plus souvent au présent, que ce soit pour raconter une pièce de théâtre, ou l’action de Nadja ; les occurences verbales au passé, Dans Nadja, il a souvent
quand elle apparaissent, sont là pour rendre compte de l’expérience du vécu de l’écriture chez l’auteur : « En finissant hier soir de conter ce qui précède, je m’abandonnais encore aux conjectures... » (p. 55) ; comme si le lecteur était également invité à suivre une sorte de reportage sur l’acte d’écrire, et non plus le récit lui-même. perdu le contact avec sa
réalité d’origine ; exemples le
Il est possible d’en conclure la présence d’un esprit anti-littéraire latent dans Nadja : par le fait de mettre « l’acte d’écrire... au rang des vanités » (p.5), de cultiver un art de l’incohérence chronologique, comme dans cette série des « tableaux » de la première partie ; anecdotes au présent de narration , ou interfère une sorte de passé historique : « Quelques jours plus tard, Benjamin Péret était là » (p. 33). Le passé du récit littéraire réapparaît d’ailleurs dans « demi cylindre » trouvé aux
l’épisode du gant de bronze ; nouveau mélange des genres, entre récit oral et récit romanesque. Ici le passé simple connote une épaisseur légendaire à cet épisode : « je la vis sur le point d’y consentir » (p.65). puces ou le gant de femme.
Une forme d’incohérence grammaticale est quelquefois décelable également, comme dans cette neuvième section de la première partie (p. 33), qui n’est qu’une longue phrase nominale, sorte de poème en prose sur Nantes. Le récit est souvent fortement marqué d’oralité, comme celui du marché aux puces (p. 63), où domine un présent de narration (du conteur ?).
Breton a réussi a concilier l’expression d’une poésie de l’expérience sociale, avec la confession des souvenirs, qui permet un jeu incessant, par la primauté de « ce qui surnage », entre passé et présent.

Jean Marc Gavila

HAUT DE PAGE
RETOUR

Écrire

Vous aimerez peut-être aussi