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Sénèque
Lettres à Lucilius
Lettre 2, p. 24, "Apprendre à se limiter", [1] à
[3], "nihil tam utile est ut in transitu prosit."

SENECA LUCILIO SUO SALUTEM

[1] Ex iis quae mihi scribis, et ex his quae audio, bonam spem de te concipio: non discurris nec
locorum mutationibus inquietaris. Aegri animi ista jactatio est: primum argumentum compositae mentis
existimo posse consistere et secum morari. [2] Illud autem vide, ne ista lectio auctorum multorum et omnis
generis voluminum habeat aliquid vagum et instabile. Certis ingeniis inmorari et innutriri oportet, si velis
aliquid trahere, quod in animo fideliter sedeat. Nusquam est, qui ubique est. Vitam in peregrinatione
exigentibus hoc evenit ut multa hospitia habeant, nullas amicitias. Idem accidat necesse est his, qui nullius
se ingenio familiariter applicant, sed omnia cursim et properantes transmittunt. [3] Non prodest cibus nec
corpori accedit, qui statim sumptus emittitur; nihil aeque sanitatem impedit quam remediorum crebra
mutatio; non venit vulnus ad cicatricem, in quo medicamenta temptantur; non convalescit planta, quae
saepe transfertur; nihil tam utile est ut in transitu prosit.

Traduction

1. Ce que tu m'écris, comme ce que j'entends dire, me fait bien augurer de toi. Tu ne cours pas le
monde et, de déplacement en déplacement, tu n'entretiens pas en toi l'agitation. Cette instabilité décèle une
âme malade. Par contre, le premier indice d'une pensée en équilibre, c'est, à mon sens, de savoir se fixer
et séjourner avec soi.
2. Il y a autre chose: tu lis beaucoup d'auteurs, des livres de tout genre. Cette disposition ne
supposerait-elle pas du flottement, un certain manque d'assiette? Séjournons dans l'intimité de maîtres
choisis; nourrissons-nous de leur génie, et ce que nous en aurons tiré se conservera fidèlement dans notre
âme. C'est n'être nulle part que d'être partout. À passer sa vie en voyage, on se fait beaucoup d'hôtes, et
point d'amis. Ce sera fatalement le sort de ceux qui, au lieu de s'en tenir au commerce intime d'un grand
esprit, épuisent la liste des auteurs en courant éperdument de l'un à l'autre.
3. Les aliments ne profitent pas, ils ne s'assimilent pas, quand, à peine absorbés, on les rejette. Rien
n'entrave la guérison comme de changer coup sur coup de remèdes. Une blessure n'arrive pas à se
cicatriser, si l'on ne fait qu'y essayer les pansements. Une bouture ne se fortifie pas, si on la transplante
sans cesse. Il n'est principe si utile qui fasse son effet en passant.
Sénèque, Livre I, Lettre 2, §§ [1] à [3],
"nihil tam utile est ut in transitu prosit."

COMMENTAIRE

I. Un maître s'adresse à un disciple:


1. En dépit de l'éloignement de Lucilius, Sénèque peut l'observer, et formuler un diagnostic. Il
rassemble les informations, qui proviennent de deux sources ("ex iis quae mihi scribis", "ex his quae
audio") - la seconde confirme la première, comme s'il en était besoin... Plutôt que de la méfiance, il faut y
voir le souci de Sénèque de se montrer attentif, la crainte qu'un déplacement, jugé insignifiant par Lucilius,
n'ait été omis par ce dernier...

2. Un encouragement - qui montre cependant que Lucilius a encore un long chemin à parcourir:
"bonam spem de te concipio" montre que l'heureux résultat escompté dans l'avenir est encore lointain.

3. Après des félicitations peut-être inattendues (Lucilius a pu parler de l'absence de voyages comme
d'un détail bien utile pour que la correspondance puisse être poursuivie facilement), des reproches peuvent
surprendre Lucilius: tu lis trop! Le démonstratif péjoratif dans "ista lectio auctorum multorum" renforce
la mise en garde: "Vide ne...", "Veille à ce que...", "Prends garde que..." En fait, derrière le conseil anodin
sur les conséquences néfastes possibles de lectures multiples, qui pourraient entraîner "aliquid vagum et
instabile", il est aisé de voir une interdiction de ce type de lecture, qui aurait pourtant enchanté un auteur
éclectique comme Cicéron. L'obligation est ensuite franchement exprimée, par "oportet". Un règle valable
pour tous les hommes a été dégagée, "certis ingeniis inmorari et innutriri oportet" - mais dans le cas
particulier de Lucilius, il faut bien admettre que Sénèque, en limitant les lectures de son disciple, lui
demande de réserver une place éminente... aux lettres qu'il lui envoie!

II. La hantise de l'instabilité:

1. Une antithèse fondamentale, dans le premier paragraphe:

L'erreur que Lucilius évite ("non discurris nec locorum mutationibus inquietaris"), est le propre
d'une âme malade, "aegri animi" et forme un contraste radical avec l'idéal formulé par Sénèque,
"consistere et secum morari".
La coloration péjorative est donnée par "Aegri animi ista jactatio est". Le verbe "jactare" est le
fréquentatif de "jacio"; on trouve "jactari tempestate" chez Cicéron. Mais dès le début, Sénèque dénigre
les voyages: les mots "iter" et "peregrinatio" ne sont pas employés, remplacés par une périphrase d'allure
scientifique, une description clinique, "locorum mutatio", dépourvue de tout pittoresque. Rechercher une
telle "agitation" ne peut être que le fait d'un esprit malade, lui-même agité, aux antipodes du sage, dont
l'esprit bien construit et bien posé ("mens composita") trouve dans l'immobilité le calme nécessaire pour
entretenir un dialogue avec lui-même ("secum morari"), le spectacle de son âme remplaçant
avantageusement les paysages que l'on peut découvrir en sillonnant les routes...

2. Le glissement du voyage aux livres:

Le lien entre les phrases 1 et 2 est thématique: "ista jactatio", au sens concret du voyage, n'est plus à
redouter; en revanche, "ista lectio auctorum multorum" fait craindre le pire: "aliquid varium et
instabile" doit être mis en parallèle avec "aeger animus"...
En fait, la critique du voyage s'applique à la fantaisie des lecteurs curieux: même instabilité
fondamentale, mêmes relations superficielles. La métaphore filée insiste:
Ce qui est valorisé: des esprits choisis, auprès desquels on reste pour se nourrir, qui laissent
fidèlement une trace dans l'esprit. "Fideliter", "familiariter" conviendraient pour décrire l'amitié profonde
et sincère de gens partageant une intimité bien supérieure aux rencontres qui surviennent au hasard des
voyages... L'"amicitia" suggère des liens étroits et récipoques, dans le cadre d'une obligation morale.
Ce qui est dénigré: beaucoup d'auteurs, des livres de tout genre, vagabondage intellectuel,
"cursim", "properantes", la hâte superficielle... L'"hospitia" n'est qu'une triste parodie de l'"amicitia".
Un type de lecture correspond à un type d'esprit: on arrive à l'un par l'autre - dans les deux sens...

3. Une abondance de métaphores révélatrices:

"cibus": un profit pour le corps, ou bien un rejet immédiat.


"sanitas": rendue difficile par le changement de remèdes.
"vulnus": cicatrisation impossible, si l'on multiplie les tentatives.
"planta": végète, si on la transplante souvent.
La lecture doit nourrir l'esprit (et sans elle, on mourrait), mais des lectures faites au hasard sont
"vomies": l'assimilation passe par un choix limité, qui permet la digestion, c'est-à-dire la méditation,
l'approfondissement de la réflexion.
Il s'agit d'ailleurs d'une affaire grave, puisque Lucilius, qui n'est pas encore un sage stoïcien accompli
est "malade", "blessé"... Il est vital de trouver la guérison - et c'est la promesse du stoïcisme.
La "plante" offre la généralisation souhaitée: en passant au règne végétal, on arrive à une
confirmation qui prouve la vérité. L'observation de la nature doit nous guider (dogme stoïcien); au-delà des
analogies, une vérité profonde est atteinte.

Conclusion:

Dans ce passage qui est une leçon de lecture, plusieurs figures de style sont utilisées: l'antithèse, la
métaphore, l'analogie. C'est au lecteur de construire le raisonnement, de dégager, d'une manière
abstraite, les dangers d'une lecture vagabonde. A la séduction du concret s'ajoute le plaisir de la réflexion à
élaborer.
Le lecteur du XXe siècle est gêné par cette prescription qui est une proscription (paronomase!), par
ce rejet de la foule des livres... Nous apprécions la variété, qui fait notre plaisir et notre délassement; nous
sommes surtout formés pour valoriser l'esprit critique, qui se nourrit des confrontations. Il est préférable
de se forger ses propres opinions - toujours susceptibles d'évoluer. Pour Sénèque, il importe d'approfondir
une doctrine. "Timeo hominem unius libri" signifiera, selon les époques, "je redoute l'homme d'un seul
livre, car il possède à fond une doctrine, et sera un adversaire redoutable dans une joute oratoire", ou bien
"je redoute le fanatique qui obéit aveuglément à un livre unique, qui lui impose un système de pensée hors
duquel il n'y aurait point de salut".

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