Lectures critiques
Le Mérite et la République. Essai sur la société  des émules 
Olivier IHL 

2007 

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Critique

Olivier Ihl : l'aristocratie des égaux
LE MONDE DES LIVRES | 25.10.07 | 11h53 • Mis à jour le 25.10.07 | 11h53

es hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits." De l'article 1 de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, on ne retient généralement que cette première phrase. Quitte à oublier la seconde, qui est pourtant tout aussi importante : "Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune." Egalité d'un côté, distinctions de l'autre : les deux notions peuvent sembler contradictoires. Leur alliance, pourtant, sera au fondement de la France nouvelle issue de la Révolution. Un pays où, malgré le culte de l'égalité, l'Etat ne rechignera jamais à distribuer médailles, rubans et récompenses en tous genres à ses citoyens les plus méritants. Démêler ce paradoxe, comprendre la façon dont la République n'a cessé d'articuler principes égalitaires et pratiques distinctives, mettre en évidence, enfin, la cohérence d'une pensée politique dont l'objectif, apparemment paradoxal, est de "hiérarchiser des égaux" : c'est à ces questions que répond Olivier Ihl dans Le Mérite et la République. Prolongeant ses travaux sur la fête, le vote et les voyages officiels, le politologue décrypte, dans cet essai dense et érudit, un autre cérémonial essentiel de la culture républicaine à la française : les remises de décoration. "DÉMOCRATISATION DU MÉRITE" Car la décoration, en France, est bien un sport national. Légion d'honneur, Palmes académiques, Mérite agricole, Médaille militaire... Ce ne sont là que les plus connues des quelque soixante insignes officiels qui distinguent aujourd'hui environ deux millions de citoyens. L'Etat, en deux siècles, a créé douze fois plus de distinctions honorifiques que la monarchie en cinq cents ans. Ce processus de "démocratisation du mérite", dont l'auteur rappelle qu'il toucha l'ensemble des pays européens à la fin du XIXe siècle, semble toutefois avoir atteint des proportions particulièrement élevées dans la France républicaine. Selon Olivier Ihl, c'est au XVIIIe siècle que cette "émulation honorifique" s'impose comme un moyen de gouvernement. Le terrain avait certes été préparé de longue date. A la suite de Louis XI, qui fonda en 1469 l'Ordre de Saint-Michel, les rois avaient compris que la distribution de médailles et l'organisation de réceptions fastueuses étaient des instruments efficaces pour apprivoiser une noblesse volontiers frondeuse... Ce qui change, cependant, au siècle des Lumières, c'est le critère même de la distinction. Désormais, ce n'est plus tant la fidélité au monarque que la "vertu" qui se doit d'être honorée. Autrement dit, la décoration n'est plus conçue comme une simple faveur, mais comme la reconnaissance de qualités individuelles qu'il s'agit de promouvoir. Une fois le principe posé, le problème de l'évaluation reste toutefois entier. Car une chose est d'encourager la "vertu", une autre est d'en préciser les contours. Ce sera la tâche des administrations. Des services spécialisés seront créés, des codes réglementant les procédures de promotion et de radiation seront rédigés. Au XIXe siècle, montre Olivier Ihl, les distributions de prix et de médailles furent un formidable accélérateur bureaucratique. Balzac parlait d'"espionnage de la vertu" : à lire le nombre de pièces nécessaires à la constitution des dossiers de candidature, à voir le zèle déployé par les fonctionnaires pour évaluer le degré de moralité des impétrants, l'expression ne paraît pas exagérée. On touche ici à l'essentiel. En substituant la vertu à la naissance comme critère de distinction sociale, la "démocratie du mérite" a certes bouleversé les hiérarchies de l'Ancien Régime. Il n'empêche. La plupart des actions humaines se faisant en vue d'obtenir une récompense, la distinction des "meilleurs" se révélera à la longue être un instrument puissant de domestication sociale. Paradoxe de l'émulation, qui encourage la concurrence mais ne fait bien souvent que favoriser le conformisme. L'écho aux travaux de Michel Foucault est ici évident. "Il y a des tribunaux pour punir, il faut des juges pour encourager", écrit Olivier Ihl, pour qui la distinction joue dans nos sociétés un rôle analogue à celui que l'auteur de Surveiller et punir attribuait au châtiment : une "technique de gestion des conduites", un "moyen du contrôle social". A l'heure où la promotion du "mérite" revient en force dans le discours politique, le rappel ne pouvait mieux tomber.

LE MÉRITE ET LA RÉPUBLIQUE. ESSAI SUR LA SOCIÉTÉ DES ÉMULES d'Olivier Ihl. Gallimard, 496 p., 25 €.
Thomas Wieder
Article paru dans l'édition du 26.10.07.

     

 

L’HUMANITE
TRIBUNE LIBRE
Article paru le 24 octobre 2007

DE CYNTHIA FLEURY

La démocratie du mérite
La mondialisation des prix continue d’essaimer au fil des saisons… Automne oblige, le Man Booker Prize a été décerné à Anne Enright, pour The Gathering… Bientôt la cohorte des grand prix de l’Académie française, Goncourt, Femina, Renaudot, Médicis, Interallié…, lancera le grand raout littéraire français. L’orgueil est loin d’être le seul gagnant de ces cérémonies : certes, il y a les ventes - souvent meilleures. Mais il y a surtout l’accès à la mécanique cooptative si chère à tous les réseaux… Véritable multiplicateur d’opportunités et de facilités, la décoration littéraire adoube davantage un futur qu’elle ne reconnaît un passé. Et l’on comprend soudainement pourquoi tant d’écrivains et d’éditeurs se démènent pour en avoir. D’une décoration à l’autre, je pense à l’épisode ubuesque qui clôt les Bienveillantes, ex-goncour(t)isé : dans son bunker - pyramide inversée des civilisations de la barbarie -, Hitler trouve encore assez de force et de folie pour venir décorer ses derniers méritants. Arrive le tour de Max Aue : en pinçant le nez du führer, il inaugure la mort symbolique. Les récompenses, c’est toujours un peu le commencement de la fin. Abolies en 1790 par la Constituante au nom de l’égalité, les distinctions sont très vite devenues pour la République « un moyen de conduire les esprits et les corps ». Professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Olivier Ihl leur consacre sa dernière étude (1). En ces temps de rhétorique du mérite, sa lecture est salutaire. La république a, en effet, très vite appris à remplacer la société aristocratique de l’honneur par une bureaucratie des décorations honorifiques : pour mémoire, la France issue de la Révolution a institué douze fois plus de récompenses que la France monarchique en cinq cents ans. En résumé, quatre croix durant l’Ancien Régime contre une soixantaine d’étoiles, de palmes, de médailles… après 1945 : on décore tout le monde, militaire ou sportif, artiste ou savant, téméraire ou victime. Et voilà le « management émulatif » promu au rang de science du gouvernement. Les nouveaux décorés sont moins des méritants que des opérateurs d’exclusion, des « émules » qui cherchent à devenir les aristos des temps citoyens, et les rivaux d’un monde exemplaire, sans guerre. La république veut perfectionner la société là où la monarchie voulait seulement l’ordonner. Du moins en apparence. Pour cette raison doit être récompensée la vertu dans sa version moderne, soit non découplée de l’intérêt privé. Devant une telle dévalorisation de la vertu, Shaftesbury rechigne un peu. Mais Helvétius a bien compris que le succès du nouveau régime réside dans sa capacité à susciter l’émulation, véritable instrument d’administration du social. Au XVIIIe siècle, poursuit Olivier Ihl, « au lieu d’une vertu féodale décrite comme un (…) un orgueil insensé (…), il est réclamé de faire de la vertu une catégorie d’action publique ». L’esprit se veut rousseauiste : « La marche d’émulation manifeste le primat du politique sur les périls du privilège et de l’argent. » Là où richesse et pouvoir fonderaient une domination

  sociale, le pouvoir des signes fonderait une hégémonie politique. On sait, depuis, que l’un n’empêche pas l’autre et que les deux vont d’autant mieux qu’ils vont de pair. En fait, et c’est là que le bât blesse, le recours à la récompense se veut « scientifique », hors de toute « anthropologie des passions », s’insérant dans le « développement de l’économie ». On saluera la mystification. L’émulation serait « objective » là où les honneurs seraient mégalomanes. Les révolutions, bureaucratique et industrielle, sont passées par là, l’individu lui-même est devenu une « utilité ». Dès lors, malgré quelques voix discordantes, plus critiques envers la dialectique du mérite, ce dernier entame sa démocratisation. Du moins, là aussi, en apparence. Ultime déclassement moral : la vertu se mue en performance. « Indexer les performances à leur degré de reconnaissance : voilà donc le levier de la discipline sociale (…). Migrant de l’univers du management bureaucratique au monde de l’industrie, du loisir, de la consommation de masse, cette émulation prémiale est devenue la pierre de touche du rapport à soi et à autrui. » Le royaume de la grâce se libéralise. Rien de mieux que la supercherie pour faire cohésion sociale. Le code républicain s’instaure définitivement : pour mieux s’en libérer, on accepte d’en jouer le jeu…, de dire que l’on décerne une décoration plutôt qu’on ne la donne. Le discours sur l’égalité va connaître de beaux jours. (1) Le Mérite et la République - Essai sur la société des émules, d’Olivier Ihl. Éditions Gallimard, 2007.

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Histoire & Sciences sociales Sociologie / Economie Le Mérite et la République - Essai sur la société des émules de Olivier Ihl Gallimard - NRF Essais 2007 / 25 €- 163.75 ffr. / 495 pages ISBN : 978-2-07-078487-5 FORMAT : 14,0cm x 22,5cm L'auteur du compte rendu: Guy Dreux est professeur certifié de Sciences Economiques et Sociales en région parisienne (92). Il est titulaire d'un DEA de sciences politiques sur le retour de l'URSS d'André Gide. L’égalité et la distinction «Je défie qu’on me montre une République ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu des distinctions. On appelle cela des hochets. Eh bien, c’est avec des hochets que l’on mène les hommes. […] Voilà l’un des secrets de la reprise des formes monarchiques, du retour des titres, des croix, des cordons, colifichets innocents, propres à appeler les respects de la multitude, tout en commandant le respect de soi-même.» Ce propos de Napoléon pose de belle manière une double réalité au cœur de l’ouvrage de Olivier Ihl : la pratique des signes de reconnaissance et de distinction n’est pas l’apanage des sociétés monarchiques, elle est de tout pouvoir ; cette pratique reconnaît la valeur des êtres tout en leur commandant d’être valeureux. Faire des émules, voilà la secrète ambition et la justification dernière de la récompense des êtres et des actions remarquables. Les ordres et les médailles ont été largement développés sous l’Ancien Régime. Traversé par un large mouvement de sécularisation, le pouvoir prend en charge, en les codifiant, les distributions de prestige et les mesures des grandeurs monarchiques. Récompenses et décorations visent à s’assurer des fidélités qui, dans un système où les relations personnelles restent essentielles, assurent en retour la solidité et la pérennité du pouvoir en place. Mais avec la Révolution française un problème nouveau se pose : comment reconnaître et distinguer les talents rares, les actes remarquables, les personnes singulièrement dévouées et les talents utiles, comment les faire valoir auprès du plus grand nombre sans contrarier le principe d’égalité. Jusqu’où aller dans ces distinctions ? Il y aura bien des hésitations et des contradictions qui apparaîtront au gré du tumulte de la période révolutionnaire et des régimes successifs au XIXe siècle. Mais la nécessité de cette pratique sera suffisamment reconnue pour être définitivement inscrite dans les pratiques de tout pouvoir. La légion d’honneur, créée en 1802, est comme un symbole de cette pratique. Reconnaissance universelle, militaire et civile, elle est aujourd’hui encore l’ordre le plus prestigieux des récompenses d’Etat. Mais à propos de cette décoration Olivier Ihl souligne un aspect qui pourrait paraître purement factuel, sinon anecdotique : le caractère permanent du port de cette décoration. La justification de cette disposition n’est pas sans intérêt : «J’ai pensé, écrira Dumas [secrétaire de la Commission Cambacérès en charge de ce dossier] que cette étroite obligation était un frein nécessaire pour quelques hommes qui ont besoin qu’un objet toujours présent leur rappelle qu’ils doivent se respecter eux-mêmes et faire respecter en eux la récompense dont ils ont été honorés.» Par cette brillante formule, le général Dumas livre ce que Olivier Ihl nomme «la clef du régime disciplinaire de ce nouvel ordre de mérite décoré». Décorer ne vise pas seulement à reconnaître a posteriori une action méritante. Cela vise aussi à s’assurer la fidélité et la constance des personnes ainsi honorées et donc s’assurer de leur part des conduites et des comportements toujours méritant des honneurs qui leur ont été faits. La perspective de Olivier Ihl part en effet d’un point fort ; celui de considérer que les logiques

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disciplinaires, au sens de Michel Foucault, sont trop souvent comprises par les aspects «négatifs» comme celui du contrôle ou de l’enfermement. Or, nous dit Olivier Ihl, il existe un aspect «positif» de la logique disciplinaire : celui de l’émulation. Le pouvoir suscite et crée des émules, règle et contrôle les actions, en définissant, reconnaissant et célébrant sans cesse les bonnes actions. Ce qui pourrait donc apparaître comme un «simple» ouvrage d’érudition renvoie donc à une interrogation plus centrale sur les formes de gouvernementalité, pour utiliser un terme foucaldien. Les questions de la hiérarchisation des mérites, de la bureaucratie des honneurs ou du management honorifique (pour reprendre quelques formules du livre) mettent progressivement et brillamment en perspective des questions très actuelles comme le «salaire au mérite» ou «l’égalité des chances». Cet essai brillant et érudit est aussi, il faut le souligner, écrit avec beaucoup de soin dans une belle langue. Guy Dreux ( Mis en ligne le 20/12/2007 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2008 www.parutions.com (fermer cette fenêtre)

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La République des médailles
Annie STORA-LAMARRE

Le mérite ? « Il est le fait d’hommes distingués – et non plus d’hommes distincts ». Olivier Ihl explique ce paradoxe : celui d’une citoyenneté impuissante à endiguer ce qui passait pourtant pour la mettre en cause : la distinction.

Recensé : Olivier Ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la distinction des émules, Paris, Gallimard, NRF Essais, 2007, 491 p.

Recenser l’essai d’Olivier Ihl consacré à la « distinction des émules » demande un investissement tant le livre est à la fois dense et long. Pour mener à bien la recension de cet ouvrage, je me suis appuyée sur mes recherches traitant de l’édification du droit républicain, où il s’agissait de comprendre comment les figures du roman-feuilleton chères au XIXe siècle (le jeune criminel, la prostituée, le père déchu) entraient dans un vacillement extrême des émotions dans les lois édifiées par la toute jeune Troisième République. La construction de ce chantier juridique apparemment sans histoire présente quelques points de convergence avec le pôle d’investigation d’Olivier Ihl, en premier lieu par l’incertitude de l’objet et par la difficulté d’historiciser un concept. Qu’est-ce que le droit ? Qu’est-ce que le mérite ? Comment inscrire la société des émules à l’intérieur même des communautés affectives, des attitudes, des manières, des tenues, des agissements, des engagements, des refus, et surtout des contournements jugés nécessaires – comme si dévoiler les fondements du mérite produisait a contrario un discours qui viendrait contredire la revendication d’égalité entre les hommes ?

D’où une série de problèmes hétérogènes au détour d’un phare d’alliances, de discours qui apparaissent latéralement sans crier gare sur les conditions de l’avènement d’une démocratie du mérite et de son espace dans lequel se déploie l’honneur. L’intérêt de l’essai d’Olivier Ilh est d’avoir inséré le concept de mérite dans une découpe historique longue

partant de la Réforme au XXe siècle, comme s’il fallait d’abord donner sens aux décalages temporels d’une notion qui se donne à penser en système de croyances, de valeurs, d’émotions et de représentations mais aussi de pratiques. Comment s’accomplit le geste souverain de distinguer le mérite ? Comment et au nom de quoi la bureaucratie des honneurs a-t-elle succédé à la société de l’honneur ?

Le tableau d’Henri Gervex, Distribution des récompenses aux exposants par le président Sadi Carnot, à la suite de l’Exposition universelle de 1889, ouvre le livre. Le 29 septembre 1889, l’Exposition universelle touche à sa fin. Dans la grande nef du palais de l’Industrie apprêtée par Lavastre pour le centenaire de la Révolution française, le moment est capital. C’est la remise des médailles. L’enquête d’Olivier Ihl commence là : l’usage persistant des honneurs ne venait-il pas contredire la revendication d’égalité entre les hommes ? La décoration n’est jamais un simple objet de contemplation : c’est un rapport social et politique façonné par des défis spécifiques. Donner sens à cette histoire, ce n’est pas pour Olivier Ihl dévoiler une identité première ou traquer une essence soigneusement repliée sur elle-même. C’est au contraire s’attacher à rendre compte de la manière dont les usages redéfinissent sans cesse des significations, avec des effets de substitution, de remplacement et de déplacement qui en favorisent la circulation.

Remonter à l’avènement de ce pouvoir honorifique en interrogeant la double rupture que ses promoteurs avaient engagé avec la société traditionnelle, rupture avec la hiérarchie des ordres, rupture avec le don de Dieu. Depuis la Réforme, c’est toute une « ingénierie » qui s’est installée au cœur des pratiques de gouvernement. Avec la découverte du Nouveau Monde, les déchirures de la chrétienté : le paradis n’est alors plus terrestre, comme sur ces cartes où les plus avertis savaient localiser quelque part en un lointain Orient. Le voilà maintenant qui se réfugie dans un autre monde. La science des fossiles, la naissance de l’évolutionnisme finissent, il est vrai, d’en réformer la géographie qui ne peut plus être celle des premiers chapitres de la Genèse. L’écolier primé, le pauvre secouru, le sauveteur décoré, le soldat reconnu, le scientifique honoré, l’artiste couronné, le manager performant : autant d’élus dont nos émulations modernes célèbrent la figure d’exemplarité. Olivier Ihl s’interroge sur la double rupture par laquelle est née la distinction honorifique, rupture avec la hiérarchie des ordres, rupture avec la quête chrétienne du salut. Il devenait alors possible de saisir une transformation cruciale : l’entrée de « l’émulation premiale » dans le cercle des ingénieries de gouvernement.

Reconnaître les hommes Tout commence avec la Réforme. Vouée à l’administration de la déférence, celle-ci traduit la montée en puissance d’une nouvelle conception de la grâce. Les guerres de religion en ont facilité l’émergence. Et déjà en introduisant une incertitude radicale dans l’architecture traditionnelle du salut. Moment singulier de l’Occident chrétien. C’est l’époque où la « rédemption des âmes » oppose une religion cléricale, prodigue en bénédictins et autres indulgences, à une doctrine de la prédestination qui, elle, justifie, la piété par un sola fide contestant jusqu’à l’idée de dévotion protectrice. Mais c’est aussi l’époque où l’essor des rapports marchands et le développement du pouvoir monarchique fragilisent les enseignements, voire les commandements de l’Eglise. La « rédemption » est alors concurrencée par la « reconnaissance » : une épreuve avant tout humaine dans laquelle les dignités royales, bien qu’elles demeurent encore extérieures au concept de mérite, encouragent et récompensent. Or, cette reconnaissance, explique Olivier Ihl, repose sur des signes hiérarchiques qui sont en même temps des signes honorifiques.

Avec l’avènement des premiers Etats modernes, comment l’honneur féodal s’est-il mué en instrument d’une reconnaissance d’Etat ? Emblématique de la concentration des honneurs, Olivier Ihl examine le projet en France d’instituer un cabinet des médailles disposé au Louvre. Preuve qu’au monopole de la violence, à l’extension des « lois » et de l’ordre dans le territoire, monarchies et principautés avaient hâte d’y ajouter la centralisation des signes de grandeur. Se portant garante du respect de la hiérarchie, la majesté monarchique investissait alors les sujets de nouvelles « fidélités ». D’où de multiples dispositifs qui bureaucratisent les honneurs nobiliaires : que l’on songe aux armoiries ou à la création des offices. La capacité mimétique des individus offre, en ce XVIIe siècle, une prise à une autre conceptualisation : celle d’un art de gouvernement appuyé sur la connaissance des « passions ».

Mais qu’en est-il lorsque l’émulation est transférée dans les mains du souverain ? Seul un arbitre externe et indépendant peut y procéder. C’est la fonction du souverain. Son rôle est de fixer un critère à la valeur, par exemple, pour réaliser l’adjudication des places. Réguler la hiérarchie des honneurs est donc pour Hobbes une nécessité. Le mécanisme de la renommée bourgeoise est mis à nu. D’abord parce que cette théorie des récompenses rompt avec toute perspective « d’éternité bienheureuse » (accusée d’anéantir le « mérite et la vertu »). Ensuite, parce que la lutte née des passions, notamment de la vanité, est ici remplacée par une

compétition ordonnée, au sens propre, par une méritocratie. Chez Hobbes, celle-ci se justifie par le critère de l’obéissance au souverain. C’est pourquoi Hobbes insiste sur le monopole des honneurs légitimes. Les sujets ne désireront plus être honorés les uns par les autres. Leur but sera d’être honoré exclusivement par le souverain qui récompensera dans l’intérêt de tous. Ces batailles philosophiques sur les « affects » ne sont pas que pure spéculation.

Ainsi, si la morale classique distinguait plusieurs sanctions (institutionnelles avec les tribunaux ou les grâces du roi ; individuelles avec le sentiment de satisfaction ou de remords ; surnaturelles avec les indulgences et le jugement dernier), la vertu devient au XVIIIe siècle une arme politique et s’étend de l’univers académique et ecclésiastique à l’ensemble du corps social. La symbolique de l’exemplarité est antique. L’émulation passe pour avoir « fait faire des prodiges aux Grecs », au point de leur donner la victoire sur les Perses. Idéalisée, la comparaison avec l’Antiquité se veut réplique aux désordres du temps. Les premiers économistes se sont attachés, eux, au strict jeu des intérêts individuels. On n’a sans doute pas suffisamment mesuré l’incidence la révolution de ce qu’au XVIIIe siècle on appelait le « commerce » sur les formes de l’obéissance politique. Pour Jeremy Bentham, les habitudes de travail des pauvres seront plus vite changées par l’aiguillon de l’intérêt que par tout autre récompense, fût-elle céleste. Persuader chacun que ses actions bonnes ou mauvaises sont sous le regard de tous : voilà le moyen qu’il avait imaginé pour multiplier les « actes positifs ». Censé orienter et diriger les conduites libres, le procédé devait joindre l’« intérêt » aux « devoirs prescrits ».

Que dit le mérite sur le corps social ? Le mérite renvoie au corps de l’armée, autre terrain d’expérimentation, avec l’avancement au choix des soldats, les médailles, les préséances, les grades. Secteur parmi les plus traditionnels de l’appareil d’Etat, le monde militaire au XVIIIe siècle expérimente l’utilité des distinctions de mérite. Mais si le monde militaire a le droit de « s’illustrer » par de grandes actions, l’espoir d’entrer dans le « corps » des nobles est ouvert à tous. L’apport de la Révolution sera irréversible. Première assurance : toute distinction, pour être légitime, doit être associée au mérite. Dans la tourmente des affrontements, ses contours en revanche se précisent. Que disent les adversaires ? Que la marque nobiliaire est la marque d’une vocation, en mettant une classe d’hommes à portée de défendre le « respect du roi ». Les attaquer, c’est s’en prendre à une propriété, la naissance, qui sans cesse « leur rappelle les vertus et les services de leurs Ancêtres ». Le mérite sera donc une aptitude qui se refuse à la faveur et à l’hérédité. Du côté des « patriotes », pour que

les honneurs produisent des citoyens vertueux, il fallait que les récompenses n’inspirent point d’orgueil. C’était déjà l’argument des tenants d’une sociabilité naturelle.

La bureaucratie de la vertu Dans sa quête du sens du mérite, Olivier Ihl arpente des lieux-laboratoires d’expériences où s’opère la matérialisation du mérite. Tout au long du XIXe siècle, la bureaucratie va produire en France d’innombrables gratifications honorifiques. En France, la Légion d’honneur dite du sauvetage (1820), la médaille de Juillet, croix des combattants de Juillet (1830), la médaille militaire (1852), celle de Sainte-Hélène (1857), des Société de secours mutuels (1858), d’Italie (1859), de Chine (1861). Au total, plus d’une cinquantenaire de décorations nationales. Comme si, en s’arrogeant les prérogatives du roi, la bureaucratie s’était approprié un monopole sur la certification du mérite. Déterminer la provenance et la fréquence des actions vertueuses, fixer la nomenclature de leur mode de reconnaissance, l’identité et le classement de chaque récipiendaire : c’est un véritable apprentissage des techniques de détection et de certification qui s’opère. Il va accroître en quelques décennies l’assignation des actes vertueux. L’acte de création de la Légion d’honneur par Napoléon, le 19 mai 1802, est dès lors consacré par l’historiographie comme un avènement.

Décorer le mérite s’accompagne d’une technique de gestion sociale. En un siècle, le mérite est bel et bien devenu une catégorie d’action publique. Prix philanthropiques, ordres honorifiques, médailles, distinctions professionnelles : l’homme méritant se mue en objet d’observation. La vertu ? Elle s’affirme comme un domaine d’intervention bureaucratique qui permet de juger les actes de la population. L’Etat devient dès lors le sujet d’une activité proliférante. Chaque année, des dizaines de milliers d’individus sont officiellement récompensés tandis que plusieurs centaines de milliers se portent candidats. Au XIXe siècle, l’espionnage de la vertu se révèle sans limites. Le mérite relève bien de l’ordre des « affections sociales ». Le rappel des références de l’époque romantique manque. Pourquoi ne pas ici adosser la figure du méritant sur celle du monstre des années 1830 magistralement décrit dans L’Homme qui rit, où Hugo introduisait dans l’ordre des choses un principe d’altérité, qui se révélait finalement être un principe d’altération ? Que se joue-t-il d’essentiel dans l’appartenance au peuple du mérite ? Avec les instruments de la statistique, s’ouvrent à la science expérimentale de nouveaux horizons. Prendre la mesure des vertus du peuple en est un qui fait le pendant à l’application de la statistique en matière de criminalité. Comment donner corps à cette idée dans ces basculements entre le même et l’autre dont les catégories

de bases de nos sciences de l’homme ? Que révèle le bûcher des vanités édifié au nom du « patriotisme », de « l’encouragement aux hommes » ? Cependant, le mérite n’est pas une catégorie homogène dans le système de valeurs des contemporains. Lors du congrès de la SFIO de 1902, une motion est adoptée : « Il est interdit à tout membre du parti socialiste français de solliciter ou même de porter une décoration quelconque. Certains pourtant rétorquent : n’est-ce pas mettre les élus socialistes en état d’infériorité vis-à-vis de leurs adversaires, en leur refusant d’user des « moyens qui sont nécessaires en régime capitaliste et parlementaire pou pénétrer dans les pouvoirs publics » ? Diminuer le respect accordé aux individus décorés, c’est soulever le spectre de l’illégitimité.

Hiérarchiser des égaux La bataille du mérite est loin d’être pure spéculation. Comment classer les individus tout en respectant le principe d’égalité ? La dignité, cette grandeur individuelle qui commande le respect ne procède plus de la foi, de l’épée ou de la robe. Depuis la révolution de l’égalité, elle est présumée universelle. Plus encore : impérative et absolue, elle s’attache a priori à l’individu. Et non plus à l’expérience. C’est pourquoi fut inventée une notion qui, elle, permet de continuer à juger et à différencier : le « talent ». Défini par le Grand Dictionnaire du XIXe siècle comme « une disposition naturelle de l’esprit à réussir dans certaines choses », ce terme reste de type largement métaphysique. Assimilée à un « don » ou une « habileté naturelle », la catégorie est utilisée pour individualiser le processus de la réussite. Elle n’existe pourtant qu’à travers les évaluations dont elle fait l’objet. Comme si le talent était littéralement « rêvé » par les performances. Lutter : décidément le plus actif et le plus terrible des verbes. Suspendu en ce jour de profusion automnale à la distribution des noms des lauriers, ceux que les commissaires puis les listes du Journal officiel consigneront avec application, il est sur toutes les lèvres. L’ombre du darwinisme planait sur tout le monde, aussi bien sur la « lutte » commerciale et industrielle que sur la « lutte » que se livraient les groupes sociaux et les nations pour ne pas déchoir. C’est à ce titre que le terme figure au cœur des annales modernes du mérite. Dans la société libérale, la notion de perfectibilité avait remplacé l’idéal de perfection cher à l’Ancien Régime. L’individualisation des récompenses et la mesure des aptitudes mises en concurrence : tel est le mécanisme de cette discipline que l’on trouve dans la plupart des compétitions sociales. Les analyses du philosophe Alfred Fouillée auraient été ici pertinentes pour comprendre ce qui joue là dans l’histoire du mérite, c’est-à-dire le statut de séparation et la possibilité de s’extraire de la « foule »dans la démocratie qui se construit.

Oui, comment s’opère la démocratisation du mérite dans une société qui s’industrialise et dont le pouvoir se bureaucratise ?

On arrive alors dans le récit d’Olivier Ihl à la fin du XIXe siècle, dans une Europe que bouleversent le principe des nationalités, le mouvement d’industrialisation ou l’arrivée des masses sur la scène électorale. Être distingué est devenu une préoccupation de masse. Avec le développement des relations capitalistes, les classes moyennes furent plus que d’autres soumises à une inquiétude : comment éviter la prolétarisation provoquée par l’extension de la fabrique ? Pour s’assurer que leurs aptitudes soient reconnues, il fallait transformer des conduites en objets de récompense. C’était une façon de distinguer la réussite en « moralisant » la hiérarchie des positions sociales. D’où la multiplication des titres de gloire : brevets, diplômes, médailles. Les médailles renvoient à l’édification de la société de masse analysée par Fouillée, des masses qui d’ailleurs s’individualisent et personnifient le sujet, jeunes, femmes. Olivier Ihl a décliné le mérite au féminin dans un ordre social longtemps cantonné au masculin. Au XIXe siècle au début de la IIIe République, il est imaginé de créer un ordre national du Mérite maternel : « La femme honnête, celle qui a toujours fait son devoir, d’épouse et de mère, ne mériterait-elle pas et ne serait-elle pas aussi fière et satisfaite de porter un signe qui la distinguerait des autres ? »

Au terme de ce parcours, Olivier Ihl donne à comprendre comment la récompense honorifique est devenue la figure générale d’une forme de gouvernement qui a fait du mérite le fondement du lien entre les individus. Pour cela, il a fallu comprendre les théories qui en ont porté l’exigence, mais sans tourner le dos aux pratiques qui se sont revendiquées d’elles ou refuser de lire différemment nombre de sources communes au théoricien de Surveiller et punir. Comprendre enfin, comment la gloire nobiliaire et, plus encore la vertu chrétienne ont été « disciplinées » par les récompenses de l’Etat libéral. En d’autres termes, comment, prisonnières d’un passé qui continua longtemps d’être exalté (la société de l’honneur) mais séparées de ce qui en faisait la grandeur (la quête cléricale du salut), la gloire et la vertu ont quitté les « âmes bienheureuses », puis reflué des « royaumes de grâce », pour devenir de simples signes de mérite : ceux d’une société d’émules.

Cette interrogation sur la question du mérite répond à une attente légitime ; elle laisse pourtant sur sa faim. L'attribution des médailles traduit dans l'histoire des

sensibilités la reconnaissance symbolique du parcours de méritant qui l’attend comme quelque

chose de désirable, d'attendu ou d'exigé dans son parcours honorifique. J'aurais souhaité que fût approfondie l'idée de la frontière départageant le monde des méritants et des nonméritants. La fêlure de ceux qui n'accèdent pas au monde des honneurs dévoile elle aussi des zones fragiles et des appartenances inscrites dans l'histoire d'une société qui dit la légitimité et l'illégitimité des parcours.
Texte paru dans laviedesidees.fr, le 13 mars 2008 © laviedesidees.fr

Comptes rendus
de la transgression de l’ordre social existant la condition de l’épanouissement des femmes, mais aussi de tous ceux qui sont discriminés, en vertu de leur religion, leur appartenance ethnique, leur sexualité... R. Sénac-Slawinski éclaire ainsi les enjeux politiques de la pensée de l’Autre en démocratie, à travers la perception du sexe opposé, celle des différentes inégalités entre femmes et hommes constituant alors un paradigme pouvant servir de modèle pour appréhender d’autres inégalités. Une des surprises, à la lecture de cette enquête, est peut-être de constater la prégnance, encore aujourd’hui, du modèle de l’harmonie naturelle : là où l’on aurait pu attendre de la part des interviewés des réponses politiquement correctes sur l’égalité hommes/femmes, au moins reconnue dans le principe, des réponses affirment, sans complexe, hiérarchie des sexes et inégalités naturelles, tandis que l’idée de complémentarité des sexes reste le référent dans les deux grands modèles présentés L’ouvrage, remarquablement clair malgré la diversité des combinaisons interrogées (y compris l’association de la droite à l’harmonie naturelle et de la gauche au second modèle), constitue une étape supplémentaire dans les études sur le genre : un outil précieux pour les chercheurs, mais aussi une bonne introduction à cette problématique pour les étudiants.

Armelle LE BRAS-CHOPARD Université de Versailles/Saint-Quentin-en Yvelines

IHL (Olivier) – Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules. – Paris, Gallimard, 2007. 496 p.
La parution de ce nouvel ouvrage d’Olivier Ihl s’inscrit dans la continuité des travaux de son auteur sur les sciences de gouvernement, c’est-à-dire les ingénieries savantes déployées afin de consolider les légitimités des régimes politiques 1. Dans le cadre de ce programme général de recherche, le livre présente l’intérêt scientifique de faire la lumière sur les mécanismes peu étudiés qui fondent l’idée dite républicaine de « méritocratie ». Si, comme l’auteur le rappelle, on peut trouver mention chez Tocqueville de ces « pâles imitations des mœurs aristocratiques » 2, la science politique n’a pour sa part consacré qu’une maigre littérature à l’émergence d’une « bureaucratie des honneurs » formant ainsi « une science des récompenses » (p. 12 et suiv.). Ainsi, entendant saisir le cérémonial des décorations publiques non plus en tant que simple expression des qualités du citoyen, mais en tant qu’exercice de contrôle étatique sur ce dernier, Le Mérite et la République est construit comme une généalogie détaillée de ces dispositifs de distinctions honorifiques. Le titre nous l’annonce : mérite et république sont bien deux objets différents dont les liens ne sont pas historiquement incontestables. Pour ce faire, l’auteur évoque d’abord le moment-clé de la Réforme, période au cours de laquelle se trouvent contestés les préceptes catholiques tels que la révérence de Dieu dans l’attente de récompenses d’un autre monde. Par la suite, la formation des États modernes au 16e et 17e siècles introduit la vassalisation, le minutieux rapport hiérarchique et le code d’honneur subséquent. S’ensuit la naissance de l’esprit courtisan propre à la royauté dont l’analyse qui en est faite ici rappelle La société de cour de Norbert Elias 3, notamment sur le rôle de l’étiquette comme manœuvre de domestication de la noblesse. Puis, contredisant les valeurs égalitaires, la Révolution et l’avènement de la République
1. Voir entre autres, Olivier Ihl, Martine Kaluszynski, Gilles Pollet, Les sciences de gouvernement, Paris, Economica, 2003 ; Pascale Laborier, « La bonne police. Sciences camérales et pouvoir absolutiste dans les États allemands », Politix, 48, 1999, p. 7-35. 2. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1961, t. 2, p. 301, cité dans Olivier Ihl, Le Mérite et la République. Essai sur la société des émules, Paris, Gallimard, 2007, p. 13. 3. Norbert Elias, La société de cour, Paris, Flammarion, 1985.

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Revue française de science politique
vont paradoxalement aller plus loin dans la bureaucratisation organisée des honneurs et ce, en y intégrant une nouvelle référence, celle du civisme. Comme l’observe Olivier Ihl, « l’abolition des honneurs monarchiques ne laisse aucun vide car un autre “titre” monopolise aussitôt l’espace public : celui de citoyen » (p. 152). Dans sa dernière partie, Le Mérite et la République élargit la réflexion sur ces techniques étatiques de la déférence volontaire en la corrélant à la dynamique capitaliste contemporaine et à la constitution subséquente d’une science managériale pour laquelle le « mérite » devient bientôt le moteur central. Il est ainsi souligné que, « dans la littérature managériale, quelles que soient les variantes ou les stratégies proposées, récompenser est le moyen de fabriquer des “interprètes fidèles” des objectifs directoriaux, de créer aux échelons intermédiaires des “auxiliaires efficaces” » (p. 397). Sur un plan méthodologique et afin d’appuyer son propos, l’auteur procède tout au long de l’ouvrage à une véritable économie statistique des récompenses qui, non seulement survivent à la monarchie, mais voient leurs nombres et leurs intitulés s’accroître sous la période républicaine. Or, si cette inflation administrative des vertus peut confirmer l’existence de dispositifs organisés, à quelle logique, à quelle dynamique répondent exactement ces derniers ? Pour Ihl, ils permettent de hiérarchiser les égaux et, afin de soutenir cette thèse d’une disciplinarisation du citoyen par la science méritocratique, l’auteur fonde son propos sur un postulat moins sociologique que philosophique, celui de l’émulation et des émules. Il se justifie dans son introduction en expliquant : « Des émules ? On aurait pu dire des décorés. Ou des méritants. Ou des récompensés. Je me suis finalement résolu à les appeler des émules : de emole, le rival. Il s’agissait d’insister sur le fait que ces hommes ont été façonnés par une disposition que, sans relâche, les institutions d’État inculquent et propagent dans l’Europe libérale : se mesurer les uns aux autres, se comparer pour se dépasser » (p. 24). D’une certaine façon, l’œuvre aurait pu s’intituler « Surveiller et récompenser » 1, tant le raisonnement que l’empreinte stylistique rappellent Michel Foucault. Ihl voit en effet dans l’attribution de médailles en tout genre (des instituteurs, des sapeurs-pompiers, de la police municipale, parmi bien d’autres) le pendant, en quelque sorte positif, de la science des délits et des peines que Foucault explore dans Surveiller et punir. La thèse de l’ouvrage consiste donc à démontrer que, malgré le certain désintérêt académique évoqué précédemment, les récompenses participent tout comme les châtiments à la même révolution disciplinaire, à cette entreprise d’orthopédie morale des sociétés modernes (p. 27). Ainsi, à la disciplinarisation psychologique que Norbert Elias entend démontrer dans son processus de civilisation occidentale 2, Olivier Ihl préfère, sur un plan théorique, celle des techniques foucaldiennes, des mécanismes de contrôle comme « fondement micropolitique d’une stratégie globale » (p. 413). Parce que cette ambition globalisante tendant à faire du mérite un des soubassements décisifs de l’exercice du pouvoir fait l’originalité de l’ouvrage, elle peut également en souligner les limites, notamment dans les dernières pages consacrées à l’époque contemporaine. On pourra ainsi reprocher certaines évocations plus ou moins explicites (et plus ou moins partisanes) sur l’« Europe néolibérale » (p. 397) et l’importation des pratiques entrepreneuriales dans la fonction publique, éléments sources de controverses tant académiques que citoyennes. Néanmoins, l’ouvrage procède à une synthèse neuve et convaincante entre l’histoire d’une idée politique, le mérite, et une socio-histoire des déclinaisons étatiques de celle-ci.

Jean-Loup SAMAAN Université Paris I-Panthéon Sorbonne

1. C’est d’ailleurs le titre du chapitre 5. 2. Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1974.

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SENSITIF
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par Grégory Moretra Da Silva

MERCI KARL I Arnaud Maillard Ëditions Calmann Lévy C est une histoire digne d un conte de fées Un conte de fées pour grands enfants amoureux de La mode Lauteur, Arnaud Maillard, alors étudiant a la prestigieuse ecole de la Chambre syndicale de la couture parisienne, va décrocher a 20 ans a peine son premier stage chez Karl Lagerfeld Ce dernier, a la fm des annees 80, est déjà I un des génies de la mode internationale respecte de tous Le petit stagiaire va alors grimper les échelons jusqu a devenir, 15 ans plus tard, direc teur du studio de (a Lagerfeld Gallery Pour la premiere fois un createur nous entraîne dans les coulisses d une grande maison de couture Sous les paillettes et les sourires se cache souvent un monde bien plus complexe ou les ambitions et I excellence sont les maîtres mots Maîs au-delà de I univers enigmatique de la mode, Arnaud Maillard nous dévoile un Karl Lagerfeld exigeant maîs aussi genereux et fantasque A ses cotes, nous suivons le createur au look inimitable de Paris a New York dans les secrets de son studio de creation ll s agit la d un vibrant hommage a Lagerfeld que I auteur vouvoie en signe d un respect a toute epreuve C est émouvant, simple et bien écrit Un joli temoignage qui plaira sans conteste a tous, a commencer par les fashiomstas en herbe ' LE MÉRITE ET LA RÉPUBLIQUE Olivier Ihl Editions Gallimard En cette période riche sur Le plan politique, un tel ouvrage tombe a pic bien qu'il date déjà de quèlques annees Olivier Ihl, professeur a HER de Grenoble, nous entraîne dans Les arcanes des distinctions que la Republique octroie aujourd hui a tour de bras, quitte a en dévaluer la signification originelle Lempnse de la recompense est érigée, sous la Ve Republique, comme une technique du pouvoir afin de matérialiser concrètement un honneur, un remerciement, voire une aide « Professionnalisee et banalisée, hiérarchisée et fonctionnelle, la recompense au mente, par des signes purement honorifiques ou des primes en

numéraire, est devenue, pour ta démocratie libérale, une entreprise permanente de cotation sociale » Et Ihl de préciser qu au fond, la démocratie n a pas abaisse les grandeurs, maîs elle en a fait un « nouveau moyen de salut a chacun de devenir, pour son bien un émule, tout a la fois un rival et un exempte » Un ouvrage passionnant, parfois complexe pour les non-initiés au monde politique, maîs qui permet de bien comprendre comment la recompense est devenue un moyen de faire pression et de symboliser un remerciement temoignage ultime en ces temps matérialistes ll y a quèlques semaines encore, Stone et Cnarden recevaient des mains de Michel Drucker la Legion d honneur PREMIERS ÉMOIS, PREMIÈRES AMOURS Beatrice Copper-Royer Éditions Albin Michel Dans I absolu, il s agit d un livre qui s adresse aux parents (le sous-titre étant sans equi voque « quelle place pour Les parents 9 »] Soit Maîs il intéressera tout le monde les couples homo qui veulent ou qui ont déjà des enfants, et même ceux qui n en veulent pas ' Car au-delà des questions « traditionnelles » qui se posent a I adolescence, les relations amicales ou amoureuses, souvent passionnelles, les ruptures, les disputes, les trahisons et même la crise d adolescence Lauteure nous invite aussi a reflechir sur les thèmes plus tabous de la contraception et de I homosexualité Fantasmes et peurs sur cette derniere thématique sont legion Au fond, chacun s y retrouve un peu Que I on soit hétéro ou homo tout le monde s est pose la question, lors de I adolescence de savoir ou I on se situait sur « I échiquier de la sexualité » Or le désir de I ado est hésitant, fluctuant Les liens avec son/sa meilleure ami(e) sont-ils de I ordre de la fraternité ou de I homosexualité 9 Des lors, suis-je hétéro, homo, voire bi, la nouvelle « mode » chez les ado pour étre « in » 9 Lautre question liee a cette thématique est la reaction de la famille, notamment des parents, et celle des ami(e)s Un ouvrage tres abordable, pratique et intéressant

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Premiers émois premières amours

GALLIMARD 9722732300524/GTA/ABA/2

Eléments de recherche : GALLIMARD : maison d'éditions, toutes citations y compris ses collections Partie 1/2 (cf fiche pour détails)

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