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06 Janvier 98 - SOCI ETE

Entretien avec Olivier Ihl, chercheur à l'Institut d'études politiques


de G renoble

RESPONSABLE de la section politique de l'lEP (Institut d'études politiques de Grenoble), Olivier Ihl,
qui se présente comme 'u n socio logue, hi storien de la République', est un spécialiste des institutions. Ce
qui "a notamment amené à s'intéresser aux periodes de remise en question de l'appareil républicain et à
étudier le rôle très particulier de l'admini st rat ion sous le régime de Vichy. Il a publié récemment plusieurs
ouvrages, dont certains écrits en collaboration avec d'autres chercheurs: 'la Fête républicaine' (Gallimard,
1996) ~ 'le Vote' (Montchrestien, 1996); 'le Protocole, ou la mise en forme de l'ordre politique'
(L'Harmattan, 1996).

Les fonctionnaires impliqués dans la politique de Vichy peuvent-ils plaider l'irresponsabi lité?

L'un des intérêts du procès Papon réside dans cette question. C'est éyjdemment au jury d'y repondre.
Mais il n'en demeure pas moins que le cadre très spécial dans lequel évoluaient les hauts fonctionnaires de
l'époque implique qu'ils ne pouvaient être neutres: en faisant concrètement tourner la machine vichyste, il s
se trouvaient de fait en situat ion de collaboration.

En l'absence d'une assemblee parlementaire élue au suffrage universel assurant le contrôle du législatif sur
l'exécutif, le pouvoir est revenu aux hommes de bureau chargés de mettre en oeuvre la révolution
nationale.

Leur rôle était donc devenu politique?

Tout à fait. N'oublions pas que, rompant pour la première fois depuis Napoléon III avec le principe
républicain de respect de la conscience des employés au service de l'Etat , Pétain avait instauré dès 1941 le
serment de fidélité à sa personne et à Vichy, s'assurant ainsi la loyauté politique des fonctionnaires qui
devaient également jurer de n'être ni juifs, ni communistes, ni francs-maçons.

Ce serment d'allégeance prenait d'autant plus de sens qu'il intervenait au sein d'une administration
préalablement épurée ...

C'est éyjdent. Si, après 1942, les révocations furent sun out le fruit des luttes de tendances au sein de
l'appareil vichyste, elles eurent auparavant des raisons purement idéologiques: des milliers de
fonct ion naires ont été écartés en raison de leurs origines ou de leurs opinions. Les communistes furent les
premiers concernes, avec, dès mars 1940, 649 vict imes de révocation: on peut estimer qu'ils furent des
milliers, avec les francs-maçons, à être sanctionnés. Quant aux juifs, on est ime à 3.500 le nombre de
révoques au printemps 1941 .

Tous les hauts fonctionnaires acceptèrent-il s de jouer le jeu de Vichy?

Affirmer qu'ils n'avaient pas d'autre choix est faire injure à ceux qui, comme le magistrat Didier, à la cour
de la Seine, refusèrent de prêter serment, ou qui , comme Paul Lanquetin en Isère (voir ci-dessous), mirent
le pouvoir et les connaissances liés à leurs fonctions au service de la Résistance. Des hommes qu'il ne faut
pas confondre avec ceux qui s'employèrent à préparer leur avenir lorsque l'évolution de la situation laissa
supposer une défaite de l'hitlérisme.

Peut-on, comme le fait M. Papon, en appeler au droit à l'oubli?

Rappelons qu'il s'agit de crimes contre l'humanité, et que tourner la page relèverait d'une politique
sélect ive de la mémoire, protégeant les 'grand s', excusant les basses besognes de l'Etat et
déresponsabilisant les intéressés. Ce serait d'autant moins acceptable que M. Papon n'était pas
fonct io nnaire n'importe où, mais à la préfecture de Gironde, qui , selon le préfet Sabatier, 's'ho no rait du
taux le plus élevé de déportations de tous les département s français'. Bordeaux est aussi la vi ll e où
l'avocat Labroue créa, fin 1940, le premier Institut des affaires juives du pays, et où Israël Karp inaugura
la longue liste des juifs fusillés sous l'Occupation. 'oublions pas non plus qu'en 1942 l'exposition
it inérante 'Les jui fs et la France' y remporta son plus grand succès, avec la visite de 60.000 personnes, et
que c'est de là que partit le dernier convoi de déportés. Enjuin 1944 1

Bordeaux est aussi une cité de belles pierres où les mesures administratives de spoliatio n servirent les
intérêts d'une bourgeoisie locale restée impénétrable au monde extérieur. Une note de Papon datant de
juillet 1942 évoque la déjudaïsation effective de plu s de 200 entrepri ses, la vente aux enchères d'une
soixantaine de terrains et 'J'aryanisation' en cours de quelque 500 biens.

Com ment furent traités à la Libération ceux qui "avaienrcollaboré?

En l'absence d'une Résistance locale conséquente (elle avai t été entièrement décapitée) capable d'être un
interlocuteur incontournable, c'est le secret et la continuité qui ont prévalu. Le préfet Maurice Sabatier,
supérieur hiérarchique de Papon, fut relevé de ses fonctions avec demi-solde, mais décoré de la Légion
d'honneur en 1948. Pierre Garat, agent d'exécution de Papon comme secrétaire général du service des
questions juives, fut nommé sous-préfet à Blaye. La maire Adrien Marquet , ministre de J'Intérieur de
Pétain en 1940, fut suspendu mais jamais condamné ...

Propos recueillis par

FLORIANE BENOIT