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chroniques

et

la

marx

russie 1

ROGER DANGEVILLE

La Russie, les Etats-Unis et le « Capital

La chronique nous rapporte que le plus souvent le Général (2) était satisfait. Son ami, Karl Marx, avait du génie et élaborait essentiellement la théorie en se livrant aux recherches fondamentales et en laissant à ceux qui avaient simple mentdu talent (3) le soin des questions secondaires et des recherches moins ar dues sur l'histoire et l'actualité, la poli tique et la tactique immédiate du parti. Mais, il arrivait, paraît-il, que l'auteur

du

ton iils

dans les

neux de la science (4) pour se disperser

escarpés qui mènent aux sommets lumi

années, à préparer des interventions et des rapports détaillés et minutieux pour un petit cercle d'ouvriers plus ou moins instruits (comité central de la I,e Inter nationale), ou bien il dévorait et annot

aitdes milliers d'ouvrages traitant des sujets les plus disparates . Il allait même jusqu'à faire ces travaux dans le plus grand secret, et on assure qu'Engels fut surpris lorsqu'il recensa l'héritage li

ttéraire

de Marx, car il écrivit à Sorge :

4 cahiers de mathé

« Il y a aussi 3 ou

matiques.

à

de

J'ai eu l'occasion de montrer

bases

un exemplaire sur les

la

Russie

nouvelles du calcul différentiel. S'il n'y avait pas eu l'énorme matériel sur l'évo

lution

et des Etats-Unis

« Capital »

délaissât les sentiers

détails et le quotidien. Ainsi

perdrait-il son temps, pendant des

(1)

En commémoration de l'anniversaire de la

la Russie en particulier.

Si

le lecteur

y

fidèlement Révolution les d'Octobre, conceptions ce texte historiques entend rapporter de Marx

relatives au domaine révolutionnaire en général

et à

sents'écarter rencontre des vues des idées insolites couramment ou qui lui admises, parais

naireset sans c'est que les que accommoder les nous thèses les de reproduisons à un Marx traitement sont telles révolution académi quelles, que.Cf. nos notes n"' 10a et 15.

Les proches d'Engels rappelaient familiè

rement « général ».

(2)

(3)

« Marx se tient plus haut, il voit plus loin,

vite que

tout

serait pas, et de loin, ce qu'elle est aujourd'hui.

C'est pourquoi,

nom. » Cf. Engels, Ludwig Feuerbach

de la philosophie classique allemande. L'expression est «le Marx lui-même, cf. sa

au lettre début à l'éditeur du premier français livre. du « Capital », publiée

clin

nous avons

génie, lui, la théorie ne

il embrasse davantage

nous autres. Marx

et

saisit plus

juste

était un

au plus du talent. Sans

elle porte

à

titre

son et le dé

(I)

(plus de deux mètres cubes rien qu'en matériel et statistiques russes), le deuxième livre du « Capital » serait de puis longtemps à l'impression. Les étu des de détail ont accaparé Marx pendant des années. Comme toujours, il tenait à ce que tout soit parfaitement tenu à jour, et maintenant tout est anéanti, à l'exception de ses extraits (5). »

Il arrivait alors, poursuit la chronique, (lue le général s'impatientait et entrait dans des colères noires. Mais, ici, elle devient mauvaise langue et insinue que certains travaux sont accessoires, voire inutiles dans l'uvre de Marx. Qui plus

est,

els. En réalité, comme nous allons le

elle

en

appelle

à

l'autorité d'Eng

(5) Cf. Engels à Sorge 29-6-1883.

i5o

ROGER DANGEVILLE

voir, ces travaux « secondaires » illus

desseins de Marx :

ne portent-ils pas sur des événements

trent

qui,

versé la vie de millions d'êtres humains

ont boule

le

mieux les

après la

mort de Marx,

et de générations entières? Pourtant Engels avait bien pris soin

de lever toute équivoque. Sur la tombe même de Marx, il précisait que les r

echerches

pas seulement par son goût pour les

études, mais par ses desseins révolution naires(6). Engels ne disait là que la

stricte vérité, mais

de son ami ne s'expliquaient

on

il heurtait

le

ne

tient pas

fait pas

bon

sens

hommes politiques pour des hommes de

science. Il avait beau expliquer que la

en agitant les

idées et en travaillant les esprits, mais

en ayant une connaissance profonde de ce phénomène matériel, inscrit dans le développement même de la société. Certes, c'était comme un ouragan qui

les

même, car

révolution ne se

se déchaîne soudainement, mais, en fait, les condensations qui engendrent des

formations sociales

développées s'accumulent lentement et progressivement à partir des contradic

tionssociales de toute l'époque précé dente et sont donc parfaitement con-

naissables. Et justement, il s'agit de ne pas se laisser surprendre par l'orage,

alors il est trop tard pour mener à

car

nouvelles et

plus

bonne fin les transformations sociales qui sont possibles dans les périodes de bouleversement. En effet, l'expérience historique de plusieurs révolutions manquées avait ré vélé que si l'on voulait éviter qu'à l'heure de la décision le prolétariat hé site, louvoie ou renouvelle les errements qui lui avaient fait lâcher prise si sou vent, il fallait qu'un parti révolution naireenregistre les expériences faites dans le passé et prévoie le déroulement des phases successives de la révolution. Engels rappelle ainsi qu'en 1849 il avait écrit : Le répit probablement court qui nous est accordé entre la fin du premier acte et le début du second nous donne, heureusement, l'occasion d'exécuter l'une des parties nécessaires de notre tâche :

étudier les causes qui ont provoqué la dernière explosion révolutionnaire et

<0>

« Quoi

ait un grand amour pour la

seule

Il considérait en effet la science comme

qu'il

ne

science, celle-ci

son être

le grand levier de l'histoire,

en tionnaire ce sens au qu'il sens utilisa le plus ses propre gigantesques du terme. connais C'est sances, notamment historiques. »

remplissait pas à elle

une force révolu

en ont en même temps amené l'échec. Or ces causes, il ne faut pas les cher cher dans de simples facteurs accident els efforts maladroits, talents incer tains, malchances, fautes et trahisons

des chefs

, la société en général

d'existence particulières des nations en

traînées

naire(7).

mais

dans la situation de

et les conditions

dans le mouvement révolution

Déjà Blanqui

avait dit sans ambage

la

devait être

que

mission est de diriger

assimilée à une trahison pure et simple,

toute erreur du parti

dont

puisqu'il faillissait à son devoir

pre

mier.

Engels s'attachèrent à déterminer à part ir des causes profondes l'orientation que devait prendre le parti dans les événements historiques. Comme lui, il affirmait que chaque erreur et chaque défaite était une conséquence nécessaire de vues erronées dans le programme établi à l'avance (8).

Plus que Rlanqui encore, Marx et

Il

est évident que

pour satisfaire à

cette partie nécessaire de leur tâche, Marx et Engels devaient non seulement mener à bien leurs recherches fonda mentales sur les lois de la société, mais encore les confronter au développement local et historique particulier, autre

ment dit, accumuler une documentation immense. Lénine expliquait même que les travaux de Marx sur la dialectique

et la logique étaient la clé de la compré

hension du

lieu de s'étonner qu'au lieu de

le

sa vie à étudier les conditions matérielles et historiques opposées des Etats-Unis et de la Russie, en ce qui concerne notam mentla forme de la propriété foncière. Un tel reproche pouvait s'expliquer à la lin du siècle dernier, mais aujourd'hui

clair des dix dernières années

«

Capital ».

Il

n'y

pas

« finir »

a

« Capital », Marx

ait passé

le

plus

de

(7) Cf. Révolution et contre-révolution en All

(1849).

Cf. Engels à F. Kelley Wischnexvetzky, le

écrits

sur ce

emagne

(8)

28-12-188(5. L'identité de la conception qu'ont

Marx, Engels et Lénine du parti communiste et

de sa fonction ressort de la comparaison entre

point fonda

mental.

les textes «le Marx, Engels et tie Lénine sur ce sujet : Marx, Engels, Lenin, Uber proletarischen p. de Internutionalismns, 717, Marx et et un d'Engels oux-rage depuis Diet/. collectif Verlag, la Ligue analysant Berlin, des commun l'action 195», partis des istes Kampfes jusqu'à ouvriers von leur européens Marx rôle und de : Aux Engels « conseillers der fi'ir Geschichle die » pro- des

letartsche 695 p. Parlei,

leur action et leurs

Deux ouvrages récents ont collationné

Dietz Verlag, Berlin, 1961,

MARX ET LA RUSSIE

151

où la vie quotidienne nous montre l'i

nfluence

toire

des deux

« Grands »

sur l'his

mauv

et

le sort de l'humanité,

la

aise

fait,

gence réelle entre l'analyse et le déve-

foi de l'argument est évidente. En

ces

travaux montrent la

conver

II n'y a pas de sottes études.

C'est Bernstein qui introduisit chez

de

Marx

science et le révolutionnaire pour oppo ser systématiquement ce qu'il appelait

la

iste

il

éments

fait, les séparer revenait à mutiler tout

le sens de son

ouvrir la porte aux spéculations ulté

rieures

utopique de la science marxiste (ou so

cialisme

de

cette doctrine, sur l'opposition entre le marxisme de Marx, d'Engels et celui de ses successeurs authentiques, tel Lénine. Enfin, c'était établir un choix parmi les uvres de Marx et d'Engels, en vue d'en écarter certaines.

l'opposition

»

pure

entre

l'homme

« science

est

et sa

du socialisme marx

».

Or,

él

« partie appliquée

évident que,

forment un tout indissoluble. En

chez Marx, ces

uvre.

C'était, en outre,

sur le caractère plus ou moins

scientifique, selon l'expression Marx lui-même), sur l'ambiguïté de

Parmi les ouvrages les plus gênants,

au

premier rang ce

qu'on

presque le quart de l'uvre

de

et d'Engels. La chronique nous

on trouve

appelle les écrits militaires qui repré

sentent

Marx

les présente comme des travaux de ca

ractère

trement

un

lien

personnel et circonstantiel, au

dit d'ouvrages qui

nécessaire avec

n'ont pas

le reste.

tout

S'il est vrai qu'Engels s'occupa part

iculièrement

demeure pas moins que Marx s'en pré

de

ces

questions, il n'en

occupa

plus

moments (9)

que

et

son

ami

très

souvent

à

certains

lui

four

nissait

les directives sur

la

manière

d'en

traiter et sur les conclusions à en

tirer.

Dans une lettre au traducteur russe du

travaux

uvres

riaux que je tiens non seulement de Russie, mais

des

prétexte pour continuer mes études, au lieu de

leur (10-4-1879). donner leur conclusion pour

titre d'illustration le tome 10

(année 1854) des « uvres

els, guerre où de sont Crimée publiés et la les guerre écrits civile militaires en Espagne. sur la

Nous y trouvons 36 articles militaires de Marx contre 19 d'Engels.

un agréable

« secondaires » qui

l'empêchent de mener ses

(8 a)

« Capital »,

à

Engels

plaisante

«

sur

les

bonne

(in :

La masse

des maté

le

public. »

Etats-Unis, etc.,

Prenons à

me fournit

» de

(9)

Marx et d'Eng

loppement historique concret et les études fondamentales puisque Marx avait l'intention d'incorporer les résultats de ses analyses sur la Russie et l'Amérique dans le troisième livre du « Capit al» (8 a).

Dans sa Préface aux Notes d'Engels

sur la Guerre de 1870-1871, Bracke mont

re déjà que ces

travaux avaient un but

tout à fait pratique et évident : « Quand

on l'appelait «Général», ce n'était pas sans quelque idée qu'un jour viendrait où l'on ferait appel à Engels pour diri ger l'armée révolutionnaire. » Mais ce n'est là qu'un but tout à fait immédiat qui a certes son importance, puisqu'il convient que des hommes capables s'o ccupent d'affaires aussi décisives que

celles des batailles révolutionnaires où le sort des masses se joue parfois en quelques heures pour les décennies sui

vantes

des études mili

taires

elles sont à la fois la conclusion de leurs recherches les plus théoriques et l'ap

plication

(10).

En

fait, le

« secret »

de Marx et d'Engels est ailleurs :

pratique

d'études

de

détail

dans une science et un art particuliers.

En un mot, Marx et Engels y détermi naient quelle était la constellation des forces issues du cours historique et des rapports économiques et sociaux. En conséquence, à chaque phase historique,

Marx et Engels ont établi une sorte

parallélogramme des forces en détermi nantl'épicentre du mouvement et en évaluant les forces dans leurs rapports respectifs. C'est ainsi que, pendant plus de la moitié du siècle dernier, l'épicen trerévolutionnaire se trouvait en France, puis en Allemagne et enfin en Russie.

Cette vision du marxisme se heurte à toute sorte d'idées simplistes sur la lutte des classes. En effet, on comprend mal le rôle des armées et des Etats dans

de

les guerres

des aberrations

et

on les oppose

comme

aux luttes de classes.

à

l'histoire des peuples et des Etats celle

d'un coup

des classes, il n'élimine pas

Or,

lorsque le marxisme

substitue

Engelsla (10)CommuneCf.à la lesconduitedecritiquesParisdes quiopérationsadresséeshésita parmilitairesà passerMarx deetà l'attaque, ce qui lui fut fatal. Lénine a insisté

les de lettres Marx

à

lui-même pour que soient publiées

l'on

trouve ces

détails :

« Lettres

Kugelmann », avec une préface de Lénine.

152

ROGER DANGEVILLE

de pied

yeux sur ce qui s'y passe. En effet, après avoir trouvé leur explication dans la

les

les Etats

et

il

ne ferme pas

les analyse

et

notion de classe,

les

comprend dans toute leur complexité

réelle. Il montre ainsi que les classes issues des rapports économiques com mencent par s'organiser en parti poli

tique,

armées sont des prolongements. L'his toire voit ainsi les classes se substituer les unes aux autres dans la direction

politique et économique de la société,

dans le temps aussi bien que

space. Ici encore il faut des recherches de détail en quantité énorme. En effet, la relation établie par le marxisme entre la base économique et la superstructure politique n'aurait jamais pu être déter-

puis en Etats politiques, dont les

dans l'e

minée sans une profonde observation et une vaste connaissance des faits dont l'économie fournit la clé. De même, il n'existerait pas de lois sur la gravita tionuniverselle confirmée aujour

d'huide manière expérimentale par les fusées et les satellites sans les minut ieuses observations des mouvements apparents des astres et les règles et concommittances que Kepler a tracées à partir d'eux. Qui plus est, une fois dégagées les lois historiques et écono

miques,

phéno

mènes sociaux qu'il lui importe au plus

haut point de saisir dans toute leur pro

fondeur

le marxisme les applique

des

de

nouveau à la multiplicité

et leur étendue.

L'histoire

humaine est trop

import

ante pour qu'on l'aborde avec des pré

jugés

et des à-peu-près.

L'épicentre de la révolution.

C'est ainsi que le marxisme n'appli quepas seulement son observation aux pays capitalistes les plus développés, mais aux développements sociaux et

productifs quels qu'ils soient. A fortiori considère-t-il le système capitaliste à l'échelle mondiale. C'est ce qui explique qu'il ne considère pas que la lutte des

classes

vive

capitaliste où les classes

élaborées, autrement dit que l'épicentre de la révolution se situe dans le pays

capitaliste le plus développé. En effet, ce serait oublier que les classes s'o

rganisent

est de toute évidence

où le capitalisme est le plus développé,

comme en Angleterre au siècle dernier

et

C'est dire que Marx et Engels ont

attaché

l'analyse des contradictions sociales à l'échelle internationale et notamment au développement d'Etats nouveaux qui entrent dans le mouvement historique et déséquilibrent l'ancien rapport des

Etats et que la

soit

automatiquement

plus

dans le pays

la

à tous moments

sont les

plus

en

bourgeoisie

forte là

la

plus

aux

Etals-Unis de nos jours.

la plus grande importance à

forces. C'est ainsi qu'au siècle dernier, en devenant des nations modernes, la

la

Russie ont représenté le point faible du

système mondial de la domination capi taliste, comme de nos jours le mouve ments'est propagé dans les pays ex-co loniaux qui symbolisent l'instabilité du système de domination capitaliste.

France, puis

l'Allemagne

et

enfin

lui-

même en montrant qu'il soutenait ici ce

Il

est facile

d'opposer Marx à

au'il condamnait là. En fait, le rapport

simplement évolué.

C'est ainsi que la bête noire de Marx et d'Engels a été, pendant la plus grande partie du siècle dernier, la Russie, tan dis qu'elle représenta finalement l'e spoir de la révolution. Ils ne se contre disent nullement, ni ne tournent leur veste, ils suivent simplement l'évolution historique.

es

forces

avait

Dès

la

fin

de

la

phase

de

systémati

sationdes Etats d'Europe occidentale et centrale, symbolisée par l'unité all emande scellée à Versailles par Bismarck en 1871, Marx montre comment le mou vement historique va progresser impé

tueusement

Russie à partir de la situation historique

acquise.

à

l'Est, et notamment

en

l'Allemagne

de

la

et

en

conséquence :

la

doit naître de la guerre de 1870

aussi fatalement que la guerre de 1870

Russie

est

dis fatalement, sauf le

guerre de

Il

écrivit

entre

«

Une

née

guerre

elle-même

a).

Je

I860 (10

cas peu probable où une révolution écla

terait

de ce cas, la guerre entre l'Allemagne et la Russie peut d'ores et déjà être considérée comme un fait accompli. Si les Prussiens prennent l'Alsace-Lorraine, la France s'unira à la Russie pour comb attre l'Allemagne. » (10h).

auparavant en Russie. En dehors

(Ill «) On voit ici, «le manière appliquée, quelle

Marx. Pour

est la

celui-ci, l'histoire n'est pas

naissance

déchiffrer les événements à venir.

conception de l'histoire chez

des

faits, mais

seulement la con

elle

lui

permet de

MARX ET LA RUSSIE

153

En janvier 1888, Engels précise encore la nature de la guerre en perspective dans une lettre à Sorge r « L'Allemagne

lèverait environ cinq millions d'hommes soit 10 9o de sa population, les autres de 4 à 5 %, et la Russie un peu moins. Il faudra voir comment ils seront nourr is.Les dévastations seront comparables

à celles de la guerre de Trente ans. La

guerre ne pourra être terminée rapide mentmalgré les énormes forces armées, car la France est protégée par un sys tème de fortifications à sa frontière Nord-Est, et la défense est admirable mentbien faite au Sud-Est et autour de Paris. Cela durera donc longtemps et, de même, la Russie ne pourra être bat tue d'une traite. Si la guerre ne peut être stoppée par des révoltes internes et se trouve menée jusqu'au bout, l'Europe serait plus épuisée qu'elle ne le fut j amais au cours des deux derniers siècles.

L'Amérique et son industrie aurait alors triomphé sur toute la ligne, et il n'y aurait qu'une seule alternative : retour à une agriculture pour la consommat iondirecte, car les céréales américai nesempêcheraient d'autres formes de culture, ou bien la révolution sociale. » Nous pourrions citer des dizaines de passages sur la guerre et la révolution en Russie. Citons simplement la Préface russe du « Manifeste communiste » de 1882 : « Si la révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, et si toutes les deux fusion nent, l'actuelle propriété collective de Russie pourra servir de point de départ

à

une évolution communiste. »

1924, une fois le prologue russe

réalisé, Staline lui-même ne disait rien

style si particulier :

Cependant Lénine ne craignit pas de courir ce risque (d'une révolution dans un pays arriéré). Il savait, il voyait d'un

En

d'autre

dans son

Allemagne et Russie.

Notre intention n'est nullement de monter en épingle les mérites inéga lables de Marx et d'Engels, mais bien plutôt de relier leur action avec des réalités sociales profondes et fondamen-

(10 b) Marx a fourni le texte du Manifeste en

faveur exécutif de du la paix Parti et ouvrier contre l'annexion, démocrate-socialiste du Comité

d'où est extrait ce

à ses signataires

allemands d'être incarcérés par Bismarck. Cf.

Marx, Engels, Werke, 17, p. 269.

les dirigeants socialistes

passage. Ce manifeste valut

oeil lucide que l'insurrection était iné

vitable;

que l'insurrection en Russie préparerait

la

en épuisées des pays

d'Occident (11). Si l'on a oublié aujourd'hui que la

branle

l'insurrection

que l'insurrection triompherait;

de

la

guerre impérialiste; que

en

Russie

mettrait

les masses

fin

révolution russe et européenne avait été prévue quarante ans au moins à l'avance

dont Lénine fut le

par Marx et Engels

un seul

pays et que

lution

du socialisme dans un seul pays, théo

risant

la révo

fidèle continuateur, c'est que

n'a triomphé que dans

ainsi

Bref,

Staline en a fait la théorie

la

c'est que

la vague révo

centrale et d'accomp

défaite du prolétariat

international battu à l'extérieur de la

Russie.

prévue par Marx et Engels

a été brisée par la contre-révolution

lutionnaire

armée, lorsque, de Russie, elle tenta de

gagner l'Europe

lirla seconde phase de la prévi

sion(12).

Aujourd'hui, où tout le monde est su

spendu aux informations et à l'actualité, en disposant des instruments de diffu sion les plus perfectionnés, mais se laisse toujours surprendre par ce qui

arrive, on

tendu,

décennies

ne peut admettre, bien

qu'il soit possible de prévoir, des

l'avance, les événements

pourquoi

en

à

majeurs de

la

société.

C'est

nous consacrerons une ample partie de cet article à expliquer comment Marx

et

ultérieur de l'histoire. Il se trouve que, ce faisant, nous restons dans le sujet assigné : la préparation de la révolution russe. Nous verrons que pour mener à

bien cette tâche, il n'était pas nécessaire que Marx et Engels fussent des su

rhommes

preuve d'esprit de suite en allant au fond des choses, bref en étant des révo lutionnaires conséquents et radicaux.

Engels ont fait pour prévoir le cours

: il leur fallut simplement faire

(11)

J, Staline, Pravda du 12-2-1924.

(12) Différents auteurs se sont donnés du mal

pour d'Engels. recenser Tout les d'abord, erreurs de ils prévision ont embrouillé de Marx les prévisions successives qu'ils ont mises en con

et

tradiction.

Ensuite, ils ont al'iirmé a posteriori

y éclaterait

Marx

et

non qu'elle

que Marx s'est trompé; par exemple parce que

la

pas révolution triomphé a en bien Europe éclaté occidentale. en Russie, Or mais Marx n'a

a

triompherait. De nos jours, a posteriori, certains

s'est trompé parce que

révolution y fut battue et ne s est donc pas

y

prévu qu'elle

disent donc que

la

réalisée Ml

154

ROGER DANGEVILLE

tales. Il est évident ainsi qu'en rappel antl'intérêt majeur que portaient Marx et Engels à la révolution russe, nous rappelons simplement que c'était là une préoccupation du prolétariat de tous les

pays qu'à cette époque ils représentaient directement. Ce n'est qu'en nous réfé rant à des faits historiques très vastes que nous pourrons donc comprendre de quelle nature réelle était le lien entre la révolution russe et l'action de Marx et d'Engels, expression du prolétariat international. Il nous faut donc entraî nerle lecteur dans des événements his

toriques

expliquer objectivement leur génie. Or, c'est l'Allemagne qui nous fournira cette

clé. Le marxisme lui-même s'est défini comme la synthèse des enseignements tirés de la lutte du prolétariat sur le plan économique en Angleterre, sur le plan politique en France et sur le plan théorique en Allemagne (13). Ce dernier apport peut paraître mince par rapport

aux deux précédents, car ce n'est qu'un élément intellectuel, un fait de cons

cience.

immenses qui seuls peuvent

Mais

au

fond, c'est

la

contri

bution

à la lutte des classes.

Il est évident que le prolétariat engagé

en

ciant de

dents pouvait mieux que tout autre théoriser l'action du passé en vue du

décisive du marxisme lui-même

dernier dans

la bataille

et bénéfi

la maturité des

de

luttes

deux précé

futur. Le prolétariat français qui avait

mené

tant

glorieuses sur le

terrain, était trop engagé dans ses pro pres conditions de lutte pour élever sa vue à la hauteur de toute l'histoire et de toutes les nations. C'est en Allemagne alors attardée que les conditions exis tantes donnaient une vision universelle au prolétariat. En effet, les rapports développés et arriérés s'entremêlaient dans ce pays, tout comme les modes de production les plus variés se superpos aientpour écraser les niasses jusque

(13) Cf. Engels, The Sew Moral World, n» 19,

doctrine du communisme a

Les

4-11-1843 :

une origine « différente dans les trois pays :

Anglais parvinrent à ce résultat d'une manière ementrapide et pratique du paupérisme (économique) de la dans misère, à leur la de suite pays; la démoralisation de les l'accroiss Français

d'abord de manière la liberté politique et l'égalité du fait politiques qu'ils exigèrent et, lors

qu'ils

cation Allemands tèrent à de ces la devinrent revendications liberté et communistes de politiques l'égalité par sociales; la la revendi philo les

sophie en tirant les conclusions à partir des pre miers principes. » (Werke, 1, p. 480-481).

La

trouvèrent

cela

insuffisant,

ils

ajou

Il

était normal qu'à cette universalité de

conditions matérielles correspondît une vision universelle de l'histoire.

effet,

des pays

l'Angleterre et la France

celle

de pays arriérés

développés

était reliée

dans

leur

vie

à

de

la

à

la

plus

quotidienne.

celle

en

L'histoire

l'Allemagne

fois

à

mais aussi

comme

mentavait été en

affecté par l'action de l'impérialisme

étranger

sique.

attentif à l'action de la contre-révolut ion,incarnée alors par l'autocratie tsa-

riste. L'analogie entre l'Allemagne d'alors et la Russie était si grande que, dans le « Manifeste communiste » (1848) Marx prévit que la prochaine révolution se rait le prélude immédiat en Allemagne à une revolution prolétarienne. En effet, l'histoire allemande lui avait montré que la société bourgeoise y subissait une défaite avant même d'avoir fêté vic

toire

son règne avant même d'avoir surmont éles obstacles du féodalisme (14). Enf

in, l'histoire de l'Allemagne est la plus propre à suggérer qu'il existe des lois du développement social, tant cette his

un comprendre l'histoire même de la Russ ie, il nous semble nécessaire d'évoquer rapidement celle de l'Allemagne, car, comme nous le verrons, son histoire a été une sorte de répétition générale pour

la Russie, ou, en d autres ternies, la Russ ie a vérifié mutatis mutandis les lois du développement historique dégagées en Allemagne. C'est dire qu'il était pos

sible

loppement

la Russie,

car

son

outre

développe

gravement

pour utiliser le terme clas

être

Marx était donc préparé à

et y développait

les

obstacles à

toire

suit

cours

inflexible.

Pour

en Allemagne de prévoir le déve ultérieur de la Russie (15).

droit(14) deCf. Hegel« la »Critique(Introduction).de la philosophie du (15) Les textes établissant la corrélation entre l'expérience l'Allemagne lésdans les et historique la trois révolution volumes et révolutionnaire russe d'environ sont rassemb 2 500 de pages (Marx-Engels-Lenin-Stalin du recueil sur l'histoire : Zur deutschen de l'Allemagne Ges- chichte, ment (portant Russie) Lénine Berlin pour sur l'Allemagne a la 1935). utilisé préparation On l'expérience aussi voit de notamment bien la que Révolution allemande sur com la

d'Octobre. Nous avons utilisé telle quelle l'interprétation

de l'histoire

donnée par Marx. Comme on le voit, cette con

ception

de

l'Allemagne et de

celle qui

la Russie

diffère de

est traditionnelle

peuvent ter mentdonnée les vertus s'empêcher par nationales les d'utiliser historiens ou l'histoire flatter offlciels la pour vanité qui exal de ne leurs ces justifications concitoyens. L'histoire ni ces travestissements n'a rien à voir com avec plaisants de la réalité sociale.

MARX ET LA RUSSIE

155

Marx voit que le retard historique de l'Allemagne par rapport à la France et

à l'Angleterre par exemple est dû essen

tiellement

loppement

cette carence dans le Traité de 843 qui introduisit en Allemagne la fatale idée du Saint Empire romain germanique, remis à l'ordre du jour par les Emper eurs Ottons, dont la tâche aurait dû

consister bien plutôt dans la centralisa tionde l'Allemagne qui ne formait pas un complexe national puisqu'elle déte

nait des terres françaises et slaves

considérait l'Italie comme lui apparte nantet voyait son centre dans Rome. Les Hohenstaufen poursuivirent cette politique plus étrangère et expansionn istequ'allemande , lorsqu'ils pillèrent les villes italiennes.

En raison du morcellement provincial et de l'absence prolongée d'invasions étrangères menaçant le cur de l'All

emagne, le besoin d'unité nationale se

fit moins sentir de 1500 à

emagne

1648 en All

son déve

aux faiblesses de

national.

Il voit le

début de

et

qu'en France (qui dut se défen

drecontre les Anglais) qu'en Espagne (qui venait tout juste d'être reconquise

sur les Maures) qu'en Russie (qui venait de chasser les Tartares du pays). La dé

composition

des villes eurent un effet décentralisa teursupplémentaire.

En se fondant sur ces faits, Engels pouvait expliquer en 1862, au moment où la question de l'unité nationale se posait

en Europe centrale, que l'Allemagne avait un intérêt vital à l'unité italienne, car l'unité de ces deux nations aurait pu se réaliser si les Allemands n'avaient pas gaspillé leurs forces dans les expé

ditions

continuait de le faire en plein xix'- siè

cle).

A cause de ces faits politiques, la révo

ne

du féodalisme et l'éclosion

italiennes

bourgeoise

(comme

put

se

l'Autriche

faire en

lution

Allemagne au moment où les conditions

économiques l'eussent permis. Fin effet, les intérêts économiques des classes étaient par trop divergents et écarte-

laient la

bourgeoisie au lieu de la ren

forcer : les seigneurs pillaient les villes et opprimaient la paysannerie, tandis que les villes pillaient les paysans. La révo

lution bourgeoise tentée au moment de la Réforme échoua donc : les routes «lu commerce mondial cessèrent de passer par l'Allemagne mise ainsi à l'écart. Cela

de la

eut pour effet de

bourgeoisie allemande.

briser la

force

On voit clairement apparaître ici le lien entre le développement économique et les rapports politiques, et l'histoire y suit un cours d'une rigueur implacable. La révolution manquée profita aux pays périphériques et affaiblit encore l'All

emagne

: la Hollande,

de

seule partie

l'embouchure

de la

conservât son

commerciale, se détacha de l'Allemagne,

Hanse qui

1)rivant

importance

du

celle-ci

ihin. La désagrégation du territoire all

emand

était amorcée.

A la

frontière du

Nord,

protéger l'Allemagne contre les Danois (Slesvig-Holstein), tandis qu'à la fron

tière Sud, le garde-frontière suisse, dé

pourvu

emagne. La Réforme manquée eut encore une autre conséquence idéologique (politi que): le Nord devint protestant, le Sud

catholique pour l'essentiel (le Sud-Ouest étant fortement mélangé, et le Sud-Est exclusivement catholique) ; c'était le dé

le soin

fut confié

aux Danois

de

de fonctions, s'arracha à l'All

but

de la coupure

entre le

Nord et

le

Sud, entre la Petite Allemagne et l'Au triche. (En France, les Huguenots furent écrasés par le pouvoir centralisateur de la monarchie absolue). La désagrégation

se poursuivit au cur même de l'All emagne et s'organisa même : des bouts d'Etat comme l'Autriche et le Brande bourg(Prusse) finirent par se partager l'Allemagne. Ils concentraient en eux toutes les faiblesses historiques de la na

tion

l'autre allemand, mais des colonies ba varoise et saxonne en territoire slave et ils s'emparèrent du pouvoir étatique en Allemagne en s'appuyant sur des posses sions étrangères, non allemandes : l'Au triche en s'appuyant sur la Hongrie et la Bohème, le Brandebourg en s'appuyant "» sur la Prusse et la Russie. Le symbole de ces hérésies nationales fut le partage de la Pologne. Marx et Engels ne manquèr entjamais d'affirmer que le rétabliss ementde la Pologne était la condition de l'unité allemande elle-même.

Privée de ses Etats périphériques ou dominés par eux, l'Allemagne devint ensuite la proie des autres Etats euro

allemande : ils n'étaient ni l'un ni

péens (Suède, France, Angleterre, Russ ie, etc.), une sorte de Chine européenne. Les Français intervinrent les premiers en s'alliarit aux princes protestants qu'ils achetèrent comme mercenaires. Le point culminant en fut la guerre de Trente

ans,

gèrent

raineté

où la

Suède et la

France se parta

le pays et garantirent la souve des princes allemands (Traité de

156

ROGER DANGEVILLE

Westphalie). La Suède fit même partie de l'Empire allemand. A chaque guerre, l'Empereur allemand trouva ainsi des princes allemands dans le camp enne mi,de sorte que chaque guerre se trans formait en guerre intestine ou civile. C'est pourquoi, renonçant à se renfor cerà l'intérieur, il porta tous ses efforts vers la périphérie, l'Autriche. Dès lors, toutes les guerres devinrent des guerres de concurrence entre l'Au

triche

entrer en scène

étrangère :

Grand chercha à prendre pied dans cette Allemagne que la France exploitait si avantageusement et que la Suède était trop faible pour exploiter à fond. Il commença donc par briser la Suède pour

essayer, mais en vain, d'acquérir de la terre allemande et devenir prince all

emand.

avec des princes allemands et exploita systématiquement les dissensions inter

nes de l'Allemagne au moyen de sa di

plomatie.

sut ainsi que l'exploitation des classes se complète par celles des Etats .

L'Empereur allemand eut bientôt, à l'intérieur, un rival presque aussi puis sant que lui, grâce à l'assistance de la France, puis de la Russie. En effet, plus la Prusse émergeait de l'Allemagne, plus elle devenait vassalle de la Russie. Dans ce fait historique Marx vit qu'il était possible au féodalisme, compensant sa faiblesse qualitative par la quantité de sa masse, de tenir en échec les forces progressives à la frontière de l'Europe développée d'alors. Jusqu'en 1870, Marx devait craindre ainsi que le capitalisme encore faible soit ou bien renversé par un retour triomphal du féodalisme, ou bien arrêté ou freiné dans sa progress ion.C'est dans l'autocratie russe que Marx voyait cette force rétrograde, ca

et

la Prusse. Cette dernière

la Russie.

Déjà

fit

une autre puissance

Pierre le

Il chercha ensuite à s'apparenter

Dans

sa

chair, l'Allemagne

pable

de faire tourner en arrière la de l'histoire. L'Allemagne était

roue

ainsi soumise aux coups de la contre- révolution féodale, alors que l'Angleterre et la France en furent pour ainsi dire épargnées. L'histoire de l'Allemagne montrait ainsi que les forces politiques pouvaient influer sur le développement économique et social non seulement de manière révolutionnaire en faisant avan cer l'histoire, mais encore de manière contre-révolutionnaire en annulant le progrès ou en l'empêchant.

Au moment où en France,

en

terre, etc. l'Etat encourageait les ma

nufactures,

et l'Allemagne vit s'installer un régime patriarcal et petit-bourgeois. Elle était purement passive sur le marché mond ial en voie de développement rapide. Les douanes intérieures empêchèrent même la circulation fluviale, et le libre- échange imposé de l'extérieur ne fai sait qu'augmenter le morcellement ter ritorial. Alors que les petits Etats fo isonnaient à l'intérieur, la Prusse et l'Autriche, à l'Est et au Sud, cherchaient avidement à conquérir des territoires qui n'avaient pas d'intérêt pour l'All emagne mais seulement pour la Prusse et l'Autriche.

l'Etat allemand était ruiné

Marx dit lapidairement qu'à la veille de la Réforme, l'Allemagne officielle

avait été l'esclave inconditionnelle de Rome, tandis qu'à la veille de la révo

lution

ditionnelle

la Prusse et de l'Autriche. Il était clair que la bourgeoisie allemande ne serait pas révolutionnaire, comme le démont raitson alliance avec des Etats pér

iphériques

(Prusse et Autriche,

féodale et réactionnaire).

pour le savoir, de connaître l'histoire.

La bourgeoisie allemande devait donc nécessairement s'appuyer sur une force extérieure, l'étranger ou Bismarck. La révolution française tenta de la tirer

d'embarras. Selon l'expression de Marx,

Napoléon Ier devint

bourgeoisie allemande. Il réussit à mett re sur pied à l'Ouest la Fédération Rhénane où affluèrent les bourgeois all

moderne elle est l'esclave incon

de moins que Rome,

de

mi-féodaux et mi-bourgeois

alliés

de

//

la

Russie

suffisait,

ainsi le père de la

emands

il ne vint à

l'Autriche, car il fut battu en Russie.

et à balayer les petits Etats, mais

bout ni de la Prusse ni de

La Sainte-Alliance de 1815 laissa l'A

llemagne

qué sa révolution. La France fut restaurée bourgeoisement, l'Angleterre faisait plus d'affaires que jamais, et la Russie devint l'arbitre de l'Europe.

De cette simple constellation de for ces Marx put déduire quelle serait la nature de la révolution de 1848, après

man

en piteux état : elle avait

la répétition de 1830 : l'Angleterre s'al

lierait

<[ue le mouvement partant de France ne gagne l'Allemagne et toute l'Europe cen

trale. Mais, cette fois ce n'était plus la bourgeoisie <jui animerait le mouvement, mais le proletariat. C'est pourquoi Marx

« Lorsque toutes les

conditions seront remplies, le soulève-

avec la Russie pour empêcher

écrivit

dès

1844 :

MARX ET LA RUSSIE

157

ment allemand sera annoncé par le chant de ralliement du coq gaulois (16). » Faut-il s'étonner si après 1870, lors que l'unité allemande sera enfin réalisée

et la société bourgeoise consolidée au centre de l'Europe, le mouvement gagne la Russie qui devient dès lors la pointe du mouvement révolutionnaire.

1848, la Russie et l'Angleterre.

signalLe prolétariatde la révolutionparisien européennequi donna dele 1848 et se tint à l'avant-garde sociale

de

la

lutte, ne pouvait

dominer l'e

nsemble

comme c'était possible en Allemagne. En

effet, à Paris, le prolétariat se heurtait directement à l'Etat bourgeois et à ses défenseurs, armée, bourgeois et petits- bourgeois, alors que le prolétariat all

l'ennemi inté

rieur,

emand

internationale, l'Angleterre et la Russ

ie.

de la crise révolutionnaire,

eut à faire, outre à

aux forces organisées à l'échelle

Dans la « Nouvelle Gazette Rhénane » dirigée par Marx, Engels dénonça dans l'ordre les ennemis de la révolution : La Prusse, l'Angleterre et la Russie sont les trois puissances que la révolution all emande et sa première conséquence l'uni téallemande ont le plus à craindre : la Prusse, parce que l'unité réalisée, elle cesse d'exister; l'Angleterre, parce qu'alors le marché allemand est soustrait à son exploitation; la Russie, parce que la démocratie avancera non seulement jusqu'à la Vistule, mais encore jusqu'à la Duna et au Dniepr (17).

révolution

naire,la Russie en appela aux accords de 1815 de la Sainte-Alliance où elle

Dès

le début

de

la

crise

s'était engagée à perpétuer le statu quo

en Allemagne

Etats et s'éleva contre les tentatives d'unité prônée par Marx et Engels. Nesselrode (18) prétextait qu'une All emagne unie s'engagerait inévitablement dans une guerre avec ses voisins.

Déjà, pour prévenir l'extension de la révolution européenne en Pologne, les armées du tsar réprimèrent avec énergie

la

dans la partie prussienne de la Pologne.

L'absolutisme russe intervint ensuite ouvertement dans la question du Slesvig- Holstein (19).

la division en 36 petits

tentative de soulèvement

effectuée

la philosophie de

Hegel (Introduction).

(17) Nouvelle Gazette Rhénane, 10-9-1848. (18) Cf. compte rendu de Nesselrode au tsar, le 20-11-1850.

1853 la question

d'Orient, Marx se proposa d'écrire comment la

(16)

(19)

Cf.

En

La

critique de

étudiant en juin

Marx avait considéré que la récupé ration de cette province allemande, dé tenue par le Danemark était le début de la guerre révolutionnaire de l'All

emagne (20)» Mais ce fut la Prusse qui la mena à la place d'une Allemagne révo

lutionnaire

et unie et ne lit qu'un simu

lacre de guerre sous la pression russe. En revanche, la Prusse intervint avec dureté en Pologne, en Bohême, en Italie et même en Hongrie.

Il était clair que l'ennemi intérieur de

la Prusse

la révolution allemande

avait partie liée avec les ennemis exté rieurs russe et anglais. Mais, cette situa tion était en train d'évoluer : la Prusse était partagée entre ses devoirs de réali ser l'unité à l'intérieur et ses engage mentscontre-révolutionnaires en Europe centrale. Certes, Marx dénonça les All

emands

les troupes de mercenaires hanovriens avec lesquels Wellington avait tenu en

échec les chartistes en Angleterre au dé

but

précisait que les forces contre-révolu tionnairesessentielles étaient anglaises et russes : « On a toujours dit jusqu'ici que les Allemands étaient les hommes de main du despotisme. Nous sommes les derniers à nier le rôle infâme des All emands dans les guerres honteuses me

nées

qui servaient le tsar en Russie et

la révolution de

1848. Mais,

il

de

contre la révolution française de

1792 à 1815, dans l'oppression de l'Italie depuis 1815 et de la Pologne depuis 1772. Mais, nous posons la question :

Qui a utilisé ses mercenaires? l'Angle terreet la Russie » (21).

Russie emande. était Les intervenue cahiers de dans Marx cette ébauchant province cette all question restent inédits. > (20) Cette guerre devait aboutir au heurt avec

« Seule

la

Russie aire,une est une guerre guerre où de elle l'Allemagne rachètera révolutionn les fautes

du passé, ou elle se virilisera, où elle pourra vaincre ses propres autocrates, où, comme il est

de règle lorsqu'un peuple brise les chaînes d'une

Russie tsariste :

la

guerre avec

la

lâche et longue servitude, il

paie la propagat

ionde la civilisation par le sacrifice de ses

fils et se rend libre à l'intérieur en se libérant

vers l'extérieur. » Rhénane, 12-7-1848.)

(21) Marx, La Nouvelle Gazette Rhénane, 2-7-
1848.

(Marx, La Nouvelle Gazette

15»

ROGER DA NGE VILLE

Il

ne

faut pas

voir ici une réaction

et

d'amour-propre

national de

vacillait,

Marx

d'Engels, mais au contraire une remar questrictement objective : la Prusse contre-révolutionnaire, saisie par le mou

vement

avant de devenir l'instrument de la ré

volution

cette sorte de Napoléon prussien

historique,

hésitait,

en

allemande avec Bismarck

réalisant l'unité allemande, point de dé

part

ivesmodernes. Cette expérience historique allemande devait inspirer Engels lorsque le mou vement historique gagna l'Europe orien talevers la fin du siècle, car il n'hésita pas un seul instant à admettre que l'i nfâme gendarme de la contre-révolution

de structures sociales et product

L'histoire de la Russie.

suivitPourdoncprévoirla démarcheia révolutionsuivanterusse,: MarxTout d'abord, il acquit une connaissance pro fonde de l'histoire de l'Allemagne qui s'identifie dans ses grandes lignes à celle de toute l'FIurope et notamment de la

Russie,

et

en

tira les normes

pour la

révolution moderne dans les pays attar

dés. Marx put expérimenter lui-même en

lois de cette ré

1848 en Allemagne les

après quoi,

il

volution;

d'en prévoir l'application aux pays de l'Europe orientale où devait nécessaire mentse dérouler l'acte suivant du drame.

Mais, pour éviter tout schématisme

abstrait, Marx dut recourir à une docu

mentation

économiques et sociales réelles de la Russie afin de vérifier en quoi elles étaient analogues à celles de l'Allemagne et en quoi elles étaient spécifiques. Marx s'attela donc tout d'abord à l'étude de la question d'Orient, ce pont aux ânes de la diplomatie européenne de toute cette période, puis à l'histoire diplomat iquede la Russie (23), pour passer en fin à l'étude de son développement économique (lorsqu'elle commença à sor tir de sa stagnation économique).

fut en mesure

immense sur les conditions

arisme (22)

officiel du parti Neue Zeit, en 1890.

Engels, La politique extérieure du

russe, publié en allemand dans l'organe

ts

(23)

Marx traita

souvent de

la question

d'Orient dans les articles de la

dérable bune.

dans ses cahiers d'études des années 1853.

cahiers ce jour. d'étude de Marx ne

New York Tri

Pour d'ouvrages les rédiger qu'il il lut annota un nombre et commenta consi

Les

sont pas publiés à

internationale la Russie sortirait

de sa stagnation millénaire pour se pla cer à l'avant-garde de la révolution pro

létarienne.

tenterait d'éteindre l'incendie révolution

Ce serait l'Europe alors qui

nairerusse : « C'est pourquoi, le jour où la principale forteresse de l'ennemi passe entre les mains de la révolution, les gou

réactionnaires d'Europe per

vernements

dront

sécurité : ils seront alors

ne disposeront plus que de leurs propres forces. Dès lors, tout sera différent. Peut-être seront-ils amenés à faire entrer leurs armées en Russie pour rétablir l'autorité du tsar : quelle ironie de l'his toire » (22).

tout sentiment de confiance et de

tout seuls

et

Lénine lui-même nous indique quelle fut la différence essentielle entre la Russ ie de 1917 et l'Allemagne de 1848 :

« Pour ne pas tomber dans l'erreur d'un report mécanique du modèle allemand

au demeurant si juste et si précieux,

faut avoir clairement en vue que le dé

veloppement

ement de la question nationale et l'unité

de la nation, tandis qu'en Russie l'e

ssentiel

dire paysanne). Tel est, pour nous le

fondement purement théorique de la dif

férence

dans l'Allemagne des années 1848 à 1868 et dans la Russie des années 1906 à 19?? (24). »

il

allemand exigeait le règl

est la question agraire (c'est-à-

dans l'application du marxisme

Si

la question agraire

avec

c'est, nous dit Marx

se pose

acuité en Russie,

dans le livre II du «Capital», en rai

son des conditions climatiques et géo

physiques

isentla plus grande partie des activités. En effet, plus le climat est défavorable, plus la période de travail agricole et, en consequence, la dépense de capital et de travail, se resserrent en une courte période d'activité, et donc de rendement, par an. Ainsi, dans les régions du Nord de la Russie, le travail des champs n'est possible que de 130 à 150 jours par an. Si les 85 Vc de la population russe que constituent les paysans restaient sans occupation pendant les 6 ou 8 mois d'hi ver où tout travail agricole est arrêté, leur capacité de production serait catas-

qui y régnent et qui immobil

« (2 Marx-Engcls-Lenin-Stalin 0 Lénine à I.I. Skxvorzoxv-Stepanov, », Zur deutschen 1909, in Geschichte.

MARX ET LA RUSSIE

159

trophiquement basse. Marx note en con

séquence qu'il a fallu trouver du travail

à

pendant les trois quarts de l'année. Out re les 200 000 paysans qui travaillent dans les 10 500 fabriques de la Russie, l'industrie à domicile s'est développée dans tous les villages. C'est ainsi que, dans certains villages, tous les paysans sont, depuis des générations, tisserands, tanneurs, cordonniers, serruriers, coutel iers, etc.

On voit ainsi comment l'écart entre la période de production (l'année dans

l'agriculture) et la période de travail (4

à

relle de la combinaison de l'agriculture

et

la campagne pour les paysans inactifs

6 mois en Russie) forme la base natu

de l'artisanat rural, domestique et

accessoire. Autrement dit, un mode de

production très stable et traditionnel où l'agriculture prédomine. En effet, celle-

a besoin d'un nombre de bras d'au

tant plus considérable que la saison de travail est courte, et qu'il faut rassemb lerbeaucoup de travailleurs pour faire le travail indispensable en un temps très court, c'est-à-dire les employer collect ivement. C'est pourquoi la forme d'appro priation communautaire y est particu lièrement vivace et tenace, d'autant que l'agriculture y est étroitement liée à l'ar tisanat.

ca

pitalisme par la voie classique en Russ ie, mais il constate que la phase dif

ficile

ive,car le temps de travail étant court dans l'agriculture, le surproduit accu- mulable y est minime, et l'industrie ca- ftitaliste doit y supplanter l'artisanat so- idement ancré dans les murs et à l'échelle nationale.

Ce sont ces considérations économiq ues,outre les événements historiques et politiques, qui expliquent la longue stagnation de la Russie dans la phase précapitaliste, et donc son retard so cial vis-à-vis de l'Europe occidentale jusqu'en 1917.

ci

Marx n'exclut pas

un passage au

est celle de l'accumulation primit

En passant de l'analyse économique à l'histoire politique de la Russie, Marx

relève aussitôt le fait dominant l'histoire

l'époque tsariste : la contre-

révolution ou la régression sociale. En

effet, jusqu'à l'invasion tartare, la Russ

ie partageait le sort de l'Europe médiév

ale,mais elle régressa ensuite vers une

forme semi-asiatique centralisée. Il sem

ble que cette régression soit due à

causes essentielles : lu les conditions

russe de

trois

physiques et climatiques de la Russie;

la première

période du féodalisme et le fait qu'il se

la nature

centrifuge de

ce

qui

limitait à une zone réduite et coexistait en Europe orientale avec d'autres modes

de production,

imite, une zone fluctuante; 3° les inter férences politiques et historiques, inva

sions, guerres, etc.

Ainsi que le reste de l'Europe, la Russ ie fut submergée par l'invasion des barbares germains. Comme l'Empire de Charlemagne précède la formation de la France, de l'Allemagne et de l'Italie, l'Empire des Rurics (Normands venus de Suède au ix* siècle) précède la for

mation

de la Russie et de la Moscovie (les Slaves exercèrent une influence au travers de

laissait, à

sa

l

de

la Pologne des pays

baltes,

la république urbaine

Toutes les institutions y étaient alors comparables à celles des monarchies féo dales du reste de l'Europe.

de Novgorod).

Cependant, à la suite du déplacement

du commerce

vers le

sud

de

la

route

mondial, reliant la Scandinavie à Cons

tantinople,

tartare, les traditions de l'Etat normand de Kiev furent détruites. Des territoires entiers furent transformés en steppes désolées d'après le même principe éco nomique que celui qui dépeupla les hauts- plateaux d'Ecosse et la Campagne ro maine : l'élimination des hommes par les moutons et la transformation en pâtu rages de terres jadis cultivées et peu plées. Marx nous dit que les Tartares agi rent conformément à leur mode de pro duction pastoral qui exige d'immenses zones herbeuses. Cependant, ils ne détruisirent pas les principautés qu'ils trouvèrent devant eux, mais les assujet tirent à leur domination. La principauté de Moscovie finit par émerger de toutes les autres et se substi tua,à partir de 1328, à la domination tartare dont elle garda les caractéristi ques.Elle élimina les derniers vestiges des formes politiques et sociales d'an- tan (république de Novgorod, etc.). C'est Ivan III qui symbolisa le triomphe dé finitif de la principauté de Moscovie, où Marx trouve tous les éléments fondament auxde la politique tsariste du xix' siè cle : la Russie était devenue un Etat centralisé semi-asiatique. Marx remarque que tous les historiens européens furent surpris de l'apparition soudaine, aux portes de l'Europe, d'un Etat aussi puissant et immense. Outre qu'ils ne surent jamais relier l'existence

et

à

la

suite de l'invasion

i6o

ROGER DANGEVILLE

de la puissance russe aux conditions matérielles de cet immense pays, ils ne purent s'expliquer les raisons politiques de cet Etat puissamment centralisé. D'où leur frayeur irraisonnée ou leur admiration démesurée pour la Russie tsariste.

au

A propos

et

la

Marx

Il

ne

d'Ivan

III

qui révéla

monde l'existence de la Moscovie, coin céejusque-là entre la Pologne, la Lithua-

nie

même temps que la république de Nov

gorod,

Moscou du joug tartare par un coup

main audacieux, mais par une action

tenace s'étendant sur plus de vingt an

nées.

Tartarie qu'il

écrit :

Ivan

vainquit en

libéra pas

de

mais s'en

plutôt que

ce

que

ne

brisa pas ce joug,

subrepticement :

dépouilla

l'uvre d'un homme,

il semble

soit celle de la nature (25).

La diplomatie russe, nous dit Engels, disposait pour tous ses exploits contre- révolutionnaires, d'une base matérielle très concrète. Le territoire est immense et peuplé d'une race particulièrement homogène, ce qui permet une grande unité nationale centralisée. La populat ion,quoique clairsemée, augmente r

égulièrement.

s'accroissait à mesure que le temps s'écoulait. Le pays lui-même, tourné d'un seul côté vers l'Europe à l'Ouest ne pouvait être attaqué que de ce côté; dépourvu de centres, dont la conquête aurait pu lui imposer la paix, il échapp ait presque totalement à une occupat ionennemie, grâce à l'absence de rout es, l'étendue des espaces et la pauvreté des ressources. Bref, c'était une position de force inattaquable pouvant être fac ilement exploitée et d'où l'on pouvait entreprendre en Europe tout ce qu'on voulait, impunément, sans craindre, con trairement à tout autre gouvernement, de s'attirer des guerres sans fin.

Autrement dit, le pouvoir

Invulnérable dans la défense, la Russ

diplomatie russe a

fort bien

qu'en tout dernier recours. Elle

ie n'en est pas moins faible dans l'atta

que. La

saisi cette faiblesse : c'est pourquoi elle a toujours cherché à éviter, autant que

possible, la guerre à l'extérieur, ne l'a

cceptant

préférerait donc exploiter à ses fins les intérêts et les convoitises antagoniques des autres Etats, en les excitant les uns contre les autres. C'est seulement aux ennemis vraiment faibles tels que la

Suède, la Turquie, la Pologne, la Perse

(25) Cf. Marx, Secret diplomatie History.

que le tsarisme fit la guerre pour son propre compte.

réussit à

C'est Pierre

le Grand

qui

abstraire le pouvoir des conditions pu

rement

ralisant

l'Empire, puis en transformant la Mos covie de puissance purement continent aleen un Empire confinant à la mer. Il occupa d'abord les bouches de la Ne va, débouché naturel des produits de la Russie du Nord aux mains des Suédois; puis celles du Don, du Dniepr et du Boug ainsi que le détroit de Kertch aux mains des Tartares pillards et nomades. Pierre le Grand ne visait pas seule ment les pays baltes, mais la suprématie de la Russie sur les Etats nordiques voi sins, en établissant un contact direct et constant avec toutes les autres puissances maritimes d'Europe, qui dépendaient de la Russie pour l'équipement de leurs na vires. Marx estime qu'en s'emparant des pays baltes, la Russie s'empara des moyens de réaliser sa politique expans ionniste, car ces provinces lui four nirent les diplomates, les administrateurs et les généraux indispensables. Alors que pour s'agrandir les khans avaient tarta-

locales et contingentes, en géné l'administration politique à tout

risé la Moscovie, Pierre le Grand dut la civiliser; bref, il agit, par l'intermédiaire de l'Occident, sur l'Occident.

chute du

Désormais

et

jusqu'à la

tsarisme en février 1917

allait utiliser tous les moyens en son pouvoir pour arrêter la marche de l'his toire dans le monde civilisé d'alors, autrement dit, pour jouer le rôle de gen darme de la contre-révolution, et si pos sible faire triompher la réaction, c'est-à- dire détruire la société bourgeoise là où elle venait à peine de se développer pour la ramener au féodalisme.

la Russie

Mais, il se

que,

rétrograde, la Russie pouvait compt

trouve

dans cette

ac

tion

ersur le pays le plus avancé de l'épo

que:

bourgeoise, celle-ci avait intérêt à ce qu'aucun autre pays ne progresse vers le capitalisme, c'est-à-dire ne se mette en mesure de la concurrencer et de lui enlever une partie de ses marchés exté

rieurs. Plus tard, la bourgeoisie anglaise

l'Angleterre. En tant que nation

le despote du marché mondial

dès

lors que

de

vait nécessairement renforcer encore

le prolétar

iatrévolutionnaire la menaçait jusque dans la métropole. Ainsi l'action de la Russie se conjugua étroitement à celle du capitalisme anglais : elle ne s'expli quequ'en fonction des rapports interna tionaux.

cette alliance,

MARX ET LA RUSSIE

161

Marx s'est donné beaucoup de peine pour trouver le point de jonction initial entre le despotisme tsariste et l'impéria lismeanglais. Il l'a trouvé dans Peuro- péisation de la Moscovie : « Nous cons tatons que la Moscovie n'a pu devenir la Russie qu'en se transformant de puis sance continentale à moitié asiatique en puissance maritime prépondérante dans la Baltique. Ce simple fait ne nous con- firme-t-il pas dans notre conclusion que l'Angleterre, la plus grande puissance maritime de l'époque qui, de plus, se trouvait à l'entrée de la mer du Nord et de la Baltique, a été pour quelque chose dans cet important change ment» (26). La Russie aida l'Angleterre à devenir le premier pays bourgeois du monde :

dans sa lutte contre la Suède, l'Angle terrefit pencher la balance en faveur de la Russie, et celle-ci favorisa l'Angle terrepour supplanter la Hollande comme Eremier pays industriel du monde, si icn que le capitalisme moderne, au lieu de prendre pied sur le continent

péen, où sa propagation eût été rapide, fut relégué sur une île.

Le même fil relie cette collusion ini tiale à celle qui se poursuivit contre les pays avancés, la France, l'Allemagne, le Portugal, l'Italie, la Hongrie, etc. au mo ment de la révolution de 1789, de 1830, de 1848, etc., sans compter contre la Pologne, la Turquie, la Perse, etc. Dans les pays avancés, c'était surtout l'Angle terrequi en profitait directement, tan dis qu'en Europe orientale ou centrale, en Orient et en Asie, c'était la Russie qui étendait son hégémonie. Ces analyses de Marx qui restent sous le boisseau, ne portent-elles pas sur l'i

mpérialisme

capitaliste, dont elles suivent

pas à pas la genèse et dont la nature et

les moyens n'ont pas changé de nos

jours : l'impérialisme américain qui est

à

aux forces les plus rétrogrades qui ont

réussi à

en Amérique du Sud, ete.: propriétaires

fonciers féodaux, chefs de tribus, escla

vagistes

présent le plus avancé s'allie même

subsister en Asie, en Afrique,

de tous poils.

Ferments de dissolution du tsarisme.

dangereusesemi-asiatiqueLa réactionen incarnéetsaristeEurope parétaittant laqueinfinimentpuissancela so

ciété bourgeoise ne s'y était pas consol idée, autrement dit, tant que le colosse

de renverser le

système capitaliste pour replonger la

société

quence,

bourgeoise constituait un échec pour le tsarisme russe. Ainsi, le triomphe de la révolution bourgeoise en France signi- fia-t-il l'implantation du capitalisme et de la démocratie sur le continent, et la prémisse du développement de nations bourgeoises au centre de l'Europe, etc.

russe était en mesure

dans le féodalisme.

chaque

progrès

de

En

la

consé

société

(20)

Ce passage est extrait de l'important

l'avons tiré de l'article

du

5

Riazanov dans

Karl

la Neue Zeit

nous avons utilisé pour l'histoire de

Ursprung der

mars

Marx iïber den

ouvrage de Marx, Secret Diplomatie History of

the ISth Century. Nous

de D.

la 1909 Russie, que

sur Vorherrschaft l'origine de Russlands l'hégémonie in Europa russe en (Karl Europe), Marx que l'organe (H p. Marx Ainsi, international et Engels Riazanov prévoyaient de écrivait la Social-démocratie, dès que 1909, la révolu dans tionfuture signal à la éclaterait révolution en en Russie Europe et centrale. donnerait Dans le

tie la Maladie l'époque infantile où il était de encore 1921, Lénine marxiste, cite qui Kautsky écri- xait la révolution dans Vlskra était russe en train (1905) de que se l'épicentrc déplacer vers de

la Russie

qui constituait l'espoir de la

révolu

tioneuropéenne à venir.

Aujourd'hui où, en Europe et en Amér

on

ne conçoit plus

s'est considérablement assoup

L'exemple de la Russie

du mécanisme assurant le

en révélant que

un mode de production supérieur, et

d'autre pro

grès que l'accroissement économique du volume de la production, l'esprit révo

lutionnaire

ique,

i,et en général on ne comprend plus que les révolutions politiques soient les

grands leviers du progrès social.

de 1917 a été

pour l'Europe le dernier éclair de com

préhension

progrès de la société,

c'est la révolution qui donne naissance

à

non les indices de production indust

rielle,

non la cause première (27).

de

dissolution économique à l'intérieur de la Russie, mais les rapports politiques de

l'effet et

qui ne sont jamais que

ne sont

donc

pas

Ce

les germes

(27) Sans vouloir amorcer un développement

qui seulement sortirait que du la cadre perspective de cet de article, Marx était rappelons inter

et liait la révolution russe à la révo

nationale

lution révolution des pays allemande; développés la prévision et notamment dans à l'e la

space

le temps

rendent compte de cette dialectique très com

plexe

générale tionnaire. de la société et du mouvement révolu

se complétait

:

du cycle

alors de la

prévision dans

Marx

Les trax'aux économiques de

de

la

production, de

la

crise

162

ROGER DANGEVILLE

toute l'Europe qui ont permis le renver

sement

ni Lénine n'ont craint de prévoir une révolution prolétarienne en Russie, mal gré l'économie arriérée qui y régnait.

du tsarisme. En effet,

ni Marx,

les facteurs de vio

lence politique qui engendrèrent les pre miers ferments de dissolution de l'i

mmense

vue politique qu'économique et social.

Ce furent donc

Empire

russe,

tant du point

de

De

1854 à

1856, Marx et Engels

toute leur attention à la

consa

guerre de Crimée menée conjointement par la France et l'Angleterre. Ils y virent la cause première de l'abolition du servage décrétée en 1861. Mais, ils s'aperçurent bientôt que des puissances bourgeoises, à présent solidement assises et conserv atrices, étaient incapables de mener une

lutte sérieuse contre le principal soutien de l'ordre établi en Europe (28). Ils se convainquirent rapidement que la bourgeoisie européenne craignait davan tagele prolétariat révolutionnaire que le despotisme semi-asiatique du tsarisme. Il apparut alors que l'allié des forces progressives anti-tsaristes de Russie ces

crèrent

sa d'être

à

l'Ouest au

moins

la

démocratie et la république bourgeoises, pour devenir le prolétariat révolution naire.Celui-ci eut donc à lutter, dès lors, sur deux fronts : contre la bourgeoisie et les forces réactionnaires du féoda lisme.

Ce n'est que par une étude extraordi- nairement approfondie de l'histoire et de l'économie qu'il fut alors possible à Marx de déterminer quelle devait être son appréciation sur le poids relatif de chaque facteur dans le cours historique. En Russie, l'histoire avançait apparem mentau travers de deux mouvements opposés : les germes bourgeois d'une économie moderne; et le maintien des larges rapports de production commun autaire dans l'agriculture.

En effet, tout développement intérieur dans l'économie et dans la société russe, fût-il bourgeois, constitutionnel ou dé

mocratique,

sance cause du prolétariat. Mais, par ailleurs, comme la Russie avait su conserver des structures communautaires à l'échelle nationale, Marx estimait que si la révo lution prolétarienne réussissait à faire bénéficier les communes rurales russes

ébranlait finalement la puis

et servait

donc la

du tsarisme

in (28) « lettres Cf. lettre sur le d'Engels Capital à », Danielson, Ed. Soc. Paris. 15-3-1892,

des moyens techniques modernes, elles pourraient évoluer directement vers le communisme supérieur (29). Le prolétar iatinternational trouvait ainsi un allié dans le paysan russe, et vice versa. Le gouvernement tsariste s'en prit à la paysannerie, lorsqu'en 1860, il « abol itle servage en Russie ». Voici ce qu'en dit Marx : L'émancipation des serfs ne visait qu'à parfaire l'autocratie en abat tant les obstacles que le grand autocrate trouvait dans les petits autocrates de la noblesse et dans les petites communes rurales dont la propriété collective de vait être détruite par cette prétendue émancipation (30). Mais, le gouvernement tsariste ouvrait ainsi une brèche dans son propre sys tème, comme le remarque Engels : Nous avons gagné un allié dans le paysan asservi de Russie. La lutte qui vient d'éclater en Russie entre la classe domi nante et les opprimés de la campagne, sape dès à présent tout le système de la politique extérieure russe. En effet, ce système ne pouvait durer qu'aussi long temps qu'il n'existait aucun développe mentpolitique à l'intérieur de la Russie. Or, ce temps est révolu. Le développe mentindustriel et agricole, promu par le gouvernement et la noblesse, a atteint un niveau incompatible avec les rapports sociaux existants (31). Désormais, seule une analyse détaillée de l'évolution économique et sociale en Russie montrera dans quelle mesure exacte la révolution future aura à tenir compte de l'élément communautaire de la campagne ou des rapports monétaires et mercantiles. Les recherches ont dès lors pour but essentiel de déterminer quel sera le processus exact que suivra dans la réalité la révolution à venir. Après la mort de Marx, ce fut Engels, f>uis Lénine qui s'attelèrent à cette tâche. 1 nous suffira de les rapporter pour mémoire. En effet, la prévision fonda mentale est déjà tracée à partir de Marx, sur la base des interférences internatio nalesqui dominaient la politique russe et devaient aussi donner un caractère international (prolétarien) à la révolu tionà venir. C'est surtout à cette phase fondamentale que la révolution russe doit effectivement sa signification et son

(29)

Cf. les

lettres de Marx

à Véra

Zassou-

litch publiées dans ce même numéro.

(30) Cf. Herr Vogt (1860).

(31)

Cf. La

Savoie, Nice

et le Rhin

(1860).

MARX ET LA RUSSIE

163

retentissement à l'échelle internatio nale Il est évident que certains événements

extérieurs ou intérieurs étaient suscept

ibles d'avancer ou de retarder

lution, et d'en accentuer ou d'en atténuer certains traits particuliers, sans pour autant modifier la perspective fondament aleà laquelle nous nous attachons dans cet article. C'est pourquoi, après la mort de Marx, Engels suivit de près les évé nements russes. Déjà dans la polémique avec Tkatchev (1875 et 1894), Engels avait analysé en détail l'implantation du capitalisme en Russie et sous l'égide de quelles classes il s'effectuait. Il montra en même temps que les communes ru rales étaient en voie de décomposition et n'avaient que peu de chance de ser vir de point d'appui à un développe mentcommuniste ultérieur (32). Mais, il serait faux de croire que cette dissolution était susceptible de modifier la perspective générale de la révolution future. En effet, comme nous l'avons montré, celle-ci était le fruit du rapport de forces européen tout entier, que des éléments contingents n'étaient pas en mesure de modifier. Cette dissolution n'était même pas susceptible d'empêcher que le prolétariat ne prenne rapidement la direction de la révolution russe, comme le mûrissement des événements le rendait de plus en plus probable. Le facteur temps allait, dans ces limites, jouer un rôle important. En effet, plus la révolution russe tardait, plus elle de vait être radicale. Il fallait donc consa crertoute son attention au mûrissement de la situation. En 1875, Engels pouvait encore penser que la Russie officielle y avait un rôle à jouer : « Ainsi les couches les plus éclairées, qui sont concentrées dans la capitale, reconnaissent de plus en plus ((lie la situation est devenue intenable et qu'un bouleversement est imminent, mais elles gardent l'illusion qu'elles peuvent canaliser cette révolution dans une voie pacifique. Toutes les conditions sont réunies ici pour une révolution, une révolution déclenchée par les classes supérieures de la capitale, et peut-être même par le gouvernement (Engels pré cise ailleurs qu'une révolution de palais pourrait donner le signal au mouve ment. N.d.R.), une révolution qui devra ensuite être poussée en avant par les

la révo

(32)

Cf.

Fr. Engels,

« Les problèmes sociaux

en Russie »,

1875 et 1894.

paysans au-delà de la première phase constitutionnelle » (32). On retrouve ici le schéma double de la révolution de 1917 : phase correspon dantà la révolution bourgeoise en fé vrier 1917, et phase de la révolution socialiste en octobre. C'est Lénine qui poursuivit l'uvre de

Marx et d'Engels

prenant leur prévision sur le cours de la révolution future, il sut confronter le schéma fondamental avec les faits et ne jamais perdre confiance en sa réalisa tion.En outre, par une analyse minut ieuse du développement économique et social en Russie (33), il sut lui-même pré voir quel en serait exactement le cours afin de déterminer l'action possible du prolétariat révolutionnaire. Cette prévi sion n'a rien d'un pari, elle repose sur une démarche qui lui est diamétralement opposée, puisqu'elle suppose une ana lyse objective très poussée pour prendre corps et s'expliciter jusque dans les dé tails. Ainsi Lénine a montré qu'une ana lyse approfondie des diverses classes en présence et des intérêts matériels qui les poussent, permettait de déterminer clairement quelle serait leur attitude au cours de la révolution sociale.

après leur mort. Re

Dans « Les deux tactiques de la social- démocratie russe dans la révolution dé

mocratique

d'abord la lutte contre l'imprécision des perspectives révolutionnaires des men- chéviks en montrant qu'elle condamnait ceux-ci à l'impuissance au moment cru cial. Puis, il passa en revue la position des diverses forces politiques et sociales en présence et définit la position des bolcheviks comme suit : instauration d'une république démocratique, à la suite d'une insurrection armée; le gouverne mentprovisoire convoquera l'Assemblée constituante, élue au suffrage universel, et le parti prolétarien y participera éven-

»

(1905),

il engagea tout

(33)

« Admirateur du talent

Plékhanov,

de le x*oir s'occuper

Russie.

plus tard, s'attacha à le

de

pour

Engels exprimait le désir

de ce problème fondamental

Mais c'est Lénine qui,

la

résoudre » (E. Stepanoxa, Friedrich Engels, Mos

cou, 1958, p. 251). Voir, par

de Lénine Le développement du capitalisme en Russie. rieur pour Processus la grande de formation industrie, du commencé marché inté en

prison, en janvier 1896, éditions en langues étrangères, Moscou, 758 pages. (34) Voir notamment dans les Deux tactiques,

la naireprovisoire, résolution sur pp. le 15-16, gouvernement in uvres révolution choisies en cou, deux 1953. volumes, tome I, deuxième partie, Mos

exemple,"

l'ouvrage

164

ROGER DANGEVILLE

tuellement pour éviter le triomphe de la contre-révolution (34).

Dans ses

« Thèses d'Avril » (35), Lé

nine montrait que seul le prolétariat pouvait éliminer définitivement le sys tème tsariste en neutralisant la grande bourgeoisie capitaliste terrienne et en mobilisant la moyenne et petite paysan nerie (phase politique anti-féodale et bourgeoise de la révolution : Février). Seul le prolétariat pouvait dissocier de cette paysannerie riche les petits pay sans et salariés de la terre en les mobil isant sur les mots d'ordre anti-bour geois: cessation de la guerre, dictature démocratique et, enfin, création du pre mier Etat prolétarien, en lançant le mot d'ordre de la révolution européenne et de l'Internationale communiste, organe de cette révolution : Octobre.

Si

la

révolution russe mit

des menchéviks sur les masses,

fin

à

l'i

nfluence

c'est essentiellement parce que leur vi

sion

lution

l'action révolutionnaire des niasses. La faillite de la Seconde Internatio naleà la veille de la Première Guerre mondiale n'a pas empêché la prévision de Marx de triompher en Russie, ce qui montre, d'une part, que la prévision était

erronée du déroulement de la révo les plaçait toujours en dehors de

Les

idées exprimées dans les Thèses d'Avril trouvent

leur développement dans les

tactique révolution », « », Les « Les taches Partis du prolétariat politiques dans en Russie notre

la

(35)

Cf. Lénine,

« uvres

»,

tome

24.

sur

« Lettres

et les

tâches du prolétariat », que l'on trouve

dans le même volume.

enracinée objectivement dans le cours

d'autre part,

historique lui-même, et,

qu'elle ne pouvait se réaliser que si le parti révolutionnaire prenait la tête du mouvement prévu. Si Lénine a fustigé durement la social- démocratie allemande qui s'était laissée surprendre par la crise sociale aiguë que représente une guerre qui éclate, c'est qu'il savait que cela se ramenait à une trahison, et les documents de l'épo que ont confirmé qu'à la veille de la guerre les dirigeants les plus en vue de la social-démocratie avaient passé des accords avec le gouvernement pour réa liser l'union sacrée.

S'il était facile de prévoir qu'après l'Europe centrale, ce serait la Russie qui devrait secouer ses structures product iveset sociales archaïques, parce que le mouvement historique gagnait cet immense pays de façon irrésistible, il n'était guère possible, à l'époque de Marx (27), de prédire le moment où éclaterait la crise sociale dans les pays capitalistes développés et le cours qu'elle suivrait. Mais, comme on l'a vu, il était facile

leversement

pré

capitalistes

capital

production archaïques qui sont liées à des conditions matérielles d'espace et de climat. C'est ainsi que Lénine a pu pré voir que la révolution russe propagerait

les conditions sociales modernes au continent asiatique tout entier.

de

déterminer

et

qui

la

nature

du

pays

bou

gagne des

si l'on connaît la nature du

son

effet sur les formes

de

lettres de marx

à vera zassoulitch

ensocial-démocrate« Libération1878,Véra Zassoulitch,contredu travaildele préfetRussie.née», puisendeElle1851,Pétersbourg;vécutfonda,adhéraen avecSuisseau desellepopulismeaprèsamis,fut sonrédactriceleetgroupecélèbreau mouvementàmarxisteattentat,Z'Iskra

[l'Etincelle], journal fondé par Lénine en 1900. Elle traduisit différentes uvres de Marx en russe et resta toujours en contact avec Engels. Lors de la scission du Parti russe, elle se joignit en 1903 aux menchéviks. Elle mourut en 1919.

Véra Zassoulitch écrivit à Marx le 16 février 1881, au nom de divers révolutionnaires russes {dont Plékhanov, Axelrod et Deutsch) pour lui demander de les éclairer sur les perspectives de l'évolution historique de la Russie et notamment des communes rurales russes. Ce groupe continuait les traditions de la section russe de la Première Internationale qui s'était formée à Genève en 1870 et avait mandaté Marx pour la représenter au sein du Conseil Général de Londres. Voici quelques extraits de la lettre de Véra Zassoulitch à Marx :

Mieux que quiconque, vous savez avec quelle urgence cette ques tion se pose en Russie, et notamment à notre Parti socialiste « russe ». Ces derniers temps, on a prétendu que la communauté rurale, étant une forme archaïque, était vouée à la ruine par l'histoire. Parmi ceux qui prophét

isent une telle issue,

disciples

rendriez, si vous nous exposiez votre opinion sur les destins possibles de nos communautés rurales et sur la théorie qui veut que tous les peuples du monde soient contraints, par la nécessité historique, de parcourir toutes les phases de la production sociale. »

Marx rédigea en français quatre projets de lettres, dont le dernier correspond pratiquement à la lettre qu'il envoua finalement à Véra (et que nous ne publions donc pas ici pour ce motif). Nous les reproduisons d'après Marx-Engels Archiv, 1926, p. 318 sq.

certains sont des « marxistes » qui se disent vos

Vous comprenez donc, citoyen, quel grand service vous nous

166

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

Cette correspondance permet de constater combien pour Marx les perspectives des tâches révolutionnaires étaient complexes et pratiques, autrement dit, éloignées du schématisme abstrait de ceux qui prônaient la nécessité pour tous les pays du monde sans exception de passer méca niquement par tous les modes de production sociaux. Elle réfute à l'avance Kautskij par exemple, qui prétendit que la révolution socialiste était prémat uréeen Russie et devait se limiter à être bourgeoise.

Si

Marx, dans la

lettre qu'il adressa à

Véra, renonça finalement à

entrer dans de plus amples détails, c'est qu'il renvoyait tout simplement les révolutionnaires russes à la lecture du Capital où il avait répondu de manière générale à la question soulevée par sa correspondante. Il démont raitainsi que le Capital n'était pas seulement une critique théorique de la société bourgeoise, mais encore un programme révolutionnaire tout à fait pratique. La publication des brouillons de lettres à Véra Zassoulitch per met donc au lecteur d'élargir et de vérifier sur ce point sa compréhension du Capital.

1er Brouillon

1) En traitant la genèse de la production capitaliste, j'ai dit (que son secret est) qu'il y a au fond « la séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production » (p. 315, colonne I, éd. française du Capital) et que « la base

de toute cette évolution c'est l'expropriation des cultivateurs. Elle ne s'est encore

Mais tous les autres pays

accomplie d'une manière radicale qu'en Angleterre

de l'Europe occidentale parcourent le même mouvement ». (l.c.C.II.)

moyens de production individuels et épars en moyens de production sociale mentconcentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété

colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du

peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital

privée capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat. »

(p. 340. C. IL)

pro

La propriété

de la

v\

Ainsi, en dernière analyse,

i7 y a la transformation d'une forme

priété

privée en une autre forme de la propriété privée (mouvement occidental).

La terre entre les mains des paysans russes n'ayant jamais été leur propriété

privée, comment ce développement saurait-il s'appliquer? 2) Au point de vue historique le seul argument sérieux plaidé en faveur de là dissolution fatale de la commune des paysans russes, le voici :

En remontant très haut, on trouve partout dans l'Europe occidentale la propriété commune d'un type plus ou moins archaïque; elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi saurait-elle échapper au même sort dans la seule Russie? Je réponds : parce que en Russie, grâce à une combinaison de circonstances

uniques, la commune rurale, encore établie sur une échelle nationale, peut gra duellement se dégager de ses caractères primitifs et se développer directement comme élément de la production collective sur une échelle nationale. C'est ju

stement

approprier tous les acquêts positifs et sans passer par ses péripéties (terribles) affreuses. La Russie ne vit pas isolée du monde moderne; elle n'est pas non plus la proie d'un conquérant étranger à l'instar des Indes Orientales.

Si les amateurs russes du système capitaliste niaient la possibilité théorique d'une telle évolution, je leur poserais la question : pour exploiter les machines, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, etc., la Russie a-t-elle été forcée, à

grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu'elle s'en peut

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

167

l'instar de l'Occident, de passer par une longue période d'incubation de l'indus triemécanique? Qu'ils m'expliquent encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d'oeil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés de crédit etc.), dont l'élaboration a coûté des siècles à l'Occident? Si au moment de l'émancipation les communes rurales avaient été de prime abord placées dans des conditions de prospérité normale, si, ensuite, l'immense dette payée pour la plus grande partie aux frais et dépens des paysans, avec les autres sommes énormes, fournies par l'intermédiaire de l'Etat (et toujours aux frais et aux dépens des paysans) aux « nouvelles colonnes de la société » trans formées en capitalistes si toutes ces dépenses avaient servi au développement ultérieur de la commune rurale, alors personne ne rêverait aujourd'hui « la fatalité historique » de l'anéantissement de la commune; tout le monde y recon

naîtrait

riorité sur les pays encore asservis par le régime capitaliste. (Ce n'est pas seule ment la contemporanéité de la production capitaliste qui pouvait prêter à la

commune russe les éléments de développement).

Une autre circonstance favorable à la conservation de la commune russe (par la voie de développement), c'est qu'elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste (dans les pays occidentaux), mais qu'elle a survécu à l'époque où le système social se présentait encore intact, qu'elle le trouve au contraire, dans l'Europe occidentale aussi bien que dans les Etats-Unis, en lutte et avec la science, et avec les masses populaires, et avec les forces productives mêmes qu'il engendre (en un mot, qu'il s'est transformé en arène d'antagonismes criants, conflits et désastres périodiques, qu'il révèle au plus aveugle qu'il est un système de production transitoire, destiné à être éliminé par le retour de la soc(iété) à ( Elle le trouve en un mot dans une crise qui ne finira que par son élimination, par un retour des sociétés modernes au type « archaïque » de la propriété commune, forme où comme le dit un auteur américain (1), point du tout suspect de tendances révolutionnaires, soutenu dans ses travaux par le gouver

l'élément de la régénération de la société russe et un élément de supé

nement de Washington

la société moderne tend « sera une renaissance (a revival) dans une forme supé

(«le plan supérieur») «le système nouveau» auquel

rieure

(in a superior form), d'un type social archaïque».

Mais alors il faudrait au moins connaître ces vicissitudes. Nous n'en savons rien (2). D'une manière ou d'une autre cette commune a péri au milieu des guerres incessantes étrangères et intestines. Elle mourut probablement de mort violente quand les tribus germaines venaient conquérir l'Italie, l'Espagne, la Gaule, etc. La commune du type archaïque n'existait déjà plus. Cependant sa vitalité naturelle est prouvée par deux faits. Il y en a des exemplaires épars, qui ont survécu à toutes les péripéties du moyen âge et se sont conservés jus qu'à nos jours, p.e. dans mon pays natal, le district de Trêves. Mais ce qu'il y a de plus important, elle a si bien empreint ses propres caractères sur la com mune qui l'a supplantée commune où la terre arable est devenue propriété privée, tandis que forêts, pâturages, terres vagues etc. restent encore propriété communale que Maurer en déchiffrant cette commune (d'origine plus récente) de formation secondaire, put reconstruire le prototype archaïque. Grâce aux

(1) Allusion à L. Morgan : Ancient Society

(2) Les développements suivants de In page 13 peuvent se

London 1877, p.

552.

rattacher à ce passage :

il

y a dans

« L'his

toire de la décadence des communautés primitives (on commettrait une erreur en les mettant

toutes sur la même ligne; comme dans les formations géologiques,

historiques Jusqu'ici on toute n'a une fourni série que de de types maigres primaires, ébauches. secondaires, Mais en tertiaires, tout cas etc.) l'exploration est encore est a faire. assez

plus avancée grande pour que affirmer celle des : 1. sociétés que la vitalité sémites, des grecques, communautés romaines, primitix'cs etc. et, a était fortiori, incomparablement que celle des sociétés modernes capitalistes; 2. que les causes de leur décadence dérivent de données éc

onomiques toriques

Maine, (Quelques ont avant écrivains tout le bourgeois, but de montrer principalement la supériorité d'extraction et faire anglaise, l'éloge de comme la société, p. e. du Sir système Henry

). bourgeois, il faut

capitalistes.

les formations

point qui les du empêchaient tout analogues de dépasser au milieu un certain historique degré de de la développement, commune russe de d'aujourd'hui. milieux his

Des gens

épris de

ce système, incapables

à comprendre la

par

(

des

En lisant les histoires de communautés primitives, écrites

être sur ses gardes. Ils ne reculent (devant rien) pas même devant des faux. Sir Henry Maine, violente la p. c. part qui des du fut gouvernement communautés un collaborateur de indiennes, soutenir ardent nous du ces gouvernement communes raconte hypocritement échouèrent anglais dans contre que son tous la truvre les force nobles de spontanée destruction efforts des de

lois économiques!

l6g

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

traits caractéristiques empruntés de celui-ci la commune nouvelle, introduite par les Germains dans tous les pays conquis, devenait pendant tout le moyen age le seul foyer de liberté et de vie populaire. Si après l'époque de Tacite nous ne savons rien de la vie de la commune (germaine), (rurale), (archaïque) ni du mode et du temps de sa disparition, nous en connaissons au moins le point de départ, grâce au récit de Jules César. A son temps la terre (arable) se répartit déjà annuellement, mais entre les gentes

(Geschlechter) et tribus des (différentes) confédérations germaines et pas encore entre les membres individuels d'une commune. La commune (agricole) rurale est donc issue en Germanie d'un type plus archaïque, elle y fut le produit d'un

aux

Indes Orientales nous la rencontrons aussi et toujours comme le dernier terme ou de la dernière période de la formation archaïque. Pour juger (maintenant) les destinées possibles (de la « commune rurale » ) à un point de vue purement théorique, c'est-à-dire en supposant toujours des

conditions de vie normale, il me faut maintenant désigner certains traits carac

téristiques

développement spontané au lieu d'être importée toute faite de l'Asie. Là

qui distinguent la « commune agricole » des types plus archaïques.

Et d'abord les communautés primitives antérieures reposent toutes sur la

la

parenté naturelle de leurs membres; en rompant ce lien fort, mais étroit,

de s'adapter,

de s'étendre

et

de

commune agricole est plus capable

contact avec des étrangers. Puis, dans elle, la maison et son complément, la cour, sont déjà la propriété privée du cultivateur, tandis que longtemps avant l'introduction même de l'agr iculture la maison commune fut une des bases matérielles des communautés précédentes.

subir le

Enfin, bien que la terre arable reste propriété communale, elle est divisée périodiquement entre les membres de la commune agricole, de sorte que chaque

cultivateur exploite à son propre compte les champs assignés à lui et s'en appro prieindividuellement les fruits, tandis que dans les communautés plus archaï quesla production se fait en commun et on en répartit seulement le produit. Ce type primitif de la production collective ou coopérative fut, bien entendu,

le résultat de la

de production. On comprend facilement que le dualisme inhérent à la « commune agricole » puisse la douer d'une vie vigoureuse, car d'un côté la propriété commune et tous les rapports sociaux qui en découlent rendent son assiette solide, en même temps que la maison privée, la culture parcellaire de la terre arable et l'appro priation privée des fruits admettent un développement de l'individualité, incomp atible avec les conditions des communautés plus primitives. Mais il n'est pas moins évident que le même dualisme puisse avec le temps devenir une source de décomposition. A part toutes les influences des milieux hostiles, la seule accumulation graduelle de la richesse mobilière qui commence par la richesse en bestiaux (et admettant même la richesse en serfs), le rôle de plus en plus prononcé que l'élément mobilier joue dans l'agriculture même et une foule d'au tres circonstances, inséparables de cette accumulation, mais dont l'exposé me mènerait trop loin, agiront comme un dissolvant de l'égalité économique et sociale, et feront naître au sein de la commune même un conflit d'intérêts qui entraîne d'abord la conversion de la terre arable en propriété privée des forêts, pâtures, terres vagues, etc., déjà devenues des annexes communales de la pro priété privée (1). C'est par cela que la « commune agricole » se présente partout comme le type le plus recent de la formation archaïque des sociétés et que dans le

faiblesse de l'individu et non

de la

socialisation des moyens

(1)A Apartla toutepage action12 du dutexte,milieucette hostile,pensée lerevientdéveloppementdans une variantegraduel, àla peinecroissancedix-ersedes: biens exemple mobilières, des bestiaux, n'appartenant et il pas ne faut à la pas commune, oublier des mais biens a ses meubles, membres entre particuliers, les mains des comme particul par

iersp. e. la richesse en bestiaux et parfois même en serfs ou esclaves

).

A part

la

réaction de tout autre

Le

rôle

de

plus

en plus accentué que joue l'élément mobile dans l'économie rurale, cette seule accumulation peut

servir de dissolxant

la croissance graduelle des biens meubles entre les mains de familles particulières p. e. leur seule richesse à la en longue bestiaux d'opérer et parfois comme même dissolvant en esclaves l'égalité ou économique serfs, cette et sociale acumulation primitives, privée et suffit faire commune après naître les au des avoir sein terres même auparavant arables de la déjà et commune finit converti par un emporter en conflit annexe celle d'intérêts communale des forêts, qui de entame pâturages, la propriété d'abord terres privée. la vagues, propriété etc.

élément délétère, de

milieu hostile,

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

169

mouvement historique de l'Europe occidentale, ancienne et moderne, la période de la commune agricole apparaît comme période de transition de la propriété commune à la propriété privée, comme période de transition de la formation primaire à la formation secondaire. Mais est-ce dire que dans toutes les circons tances (et dans tous les milieux historiques) le développement de la « commune agricole » doive suivre cette route? Point du tout. Sa forme constitutive admet cette alternative : ou l'élément de propriété privée qu'elle implique l'emportera

sur l'élément collectif, ou celui-ci l'emportera sur celui-là. Tout dépend de son

milieu historique où elle se trouve placée

possibles, mais pour l'une ou l'autre il faut évidemment des milieux historiques tout à fait différents. 3) (En arrivant maintenant à la « commune agricole » en Russie, j'écarte pour le moment toutes les misères qui l'accablent. Je ne considère que les capac ités d'un développement ultérieur que lui permettent et sa forme collective et son milieu historique.) La Russie est le seul pays européen où la « commune agricole » s'est main tenue sur une échelle nationale jusqu'aujourd'hui. Elle n'est pas la proie d'un conquérant étranger à l'instar des Indes Orientales. Elle ne vit pas non plus isolée du monde moderne. D'un côté la propriété commune de la terre lui per met de transformer directement et graduellement l'agriculture parcellaire et individualiste en agriculture collective (en même temps que la contemporanéité

Ces deux solutions sont a priori

de la production capitaliste dans l'Occident, avec lequel elle se trouve dans des

rapports matériels et intellectuels

dans les prairies indivises; la configuration physique de son sol invite l'exploi tationmécanique sur une vaste échelle; la familiarité du paysan avec le contrat (Yartel lui facilite la transition du travail parcellaire au travail coopératif et enfin la société russe, qui a si longtemps vécu à ses frais, lui doit les avances nécessaires pour une telle transition. (Certes, on devrait commencer par mettre la commune en état normal sur sa base actuelle, car le paysan est partout l'ennemi de tout changement brusque). De l'autre côté, la contemporanéité de la production (capitaliste) occidentale, qui domine le marché du monde, permet à la Russie d'incorporer à la commune tous les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines.

)

et les paysans russes la pratiquent déjà

Si les porte-parole des « nouvelles colonnes sociales » niaient la possibilité théorique de l'évolution indiquée de la commune rurale moderne, on leur demand erait si la Russie a-t-elle été forcée comme l'Occident à passer par une longue période d'incubation de l'industrie mécanique pour arriver aux machines, bât iments à vapeur, aux chemins de fer etc.? On leur demanderait encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d'oeil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés par actions etc.) dont l'élaboration (ailleurs) a coûté des siècles à l'occident?

Il y a un caractère de

la « commune agricole »

en Russie qui la frappe de

faiblesse, hostile dans tous les sens. C'est son isolation, le manque de liaison entre la vie d'une commune avec celle des autres, ce microcosme localisé, qu'on ne rencontre pas partout comme caractère immanent de ce type, mais qui par tout où il se trouve a fait surgir au-dessus des communes un despotisme plus ou moins central. La fédération des républiques russes du Nord prouve que cette isolation, qui semble avoir été primitivement imposée par la vaste étendue du territoire, fut en grande partie consolidée par les destinées politiques que la Russie avait à subir depuis l'invasion mongole. Aujourd'hui c'est un obstacle d'élimination la plus facile. Il faudrait simplement substituer à la volost, institut gouvernemental, une assemblée de paysans choisis par les communes elles- mêmes et servant d'organe économique et administratif de leurs intérêts.

Une circonstance très favorable, au point de vue historique, à la conser vation de la « commune agricole » par voie de son développement ultérieur, c'est qu'elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste occidentale (de sorte qu'elle) et puisse ainsi s'en approprier les fruits sans s'assujettir à son modus operandi, mais qu'elle a survécu à l'époque où le capi talisme se présentait encore intact, qu'elle le trouve au contraire dans l'Europe occidentale aussi bien que dans les Etats-Unis en lutte et avec les masses tra vailleuses et avec la science et avec les forces productives mêmes qu'elle engen dre en un mot dans une crise qui finira par son élimination, par un retour

170

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

 

des sociétés

modernes à une forme supérieure

d'un type « archaïque »

de

la

propriété et de la production collectives.

Il s'entend que l'évolution de la commune se ferait graduellement et que

base

le premier pas serait de la placer dans des conditions normales

sur

sa

actuelle. (Et la situation historique de la « commune rurale » russe est sans pareille. Seule en Europe elle s'est maintenue non plus comme débris épars à l'instar des miniatures rares et curieuses en état de type archaïque qu'on rencontra encore naguère à l'Occident, mais comme forme quasi prédominante de la vie populaire et répandue sur un immense Empire. Si elle possède dans la propriété commune du sol la base (naturelle) de l'appropriation collective, son milieu historique, la contemporanéité de la production capitaliste, lui prête toutes faites les conditions matérielles du travail en commun sur une vaste échelle. Elle est donc à même de s'incorporer les acquêts positifs élaborés par le sys tème capitaliste sans passer par ses fourches caudines. Elle peut graduellement supplanter l'agriculture parcellaire par la grande agriculture à l'aide de machines qu'invite la configuration physique de la terre russe. Elle peut donc devenir le point de départ direct du système économique auquel tend la société moderne et faire peau neuve sans commencer par se suicider. Il faudrait au contraire commencer par la mettre en état normal.) (Mais il n'y a pas seulement à écarter un dualisme à l'intérieur de la commune rurale, qu'elle saurait écarter par )

Mais vis-à-vis d'elle se dresse la propriété foncière tenant entre ses mains presque la moitié, et la meilleure partie, du sol, sans mentionner les domaines

de l'Etat. C'est par ce côté-là que la conservation de la « commune rurale » par voie de son évolution ultérieure se confond avec le mouvement général de la

société

russe, dont la régénération est

à

ce prix.

la Russie peut

elle

essayerait en vain d'en sortir par (l'introduction de la) le fermage capitalisé à l'anglaise, auquel répugnent (l'ensemble) toutes les conditions rurales du pays.

sortir de

(Même au point.) Même au seul point de vue économique,

son

(

? )

(1)

agricole par l'évolution de sa commune rurale;

(Ainsi ce n'est qu'au milieu d'un soulèvement général que puisse être brisée

vie d'une

microcosme localisé, qui lui

l'isolation de la

« commune rurale »,

des autres,

en

le manque

son

de liaison

de

la

commune avec celle

interdit (toute) l'initiative historique.) (Théoriquement parlant la « commune rurale » russe peut donc conserver son sol en développant sa base, la propriété commune de la terre, et en éliminant le principe de propriété privée, qu'elle implique aussi; elle peut deve nir un point de départ direct du système économique auquel tend la société moderne; elle peut faire peau neuve sans commencer par se suicider; elle peut s'emparer des fruits dont la production capitaliste a enrichi l'humanité, sans passer par le régime capitaliste, régime qui, considéré exclusivement au point de vue de sa durée possible, compte à peine dans la vie de la société. Mais il faut descendre de la théorie pure à la réalité russe.) Abstraction faite de toutes les misères qui accablent à présent la « commune rurale » russe et ne considérant que sa forme constitutive et son milieu histo rique, il est de prime abord évident qu'un de ses caractères fondamentaux, la propriété commune du sol, forme la base naturelle de la production et de l'appropriation collectives. De plus la familiarité du paysan russe avec le contrat

d'artel lui faciliterait la transition du travail parcellaire au travail collectif, qu'il pratique déjà à un certain degré dans les prairies indivises, dans les des

sèchements

collectif puisse supplanter dans l'agriculture proprement dite le travail parcel

un mot,

et autres entreprises d'un intérêt général.

Mais

afin que

le travail

besoin

éco

laire

forme de l'appropriation privée

économique, il se

il faut deux choses : le

à

la

nomique d'une telle transformation et les conditions matérielles pour l'accomp lir.

« commune rurale »

même dès le moment où elle serait placée dans les conditions normales, c'est-à- dire dès que les fardeaux qui pèsent sur elle seraient éloignés et que son terrain

Quant au besoin

fera sentir

(1) Ce mot est indéchiffrable dans le texte de Marx;

il s'agit peut-être de cul-de-sac. Dans

le troisième brouillon de la même lettre, on trouve impasse à la même variante.

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

171

à cultiver aurait reçu une étendue normale. Le temps a passé quand l'agriculture russe ne demandait que la terre et son cultivateur parcellaire armé d'instru

Ce temps a passé

d'autant plus rapidement que l'oppression du cultivateur infecte et stérilise son champ. Il lui faut maintenant du travail coopératif, organisé sur une large échelle. De plus le paysan auquel les choses nécessaires pour la culture de ses 3 décia-

mentsplus ou moins primitifs (et la fertilité de la terre)

lines font défaut, serait-il plus avancé avec dix fois le nombre de déciatines? Mais l'outillage, les engrais, les méthodes agronomiques etc., tous les moyens

indispensables au travail collectif, où les trouver? Voilà la grande supériorité

de la

Elle seule, en Europe, s'est maintenue sur une échelle vaste, nationale. Elle se trouve ainsi placée dans un milieu historique où la contemporanéité de la pro

duction capitaliste lui prête toutes les conditions du travail collectif. Elle est

à

« commune rurale » russe sur les communes archaïques de même type.

même de s'incorporer les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste

frais intellectuels et matériels

« commune rurale »

aux frais de laquelle elle

la société

sans passer par ses fourches caudines. La configuration physique de la terre russe invite l'exploitation agricole à l'aide des machines, organisée sur une

vaste échelle (dans les mains) maniée du travail coopératif. Quant aux premiers

frais d'établissement

a vécu si longtemps et

russe les

doit à la

où elle doit chercher son « élément régénérateur».

La meilleure preuve que

ce développement de la

« commune rurale

»

répond au courant historique de notre époque, c'est la crise fatale subie par la production capitaliste dans les pays européens et américains où elle a pris le

plus grand essor, crise qui finira par son élimination, par le retour de la société

moderne à une forme supérieure du type le plus archaïque

et l'appropriation collective. 4) (En descendant de la théorie à la réalité,' personne ne saura dissimuler que la commune russe se trouve aujourd'hui vis-à-vis d'une conspiration de forces et d'intérêts puissants. A part son exploitation incessante par l'Etat, celui-ci a facilité, aux frais et dépens des paysans, la domiciliation d'une cer taine partie du système capitaliste bourse, banque, chemins de fer, comm erce )

dissimuler qu'à ce moment la vie de la « commune rurale »

(Vous savez parfaitement qu'aujourd'hui l'existence même de la commune russe est mise en péril par une conspiration d'intérêts puissants. Ecrasée par

les exactions directes de l'Etat, exploitée frauduleusement par les intrus capit

alistes, marchands, etc. et les

marché minée par les usuriers des villages, par les conflits d'intérêts provoqués dans son propre sein par la situation qu'on lui a faite.)

Pour exproprier les cultivateurs il n'est pas nécessaire de les chasser de leur terre comme cela se fit en Angleterre et ailleurs; il n'est pas non plus nécessaire d'abolir la propriété commune par un ukase. Allez arracher aux paysans le produit de leur travail agricole au-delà d'une certain mesure, et

malgré votre gendarmerie et votre armée vous ne réussirez pas à les enchaîner

à

ciaux, pas des paysans, mais des propriétaires fonciers, s'enfuirent de leurs maisons, abandonnèrent leurs terres, se vendirent même en esclavage, et tout cela pour se débarrasser d'une propriété qui n'était plus qu'un prétexte officiel pour les pressurer, sans merci et miséricorde. Dès la soi-disant émancipation des paysans, la commune russe fut placée par l'Etat dans des conditions économiques anormales et depuis ce temps-là il n'a cessé de l'accabler par les forces sociales concentrées entre ses mains. Exténuée par ses exactions fiscales, elle devint une matière inerte de facile exploitation par le trafic, la propriété foncière et l'usure. Cette oppression venant du dehors a déchaîné au sein de la commune même, le conflit d'intérêts déjà présent et rapidement développé ses germes de décomposition. Mais cela n'est pas tout. (Aux frais et dépens des paysans il a poussé comme en serre chaude des excroissances les plus faciles à acclimater du système capitaliste, la bourse, la spéculation, les banques, les sociétés par actions, les chemins de 1er dont il solde les déficits et dont il avance les profits pour leurs entrepreneurs etc., etc.) Aux frais et dépens des paysans l'Etat (a prêté son concours pour

leurs champs. Aux derniers temps de l'Empire romain des décurions provin

la production

Pour pouvoir se développer,

il

faut tout vivre,

et personne

ne

saurait se

soit mise en péril.

« propriétaires » fonciers, elle est par-dessus le

172

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

faire) a fait pousser comme en serre chaude des branches du système capita-

par des intermédiaires improductifs. Il a ainsi coopéré nouvelle vermine capitaliste suçant le sang déjà si appauvri de la « commune rurale ». En un mot, l'Etat (s'est prêté comme intermédiaire) a prêté son concours au développement précoce des moyens techniques et économiques les plus propres à faciliter l'exploitation du "cultivateur, c'est-à-dire de la plus grande force productive de la Russie, et à enrichir les «nouvelles colonnes sociales».

5) (On comprend à première vue

le concours

de ces influences hostiles

qui favorisent et qui précipitent l'exploitation des cultivateurs, la plus grande

force productive de la Russie.) (On comprend à première vue que ce concours d'influences hostiles, à moins d'une réaction puissante, amènerait par la seule force des choses fatalement à la ruine de la commune.) Ce concours d'influences destructives, à moins qu'il ne soit brisé par une puissante réaction, doit naturellement aboutir à la mort de la commune rurale. Mais on se demande : Pourquoi tous ces intérêts (j'inclus les grandes indust riesplacées sous la tutelle gouvernementale) ont trouvé bon compte dans l'état actuel de la commune rurale, pourquoi conspireraient-ils sciemment à tuer la poule qui pond des ufs d'or? Précisément parce qu'ils sentent que « cet état actuel » n'est plus tenable, que par conséquent le mode actuel de l'exploiter (ne l'est pas davantage) n'est plus de mode. Déjà la misère du cultivateur a

infecté la terre qui se stérilise. Les bonnes récoltes (que les saisons favorables lui arrachent certains ans) se comprennent par les famines. Au lieu d'exporter, la Russie doit importer des céréales. La moyenne des dix derniers ans révéla une production agricole non seulement stagnante mais rétrograde. Enfin pour

la première fois, la Russie doit importer des céréales

au

lieu de les exporter.

Il n'y a donc plus de temps à perdre. Il faut donc en finir. Il faut constituer en classe mitoyenne rurale la minorité plus ou moins aisée des paysans et en convert irla majorité en prolétaires sans phrases (en salariés). A cet effet les porte- parole des « nouvelles colonnes sociales » dénoncent les plaies mêmes frappées à la commune, autant de symptômes naturels de sa décrépitude.

Comme tant d'intérêts divers, et surtout ceux des « nouvelles colonnes sociales » érigées sous l'empire bénin d'Alexandre II ont trouvé leur compte dans l'état actuel de la «commune rurale», pourquoi viendraient-ils sciem ment conspirer à sa mort? Pourquoi leurs porte-parole dénoncent-ils les plaies frappées à elle comme autant de preuves irréfutables de sa caducité naturelle? Pourquoi veulent-ils tuer leur poule aux ufs d'or? Simplement parce que les faits économiques, dont l'analyse me mènerait trop loin, ont dévoilé le mystère que l'état actuel de la commune n'est plus tenable, et que par la seule nécessité des choses le mode actuel d'exploiter les masses populaires ne sera plus de mode. Donc il faut du nouveau, et le nouveau insinué sous les formes les plus diverses revient toujours à ceci : abolir la propriété commune, se laisser consti tueren classe mitoyenne rurale la minorité plus ou moins aisée des paysans, et en convertir la grande majorité en prolétaires sans phrase.

(On ne peut se dissimuler que) : d 'un côté la

« commune rurale » est pres

que réduite à la dernière extrémité, et de l'autre une conspiration puissante se tient aux aguets afin de lui donner le coup de grâce. Pour sauver la com mune russe, il faut une Révolution russe. Du reste, les détenteurs des forces politiques et sociales font de leur mieux pour préparer les masses à une telle catastrophe. En même temps qu'on saigne et torture la commune, stérilise et paupérise sa terre, les laquais littéraires des « nouvelles colonnes de la société » désignent ironiquement les plaies qu'on lui a frappées comme autant de symp tômes de sa décrépitude spontanée et incontestable, qu'elle meurt d'une mort naturelle et qu'on fera bonne besogne en abrégeant son agonie. Ici il ne s'agit plus d'un problème à résoudre; il s'agit d'un ennemi à battre. Ce n'est donc plus un problème théorique : (c'est une question à résoudre, c'est tout simple mentun ennemi à battre). Pour sauver la commune russe, il faut une Révolut ionrusse. Du reste, le gouvernement russe et les « nouvelles colonnes de la société » font de leur mieux pour préparer les masses à une telle catastrophe.

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

173

Si la révolution se fait en temps opportun, si elle concentre toutes ses forces (si la partie intelligente de la société russe) (si l'intelligence russe concentre toutes les forces vivantes du pays), pour assurer l'essor libre de la commune rurale, celle-ci se développera bientôt comme un élément régénérateur de la société russe et comme élément de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste.

2e Brouillon

I. J'ai montré dans le « Capital » que la (transformation) métamorphose

de la production féodale en production capitaliste avait pour point de départ l'expropriation du producteur, et plus particulièrement que la base de toute cette évolution, c'est l'expropriation des cultivateurs (p. 315 de l'édition fran çaise). Je continue : « Elle (l'expropriation des cultivateurs) n'est encore accomp lied'une manière radicale qu'en Angleterre Tous les autres pays de l'Europe occidentale parcourent le même mouvement. » (1. c.)

Donc (en écrivant ces lignes) j'ai expressément restreint (le développement donné) cette « fatalité historique » aux pays de l'Europe occidentale. Pour ne pas laisser le moindre doute sur ma pensée, je dis p. 341 :

« La propriété privée, comme antithèse de la propriété collective, n'existe

que là où les

iers.Mais selon que ceux-ci sont les travailleurs, ou non les travailleurs, la propriété privée change de forme. »

conditions extérieures du travail appartiennent à des particul

Ainsi le procès que j'ai

(décrit) analysé a substitué une forme de la

pro

priété

minorité infime, (l.c.p. 342), fit substituer une espèce de propriété à l'autre.

Comment (s'expliquerait-il) pourrait-il s'appliquer à la Russie, où la terre n'est pas et n'a jamais été « propriété privée » du cultivateur? (Dans tous les cas, ceux qui croient à la nécessité historique de la dissolution de la propriété communale en Russie ne peuvent en aucun cas prouver cette nécessité par mon exposition de la marche fatale des choses dans l'Europe occidentale. Ils auraient au contraire à fournir des arguments nouveaux et tout à fait indépendants du développement donné par moi. La seule chose qu'ils peuvent apprendre de

moi, c'est ceci) :

marche des choses en Occident, la voici : pour établir la production capitaliste en Russie, elle doit commencer par abolir la propriété communale et exproprier les paysans, c'est-à-dire la grande masse du peuple. C'est du reste le désir des libéraux russes (qui désirent naturaliser la production capitaliste chez eux et, conséquents avec eux-mêmes, transformer en simples salariés la grande masse des paysans), mais leur désir prouve-t-il davantage que le désir de Catherine II (de greffer) d'implanter dans le sol russe le régime occidental des métiers du moyen âge? (Comme la terre entre les mains des cultivateurs russes est leur propriété commune et n'a jamais été leur propriété privée ( ).)

« propriété privée »

privée et morcelée des travailleurs : la propriété capitaliste (1) d'une

Donc la seule conclusion qu'ils seraient fondés à tirer de la

(La Russie, où la terre n'est pas et n'a jamais été la

).)

du cultivateur, la (transformation) métamorphose (de cette terre) d'une telle propriété privée en propriété capitaliste (n'a aucun sens) (elle est impossible) est donc en dehors de question. (La seule conclusion qu'on pourrait tirer serait

celle-ci (

on veut tirer une (renseignement) leçon des données occidentales ).) (Les plus naïfs ne sauraient nier que ce sont deux cas tout à fait disparates. En tout cas, le procès occidental.) Ainsi (le procès que j'ai analysé) l'expropriation des cultivateurs dans l'Occi dent servit à «transformer la propriété privée et morcelée des travailleurs» en propriété privée et concentrée des capitalistes. Mais c'est toujours une substi tution d'une forme de propriété privée à une autre forme de propriété privée. (Comment donc ce même procès pourrait-il s'appliquer (à la terre russe) aux

(Des données occidentales on saurait seulement conclure (

).)

(Si

(1) Cette phrase est beaucoup corrigée.

Elle était

d'abord :

dont je

en propriété capitaliste, à trans-

« Ainsi

le procès

Fiarle vient à transformer la propriété privée et morcelée

ormer une espèce de propriété en une autre. »

174

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

cultivateurs russes (dont la terre n'est pas et n'a jamais

territoriale restait toujours « communale » et n'a jamais été « privée »? (Le même procès historique que (j'ai analysé) tel qu'il s'est accompli à l'occident ) En Russie il s'agirait au contraire de la substitution de la propriété capitaliste à la propriété communiste (des cultivateurs de la terre, ce qui serait évidem

mentun procès tout à fait

)

dont la propriété

)

Certes!

Si la production capitaliste doit établir son règne en Russie,

la

grande majorité des paysans, c'est-à-dire di* peuple russe, doit être convertie en salariés, et par conséquent expropriée par l'abolition préalable de sa pro

priété

communiste. Mais dans tous les cas le précédent occidental n'y prouver

aitrien du tout (pour la « fatalité historique » de ce procès).

II. Les « Marxistes » russes dont vous me parlez me sont tout à fait incon

nus. Les Russes avec lesquels j'ai des rapports personnels entretiennent, à ce

que je sache, des vues tout à fait opposées.

III. Au point de vue historique le seul argument sérieux (qu'on puisse plai der) en faveur de la dissolution fatale de la propriété communale en Russie, le voici : la propriété communale a existé partout dans l'Europe occidentale, elle a partout disparu avec le progrès social; (pourquoi sa destinée serait-elle diffé rente en Russie?) comment donc saurait-elle échapper au même sort en Russ ie (1)? En premier lieu dans l'Europe occidentale la mort de la propriété commun ale(et l'apparition) et la naissance de la production capitaliste sont séparées l'une d'avec l'autre par un intervalle (qui compte par siècles) immense, embrass anttoute une série de révolutions et d'évolutions économiques successives (la mort de la propriété communale n'y donnait pas naissance à la production capitaliste), dont la production capitaliste n'est que (la dernière) la plus récente. D'un côté elle a merveilleusement développé les forces productives sociales, mais de l'autre côté elle a trahi (son caractère transitoire) sa propre incompatibilité avec les forces mêmes qu'elle engendre. Son histoire n'est plus désormais qu'une histoire d'antagonismes, de crises, de conflits, de désastres.

En

son caractère purement transitoire. Les peuples chez lesquels elle a pris son plus grand essor en Europe et dans (les Etats-Unis de) l'Amérique n'aspirent qu'à briser ses chaînes en remplaçant la production capitaliste par la product ioncoopérative et la propriété capitaliste par une forme supérieure du type archaïque de la propriété, c'est-à-dire la propriété (collective) communiste.

Si la Russie se trouvait isolée dans le monde, elle devrait donc élaborer à son propre compte les conquêtes économiques que l'Europe occidentale n'a acquises qu'en parcourant une longue série d'évolutions depuis l'existence de ses communautés primitives jusqu'à son état présent. Tl n'v aurait au moins à nies yeux point de doute que ses communautés seraient fatalement condamnées à périr avec le développement de la société russe. Mais la situation de la com mune russe est absolument différente de celle des communautés primitives de l'Occident (de l'Europe occidentale). La Russie est le seul pays en Europe où la propriété communale s'est maintenue sur une échelle vaste, nationale, mais simultanément la Russie existe dans un milieu historique moderne, elle est contemporaine d'une culture supérieure, elle se trouve liée à un marché du monde où la production capitaliste prédomine.

dernier lieu elle a

dévoilé à

tout le monde, sauf les aveugles par intérêt,

(C'est donc la production capitaliste qui lui prête ses résultats sans qu'elle

de passer par ses

)

ait besoin

En s'appropriant les résultats positifs de ce mode de production, elle est donc à même de développer et transformer la forme encore archaïque de sa commune rurale au lieu de la détruire. (Je remarque en passant que la forme de la propriété communiste en Russie est la forme la plus moderne du type archaïque qui a lui-même passé par toute une série d'évolutions.)

(1) Ce même passage rex'ient plus bas à nouveau

:

« Au noint de vue

historique il n'v a qu'un

fatale de la propriété communiste russe.

dans la seule Russie au même sort?

dans le brouillon avec la variante

seul argument sérieux en faveur de la

sui

dis

solution vante

partout dans l'Europe occidentale, elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi échapp

erait-elle

Le voici :

La propriété communiste a existé

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

*75

Si les amateurs du système capitaliste en Russie nient la possibilité d'une telle combinaison, qu'ils prouvent que pour exploiter les machines, elle a été forcée de passer par la période d'incubation de la production mécanique! Qu'ils m'expliquent comment ils ont réussi à introduire chez eux en quelques jours pour ainsi dire le mécanisme des échanges (banques, sociétés de crédit, etc.) dont l'élaboration a coûté des siècles à l'Occident?

y

(Bien que

le système capitaliste

soit en Occident

sur

le retour,

qu'il

approche le temps où il ne sera plus qu'une (régime social) (forme régressive) formation «archaïque», ses amateurs russes sont )

IV. La formation archaïque ou primaire de notre globe contient elle-même une série de couches des divers âges et dont l'une et superposée à l'autre; de même la formation archaïque de la société nous révèle une série de types dif férents (qui forment entre eux une série ascendante) marquant des époques progressives. La commune rurale russe appartient au type le plus récent de cette chaîne. Le cultivateur y possède déjà la propriété privée de la maison

qu'il habite et du jardin qui en forme le complément. Voilà le premier élément dissolvant de la forme archaïque inconnue aux types plus anciens (et qui peut

servir de transition de la formation archaïque à

reposent tous sur des relations de parenté naturelle entre les membres de la commune, tandis que le type auquel appartient la commune russe est émancipé de ce lien étroit. Elle est par cela même capable d'un développement plus large. L'isolation des communes rurales, le manque de liaison entre la vie de l'une avec celle des autres, ce microcosme localisé (qui eût fait la base naturelle d'un despotisme centralisé) ne se rencontre pas partout comme caractère imman ent du type primitif, mais partout où il se trouve il fait surgir au-dessus des communes un despotisme central. Il me paraît qu'en Russie (la vie isolée des communes rurales disparaîtra) cette isolation primitivement imposée par la vaste étendue du territoire est un fait d'élimination facile dès que les entraves gouvernementales seront écartées.

J'arrive maintenant au fond de la question. On ne saurait se dissimuler que le type archaïque auquel appartient la commune (rurale) russe cache un dualisme intime qui, données certaines conditions historiques, puisse entraîner sa ruine (sa dissolution). La propriété de la terre est commune, mais (de l'autre côté, dans la pratique, la culture, la production est celle du paysan

).

De l'autre côté ceux-ci

parcellaire) chaque paysan cultive et exploite (sa parcelle, s'approprie les fruits de son champ) son champ à son propre compte, à l'instar du petit paysan occidental. Propriété commune, exploitation parcellaire de la terre, cette com

binaison

époques plus reculées, devient dangereuse dans notre époque. D'un côté l'avoir mobilier, élément jouant un rôle de plus en plus important dans l'agriculture même, différencie progressivement la fortune des membres de la commune et y donne lieu à un conflit d'intérêts, surtout sous la pression fiscale de l'Etat; de l'autre côté, la supériorité économique de la propriété commune comme base du travail coopératif et combiné se perd. Mais il ne faut pas oublier que dans l'exploitation des prairies indivises les paysans russes pratiquent déjà le

(qui était un élément (fertilisant) de progrès de la culture), utile aux

mode collectif, que leur familiarité avec le contrat d'artel leur faciliterait beau coup la transition de la culture parcellaire à la culture collective, que la confi

guration

si

longtemps vécu aux frais et dépens de la commune rurale lui doit les premières

avances nécessaires pour ce changement. Bien entendu, il ne s'agit que d'un changement graduel qui commencerait par mettre la commune en état normal sur sa base actuelle. V. Laissant de côté toute question plus ou moins théorique, je n'ai pas à vous dire qu'aujourd'hui l'existence même de la commune russe est menacée

physique du sol russe invite la culture mécanique combinée sur une

large échelle (avec l'aide des machines), et qu'enfin

la société russe qui

a

par une conspiration d'intérêts puissants. Un certain genre de capitalisme nourri aux frais des paysans par l'intermédiaire de l'Etat, s'est dressé vis-à-vis de la commune : il a intérêt de l'écraser. C'est encore l'intérêt des propriétaires fon

ciers

cole et de transformer les cultivateurs pauvres c'est-à-dire la masse en simples salariés, ça veut dire du travail à bon marché. Et comment une com résisterait-elle, broyée par les exactions de l'Etat, pillée par le commerce, exploitée par les propriétaires fonciers, minée à l'intérieur par l'usure!

mune

de constituer les paysans plus ou moins aisés en classe mitoyenne agri

176 LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

Ce

qui menace la vie de la commune

russe, ce

n'est ni une fatalité histo et l'exploitation par des

rique,

ni une théorie : c'est l'oppression par l'Etat

intrus capitalistes, rendus puissants aux frais et dépens par le même Etat.

3e Brouillon

Chère citoyenne, Pour traiter à fond les questions proposées dans votre lettre du 16 février, il me faudrait entrer dans le détail des choses et interrompre des travaux urgents, mais l'exposé succinct que j'ai l'honneur de vous adresser suffira, je l'espère, de dissiper tout malentendu par rapport à ma soi-disant théorie. 1) En analysant la genèse de la production capitaliste, je dis : « Au fond

du système capitaliste, il y a donc séparation radicale du producteur d'avec les

moyens de production

des cultivateurs. Elle ne s'est encore accomplie d'une manière radicale qu'en

Angleterre

Mais tous les autres pays de l'Europe occidentale parcourent le

même mouvement.» («Le Capital», éd. française, p. 325.) La « fatalité historique » de ce mouvement est donc expressément restreinte aux pays de l'Europe occidentale. (Ensuite la cause.) Le pourquoi de cette

restriction est indiqué dans ce passage du chap. XXXII : « La propriété privée,

va être supplantée par la propriété privée

fondée sur le travail personnel

capitaliste, fondée sur l'exploitation du travail d'autrui, sur le salariat. » (l.c.p.

340).

la base de toute cette évolution c'est l'expropriation

Dans ce mouvement occidental il s'agit donc de la transformation d'une forme de propriété privée en une autre forme de propriété privée. Chez les paysans russes, on aurait au contraire à transformer leur propriété commune en propriété privée. Qu'on affirme ou qu'on nie la fatalité de cette transformat ion-là,les raisons pour et les raisons contre n'ont rien à faire avec mon ana lyse de la genèse du régime capitaliste. Tout au plus pourrait-on en inférer que, vu l'état actuel de la grande majorité des paysans russes, l'acte de leur conversion en petits propriétaires ne serait que le prologue de leur expropriat ionrapide. 2) L'argument sérieux qu'on a fait valoir contre la commune russe revient à ceci :

Remontez aux origines des sociétés occidentales, et vous y trouverez par tout la propriété commune du sol; avec le progrès social elle a partout disparu devant la propriété privée; donc elle ne saurait échapper au même sort dans la seule Russie. Je ne tiendrai compte de ce raisonnement qu'en tant qu'il (regarde l'Eu

rope)

exemple, tout le

n'est pas sans savoir que là-bas la suppression de la propriété commune du sol n'était qu'un acte de vandalisme anglais, poussant le peuple indigène non en avant, mais en arrière. Les communautés primitives ne sont pas toutes taillées sur le même patron. Leur ensemble forme au contraire une série de groupements sociaux qui dif fèrent et de type et d'âge, et qui marquent des phases d'évolution successives. Un de ces types qu'on est convenu d'appeler la commune agricole est aussi celui de la commune russe. Son équivalent à l'Occident, c'est la commune ger maine, qui est de date très récente. Elle n'existait pas encore au temps de

Jules César et elle n'existait plus quand les tribus germaines venaient conquérir l'Italie, la Gaule, l'Espagne etc. A l'époque de Jules César, il y avait déjà une répartition annuelle de la terre labourable entre des groupes, les gentes et les tribus, mais pas encore entre les familles individuelles d'une commune; proba

blement

cette communauté du type plus archaïque s'est transformée par un développe

s'appuie sur les expériences européennes. Quant aux Indes Orientales par

monde, sauf Sir

H.

Maine et d'autres gens de même

farine,

la culture se fit aussi par groupes, en commun. Sur le sol germain même

Mais sa vitalité natu-

mentnaturel en commune agricole, telle que l'a décrite Tacite. Depuis son temps nous la perdons de vue. Elle périt obscurément au milieu des guerres et migrat

ions incessantes; elle mourut peut-être de mort violente.

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

*77

relie est prouvée par deux faits incontestables. Quelques exemplaires épars de

ce modèle ont survécu à toutes les péripéties du moyen âge et se sont conservés jusqu'à nos jours, par exemple dans mon pays, le district de Trêves. Mais ce

qu'il y a de plus important, nous trouvons l'empreinte de cette agricole » si bien tracée sur la nouvelle commune qui en sortit,

en déchiffrant celle-ci, pût reconstruire celle-là. La nouvelle commune, où la terre labourable appartient en propriété privée aux cultivateurs, en même temps

que forêts, pâtures, terres vagues etc. restent propriété commune, fut introduite par les Germains dans tous les pays conquis. Grâce aux caractères empruntés

foyer de

à son prototype, elle devenait liberté et de vie populaires.

les Afghans etc.,

mais

comme le dernier mot de la formation archaïque des sociétés. C'est pour rele

« commune

que Maurer,

pendant tout le moyen âge

»

aussi en Asie, chez

le

seul

On rencontre la

« commune rurale

elle se présente partout comme le type le plus récent et, pour ainsi dire,

à

l'égard de

la

commune

ver ce fait que je suis entré dans quelques détails

germaine. Il nous faut maintenant considérer les traits les plus caractéristiques qui distinguent la « commune agricole » des communautés plus archaïques. 1) Toutes les autres communautés reposent sur des rapports de consanguin itéentre leurs membres. On n'y entre pas à moins qu'on ne soit parent naturel ou adopté. Leur structure est celle d'un arbre généalogique. La « commune agricole » (1) fut le premier groupement social d'hommes libres, non resserré par les liens du sang. 2) Dans la commune agricole, la maison et son complément, la cour, appart

ient en particulier au cultivateur. La maison commune et l'habitation collective étaient au contraire une base économique des communautés plus primitives,

et

Certes, on trouve des communes agricoles où les maisons, bien qu'elles aient cessé d'être des lieux d'habitation collective, changent périodiquement de pos sesseurs. L'usufruit individuel est ainsi combiné avec la propriété commune. Mais de telles communes portent encore leur marque de naissance : elles se trouvent en état de transition d'une communauté plus archaïque à la commune agricole proprement dite.

cela

déjà longtemps avant l'introduction de la vie pastorale ou agricole.

3) La terre labourable, propriété inaliénable et commune, se divise pério

diquement

exploite à son propre compte les champs à lui,,* assignés et s'en approprie les fruits en particulier. Dans les communautés plus primitives le travail se fait en commun et le produit commun, sauf la quote-part réservée pour la repro

duction,

On comprend que le dualisme inhérent à la constitution de la commune agricole puisse la douer d'une vie vigoureuse. Emancipée des liens forts, mais étroits de la parenté naturelle, la propriété commune du sol et les rapports sociaux qui en découlent, lui garantissent une assiette solide, en même temps que la maison et la cour, domaine exclusif de la famille individuelle, la culture parcellaire et l'appropriation privée de ses fruits donnent un essor à l'indivi dualité incompatible avec (la structure) l'organisme des communautés plus pri mitives.

se répartit au fur et à mesure des besoins de la consommation.

entre les

membres de la commune agricole de sorte

que chacun

Mais il n'est pas moins évident qu'avec le temps ce même dualisme puisse se tourner en germe de décomposition. A part toutes les influences malignes venant d'en dehors, la commune porte dans ses propres flancs ses éléments délétères. La propriété foncière privée s'y est déjà glissée en guise d'une mai son avec sa cour rurale qui peut se transformer en place forte d'où se prépare l'attaque contre la terre commune. Cela s'est vu. Mais l'essentiel, c'est le travail parcellaire comme source d'appropriation privée. Il donne lieu à l'accumulat iondes biens-meubles, par exemple de bestiaux, d'argent, et parfois même d'esclaves ou de serfs. Cette propriété mobile, incontrôlable par la commune, sujet d'échanges individuels où la ruse et l'accident ont beau jeu, pèsera de plus en plus sur toute l'économie rurale. Voilà le dissolvant de l'égalité écono-

Elles(1)étaientLa phraseauparavantprécédente: « Laet lestructuredébut dede celle-cices organismesont été corrigéesest cellepard'unMarxarbreau généalogique.crayon bleu. En etc. coupant » le cordon ombilical qui les attachait à la nature, la « commune agricole » devient,

i78

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

mique et sociale primitives. Il introduit des éléments hétérogènes provoquant au sein de la commune des conflits d'intérêts et de passions propres à entamer d'abord la propriété commune des terres labourables, ensuite celle des forêts, pâturages, terres vagues etc., lesquelles, une fois converties en annexes commun alesde la propriété privée, lui vont échoir à la longue. Comme (la plus récente et la) dernière phase de la formation (archaïque) primitive de la société, la commune agricole (moyenne naturellement la transi tion) est en même temps phase de transition à la formation secondaire, donc transition de la société fondée sur la propriété commune à la société fondée sur la propriété privée. La formation secondaire, bien entendu, embrasse la série des sociétés reposant sur l'esclavage et le servage. Mais est-ce dire que la car rière historique de la commune agricole doit fatalement aboutir à cette issue? Point du tout. Son dualisme inné admet une alternative : son élément de propriété l'emportera sur son élément collectif, ou celui-ci l'emportera sur celui-là. Tout dépend du milieu historique où elle se trouve placée. Faisons pour le moment abstraction des misères qui accablent la commune russe, pour ne voir que ses possibilités d'évolution. Elle occupe une situation unique, sans précédent dans l'histoire. Seule en Europe elle est encore la forme organique, prédominante de la vie rurale d'un empire immense. La propriété commune du sol lui offre la base naturelle de l'appropriation collective, et son milieu historique, la contemporanéité de la production capitaliste, lui prête toutes faites les conditions matérielles du travail coopératif, organisé sur une vaste échelle. Elle peut donc s'incorjjorer les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines. Elle peut graduelle mentsupplanter l'agriculture parcellaire par l'agriculture combinée à l'aide des machines qu'invite la configuration physique du sol russe. Après avoir été préalablement mise en état normal dans sa forme présente, elle peut devenir le point de départ direct du système économique auquel tend la société moderne et faire peau neuve sans commencer par son suicide. (Mais vis-à-vis d'elle se dresse la propriété foncière tenant entre ses griffes presque la moitié du sol (sa meilleure partie, sans mentionner les domaines

de l'Etat), et sa meilleure partie. C'est par ce côté-là que la conservation de la commune rurale moyennant son évolution ultérieure se confond avec le mouve mentgénéral de la société russe, dont la régénération n'est qu'à ce prix. (Même

au seul point de vue économique

son impasse par le fermage capitaliste à l'anglaise auquel répugnent toutes les conditions sociales du pays. Les Anglais eux-mêmes ont fait de pareils efforts aux Indes Orientales; ils ont seulement réussi à gâter l'agriculture indigène et à redoubler le nombre et l'intensité des famines.) Les Anglais eux-mêmes ont fait de telles tentatives aux Indes Orientales, ils ont seulement réussi à gâter l'agriculture indigène et à redoubler le nombre et l'intensité des famines. Mais l'anathème qui frappe la commune son isolation, le manque de liaison entre la vie d'une commune avec celle des autres, ce microcosme localisé qui lui a jusqu'ici interdit toute initiative historique? Il disparaîtrait au mileu d'une commotion générale de la société russe. (1) La familiarité du paysan russe avec Yartel lui faciliterait spécialement

(1) La fin suix-ante du troisième brouillon a été écrite sur une feuille séparée, avec l'indi passage où cation passage il est : qui barré FIN. déchiffrable montre d'un Au texte la trait. façon : ci-dessus Ce de passage travailler contenant tente du de vieux aussi synthétiser Marx, de nombreuses avec les idées toutes exposées les corrections, ratures auparavant. et précède dans la Voici tout mesure un ce

)

La Russie essayerait en vain de sortir de

ner))faire (Je (Nous ne ne suis ressortir sommes pas entré 1) pas puisqu'il dans entrés) le n'y détail eut des qu'à) choses, ((puisqu'ils s')) j'eus seulement à ((détermi (Je n'eus qu'à faire ressortir)

(Je ne) (J'ai

évité)

(Sans entrer dans ((le)) détail des choses) (je n'eus) préciser (je me bien suis fin) (je n'eus) (je me suis limité à faire ressortir quelques traits généraux pour

autés ((1) primitives; la place)) la ensuite place historique la situation qu'occupait exceptionnelle la commune de la commune agricole dans russe la qui série permettrait des commun à la)

moderne) qui lui permettrait) (particulières) (exceptionnelle) (exceptionnelles (où se que) trouve) (d'évolu(tion) aptitude de la commune russe

((2))) (les

grandes facilités particulières que puisse offrir à la commune russe le monde

LETTRES DE MARX A VERA ZASSOULITCH

x79

la transition du travail parcellaire au travail coopératif qu'il applique à un cer

tain degré (dans les prairies indivises et quelques entreprises d'intérêt général)

du reste déjà au fanage des prés et à des entreprises communales telles que les dessèchements etc. Une péculiarité toute archaïque, la bête noire des agronomes modernes conspire encore dans ce sens. Arrivez dans un pays quelconque où la terre labourable trahit les traces d'un dépècement étrange qui lui imprime la forme d'un échiquier composé de petits champs, et il n'y a pas de doute, voilà le domaine (l'une commune agricole, morte. Les membres, sans avoir passé par l'étude de la théorie de la rente foncière, s'aperçurent qu'une même somme de labeur, dépensée sur des champs différents en fertilité naturelle et de situation, donnera des rapports différents. Pour (assurer les mêmes avan tages économiques) égaliser les chances du travail, ils divisèrent donc la terre en un certain nombre de régions, déterminé par les divergences naturelles et économiques du sol et dépecèrent alors de nouveau toutes ces régions plus larges en autant de parcelles qu'il y avait de laboureurs. Puis chacun reçut un lopin en chaque région. Cet arrangement perpétué par la commune russe ju

squ'aujourd'hui

est réfractaire, il va sans dire, aux exigences agronomes (et de

il y régnera

en maître.)

la culture collective et de la culture individuelle privée). A part d'autres incon

vénients, il nécessite une dissipation