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Les khettaras du Tafilalet (SE.

Maroc): passé, présent et futur


Mohammed Ben Brahim . Département de Géographie. Université Mohamed 1er. Oujda

Schriftenreihe der Frontinus-Gesellschaft. Heft. 26

Internationales Frontinus-Symposium. 2-5 october 2003. Walferdange. Luxemburg.

Problématique. moderne, préconisée au lendemain de l’in-


dépendance du Maroc.
Les palmeraies du Tafilalet, comme toutes
les oasis du sud marocain saharien et présa- La question des oasis marocaines a fait l’ob-
harien, offrent de grandes diversités de si- jet de débats controversés, au cours du der-
tuations liées à la disponibilité des ressour- nier quart du XX e siècle, parmi les déci-
ces en eau et à leur mode d’accès ainsi deurs politiques et les chercheurs. Les orga-
qu’aux stratégies développées pour leur nismes de l’Etat considéraient généralement
mise en valeur. Ces oasis constituent une ces écosystèmes comme des espaces margi-
forme majeure d’adaptation de l’homme aux naux sur le plan économique, compte tenu
fortes contraintes d’aridité du milieu. du caractère négligeable de leur production
agricole.
Elles ont joué dans l’histoire un rôle multi-
forme important sur les plans culturel, poli- De son côté, la littérature scientifique relati-
tique et démographique, et ont développé ve au devenir des oasis, dans sa grande ma-
économiquement un des systèmes agricoles jorité, prenait acte de cette évaluation néga-
les plus intensifs pour subvenir aux besoins tive et la consolidait conceptuellement; elle
de fortes concentrations humaines. Le considérait en effet ces milieux comme étant
Royaume de Sijilmassa, Cité-Etat du Tafila- précaires et réticents aux progrès, où domine
let au Moyen Age, a assuré des échanges de encore un système de production tradition-
produits de haute valeur (route de l’or) entre nel ainsi que des structures agraires et des
des foyers de civilisations éloignées. techniques de mise en valeur stagnantes ou
qui n’évoluent que lentement.
Ces palmeraies ont vu ainsi s’accumuler ri-
chesse mais aussi savoir-faire et techniques D’un autre côté, les travaux menés par les
hydro-agricoles, parfois complexes, mais géographes, les historiens et les agronomes,
souvent originales et assez performantes tel- sur l’adéquation des techniques traditionnel-
les les techniques des khettaras, équivalent les au modernisme défendu par les aména-
des «qanat» du monde arabo-perse. geurs, conduisaient à voir dans l’abandon
des techniques traditionnelles une des cau-
De nos jours, ces techniques traditionnelles ses des difficultés présentes ; de là à préconi-
connaissent des difficultés de gestion et ser un retour sur ce patrimoine.
d’entretien en raison de leur vétusté et des
problèmes de désertification, mais aussi du Cela a produit toutefois un certain infléchis-
fait des transformations socio-économiques sement de la politique hydraulique du pays
et des perturbations engendrées par le choc qui fait, depuis 1990, d’avantage place aux
colonial et de la politique hydro-agricole, aménagements de Petite et Moyenne Hy-

1
draulique (PMH) et aux techniques d’irriga- soulèvent encore des questions relatives à
tion traditionnelle1, en l’occurrence les khet- leur connaissance, non seulement au niveau
tarass. Le débat national sur l’aménagement de leur distribution géographique, mais
du territoire, patronné et organisé en l’an aussi au niveau de leur contexte hydro-
20001 par le Ministère de l’Environnement, morphologique, historico-archéologique, et
de l’Habitat et de l’Aménagement, a bien de fonctionnement3. Sur un autre registre,
mis en évidence l’encrage des systèmes d’ir- les khettaras soulèvent également des ques-
rigation traditionnelle dans la société oa- tions relatives à la mise en place d’une poli-
sienne, en tant qu’héritage socioculturel et tique de mise en valeur, qui appelle une ré-
moyen garant du développement durable. adaptation de la technique dans la structure
Leur réhabilitation et conservation s’impo- hydro-agricole moderne
sent aussi bien pour leur rôle socio-écono-
mique que pour leur fonction environne- L’objectif dans lequel se place cette étude
mentale et stratégique. est principalement d’ordre social, et l’appro-
che préconisée s’appuie sur un pré-requis lié
Aujourd’hui, dans l’Ancien Monde et les aux caractéristiques des systèmes d’irriga-
domaines à tendance climatique aride, les tion traditionnelle à savoir, le fonctionne-
systèmes d’irrigation traditionnelle, en l’oc- ment actuel est le résultat d’un processus
currence les khettarass, connaissent un re- historique, d’une accumulation de situations
gain d’intérêt qui justifie les recherches et qui ont chacune répondu à des contraintes et
les projets de réhabilitation et de conserva- ont été l’objet de choix, de compromis et de
tion. Plusieurs colloques spécialisés ont été rapports de force. Ces contraintes sont inter-
tenus pour faire le point sur la question et férentes et diverses : environnementales, so-
des programmes internationaux (UNESCO, ciales, politiques, techniques et autres qui
PNUD, par exemple) et nationaux tentent permettent de comprendre le choix effectué
d’intégrer la dimension socioculturelle de pour le creusement de la khettara. D’où l’in-
cet héritage dans toute intervention plani- térêt de la démarche systémique et pluridis-
fiante. ciplinaire de l’étude sur l’irrigation tradi-
tionnelle.
Dans le cas des oasis du Tafilalet, l’évalua-
tion de l’héritage hydro-agricole est encore La prise en compte de la dimension spatio-
insuffisante2. Les khettaras, par exemple, temporelle dans l’analyse permettra de dé-
gager la tendance de l’évolution du système
khettara et son devenir, et par là à garantir
1
Le traitement conceptuel de nombreuses questions re- une meilleure compréhension du fonction-
latives aux techniques d’irrigation traditionnelle fut nement du système qui s’inscrit dans le
un champ d’investigation privilégié des Sciences so-
ciales et anthropologiques au cours des dernières dé- cadre d’un projet social d’ensemble, avec
cennies du XX e siècle ; les spéculations théoriques
autant que les acquis empiriques y fussent variées et
contradictoires. Aujourd’hui, tous les chercheurs sont 2
Dans un tel contexte de marginalité naturelle et éco-
convaincus que l’on ne peut comprendre les manifes- nomique, des questions privilégiées se posent, à sa-
tations hydrologiques qu’en les replaçant dans un voir : l’existence effective de potentialités oasiennes
cadre plus vaste, constitué par un tissu complexes et la viabilité actuelle de l’économie oasienne.
d’interdépendances englobant aussi bien des phéno- 3
On peut revenir, pour plus d’informations, à l’étude
mènes naturels que des activités humaines étroite- sur « les khettaras du Tafilalet (Sud-Est marocain): un
ment commandées par des types d’organisation patrimoine technique et historique à sauvegarder»,
socio-économique et par un patrimoine naturel. Ben Brahim. M. UNESCO-MAB Maroc.2001. 85p.

2
une vision prospective de développement Maroc. C’est là un projet d’étude à définir.
durable du patrimoine hydraulique des pal-
meraies du Tafilalet. L’origine des khettarass est très ancienne,
mais encore controversée. Les chroniqueurs,
voyageurs et géographes arabes qui ont dé-
Approche historique des khettara du crit le Tafilalet au XIe. ou au XVIe Siècle ne
Tafilalet. mentionnent pas l’existence de khettaras. Il
est possible, comme le pense F.Gauthier
La khettara n’est pas une originalité filalien- (1964), que celles-ci aient été introduites au
ne. L’histoire nous apprend que les Assy- Tafilalet par les Zénètes qui ont fortement
riens et les Perses la connaissaient depuis contribué à répandre dans les régions saha-
bien longtemps (plus de trois mille ans) et riennes les techniques d’irrigation en vi-
que les Romains l’ont utilisé en syrie. Ce gueur dans l’Afrique romaine. Dans cette
système est connu sous le nom de «ghanat hypothèse, les premières khettaras du Tafi-
ou qanat» en Iran. On le retrouve également lalet pourraient remonter au VIIe siècle.
au Proche-Orient, en Afghanistan, en chine,
au Japon, en deux ou trois endroits d’Amé- Selon les traditions locales, la plupart des
rique Latine et en Espagne. khettaras du Tafilalet ne serait pas si ancien-
nes ; leur technique aurait été importée par
La technique des khettara avait tôt attiré l’at- des spécialistes du Todgha, à l’Ouest. Les
tention des chercheurs et sa réussite conti- premières traces de creusement de galeries
nue aujourd’hui encore à faire l’admiration drainantes de type khettara dans le Tafilalet,
des observateurs, mais le volume des écrits précisément documentées, remontent au
qui y sont consacrés reste encore insignifiant XVI et XVIIe siècle (Oulad Youssef et Han-
et moins documenté : les publications qui lui nabou). Celles de Siffa dateraient du XVIIIe
ont été consacrées ne tiennent en effet aucun siècle (1730), et enfin la plus récente daterait
compte des acquis de la recherche antérieu- du règne de Moulay El Hassan premier
rement menée sur ce système hydraulique (XXe siècle).
original dans d’autres lieux géographiques
du Monde4. Mises à part celles de J. Margat, Du point de vue géolinguistique, l’usage du
1962 qui les traite au point de vue de l’hy- mot khettara semble s’arrêter au niveau du
drogéologie et P. Pascon, 1977 dans le Tafilalet, remplacé par le mot «foggara»
Haouz de Marrakech qui a approché la ques- dans les oasis de l’Est (Boudenib, Figuig) et
tion dans ses implications géographiques lo- jusqu’au Sahara algérien (Touat, Gourara,
cales (relations sociales, évolution des Tidikelt…). Cette limite géographique du
modes de faire-valoir, mobilité des popula- mot khettara est au demeurant très curieuse
tions, etc.), aucune étude ou analyse compa- et pose un ensemble de questions qui se ré-
rative n’est encore faite sur les khettaras du sument à l’origine de l’introduction de la
technique elle-même. On peut se demander,
au vue de l’ancienneté de la technique à
4
Une riche bibliographie existe actuellement sur la l’Est (Sahara) plutôt qu’à l’Ouest, si le
question des galeries drainantes souterraines et des terme de foggara n’a pas subi une altération
monographies sont de plus en plus produites, mais progressive après l’introduction de la khetta-
rares sont les analyses comparatives. Cependant, tou-
tes ces études posent encore des problèmes de géo- ra5. Les échanges interculturels entre le Tafi-
graphie historique qui sont loin d’être encore résolus. lalet ou Royaume de Sijilmassa et le Sahara

3
sont toutefois évidentes mais n’ont pas fait cette dernière éventualité paraît plus plausi-
état de recherches poussées pour permettre ble dans la mesure où l’on sait que les puisa-
de se prononcer sur les influences réci- tiers des galeries drainantes de Marrakech et
proques. Peut-on toutefois y voir à ce propos du Tafilalet sont essentiellement originaires
une coïncidence avec la division géolinguis- de cette région.
tique de la région à l’époque considérée : à
l’Est une influence Zénète marquée (Lewiki, Ne faudrait-il pas sans doute se résigner à
1983)6 et à l’Ouest les Sanhadja en cours ignorer les détails des transferts et des itiné-
d’installation ou bien une coïncidence géo- raires à l’intérieur de la phase de développe-
politique de l’aire d’extension du pouvoir al- ment des galeries drainantes qui remonte à
moravide, auquel est souvent relatée l’intro- l’époque islamique, où les brassages des
duction de la technique khettara au Maroc hommes et des choses étaient intenses et
(Colin, 1932, Idrissi, 1154), et donc au Tafi- multiples ?
lalet, après son importation d’Andalousie au
XIe siècle?7 L’interprétation de ces faits pré- L’absence de datations ou de textes de réfé-
sente des difficultés qu’il faudrait surmonter rence8 a longtemps laissé prévaloir une cor-
un jour par des études archéologiques et his- rélation établie de manière étroite avec le
toriques spécifiques. postulat qui consistait à ce que le gouverne-
ment impérial de l’époque (Almohade) a
Selon Xavier de PLANHOL, 1992, le terme suscité la diffusion de la technique dans de
de khettara peut ainsi avoir été introduit à nombreuses régions de l’empire. C’est là un
Marrakech, premier lieu de citation au projet d’étude qui impose la collaboration
Maroc, soit directement en provenance de la de disciplines diverses et connexes (géogra-
péninsule ibérique, soit par l’intermédiaire phie, histoire, linguistiques, archéologie,
de la vallée de Draa, au Sud du Haut-Atlas ; agronomie, etc.), dans la mesure où la khet-
tara est considérée comme un «système».

5
En fait, il est très curieux de constater que l’utilisation
du terme khettara dans le sud-est marocain s’arrête au Le cadre géographique du Tafilalet:
Tafilalet. Plus à l’Est, dans le pays de la Saoura, com-
prenant les régions de Boudenib, Bouanane, et Fi-
contexte des khettara
guig, c’est plutôt le mot Foggara qui est usité. En
même temps, les marques de l’imprégnation culturel- La plaine du Tafilalet proprement dite (telle
le andalouse qu’on observe dans beaucoup d’aspects
que la conçoit cette étude) est la vallée com-
(musique, architecture…) s’arrêtent à cette limite.
Est-ce là une pure coïncidence ou bien un fait histo- mune des cours d’eau des montagnes du
rique bien réel ? Haut-Atlas : Ziz et Ghriss, dont le centre est
6
Cet auteur insiste sur l’expérience des tribus Zénètes occupé par les palmeraies du Tizimi et du
(sahariens) dans la construction des puits, et l’apport
des anciens libyens dans la construction des khettaras
au sud de Tripolis, plus à l’est du Sahara. L’origine
saharienne de la technique est toutefois partagée par 8
Les textes littéraires ou même parfois d’historiens de
de nombreux auteurs. l’époque reste d’ailleurs d’une pertinence contesta-
7
Deverdun, 1912, conteste les thèses précédentes et as- ble. On peut effectivement remarquer que la complé-
signe une importance décisive aux apports de la phase mentarité souvent invoquée entre « données littéraires
arabo-islamique dans l’expansion de la technique des » et « données archéologiques » est souvent illusoire,
galeries drainantes dans tout l’Extrême ouest musul- puisque les khettaras n’ont donné lieu à aucune data-
man, et notamment en Espagne où toutes les données tion archéologique intrinsèque ; on ne peut donc ré-
convergent à en rapporter l’introduction et la diffu- soudre toutes les interrogations par la citation répétée
sion aux conquérants arabo-berbères. de quelques historiens ou poètes par exemple.

4
Tafilalet s.s. (Fig. 1a) ; elle s’étend sur près chergui » du NE et «sahel» du SW sont très
de 700 km2 . C’est la palmeraie la plus vaste desséchants pour les cultures ; toutefois,
de tout le Maghreb. Au sens strict du terme, l’oasis crée un microclimat qui tempère
elle désigne la palmeraie qui entoure Rissa- cette situation de sécheresse. L’eau d’irriga-
ni (longue de 20 km et large de 15 km). Au- tion et la strate arborée rendent l’environne-
trefois, la province du Tafilalet désignait ment au niveau du sol plus humide, entraî-
toute la région du Sud-Est marocain qui nant des températures plus basses. Ce
l’encadre. microclimat est traduit par une verdure per-
manente qui découle de la multiplicité des
C’est une dépression allongée et ouverte arbres et des cultures : le palmier dattier est,
vers le Sud, entourée de reliefs peu élevés certes, l’arbre le plus typique et de providen-
mais de structures différenciées, plissés et ce puisqu’il assurait la base de la nourriture
tabulaires (Fig. 1b), dont les produits d’éro- des populations oasiennes, mais d’autres ar-
sion ont participé au cours du Quaternaire à bres sont présents à des degrés divers d’ex-
son remplissage. La succession de phases de tension et demeurent généralement acces-
creusement et de comblement au cours de soires tels que l’olivier, le grenadier et l’a-
cette période et la variété des sédiments dé- bricotier. Les cultures annuelles sont variées
posés ont rendu la morphologie de la dépres- : des céréales, des légumineuses et des four-
sion souvent complexe localement, et créé ragères ; ces dernières induisent ainsi la pré-
des conditions particulières de circulation sence d’un élevage bovin et ovin qui est fait
des eaux suivant le potentiel de perméabilité le plus souvent à l’intérieur des habitations
de ces sédiments. (qsour)9.

Le climat de la plaine du Tafilalet n’échappe L’histoire du peuplement du Tafilalet, telle


pas à la rigueur du contexte géographique et qu’elle est relatée par les historiens et les
de circulation atmosphérique du Sud maro- chroniqueurs peut être vue comme une alter-
cain, dont l’aridité est le caractère omnipré- nance continuelle entre des phases d’isole-
sent. Elle reçoit en moyenne 50 mm de pluie ment relatif et des phases d’intenses contacts
annuellement, soit 4 fois moins que la quan- extérieurs10. Cette alternance semble résul-
tité en deçà de laquelle toute culture perma- ter, moins d’un choix délibéré des popula-
nente est aléatoire. Les précipitations n’ont tions, que d’une convoitise périodique de
lieu qu’en automne et au printemps et tom- groupes de pouvoir au site stratégique de Si-
bent souvent sous forme d’averses rapides et jilmassa, et parfois aux fluctuations de la
brutales qui, tout en ravinant le sol, provo- conjoncture politique du pouvoir central
quent des crues que les oasiens s’empressent
de mettre à profit, quand elles ne sont pas 9
Au singulier: qsar, qui désigne un village fortifié ca-
assez fortes pour emporter les maigres ractérisant l’habitat des oasis du Sud marocain. Il
champs qui s’étalent le long des oueds, ou constitue une adaptation à plus d’un titre aux condi-
les couvrir d’alluvions caillouteux stériles. tions défavorables du milieu, à l’étroitesse des possi-
bilités économiques et aux rapports de tensions socia-
L’ouverture de la plaine sur le domaine sa- les qui ont sont les conséquences. En 1950, on dé-
harien vers le Sud permet aux températures nombrait 200 qsar qui concentraient une population
d’été d’atteindre des maxima de 50°C ; c’est d’environ 250.000 h (Margat, 1962), aujourd’hui seu-
une des régions les plus chaudes du Maroc. lement quelques 80 qsar sont encore habitables et la
population du Tafilalet surpasse les 600.000 h.
L’évapotranspiration atteint un total d’envi- 10
Une riche bibliographie sur la question peut être sui-
ron 1159 mm/an. Les vents dominants : « vie dans Mezzine. 1987. Le Tafilalet.

5
aussi bien au Machrek (Khalifa) qu’au valentes. Cette solidarité du technique et du
Maghreb (différentes dynasties qui y se sont socio-culturel est d’autant plus importante à
succédées). Cependant, l’origine lointaine souligner qu’elle permet de comprendre le
du peuplement, avant l’avènement isla- sens des changements qui s’opèrent actuel-
mique, est extrêmement difficile à reconsti- lement dans cet espace.
tuer et à dater avec précision, faute de pro-
spection archéologiques assez poussées. Ce L’activité agricole est de tout temps indisso-
qui est sûr c’est que le Tafilalet, comme l’en- ciable de la maîtrise de l’eau, pour laquelle
semble du Sud marocain, abritait une popu- les habitants se sont ingéniés pour la dériver,
lation hétérogène composée de berbères, la puiser et la répartir d’une façon judicieuse
d’arabes, de juifs et d’esclaves noirs liés aux et optimum. Ainsi, les eaux drainées par le
traites du Moye Age,plus tard convertis à Ziz et le Ghriss, en provenance du Haut
l’islam, qui vivaient en parfaite symbiose Atlas oriental au Nord, gonflées parfois par
dans le cadre d’un contrat social préétabli. A les crues des oueds locaux, étaient mis à pro-
partir du XVIIe siècle (1659), la région voit fit en amont par la construction des barrages
s’instaurer graduellement le pouvoir chéri- en terre ou «uggugs» desquels partent des
fien Alaouite, qui constitue l’autorité actuel- canaux de dérivation ou «seguias» répartis-
le du pays. Au début du XXe siècle, la Tafi- sant l’eau d’irrigation sur les champs étroits,
lalet a connu, comme dans tout le Maroc, péniblement construits par les oasiens. Arri-
l’occupation française, qui n’a pas été fran- vés dans la plaine, ces oueds sont déjà
chement aisée à cause de la résistance très éprouvés par les séries de ponctions dont ils
vive des populations de la région. Les condi- ont été l’objet en amont. Mais, leur conver-
tions d’existence de ces dernières se sont vu gence dans cette plaine y crée les conditions
modifiées sinon affectées avec l’intégration de formation d’une nappe phréatique, relati-
des oasis à l’économie de marché, qui fait vement riche au regard des conditions
progressivement disparaître l’économie lo- hydro-climatiques locales qui doit cepen-
cale, et l’instauration d’une administration dant l’essentiel de son alimentation aux in-
étrangère à caractère moderne allochtone, filtrations des eaux superficielles ; l’apport
qui se maintient inchangée jusqu’à l’indé- des précipitations étant plus ou moins nul et
pendance, et à nos jours. La société oasienne les apports latéraux de bordures ne dépas-
du Tafilalet actuelle présente des formes de sent pas 1/5 du total. Cette infiltration résul-
différenciation fort complexes, dont il est te pour une grande part de l’épandage de ces
difficile de rendre compte de manière systé- eaux pour l’irrigation : le facteur humain
matique et rigoureuse. étant finalement prépondérant dans l’ali-
mentation de la nappe. On considère ainsi
cette dernière, à priori, comme un «sous-
La question hydraulique: produit des irrigations»(Margat, 1962). En
le procès des khettaras conséquence, la nappe est généralement très
sensible aux conditions hydrologiques et
Une des caractéristiques essentielles de atmosphériques superficielles, du fait de son
l’espace oasien du Tafilalet est l’unité de la mode d’alimentation. En même temps, la ré-
civilisation hydraulique, dont les aspects re- serve d’eau par unité de surface est si faible,
latifs aux technologies d’irrigation s’imbri- ce qui limite sérieusement l’exploitabilité de
quent fonctionnellement aux structures so- la nappe là où la perméabilité du réservoir
ciales et aux manifestations culturelles pré- n’est pas très grande.

6
Méditerrané 7,5 km

Oc é a n

Erfoud

At l a n t i q u e

Rissani

MAURITANIE

300 km

Figure. 1a. Carte de situation du domaine d’étude

7
Toit de la nappe

Surface topographique
Palmeraie
Puits

B
Subsrat schisteux Galerie drainante Plancher de la nappe

Figure. 2 . Schéma de fonctionnement d’une khettara

L’existence de nappes souterraines dans la fait d’une galerie drainante qui permettent
plaine a permis le développement de tech- de capter l’eau des sources souterraines et de
niques diverses pour les exploiter et fournir la ramener à la surface du sol Enfin, une
une ressource d’appoint aux irrigations par technique moderne concerne le pompage
les eaux de crue qui restent partout la res- par stations collectives ou individuelles. La
source principale. Les plus simples font répartition de ces systèmes d’exploitation
appel à l’énergie humaine : il s’agit de puits est assez inégale et irrégulière dans la plaine
à balanciers dont un contrepoids fixé à l’ex- du Tafilalet. La coexistence ou le relais de
trémité facilite la manipulation. l’aghrour ces différents systèmes d’exhaure est attesté
consistait à tirer l’eau des puits par un mou- par les historiens, mais il n’en reste pas
vement répété de l’animal. L’usage de la moins que pendant près de quatre siècles les
noria ou sania est la marque d’un perfec- khettaras ont occupé une place importante
tionnement technologique: le captage est as- dans le Tafilalet et y demeurent encore, mal-
suré par des récipients accrochés à un systè- gré les contraintes du milieu.
me de roues pivotantes et actionnées par
énergie animale. La khettara (photo. 1) est la
technique d’acquisition de l’eau la plus in- Principe et fonctionnement des
génieuse et la plus performante. Il s’agit en khettaras du Tafilalet.

La khettara est un ouvrage hydraulique


complexe qui réalise à la fois le captage et
l’adduction d’eau de la nappe souterraine au
moyen d’un système de galeries drainantes,
dont la pente est plus faible que celle de la
nappe et que celle du terrain naturel, qu’elle
dérive jusqu’au terrain à irriguer ; elle assu-
re ainsi un arrosage par gravité (Fig. 2). Elle
Photo.1. Vue des khettaras du Tafilalet. (Cliché. J. Margat. 1950) est ponctuée de puits d’aération, tous les 10

8
à 20 mètres, seuls visibles de l’extérieur et obturer la khettara, d’où la nécessité de pré-
qui sont indispensables au creusage et à voir des systèmes de culture qui rentabili-
l’entretien de l’ouvrage. (Fig. 2). Cette tech- sent l’eau toute l’année.
nique de captage impose un potentiel et
fournit un débit variable, ce qui revient à Mais, tous les sites dans le Tafilalet ne se
créer une source artificielle, à l’inverse du prêtent pas au creusement et à l’installation
puisage qui impose un flux et fait varier le de khettaras. Leur concentration est surtout
niveau en conséquence (Margat, 2001). Elle notée sur la rive droite de l’oued Ghriss et au
a l’avantage aussi d’utiliser des pentes fai- NE du Tafilalet (Fig. 3 et 4) où elles ont at-
bles contrairement aux circulations de surfa- teint un développement considérable : plus
ce. C’est là un intérêt majeur en plus des de 300 khettaras au début de XX e. siècle
avantages économiques: économie d’éner- pour environ 450 km de galeries. Le recen-
gie, meilleure adaptation aux aquifères dis- sement entrepris au cours de l’année 2000
continus, aucun risque de surexploitation par l’ORMVAT montre que le nombre de
(autorégulation) et une permanence de l’eau khettaras en fonctionnement dans le Tafila-
pour les besoins agricoles et domestiques. let est de 150, réparties comme suit :
Néanmoins, ce mode de captage est aussi as-
sujetti à des contraintes fortes : situation to- Fezna-Jorf-Hannabou : 59 soit 39% de l’en-
pographique, sensibilité au régime naturel semble. Le secteur de Hannabou compte à
de l’aquifère en fonction des aléas d’apport lui seul 14 khettaras qui sont comprises dans
(à l’instar des sources naturelles), durée de le domaine investi par l’étude;
mise en équilibre dynamique souvent lon- Siffa : 34, soit 22,6 % ;
gue et mal comprise, ce qui conduit à des ex- Oulad Zohra-Oulad Youssef : 24, soit 16%;
tensions réitérées réduisant la productivité Rissani-Taouss :33, soit 22%. Ce secteur est
des ouvrages, difficulté de modulation du plus ou moins en dehors du domaine d’étude
débit, impossibilité d’agir sur la réserve de ; les rares khettaras qui y font partie sont de
l’aquifère. débit très faible et souvent plus concentrées.

Les khettaras du Tafilalet comme celles de Aujourd’hui, le nombre réel des khettaras
Marrakech et du Sahara algérien, représen- en service, le rôle exact qu’ils jouent dans
tent les systèmes les plus développés en de- l’irrigation ainsi que leur répartition géogra-
hors de l’air Persan. L’ingéniosité du procé- phique précise à l’intérieur de la plaine sont
dé réside dans sa conception et son adapta- mal connus11. D’anciennes palmeraies à
tion aux conditions de la vie et du climat sa- khettara ne survivent aujourd’hui que grâce
harien : il supprimait les corvées d’eau épui- à une irrigation par puits
santes (exhaure par des procédés pénibles),
qui prenaient l’essentiel du temps des habi- 11
L’état des connaissances sur l’utilisation de l’eau est
tants et assurait un approvisionnement à encore beaucoup moins avancé que celui concernant
débit constant, sans risque de tarir la nappe les ressources. Les raisons de cette situation sont mul-
tiples : il est particulièrement difficile de recenser
et en limitant l’évaporation au minimum. l’ensemble des intervenants et d’estimer les prélève-
Cependant, l’inconvénient de la technique, ments qu’ils opèrent ; les modes de prélèvement sont
c’est que ce sont des veines toujours ouver- variables et les prélèvements eux-mêmes varient dans
le temps au cours d’une année à l’autre. Une autre
tes qui drainent en permanence la nappe et
source importante d’imprécision est celle relative aux
l’épuise, qu’on ait besoin de l’eau ou non volumes d’eau effectivement consommés par rapport
(comme la nuit ou en hiver). On ne peut pas à ceux qui retournent dans le système

9
Figure 3: Carte schématique montrant les secteurs irrigués par khattara

10
khettara Population Ayants Longueur Débit/ Débit/ Débit Année
droit /km 1960 1985 2000 de tarissement

Zanouhia 730 70 9.7 – 2000

Souihla 600 109 11.3 – 1986

Souihla 550 80 14.5 8.0 –

Aïssaouia 520 90 11.3 2.0 1988

Saidia 190 100 11.3 4.0 –

Kdima 1100 60 11.3 14 30 50 1968

Jdida 550 182 11.3 – 9 – 1993

Sadguia 590 90 9.7 – – – 1943

Karmia 390 60 10.1 – – – 1968

AL 420 145 12.9 – – 7.3 –


Aïssaouia

Lambarkia 350 100 12.9 10.0 –

Jdida Djajia 180 30 11.3 – 1968

Lambarkia 420 60 11.6 12.5 1990

El Ghanmia 1050 50 11.3 7 – 50.0 1972

Rozia 370 141 8.0 10 – – 1999

Lahloua 210 173 11.3 6.0 –

Lazizia 150 40 9.7 20.0 1950

Namoussia 50 30 3.2 – 1950

Melha 80 36 8.0 – 1930

Kdima 150 36 12.9 10 – 8.20 –

11
khettara Population Ayants Longueur Débit/ Débit/ Débit Année
droit /km 1960 1985 2000 de tarissement

Jdida 30 60 14.5 7 7.0 –

Kdima 200 60 1.9 15 – 5.0 –

Jdida 350 100 12.9 14 – 3.5 –

Bahmania 180 90 9.7 – _

Khtitira 720 50 11.3 14 – 10.0 –

Sayad 750 40 12.9 4.0 –

Fougania 650 120 12.2 18 – 8.0 1974

Oustania 520 60 12.0 12 5.0 1974

Lakdima 480 120 12.2 14 – 3.8 1985

Lamdinia 380 120 11.8 2 – – 1970

Lagrinia 580 20 12.2 3.10 –

Laalaouia 500 130 11.3 6 – 5.0 –

Mostafia 440 120 12.0 9 – 2.5 –

Alomaria 100 40 12.2 3 – – 1950

Tableu 1 – Evolution du débit et tarissement des khettaras de la rive droite du Ghriss (secteur Hannabou-Sifa) au cours
des années 1960-1985-2000, (ORMVATF. 2001).

Les variations de débit des khettara sont im- perméable. En pareil cas il arrive même que
portantes et c’est là au demeurant un phéno- l’écoulement soit intermittent, l’assèche-
mène bien connu des filalis. En raison de l’i- ment temporaire pouvant n’être qu’occa-
négale perméabilité du matériel encaissant sionnel comme sur les khettaras du NE de
et aussi du caractère local ou non du niveau Tafilalet (Oulad Youssef-Tanjouit), ou au
aquifère drainé, la variabilité saisonnière du contraire récurrent comme à Mezguida et Ti-
débit des khettaras est très inégale. Les plus zimi où la khettara est à sec chaque année
affectées sont celles qui drainent une nappe pendant 4 à 5 mois.
locale peu profonde, de faible volume et qui En l’absence d’étude spécifique, il est im-
est surmontée par une série détritique très possible d’apprécier l’ampleur exacte des

12
fluctuations saisonnière des débits des khet- La construction d’une khettara
taras. Une chose est sûre : c’est toujours en
fin de saison sèche, à la fin de l’été et en En règle générale, la khettara se construit
automne, que sont enregistrés les débits les d’aval vers l’amont comme cela est de règle
plus faibles. Le phénomène s’amplifie enco- presque partout où la technique a été prati-
re lors des années sèches qui, faut-il le rap- quée. Elle débute par une tranchée dont la
peler, font ici partie de la normalité clima- cote de départ est celle du terrain à irriguer,
tique. En 1981-82, année de sécheresse gra- puis se poursuit par une galerie dès que le
vissime, le débit globale des khettaras du travail en tranchée devient moins avanta-
Tafilalet s.s et celles de Siffa-Oulad Yous- geux. L’avancement se fait ainsi : à la distan-
sef, pour ne citer que les extrêmes, ont accu- ce adoptée pour l’espacement des puits, un
sé une baisse de 80 % pour les plus impor- puits est foré jusqu’à l’eau en amont de la
tantes avant cet événement, et un tarisse- tête de la galerie, puis deux ouvriers, tra-
ment définitif pour les autres. A Jorf et Han- vaillant ensemble à la rencontre l’un de l’au-
nabou, des travaux d’approfondissement de tre respectivement à partir du nouveau puits
quelques khettaras, ont permis, plus ou et de la galerie. La pente minimale (de 5 à 6
moins, de sauver un certain débit pour les mm/m environ) est déterminée en terrain
terrains d’irrigation. Reste qu’une majorité sec. Cette faible pente est insuffisante pour
de khettaras de ces derniers secteurs ont assurer, compte tenu de l’irrégularité du
subi une baisse de débit de 75% en moyen- fond de la galerie et des parois, une circula-
ne, et parfois de plus de 85 %. Celles qui se tion des eaux assez rapide pour entraîner les
sont asséchées complètement (Tabl.1), ont matériaux étrangers et évite l’ensablement.
entraîné la désertion des qsur. Cette évolu- Il s’ensuit que les khettaras non régulière-
tion catastrophique ne pouvant être mise au ment curées s’ensablent rapidement.
compte d’une surexploitation de la nappe,
c’est bien la conjoncture pluviométrique Les travaux de prolongation des khettaras
désastreuse. Ce phénomène est semble-il ac- sont effectués par des spécialistes «M’alam
tuellement récurrent, puisqu’on a constaté khtatria» qui viennent principalement de
depuis 1998 un net déficit pluviométrique Todgha et Draa plus à l’Ouest du Tafilalet,
dans tout le bassin hydrographique (Ziz- mais ils s’en trouvent aussi à Hannabou et à
Ghriss). Mezguida, au Tafilalet. Ils sont payés à la
tache : en 1960, date des dernières khettara
C’est dire que l’on peut envisager une ex- prolongées dans le Tafilalet, le mètre linéai-
ploitation à débit très favorable saisonnière- re de galerie valait entre 2500 et 5000 francs
ment et s’adapter éventuellement à une de- et le mètre linéaire de puits aux environs de
mande elle-même très variable. Néanmoins, 1000 à 2000 francs. Une khettara de profon-
les ressources potentielles de la nappe, deur moyenne revenait à l’époque considé-
considérées globalement, sont assez lentes si rée à environ 4-5 millions de francs (Margat,
on n’augmente pas les apports ou si on ne di- 1962). Ainsi, toutes choses égales par ail-
minue pas l’évapotranspiration ; la possibili- leurs, la vitesse de creusement de la galerie
té d’élever le volume du bilan hydrique sans varie-t-elle pratiquement du simple au dou-
déséquilibrer est la condition de base de tout ble selon qu’il s’agit de la partie avale ou
accroissement durable des ressources poten- amont de la khettara et selon que le matériel
tielles en eau souterraine. traversé est limoneux ou caillouteux. La
main-d’œuvre requise pour les travaux de

13
photo – 3

En profondeur, le travail s’organise autour


du M’alam khtatri ou bien le chef de chan-
tier comme on peut le désigner aussi. Lors
de la construction, c’est lui qui détermine la
direction et les dimensions de la future gale-
rie et qui la creuse au pic ainsi que la totalité
des puits d’évent. Il est assisté dans son tra-
vail par un ou deux ouvriers. Ces différentes
fonctions requièrent à l’évidence un inégal
savoir-faire. La réalisation et l’entretien des
khettaras représentent des taches excessive-
ment pénibles et plus dangereuses, compte
photo – 2 tenu des risques d’éboulement. Les khetta-
ras ne peuvent perdurer indéfiniment : la
construction varie elle aussi en fonction des difficulté d’entretenir ou de prolonger les
données particulières de chaque terrain. galeries à partir d’une certaine profondeur et
les sécheresses récurrentes les condamnent
Les instruments de construction d’une khet- le plus souvent à l’abandon.
tara sont très simples : la poulie et le treuil
sont les instruments de base de tout travail; On se rend donc compte que la prolongation
leur fonction consiste à remonter les déblais d’une khettara est une opération de plus en
provenant du creusement ou de curage, plus coûteuse. Ce n’était pas le cas autrefois,
grâce à une corde à l’extrémité de laquelle non pas tant parce que la main d’œuvre ser-
peut être accroché un sceau (dlou) que fait vile ne coûtait rien comme on se plait à le ré-
tourner un ouvrier en surface ou que tire un péter, que parce que les khettaras étaient
animal ou des ouvriers (photo. 2). Enfin, le alors beaucoup plus courtes. L’amélioration
pic et le couffin sont les seuls instruments des khettaras les plus longues sont les plus
utilisés par les ouvriers foreurs dans la gale- grevées de frais.
rie.
Le creusement des khettaras dans le Tafila-
let n’est plus praticable aujourd’hui, les

14
seuls travaux qui lui sont consacrés consis- conseil de propriétaires, qui règle la distri-
tent en des curages et des revêtements par- bution de l’eau, veille à l’entretien et arbitre
tiels, souvent des parties aériennes de l’ap- les contestations. Le temps de disposition du
pareil : seguia de drainage à l’aval (photo. 3) débit d’une khettara est évalué en ferdia ou
et des puits qui sont les vecteurs et les lieux nouba c’est-à-dire en tranche de douze heu-
de dépôts de sables et d’infiltration des res d’irrigation (unité de tours d’eau: une
pluies ravinantes (éboulement). Aujourd’- khettara de 32 ferdias correspond à un tour
hui, les M’alam khtatria et leurs confrères d’eau de 16 jours). Une ferdia ne correspond
ouvriers sont tous âgés ou disparus et, pas à un même volume d’eau suivant chaque
comme d’autres métiers traditionnels des khettara.
oasis, celui de khtatri est menacé de dispari-
tion, ce qui pose directement le problème de Cependant, une des complications dans le
conservation de ce patrimoine. système de partage des eaux est fréquem-
ment introduite par l’alternance diurne et
Les impressionnants réseaux de khettaras nocturne des prises d’eau successives d’un
comme ceux de Siffa, qui nous apparaissent même usager. L’écoulement d’une khettara
remarquables par le travail considérable se faisant de manière continue, il est en effet
qu’ils représentent, ne résultent cependant indispensable de procéder à des irrigations
pas d’un plan ni d’une organisation d’en- nocturnes. Celles-ci constituent pour le fila-
semble. Ils sont le fruit d’un travail empi- li une contrainte pénible ; elles présentent en
rique et opiniâtre, suivant une technique in- revanche l’avantage d’une grande efficacité
changée durant des siècles et ils ont nécessi- puisque les pertes d’eau par évaporation
té un effort qui alla croissant pour un résultat sont alors considérablement diminuées par
de plus en plus faible. rapport aux arrosages diurnes. La permuta-
tion des tours d’eau individuels entre le jour
et la nuit permet de partager entre tous les
Le partage de l’eau usagers cette sujétion comme cet avantage.
Elle exprime donc un réel esprit égalitaire au
Le mode connu de partage de l’eau d’irriga- sein de la communauté oasienne et une orga-
tion dans le Tafilalet est celui en temps, à la nisation sociale particulière. L’importance
différence de ce que l’on observe sur les fog- de l’aspect communautaire dans la vie socia-
garas du Sahara algérien ou celles de l’oasis le dans le Tafilalet témoigne de la puissance
de Figuig à l’est du Maroc, par exemple, où des besoins qui le sous-tendaient et consti-
le mode d’irrigation est celui en volume. Les tue une forme d’adaptation à des conditions
khettara du Tafilalet sont des «khettara ho- précaires du milieu.
raires» dont la totalité du débit est mise suc-
cessivement à la disposition des irriguants
selon une périodicité qui varie d’une khetta- A qui appartiennent les khettara:
ra à l’autre. aspects juridiques

La répartition de l’eau est assurée entre les Dans le Tafilalet, les khettara sont presque
propriétaires, par tours d’eau, sous le contrô- toujours une propriété privée (melk); elles
le du cheikh khettara ou Amghar qui joue le peuvent avoir un ou plusieurs propriétaires.
rôle d’aiguadier communautaire. Il est élu Elles font donc l’objet de transactions (vente
pour six mois par la «Jmaa», forme de ou location) et se transmettent par héritage.

15
Du point de vue du régime de propriété des considérés comme ayant été acquis antérieu-
eaux, deux catégories de khettaras ont pu rement à l’établissement de la législation ac-
être distinguées (Margat, 1962) : tuelle (dahirs du 1er juillet 1914 et du 8 no-
vembre 1919 incorporant toutes les eaux
● dans certaines khettara, l’eau n’est pas superficielles et souterraines au domaine
lié au terrain, et elle fait l’objet de trans- public), bien qu’en fait certains ouvrages
action séparées, tout comme les eaux de aient été construits ultérieurement ; ils sont
résurgences ; ce cas se produit par exem- donc sauvegardés12.
ple lorsqu’une nouvelle khettara est
construite. Le partage de l’eau se fait
entre ceux qui ont contribué à la con- Réglementation
struction de la khettara, au prorata du
travail fourni et non du terrain possédé Lorsqu’une khettara est isolée, elle peut être
par chacun, c’est-à-dire des ayants droit; prolongée sans limitation. Les têtes des
● en d’autres cas, l’eau est indivise du ter- khettaras se trouvant souvent en dehors des
rain, chaque parcelle ayant droit à une limites de la fraction irriguée ; de très an-
quantité d’eau fixée. Les deux biens ne ciens accords existent entre les fractions.
peuvent faire l’objet de transactions sé- Une réglementation précise intervient dans
parées, la cession d’un parcelle entraî- le cas des réseaux de khettaras nombreuses,
nant celle de l’eau correspondante. Dans serrées et exploitant la même nappe, comme
ce cas, les propriétaires de la khettara au Sifa.
sont nécessairement ceux du périmètre
qu’elle irrigue. Le prolongement d’une khettara vers l’a-
mont ou le creusement d’une nouvelle khet-
Juridiquement, les eaux des khettaras et des tara sont interdits sans un accord unanime
puits font partie du domaine public, mais les des propriétaires. Les khettaras ne peuvent
droits d’usage de ces eaux peuvent être non plus être développées au voisinage de
puits d’irrigation. La distance minimale
entre deux khettaras est également fixée par
12
La législation qui soumet à autorisation par le Minis-
tère des Travaux Publics, tout prélèvement d’eau sou-
l’usage.
terraine supérieure à 200 m3 par jour, n’est pas et n’a
jamais été appliquée au Tafilalet ni dans le cas des Chaque khettara est protégée par le droit
khettaras dépassant ce débit, ni dans le cas des sta-
d’emprise, le tarik (sentier ou chemin) dont
tions de pompage modernes. La sécheresse sévère de
la décennie 1980 a consolidé la prise de conscience la largeur semble d’autant pus grande que la
nationale sur le caractère crucial et stratégique de la khettara est moins profonde. A l’origine,
gestion de l’eau pour le développement du pays et sur cette largeur est de l’ordre de quatre à cinq
une refonte du cadre institutionnel de la gestion de
l’eau. Une nouvelle loi est adoptée en 1995 (loi fois la profondeur de la khettara. Le respect
10/95) qui regroupe un ensemble d’instruments juri- de ces règles avait pour conséquence une
diques novateurs permettant une meilleure gestion de très grande extension des zones d’emprise,
l’eau, mais qui réitère les droits d’eau traditionnels
dont la propriété est sensé être juridiquement déjà éta-
où l’irrigation est traditionnellement interdi-
blie ou reconnue par la procédure appropriée. Le plus te.
novateur de ces instruments est la décentralisation de
la gestion de l’eau qui s’inscrit dans le cadre de la po-
litique de régionalisation engagée par le pays, qui fait
de la Région le moteur et le catalyseur du développe-
ment socio-économique.

16
L’organisation sociale des oasis à le. Leur ascendance chérifienne (du Prophè-
khettara te), vraie ou présumée, leur conféraient un
statut d’inviolabilité qui en faisait un élé-
Les rapports entre les éléments constitutifs ment capital dans un milieu où les relations
de la société filali sont marqués par des sont dominées par la violence entre les diffé-
conflits d’intérêts et des tensions autour de rents qsur, ou entre les qsur et les nomades.
la ressource eau qui sont devenus une com- Cela se traduisait par des dons faits par les
posante à part entière dans l’histoire sociale gens des tribus au bénéfice de ces lignages
des oasis du Tafilalet. Ces tensions ont une sacrés et leur assuraient, par voix de consé-
forte composante socio-culturelle résultant quence, une aisance matérielle nécessaire à
de différentes perceptions de la valeur de la la fonction sociale qui leur était dévolue.
propriété (terre et eau). Les khettaras
comme les seguia du Tafilalet portent ainsi De nos jours, cet ordre social est fréquem-
des cicatrices qui y ont laissées les passions ment présenté comme figé, anachronique et
individuelles. Elles transparaissent toutefois incapable de s’adapter aux exigences de la
dans la stratification sociale ayant sévi au vie moderne et du «développement». Des
sein de «l’unité politique fondamentale» réponses appropriées apparaissent et attes-
qu’est le qsar (Mezzine, 1987).
13
Ce droit qu’on les Blancs sur les Haratin ne se comp-
A la base de la stratification on trouvait les rend, dans la région du SE marocain, caractérisée par
Haratin, population noire affranchie, dont le de grandes pressions nomades, que par l’appartenan-
nombre et le statut diffèrent de ceux des es- ce de l’élément blanc, à l’origine, au monde nomade,
et de l’élément noir au monde sédentaire, et par la su-
claves. Elle était régie par les liens de dépen- périorité que crée le droit de conquête des oasis par le
dance personnelle avec les Hrar, se ratta- nomade. Ce phénomène de conquête des oasis par les
chant à un droit de conquête. Ils se tradui- nomade, que les chroniqueurs attestent déjà au VIIIè
saient par l’existence pour eux de qsur spé- siècle avec les vagues Zénètes, et dont les Almoravi-
des, les Ma’quil et les Ayt Atta donnent l’exemple
ciaux, d’une indépendance relative et d’une dans les siècles postérieurs, semble constituer selon
spécialisation dans les travaux agricoles et le Mezzine (1987) l’élément fondamental de l’histoire
creusement des khettaras, la construction des oasis et la forme de relation caractérisée dans un
contexte de précarité.
des seguias et leur entretien. Cette catégorie 14
La part du milieu physique et du choc colonial est une
de population n’avait pas accès à la proprié- question qui a été largement discutée et disputée. Tout
té de la terre et de l’eau. en montrant les potentialités et les limites du milieu
physique, géographes et historiens soulignent donc le
contraste entre un héritage ancien brillant et une his-
Au dessus des Haratin on trouvait les Hrar: toire récente déstructurante. Swearingen (1987) a
population de race blanche, composée de montré à quel point la colonisation avait brisé la cohé-
Berbères et d’Arabes, et constituant la ma- rence des sociétés rurales, pour les assujettir à des in-
térêts nouveaux et contradictoires : ceux des colons,
jeure partie de la population des oasis; ils de l’Etat et des lobbies métropolitains. Les aména-
détenaient la plupart des terres en y faisaient geurs ont surtout mis en évidence le poids des choix
travailler les Haratin dans un système pro- techniques, alors que les sociologues ont fait valoir
les ruptures sociétales ; ces derniers ont montré à quel
che du servage occidental, exploitant ainsi point la préférence coloniale pour les grands aména-
leur force de travail sans avoir à partager gements a constitué un rouleau compresseur pour l’-
avec eux les fruits de ce travail13. héritage technique et sociétal antérieur (Pérennès,
1993). Ce type d’analyse est communément repris
pour expliquer le blocage actuel de l’intensification
Les Mrabtin et les Shurfa, lignages sacrés, par l’emprise toujours réelle de l’Impérialisme, et
occupaient le sommet de la hiérarchie socia- plus récemment la mondialisation.

17
tent d’une complexité importante14. La maî- En somme, la construction du barrage et
trise de l’eau échappe de plus en plus aux l’extension des stations de pompage ont pro-
populations des palmeraies. Les qsur écla- voqué une réduction dans les recharges na-
tent (atomisation), perdant leur autonomie ; turelles des nappes phréatiques, conduisant
de nouveaux processus de différenciations inéluctablement au tarissement de plusieurs
sociales apparaissent et la population subis- khettaras. La substitution de la moto pompe
sant de plus en pus les effets de l’économie familiale à la khettara lignagère n’est pas
monétaire. La notion classique de terroir ne seulement une mutation technologique mais
suffit plus de rendre compte de l’organisa- elle est aussi l’expression d’une mutation
tion de l’espace. La communauté rurale est sociologique qui fait prévaloir l’individu sur
dissociée entre plusieurs pôles d’activités les structures lignagères traditionnelles. Le
dans le terroir même et au-delà, par les mi- tracé laissé dans les terroirs du Tafilalet par
grations, à la recherche d’autres moyens de les khettaras taries et l’activité encore ac-
subsistance. La situation actuelle du Tafila- tuelle de celles plus vivantes révèlent le rôle
let présente un caractère de repli, de (crise ?) joué par les nappes phréatiques dans l’amé-
qui se manifeste de diverses façons. nagement des palmeraies

En réponse à cette déficience, les filalis se


L’impact de la réforme hydro-agricole sont retournés à des procédés de ponction
sur les khettara des eaux utilisés plusieurs siècles aupara-
vant, dont la noria ou sania. Le débit fournit
Les recherches menées dans le Tafilalet par cet appareil ne donne guère plus de 300
montrent que les habitants lient les transfor- à 400 l/mn. On compte aujourd’hui quelques
mations survenues dans leur vie à l’impact 120 norias actives. Elles constituent, en
de la construction du barrage Hassan Edda- effet, un mode de pompage de coût modique
khil sur l’oued Ziz en 1965. En effet, Le Ta- à la portée de jardiniers peu fortunés. En rai-
filalet n’a pas connu de crues depuis sa mise son de cette qualité, elles ont été adoptées
en place et l’alimentation des nappes à khet- dans toutes les palmeraies du Tafilalet. Mais
taras s’en est trouvé affectée d’une manière les chaînes à godets qu’elles entraînent ne
très sensible. S’y ajoutent aussi les fluctua- pouvant excéder une certaine longueur, il ar-
tions importantes des précipitations et les rive que le niveau de stabilisation de l’eau ne
sécheresses répétées dans la région, provo- puisse plus être atteint par ce procédé. L’ap-
quant de grandes variations dans les nappes pareil ne se prête pas non plus à l’exploita-
au cours des deux dernières décennies du tion d’un puits de petit diamètre comme un
XXe siècle. D’un autre côté, les usages ur- puits tubé.
bains de l’eau, sous l’effet de la croissance
des villes le long des vallées de l’oued Ziz et Le Tafilalet apparaît aujourd’hui comme un
l’oued Ghriss, étouffent de plus en plus les espace éclaté, réduit à quelques taches de
fins agricoles plus à l’aval, dans le Tafilalet. palmeraies séparées par de grandes étendues
Mais, bien que les effets de l’assèchement stériles et nues où se distinguent encore des
soient lents, ils sont cumulatifs et beaucoup traces de puits, des séguias à demi ensablées
soulignent le dépérissement et la disparition ou en ruines et des khettaras taries. Seuls les
du palmier dattier dans la région au manque secteurs régulièrement entretenus résistent à
d’eau dans les nappes proches de la surface la crise et permettent une alimentation des
et au tarissement des khettaras. marchés locaux en légumes saisonniers ou

18
de luzerne. Ils regroupent les palmeraies de terme pour quelques uns et des dépenses à
Fezna, Jorf, Hannabou, connaissant une long terme pour beaucoup. La non applica-
bonne productivité, régulièrement alimentés tion prolongée des mesures restrictives est
en eau par des khettaras mieux alimentées. une des causes directes de bouleversements
On y cultive des légumes plus que des céréa- durables de l’écosystème filalien. Le filali
les sous un couvert important de palmiers vit la modernisation qui lui est imposée
dattiers. Des arbres fruitiers et des oliviers comme une destruction de son identité prop-
ont été récemment introduits. Malgré des re et une manière de l’intégrer progressive-
menaces continues d’ensablement sur leurs ment à un mode social qui lui échappera.
bordures occidentales, ces petites palme- Face à la dégradation croissante des condi-
raies restent l’un des secteurs les plus actifs tions d’irrigation, une recherche de remèdes
du Tafilalet. susceptibles de réparer et de parer les dom-
mages existants s’impose
La motopompe est largement utilisée dans
les palmeraies du Tafilalet et son nombre
s’est considérablement accru. Aucun recen- L’urgence de gérer l’ouverture:
sement récent des motopompes ne permet de associer l’ancien et le nouveau
dire combien sont utilisées aujourd’hui,
mais l’augmentation du débit produit traduit Beaucoup de chercheurs ont vu dans l’aban-
leur rôle croissant et leurs répercussions im- don des techniques hydrauliques tradition-
portantes tant sur l’état des nappes que sur la nelles une des causes des difficultés présen-
situation économique et sociale, et par delà tes, de là à préconiser un retour sur ce patri-
l’écosystème. Les propriétaires infortunés moine. Bien entendu, il ne s’agit pas que de
n’arrivant pas à s’équiper de motopompes, choix techniques puisque cela interfère avec
voient au contraire s’amenuiser progressive- la structuration sociale: le choix technique
ment leur débit d’irrigation. Dans le cas où est d’abord un produit socio-culturel. «L’hy-
le jardinier se permet d’user d’une noria, par draulique traditionnelle assure bien d’autres
exemple, il n’est pas du tout à l’abri de la pé- fonctions que la seule fourniture d’eau ;
nurie, puisque son puits se trouvant placé dans les zones arides, où l’eau est un bien
dans la zone d’influence d’un puits nouvel- rare et disputé, elle cristallise le fonctionne-
lement équipé d’une pompe, enregistrera ment complexe de la société», écrit P. Pas-
une baisse brutale de débit puis un tarisse- con (1983). Cette solidarité du technique et
ment total. Les têtes de khettara subissent du socio-culturel est d’autant plus importan-
aussi le même sort lorsque ces motopompes te à souligner qu’elle permet de comprendre
sont installées à leur amont. Les disparités le sens des changements qui s’opèrent ac-
sociales existantes ne font ainsi que s’ac- tuellement dans cet espace. Leur prise en
croître à mesure que le pompage devient le compte est instructive dans tout projet d’a-
mode prépondérant d’alimentation en eau ménagement et de conservation.
des oasis.
Le monde oasien a été toujours un laboratoi-
En conclusion, les systèmes traditionnels re de techniques d’irrigation, et les oasiens
qui étaient efficaces pendant des milliers constituent une réalité sociale très diversi-
d’années deviennent désuets en quelques dé- fiée à l’image de l’écosystème sur lequel ils
cennies, remplacées par les systèmes de sur- vivent. Mais la diversité de ces techniques et
exploitation qui apportent des profits à court parfois leur extrême ingéniosité masque ce-

19
pendant une grande fragilité et leur précari- re de stratégie d’action, d’organisation, de
té. négociation et de gestion : l’état d’esprit est
ainsi appelé à changer. Les modèles asia-
L’inventaire que nous avons essayé d’établir tiques montrent que l’urgence est de gérer
dans les chapitres précédents montre un l’ouverture, plutôt que de se replier sur l’en-
bilan plus ou moins accablant. Les khettaras dogène. Ainsi l’urgence est moins de revenir
tendent à surexploiter les nappes en dépri- à des solutions révolues que de trouver les
mant progressivement leurs réserves. A long moyens d’une appropriation croissante de
terme, leur exploitation est de moins en techniques nouvelles. Mais, associer l’an-
moins rémunératrice car elle est grevée par cien et le nouveau, ne rien rejeter à priori ni
l’entretien d’une galerie adductrice de plus de son patrimoine, ni des inventions nouvel-
en plus longue et l’obligation de foncer des les, voilà une tache difficile dans le milieu
puits de plus en plus profonds. Mais surtout oasien.
le rendement des khettaras est encore abais-
sé par des pertes dans les parties adductrices Les techniques hydrauliques modernes per-
(30 à 50% des débits drainés à l’amont). Il mettent d’accroître les prélèvements et de
apparaît aujourd’hui nécessaire d’aborder le répondre aux besoins croissants d’écono-
problème de la rentabilité économique de ce mies plus diversifiées et de populations plus
type d’équipement, dans un premier temps à exigeantes. L’application de politiques ou de
l’échelle régionale. stratégies volontaristes d’aménagement et
de conservation est désormais nécessaire, en
Les ouvrages sont souvent dégradés, voir vue de valoriser les acquis antérieurs et défi-
abandonnés ; leur remise en état et leur en- nir l’avenir.
tretien régulier représenteraient des coûts fi-
nanciers que n’autorise pas le produit que
l’on peut en attendre: combien de jours/- Actions de réhabilitation/conservation et
an/hommes pour maintenir les khettaras du développement local
Tafilalet d’où l’on peut tirer au mieux
quelques kilos de blé, quelques kilos de dat- Evaluer les performances des khettara, par-
tes et de légumes ? Mais, plus grave encore, ticulièrement leurs impacts socio-écono-
l’ordre social qu’ils supposent est partout al- miques, est un souci aujourd’hui largement
téré : l’entretien des khettaras suppose enco- partagé par tous les acteurs sur le terrain, no-
re le servage, voire au moins la présence de tamment les structures d’encadrement éta-
«ma’lam khtatri» disponibles. Les jeunes fi- tiques et associatives. Mais la réhabilitation
lalis acceptent-ils de renoncer à l’attrait des des khettara est complexe, délicate et se
villes du Nord et même de l’étranger? heurte à de nombreux problèmes comme le
montre l’expérience de l’Office Régionale
Le savoir-faire traditionnel constitue au de Mise en Valeur Agricole du Tafilalet
mieux un héritage, dont on pourra s’inspirer (ORMVATF).
pour nuancer des solutions nouvelles. Mais
ce savoir-faire ancestral ne suffit pas à A partir des années 1970, des programmes
conjurer l’effondrement global de son envi- d’investissement en aménagement hydro-
ronnement. C’est là un défi de changement agricole ont commencé à voir le jour dans la
dans les façons d’intervenir, mais également région, en particulier ceux encadrés par
défi d’apporter des aides efficaces en matiè- l’Office Régionale de Mise en Valeur Agri-

20
cole du Tafilalet (ORMVATF), et orientés let, ont connu la réhabilitation, les 2/3 si-
vers le développement de la Petite et tuées dans la plaine du Tafilalet, mais cette
Moyenne Hydraulique (PMH)15. Parmi ces fois avec la participation des bénéficiaires.
programmes, la réhabilitation des khettaras
figurait parmi les priorités de l’Office, avec Depuis, l’intervention de l’office touche en
un objectif précis celui d’accroître le débit moyenne 10 khettaras par an, intégrées à
de ces dernière. Il faut dire que la régression son programme courant de développement
des débits enregistrée déjà durant la période de la PMH. Enfin, à partir de 1995, il inau-
1930-1936, durant laquelle le débit a atteint gure le Projet de Développement Rural du
son débit le plus bas 180 l/s, a constitué le Tafilalet (PDRT) qui comporte entre autres
point de départ de cette prise de conscience. une composante intitulée «sauvegarde des
Les objectifs arrêtés par l’Office se sont khettara», dont le financement est assuré
orientés vers : dans le cadre du prêt direct contracté avec le
FIDA et la BID. Ce programme a concerné
● L’amélioration des performances des 40 khettaras, portant sur leur curage et leur
systèmes traditionnels de mobilisation revêtement sur 29 km, l’extension sur 3 km
des eaux souterraines par l’imperméabi- et la couverture de 18 km. Plus récemment,
lisation des parties adductrices ; en 2002, une subvention importante a été al-
● Le développement des techniques d’ép- louée à l’Etat marocain par le Japon dans le
andage des eaux de crues pour améliorer cadre de la conservation du patrimoine hy-
les conditions de recharge des nappes et draulique des oasis du sud marocain.
permettre la pérennité de fonctionne-
ment des khettaras. Différentes techniques d’amélioration des
performances des khettaras ont été expéri-
Les interventions ont concerné 52 khettaras mentées et développées par l’Office au cours
et ont permis le revêtement de 82 km, le cu- de ses interventions. Elles avaient moins
rage et le profilage de 41 km, soit une lon- l’ambition de viser une quelconque rentabi-
gueur totale de 123 km. Le débit des khetta- lité économique, mais plutôt de résoudre des
ras, après cette action a été porté de 450 l/s à problèmes majeurs immédiats (sécheresses
900 l/s soit un gain d’environ 14 Mm3 par successives des années 80 qui ont amené à
rapport au volume mobilisé initialement une forte émigration des filalis) qui mena-
(ORMVATF, 2000). Cette amélioration et çaient la survie des oasiens bénéficiaires.
les résultats atteints ont initié la programma-
tion annuelle de nouvelles interventions sur Le premier prototype de galeries «galerie
les khettaras. non construite» représente le schéma de
base que l’on rencontre encore dans des
Ainsi au cours de la période 1973-1985, 72 zones où la lithologie du terrain est telle-
khettaras, dans toute la province du Tafila- ment consolidée et ne représente pas de dan-
ger d’éboulement. Une amélioration de ce
15
La logique de tels choix est la fois sociale et écono-
mique. Les palmeraies du Tafilalet concentrent les
prototype a concernée le puits qui a connu
plus fortes densités humaines de la région dont le une construction en maçonnerie, ce qui per-
poids socio-politique est élevé. Mais, surtout parce met d’éviter des éboulements de parois ou
qu’elles étaient directement touchées par des projets de flancs de galeries lors des crues impor-
de mise en valeur associée à la nouvelle politique hy-
draulique des barrages. Les actions hydrauliques en- tantes ou de pluies orageuses. Les interven-
tamées constituent tions qui ont suivi ont porté sur l’améliora-

21
tion des parois qui sont construites en pier- l’entretien et la maintenance des ouvrages,
res sèches sans mortier et la couverture de la reste encore moins déterminant Et dans le
galerie faite en feuillets de pierres avec une cas où ces prestations sont assurées, elles
couche de pisé superficiel. Une autre amé- sont généralement mal exécutées ce qui
lioration à ce type de galerie consiste au re- constitue l’origine de perturbations et d’ar-
vêtement du radier par du béton ordinaire. rêt d’écoulement des eaux de galeries liés à
Ce type est généralement utilisé pour les plusieurs contraintes physiques. Une des rai-
khettaras collectant les eaux latérales. Mais sons de cette situation relève de la complexi-
la nécessité d’amélioration des performan- té des structures agraires ; la réforme de ces
ces des galeries drainantes a conduit à cher- dernières étant complexe, difficile et risquée
cher d’autres prototypes plus sophistiqués, sur le plan socio-politique. Pourtant, ce sont
qui sont moins répandus et encore du domai- ces structures agraires qui sont à l’origine de
ne de l’expérimentation. blocages, d’inefficacité et de manque de ren-
tabilité. Les lourds investissements consen-
Ces techniques de réhabilitation/conserva- tis par l’ORMVATF n’ont pu donc être en-
tion des khettaras que l’Office de Mise en tièrement rentabilisés.
valeur Agricole du Tafilalet a essayé de dé-
velopper ont localement amélioré les perfor- Cependant, si ces résultats sont modestes au
mances du système de captage des eaux sou- point de vue économique, elles ne sont pas
terraines, mais sans pouvoir éliminer leur négligeables sur le plan social et environne-
vulnérabilité aux rabattement de la nappe, mental : le maintien de niches de vie et de
puisqu’une partie de la galerie drainante de- fertilité dans un milieu précaire, la sauvegar-
vient adductrice avec une efficience plus ré- de d’emplois même temporaires et la créa-
duite chaque fois que le niveau baisse. Un tion de revenus supplémentaires, quoique
autre problème, moins apparent à court modestes, demeurent des acquis non négli-
terme, consiste dans le développement de geables.
concrétionnement carbonaté au niveau du
canal drainant, construit en béton, favorable Cette expérience de l’ORMVATF est assez
à la précipitation chimique du calcaire. instructive du point de vue de l’approche
conservatoire, puisqu’elle met en exergue le
Les actions agronomiques derrière la réhabi- rôle de l’homme, (aménageur et paysan)
litation des khettara étaient destinées aussi à dans la réussite ou l’échec du projet. Elle dé-
valoriser une eau de plus en plus chère, à montre plus ou moins leur imparfaite
augmenter le revenu des agriculteurs et à les connaissance des valeurs intrinsèques des
intégrer dans les circuits d’une économie de khettara, c’est-à-dire des produits et servi-
marché. ces essentiels qu’elles fournissent au sein de
l’agrosystème oasien considéré.
Mais le bilan de ces actions s’avèrent mo-
destes: entre 1985 et 2000, le taux de réalisa- Cependant, pour que soient maintenus les
tion en matière de recouvrement des parties produits et les services qu’offrent les khetta-
adductrices des khettaras, maçonnerie des ras, les gestionnaires de la ressource eau
galeries et des canaux d’écoulement, n’a pas doivent partir du principe selon lequel ce
dépassé 30% des prévisions. Le rôle actif ul- système d’irrigation fait partie intégrante de
térieur des populations de la zone concernée l’agrosystème oasien. Autrement dit, ils doi-
par ces réhabilitations, qui se résume dans vent reconnaître qu’il s’agit d’une technique

22
traditionnelle qui a montré au cours des siè- chaque heure, des khettaras soutirent plu-
cles passés son adéquation et adaptation au sieurs m3 d’eau souterraine dont le rempla-
contexte précaire de l’oasis, que c’est un cement pluviométrique est manifestement
produit social, environnemental et écono- impossible. Elles offrent par ailleurs l’avan-
mique dont la survivance est à proscrire dans tage de limiter les prélèvements sur de fai-
toute action d’aménagement. Cette dernière bles ressources hydrauliques, en instaurant
permet non seulement d’assurer la conserva- un équilibre «fragile» entre ressource et ex-
tion et la gestion des khettaras, la lutte cont- ploitation. Elles assurent aussi la continuité
re leur dégradation, mais aussi de tenir oasienne et créent une ambiance bioclima-
compte des préoccupations des populations tique (microclimat), favorable à une installa-
locales et de leurs experts-conseils. Or, tion humaine durable et l’exercice d’autres
compte tenu des dimensions des khettaras et activités non agricoles. Son rôle écono-
les réalités écologiques et socio-écono- mique est vital dans les secteurs où elle est
miques qui s’y associent, il importe que des encore débitante et qu’aucune production
intervenants provenant de tous les milieux agricole ne pouvait se réaliser sans cette
participent au processus de conservation (re- technique.
présentants locaux, institutions techniques,
associations, administration, scienti- Mais, le patrimoine hydraulique que consti-
fiques…). De cette manière, les objectifs ré- tue la khettaras n’a pas encore suscité tout
gionaux en matière de conservation, de ges- l’intérêt nécessaire à sa préservation et sa
tion durable et d’atténuation de la pauvreté sauvegarde, et de ce fait initier les actions de
seront jumelés tant aux objectifs locaux qu’à terrain à caractère planifié en vue d’une inté-
l’élaboration de système de gestion adapta- gration effective des opérations dans le pro-
tifs tenant compte de la situation localement. cessus du développement régional. Le
manque d’entretien des khettaras et leur
abandon, en plus des causes de leur baisse
Conclusion: appréhender la khettara de productivité la condamnent à disparaître.
dans sa géodiversité Leur dégradation actuelle, qui semble com-
biner des conditions climatiques extrêmes et
Contrairement au procès négativisme sur le une mauvaise gestion de la ressource eau,
développement des techniques d’irrigation est due à une méconnaissance de la vulnéra-
traditionnelle des oasis, l’étude des khetta- bilité du milieu et à une absence de percep-
ras du Tafilalet a montré l’existence de cer- tion de l’intérêt de la protection et de la pré-
tains traits organisationnels « positifs » dans servation de la géodiversité, enfin à la mé-
cette technique, qui justifient amplement connaissance des méthodes de conservation
l’approche conservatoire. La vitalité et l’ef- ; on sait exploiter mais on ne sait pas proté-
ficacité de ces constituants positifs est attes- ger. D’ailleurs, si on ne peut rien faire pour
tée par leur persistance durant des siècles et modifier les conditions climatiques, on peut
le fait qu’elles soient l’objet d’un attache- au moins réduire le fléau de la détérioration
ment viscéral de la part des communautés des éléments du patrimoine hydraulique. De
concernées dans leur totalité. La réussite de même, si les faits historiques sont irréversi-
la technique des khettaras continue aujour- bles, ceux liés à la vie de l’homme, à s’avoir
d’hui de faire l’admiration des observateurs les conditions socio-économiques, sont ré-
«il ne pleut pour ainsi dire jamais au pays cupérables et curables. Mais, de tout les
des khettara». Depuis plus de 6 siècles, à maux qui affectent le patrimoine hydrau-

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lique, et architectural, du domaine oasien, ment structurés et ont démontré leur effi-
c’est l’abandon humain qui est le plus dou- cience, de sorte qu’il est tout à fait prescrit
loureux. de les maintenir dans tout projet d’aménage-
ment, comme il est admirablement vérifié
La problématique de changement a été mise dans le réseau d’irrigation et l’ordre social
en rapport, conceptuellement avec deux ré- associé, lié aux droits d’eaux. Une chose est
férences précises : l’une engageant les oasis d’ailleurs acquise et constitue un atout de cet
à khettara en tant que forme d’adaptation agrosystème concerne l’organisation sociale
aux conditions précaires du milieu naturel, des communautés dans leur structure tradi-
et l’autre étant de nature socio-économique tionnelle: la J’maa, assez compétente en
et culturelle plus générales, dont il faut tenir matière d’eau.
compte dans tout projet de réhabilitation des
khettaras.
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