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Henri Etcheto Les Scipions

ScriptaAntiqua 45

SA 45

Issu de la vaste gens Cornelia, le lignage des Scipions s affirma entre le iv e et le iii e siècle a.C., notamment à travers des usages onomastiques et sépulcraux spécifiques qui contribuèrent à le distinguer désormais de la structure gentilice antérieure, en même temps qu ils forgeaient une identité familiale puissante, fédératrice et durable qui inscrivait ses membres dans la solidarité et la continuité sur plusieurs générations. Occupant une position de premier plan au sein de la société aristocratique romaine au temps des guerres puniques, les Scipions livrent ainsi un exemple familial remarquable de l expression sociale des valeurs, des stratégies et des mentalités de la “meilleure” nobilitas d époque médio-républicaine.

Lidéal social de la noblesse romaine était fondamentalement défini par la participation à l exercice du pouvoir et à la politique. Les Scipions en offrent un exemple achevé qui révèle également l importance de la structure familiale dans la vie publique romaine. Limplication précoce et constante des Scipions en faveur de l extension de la puissance romaine contribua ainsi largement à renforcer l identité familiale et à conforter l influence sociale et politique des représentants de la famille. Mais au cours du ii e siècle a.C., la cohésion lignagère s effrita lentement et les rivalités et les dissensions familiales finirent par l emporter sur la solidarité qui avait jusque-là prévalu, précipitant alors le déclin social et politique de la maison des Scipions.

Originated from the vast Cornelia gens , the lineage of the Scipios asserted itself between the fourth and the third century B.C., especially through onomastic and sepulchral specific behaviours that contributed to distinguish them from precedent gentilician structure, as they built a powerful, unifiying and durable family identity placing its members in solidarity and continuity over several generations. Occupying a leading position in the Roman aristocratic society in the Punic wars age, the Scipios show a remarkable family example of the expression of social values, strategies and mentalities of the “best” nobilitas of the Mid-Republican period.

The social ideal of Roman nobility was essentially defined by participating in governance and politics. The Scipios offer an accomplished example of it, pointing out the importance of family structure in Roman public life. The early and constant implication of the Scipios in the extension of Roman power contributed significantly to strengthen the family identity and to enhance the social and political influence of the family members. However, during the second century, cohesion lineage slowly crumbled away, and rivalries and dissensions eventually outweighed the familial solidarity that had previously prevailed, precipitating then the social and political decline of the Scipionic House.

isbn 978-2-35613-073-0 issn 1298-1990
isbn 978-2-35613-073-0
issn 1298-1990

http://ausonius.u-bordeaux3.fr/EditionsAusonius

prix 25

Les Scipions. Famille et pouvoir à Rome

Henri

ETCHETO

à lépoque républicaine

Henri Etcheto ScriptaAntiqua SA Issu de la vaste gens Cornelia, le lignage des Scipions s ’
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Henri Etcheto ScriptaAntiqua SA Issu de la vaste gens Cornelia, le lignage des Scipions s ’

Ausonius

Ausonius Éditions

— Scripta Antiqua 45 —

Les Scipions Famille et pouvoir à Rome à l’époque républicaine

Henri ETCHETO

AUSONIUS Maison de l’Archéologie F - 33607 Pessac cedex

http://ausonius.u-bordeaux3.fr/EditionsAusonius

AUSONIUS Maison de l’Archéologie F - 33607 Pessac cedex http://ausonius.u-bordeaux3.fr/EditionsAusonius Di usion De Boccard 11 rue
  • Di usion De Boccard

11 rue de Médicis

75006 Paris http://www.deboccard.com

Directeur des Publications : Olivier Devillers Secrétaire des Publications : Nathalie Tran Graphisme de Couverture : Stéphanie Vincent © AUSONIUS 2012 ISSN : 1298-1990 ISBN : 978-2-35613- 073-0

Achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie BM Z.I. de Canéjan 14, rue Pierre Paul de Riquet F - 33610 Canéjan

septembre 2012

Illustration de couverture :

Le ls de Scipion l’Africain rendu à son père par les envoyés du roi Antiochos (Nicolas-Guy Brenet, huile sur toile, 1787, Nantes, Musée des Beaux-Arts, © RMN).

Sommaire

Avant-propos

9

Introduction

11

Préambule. Les Cornelii Scipiones : de la gens au lignage

15

L’arrière-plan gentilice des Scipions : la gens Cornelia

15

Le mirage de la solidarité gentilice à l’époque historique : le cas des Cornelii

16

Le nouveau cadre de la noblesse médio-républicaine : la famille lignagère

19

La génération de Scipion Barbatus et l’éclosion du lignage des Scipions

21

1. NOBILISSIMA FAMILIA

Stratégies et valeurs sociales dun archétype nobiliaire

I - Nomen Scipionum L’expression onomastique de l’identité et de la continuité familiales

25

L’apparition et la xation du cognomen Scipionum aux iv e et iii e siècles

26

L’usage ostentatoire du cognomen Scipionum

28

Un cognomen emblématique : les Scipions et le scipio

34

L’usage préférentiel du cognomen

35

L’usage lignager des praenomina

36

L’orgueil lignager : l’ampli cation de la liation dans la formule onomastique

39

II - Progeniem genere Des stratégies socio-démographiques au service de la perpétuation lignagère

41

La périlleuse problématique de la démographie aristocratique :

entre extinction et dilution lignagères

une espérance de vie plus élevée qu’attendue

41

Les Scipions et la “démographie di érentielle”

44

La mortalité masculine chez les Scipions :

49

Les choix socio-démographiques des Scipions : des mariages précoces

51

Les choix socio-démographiques des Scipions : une natalité régulée

52

Les détours de la continuité lignagère : adoption et lignée féminine

54

Réconcilier le nomen et le genus : l’adoption et le mariage de Scipion Émilien

57

Les choix matrimoniaux des Scipions : perverse and self-conscious snobbery ?

59

III - Stirpem nobilitavit honor L’ethos familial des Scipions : la réussite politique comme horizon social

63

L’idéal accompli : la réussite politique exceptionnelle des Scipions

63

L’idéal contrarié : le discours de l’excuse

69

Virtutes generis : l’atavisme comme justi cation sociale

73

La valorisation politique d’un riche capital social et symbolique :

la mémoire lignagère des Scipions et sa publicité

77

Nobilissima familia : le souci de l’excellence et de la distinction sociales

82

2. Le “Siècle des Scipions? La continuité familiale à lépreuve du pouvoir

I - Caput imperii Les Scipions promoteurs de l’impérialisme romain ?

87

L’impérialisme romain au temps des Scipions

87

Southern lobby ? : la politique méridionale et méditerranéenne des Scipions au iii e siècle

90

Les Scipions et la frontière gauloise : un intérêt modéré

92

Les Scipions et l’Espagne : une “a aire de famille”

93

La “politique mondiale” de Scipion l’Africain

96

Un héritage disloqué : Scipion Émilien, les Scipiones Nasicae et la politique étrangère de Rome au milieu du ii e siècle La maturation d’une culture et d’une idéologie impériales :

97

les Scipions et “l’empire du monde”

99

II - Magnus agmen amicorum clientiumque Réseaux de délités, continuité familiale et exercice du pouvoir

105

Le caractère patrimonial et héréditaire des liens de “ délité”

105

Les Scipions et les Italiens : un clientélisme d’origine militaire

107

Les Scipions et la question italienne : la di usion du droit de cité et ses enjeux politiques au début du ii e siècle

110

Les Italiens entre les Gracques et les Scipions

114

Les Scipions et les milieux d’argent

116

III - Primus Caesarum Un césarisme avant la lettre ? Le principat impossible des Scipions

121

Regnum in senatu : les Scipions entre suspicions et tentations monarchiques

121

Favor populi : les Scipions et le peuple contre l’oligarchie ?

125

Nomen fatale : le thème politique du charisme familial Hellénisme et culture politique à Rome à l’époque médio-républicaine :

128

les sources d’une inspiration politique familiale

131

IV - Infausta suboles Les infortunes familiales et le déclin des Scipions

137

Génération défaillante ou génération sacri ée ? Le retrait des Scipions entre les deux Africains La singularisation identitaire d’un sous-lignage :

137

le “Siècle” des Scipiones Nasicae

140

Une famille morcelée : l’esseulement d’Émilien dans la maison des Scipions

143

Une mémoire lignagère en déshérence : l’incertaine identité familiale de Metellus Scipion

146

De la mémoire familiale à la mémoire commune

148

Le “Siècle des Scipions”

149

Conclusion

153

Annexe 1. Catalogue prosopographique

157

Annexe 2. Tableaux généalogiques Tableau 1. Généalogie hypothétique des Scipions au iv e siècle a.C.

195

Tableau 2. Les Cornelii Scipiones issus de Scipion Barbatus

196

Tableau 3. Variantes généalogiques chez les Scipiones Hispalli/Hispani

197

Tableau 4. Les alliances matrimoniales et adoptives des Scipions au ii e siècle a.C.

198

Tableau 5. Les alliances matrimoniales et adoptives des Scipions à la n de la République 199

Annexe 3. Le patrimoine des Scipions

201

Annexe 4. Le tombeau et les épitaphes des Scipions

209

Le tombeau des Scipions : de l’oubli à la découverte

209

Le tombeau : chronologie et morphologie

215

Les sarcophages : typologie, distribution et chronologie des dépositions

223

Les épitaphes

225

Annexe 5. Iconographie : les représentations gurées anciennes des Scipions

261

Série des portraits chauves dits de “Scipion l’Africain”

261

Denier de Cn. Cornelius Blasio

263

Série des e gies monétaires de Carthagène, de Canusium et de Numidie

266

Anneau sigillaire portant l’e gie présumée de Scipion l’Africain

268

La tête masculine d’Erbach

270

Les têtes du tombeau des Scipions et le “pseudo-Ennius”

271

Les statues monumentales de la façade du tombeau des Scipions

274

Le “souverain hellénistique” du Musée des ermes

278

La statue de Cornélie in porticu Metelli

282

L’Aristogiton du Capitole

287

Portrait des monnaies de Calagurris Nasica

289

E gie monétaire de P. Scipio (n° 45)

290

Notes

291

Sources et Bibliographie

437

Index général

459

Index des personnages

463

Table des gures

475

“Norat joan jakiteko, nundik jin jakin behar” “Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient”

En mémoire de Chipitey

Avant-propos

Ce livre est issu de ma thèse de doctorat soutenue le 15 novembre 2008 à l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3. Tous les doctorants ne le savent que trop bien, une thèse en sciences humaines reste une oeuvre de longue haleine au cours de laquelle on contracte un très grand nombre de dettes. Mais, bien loin d’accabler, ce sont là des dettes qui enrichissent. Avant tout, je veux dire l’étendue de ce que je dois à mes maîtres bordelais. Jean-Michel Roddaz, mon directeur de thèse, a su très tôt éveiller mon intérêt pour l’histoire romaine et m’a sans cesse soutenu et encouragé à aller plus loin. Il m’a témoigné sa con ance en m’o rant de travailler sur un sujet passionnant qui m’a procuré de bien belles années de bonheur intellectuel. Avant de me faire l’honneur de présider mon jury de thèse, Jean-Pierre Bost a accompagné avec beaucoup de chaleur et d’humanité mes premiers pas de chercheur et d’enseignant. Ses conseils, sensés et bienveillants, et ses précieux encouragements ne m’ont jamais manqué, et j’espère qu’il retrouvera dans ce livre la rigueur qu’il m’a enseignée. C’est également avec beaucoup de reconnaissance que je remercie Giovanni Brizzi, Marianne Coudry et Jean-Michel David dont les remarques très stimulantes pendant ou après la soutenance m’ont permis de corriger, d’amender ou d’enrichir mon texte en bien des points et de l’ouvrir à de plus larges perspectives. Je veux saluer aussi les institutions qui ont rendu ce travail possible. L’Université de Bordeaux 3, qui m’a formé comme étudiant, qui m’a donné ensuite l’occasion de parfaire ma formation comme enseignant, et qui a récompensé cette thèse en lui décernant son Prix Montaigne 2008. L’École française de Rome qui m’a accueilli à plusieurs reprises comme boursier pour des séjours d’étude particulièrement fructueux. Et bien sûr, l’Institut Ausonius qui m’a o ert, comme à tous ses doctorants, des conditions de recherche exceptionnelles. Derrière les institutions, il y a aussi et surtout des femmes et des hommes qu’il m’est impossible de tous citer car la liste en serait trop longue. Mais je veux dire tout de même ma gratitude à mes amis François Jougleux et Christophe Pébarthe pour leurs relectures avisées. À Rome, avec la convivialité qui est sienne, le professeur Filippo Coarelli a eu la générosité de me faire partager un peu de son immense science sur la Ville et sur les Scipions : je lui serai toujours in niment reconnaissant de son accueil cordial, de ses encouragements et des échanges féconds dont il m’a fait pro ter. Il fallait encore transformer cette thèse en livre. La compétence et la rigueur de toute l’équipe des éditions Ausonius l’ont permis, et je veux remercier à ce titre Jérôme France et Olivier Devillers pour la con ance qu’ils m’ont accordée. Michel Humm, sans aucun doute l’un des meilleurs connaisseurs de l’époque médio-républicaine, a accepté de relire lui aussi le manuscrit, et m’a ainsi permis d’y apporter de fort utiles améliorations. Je n’oublie pas non plus Nathalie Tran, Geneviève Verninas et Stéphanie Vincent qui ont assumé avec un grand professionnalisme le travail d’édition. Ces remerciements ne seraient pas complets sans rendre hommage à ma famille dont le dévouement m’a permis de ne jamais céder aux moments di ciles qui guettent parfois le chercheur à la tâche. À mes parents et à mes proches qui m’ont toujours soutenu, à Charlotte, à Jules et à Valentine qui sont venus au monde au l de ce travail, et surtout à Cécile sans laquelle rien ne serait possible, je dis ma reconnaissance d’avoir accepté de bonne grâce que les Scipions s’invitent à la table familiale pendant ces quelques années de thèse.

Introduction

In quamcumque memorabilium partem exemplorum conuertor, uelim nolimue, in cognomine Scipionum haeream necesse est. “De quelque côté que je me tourne à la recherche d’exemples mémorables, je dois toujours, que je le veuille ou non, m’arrêter à quelque personnage de la famille des Scipions” 1 .

À l’époque de Tibère, tandis que ses di érentes lignées légitimes s’étaient toutes éteintes, abandonnant leur nom à de lointains parents, la ré exion de Valère Maxime témoigne bien de la place considérable qu’occupait encore la famille des Scipions dans l’idée que les Romains se faisaient alors de leur propre histoire. Bien entendu, un siècle et demi après que les Scipions eurent cessé de jouer un rôle de premier plan sur la scène politique romaine, l’image que l’on en conservait avait été lissée par le vernis de la nostalgie. Leur nom était associé avant tout aux grandes victoires qui avaient assis la suprématie de Rome sur le monde méditerranéen. Il évoquait aussi le temps révolu de la République idéale, vertueuse et paci que qui avait précédé les guerres civiles et leur cortège d’atrocités et de démesure. Composées ou recomposées à l’époque augustéenne ou post-augustéenne, une grande part de nos sources portent la trace de cette vision irénique et datée des Scipions. Ce qui ne signi e pas pour autant qu’elle soit entièrement infondée. Leur nom ayant pour l’essentiel échappé aux meurtrières turbulences intestines des guerres civiles, les Scipions n’avaient jamais usé de leurs dons et de leur fortune militaires qu’au béné ce commun de leur patrie sans faire couler le sang de leurs concitoyens. Contrairement aux imperatores qui vinrent après eux, au dernier siècle de la République, ces “Foudres de guerre” n’inspirèrent de la terreur qu’aux ennemis de Rome, et surtout aux Puniques 2 . Cela leur valut de conserver une image forte et consensuelle de héros patriotiques, ceux qui avaient écarté le péril et la menace de l’ennemi héréditaire le plus redoutable de Rome. Au demeurant, même lorsque certains d’entre eux s’étaient aventurés dans des choix politiques qui risquaient de s’avérer plus controversés, le cours des événements fut tel que leur image s’en trouva au bout du compte toujours épargnée : même désavoués par leur bonne fortune et le destin, le premier Africain ou son petit- ls Scipion Nasica Serapio purent ainsi quitter la scène publique drapés dans leur dignité, en nissant leurs jours dans un exil rédempteur, loin de leur “ingrate patrie” 3 . Quant à Scipion Émilien, il rencontra, lui, une mort soudaine et assez équivoque pour suggérer une certaine forme de martyre. Même dans leurs moments les plus douteux, les Scipions apparaissent ainsi comme les hommes exceptionnels et exemplaires qui avaient consenti à sacri er leur propre destin sur l’autel de la concorde civique. Ces stéréotypes et cette exemplarité des Scipions sont évidemment le produit d’un long processus de modélisation amorcé dès le ii e siècle a.C. par la littérature et l’historiographie anciennes, et qui a désormais trouvé son historienne avec E. Torregaray Pagola et sa thèse consacrée à l’étude de l’élaboration de la tradition historique relative aux Scipions 4 . L’objet de notre recherche se situe dans une veine a priori plus classique, puisqu’il s’agit de reprendre le dossier de l’histoire de la famille elle-même.

De manière assez paradoxale, la notoriété des Scipions constitue sans doute une forme d’obstacle à l’amélioration de la connaissance de leur rôle et de leurs caractères historiques. À première vue en e et, et même à une époque où la culture classique ne béné cie plus du prestige qui fut longtemps le sien, l’image qu’ils renvoient paraît tellement familière que l’on pourrait nourrir quelques doutes sur l’intérêt de l’entreprise et la portée de ses résultats. Était-il donc utile de proposer une monographie sur une famille apparemment déjà bien connue ?

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Les Scipions. Famille et pouvoir à Rome à l’époque républicaine

En vérité, ce travail était nécessaire à plus d’un titre. Tout d’abord parce que si l’on parle volontiers au pluriel des Scipions, comme un d’acteur historique collectif, le groupe familial n’avait jusqu’ici jamais été pris en compte en tant que tel. Certes, les deux Africains ont chacun été servis par plusieurs biographies 5 . De nombreux ouvrages d’histoire politique, sociale ou culturelle ont également voulu faire place au rôle collectif “des” Scipions à l’époque médio-républicaine 6 . Pour autant, cette unité familiale a toujours été considérée comme une donnée avérée, un postulat à partir duquel on pouvait raisonner, mais sans qu’en dé nitive, on ait véritablement mis en question sa réalité. Ce parti pris est aussi la conséquence d’un héritage historiographique marquant. Depuis près d’un siècle en e et, les historiens de la République romaine ont bien assimilé les leçons de Fr. Münzer qui avait mis en évidence la structuration éminemment familiale de la société politique romaine 7 . Pourtant, depuis la parution de cet ouvrage majeur, peu d’études ont tenté de confronter les vues générales dégagées par le grand savant allemand à l’histoire particulière d’une famille de l’aristocratie républicaine 8 . C’est dans cet esprit que nous avons voulu inscrire notre travail. Avec sa thèse sur les Acilii Glabriones 9 , M. Dondin-Payre a d’ailleurs déjà o ert un aperçu de l’intérêt d’une telle voie, en proposant une étude familiale qui ne se contente plus d’une simple démarche narrative, comme c’est encore souvent

le cas 10 , mais qui place au cœur de sa ré exion la question de la continuité “gentilice” et de ses mécanismes. Avec les Scipions, on se trouve toutefois devant un dossier bien di érent de celui des Acilii Glabriones. L’étude familiale gagne dans leur cas en densité historique, du fait à la fois d’une chronologie très sensiblement plus resserrée (moins de trois siècles au lieu de sept), et d’un e ectif familial plus riche et aux contours mieux connus 11 . La documentation, autrement plus fournie, permet ainsi de suivre plus aisément les pistes relatives aux modes de reconnaissance sociale mis en jeu par les Scipions 12 . Et à travers leurs multiples expressions (onomastiques, démographiques,

rhétoriques

...

),

on est en mesure de saisir de plus près les valeurs socio-familiales et les représentations

mentales qui constituent l’armature de l’identité lignagère, d’en suivre la perpétuation, mais aussi l’érosion. Les Scipions parlent ici d’abord pour eux-mêmes, bien entendu, mais, à condition de reconnaître leur part d’originalité, ils ont aussi beaucoup à dire sur le groupe social plus large au sein duquel ils évoluent, celui de la noblesse d’époque républicaine. En n, avec le rôle politique de premier plan joué par la maison des Scipions sur cette période, la micro-histoire sociale dé nie à l’échelle d’une famille singulière reste toujours solidement arrimée à la “grande” histoire : les enjeux proprement familiaux sont le plus souvent en prise, d’une manière ou d’une autre, avec les grandes questions historiques de ce temps. C’est également à ce titre que cette étude nous a paru présenter de l’intérêt, car l’histoire des Scipions témoigne des transformations profondes vécues par la société politique romaine au cours de ce que l’on a coutume d’appeler “l’époque médio-républicaine”. Période décisive, de la n du iv e à celle du ii e siècle a.C., et qui vit un état civique régional dominant tant bien que mal le centre de la péninsule italienne s’ériger en une puissance mondiale hégémonique, sans plus de rivale à sa mesure en Méditerranée. Deux siècles décisifs aussi pour avoir vu une cité encore assez “barbare” ou “rustique” 13 attirer à elle et assimiler en les accommodant les multiples facettes de la culture hellénistique au point d’en devenir l’un des pôles majeurs, pour ne pas dire la véritable capitale. Période décisive en n parce qu’elle voit la cité de Romulus transformer de manière progressive mais irrémédiable sa propre structure politique pour l’adapter à la vocation nouvelle, mondiale et bientôt universelle que son destin lui imposait désormais.

Les multiples intérêts de la démarche de travail proposée ne su ront peut-être pas à lever tous les scepticismes sur les résultats que l’on peut en escompter. Comment espérer dégager des enseignements neufs à partir d’un matériau documentaire ancien et qui n’a nalement qu’assez peu varié 14 ? Cette

13

Introduction

prévention explique d’ailleurs que la période médio-républicaine a pu longtemps sembler une sorte de parent pauvre de l’histoire romaine. Là encore pourtant, le renouvellement des perspectives, notamment par l’histoire culturelle et celle des mentalités, engage à davantage d’optimisme que certains ne voudraient le croire. Sous l’in uence des sciences sociales, la voie a été montrée par de nombreux historiens à partir de domaines divers. Elle passe d’abord par le décloisonnement des spécialités, la mise en commun et le croisement de l’information et de son traitement. K. Hopkins a sollicité les méthodes statistiques de la démographie historique, notamment pour examiner la reproduction sociale de la nobilitas 15 .

L’école nlandaise a attiré l’attention sur la richesse du langage onomastique et sa signi cation 16 . Ö. Wikander a invité à un usage plus avisé des méthodes prosopographiques 17 . Dans le sillage de Chr. Meier, les historiens allemands ont appliqué les grilles de lecture et les outils conceptuels o erts par la sociologie contemporaine pour analyser la “politische Kultur” de la Rome républicaine 18 .

  • F. Coarelli, T. Hölscher, M. Torelli et d’autres n’ont pas cessé de montrer tout le béné ce qu’il y

avait à tirer d’une meilleure prise en compte historique des données, anciennes ou nouvelles, de l’archéologie, particulièrement pour ce qu’elles révèlent des représentations et des discours sociaux et politiques 19 . Surtout, l’univers et le contexte culturel général de l’époque médio-républicaine sont désormais beaucoup mieux éclairés grâce à des travaux importants dont les acquis conduisent à revoir

sous un jour nouveau bien des aspects de l’histoire de cette période. À cet égard, venant après ceux de

  • F. Coarelli ou de J.-L. Ferrary, il faut signaler l’importance de l’ouvrage de M. Humm qui a montré

la précocité et la réalité de l’ouverture de la société romaine à l’hellénisme, dès la n du iv e siècle

a.C. 20 Tous ces travaux ont incontestablement donné à l’histoire de la période médio-républicaine à la fois un nouvel élan et davantage d’assise. Nous avons tenté d’éclairer l’histoire des Scipions en tirant pro t de leurs enseignements et en usant au mieux de la diversité des méthodes d’approche qu’ils proposaient.

Toute étude historique se doit d’abord à l’établissement critique des faits. Avant d’arriver à dégager une problématique et de trouver du “sens” à l’histoire familiale des Scipions, ce projet imposait d’établir le plus exactement possible les contours et le contenu du groupe familial, à travers un indispensable travail de prosopographie, placé en annexe. Avant même de servir à l’interprétation, cette étape présentait d’ailleurs un intérêt historique propre en permettant de remettre à jour et de réviser nombre de notices individuelles. Pour les nécessités de l’enquête générale, on y a collationné de manière critique et synthétique les informations biographiques, en veillant notamment à préciser au mieux tous les éléments bio-chronologiques (dates de naissance, de mariage, de décès, carrières ), ... généalogiques et onomastiques susceptibles d’éclairer l’architecture familiale et sa dynamique. Un catalogue, forcément très lacunaire, du patrimoine connu des membres de la famille vient compléter cette prosopographie. Dans le cas des Scipions un autre dossier documentaire s’imposait évidemment, avec le tombeau de la via Appia et son matériel funéraire qui, même mutilés, contribuent à faire de cette famille un objet historique sans équivalent pour cette époque. Un dernier dossier complète ce dispositif documentaire en faisant le point sur les représentations iconographiques des Scipions, un domaine où, même si la part de l’hypothèse est souvent bien plus large que celle des certitudes, notre connaissance a beaucoup progressé. Après avoir rappelé brièvement comment les Cornelii Scipiones émergent d’un contexte gentilice bien plus large, à la charnière du iv e et du iii e siècle, le premier enjeu de notre ré exion portera sur la manière dont ils constituèrent, à partir de ce moment, un groupe familial plus resserré et plus cohérent. On entre ainsi dans le coeur du sujet, avec la recherche des éléments socio-culturels qui fondent l’identité et les valeurs du lignage et qui sont destinés à en assurer la cohésion et la perpétuation :

les usages onomastiques, les pratiques matrimoniales et démographiques, le comportement et le

14

Les Scipions. Famille et pouvoir à Rome à l’époque républicaine

discours social, participent ainsi de l’expression d’une mentalité et même d’une idéologie familiales représentatives de la meilleure nobilitas. Parmi les modes de reconnaissance sociale de la noblesse romaine d’époque républicaine, le plus fondamental et le plus déterminant reste, bien entendu, le rapport qu’elle entretient à l’exercice du pouvoir. À ce titre, avec le rôle historique exceptionnel joué par les Scipions au temps des guerres puniques, nous nous trouvons d’ailleurs devant un cas d’école, au point que les Modernes ont volontiers parlé d’un “Siècle des Scipions”. Nous avons donc cherché à confronter la notion de cohésion et de continuité familiales aux choix politiques qui furent ceux des représentants du nomen Scipionum, en nous attachant plus précisément à leur contribution à la politique extérieure et intérieure de Rome, et à ce qu’elle révèle de l’existence d’une culture politique familiale construite et transmise sur plusieurs générations.

Notes de l’introduction

  • 1 V. Max. 3.7.3 (trad. P. Constant, classiques Garnier).

  • 2 Le thème des Scipiones fulmina belli revient fréquemment sous la plume des auteurs latins de la n de la République et du Principat : Lucr. 3.1034 ; Cic., Balb., 34 ; Verg., Aen., 6.843 ; V. Max. 3.5.1 ; Sil. 7.107. Il pourrait remonter à Ennius (cf. Skutsch 1956). Il est alors généralement associé aux défaites in igées aux Puniques : “Les Scipions, foudres de guerre, terreur de Carthage” (cf. Lucrèce et Virgile ibid. ; Sen., Ep., 11.86.5).

  • 3 On peut leur adjoindre le cas du consul marianiste de 83, L. Scipio Asiagenus (n° 33), lui aussi mort en exil, à Marseille.

  • 4 Torregaray Pagola 1998.

  • 5 On retiendra ici les plus classiques : sur le premier Africain, Scullard 1970 ; sur Scipion Émilien, Astin
    1967.

  • 6 C’est le cas notamment des essais de reconstitution des forces et des clivages politiques qui ont euri vers le milieu du xx e siècle (cf. en particulier Scullard 1951 ; Càssola 1962), mais aussi de l’essai d’histoire culturelle que Pierre Grimal t paraître en 1953 sous le titre heureux et éloquent du Siècle des Scipions. Sur l’historiographie moderne relative aux Scipions, on se reportera à la précieuse récapitulation synthétique de Torregaray Pagola 1998, 19-26, qui concluait d’ailleurs en soulignant elle aussi qu’aucun ouvrage n’avait étudié les Cornelii Scipiones dans une perspective familiale.

  • 7 Münzer 1920.

  • 8 L’analyse historique précise d’un groupe familial aristocratique bien dé ni apparaît d’autant plus nécessaire à la lueur des critiques importantes que P. A. Brunt a pu développer avec de bons arguments à l’égard des excès d’une historiographie héritière de Münzer (notamment Scullard 1951), trop facilement portée à considérer a priori la vie politique romaine comme entièrement conditionnée par des alliances et des rivalités familiales (Brunt 1988, 443-502). On doit toutefois se garder de tout systématisme comme y engagent les résultats souvent divergents que donne l’étude de di érents cas précis : ainsi Moreau 1982, 263-264, conclut-il, au terme de son ouvrage sur le procès de Clodius en 61, à la quasi non incidence des liens de parenté dans le jeu politique, tandis qu’au contraire Astin 1969 soulignait que l’a rmation politique collective des Atinii au début du ii e siècle a.C. témoignait d’une structure familiale agissant de manière unitaire et cohérente dans le champ politique. De manière plus générale, les termes du problème ont été bien posés par Bruhns 1990 dans une discussion précieuse mais surtout nourrie par les données de la n de l’époque républicaine.

  • 9 Dondin-Payre 1993.

    • 10 De cette catégorie relèvent les travaux de J. Van Ooteghem, et en particulier sa monographie sur les Metelli (Van Ooteghem 1967), et plus récemment celle du Danois J. Carlsen sur les Domitii Ahenobarbi (Carlsen 2006).

    • 11 À cet égard, le cas des Scipions est exceptionnellement favorable puisque, sur les six à huit générations qui se succèdent en un siècle et demi (quand le tombeau familial de la uia Appia fut utilisé, approximativement de 270 à 120), nous sommes en mesure de cerner l’essentiel de l’e ectif masculin du groupe familial, grâce à la conjugaison de di érentes méthodes de documentation et d’investigation (sources littéraires et épigraphiques, recoupées par l’analyse des pratiques onomastiques ou le dénombrement des dépositions accueillies dans le tombeau familial). Cette situation sans équivalent permet de donner de l’assise à l’analyse des stratégies familiales : cf. infra Partie 1 chapitre II.

    • 12 Sur cette notion de “modes de reconnaissance sociale” considérés au fondement de l’identité aristocratique, on peut consulter avec pro t l’ouvrage récent d’Alain Duplouy sur l’aristocratie grecque d’époque archaïque (Le prestige des élites. Recherches sur les modes de reconnaissance sociale en Grèce entre les X e et V e siècles av. J.-C., Paris, 2006).

    • 13 Même s’il convient désormais de nuancer sensiblement cette vision d’une Rome culturellement attardée au iv e siècle par rapport au monde hellénique : cf. à ce sujet Humm 2005.

    • 14 Cf. en ce sens les ré exions de Torregaray Pagola 1998, 14.

    • 15 Hopkins & Burton 1983.

    • 16 Cf. notamment Kajanto 1965 (sur les cognomina), et Salomies 1987 (sur les prénoms).

Notes des pages 11 à 14

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  • 17 Depuis 1979 dans la revue suédoise Opuscula Romana, et notamment à travers une série d’articles très stimulants intitulée “Senators and Equites”.

  • 18 Meier 1966 ; Hölkeskamp 1987 ; Flaig 2003 ; Hölkeskamp [2004] 2008 ; Beck 2005.

  • 19 Cf. notamment Coarelli, Revixit ars ; Hölscher 1994 ; Torelli 1975.

  • 20 Ferrary 1988 ; Humm 2005.