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COMMENTAIRE COMPOSE DU TEXTE « BRUTUS, VENGEUR ET LIBERATEUR »

Intro :
1. Présentation de l’auteur : Tite-Live est un auteur latin qui a vécu à cheval entre la fin du premier siècle
avant Jésus-Christ et le début de notre ère. (-59/+17)
2. Présentation du livre : Il passa toute sa vie à rédiger son Ab Urbe Condita, une histoire de Rome depuis
l’arrivée d’Enée jusqu’au début de l’Empire.
3. Présentation du passage : Le texte est donc historique, mais la conception de l’Histoire est bien
différente dans l’Antiquité que celle que nous avons aujourd’hui. En effet, la narration, qui se nourrit
largement de mythes et de légendes, prend beaucoup de libertés avec la vérité, et l’on peut même dire
que le propos est résolument subjectif. Le passage de la mort de Lucrèce que nous allons étudier
n’échappe pas à cette analyse puisque nous verrons que Tite-Live instrumentalise une légende pour en
faire un texte de propagande.
4. Problématique : en quoi la mort de Lucrèce dépasse t-elle le domaine individuel pour prendre une
dimension politique ?
5. Annonce de plan : Nous verrons dans une première partie que le lecteur comprend tout de suite que
Tite-Live ne vise pas à l’objectivité tellement la scène de la mort de Lucrèce est écrite pour plaire au
lecteur, travaillée pour se rapprocher de très près d’une scène de tragédie. Nous étudierons ensuite le
personnage de Lucrèce, que nous rapprocherons de la Marianne française. Pour finir, nous analyserons
le message de propagande que donne ici Tite-Live : en quoi s’opposent Romains et barbares ?

I/ DRAMATISATION DE LA SCENE :
Le texte est en prose mais la narration ressemble à une scène de théâtre.
 Le style direct de Brutus pourrait être une tirade
 Le reste du texte constituerait alors les didascalies
On peut aisément transformer le texte de prose en texte théâtral

LUCRETIA
Vos videritis quid illi debeatur : ego me etsi peccato absolvo,
supplicio non libero ; nec ulla deinde impudica Lucretiae exemplo
vivet.

Elle sort de son vêtement un couteau , se le plante dans le cœur, et


tombe morte dans un dernier soupir

COLLATINUS et LUCRETIUS, ensemble


Ah !

Pendant que Collatinus et Lucretius se désolent, Brutus retire le


couteau de la blessure de Lucrèce.

BRUTUS, regardant le couteau


Per hunc castissimum ante regiam iniuriam sanguinem iuro,
vosque, di, testes facio….

 Importance de l’accessoire du couteau, élément dramatique qui passe de main en main et qui
symbolise la prise de conscience des conjurés et leur promesse de renverser la royauté
 Le caractère tragique de la mort de Lucrèce, qui parle et meurt sur le coup (convention
théâtrale) moribunda cecidit
 L’action présentée dans ce passage est résolument tragique, c’est une histoire de vengeance
(cf. Racine, Euripide Médée) me exsecuturum… nec passurum
 On assiste ici à la naissance d’un héros sequuntur ducem

II/SYMBOLISME DU PERSONNAGE DE LUCRECE


Le personnage de Lucrèce n’est pas vraiment représentatif de l’idée que les Romains se faisaient de la femme.
Ici elle est manifestement présentée de manière élogieuse… peut-être même trop…
 Une femme extraordinaire : Lucrèce est un personnage entier, digne de la tragédie, qui ne
connaît aucun compromis per hunc castissimum ante regiam injuriam sanguinem
 Elle est courageuse comme un homme, supplicio non libero, et a recours au suicide (honorable
dans l’Antiquité). Elle refuse le pathétique, ne semble pas hésiter, n’adresse aucun adieu ni à
son mari ni à son père pourtant présents. Ses derniers mots seront pour les autres nec ulla
impudica, et elle parle d’elle déjà à la 3ème personne du singulier, comme si elle était déjà
morte exemplo Lucretia. Au final, on peut dire qu’elle meurt pour la gloire (motivation plutôt
masculine). Bref, Lucrèce est une héroïne.
 Mais elle est finalement peu crédible psychologiquement. Ses derniers mots en particulier
peuvent attirer l’attention du lecteur : nec ulla deinde impudica Lucretiae exemplo vivet : c’est
plutôt curieux comme dernier message au monde. On pourrait alors penser que Lucrèce n’est
pas vraiment une femme en chair et en os, mais plutôt une idée pour laquelle il faut se battre.
Et le fait que sa vie est subordonnée à son intégrité peut nous amener à penser que Lucrèce
représente en fait une personnification de la République, une Marianne romaine en somme.
Le texte apparaît donc comme une justification politique au renversement de la royauté étrusque.
(Les Historiens s’accordent à dire que ce seraient plutôt les Romains qui auraient agressé la culture
étrusque et monopolisé le pouvoir. Tite-Live signe ici un texte de propagande, d’auto-justification,
l’Histoire est ici réécrite a posteriori. Rappelons-nous à ce propos qu’un des premiers moments de
Rome, a été l’enlèvement des Sabines par la force, ils n’avaient donc pas grand chose à envier à
Tarquin…)

III/ éloge des Romains, blâme des Barbares

Barbares étrusques Romains


Lâcheté : viol d’une femme par personne ayant Courage : Brutus renonce à la commodité de son rôle
autorité (prince) d’idiot pour affronter son destin stupentibus miraculo
rei, unde novum in pectore Bruti ingenium ;
expression de sa volonté dans exsecuturum nec
passurum, ferro igni quacumque vi possim
Orgueil : L. Tarquinium Superbum Vengeance collégiale
Il veut se tenir au dessus de la mêlée (super-bus), il se Il est remarquable que la vengeance soit menée par
croit supérieur aux autres, cf. regnare. quelqu’un d’autre que le père ou le mari. Il s’agit donc
= Un contre tous non pas d’un règlement de compte mais d’une
vengeance de principe. L’intérêt général l’emporte sur
Il fait passer son intérêt personnel avant l’intérêt l’intérêt particulier.
général. Le couteau passe par les mains de Brutus, puis de
Collatinus, puis de Lucrétius, puis de Valérius : il y a
égalité entre eux. Importance des verbes à la 3ème
personne du plu qui les fait exister en tant que
groupe : jurant, toti deferunt
Les Romains ont les dieux de leur côté : vosque, di,
testes facio

CCL :
Nous avons ainsi vu que le texte de la mort de Lucrèce n’est aucunement objectif. Le but de Tite-Live est plutôt
de justifier l’emprise politique qu’ont les Romains sur les étrusques à son époque, et la mort de Lucrèce,
personnage héroïque, certes, mais si peu crédible en tant que femme, n’en est que le prétexte. On peut ainsi
penser à notre époque à l’instrumentalisation d’une autre héroïne nationale, Jeanne d’Arc. Lucrèce est pour les
Romains, la personnification de leur patrie (son mari s’appelle Col-latinus !), de leurs valeurs (le courage
politique et la prédominance de l’intérêt général sur l’intérêt particulier), de leur régime politique, la République.