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Armand Mattelart Idéologie, information et Etat militaire In: L Homme et la société, N. 47-50,

Idéologie, information et Etat militaire

In: L Homme et la société, N. 47-50, 1978. Mass média et idéologie - Impérialisme et fronts de lutte. pp. 3-49.

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Mattelart Armand. Idéologie, information et Etat militaire. In: L Homme et la société, N. 47-50, 1978. Mass média et idéologie - Impérialisme et fronts de lutte. pp. 3-49.

doi : 10.3406/homso.1978.1950 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/homso_0018-4306_1978_num_47_1_1950

idéologie, information

et état

militaire

AKMAND MATTELART

NonQuellepasRègle.l'exceptionPourmaisqu 'onl'étatne d'exceptionpuisse répondreconfirmeà cetteb Règleques

tion on proclame l'état

Érich Fried

(La Règle)

L'image des dictatures latino-américaines est généralement associée à celle des caudillos, personnages capricieux et cruels, pour qui le pouvoir est une

fonction orgiaque. Dans les quatre dernières années, ont paru trois romans, uv

res

de Gabriel Garcia Marquez, Yo, El Supremo, de Augusto Roa Bastos, El Recur- so del Metodo, d'Alejo Carpentier, dont les personnages centraux sont des dic tateurs qui vivent dans la légalité quotidienne de l'outrance. Ces uvres, susci tées sans aucun doute par la réalité contemporaine d'une Amérique Latine en proie à des gouvernements despotiques n'en peignent pas moins des exemplair esen voie d'extinction aujourd'hui. Les personnages qu'elles font revivre ne subsistent plus guère, et encore sous des traits affadis, qu'à Haiti, au Paraguay et au Nicaragua, où le front sandiniste mène la vie dure à la longue dynastie des Somoza. Ce recours passéiste peut être en littérature garant de signification profon de.Ne permet-il pas d'approcher des climats et des mécanismes qui échappent au temps ? Mais c'est au grand détriment de l'histoire que la presse utilise ce même recours. A force de se baser sur les excès continus des généraux installés au pouvoir et d'insister sur l'instabilité chronique de leur position, prédisant sans cesse leur chute imminente, les journaux voudraient convaincre leurs lec-

de grands noms de la littérature latino-américaine, El Otoflo del Patriarca

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teurs que le temps des tyrans traditionnels n'est pas révolu. Tout se passe com mesi cette même presse sentait le besoin de cadenasser l'analyse, d'en conjurer les possibles dangers et craignait d'en devoir extrapoler les leçons. En confinant

les faits et gestes des nouvelles dictatures latino-américaines dans le cadre d'une mémoire rompue aux stéréotypes «rétro», elle prend pour argent comptant ces décrets qui proclament l'« état d'exception ». L'exception n'est-t-elle pas syno nyme de transitoire, d'éphémère ? L'exception ne protége-t-elle pas ces Etats contre le désir de durée, de permanence ? Au Brésil, cette exception se confir medepuis près de quatorze ans. Pour avoir compris que l'exception tendait à devenir la règle, qu'elle n'était là que pour signaler une nouvelle réalité et sonner le glas d'une autre, le Général Prats, fidèle compagnon de Salvador Allende pendant toute la période du Chili Populaire, a été assassiné à Buenos-Aires, un an après le coup d'Etat du

septembre 1973, par les services de renseignements de la dictature chilienne. Comme le sera deux ans plus tard, en plein cur de Washington, l'ancien Mi

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nistre

de la Défense de l'Unité Populaire, Orlando Letelier. Dans son journal, publié après sa mort sous le titre Una vida por la legali-

dad (Mexico, 1977) Prats écrivait à la date du 26 octobre 1973 :

« La permanence des poteaux d'exécution, la proscription de tous les partis politiques

qui appuyaient le gouvernement d'Allende, accompagnée par de grandes déclarations sur la fin de la « politicaillerie », démontrent à quel point se trompaient ceux qui croyaient en un coup « à la chilienne », après lequel « nous redeviendrions tous rap idement amis » et après lequel on pourrait de nouveau renouer avec les élections, les candidatures et la politique parlementaire. Non ! La violence inaccoutumée du Coup et les méthodes utilisées démontrent que nous sommes en présence d'un phénomène nouveau au Chili et peut-être en Amérique Latine : un militarisme fascistoïde d'ins piration nord-américaine ».

Les dernières années ont vu naître un autre type de régimes autoritaires. Après le Brésil, des pays comme le Chili, l'Uruguay, l'Argentine et la Bolivie viennent démentir le folklore des despotes en instaurant de nouvelles formes de gouvernements miUtaires. Le personnalisme du caudillo se trouve remplacé par une bureaucratie. L'institution militaire cesse de rester confinée au rôle d'arbitre des conflits qui surgissent entre les diverses fractions de la bourgeoisie, sans jamais en éliminer aucune, et à la mission de défendre le territoire national contre la menace ou la réalité de l'agression extérieure. Les forces armées ont pris en main l'ensemble de l'appareil d'Etat qu'elles s'efforcent de mouler à leur image. L'institution miUtaire arrive au pouvoir. Les valeurs miUtaires se substituent aux principes civils d'organisation de la société. Les nouveaux paramètres qui président à cet te entreprise de restructuration ont été codifiés dans une doctrine, la doctrine de la sécurité nationale, une doctrine de guerre qui a pour premier effet d'ident ifierle camp des amis et le camp des ennemis, élaborant vis-à-vis des uns et des autres des modes d'approche stratégiques.

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Cette doctrine fonde le nouvel Etat, l'Etat miUtaire, et consacre les chan intervenus dans le rapport que les forces armées entretiennent avec le

gements

reste de la société. Quel est le contenu dccette doctrine ? Que doit cette doctrine à ce qu'on pourrait appeler la pensée militaire qui s'est forgée sous des latitudes très diverses au cours du dernier siècle, cons tituant la théorie, le savoir acquis et la jurisprudence de l'institution miUtaire ? QueUes sont les circonstances qui lui permettent de devenir norme d'Etat dans les pays du Cône Sud latino-américain ? Quelle stratégie d'endoctrinement des diverses classes sociales inspire-t-elle ? '

Si nous nous centrons de préférence sur la réalité des pays latino-améri cainspour cerner les contours de l'Etat miUtaire, c'est sans ignorer que d'autres pays dans d'autres continents, se trouvent également sous la férule de lois mart iales similaires. (N'est-ce pas le cas de l'Indonésie, de l'Iran par exemple ou en core de la Thaïlande). C'est sans ignorer non plus que, dans des situations plus proches de nous, on peut également assister à une généralisation des jurisdic tionsd'exception, bien que soit maintenu le cadre de la société civile. N'est-ce pas le cas de l'Allemagne Fédérale où depuis 1972 plus de trente amendements à la Constitution ont légalisé des atteintes de plus en plus graves à la Uberté ? Certains se demandent même si le « totalitarisme banaUsé » qui se met en place outre-Rhin n'est pas le signe précurseur d'un processus qui risque de gagner d'autres pays d'Europe (1). Mais en dehors du fait que les réalités dans lesqueUes ces lois de sécurité

nationale surgissent sont différentes, en dehors du fait qu'eUes s'inscrivent dans des états de développement dissemblables, dans des rapports de classe divers, un autre élément interdit de traiter de façon systématiquement parraUèle tous les régimes placés sous le signe miUtaire. Et cet élément réside dans le fait que cette conception de la sécurité nationale n'est pas arrivée, dans tous les régimes qui s'en réclament de fait, à se formaliser dans une doctrine expUcite. Les lois d'ex ception en vigueur dans bien des réalités militaires n'arrivent pas à s'articuler sur une réflexion et une théorisation propre. Par contre, dans les cas latino-amér icains,les forces armées, également dépendantes des noyaux théoriques cen traux, comme le Pentagone, n'en sont pas moins pourvues d'idéologues qui éla borent les cadres de référence à partir desquels s'exerce dans la pratique le pou voir miUtaire, et un modèle déterminé de société. Mais ne nous y trompons pas. Là s'arrêtent les différences. Car, au-delà de celles-ci, il y a une ligne de continuité profonde entre tous ces régimes autor itaires répartis sous toutes les latitudes. Leur apparition concorde avec la crise actueUe que traverse l'économie mondiale capitaUste, crise d'une forme histo rique d'accumulation du capital. L'appareil d'Etat miUtaire fait en effet partie

de ces nouveUes

porter remède à la précarité de l'équilibre qui permet à la bourgeoisie de se maintenir au pouvoir. Et, en ce sens, il doit' être considéré comme la phase pa roxystique d'un processus global de redéploiement du système capitaUste, qui

formes poUtiques, idéologiques et cultureUes qui tentent de

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exige le rétrécissement des Ubertés et le renforcement du contrôle social. Dans cette gamme de regains d'autoritarisme, il y a d'autres indices de même nature, quoique moins spectaculaires, de cette vaste opération de remodélation de l'ap pareil étatique et économique du grand capital. Témoins en sont les plans d'aus térité que connaissent bien des démocraties des pays capitalistes avancés dans un contexte où s'accélère le processus de monopolisation du pouvoir sous tou tes ses formes. Témoins aussi les conceptions de l'« ennemi intérieur » que ces mêmes démocraties, en se saisissant habilement du prétexte du terrorisme, im posent, en revisant les « procédures de protection intérieure à appUquer en cas de crise ». Le projet d'une Europe judiciaire et poUcière, à l'uvre dans l'affaire Schleyer, la multipUcation des chasses aux suspects, les contrôles renforcés, l'échange multinational des fichiers, la délation organisée, les réquisitions, les Umites au droit de grève, toutes formes de poUtiques d'exception, ne sont-ils pas autant de tentatives de prémunir l'ordre existant contre les risques d'« une société et d'un univers destabiUsés et pouvant réagir de façon désordonnée ou anarchique », pour reprendre les termes du projet de réorganisation de la sécur ité du territoire, que promeut le gouvernement français. L'insertion dans les législations de concepts comme « Etat exceptionnel » et « Etat exceptionnel renforcé », pour éviter le hiatus existant aujourd'hui entre l'état d'urgence et l'état de siège, évoque cette volonté du pouvoir de circonscrire de façon de plus en plus précise les « situations chaudes », les « points sensibles » de la sûreté intérieure, susceptibles de mettre en danger l'« intégrité des structu resnationales ». Cette internationalisation de la répression est un motif de plus pour s'attacher à percevoir des constantes universelles dans ces idéologies de « sécurité nationale » qui sous-tendent les Etats miUtaires du cône Sud lat ino-américain.

Toutes ces tendances et réalités médiatisées de rétrécissement des Ubertés

qui pointent dans les sociétés capitalistes avancées traduisent les tâtonnements de la bourgeoisie à la recherche nécessaire de nouveaux mécanismes de dominat ionpoUtique et économique. Les propriétaires des moyens de production con

tinuent

d'alternance, mais ils ont déjà l'esprit et le pied ailleurs, préoccupés qu'ils sont de remplacer « les moyens traditionnels de contrôle social ». N'y-a-t-U d'aUleurs pas un paradoxe dans le fait que les forces de gauche par contre sacralisent de plus en plus les mécanismes de la démocratie formeUe pour faire triompher leur projet de changement structurel ? Comment lire autrement le diagnostic étabU par l'Etat-major de crise des grands pays capitaUstes qu'est la Commission Trila térale ? Dans le rapport dressé en 1975 par ses experts (2), on peut lire noir sur blanc ce que pensent les forces dominantes de la démocratie en crise :

certes à parler de démocratie représentative, de processus électoraux,

« Plus un système est démocratique, plus il est exposé à des menaces intrinsèques. Au cours des années récentes, le fonctionnement de la démocratie semble incontesta blementavoir provoqué un effondrement des moyens traditionnels de contrôle social,

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une délégitimation de l'autorité poUtique et des autres formes d'autorité, et une sur charge d'exigences adressées au gouvernement, exigences qui excèdent sa capacité de les satisfaire ».

Ou encore :

« Le fonctionnement effectif du système politique démocratique requiert habituell

ementune certaine mesure d'apathie et de non-participation de la part de quelques in dividus et groupes. Dans le passé, chaque société démocratique a eu une population marginale, numériquement plus ou moins importante, qui n'a pas activement participé à la vie politique. En elle-même, cette marginalisation de certains groupes est anti-d émocratique par nature, mais elle a aussi été l'un des facteurs qui ont permis à la démoc ratie de fonctionner effectivement. Des groupes sociaux marginaux, les Noirs par exemple, participent maintenant pleinement au système poUtique. Et le danger demeur ede surcharger le système poUtique d'exigences qui étendent ses fonctions et sapent son autorité ».

Et encore :

« La vulnérabflité de la démocratie ne provient donc pas d'abord « de menaces exté

rieures, bien que celles-ci soient réelles, ni d'une subversion intérieure de droite ou de gauche, bien que ces deux risques puissent exister, mais plutôt de la dynamique inter nede la démocratie elle-même dans une société hautement scolarisée, mobilisée et par

ticipante

ementdésirables à la croissance économique. U y a aussi des Umites potentiellement désirables à l'extension indéfinie de la démocratie poUtique ».

(

).

Nous

en sommes arrivés à reconnaître qu'il y a des limites potentiell

Et dans un domaine qui nous intéresse plus spécialement, voilà comment est mise en question la doctrine libérale de l'information qui n'est pas, par le truchement des « abus » commis au nom de la liberté de presse, la dernière à avoir « provoqué des at titudes défavorables à l'égard des institutions et un déclin de la confiance accordée aux gouvernements » :

« En leur temps, à travers des législations anti-trust (Interstate Commerce Ad et

Sherman Antitrust Act), des mesures ont été prises pour réguler les nouveaux centres de pouvoir industriels et pour définir leurs rapports avec le reste de la société. Quelque chose de comparable apparaît maintenant nécessaire en ce qui concerne les media. Phi» particuUerement, il faut assurer au gouvernement le droit et la possibiUté pratique de retenir l'information à sa source ».

Par une étrange coïncidence qui n'en est pas une, le premier décret qui limita le principe Ubéral de la Uberté d'entreprise fut pris en 1887 en plein cur de la première grande récession internationale de l'économie capitaliste. Il avait nom Interstate Commerce Act et son objectif principal était de réguler les grands réseaux de communication par chemin de fer. Etrange symbole qui pré

figure

la nécessité actueUe du resserrement de ces autres réseaux de communicat

ionque sont les moyens de communication de masse. Ce sont deux moments

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historiques où l'on voit poindre un changement radical dans le mode capitaUste de production, d'échange et de circulation des biens, des messages et des per sonnes.

1 - Une doctrine pour une nouveUe guerre.

« La guerre est une affaire trop importante pour être entièrement laissée aux mains des généraux ». Ce mot de Clemenceau a dû être souvent interprété

dans les milieux miUtaires comme l'expression du désir qui anime le pouvoir civil de les exclure de la préparation et de la liquidation de la guerre pour ne leur laisser que le soin de l'exécuter, seule fonction constitutionneUe pour l

aqueUe

suffisait de changer la définition de la guerre. La nouveUe guerre à laqueUe doi vent maintenant faire face les miUtaires est d'une autre nature que les conflits belliqueux connus jusqu'à présent. Ce nouveau statut de la guerre a donné Ueu à une nombreuse production de textes, de manuels d'instruction, qui redéfinissent aussi bien la pratique que la théorie militaire. Le Brésil qui a constitué le premier Etat miUtaire latino- américain, après le putsh qui a renversé le Président constitutionnel Joao Gou-

ils soient instruits et outillés. Pour désamorcer le mot de Clemenceau, il

lart en avril 1964, est aussi la plus féconde pépinière de gloses théoriques sur la sécurité nationale. Parmi les derniers ouvrages parus, citons celui de Jose Alfre doAmaral Gurgel, qui porte le titré Segurança e Democracia (Sécurité et Dé mocratie) et qui a été publié en 1975, et celui du Général Meira Mattos, intitulé Brasil, Geopolitica e Destino, également pubUé en 1975. Il est intéressant de s ignaler, pour situer ces auteurs, que le Général Meira Mattos, ancien capitaine de la force expéditionnaire brésilienne envoyée en Italie durant la seconde guerre mondiale, était jusqu'à une date assez récente, un des directeurs de Ylnter-Ame- rican Defence College de Washington, créé en 1962 sur le modèle de VUS Natio nalWar College et du CoÏÏège de la Défense de l'OTAN pour assurer la format iondes officiers supérieurs latino-américains. Mais celui qui a le plus contribué

à l'élaboration de cette doctrine de la sécurité nationale est sans nul doute le Général Golbery do Couto e Silva, actueUement conseUler du Président Geisel

et fondateur du Service national de renseignements, appareil d'intelligence mi Utaire, clef de voûte de la poUtique de sécurité intérieure. Dès les premières pa ges de son traité de géopoUtique (Geopolitica do Brasil) (3), pubUé en 1967

à Rio de Janeiro, mais conçu sous forme d'articles dès la fin des années 50, U précise la nouveUe notion de guerre ;

« De strictement miUtaire la guerre est devenue une guerre totale, une guerre tout au

tant

d'armée, de flotte et d'aviation ; de la guerre totale à la guerre globale et de la guerre globale à la guerre indivisible, et pourquoi ne pas le reconnaître, à la guerre permanent e»:

économique, financière, politique, psychologique et scientifique qu'une guerre

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Golbery ajoute qui ne le croirait une guerre « apocaliptique ». Cette

guerre est totale parce qu'eUe concerne tous les individus, « les hommes de tou

tes les latitudes, de toutes les races, de tous âges, de toutes professions et toutes

croyances .». EUe est totale parce qu'eUe efface la vieUle distinction entre civU et miUtaire : dans ce champ de bataille que devient la société, tout individu se trouve dans un des deux camps en présence. EUe est totale parce que les fronts

de lutte et les armes utUisées appartiennent à tous les niveaux de la vie indivi

duelle et coUective, et que cette guerre rempUt tous les interstices. Les armes sont de toute nature : poUtiques, économiques, psycho-sociales, miUtaires. EUes comprennent aussi bien les négociations diplomatiques, les jeux d'alliance ou de contre-alliance, les accords ou les traités avec leurs clauses pubUques ou secrè tes,les sanctions commerciales, les prêts consentis, les investissements de capit al,l'embargo, le boycott, le dumping que la propagande ou la contre-propagand e,les slogans à usage interne ou externe, les méthodes de persuasion, de chan tage, de menace et même de terreur. Cette guerre est totale parce que la distinc tionentre le temps de la paix et celui de la guerre disparaît, que là guerre de vient permanente. La guerre froide domine l'antagonisme irrémédiable entre l'Occident chrétien et l'Orient communiste. EUe est globale parce que toutes les valeurs qui ont fondé cette civiUsation occidentale, qui en ont fait le berceau de la Uberté, sont en jeu. »

A guerre totale, réponse totale. Pour faire face à la guerre, U est nécessaire

de mobiUser les forces vives de la nation, d'intégrer à la lutte ce potentiel que

Golbery dénomme « pouvoir national ». Ces forces, ce pouvoir national, ce sont toutes les ressources physiques et humaines dont dispose chaque nation, toute sa capacité spiritueUe et matérielle, la totaUté des moyens économiques, poUti

ques, psycho-sociaux et miUtaires. Soit dit entre parenthèses, l'inventaire de la guerre totale que nous venons de dresser reprend l'a sémantique des doctrinaires de la « sécurité nationale ». Dans la perspective de cette doctrine, il est de la responsabUité de l'Etat et

de

chaque citoyen d'accumuler le plus de forces possibles pour vaincre renne-

mi

:

« Maximiser le Pouvoir National face aux exigences imposées par le fantôme de la guer requi nous poursuit, est un devoir que ne peuvent esquiver les nations soucieuses du futur qui approche à pas de géant » .

Un flot de concepts découle, de la manière la plus mécaniste qui soit, de cette définition totaUtaire de la guerre. Ils ont nom : objectifs nationaux, projet national. Tous codifient et hiérarchisent les buts, les intérêts, les aspirations de l'Etat miUtaire. Au sommet de ces objectifs, se confondant avec le concept de stratégie totale, se situe la politique de sécurité nationale, érigée en valeur abso lueet ne reconnaissant aucune limite. Concluant la section sur « la sécurité nationale et la stratégie totale pour une guerre totale », le Général Golbery affirme :

V

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« Nous avons, de la sorte, au sommet de la Sécurité Nationale, une Stratégie, dénom

méepar. plusieurs, Grande Stratégie ou Stratégie Générale, art qui relève exclusivement du gouvernement et qvi coordonne, à l'intérieur d'un Concept Stratégique fondament al,toutes les activités politiques, économiques, psycho-sociales et militaires qui se pro posent à l'unisson d'atteindre les objectifs qui matérialisent les aspirations nationales d'unité, de sécurité et de prospérité croissante. Dès lors, se trouvent subordonnées à . cette Stratégie, aussi bien la Stratégie MiUtaire que la Stratégie Économique, la Straté giePolitique et une Stratégie Psycho-sociale, lesqueUes se différencient les unes des au tres par leurs champs particuliers d'application et par les instruments d'action qui leur sont propres, mais qui ne cessent jamais de s'articuler de façon solidaire, soit dans le temps, soit dans l'espace. S'il n'en était pas ainsi, eUe ne serait pas une Stratégie indivi sibleet totale, à l'image de la guerre ».

Le maréchal Castelo Branco était, pour sa part, beaucoup moins abstrait lorsqu'U définissait en 1967 (U était alors Président du BrésU) la notion de sécur ité nationale et la comparait avec ceUe, traditionnelle, de défense nationale :

« Le concept traditionnel de défense nationale met l'accent sur les aspects miUtaires de

la sécurité, et par conséquent, insiste sur les problèmes d'agression extérieure. La no tion de sécurité nationale est plus totalisante. Elle comprend la défense globale des ins titutions, considère les aspects psycho-sociaux, la préservation du développement et de la stabiUté politique interne. En outre, le concept de sécurité, beaucoup plus explicite que celui de défense, tient compte de l'agression intérieure, matérialisée dans l'infiltr ationet la subversion idéologique, et aussi dans les mouvements de guerrilla, toutes for mes de conflits beaucoup plus probables que l'agression extérieure ».

Colonisant tous les secteurs de la société, la politique de sécurité nationale finit par établir une équivalence entre les notions de développement et de sécur ité. L'équation a été posée par le même Castelo Branco en des termes limpides. S'adressant aux élèves officiers de l'Ecole Supérieure de Guerre (on l'appeUe « la Sorbonne brésiUenne ») de Rio de Janeiro en 1967, U leur rappelait que si cette équation relevait encore du domaine de la doctrine U y a quelques années, eUe était maintenant devenue partie intégrale de la « nouveUe constitution et des lois modernes du BrésU ». Il poursuivait :

« Développement et sécurité sont Ués par une relation de causaUté réciproque. D'un

côté la véritable sécurité suppose un processus de développement économique et so

cial [

de sécurité et de stabiUté des institutions. Et non seulement des institutions qui con ditionnent le niveau et l'efficacité des investissements de l'État mais aussi des institu tionséconomiques et juridiques qui, en garantissant la stabiUté des contrats et des iroits de propriété, conditionnent le niveau de l'efficacité des investissements privés ».

] D'autre part, le développement économique et social suppose un minimum

Mais cette équivalence s'inscrit dans le cadre d'une conception géopohti- que néocoloniale (nous y reviendrons plus loin) bien précise, qui redéfinit le concept de souveraineté nationale en situant cette dernière dans un jeu d'aUian-

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ces nécessaires et natureUes, comme ceUe, par exemple, fondamentale, qui Ue ces pays aux États-Unis. La notion d'inter-dépendance vient ainsi pondérer la rhétorique

« La conception, rigide, orthodoxe, de la souveraineté nationale, affirmait en 1965, i

le ministre brésilien des Affaires Étrangères, a été formulée à une époque où les na- *

tions ne se considéraient pas comme faisant partie d'une communauté qui avait les )

mêmes objectifs et les mêmes responsabilités vis-à-vis de ces derniers

géographiques entre les pays américains sont dépassées : le caractère critique du mo- '

ment exige le sacrifice d'une partie de notre souveraineté nationale. L'interdépendan cedoit remplacer l'indépendance » (4).

Les frontières \

L'abandon de la notion d'indépendance nationale n'est pas le seul sacrifi cerequis pour vaincre l'ennemi. Les Etats miUtaires du Cône Sud ont consacré l'expression de « coût social » et en ont imposé la nécessité. La totaUté de l'ef fort poUtique, économique, culturel et miUtaire, exige de la totaUté de la popul ation, soumise aux mêmes dangers, les mêmes sacrifices, les mêmes renonce mentsà des Ubertés, pour beaucoup séculaires, au profit de l'Etat, ce m seigneur tout puissant de la guerre ».

« Sécurité et bien-être, et sur un plan supérieur, sécurité Uberté, sont des dilemmes dér cisifs auxquels l'humanité a toujours dû faire face, mais jamais comme aujourd'hui, dans des circonstances aussi dramatiques et Impérieuses » (Golbery). -

2 - La communication, acte de subversion.

Cette doctrine qui préside à l'éclatement de l'Etat démocratique et répu- bUcain, renversant l'équiUbre des pouvoirs établis par la constitution, s'exprime dans la réaUté par l'hégémonie que prend l'appareU miUtaro-poUcier, dans l'en- - semble de l'appareil d'Etat. Le pouvoir exécutif passe aux mains d'un conseU » de sécurité nationale dont dépendent directement les services de renseigne- - ments, ces poUces dites poUtiques * qui, ne répondant qu'au chef de l'Etat, exercent en fait le pouvoir de contrôle sur tous les organes de l'Etat. Le pouvoir législatif, s'U n'est pas l'objet d'un ostracisme pur et simple, devient un élément ; décoratif et le pouvoir judiciaire ne peut plus se saisir que de cas sans importan- - ce, puisque les juridictions d'exception veiUent sur l'ordre de la sécurité natio- - nale. Le passage désormais classique à un Etat de droit nouveau est précisément ce que justifient ou tentent de justifier les expressions « état d'exception », état de guerre, état de siège ou état d'urgence. Cette législation suprà-constitu- tionneUe qui rend permanent « l'Etat d'exception » élimine ou contrôle les partis, la presse, les syndicats; annule tous les droits sociaux, poUtiques, civils, fondamentaux. EUe permet également de réorganiser l'éducation et de la mettre au service des « objectifs nationaux ». L'expression juridique de cette doctrine de sécurité.nationale qui légitime l'arbitrarité sous le couvert d'une pseudo-légaUté, est synthétisée pour le vul-

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gum pecus dans l'énoncé des articles de ce décret-loi, dit de sécurité nationale qui, étabU en 1969, constitue encore aujourd'hui au BrésU le texte fondament aldu régime, dont se sont inspirés d'autres Etats miUtaires latino-américains. Enumérons quelques-uns des articles qui composent ce décret (5) :

Article 1 : « Toute personne physique ou morale est responsable de la sé

curité

Article 2 : « La sécurité nationale est la garantie de la réaUsation des object ifsnationaux contre les facteurs opposés, tant internes qu'externes ». Article 3 : « La Sécurité Nationale comprend essentieUement les moyens

destinés à préserver la sécurité externe et interne, y compris la prévention et la répression de la guerre psychologique adverse et de la guerre révolutionnaire ou subversive». Paragraphe 1 : « La sécurité interne, partie intégrante de la Sécurité Natio

nale, a pour objet

me ou nature qu'eUes soient, qui se manifestent ou produisent effet dans le pays ». Paragraphe 2 : « La guerre psychologique adverse est l'emploi de propa gande ou de contre-propagande et toute activité sur les plans poUtique, écono mique, psycho-social et miUtaire, ayant pour finalité d'influencer ou de provo querdes opinions, émotions, attitudes et comportements de groupes étrangers, ennemis, neutres ou amis, contraires à la réaUsation des objectifs nationaux ». Paragraphe 3 : « La guerre révolutionnaire est le conflit interne, générale mentinspiré par une idéologie, ou aidé de l'extérieur, qui vise à la conquête subversive du pouvoir, par le contrôle progressif de la nature ». Le décret-loi énumère ensuite, à travers une série d'articles, un ensemble de crimes contre la Sécurité Nationale et les nouveUes peines appUcables. Ainsi VArticle 16 sur le crime de propagande illégale : «divulguer par tout moyen de communication sociale une nouveUe fausse ou tendancieuse, ou bien un fait réel, mais tronqué ou déformé de façon à susciter ou tenter de susciter un malaise contre le peuple et le gouvernement ». Dans l'Article 34, est déclaré « acte de subversion », le fait « d'offenser moralement une autorité par esprit de faction et de non-conformisme social ». VArticle 45 définit en ces termes la « propagande subversive » r

nationale dans les Umites défîmes par la loi ».

les menaces et les pressions adverses, de quelque origine, for

« l'utilisation de tout moyen de communication sociale, journaux, revues, périodiques,

Uvres, bulletins, tracts, radio, télévision, cinéma, théâtre, et de tout moyen de même genre comme véhicules de propagande de guerre psychologique adverse, ou de guerre

La constitution

de comités, de réunions publiques, défilés, ou manifestations

révolutionnaire ou subversive

Les réunions sur les Ueux de travail

de grèves interdites

l'injure, la calomnie ou la diffamation touchant l'autorité pubUque dans l'exercice de

ses fonctions

».

Ces dispositions de base sont complétées par des décrets qui octroient à des secteurs particuUers, comme l'université, des pouvoirs de poUce et la fa-

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culte de prononcer l'exclusion d'un professeur ou d'un étudiant pour activités subversives, à l'intérieur ou à l'extérieur de l'enceinte universitaire. Cette doctrine, qui s'élabore à partir du tronc conceptuel commun que nous venons d'esquisser, reconnaît dans sa formation, selon les pays, des caractérist iquesparticuUères qui traduisent des trajectoires historiques différentes. C'est ainsi que la rhétorique du cathoUcisme intégriste pèse davantage sur le discours des généraux chiliens, fortement marqués par une vision théologique de la so ciété, que sur celui des gouvernants brésiUens, plus sécularisés, même si à un mo ment ou à un autre du développement de ces dictatures, la consigne générale de la défense de la civiUsation occidentale et chrétienne les hante indistinctement. La «Déclaration de Principes» de la Junte chUienne, émise en mars 1974, est particuUerement révélatrice du caractère confessionnel qui entoure l'énoncé de leur doctrine. La dictature y donne sa définition de la sécurité nationale : .

« La Sécurité Nationale est de la reponsabilité de chacun et de tous les chiliens ; il faut . dont inculquer ce concept dans toutes les strates socio-économiques, à travers la con naissance concrète des obligations civiques, générales et spécifiques, qui ont rapport avec la sécurité intérieure ;en stimulant l'échelle des valeurs patriotiques ;en diffusant les réussites cultureUes qui nous sont propres dans le domaine de l'art autochtone et en s'orientant d'après les traditions historiques et le respect des symboles qui représentent

la Patrie»

.

EUe y problame également urbi et orbi être. guidée par une conception chrétienne de l'homme et de la société. « L'homme a des droits naturels anté rieurs et supérieurs à l'Etat. Ce sont des droits qui procèdent de la nature même de l'être humain, parce qu'ils ont leur origine dans le Créateur. L'Etat doit les reconnaître et en réglementer l'exercice». Reprenant à leur compte les vieux principes exprimés par le théologien économistes anglais Malthus, U y a près de deux siècles, les membres de la Junte, derrière leur parodie égalitaire, en ar rivent à justifier l'inégaUté sociale :

t

Cest une obligation pressante des temps modernes de transformer l'égalité devant

la

loi en une véritable égaUté de chances face à la vie, en refusant d'admettre d'autres

sources d'inégaUté entre les êtres humains que ceUes qui proviennent du Créateur et du plus ou moins grand mérite de chacun ».

Cette conception du droit naturel de source divine anime également leur justification de l'intangibUité du droit de propriété, leur dénonciation de l'avor- tement (un des passages de la Déclaration du Général Pinochet qui a provoqué le plus d'applaudissements dans la salle). Malgré ces applaudissements, les poUti quesde stérilisation des femmes des couches populaires se sont depuis lors in tensifiées, creusant un fossé de plus en plus grand entre la Déclaration de Prin cipes et la réaUté. Cette Umitation de la croissance démographique est d'autant plus paradoxale que les plans géopoUtiques de la dictature sont marqués par une volonté expansionniste.

14

*

ARMAND MATTELART

Le retour à « la tradition chrétienne de la Patrie » ne peut être dissocié

du retour à la « tradition hispanique ». Les deux termes iront toujours de pair et deviendront synonymes l'un de l'autre. Cest ce même concept dTiispanité que l'on retrouve dans la définition franquiste du pouvoir, avec cette différen ceque la conception franquiste est soutenue à partir du pôle dominant, celui de l'ancien colonisateur, tandis qu'ici elle est acceptée par la société dépendant e(6). Comme l'on montré d'autres auteurs, le concept dTuspanité, proche de l'idée mussoUnienne d'Imperium, est le succédané des postulats, caractéristi quesdu nazisme. Un tel concept débouche expUcitement au ChiU sur le refus du métissage et de la présence indigène au long de l'histoire, mais, de plus, à travers toute une série de permutations, U en arrive à ne plus considérer comme tenants de ces valeurs hispanistes qu'un noyau raréfié d'aristocrates décadents ; le peuple travaUleur se trouve éliminé de l'ensemble d'individus que recouvre le concept de nation. Enfin, la société que veut instaurer la Junte se présente comme le dépasse mentdu dilemme capitalisme-communisme, thème que l'on retrouve invari ablement dans toutes les idéologies qui s'articulent sur le fascisme.

¦ « Cette définition traduit une conception du bien commun qui diffère* tout autant

de celles que souscrivent l'individualisme libéral et le collectivisme totalitaire

La vé

ritable

idée du Bien Commun s'éloigne de ces deux extrêmes et les dépasse

la possi

biUté d'une société d'inspiration marxiste doit être refusée pour le Chili, étant donné son caractère totalitaire, destructeur de la personne humaine, qui contredit notre tra dition chrétienne et hispanique. D'autre part, les sociétés développées de l'Occident, bien qu'eUes offrent un visage autrement acceptable que la précédente, ont débouché sur un matérialisme qui étouffe l'homme et, du point de vue de l'esprit, le réduit à l'e

sclavage

».*.

Ce sont des proclamations de ce type qui font trop souvent assimUer mé les régimes miUtaires latino-américains et les fascismes européens.

caniquement

Nous verrons plus loin que la question est beaucoup plus complexe.

3 - De la géopoUtique à l'Etat de Sécurité Nationale.

La doctrine de « sécurité nationale » est certes née dans un Ueu ponctuel, à l'Ecole Supérieure de Guerre, baptisée pompeusement « Sorbonne brésiUen ne», fondée au lendemain de la seconde guerre mondiale par les officiers qui avaient participé à la force expéditionnaire brésiUenne en Italie. Ce premier contact concret avec les forces Armées des Etats-Unis contribua sans doute fo

rtement

à leur adhésion au modèle américain. Aveu en fut d'aUleurs fait en

1968 à un sociologue américain par ces officiers devenus entretemps généraux :

« Dans la guerre, les États-Unis ont dû nous donner de tout : aliments, vêtements, équi

pement.

Après la guerre, nous abritions moins de craintes au sujet de l'impérialisme

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

15

nord-américain parce que nous avions vu comment les États-Unis nous aidaient sans pour cela nous enchaîner ».

Le général Golbery renchérira :

« Le fait que les membres des Forces Expéditionnaires Brésiliennes aient voyagé aux États-Unis et y aient été les témoins directs du développement d'une grande puissance industrielle et démocratique a sans doute été de la plus grande importance. Leurs ho rizons se sont du même fait élargis. J'y suis aussi allé et j'ai reçu une très forte impres* sion. U m'a sauté aux yeux qu'une nation pionnière de la Ubre entreprise avait réussi à devenir une grande puissance industrielle ». (7)

Mais U serait décidément trop simple de confiner une filiation idéologique à ce rapprochement ponctuel, complété certes par la longue expérience de vie en commun que les officiers latino-américains ont eu et ont avec leurs coUègues du Nord grâce aux plans d'assistance technique et aux nombreux stages qu'Us effectuent dans les écoles militaires de la zone du canal de Panama ou dans la métropole. La théorie de l'Etat miUtaire même si cet Etat a pour fonction déci sive à l'heure actueUe de protéger dans des zones déterminées du globe les in

térêts de la métropole américaine, est la résultante de pratiques et de doctrines qui ne renvoient pas exclusivement à la praxis et à la pensée militaire du Pen

tagone.

tissement

La doctrine de la sécurité nationale nous semble bien plutôt être l'abou des diverses pratiques de la guerre impériaUste au cours du dernier siè

nous semble bien plutôt être l'abou des diverses pratiques de la guerre impériaUste au cours du

cle. Les concepts qui s'y trouvent investis ont une histoire, qui est une histoire d'aventures, d'échecs, de conquête missionnaires ou d'expéditions punitives, patrimoine de maintes armées et de maintes nations, qui posent le problème plus vaste de l'armée comme appareU de répression, à l'intérieur de l'Etat ca

pitaUste. De plus, U est fondamental d'insister sur le fait que la reconnaissance d'u ne filiation idéologique entre la doctrine élaborée par les généraux du cône Sud et ceUe des armées métropoUtaines ne peut être interprétée comme une trans

position

sens que si l'on tient compte des deux pôles du rapport : réaUté impériale/réaU-

té nationale. Chaque armée de ces pays du cône Sud reflète une composition sociale et exprime une trajectoire propre de rapport avec l'Etat capitaUste. Le

mécanique. D'une part, le concept de dépendance idéologique n'a de

fait que certaines armées latino-américaines aient étabU leur propre centre d'él

aboration

propre. (En 1943, l'Argentine a créé le « Centro de Altos Estudios del Ejercito Argentino », le BrésU « La Efscuela Superior de Guerra », en 1949, ie Pérou lé « Centro de Altos Estudios MiUtares », en 1950. Le dernier en date est celui

du ChUi qui en 1 974 a fondé la « Academia Superior de Seguridad Nacional

».

doctrinale est un indice parmi tant d'autres d'une certaine dynamique

L'Equateur a établi le « Centro de Altos Estudios MiUtares » et la Bolivie le

« Centro de Estudios Nacionales »).

16

ARMAND MATTELART

D'autre part, ce serait tomber dans une vision idéaliste que de croire que l'on peut injecter des « idéologies » de l'extérieur sans qu'existe au préalable un terrain où eUes puissent germer. S'U est vrai que dans leurs ouvrages les mi Utaires brésiUens s'alimentent largement aux sources centrales, la propre prati quede leurs armées fait indubitablement progresser leur doctrine de la sécurité nationale. En ce sens, dans chacun des contextes particuUers, cette doctrine apparaît comme l'aboutissement de l'histoire des forces armées dans des for mations sociales déterminées. Une histoire contradictoire marquée par une con

ception

ou de tentatives de putschs, de participation directe à la répression du mouve mentouvrier et paysan, mais où on a pu voir aussi percer à certains moments les revendications de certaines fractions d'officiers révolutionnaires. Ce n'est pas notre propos de retracer dans ce travaU l'histoire de chacune de ces armées à partir de l'histoire de chaque formation sociale. Mais avant de passer à l'ex amen des fiUations idéologiques, nous tenions à rappeler cet élément essentiel pour éviter toute équivoque.

de la «neutralité» des forces armées, faite de dépendance, de putschs

La première couche idéologique et la plus ancienne que l'on trouve dans la doctrine de la sécurité nationale est sans doute ceUe qui émane de la géopo- Utique. Il est certain que les théoriciens de la sécurité nationale n'annoncent pas les couleurs de manière aussi abrupte que le général Pinochet dans son ouvrage Geopolitica (8) :

«Ce fut Adolf Hitler qui comprit le premier l'importance extraordinaire de l'action psychologique exprimée dans son oeuvre Mein Kampf : la propagande révolutionnai- . re jouera dans l'avenir le rôle que joue le rideau de fer de l'artillerie pour préparer l'attaque de l'infanterie. Elle aura pour mission de détruire psychologiquement l'enne miavant que les armées entrent en action ».

Le Général Pinochet écrivait cette phrase en 1968 et personne à l'époque ne sourcUla. Les longues années d'endoctrinement de l'armée chilienne par les instructeurs prussiens et nazis, avant la seconde guerre mondiale, ont laissé des traces indélébiles. Tous les généraux sans exception, les titres Géopolitique qu'Us adoptent à l'envi, le démontrent amplement, puisent dans les enseigne mentsde cette école aUemande : Ratzel et son espace vital (Lebensraum), le père du pangermanisme Rudolph KjeUen (de nationalité suédoise), le général Haushoffer qui reprit les enseignements de ses maîtres et les mit au service du national-socialisme. Tous ces antécédants sont repris et au besoin critiqués par les nouveaux géopoUticiens. La géopoUtique affirment-Us à la suite de Haus hoffer qui voyait en cette dernière « un guide, la conscience poUtique de l'Etat », est la science qui fonde le nouvel Etat. EUe prend la place de la philosophie ; tout en se prétendant plus universeUe, eUe aspire à une conception globale de l'homme. Pinochet n'écrit-U pas :

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ETA T MILITAIRE

1 7

« C'est la branche des sciences politiques qui, sur la base de la connaissance historique, économique, stratégique et poUtique, du passé et du présent, étudie l'ensemble de la vie humaine organisée sur un espace terrestre afin d'obtenir dans l'avenir le bien-être du peuple».

Golbery est moins ambitieux lorsqu'après avoir exposé en de nombreuses pages les concepts de l'Ecole française et allemande, et franquiste, se contente de la définition suivante :

« C'est la discipline qui étudie comment la géographie et la distribution de l'espace imposent ou tcfut au moins suggèrent une poUtique déterminée d'État ».

La connotation nazie qui restait attachée à ce concept de géopoUtique a été à l'origine du fait que les nord-américains l'aient écarté de leur vocabulair emiUtaire, dès les premières années de la seconde guerre mondiale. Il n'est d'aUleurs pas étonnant de constater que dans l'ensemble des numéros de la Military Review, la revue de l'Etat-Major américain, dont nous avons parcouru l'édition complète depuis 1945, aucun théoricien du Pentagone ne recourt à ce concept. Les seuls articles qui reprennent cette notion et la développent dans cette même revue sont tous signés par des officiers franquistes, salazaris- tes ou brésUiens. Ce qui n'empêche évidemment pas que les nord-américains possèdent une vision et une théorie géopolitique, aussi impériale dans' la réaUté que la prussienne : ceUe qui habite par exemple leur doctrine du destin manif este de la nation américaine. D'autre part, le concept .créé par Nicholas Spyk- man (9) et dont s'inspirent les brésiUens pour légitimer l'interdépendance au profit des Etats-Unis, celui de défense hémisphérique, base du système multi latéral de défense du continent américain, relève d'une vision stratégique très proche des considérations de la géopoUtique. Notons que c'est dans le cadre de cette notion de géopoUtique et de son corrélat de géostratégie, qu'est analysé par les officiers du Cône Sud l'antago nismecentral entre l'Est et l'Ouest, le communisme et la civiUsation chrétien ne.On s'en doute, c'est aussi cette notion qui assied les prétentions sous-im-

périaUstes de Brasilia, qui invoque « le destin manifeste

par la nature même sur la carte de l'Atlantique Sud » (Golbery). «

La seconde composante de la doctrine de sécurité nationale recueille l'expérience de l'Etat impériaUste américain. Le premier Etat de sécurité na

tionale

de la seconde guerre mondiale. Son émanation légale sera le National Securi-,

ty Act de 1947. Pour empêcher une démobilisation qui risquait de renouer

avec la situation de crise des années d'avant-guerre, et non pas pour affronter

les menaces d'un troisième conflit mondial déclenché par Staline

cette époque le gouvernement a voulu le faire croire, le complexe industrialo- miUtaire décide de maintenir la haute pression atteinte par la mobiUsation ex-? ceptionneUe de la guerre (10).

inaliénable

tracé

a été en effet celui que les Etats-Unis ont instauré chez eux, à la fin

comme à

18

ARMAND MATTELART

Le « National Security Act » vint légitimer les institutions du temps de guerre et instaura leurs priorités comme priorités de l'état de paix. Dans son préambule, ce « National Security Act » présentait sa finaUté :

« permettre un programme intégré pour la sécurité future des États-Unis ; permettre

l'établissement de poUtiques et de mesures intégrées

nales

».

relatives à la sécurité natio

James Ferrestal, alors Secrétaire de la Navy, en précisait le sens devant le Sénat américain :

la coordination des trois branches des Froces Armées, et, ce

« Cette loi permet

qui me semble plus important encore, l'intégration de la politique extérieure avec la poUtique nationale, l'intégration de notre économie civile avec les obligations mUit

aires ; eUe permet

science appliquée » (1 1).

une avance continuelle dans le domaine de la recherche et de la

L'acte établissait le ConseU de Sécurité Nationale (« National Security

CouncU ») et l'Agence Centrale de Renseignements (CIA), deux organismes qu'U plaçait au-dessus des pouvoirs traditionnels. Si dans la poUtique intérieure, le Congrès et la Cour Suprême parvenaient à maintenir certaines de leurs pré rogatives constitutionnelles, en ce qui concernait la politique de défense et la poUtique extérieure, la CIA et le ConseU de Sécurité Nationale bénéficiaient d'une prépondérance quasi-exclusive. C'est à cette époque que seront jetées les bases de la collaboration permanente entre les grandes entreprises privées et le Pentagone, entre la production industrieUe et la recherche mUitaire» entre la recherche universitaire et les recherches nécessaires à la Sécurité Nationale. Chaque année, les contrats de recherches ou les contrats de fournitures octro yéspar le Pentagone institutionnaUseront cette coopération continue. Des co

mités

armées assureront la planification de la demande miUtaire et de la réponse civi le.L'existence de la CIA introduit et légitime dans les pratiques d'Etat, la pra

tique

nationale pour protéger le flux industrie-establishment militaire. La législation qui précise les missions assignées à la CIA s'exportera plus tard dans les décrets qui institueront les services de renseignements, rattachés directement au ConseU de Sécurité, vers l'Etat mUitaire latino-américain. C'est dans ce contexte de sécurité nationale que sont nées dans la métro poleles premières lois anti-communistes, à l'époque de Me Carthy. Ce sont par exemple les règlements qui permettent de contrôler la loyauté des fonctionnair es,en stipulant le Ucenciement de l'employé « au nom des intérêts de la sécurité nationale » ; ceux qui répriment « la propagande qui consciem mentet volontairement appelle au renversement du gouvernement fédé ralpar la violence et la force » ; c'est 1' « internal Security Act » de 1950,

de Uaison permanente entre les fabricants de la technologie et les forces

du secret et de la surveUlance, Uée eUe-même aux nécessités de la sécurité

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MILITAIRE

19

qui tout en limitant les libertés d'association pour les organisations « commun isteset para-communistes », autorise le pouvoir exécutif à interner « toute personne dont on peut raisonnablement penser qu'eUe a commis des actes d'e spionnage ou de sabotage ». C'est enfin le « Communist Control Act » de 1 954 qui déclare l'illégalité de ce parti. Dans le préambule, l'ennemi est clairement identifié :

« U y a un vaste mouvement communiste révolutionnaire mondial qui essaye d'établir

une dictature communiste totalitaire dans le monde et il n'appartient plus au Congrès de prendre les mesures appropriées pour reconnaître l'existence de cette conspiration mondiale et de tenter de l'empêcher d'atteindre ses buts ».

D'aucuns ont pu voir dans des phrases de ce type qui consacre la caducité relative du pouvoir législatif, la matrice de la doctrine de la Sécurité Nationale

(12).

Le rapport pubUé en 1976 par la commission d'enquête du Sénat des Ê- tats-Unis sur les activités des organismes de renseignements civils et mUitaires confirme ce que tout le monde savait déjà : l'ambiguité des concepts de base de ces législations d'exception. Plus particuUerement à propos de l'appUcation de la technologie électronique à la surveUlance des citoyens, on relève la confes sionsuivante :

«

curité

L'imprécision et la manipulation d'étiquettes telles que « sécurité nationale », « sé intérieure », « activités subversives », « intelligence avec l'ennemi » ont conduit

nationale », « sé intérieure », « activités subversives », « intelligence avec l'ennemi » ont

à une utilisation injustifiée de ces techniques. Fortes de ces étiquettes, les agences de

renseignements ont appliqué ces techniques d'intrusion délibérée à des individus et des organisations qui ne mettaient en aucun cas la sécurité nationale en danger. En l'absen cede normes précises et d'un contrôle efficace émanant d'une source extérieure, des citoyens américains ont été pris comme cibles sur le simple vu de leur protestation lé

gale

et de leur philosophie non conformiste ». (13)

*

La simple lecture des décrets de sécurité nationale émis par les dictatures mUitaires du Cône Sud montre l'élasticité de ces notions qui permettent aux héritiers de Hobbes de faire de tout citoyen un suspect, de prime abord, l'hom me,un loup pour l'homme selon l'expression du maître. Le remaniement récent de la CIA confié à un super-chef, un amiral, qui se solde par une centralisation accrue et une augmentation de la capacité de planifier l'ensemble des appareUs miUtaires et civUs, resserre les activités de ren seignements au profit de la rationaUté miUtaire. Ce remaniement au niveau des organismes de renseignements concorde d'aUleurs avec la restructuration de l'ensemble de l'appareU d'information de l'Empire américain, depuis les centres de recherches des sociétés multinationalesjusqu'aux organismes officiels de pros pection sur les données énergétiques. Cette réforme de la CIA s'est vue derniè rement reflétée dans certains pays du Cône Sud. Le ChiU, sous la pression de

20

ARMAND MATTELART

Carter et de sa nouveUe poUtique, a annoncé en août 1977 la suppression de la DINA. Les pouvoirs que cette dernière détenait reviennent aux services d'inteUigence des trois branches des forces armées. Ce nouveau pas vers la militarisation de l'appareU d'Etat, qui contribue à ôter le caractère d'arbi- trariété sanglante à la garde prétorienne de Pinochet, ouvre la voie à une répression plus technique, plus aseptisée. Mais paradoxalement, cette mesure est porteuse de conflits, "dans la mesure où des rivaUtés et des contradictions

traversent" Dans cesla différentsmétropole,corpsmêmede l'armée.si aujourd'hui les excès du Maccarthysme

ont été abrogés, le type d'appareU d'Etat qu'a patronné la sécurité nationale est toujours en place, comme le sont aussi les grands modèles de technologie de pointe dont la rationaUté a été marquée par les objectifs de la guerre. Et, comme nous le rappeUons aUleurs, U n'est pas étonnant de voir ces grandes technologies, comme les systèmes de sateUites tous usages, atterrir en tout premier Ueu dans les régimes où l'opposition est muselée : le BrésU, l'Iran et l'Indonésie qui, bien avant les démocraties Ubérales, se verront dotés d'une technologie de contrôle social d'avant-garde (14). Il ne faudrait pas oubUer non plus que ceux qui ont été les enfants de la guerre froide furent les comb attants des guerres du Sud-Est

4 - La guerre contre-révolutionnaire.

La troisième référence obUgée des miUtaires du cône Sud est la longue expérience de l'armée française en Algérie et en Indochine.

« L'armée française est pratiquement la seule à s'être trouvée face à face avec le communisme en action dans un vaste champ de bataiUe d'un style et d'une étendue sans précédent, inconnus jusqu'alors. Et cette expérience peut largement contribuer à ouvrir le débat sur la forme de la guerre future ».

C'est ce qu'écrivait dans la Revue de Défense Nationale, un ancien colonel d'Indochine, à la fin des années 50. Tous les américains sont d'accord sur ce point : dans les années 50, alors qu'on ne parlait qu'en termes de conflit nucléa ire,les miUtaires français furent les premiers à élaborer à travers leur pratique des guerres colonialistes une théorie de la lutte contre la subversion, la guerre révolutionnaire. Dans les revues d'analyse de 1' « US Army » de l'époque, on n'est donc point étonné de trouver sous la plume d'un assistant de Kissinger à l'Université d'Harvard cette exhortation faite « aux experts mUitaires U.S. les plus quaUfiées » de passer en revue « tous les enseignements laissés par l'expé rience française » (15). Les propos, les théories et les opérations menées par les colonels Godard* Trinquier, les deux « pacificateurs » de la casbah d'Alger et le colonel Lacheroy étaient passés au crible. Avant que l'équipe de Kennedy et de Me Namara, prévoyant l'essor des guerres de Ubération, ne reformule l'organisation du département de la Défense

IDÉOLOGIE, INFORMATION

ET ÉTAT MIUTAIRE

21

et ne recommande aux officiers de lire les classiques de la guerrilla pour mieux la combattre, les officiers français s'étaient déjà rompus aux doctrines du « pois son dans l'eau » de Mao. Comme l'écrira un Ueutnant-colonel de 1' « US Army » en 1967 ;

« Alors que la plupart des pays du monde étaient encore fixés sur les idées tradition

nellesde la guerre générale et de sa doctrine du talion (massive retaliation), les Franç ais étaient en train de se battre en Indochine contre l'héritage de Mao Tse Toung re pris par Ho Chi Minh, la guerre de « libération nationale », la révolution communist

Par contre les États-Unis se sont depuis très peu de temps seulement rendu

compte de la nature des guerres de libération. C'est seulement à partir du discours de Nikita Krouchtchev en janvier 1961 et de la réaction du Président Kennedy lors de sa réunion à Vienne avec ce dernier, qu'on a commencé à porter sérieusement attention à ces problèmes dans les plus hautes sphères du Gouvernement des États- Unis » (16).

e.«

Des sa parution en français aux Editions de la Table Ronde, l'ouvrage du Colonel Trinquier La guerre moderne, fera l'objet d'une traduction en anglais et sera pubUé par une maison Uée à l'époque aux organismes de renseignements du gouvernement américain (Praeger) (17). Il ne faudra pas attendre longtemps pour que ce classique de la lutte contre la subversion soit traduit en espagnol et pubUé à Buenos-Aires, où il deviendra le bréviaire des chasseurs de sorcières. Cette avance prise par les Français paraissait d'autant plus incroyable aux observateurs nord-américains que la nation du Nord avait inauguré ces formes de luttes irrégulières pour arracher son indépendance et que la lutte contre les Huks aux PhiUppines était encore une' expérience brûlante. Les analystes mUitaires du Pentagone parlaient bien des faits d'armes, des guerriUas en Bir

manie,

auquel d'aUleurs Trinquier fera référence, John E. Beebe, avait systématisé en 1955 sa récente campagne de guerriUa lors de la guerre de Corée (18).,» Trinquier définissait la subversion en ces termes :

en Grèce, mais un seul parmi eux, un ancien assistant de Me Arthur,

« Un ensemble d'actions de toutes natures (poUtiques, économiques, psychologiques,

armées, etc.» ) qui vise la prise du pouvoir et le remplacement du système étabU par un autre».

Assimilant d'aUleurs subversion et guerre moderne, U touchait de plein fouet la définition des nouveaux ennemis :

« Dans la guerre moderne, l'ennemi est autrement difficile à définir. Aucune fron

tière matérielle ne sépare les deux camps. La Umite entre amis et ennemis passe au sein même de la nation ; dans un même village, quelquefois dans une même famiUe. i C'est souvent une frontière idéologique, immatérielle, qui doit cependant être impé rativement fixée, si nous voulons atteindre sûrement notre adversaire et le vaincre ».<

22

ARMAND MATTELART

Tirant les leçons des échecs d'une armée équipée seulement pour la défen senationale, contre l'ennemi extérieur, Trinquier souUgne les nouveUes exigen cesqu'impUque dans la pratique de la guerre, la nouveUe nature de « l'assaU- lant, qui s'efforce d'exploiter les tensions internes du pays attaqué, les opposi tionspoUtiques, idéologiques, sociales, religieuses, et économiques ».

« Les écoles militaires enseignant les doctrines classiques de la guerre font état de fac

teurs

yens. U est par contre généralement fait abstraction d'un facteur qui est essentiel dans

de décisions plus ou moins nombreux : la mission, l'ennemi, le terrain, les mo

la conduite de la guerre moderne : c'est l'habitant

stricte hiérarchie ou souvent même par plusieurs hiérarchies parallèles est l'arme mai-

tresse de la guerre moderne ».

Le contrôle des masses par une

Cette masse qu'U faut raUier à la cause contre-révolutionnaire est amor phe. « Cette masse est à prendre »» disait Lacheroy, ancien chef des services ^d'action psychologique. « Comment la prendre ? ». Par la force ou par le lava gede cerveau. A côté du concept de guerre psychologique, concept dont la formation s'amorce dès la première guerre mondiale et qui prendra son essor théorique sous l'impulsion du national-sociaUsme et du behaviourisme, appar aît celui d'action psychologique. Dans les manuels d'instruction des armées occidentales (19), la guerre psychologique est d'abord définie de façon tauto- logique : « l'appUcation de la science de la psychologie à la conduite de la guer re». Et ensuite, de façon opérationnelle. Cest « le complément des armes physiques utUisées contre l'ennemi. Son objectif est de briser la volonté et la capacité de travaU et de lutte de l'adversaire en créant de nouvelles attitudes qui détruisent son moral. Cest la persuasion de l'ennemi par des moyens non- violents, l'usage de la propagande ». Propagande qui, à son tour, est définie comme « l'utilisation systématiquement planifiée et organisée de toute forme de communication, en vue d'affecter les modes de sentir, de penser et d'agir d'un groupe d'individus, dans une certaine direction, pour un propos donné ». Les psychologues miUtaires distinguent cinq sortes de propagande :

overt-propaganda (dont on reconnaît la source) ; covert-propaganda (dont on dissimule la source et qui est camouflée de teUe façon qu'on croit qu'eUe pro

vient

long terme et cherchent à toucher toute la population) ; tactical propaganda (qui s'adresse à un groupe particuUer d'individus et pour un propos défini et précis) ; counter-propaganda (qui combat et neutralise l'effet de la propa gande de l'ennemi). Les Nazis furent les premiers à utUiser la guerre psychologique, la guerre avec des armes inteUectueUes selon le terme de Hitler qui consacra dans Mein Kampf de nombreuses pages à ce concept, pour conformer les esprits de leur propre population. Dans les autres armées occidentales, la guerre psychologi quea été traditionneUement conçue pour affronter l'ennemi extérieur, à tel point que les chartes de constitution des organismes de propagande du gouver-

de l'ennemi) ; strategic-propaganda (dont les objectifs sont généraux à

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

23

nement américain, « US Information Agency » (USIA) entre autres, spécifient qu'il s'agit de services extérieurs au territoire national. Les manuels de guerre psychologique mentionnent bien la nécessité de travaUler les populations al- Uées et baptise même cette forme d'action du nom d' « opération de consoU- dation » (consolidation opérations). Mais, dans la pratique, ces actions ont eu en général un caractère purement superstructurel et ont été, en fait, un combat d'arrière-garde par rapport au travaU effectué vis-à-vis de l'ennemi extérieur. Il faudra attendre la « vietnamisation » des guerres asiatiques pour voir se

modifier

l'approche classique des miUtaires U.S. à l'égard des populations civiles (20). Dans la nouveUe perspective des officiers français, U s'agit de transformer ce combat d'arrière-garde en un combat d'avant-garde. L'action psychologique pose la question globale du contrôle idéologique des populations « amies » ou en état de neutraUté, et essayent de rendre leur approche scientifique. L'action psychologique est une véritable doctrine de la « pacification », terme que les théoriciens du Pentagone reprendront aux français pour l'appUquer de la façon que l'on sait au Vietnam dans leurs opérations Phénix. Trois éléments nouveaux apparaissent dans cette nouveUe forme de guerre psychologique dirigée contre l'ennemi et l'ami intérieurs. D'abord, les transferts de population, dont les premières expériences massives furent tentées par les britanniques avec succès

contre les guerrillas en Malaisie, et leur installation dans des villages quadrillés,

« compartimentés, assainis » selon le mot du Général Massu qui les justifie com

sous l'influence des anthropologues de la contre-insurrection

meune protection contre « la minorité de hors-là-loi qui font régner la terreur

et imposent leur volonté à l'immense majorité des bons citoyens ». En Algérie, cette structure de contrôle territorial et administratif, en fonction de la sécurité intérieure, a permis le déplacement de 1 miUion et demi à 2 millions de person nes.Second élément nouveau, la systématisation de l'endoctrinement politique de la population. Il est reconnu que ceux qui s'enrôlèrent avec le plus de viru lence dans cette voie furent les officiers qui passèrent de long mois de captivité dans les camps de prisonniers du Viet Minh et y suivirent les cours de ré-éduca tion.Séduits en même temps que démontés par la pratique militante de leurs adversaires, tout comme Hitler l'avait été par les révolutionnaires russes, Us tentèrent *d'en détourner le sens. Pour mettre au point cette partie de l'action psychologique, appel fut fait aux nombreuses théories d'approche des foules, dont les plus importantes furent ceUe de Goebbels, Hitler, Gustave Le Bon, et Tchakhotine. De nombreuse officiers furent envoyés après Dien Bien Phu pour préparer des certificats de psychologie et de sociologie dans les universités, alors qu'à l'époque les anthropologues du Pentagone étaient encore loin d'imaginer leur science future de la contre-insurrection, qui verra le jour dans les années 65. Des compagnies de hauts-parleurs et tracts furent chargées d'appUquer les enseignements de ces maîtres à penser. Un hebdomadaire de l'armée, « Le Bled » (350.000 exemplaires) luttait contre la propagande défaitiste venant de la mé

tropole

et enfin des corps spéciaUsés paramUitaires (SAS, Section Âdministrati-

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ARMAND MATTELART

ve SpéçiaUsée et S AU, Section Administrative Urbaine), tout en construisant des écoles, des dispensaires et distribuant des aliments ou une assistance techni que,essayaient de raUier la population locale. Troisième élément : pour la première fois l'usage de la torture est systé matisé dans une théorie globale de l'information. La torture (Trinquier consa creun chapitre éloquent à la nécessité de cette pratique) n'est pas seulement considérée comme un moyen d'obtenir l'information à tout prix sur les réseaux clandestins, mais comme un moyen de détruire dans chaque individu tombé, le sens de la soUdarité avec une organisation et une coUectivité. Les principaux théoriciens de la guerre moderne et de la lutte contre la subversion seront finalement laissés pour compte par les circonstances ultérieu resdu conflit algérien. Après le coup d'Alger du 22 avril 1961, nombre d'entre eux se retrouveront dans le mouvement d'extrême-droite OAS puis en exU, au Katanga, ou plus tard, en Argentine, où les groupes paramilitaires leur ont don nél'occasion de poursuivre leurs idées. On comprend mieux la portée de la mise en garde qu'ont récemment fait trois généraux français au Général Videla, con tre les « méthodes peu conformes aux traditions miUtaires », lorsqu'on sait que les manuels de contre-guerrilla les plus populaires dans cette armée argentine sont précisément ceux du Colonel Trinquier et consorts.

« Nous savons, écrivent-ils, pour avoir nous-mêmes connu de douloureuses expériences

qu'on qualifie parfois de subversion ce qui n'est que divergence politique, normale dans une démocratie. Nous savons que de teUes luttes peuvent conduire à utiliser des méthodes peu conformes aux traditions et aux méthodes mUitaires. Des citoyens sont alors enlevés et disparaissent ; d'autres sont longuement incarcérés, sans être ni con damnés ni inculpés d'aucun déUt ; certains sont torturés ; des familles de prisonniers ignorent le lieu de leur détention » (21).

Les officiers du Pentagone n'ont pas été sans soupçonner le défi que la stratégie proposée dans le secteur fascisant de l'armée française pour réduire l'ennemi intérieur entraînait sur le plan de la relation armée-Etat : les mUitair esrevendiquaient le rôle principal dans toutes les étapes de la lutte. Les amér icains ne manquèrent certes pas de tirer de la théorie et de la pratique de la guerre moderne des enseignements substantiels. Ce n'était pas pour rien que les contributions US à l'effort miUtaire français en Indochine s'étaient enlevées à plus de deux milliards et demi de dollars, ce qui représentait 80% du coût de la guerre (22). Mais Us manifestèrent clairement leurs réserves :

« U est Significatif qu'à travers les Empires, les RépubUques, les restaurations, les gouvernements qui se succédèrent, l'armée soit restée loyale à la France. L'armée française a évité la politique et a été généralement respectueuse du gouvernement et n'a jamais été disposée à engager une action contre ce dernier. La guerre révo

lutionnaire, telle qu'eUe a été comprise, a mis en question l'essence même de la pro-"

fession [

mocratie libérale. Les forces armées peuvent parfaitement combattre les effets de la

] C'est une méthode qui met directement en danger la structure de la dé

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

25

subversion mais dans une démocratie, il n'appartient pas à la force miUtaire d'être l'

agent

qui s'attaque aux causes de la subversion » (23).

Ce qu'Us n'admettaient donc pas qu'on inscrive noir sur blanc était que l'armée cesse d'être « la grande muette ».

A travers des voies différentes, Us arrivèrent cependant au même résultat.

Refusant la stratégie du manifeste et des appels ouvers à la sédition, prônée par les officiers d'extrême-droite d'Alger, l'Etat-Major américain préféra choisir des voies plus cohérentes avec une tradition de passage en douce à la militarisation de l'Etat si bien Ulustrée par le « National Security Act ».

4 - L'action civique.

Le cheminement des Forces Armées en Amérique Latine, et dans beau coup de nations du Tiers-Monde, vers l'instauration d'États' miUtaires ne s'est donc pas effectué sans phases intermédiaires. Avant que ces armées ne se con vertissent en forces dfoccupation de leurs propres territoires, le Pentagone, à travers les nombreux plans d'assistance technique et idéologique, leur a d'abord proposé d'autres formes de participation au développement de leur pays. La théorie et la pratique de la guerre moderne à la française souffrait, selon les analystes du Pentagone, des Umites que lui avait imposé le cadre colo nial dans lequel s'étaient déroulés les affrontements indochinois et algériens.

« Ce qui complique le problème de la lutte contre la guerre révolutionnaire, écrivait l'un d'entre eux, c'est que dans le monde actuel la plupart des guerres de ce genre seront menées à l'intérieur des frontières d'un autre État souverain. Les Français avaient l'avantage d'être dans la position d'un pouvoir colonial ; ils avaient un accès direct au terrain et un contrôle plus ou moins grand sur l'administration. Le problème auquel nous serons de plus en plus confrontés sera de résoudre comment venir à l'aide de ces gouvernements qui luttent contre l'insurrection sans paraître nous immiscer

dans les affaires intérieures. U faut dire qu'en ce moment l'institution miUtaire US est

en train ae se pencher sur cette question et est à la recherche d'une doctrine et d'une théorie sur ce point » (24).

Le problème consistait à redéfinir et à justifier un mode d'intervention, inconnu jusqu'alors, dans un contexte néo-colonial qui marquait les rapports des pays du Tiers-Monde avec les Etats-Unis. Cette « doctrine » et cette « théor ie » se construiront au rythme des événements qui marqueront la décennie 60-70. EUes prépareront cette situation extrême de l'Etat miUtaire, où les for ces armées dites nationales se convertiront en troupes d'occupation de leur pro pre territoire. En 1960, commence l'ère de l'AUiance pour le Progrès. Pour répondre au défi cubain, Washington abandonne sa ligne de soutien aux dictatures tradi- tionneUes et mise sur des réformes modérées. Le régime de Frei en sera sur le tard la vitrine. Avec cette politique de nouveUe frontière de Kennedy, pénètrent

.26

ARMAND MATTELART

l'idéologie et la pratique du développement communautaire : Ugne de masse

des partis des classes moyennes, U s'agissait de faire participer la population

à son propre développement. Au niveau de la production, au niveau de l'o

rganisation

de quartiers mettront en appUcation des plans de mobiUsation nationale. Dans cette perspective, l'armée avait, elle aussi, une mission à rempUr : sor tir de ses casernes pour, dans le cadre renouvelé de la démocratie Ubérale, s'associer aux tâches concrètes du développement national. Un terme, s inon un concept, né dans les années cinquante au cours de la lutte contre les Huks aux PhiUppines, sera repris pour décrire ce nouveau rôle des forces aimées '.l'action civique. Dès 1961, l'équipe de Kennedy donne le feu vert au Pentagone pour lancer les premiers programmes d'assistance sur ce plan aux forces armées des pays du Tiers-Monde. Le concept d'action civique est étrenné à l'occasion

de la seconde conférence inter-américaine des armées, qui se tiendra à Panama.

U sera endossé par le Congrès qui le reprendra dans le « Foreign Assistance

Act » de 1961. En 1962, le département de la Défense lui donne droit de cité dans son glossaire et lui donne la signification suivante : .

des loisirs, des coopératives, des centres de mères, des comités

« L'utilisation des forces armées du lieu dans des projets utiles à la population locale

sur tous les plans, aussi bien l'éducation, l'entraînement, les travaux pubUcs, l'agricul ture,le transport, les communications, la santé pubUque et autres secteurs qui contri buent au développement économique et social, et qui servirait à améliorer aussi le rapport des forces armées avec la population » (25).

Cette forme de lutte préventive contre la subversion à travers l'action ci- * vique ou son synonyme (l'usage pacifique des forces armées) n'aura pas l'occa sionde se dérouler dans le cadre idyUique qu'avait escompté Kennedy. L'appar itionde foyers de guerriUas en accélérera l'appUcation mais dévoilera du même

coup son caractère d'appui logistique à la guerre contre-révolutionnaire. En 1967, le général péruvien Edgardo Mercado Jarrin théorisait sur son expérience

de lutte contre les guerriUas dans son pays :

« La lutte contre l'insurrection a imposé aux forces armées d'Amérique Latine une

nouvelle fonction d'assistance au développement national. En plus du rôle traditionnel de défense, les forces armées peuvent participer à la construction de Ugnes de commun ication et coopérer à des travaux d'aménagement. Grâce à l'entraînement et à l'in struction reçus dans les casernes mUitaires, ils peuvent suppléer au manque de main- d'uvre qualifiée et aider à créer un bon climat psychologique pour la réception de cet « environnement technique » dont ces pays ont besoin pour se développer. Cette nouveUe fonction des forces armées les a fait sortir du confinement dans les casernes où elles étaient restées enfermées pendant des décennies pour avoir un contact de plus en plus approfondi avec les problèmes socio-économiques du pays et centrer leur atten tionsur le front intérieur ». (26)

Le général devenait après le coup d'Etat qui renversa le Président constitu tionnelBelaunde, le ministre des affaires étrangères du gouvernement militaire

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MILITAIRE

27

qui commençait à instaurer une version progressiste de l'Etat miUtaire, expé rience qui durera jusqu'en 1976. La lutte contre la guerriUa avait convaincu les miUtaires de l'incapacité des poUticiens. En 1967, l'article de ce même gé néral péruvien avait des accents prémonitoires :

« Dans la bataille contre l'insurrection communiste, les considérations politiques

l'emportent sur les considérations mUitaires [

ques et la stratégie miUtaire débouche souvent sur des positions antagoniques et crée des tensions qui vont au détriment de l'unité qui doit exister entre les deux » .

] Le rapport entre les aspects poUti

A cette date, le premier Etat miUtaire de l'Amérique Latine, le Bré6U était

bien au-delà de cette action civique, et la pourfendait auprès de ses collègues latino-américains :

« La doctrine sur la prétendue inutilité des armées est tellement persuasive que beau coup d'entre nous, comme doutant de notre destin, ne pouvons justifier notre rôle, comme si nous n'étions déjà plus indispensables à la sécurité de nos nations. C'est, je crois, une des raisons pour laquelle nous essayons de mettre l'accent sur ce qu'on a convenu d'appeler « l'action civique », pas toujours sincère, et bien souvent faite pour déguiser ou compenser ce que nous devons réeUement fake » (extrait du discours pro noncé par le colonel Octavio Costa, le 3 novembre 1966, à la Conférence des armées américaines à Buenos-Aires).

Les sociologues et les anthropologues du Pentagone avaient-Us également prévu que cette action civique n'était en fait qu'un pas tactique qui devait me ner progressivement l'institution miUtaire au pouvoir ? Toujours est-U que dès

1961, Us commencèrent à forger une théorie propre à ménager le passage d'une utilisation civique et pacifique à une utilisation miUtaire, d'une association aux tâches d'un gouvernement civU à l'intervention directe des forces armées dans l'appareU d'Etat. Ainsi naîtra la théorie du mUitaire-constructeur-de-nation,

(military nationbuïlding). « Nationbuïlding

désigne le processus social ou les processus à travers lesquels une conscience nationale apparaît dans certains groupes qui, à travers une structure sociale plus ou moins institutionnaUsée, font tout pour obtenir l'autonomie poUtique de leur société » (27). Dans les vues des sociologues miUtaires, l'armée était toute désignée pour être ce groupe privUégie sur le plan de la conscience natio nale. La capacité professionneUe, l'équipement, la main-d'uvre, ses systèmes de sanctions, ses modèles d'émulation faisaient de l'armée une constructrice de nation. La même année où fut lancée la notion d'action civique, le sociologue américain Lucien Pye inaugurait pour le Pentagone une série d'études, qui s'ou vrait sur un préambule : « On a besoin d'une recherche systématique des potent ialités qu'ont les institutions mUitaires pour guider le développement économi queet pour prendre part à l'administration des poUtiques nationales » (28). Un an après, dans une anthologie de textes au caractère pionnier (The role of

est un terme métaphorique qui

28

ARMAND MATTELART

the militaries in underdeveloped countries), un autre sociologue J.J. Johnson écrivait :

« U y a quelques années, il était généralement admis que l'avenir des nouveUes nations

serait largement déterminé par les activités de leurs intellectuels occidentalisés, leurs

bureaucrates à tendance socialiste, leurs partis nationaUstes au pouvoir, ou encore leurs partis communistes menaçants. U serait venu à l'idée de bien peu de chercheurs intéres sésaux pays sous-développés que les militaires pouvaient devenir le groupe décisif dans la détermination du destin de la nation. Maintenant que les miUtaires sont devenus un élément clef dans la prise des décisions d'au moins huit des pays d'Afrique et d'Asie, nous nous trouvons confrontés à l'absence de recherches universitaires sur le rôle des miUtaires dans le développement poUtique des nouveaux États ».

La base qui légitimera la doctrine du destin manifeste de l'institution miUt aire, / 'élite technocratique selon Golbery, était en train de se constituer. La pente vers les régimes militaires modernes était amorcée.

5 - Un Etat au service des multinationales.

La doctrine de la Sécurité Nationale ne fait, à l'instar de toute idéologie, que rationahser un processus réel, et traduit le changement qui est en train de s'opérer dans le modèle d'existence et d'expansion du capital dans ces pays. L'Etat miUtaire surgit comme nécessité pour résoudre la crise globale qui affec teces sociétés, la crise de l'Etat populiste, celle de ses alUances de classe et ceUe de son mode de développement. Dans les années 30, pour conjurer la crise mond iale, les pays latino-américains s'engagent dans un processus d'industrialisa tion,en substituant les importations. Substitution toute relative puisque U faut de toute façon continuer dans la plupart des cas à importer les machines qui fabriquent sur place les tissus, les produits électriques et autres objets de con sommation. Ce processus contribua à l'essor d'une bourgeoisie industrielle et, corrélativement, à celui du prolétariat. L'Etat popuUste naquit de la nécessité qu'avait la bourgeoisie industrielle de s'appuyer sur les secteurs ouvriers et paysans pour soustraire à l'ohgarchie latifundiste et commerciale le contrôle hégémonique de l'appareU d'Etat. Au long de trois décennies, c'est au nom de cette alliance de classes que des gouvernements dits de classes moyennes se succéderont pour gérer l'État popuUste. Dans les années 60, la pénétration massive des formes multinationales, amorcée dès la fin de la guerre de Corée, qui déclenche un processus de mono- poUsation et de dénationalisation des économies locales, change profondément les conditions qui avaient présidé à la formation de ces aUiances. L'industrie se divisQ et une fraction seulement de la bourgeoisie, ceUe qui est liée au capi talextérieur, peut s'adapter à cette nouvelle dynamique. La lutte entre deux modèles d'accumulation du capital et entre les fractions de la bourgeoisie qui y correspondent, à savoir le modèle du grand capital monopoUste international et l'ancien modèle tourné vers le marché intérieur, s'accentue. Ce sont ces con tradictions à l'intérieur de la classe dominante qui ont facihté, par exemple au

IDÉOLOGIE, INFORMA TION ET ÊTA T MIUTAIRE

29

ChUi, l'avènement d'un régime populaire, dont le projet était d'offrir une solu tion de remplacement à cette crise d'hégémonie. En effet, ce sont ces disputes inter-bourgeoises, produit de la radicaUsation de la lutte de classes sous le r

éformisme

de Frei, qui expUquent que la bourgeoisie, désunie, présente deux

candidats face à AUende en 1970. La reconstitution de l'unité de classe et la

formation d'un seul bloc social après les élections qui mirent AUende au pouv oir, se refera dans l'opposition à ce dernier, sous la conduite des corporation* patronales de la grande bourgeoisie et de l'impériaUsme, et avec le renfort et le rempart de la petite bourgeoisie. Le régime populaire chihen ne sut donner de réponse à cette crise du système de domination bourgeoise. Le coup d'État vint consacrer le modèle monopoUste comme l'alternative, inéluctable, devant l'incapacité de l'unité populaire à installer l'hégémonie de la classe ouvrière pour résoudre la crise. Une crise que d'aUleurs aucune des fractions de la bour geoisie ne pouvait dépasser en conservant intacts les mécanismes traditionnels de la démocratie. L'intervention des forces armées suppléa à cette impuissance. L'institution miUtaire, en imposant ses forces d'organisation du pouvoir, se transforma en véritable parti de la classe dominante (29), trop contente de pou voir ainsi renouer avec l'expansion du capital. Le modèle de production et de réalisation de la plus-value que favorise l'É tat miUtaire met en uvre la stratégie du grand capital international et résoud

la crise d'hégémonie en sa faveur. La fraction de la bourgeoisie étroitement s

ubordonnée à ce grand capital international en tire un avantage direct. Les autres fractions de cette classe tentent, tant bien que mal, de s'adapter et de profiter de la situation exceptionneUe pour l'extraction de la plus-value. Ces dernières, sachant trop bien qu'U n'y a plus de place pour le modèle ancien, ne contestent donc pas sur le fond, le modèle implanté par la dictature, mais la manière dont

U est appUqué. L'intronisation de l'Etat miUtaire qui consacre l'hégémonie du

projet monopoUste, ne balaies pas nécessairement les contradictions et les dispu-, tes entre fractions de la bourgeoisie. Ces contradictions déterminent d'aUleurs

le seul espace restreint où se Uvre encore ouvertement une lutte politique.

L'Etat d'exception garantit les conditions de pénétration du capital étran geret ceUes d'une économie orientée vers l'extérieur. Les mesures qui ouvrent les portes de l'économie nationale aux firmes multinationales sont multiples et souvent prises au détriment des accords antérieurs souscrits par les marchés communs du continent : élimination des barrières douanières, tarifs préférent iels,privUèges pour le rapatriement des bénéfices, paiement de lourdes indemn isations. La miUtarisation de l'Etat permet la surexploitation des travaUleurs' en fixant des critères de rentabiUté incomparablement plus élevés que dans les conditions normales d'un État démocratico-Ubéral (30). La Uquidation des syndicats vise à réduire toute pression qui conduirait à la baisse du taux de prof itde ces firmes. - L'abandon d'un modèle de production tourné vers le marché intérieur au profit d'une économie orientée vers l'exportation trouve son expression la plus

30

ARMAND MATTELART

frappante dans l'évolution de la finale chUienne de l'entreprise électronique RCA (Radio Corporation of America). Lors de la récession des années 30, en même temps d'aUleurs que des firmes comme 1TTT et la General Electric, la

RCA instaUe avec l'aide de l'État la première fabrique d'appareUs électriques,

pour produire sur place ce qu'auparavant ses usines

métropoUtaines exportaient vers le Chili. En 1 97 1 , l'Unité Populaire nationalise,

avec l'accord de la maison-mère, la finale de la RCA. En 1975, la dictature mi

radios, phonographes, etc

vend la totaUté des actions de l'entreprise à une firme multinationale

américano-brésiUenne, laqueUe, alors que le ChUi n'a pas encore de réseaux de télévision en couleurs, fabrique pour l'exportation massive ces téléviseurs coul .

eur.

Utaire

Ce nouveau modèle de production, qui détruit les bases structurelles du régime économique antérieur, est celui qu'après les généraux chUiens ont égal ement adopté les généraux argentins. Et c'est également celui qu'essaient de mett

re en place,

avec le handicap d'une industriaUsation moins avancée, l'Uruguay

et la BoUvie. Le BrésU qui ne rompit pas en 1 964 avec le modèle antérieur tour névers un marché interne qui, même s'il n'englobe que 20% de la population, n'en est pas moins composé de vingt mUlions d'individus, fera appel aux socié tésmultinationales qui dénationaliseront son économie pour parfaire ce mode d'accumulation. Ce n'est qu'après 1970 lorsque le modèle donnera des signes d'essoufflement, que le mythe du « miracle brésUien » se dégonflera au rythme de saturation de la demande interne, que la dictature militaire essaiera de faire coexister une poUtique tournée vers le marché intérieur, mais aussi vers l'expor tation. L'adoption d'un nouveau modèle d'accumulation du capital bouleverse également à la longue la structure de classes de ces sociétés, paupérisant aussi bien le prolétariat et le paysannat que d'amples secteurs de la petite bourgeois ie. La rupture dans la structure sociale et dans le modèle de développement économique est parfaitement Ulustrée par le problème que pose aux mass me dia cette partie du « pouvoir psychosocial » national selon Golbery le pas sage d'une économie tournée vers le marché interne à une économie d'expor tationqui se confond, pour la grande majorité des consommateurs, avec une économie de récession. La culture de masse, portée aussi bien par la radio que par la presse ou la télévision, a été parfaitement cohérente dans la dernière décennie avec la montée des classes moyennes et leur accession à la société dite de consommation. Aujourd'hui le décalage est flagrant entre cette supers tructure plaquée à la télévision ou au cinéma, et la place vide laissée dans l'e space social par ces classes. Un exUé uruguayen exprimait dernièrement ce leur reen disant que dans son pays subsistaient des messages pubUcitaires faits pour les classes moyennes, alors qu'U n'y a plus de classes moyennes dans cette con trée d'Amérique Latine. N'est-ce pas sensiblement la même récession, la même régression qui s'exprime au BrésU à travers le succès accru des feuUletons mé lodramatiques de télévision, fabriqués sur place, dont l'audience dépasse de loin ceUe des programmes importés des Etats-Unis.

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

. 31

Dans le domaine de l'éducation, la poUtique de sélection des élèves reflète de manière directe l'enjeu des plans économiques de la dictature miUtaire et

les alliances qu'Us sous-tendent. Au Chili, par exemple, la Junte a décrété une restriction draconienne des subsides aux Universités. Jusqu'en 1973, un ensemb lede réformes avait permis aux enfants des famiUes de la petite bourgeoisie d'améUorer leur position sociale en leur permettant l'accès à l'enseignement supérieur. Désormais, les étudiants devront financer leurs études et, fait rad icalement nouveau, une partie du budget universitaire dépendra des accords qui pourront être passés entre les facultés et l'entreprise privée. Une autre mesure destinée à transformer le tissu social des sociétés soumises aux Etats mUitaires est Fimport-export de population. L'ostracisme des oppos ants, les transferts intérieurs de population sur le territoire national pour mieux assurer le quadrillage et mieux désorganiser de possibles foyers de sub

version,

la stérUisation des masses prolétariennes, et surtout rimmigration ra

ciste des colons de l'Apartheid, rompus au discours anti-communiste, comme on l'a vu dernièrement en Bolivie, en Argentine et en Uruguay, se rattachent à une même volonté stratégique de suppression de Vennemi intérieur. Détruire

les couches sociales qui ont mis en crise le modèle capitaUste antérieur, décou perau nouveau modèle d'accumulation, une population sur mesure* sont les objectifs qui orientent en définitive la poUtique « démographique » de ces r

égimes

,

6 - Fascisme et dictatures miUtaires.

L'Etat miUtaire latino-américain nous met en présence de régimes qui rap- peUent les fascismes européens, n'en époiisent-Us pas les pratiques, maisqui s'en séparent profondément de par leur nature.» Ils sont en effet construits sur des aUiances de classes fondamentalement différentes qui leur aUènent les plus

vastes secteurs de la population et leur interdisent de se constituer une base so ciale. Dans la petite bourgeoisie, seul le secteur moderne, relativement restreint, subordonné aux monopoles, est d'emplée acquis au régime. La situation du pro

létariat

magne, à l'aube du fascisme. Hitler et Mussolini trouvèrent un mouvement ou vrier décontenancé et en déroute. Il était, en revanche, en pleine expansion, lorsque les militaires latino-américains réalisèrent leur putsh. En outre, U fau drait préciser que l'assaut au pouvoir par les partis fascistes aUemand et italien se fit « de l'extérieur » de l'appareU d'Etat tandis que la prise du pouvoir par les mUitaires se fit « de l'intérieur » de cet appareU, à partir de la position privUé- giée qu'ils occupaient dans cet Etat. La faiblesse des aUiances introduit une contradiction de plus dans les pro jets nationaux des Etats mUitaires. Les déclarations de principes ou les ébauches de nouveUe constitution de la Junte chUienne par exemple sont des modèles d'organisation fasciste des relations sociales ; la société qui s'y trouve proposée

est, quant à eUe, fort différente de ce qu'eUe était en Italie et en AUe-

32

ARMAND MATTELART

est composée d'une myriade de relais de contrôle qui assurent à partir des organisations de base la communication entre le pouvoir central, les quart iers, l'entreprise, les corporations professionneUes, les associations de fem mes et de jeunes. Mais U n'est besoin que d'évoquer les tensions qui ont surgi à propos du modèle du développement économique entre les corporations de la petite bourgeoisie, ceUes qui comme les camioneurs et les petits commer-. çants, sont descendues dans la rue pour renverser Allende, et les grandes corpo

rations patronales, seules interlocutrices valables pour la dictature, pour être vite persuadé de l'utopie de ce projet (31). Trois ans à peine après la Déclaration de Principes de la Junte, beaucoup

de propositions de la dictature paraissaient déjà surannées. La nouvelle idéologies.' société devait être une société dépoUtisée où la technique remplacerait les Sans fixer de terme au laps de temps pendant lequel les forces armées et les forces de l'ordre entendaient retenir le pouvoU* poUtique, la Junte proposait une nouveUe organisation du pouvoir social qui permettrait, selon eUe, à tra

vers

derne

la participation de tous les citoyens, de constituer une « démocratie mo ». Cette démocratie moderne quaUfiée de « démocratie organique », te

citoyens, de constituer une « démocratie mo ». Cette démocratie moderne quaUfiée de « démocratie organique

rme emprunté à l'État franquiste, ne peut s'obtenir qu'en dépoUtisant tous les organismes intermédiaires entre l'individu et l'État. Les corporations (gremios) constitueraient la base de ce nouveau pouvoU social, étant donné qu'eUes per mettaient la prétendue restauration de la technique et l'expulsion paraUèle de la poUtique :

« Dans une société moderne les corporations sont appelées à être les canaux de trans mission de l'apport technique nécessaire pour permettre au gouvernement de prendre

Dans un monde où les problèmes revêtent chaque jour davantage un

caractère technique et de moins en moins idéologique, la fonction de coopération en matière technique ouvre une nouvelle et ample perspective au corporatisme chilien ».

des décisions

On assistait donc au « crépuscule des idéologies », thèse d'aUleurs très chère aux conseUlers de la Junte issus de l'Opus Dei chilien. « Il faut techni- ciser la société et que la parole de ceux qui possèdent la connaissance l'emporte sur les consignes ». Ce leit-motiv valait tout autant pour les organisations des travaUleurs, les corps professionnels, le patronat et les étudiants, que pour les organisations à base territoriale, comme les municipaUtés. Ayant proclamé la fin des idéologies, la Junte ne pouvait que décréter la caducité de « toute conception qui suppose et fomente un antagonisme irréductible entre les clas- sesCsociales. L'intégration spiritueUe du pays sera le ciment qui permettra d'a

vancer

et, avec lui, le concept de prolétaire. Était également aboUe cette vieUle dicho tomie entre latifundistes et campesinos : on ne parlerait plus dorénavant que d'agriculteurs. U n'y aurait plus de prolétaires. Il n'y aurait plus que de futurs propriétaires. Trois ans ont suffi pour que l'opiniâtre réaUté des classes réduise à néant l'utopie corporatiste de la Junte.

vers le Progrès ». Le terme de classe se trouvait donc banni du langage

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

33

La différence sur le plan des aUiances de classe entre les fascismes euro péens et les dictatures militaires d'aujourd'hui, est sans doute la plus important e.Mais eUe n'est pas la seule. Contrairement au fascisme européen qui reflé tait les intérêts d'une bourgeoisie à la recherche d'une nouvelle répartition mondiale des marchés, les « projets nationaux » des Etats mUitaires s'inscri ventdans une situation de dépendance accrue vis-à-vis de la métropole. Nous touchons là la place des Etats mUitaires dans la stratégie impérîahste. Car ces régimes s'agencent dans le vaste redéploiement de l'économie capitaliste mondiale en plein cur de la crise. La fameuse interdépendance dont nous parlent les généraux brésUiens a un contenu concret dans la redis tribution de l'équUibre global des forces sur la planète. Pour faire face à la crise, a surgi une nouveUe division internationale du travaU, à l'intérieur du camp capitaUste. La formalisation de cette redéfinition des rapports de pou voU impériaUstes a été principalement le fait de la Commission Trilatérale. Pour éviter la concurrence sauvage des firmes des divers pays occidentaux, la straté gietrilatérale reconnaît au Japon et à l'Europe occidentale leurs zones d'in fluence propres, les consacrant comme impérialismes secondaires, avec un sta tut privUégie pour les régions et les pays sûrs comme l'Allemagne fédérale. Cette Commission,- estimant que ces démocraties Ubérales tendaient à devenir « i ngouvernables », et qu'eUes étaient notamment menacées par les intellectuels et les journaUstes, préconise le retour à des régimes d'autorité, pour juguler les « excès de la démocratie » (32). Sur le plan mondial, cette stratégie resserre les Uens entre" les pays capi taUstes avancés, pour fake face aux pressions du Tiers-Monde et éviter plus particuUerement que les pays exportateurs de pétrole ne concluent des ac cords séparés avec le Japon et l'Europe occidentale. La désolidarisation de ces pays paraît être un des objectifs souhaités. La stratégie trilatérale recon naîtau Japon et aux grands pays capitaUstes européens leurs zones d'influen cepropres, les consacrant comme impérialismes secondaires, avec un statut privUégie pour les régions et les pays sûrs comme l'AUemagne Fédérale. Un des indices les plus frappants de cette décentralisation peut être constaté par exemp ledans le rôle de plus en plus agressif que joue la France giscardienne dans la poUtique de gendarmerie capitaUste en Afrique (envoie de troupes au Shaba (Zaire), au Tchad, en Mauritanie, intervention à peine voUée dans les Comores). Cette promotion au rôle de gendarme pan-africain s'accompagne d'une offen siveredoublée, de ses firmes multinationales en direction des régimes néo-co loniaux de ce continent (marché des centrales nucléaires et de l'armement en Afrique du Sud, modernisation des télécommunications au Zaire, en Afrique occidentale). Il va sans dire qu'au cours de cette redistribution du pouvoir impérialiste, les contradictions secondaires entre les diverses métropoles ont tendance à s'aggraver. La poUtique de remodelage de l'industrie sidérurgique mondiale est venue le prouver récemment. Un autre aspect moins connu de la stratégie de la Trilatérale est son effort pour décentraUser la domination impérialiste des États-Unis. Il s'agit d'une part

34

ARMAND MATTELART

de créer des centres « sous-impérialistes » pour libérer les Etats-Unis de la fonction de gendarmes platétaires, qu'Us ont de plus en plus de difficultés à assumer. Ces centres régionaux sous-impériaUstes ont nom BrésU, Iran, Indonésie et Nigeria. En même temps que d'assurer la décentralisation éco

nomique à travers les sociétés multinationales, ces relais permettent à la puis sance américaine d'éviter d'intervenir directement pour contrôler poUtique- ment et mUitairement les pays qui intègrent ces zones, et qui doivent conti nuer à fournir leurs matières premières, à abriter les industries poUuantes, à orienter leurs économies vers le marché extérieur grâce au faible coût de leur main-d'uvre, inexorablement lié à une « stabUité » poUtique assurée par la répression. La nouveUe division internationale du travaU qui caractérise la restructu rationde l'appareU économique du capitalisme a pour effet d'accentuer les dif

férences

entre les divers pays du Tiers-Monde. (Un concept qui est en passe de

perdre la crédibUité déjà minime qu'U démontrait lorsqu'U fut lancé à partir des pays centraux au début des années 60. Les écarts se creusent laissant apparaître des quart au cinquième mondes). Au cours de ce processus de réorganisation, des pays comme le BrésU ou Israël se hissent au rang des producteurs de biens de production, et plus particuUerement d'armement ; Certains se spécialisent plus particuUerement dans l'exportation de produits agricoles, comme l'Argent ine,exportatrice de blé et de viande qui tente de faire fi de 30 ans de poUtique d'industrialisation basée sur la substitution des importations ; D'autres enfin doivent se contenter de leur rôle de sous-traitant en assemblant des biens de consommation manufacturés aUleurs. La décentralisation de l'hégémonie américaine signifie également que la bataUle idéologique se situe à un autre niveau. Relayée par les sous-impériaUs- mes qui dégage la métropole des tâches de répression directe, les Etats-Unis à travers le prophétisme moral de Carter adoptent la façade avenante de la social- démocratie et tentent de se redonner une légitimité, une vertu, une image s érieusement entamées par le Viet-Nam, Watergate et le coup de Santiago. Récu pérant à leur profit la question des droits de l'homme, ils délimitent les frontiè resentre lesqueUes débattre et contester les réaUtés des pays de l'Est. Le mythe de la « fin des idéologies » qui inspire si nettement l'équipe du nouveau Président rencontre ainsi le retour mystique de ceux qui s'enferment dans une critique de droite du marxisme. Le monopole de la défense des droits de l'hom meque les Etats-Unis réclament, leur permet de surcroit de verser au compte de leur crédibUité les critiques que leur adressent les pays du Cône Sud qui désire raient les voir revenu* au temps de la guerre froide.,

6 - Information et aUiances de classe. ,

Le manque d'un ample système d'aUiances de classes est particuUerement visible quand on examine les problèmes que pose aux dictatures mUitaires le

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

35

maniement des mass media. Ce domaine particuUer permet également de saisir comment le concept de guerre permanente, qui guide ces Etats, s'infiltre dans toutes les institutions. La nécessité de vaincre l'ennemi ouvrier et paysan et l'impossibUité de raUier la petite bourgeoisie dans son ensemble doublent les enjeux de la main mise sur les esprits. Une nouveUe réaUté s'impose, ceUe de la guerre psycholo gique.Au moyen d'un matraquage par le haut, elle tente de suppléer au man quede consensus à la base. L'examen des dépenses pubUcitaires du ChiU actuel apporte à cette thèse une preuve d'une clarté méridienne. En 1975, les agences de pubUcité étabUes

à Santiago ont déclaré un revenu brut qui multipUe par dix celui qu'elles per

cevaient deux ans auparavant. La plus grande agence de la capitale, Uée au journal El Mércurio, est passée de 274.000 doUars à plus de deux miUkms et demi en 1975, et approchait les trois milUons et demi en 1976 (33). On a as sisté, en outre, au retour en masse des fUiales des agences nord-américaines qui avaient préféré regagner la métropole sous le gouvernement populaire. C'est ainsi qu'est revenue s'instaUer à Santiago J. Walter Thompson qui avait quitté le ChUi en 1970, quand AUende monta au pouvoir. Autre indice du renforc ementde l'appareU de propagande, la multipUcation des enquêtes d'opinion pubUque de type GaUup dans un pays où U n'y a aucune « Uberté d'opinion ». Cette augmentation des dépenses publicitaires vient apporter un démenti aux économistes du système qui ont toujours associé la courbe ascendante des sorties et des rentrées pubUcitaires à une hausse des niveaux de vie de la popul ation ! Face à l'absence des grandes manifestations d'appui de masse et à l'im possibUité de renouveler le déploiement rituel des signes extérieurs de l'appa ratfasciste, les hauts parleurs de la propagande rempUssent du bruit des slogans la béance de l'adhésion. Ces campagnes, situées sous le signe de la « dépoUtisa-

tion » et de la célébration des « valeurs nationales » essayent de paUier l'absen ced'organisation de base, nécessaire courroie de transmission de l'endoctrin ementtotaUtaire. Pour démoraUser et discréditer 1' « ennemi intérieur », la guerre psycho logique intronise une nouveUe arme, un nouveau canal de communication, tout aussi important que l'appareU technologique avec lequel U arrive au besoin

à se confondre : la rumeur. La définition qu'en donne un manuel d'instruction de l'armée chUienne (34), pubUé à la fin de 1973, est la suivante :

« La rumeur est une nouvelle diffusée par le miUeu même auquel eUe s'adresse ; son authenticité est douteuse et son origine impossible à prouver. Une fois lancée, la ru meur se propage rapidement, à condition qu'elle réponde à certains sentiments él émentaires comme : la crainte, la peur, l'espérance, le désir, la haine. Pour que la rumeur soit efficace, eUe doit être simple, brève, ornée de quelques détails qui impressionnent facilement l'imagination ou la mémoire. U faut la mettre en circulation avec aplomb,

36

ARMAND MA TTELAR T

comme un fait véridique, en faisant appel aux sentiments et aux émotions les plus con nues du pubUc ou du « tout venant » auquel elle est destinée ».

La réhabUitation de la rumeur en cette période de guerre (la rumeur génér ale et le Général Rumeur) qui institue le mensonge comme recours obligé de l'informateur et comme élément de base de l'approche psycho-politique de la population est d'aUleurs le fruit dialectique des nouveUes formes de lutte adoptées par les forces de gauche dans la clandestinité. La manipulation de la rumeur constitue également une tentative de récupérer les nouveaux modes

d'information élaborés par la résistance, privée de tout accès à l'appareU tech

nologique

gnesde rumeur, aussi bien à travers le bouche à oreUle qu'à travers les media, les théoriciens de la guerre psychologique dénient à l'ennemi toute possibUité d'information véridique, étant donné qu'U n'a pas accès à la source qui l'au thentifie : le pouvoU*. Parmi les exemples donnés dans ce manuel pour Ulustrer les rumeurs lancées par l'ennemi, figurent les suivantes : « Des milliers de cada vres flottent dans le Mapocho », « les soldats torturent, perquisitionnent et vo lent », « les femmes sont violées et assassinées ». Pourquoi ne pas y avoir ajouté « la vie est chère » ! Citons un passage de ce manuel qui redéfinit la fonction de l'information, montre la nécessité de réduire le Ubéralisme dans lequel eUe a baigné et aussi la nécessité de discréditer les nouveUes en provenance de l'ennemi :

de diffusion. Tout en programmant systématiquement leurs campa

« La guerre exige des peuples une série de sacrifices. L'un d'entre eux est la restriction de l'information. La menace qui pèse sur le pays rend nécessaire l'adoption de mesures

d'exception [

] L'une d'entre elles consiste à informer de telle manière que les nouv

elles qui se propagent ne confortent pas les vues de ceux qui combattent la Patrie. Malheureusement une telle mesure entraîne certains effets négatifs. Quand le monopol ede l'information devient évident, la réaction natureUe (mais que l'ennemi utiUse avec opportunisme) est de chercher d'autres sources d'information qui ne soient pas appa

rentées

ainsi que se développe, sans direction organique pour ainsi dire, un réseau clandestin d'information où les nouvelles sont transmises « de bouche à oreille ». Ce dernier mo dede transmission revêtait par le passé une grande fidélité. Mais, les moyens modernes de communication ont sclérosé cet « art ». Maintenant, quand les nouveUes sont trans mises par un canal marginal, elles adoptent en général un « sens contraire aux nouvelles officielles » ; cela devient leur caractéristique, ce qui ne manque pas d'imprimer à leur contenu un certain coefficient passionnel. Cela ajouté à l'exagération qui devient tout naturellement nécessaire quand on s'affronte à l'appareU de diffusion officiel qui jouit

de crédibilité et d'autorité, fait que les informations orales, vulgairement appelées « ru

meur

élément de désinformation, qui peut être tout à fait pernicieux s'U est manipulé par ceux qui*cherchent à l'utiliser dans des buts d'agression indirecte ».

à la source officielle ou qui émettent au moins une opinion différente. C'est

» soient généralement inexactes et énormément grossies

La rumeur devient un

Dans tous les régimes d'exception du cône Sud, les décrets qui fixent les normes de la dite sécurité nationale font toujours endosser l'initiative de la guer-

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MILITAIRE

37

re psychologique aux partisans de « la guerre révolutionnaire », c'est-à-dire aux « subversifs ».

7 - Société civUe et militarisation.

La rationaUté de la guerre rentre en contradiction avec ceUe de la culture

de masse. Pendant toute la période antérieure, l'appareU de communication de masse fonctionna comme une partie de ce que Gramsci appelait la « société civUe », au même titre que l'école, la famUle, le système poUtique des partis, les syndi

cats, etc.

quait le monopole de la force brutale. La façon dont les moyens de communic ationsont organisés en temps dé paix sociale répond au même principe d'or

ganisation

Comme appareil d'État, U accompUssait un rôle de médiation, mas

que des appareUs de représentation. C'est la même théorie de l'opi

nion pubUque qui légitime le fonctionnement de l'appareU de communication

et celui du Parlement. Dans la période actueUe où les classes dominantes, incapables d'asseoir

leur hégémonie sur l'ensemble des autres classes, de créer une « volonté collec tive» et d'assumer leur rôle de direction intellectuelle et morale, balaient la fonction de médiation propre à l'État Ubéral, ces appareUs de la société civUe entrent en conflit avec la norme miUtaire. Il ne s'agit plus, comme dans les années soixante, de fake participer la population à un modèle de consommation et d'aspiration ayant pour référence et cible principales, les classes moyennes, cette grande utopie de la fameuse AlUance pour le Progrès et des régimes qui l'accompagnèrent. Il s'agit bien plutôt, comme dans toute guerre, de détruire l'ennemi. La guerre a obhgatoirement pour cible une personne ou un groupe de personnes que l'on suspecte d'être des ennemis ou d'être susceptibles de pas ser à l'ennemi. La notion dliostUité ou d'agression est la pierre angulaire de la guerre psychologique. Comme le reconnaissent ses théoriciens, « le sent iment dliostUité est le seul qui soit offensif. Le patriotisme, le sentiment du bon droit sont essentieUement défensifs et U faut l'évidence de l'agression pour qu'Us deviennent dynamiques » (35). Au temps des fascismes européens qui se sont déroulés dans des espaces relativement clos, Goebbels avait pu fermer l'entrée du territoire aUemand à Mickey, créé dix ans auparavant à peine, « ce personnage dégénéré, à l'image de l'américain moyen » comme

U le nommait. Les temps ont changé. Les dictatures militaires se dévelop

pentà un autre moment de l'internationalisation des marchandises culturell

es,à une autre étape de la culture de masse Il est beaucoup plus difficUe

à présent de fermer le théâtre des opérations psychologiques. Les dépêches

des agences de presse, les séries de télévision, les magazines, les bandes dessi

nées, exportées d'autres réaUtés vivant sous, le signe de la « société civUe »,

38

ARMAND MATTELART

continuent à circuler dans ces pays en état de siège qui n'ont cependant pu étendre le régime d'exception jusqu'à rompre leurs échanges culturels avec la métropole.

La culture de masse a été conçue à l'intérieur d'un système bien particu Uerd 'aUiances de classe, en harmonie avec les normes et la légalité de la démoc ratie représentative, pour combler, Ulusoirement sans doute, le besoin de dé

mocratiser

l'accès au loisir et aux biens spirituels et d'élargir la gamme des

thèmes et des préoccupations de ladite opinion publique. De par leurs propos itions démocratisantes et « pluriclassistes », les media et les messages de la

culture de masse sont en fait un des seuls territoires, avec l'institution ecclé siastique, où malgré la censure s'expriment encore publiquement des contra dictions sociales. La plateforme des media (télévision, presse, radio) qui, en l'ab sence de consensus, de parti, de parlement, doit fournir à là dictature mUitai- re son « inteUectuel organique » est en même temps le terrain où eUe rencont rele poids des formes d'organisation du pouvoir léguées par l'État libéral et toute la rupture qui existe entre les opérations de propagande et l'action mé- taboUque de l'idéologie. Ce rôle diffus de l'idéologie, dans l'État libéral, per

mettait

teur » par exceUence, organisateur du consensus. Ce conflit s'exprime de façon patente au Chili et au BrésU par exemple à travers le fait suivant, entre autres : les organisations corporatistes les plus vigoureuses sont les associa tionsde journalistes (colegios de periodistas) qui sont loin de toujours con

corder

e,on a pu voir une association comme la Société intermaméricaine de presse (SIP) (qui groupe les propriétaires de presse des deux hémisphères américains), qui avait pris une part active aux campagnes contre AUende, demander des comptes à Santiago et à BrasUia. La nécessité de mettre fin aux contradictions à l'intérieur des media in cite à favoriser une production de plus en plus cohérente avec la régression fasciste et à sélectionner, dans les programmes importés, ceux qui sont les plus compatibles avec les valeurs et les attitudes promues par le projet de mUi-

tarisation des généraux et les efforts d'assainissement de la vie politique et mor

ale.

feuUletons mélodramatiques produits sur place et importés d'autres pays lat ino-américains (la production de ces feuUletons a doublé ou triplé dans les dernières années et de plus en plus de pays s'y lancent) est un indice du besom ressenti de relever le défi. Il est paradoxal que dans ces pays qui sont l'expres sionmême d'un Etat consacré aux vues et aux visées des sociétés multinational es,se manifeste ce besom de « nationaUser », en pleine période d'internationa- Usation "du capital, les contenus de la culture qui doit rassembler les esprits autour du modèle de développement promu par le grand capital étranger. VoUà bien mise en question la thèse de la plané tarisation de la culture de masse, à l'heure des multinationales.

justement à Gramsci de caractériser cet Etat comme 1' « Etat éduca

avec la conception miUtaire de la presse (36). A l'échelle international

L'augmentation, à la télévision, des programmes de sports, de jeux et de

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MILITAIRE

39

On ne peut évoquer le thème de l'information dans les pays du cône Sud latine-américain sans fake aUusion à l'usage de la torture qui fait eUe aussi par tie de ce vaste système de production de l'information. La torture n'y est pas seulement considérée comme un moyen d'obtenir l'information à tout prix sur les réseaux clandestins, mais comme une manière de détruire dans chaque miUtant et militante tombé, le sens de la soUdarité avec l'organisation et la col lectivité. En se référant à la guerre psychologique, Hitler écrivait dans Mein Kampf : « Notre stratégie consiste à détruire l'ennemi par l'intérieur et à fake sa conquête par lui-même ». Même si l'information qu'est susceptible de Uvrer l'individu est déjà connue par le tortionnake, l'aveu qui lui est arraché contri bueà le détruke psychologiquement, en le culpabUisant, en lui faisant perdre l'identification avec un groupe. Aujourd'hui, dans ces pays, la pratique de la désorganisation systématique des individus est devenue une norme du compor tement d'Etat. Sa systématisation s'appuie sur la nécessité du retour au modèle d'individuaUsme forcené que réclame la surexploitation des masses ouvrières et paysannes.

8 - Relations publiques et relations extérieures.

La hausse des dépenses pubUcitakes dans les Etats mUitakes ne s'expUque pas seulement par les exigences de la répression psychologique contre « l'enne miintérieur ». EUe s'explique aussi par la nécessité de propagande en dkection des pays du « monde Ubre » qui éprouvent quelque répugnance à frayer avec

des régimes qui violent de façon si scandaleuse et ouverte les droits de lîiomme. Pour lutter contre une image internationale ternie par la répression excessive, les gouvernements du cône sud font appel aux techniques de relations pubU queset recourent à des agences spécialisées de cette branche. En août 1974, la Junte de Santiago demanda à Dialog, la filiale de rela

tions

pubUques de l'agence de pubUcité J. Walter Thompson, de lui dresser un

plan d'assainissement de son image extérieure. L'équipe de Dialog séjourna un mois dans la capitale chihenne et depuis lors les réponses personneUes du minis trede l'intérieur de la Junte aux lettres de protestation contre les tortures les ^disparitions et les détentions arbitrakes répondent toutes au même modèle courtois. Etrange coincidence, en décembre 1967, le dkecteur de Dialog avait signé à Athènes le même type de contrat avec les colonels grecs (37). En 1976, à son tour le gouvernement argentin sollicitait les conseUs et les services d'une autre firme des /États-Unis, Burson-MarsteUer. Cette entreprise réaUsa dans une première phase une enquête internationale dans huit pays

(Bénélux, Canada, États-Unis, Angleterre, Pays-Bas, Japon, Mexique), afin d'évaluer les attitudes de leurs responsables à l'égard de l'Argentine. La conclu sionde l'enquête remise aux autorités de Buenos-Akes fut on ne peut plus lapidake :

40

ARMAND MATTELART

« Le gouvernement de Videla doit projeter une nouveUe image progressiste et stable de par le monde s'U veut atteindre ses objectifs d'accélération du développement in dustriel et agricole, d'augmentation du commerce international, d'accroissement du tourisme et de sécurité et de progrès dans l'ordre politique. Le mot-clé est stabilité. Enquête après enquête, l'unique question rarement formulée, mais qui revenait sans cesse à l'esprit de ceux qui répondaient, était : « Où va réellement le pays ? ».Pour n'importe quel programme de communication, il faut aborder cette question de la stabilité ».

Après ce premier diagnostic, les experts de Burson-MarsteUer proposèrent un traitement de choc en affirmant dès le début de leur rapport :

« Nous croyons que tous les éléments sont réunis pour réaliser une des campagnes de

relations pubUques internationales les plus efficaces que l'on ait jamais tentées ». ,

écupérables,

Parcourons donc le plan élaboré par la firme américaine. Après avok éliminé de son champ d'action la catégorie de personnes irr c'est-à-dke ceux qui sont radicalement opposés au gouvernement

Videla, l'agence de relations publiques délimita ses cibles : ceux qui influen centles modes de penser (la presse, les fonctionnakes gouvernementaux et les éducateurs), ceux qui influencent les investissements (les personnes-clés des banques et sociétés comerciales-, les conseillers en investissements ; les fonctionnakes qui s'occupent du commerce international, les hommes d'affai reset les conseUlers en management), ceux qui influencent le tourisme (les agences de voyages, les journaUstes spéciaUsés, le personnel des Ugnes aérien nes,les organisateurs de tours de dexcursions). Viennent ensuite les démar chesà suivre pour atteindre des personnes. Pour chacun des huit pays choisis, figure une Uste de personnaUtés de la presse, susceptibles d'apporter une con tribution effective à la campagne. Chaque nom est accompagné de quelques commentakes sur les positions de chacun de ces journalistes et publicistes. Prenons quelques exemples au hasard. Wilham Rusher, publiciste, travaiUe k l'hebdomadaire National Review. PoUtiquement, est extrêmement conservateur. En matière économique, est de phUosophie Ubérale, partisan de la Ubre entreprise dans le style du XIXème siècle. Le National Review se considère comme républicain, à la droite du centre, avec des partisans dans les cercles conservateurs de tout le pays. Ms Betty Ross, auteur de livres de voyages. A publié dans tous les magazines spéciaUsés les plus en vue. EUe a déjà commencé à sonder divers auteurs sur leur mtérêt à écrire des articles sur le tourisme en Argentine. A déjà analysé avec notre bureau de Washington la possibUité d'organiser un tour spécial pour les journaUstes de sa spécialité en Argentine. Jean-Marie Van Der Dussen, responsable de la section Affakes Etran gères de La libre Belgique, journal conservateur, d'obédience cathoUque, lu par les classes supérieures et commerçantes. Se situe poUtiquement entre les

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

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secteurs de droite et les démo-chrétiens du centre. Van Der Dussen a déjà séjourné en Argentine et a l'intention d'écrire un Uvre sur ce pays. Journal Novedades, Mexique. L'invitation devra être dkectement adressée au journakste Romulo O'FarriU (propriétake de Novedades) qui désignera un représentant. Toutefois, nous ferons en sorte que l'élu soit celui avec qui nous sommes en contact. Sont amsi passés en revue les contacts avec les magazines,a les journaux et les chaines de télévision les plus importantes des huit pays choisis. C'est un exemple de plus du transfert des normes et des pratiques des agences officiel lesde renseignements et d'espionnage dans le secteur des affaires. Exemple qui tend à se multipUer à mesure que mûrit le capitaUsme monopoUste d'État

(38).

Le poste de commande de la campagne est situé dans le bureau de la firme

Burson-MartseUer à New- York, qui reste en contact dkect

ministère de l'information Secretaria de Information dé Buenos-Akes. Ce

bureau centralise toutes les dkectives, élabore et confectionne le matériel impri méet audiovisuel et le dkige vers chacune des filiales que l'agence nord-améri cainepossède à l'étranger. Chacune de ces filiales dispose ainsi d'un matériel de base composé d'une coUection de journaux et de magazines argentins, d'un lot d 'uvres de références sur le pays, des archives de photographies et de films, d'un fichier de personnaUtés influentes dans le secteur gouvernemental, comm ercial et touristique. Mais là ne s'arrête pas ce contrat d'aUiance. Pour s'ac

quitter

tisse avec l'appareU d'Etat argentin un nouveau type de rapport multinational entre secteur privé et secteur public. Cette firme multinationale devient en quelque sorte un véritable souS'-ministère des relations extérieures du gouverne mentde Videla. En effet, dans tous les pays où eUe est chargée de la campagne,

la firme prodigue ses conseUs aux fonctionnakes des représentations diplomat iqueset consulakes de l'Argentine. EUe les aide à rédiger leurs discours, à pros pecter des pistes et à recommander des thèmes pour approcher le pubUc. Dans chaque pays, de concert avec les ambassadeurs, la firme américaine sélectionne les personnaUtés invitées à se rendre en Argentine pour constater, au cours d'un lour organisé avec les autorités argentines, la « normaUté » qui règne dans le pays. A travers des séminakes spéciaux (regroupés en trois points, New York, Los Angeles et BruxeUes) Burson-MartseUer assure la formation en langue

espagnole

du personnel chargé des problèmes d'information de l'ensemble du gouverne mentargentin qui se déplace spécialement à cette occasion. Assistent également à ces sessions de travaU, des représentants des chambres de commerce argenti neset des compagnies aériennes. Au cours de ces séminakes intensifs, ces fonc

tionnakes

fensive ». Dans les thèmes et exercices pratiques proposés, on relève par exemp ledans le rapport : « comment traiter avec des groupes locaux, nationaux ou

et permanent avec le

de son travaU de spécialiste en relations pubUques, la firme américaine

du personnel des ambassades et des consulats et, plus largement,

apprennent tout aussi bien à « réagk aux critiques qu'à prendre l'ef-

42

ARMAND MATTELART

internationaux, tels qu'Amnesty International qui effectue une campagne anti- argentine ». Ou encore « comment constituer des archives d'information qui reflètent les besoins du pubUc des pays dans lesquels on se trouve La section intitulée « ImpUcations du terrorisme dans les communicat

ions» est sans nul doute une des plus révélatrices de la portée et des Umites de ces stratégies de relations pubUques. Les experts de l'agence américaine ne ca

chent

que, dans certains cas, la réaUté de la répression brutale ne fait aucun doute. Aussi, tout en reconnaissant que le gouvernement est en butte à une « campa gnede subversion internationale extrêmement bien financée », dans leurs con seUs préliminakes, les spéciaUstes de relations publiques font remarquer qu'U est urgent que parraUèlement à la campagne programmée par Burson le gouver nement « démontre qu'U traite de la même façon tous les types de terrorisme de droite et de gauche, en évitant de violer les droits civils ». Suit alors une longue Uste de recommandations destinée à redresser l'information sur l'Argent ine.En voici des extraits :

pas à la dictature la difficulté de lutter contre une image négative lors

mettre l'accent sur l'information économique

* communiquer le fait que le terrorisme n'est pas universel dans le pays.

Il faut chercher et distribuer des récits sur les possibUités du tourisme, sur les thèmes culturels et autres nouveUes, qui n'incluent pas le terrorisme. réaUser un «Uvre blanc » sur les actions entreprises pour combattre le terrorisme. Il doit démontrer que le gouvernement contrôle la police et jugule le terrorisme de droite. augmenter la quantité d'informations sur les activités terroristes afin de convaincre de la nécessité absolue d'éliminer complètement ces activités de la société argentine. Il n'y a pas de meilleure façon de gagner un appui que ceUe qui consiste à fournk l'évidence vécue de la brutalité des guérillas et des

terroristes

(on le voit : cette dkective est en contradiction avec la seconde).

au moment opportun, U faut inviter une commission internationale pour qu'eUe visite l'Argentine (le gouvernement du Nigeria en son temps a

accepté une proposition simUake que nous lui avons faite pendant la guerre contre le Biafra pour lutter contre l'accusation du génocide générahsé) dans le plus court délai, fake en sorte de s'identifier plus visiblement avec les problèmes des pauvres. Le gouvernement est trop accusé de considé rercomme communiste quiconque aide les pauvres. essayer à travers des canaux diplomatiques d'obtenk la coopération d'autres gouvernements du monde Ubre pour réaUser une réunion qui exami nele terrorisme et la façon de l'extirper fake en sorte que les moyens de diffusion soient informés sur les per

sonnaUtés

et les famiUes des gouvernants ; ceci les humanisera dans l'esprit

du pubUc.

'

La coupe du monde de footbaU conçue comme une opération de propa gande, a, sans nul doute, accéléré la mise en place de cette campagne, comme

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MILITAIRE

43

eUe a été un facteur puissant dans le développement des réseaux de communicat iondu gouvernement argentin. A cette occasion, l'Argentine s'est pourvue de télévision en couleurs et a dépensé des sommes considérables pour moderniser ses communications par sateUites. Les recommandations de la Burson-MartseUer peuvent prêter à sourire lorsqu'on connaît l'ampleur des crimes de la dictature dénoncés par Amnesty International, ou par les commissions des Nations-Unies. Mais on en voit déjà les résultats désastreux : lorsque, en mars 1978, le gouvernement argentin an nonça que le massacre de la prison VUla Devoto de Buenos-Akes, avait été provoqué par des « prisonniers de droit commun », la grande presse internatio naleacquiesçant à cette version officieUé des événements, ne fit que pubUer des entrefilets sur cette opération de nettoyage des prisonniers politiques avant la grande cohue des matches de championnat de la coupe du monde et avant la visite de contrôle des commissions

9 - Les privUèges de l'informatique.

Un seul secteur de l'économie paraît échapper au processus de dénationa-

Usation accélérée, celui de l'industrie de l'information et de son traitement. On sait que dans le reste de l'économie prévaut la politique du « laissez-fake, lais sez passer » et que tombent peu à peu sous la coupe des multinationales des industries aussi vitales et aussi stratégiques que l'industrie agro-alimentake ou l'industrie minière. Donnons quelques exemples qui Ulustrent l'ampleur de cet teréaUté de dénationaUsation. Le gouvernement argentin qui a un droit de re gard ou de propriété absolue sur 747 entreprises s'est désaisi en 1 977 de 49 d'entre eUes. Son but est de ne garder le contrôle que sur 40 à 60 entreprises « prêtant des services essentiels », comme le téléphone, l'électricité, le chemin de fer, le transport, le pétrole et la sidérurgie (38). La situation n'est guère plus brillante au BrésU. Comme le rappelle un rapport récent de l'UNCTAD (39), les multinationales ont au début des années 70 systématiquement déci

mé l'industrie locale

de matériel électrique. Huit sociétés étrangères (AEG,

ITEL, Brown-Beveri, ACEC (finale belge partieUe de Westinghouse), ASEA, Siemens, General Electric (GB), Hitachi), regroupées dans l'institut brésUien d'études sur le développement de l'exportation ont réussi à affaibUr les pro ducteurs locaux et à les conduke pour la plupart, à la cession de leurs entre prises ou à la faUlite. Pour cela U leur a suffi d'appUquer les règles imposées par le cartel international du matériel électrique (International Electrical Association IE A), dont elles font partie, pour le contrôle des équipements fabriqués. Leur objectif était évidemment de remplacer la production sur place par l'importation de matériel étranger plus perfectionné. Le résultat en est que le volume des importations brésUiennes d'équipement électrique est passé de 74,5 mUUons de doUars en 1964 à 533,4 milUons de dollars, dix t-»

44

ARMAND MATTELART

ans plus tard. Au ChiU, on ne compte plus les offres de coopération et les mises

en vente des mines. , .

tout comme

Par contre, dans le domaine de l'industrie informatique

dans le nucléake l'impératif de la sécurité nationale, défini en des termes strictement nationaUstes, semble voulok reprendre ses droits. Encore faut-U préciser que les diverses dictatures mUitakes n'ont pas toutes les moyens d'une teUe poUtique et que jusqu'à présent, malgré les velléités des autres, la dictatu rebrésiUenne est la seule à avok déployé dans ce domaine de l'information les efforts les plus importants. C'est du moins ce que révèlent les décisions prises récemment par Brasilia en vue de récupérer le contrôle de l'industrie mini-in formatique. En 1972, le gouvernement fondait la compagnie statale d'info rmatique (COBRA, Companhia BrasUeka de Automaçao) et avait recours à la technologie de la firme anglaise Ferranti pour débuter dans le domaine tout en s'associant les universités et le ministère de la marine. Peu de temps après, était étabUe la Commission Fédérale de Coordination des activités de trait ement électronique des informations (CAPRE) qui regroupait les différents ministères consommateurs et producteurs de données (finance, planification, industrie, commerce, culture, intérieur), divers organismes d'Êtat-Major et le conseU de la recherche scientifique. En 1977, le gouvernement lançait une. offre pubUque pour le développement d'une industrie locale de mini-ordinat eurs.Y répondkent tous les grands fabriquants de l'informatique locale, la plupart de nationalité américaine, IBM, TRW, Burroughs, NCR, Basic/Four, TRW, Four-Phase Systems et la firme itaUenne OUvetti. Faut-U préciser que le marché brésUien de l'informatique était occupé principalement par trois de ces firmes (OUvetti 33,9%, Burroughs 41,7%, IBM 14,2%). Au grand dépit de toutes ces sociétés multinationales, la dictature octroya à trois groupes locaux le soin de développer avec COBRA les bases d'une industrie locale de la mini-informatique. Pour y arriver, le gouvernement a choisi de fake appel à la technologie de trois firmes étrangères solidement instaUées dans

leurs propres pays, la firme japonaise Fujitsu Ltd, la française spécialisée dans le traitement des informations la firme Logabax et l'aUemande Nixdorf qui a produit le système le plus perfectionné du monde en matière de système d'i

nformation

RépubUque Fédérale. Toutes trois ont accepté un transfert rapide de leur know how, ce à quoi semblent résister davantage les firmes des États-Unis

pohcière (celui de BerUn) en voie d'être adopté par l'ensemble de la

(40).

maine

A

cette occasion, les mUitakes plutôt avares de déclarations dans ce do (le secret est norme de la sécurité nationale) sont venus éclaker la logi

que de leur choix.

Le transfert rapide de technologie, déclarait Famiral-président de COBRA, « est ce que

désire PÉtat-Major des Forces Armées. Parce que d'une part le Brésil est considéré com meun des plus grands marchés de mini-ordinateurs du monde, et d'autre part l'État- Major est. préoccupé d'assurer la souveraineté nationale ».

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

45

Et un commentateur du régime d'ajouter : .

« Cette souveraineté implique de doter par exemple tous les bâtiments de la marine de

guerre brésilienne d'ordinateurs produits dans le pays. Dans cette même perspective, cette souveraineté sert de cadre au modèle de développement que nous avons choisi pour le futur. L'électronique digitale sert en effet d'infrastructure aux usines nucléai res,aux réseaux de télécommunications, à l'aviation et aux transports ».

Et un autre fonctionnake de COBRA de conclure :

« La définition de COBRA comme entreprise est née de cette conscience qui existe aux divers échelons du gouvernement » (41).

D'après une étude effectuée par des experts de l'IBM et de la firme japo

naise Mitsubishi, un an et demi avant cette dernière décision de nationaUser la

mini-informatique, le BrésU était

pays en voie de développement, dans l'échelle des niveaux d'équipement infor matique. Commentant la situation de ces deux pays qu'ils classaient dans la phase operational to advanced :

avec Israël

déjà largement en tête des

« Cette phase se caractérise comme étant une période au cours de laqueUe s'opère l'i

ntégration

contexte national. Ces pays (Brésil, Israël) ont un nombre très important d'ordinateurs déjà instaUés et disposent de quelques prototypes locaux de petits systèmes. C'est le cas du Brésil qui a plus de 3500 installations et une entreprise nationale COBRA. Les universités offrent une large gamme de cours théoriques et pratiques, qui octroient aux étudiants universitaires et post-universitaires des diplômes en sciences de l'info rmatique. Elles offrent même des doctorats dans ce domaine spécifique. La fabrication

d'ordinateurs en est à

La plus gran

departie de l'activité administrative du gouvernement est effectuée par ordinateurs et l'intégration entre les différents organismes officiels commence. Les appUcations socia

lessont constamment accrues La planification et l'élaboration d'une politique pour

l'industrie du traitement de l'information sont devenues des objectifs prioritaires pour

le gouvernement et une recherche considérable a été entreprise en ce domaine

deux pays, Israel est probablement le plus avancé. Ceci est dû d'abord au fait qu'U su bit les pressions de ses besoins de sécurité nationale, et en second lieu qu'il dispose de chercheurs plus qualifiés ». (42)

des éléments disparates de l'industrie du traitement de l'information dans le

ses débuts. Son financement est assuré par l'État

De ces

Dans cette même catégorisation, les experts d'IBM et de Mitsubishi clas l'Argentine au second échelon, quaUfié d'Operational . Le ChiU et l'Uru

saient

guay figuraient au quatrième échelon (basic) sur le même pied que l'Iran. Sur les caractéristiques de cette dernière catégorie, on Usait :

«

Au cours de cette phase, se produit la prolifération de machines et d'installations.

U

y a un bond quantitatif, dans leur volume et dans leurs appUcations

L'éducation

en matière de maniement de l'information entre maintenant dans les universités Dans certains pays, comme le ChiU, des diplômes sont offerts dans cette branche

46

ARMAND MATTELART

Le gouvernement se préoccupe de considérer l'industrie du traitement des informat ionscomme une entité propre. L'augmentation du nombre d'informations s'accom pagnede mesures de planification qui revêtent plusieurs formes Au ChiU, ECOM a

cette fonction. Dans la plupart des cas, on constate qu'un effort est entrepris par le gouvernement pour contrôler la diffusion des ordinateurs afin d'éviter un sous-emploi

ou une duplication

et fournissent une assistance technique au gouvernement et aux universités, pour in tégrer les systèmes et les planifier »

Les fabricants commencent à vendre des systèmes plus élaborés

Un autre rapport apparu dans la revue Computer Decisions précise quel ques fonctions rempUes par certains de ces ordinateurs. Après avok décrit en détaU le système en vigueur au ChiU, les auteurs de ce rapport citent un cas d'internationaUsme informatique :

« Les dossiers (sur les détenus) sont échangés entre les polices argentine, chilienne, uruguayenne et brésilienne. Le témoignage le plus détaiUé sur l'usage de ces systèmes d'information, par la poUce, nous vient d'un prêtre. En mettant le pied en Uruguay, il fut pris par la police et soumis à un interrogatoire. Au cours de cet interrogatoire, eUe tenta de le faire parler d'un prêtre catholique recherché. Un rapport établi par ordinateur lui fut présenté, décrivant dans le détail la carrière de son confrère. Toutes les adresses où il avait successivement vécu figuraient dans ce rapport ainsi que le salaire qu'U avait gagné à chaque stade, son carnet d'adresses et de numéros de tél éphone. Or ce prêtre catholique n'était pas citoyen uruguayen et n'avait jamais vécu dans ce pays »(43).

La maturation du système d'information policier dans les régimes mUitai

resa été préparée de longue date par les nombreux plans d'assistance technique fournis par des organismes comme l'AID, qui ont assuré en leur temps l'embr

igadement

exécuté en Uruguay par le mouvement Tupamaros, en fut la victime expiatoke. Depuis 1962, l'Office of Public Safety (OPS), une division de l'US Agency of International Development (AID) et FInter-American Police Academy, qui changea plus tard son nom en International Police Academy, fournissent aux poUces du Tiers-Monde, dans la métropole ou sur le terrain, une assistance tech nique, leur parachutent des équipements tels que radios, unités mobiles, ordinat eurs. Sous l'égide des Public Safety Programs, les Etats-Unis ont ainsi aidé à former par le monde plus d'un million de policemen (44). Rien qu'au BrésU, plus de cent miUe poUciers sont passés par ses saUes de classe, où la pratique de la torture fait autant partie de la théorie de l'information que les dernières méthodes de contre-propagande.

des forces de police dans la lutte contre la subversion. Dan Mitrione,

Notes '

(1) Cf. l'ouvrage de Robert Boure, Les interdictions professionnelles en Allemagne Fédérale, Ëd. Maspero, Paris, 1978 et les nombreux articles et dossiers publiés dans Le Monde Diplomatique notamment

<t De nouvelles restrictions aux libertés en Allemagne de l'Ouest » par H. Gollwitzer et A. Menne, mars
1978.

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

47

Sur les récents développements de la législation d'exception en France cf. Jacques Isnard, « Le secré

tariat Général revise les procédures de protection intérieure à appliquer en cas de crise », Le Monde, 14-12-1977, p. 18. Cf. les commentaires sur la question dans L'Humanité et Rouge.

the Trilateral Commiss

ion,New York University Press, 1975. La Commission Trilatérale, groupe de « citoyens privés » consti tuéeen 1973 à l'initiative de David Rockfeller, président de la chase Manhattan Bank, est composée de. plus de deux cents hommes d'entreprise et de personnalités politiques d'Amérique du Nord, d'Europe occidentale et du Japon. On y trouve les présidents de Coca-Cola, Béndix, Bank qf America, Exxon,

Carterpiller, Lehman Brothers, Sears & Roebuck, Fiat, Dunlop, Pechiney-Ugine-Kuhlmann, Royal Dutch, Sony, Toyota, etc. Parmi tes politiciens, figurait jusqu'à son élection Jimmy Carter et figure toujours Raymond Barre, premier ministre français. Pour une analyse critique de ce rapport cf. Claude Julien, « Les sociétés libérales victimes d'elles-mêmes ? », Le Monde Diplomatique, mars 1976. (3) Editera José Olympio, Rio de Janeiro, 1967. Pour les uvres plus récentes, cf. Jose Alfredo Amaral Gurgel, Segurança e Democracia, José Olympio, 197S ; General Meira Mattos, Brasil-geopolitica destino,

J.

Ed. Portada, Santiago, 1973. (4) Cf. te dossier du Monde Diplomatique, juillet 1975. Pour tes déclarations de Castelo Branco, cf. General Meira Mattos, op. (5) Cf. Brésil 76, Prisonniers Politiques et État d'exception, rapport de JX. Weil, Editions de l'associa tioninternationale des juristes démocrates, Bruxelles, mars 1976. (6) Pour une analyse de la « Declaracion de principios del gobierno », cf. A.M., « Un fascisme créole en quête d'idéologues », Le Monde Diplomatique, juillet 1974. De nombreux autres passages de cette Déclaration dénotent une claire influence des références franquistes. Les analystes de la revue à grand tirage de l'Opus Dei chilien (Que Posa) ont eux-mêmes revendiqué le concept de style de vie, refusant te terme d'idéologie pour dénommer leur doctrine du « nationalisme chilien », en faisant valoir que ce concept de style de vie (pour banal qu'il puisse paraître) a sa source dans la doctrine du fondateur de la *

phalange, José Antonio Primo de Rivera.

(7) Cité in Alfred Stepan, The military m politics. Changing patterns in Brazil, Princeton University Press, 1971. (8) Augusto Pinochet, Geopolitica, Santiago du Chili, Ed. Andres Bello, (9) Nicholas Spykman, America's strategy in world politics, 1942. (10) Un simple indice : entre 1940 et 1945 la force de travail est passée de 47 millions à 55 millions. Plus de 6 millions de personnes trouvèrent du travail dans l'industrie de la défense. Ce que les politiques de New Deal n'avaient pas réussi à faire pour résoudre la crise des années 30, la mobilisation de guerre te

fit. Dans ces mêmes années, l'agriculture sortit, quant à elle, d'une crise qui durait depuis 1920. (Consult erMorris, Greenleaf, Ferreli,^4 history of the people America, 1971, Rand Mc Nally, History (11) Sur l'histoire du National Security Act, The Pentagon Watchers (édité par Leonard S. Rodberg et Derek Shearer), Doubleday Anchor Book, New York, 1970. Sur les conséquences de ce type d'Etat sur tes modèles de technologie, cf. A.M. Multinationales et systèmes de communication, Paris, 1976, Ed. Anthropos. (12) Cf. les analyses de Judge Senese, The transformation of juridical structures in Latin America, rapport présenté au tribunal Russell, Rome, janvier 1976. (13) U.S. Senate, Foreign and military intelligence, Final Report, 94th congress, april 26, 1976, U.S. Government printingoffice, Washington, 1976. (14) Cf. Multinationales et systèmes de communication, op. cit. (15) George Relly, « Revolutionary war and psychological action », Military Review, octobre 1960. (16) Lieutenant Colonel Donn A. Starry, « La guerre révolutionnaire », Military Review, février 1967. (17) Roger Trinquier, Modern warfare, a french view of counterinsurgency , Praeger, New York, 1964. En dehors de La guerre moderne, l'ouvrage te plus révélateur de R. Trinquier sur les stratégies contre-ré

volutionnaires

(2) Cf. The crisis of democracy. Report on the governability of democracies to

Olympio, 1975. Sur la doctrine de la sécurité nationale au Chili, Fuenas armadas y seguridad nacional,

'

est sans nul doute celui où il raconte ses expériences de « pacification » en Indochine

(Les maquis d'Indochine. 1952-54, Éditions Albatros, Paris, réédition 1976). (18) John E. Beebe, « Beating the guerrilla », Military Review, dec. 1955. Sur les expériences des lut

tes des guerrilleros philippins, cf. tes travaux et témoignages de William J. Pomeroy, plus particulièrement Guerrilla and counter guerrilla warfare, New Nork, 1964, International Publishers. (Pomeroy qui partici paà la guerrilla des Huks fut condamné à la prison à vie et libéré au bout de dix ans). Son journal publié

à

New York en 1963 sous le titre de The forest et traduit en espagnol par les Cubains, qui conte son expé-

48

ARMAND MATTELART

rience quotidienne de la guerrilla, a été dans tes dernières années 60, te livre de chevet de nombreux révo lutionnaires latino-américains. (19) Extension course of the psychological warfare school, US Army. Voir aussi Murray Dyer, The weapon on the wall, rethinking psychological warfare, The John Hopkins Press, Baltimore, 1959 ; Wil liam Daugherty (in collaboration with Morris JanowitzM psychological warfare casebook, John Hopkins Press, 4ème édition, 1968. (20) Cf. A.M. « Firmes multinationales et syndicalisme jeune dans la contre-insurrection »,Les Temps Modernes, janvier 1975. (21) Le Monde, 26 août 1977. La lettre est signée par te Général Becam, ancien commandant de l'Eco

lesupérieure de guerre aérienne, te vice-amiral Sanguinetti, ancien inspecteur général de la marine, te génér alBinoche, ancien gouverneur de Berlin. La pénétration des doctrines militaires de l'extrême-droite fran çaise dans certains secteurs des forces armées du Cône-Sud ne devrait cependant pas faire oublier celle que, parallèlement, ont réalisée les tenants de l'intégrisme français et franquiste. U s'agit là d'un double front militaire et religieux . Le Général Ongania en Argentine en 1966, dévot de l'Opus Dei, en a été te meilleur exemple. Les conseillers de Pinochet, adeptes du même mouvement, sont plus laïcisés, même s'ils affirment tes mêmes convictions théologiques. Cf. sur ce point l'intéressant essai de Ignacio Barker, « Les fuerzas armadas y el cristianismo en algunos paises de America Latina », Santiago du Chili, Mensa- le, juin 1977. (22) Donné par Michael Klare, op. cit., p. 313.

(23)

(24)

(25)

Cel. Starry, art. cit. Cel. Starry, art. cit. Raymond A. Moore, « Toward a definition of military nationbuïlding *, Military Review, juillet

General Mercado, La politica y la estrategia militar en laguerra contrasubversiva en America Lati

1973.

(26)

na,Lima 1967 (publié et condensé par Military Review, mars 1969). (27) David Wilson, « Nation-building and revolutionary wars » in Nation-Building (édité par K.W. Deutsch et W J. Foltz, Atherton Press, New York, 1963).

(28) Voir Lucian Pye, reproduit in The role of the military in underdeveloped countries (édité par JJ. Johnson, Princeton University Press, 1962). (29) Sur ce concept de parti militaire, cf. notamment tes analyses, ainsi que les discussions auxquell eselles ont donné lieu, de Roberto Guevara, document présenté à la Semaine Latino-américaine, Bel

grade,

(30) De nombreux indices attestent cette surexploitation. Le taux d'accident de travail : au Brésil en 1971, 18% de la population active assurée à souffert un accident ; en 1974 cette proportion a atteint 21 à 22%. Dans cette proportion, le taux des accidents mortels augmente à un rythme de plus en plus accélér é.La baisse du salaire réel est un autre indice : au Brésil, ce salaire réel a baissé de 40% depuis te coup d'État. En Argentine, il a subi la même baisse en moins d'un an. Au Chili, la réduction des salaires réeb atteint des chiffres très semblables à ceux de l'Argentine : une baisse de plus de 50% depuis septembre

7-14 novembre 1977. (en cours de publication).

1973, te salaire représentant dans l'actualité à peine le tiers de ce qu'il était en 1972. (Cf. André Gunder Frank, Dinamica de dominacién del capitalismo mundial en America Latina, document présenté à la Se

maine

(31) Sur l'alliance des corporations de la petite bourgeoisie et de la grande bourgeoisie, dans l'opposi tionà Allende, cf. A.M. « La bourgeoisie à l'école de Lénine », Paris, Politique Aujourd'hui, janvier 1974 (reproduit in A. Mattelart, Mass media, idéologies et mouvement révolutionnaire, Paris, Anthropos, 1974.

(32) Cf. The crisis ofdemocracy, op. cit. (33) Données provenant de Advertising Age (la revue des agences de publicité des États-Unis), 18 avril 1977. Pour l'analyse du comportement d'un autre appareil idéologique, l'appareil éducatif, cf. Tomas Vascbni, Inès Cristina Reca, Beatriz Pedrano, La militarizaciôn de la Universidad en America del Sur, document présenté à la Conférence Internationale sur l'Impérialisme Culturel, Alger, 11-15 octobre 1977. (34) Fuerzas armadas y carabineros, hs cien combates de una batalla, Santiago du Chili, septembre

Latino-américaine, Belgrade, 7-14 novembre 1977).

1973.

(35) Colonel Lovis Berteil. De Qausewitz à la guerre froide. Ed. Berger-Levrault, Paris, 1949. (36) Cf. sur ce point te bilan établi par la revue chilienne Mensaje, Santiago, juin 1977 (« Medios de comunicacionsocial y bien comun »). (37) Ramona Bechtos « Undercover admen : JWT Bnked to QA Front », Advertising Age, 3-2-1975.

IDÉOLOGIE, INFORMATION ET ÉTAT MIUTAIRE

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(38) Business Week, 21-11 , 1977. (39) UNCTAD-CNUCED (Conférence des Nations-Unies pour le commerce et te développement). Rap

port réalisé en 1977 par B. Epstein, une économiste américaine et Kurt Rudolf Mirow, directeur d'une en treprise brésilienne d'équipement électrique. Ce dernier est également auteur d'un livre sur la dictature des cartels, saisi par tes généraux brésiliens. (40) Business week, 16-1-1978, 20-2-1978. (41) « Mini computadoras utopiaou realidade », BANAS, 3-16 octobre 1977. (42) R. Barquin, T. Nishimura, K. Whitney. « Model for1 progress in developing nations ^Datamation, sep. 1976. (43) Laurie Nadel, Hesh Wiener, « would you sell a computer to Hitler », Computer Decisions, février

1977.

(44) Cf. The iron fist and the velvet glove : an analisis of the U.S. Police, center for Research on crimi

naljustice, Berkeley, 1975 .